Rédigé le 4 février 2011 par Maud Louvrier-Clerc*, artiste, financière, entrepreneur et chercheur

L’intelligence culturelle peut s’appréhender avec deux conceptions du monde, radicalement différentes. Si nous mettons les outils de l’intelligence économique au service de la culture, il semble primordial de s’interroger au préalable sur la finalité ultime de notre démarche. Le présent article vous propose de s’y attarder.

Le monde n’est-il qu’un rapport de force ? Cette vision, remise sur le devant de la scène après l’écho international du livre de Samuel Huntington « Le choc des civilisations » et quelques géopoliticiens, entraîne un champ lexical « guerrier ». La culture y devient un simple instrument de puissance, d’hégémonie…  Cette relecture occidentale des sphères d’influence culturelle (avant-hier grecque, puis romaine, bientôt espagnole, portugaise, française, anglaise puis américaine… demain chinoise) nous éclaire sur les fondements de cette approche : le  malthusianisme et la peur. La finitude du monde obligerait les peuples à imposer leur culture pour survivre. Or, il est intéressant de constater que les résultats des stratégies issues de ce paradigme sont très mitigés en termes d’efficacité, voir dans certains contre-productifs. Gagnant sur le court terme, les Etats qui développent ce type d’approche sont en effet inévitablement peu à peu confrontés à une levée de boucliers, car en se mettant en position d’attaque, ils enclenchent automatiquement une riposte. Les exemples sont nombreux, je citerais celui du cinéma français.

Le monde n’est-il pas au contraire un extraordinaire foisonnement de cultures à découvrir et à valoriser ? Cette deuxième conception du monde a été choisie depuis quelques décennies par la diplomatie française, et c’est heureux. La France est en effet consciente, de part son histoire, que reconnaître l’autre dans sa différence est une source de richesse. Combien de recettes culinaires françaises aurions-nous perdu si l’hégémonie culturelle  lyonnaise ou parisienne avait fait disparaître au cours des siècles les coutumes (art de la table) et recettes gastronomiques alsaciennes, bretonnes, occitanes, bourguignonnes… ? Résultat : en 2010, le « Repas gastronomique des Français » vient d’être inscrit au patrimoine immatériel de l’Humanité par les experts de l’Unesco réunis à Nairobi. Cet exemple parle de lui même, il reflète l’efficacité à long terme de cette approche, il reflète combien cette vision apaisée du pluralisme est à la source d’une valorisation de la diversité culturelle. Loin de prendre une posture d’attaque ou de défense, cette approche reconnaît nos différences culturelles, l’identité de l’autre (étape 1 : la prise de conscience et la reconnaissance). Cette reconnaissance, fondée sur le respect et l’écoute, permet la rencontre (étape 2 : le dialogue) et ses échanges sont source depaix (étape 3 : le développement durable). Renaud Donnedieu de Vabres, ancien Ministre de la culture, président d’Atout France, met en exergue l’importance de cette prise de conscience « En reconnaissant nos différences, nous nous rendons compte des liens qui nous unissent des interactions mutuelles qui développent nos capacités d’échange, socle de paix ». Philippe Lukacs dans son livre « Stratégie pour un Futur Souhaitable » confirme que le succès mondial des entreprises est lié à une innovation mis au service du sens. Les innovations porteuses d’un futur souhaitable, fondée sur une logique de développement durable, sont devenues la clé de la réussite commerciale à l’international. Cette autre conception de l’intelligence culturelle, loin de transformer la culture en simple instrument d’influence, permet via la reconnaissance de la diversité culturelle un enrichissement mutuel des peuples où chaque culture, identitéterritoire, langue… sont conviés à rayonner.

Du leadership au multilatéralisme… de l’influence à la coopération. Jean Musitelli, ancien ambassadeur de France auprès de l’UNESCO, souligne sous l’angle de la doctrine que l’intelligence culturelle peut soit relever d’une stratégie de « soft power » soit d’une politique tournée vers la « diversité culturelle ». Il résume ainsi avec pertinence cette dichotomie de conception du monde et son influence sur la définition et la finalité même de l’intelligence culturelle. Si l’intelligence culturelle n’est pas une doctrine mais une méthode, encore faut-il savoir à quelle finalité nous souhaitons la mettre au service. Il semble fondamental d’éviter de tomber soit dans l’écueil d’une vision géopolitique fondée sur une « idéologique paralysante », soit dans le piège de la technologie tournée exclusivement vers le marché… En effet, comme le fait remarquer justement Alexis Bautzmann, rédacteur en chef de la revue Diplomatie « la culture n’est pas une marchandise comme les autres ». La France, via la Francophonie, peut être un ambassadeur efficace, d’une intelligence culturelle fondée sur une vision multilatérale dont l’objet est la valorisation et le développement. « La culture donne un sens à la mondialisation et non l’inverse ». Le dernier rapport de l’UNESCO « Investir dans la diversité culturelle et le dialogue interculturel » procure des pistes intelligentes pour la mettre en œuvre. L’intelligence culturelle peut devenir un pilier fondamental du développement durable, si nous mettons les outils de l’intelligence économique au service d’une culture de paix.


*Maud Louvrier-Clerc est responsable de la recherche de Finance for Entrepreneurs (bénévole), laboratoire de recherche sur la dimension humaine en capital-investissement (membre de Finance Innovation de Paris Europlace). La mission de Finance for Entrepeneurs est de concevoir, valider et promouvoir des indicateurs pour l’évaluation et l’accompagnement des entrepreneurs auprès des financiers. Maud Louvrier-Clerc exerce en parallèle une activité financière (salariée) au sein de Natixis AM étant en charge de la mise en marché des fonds solidaires et microcrédits et de l’expertise changement climatique. Elle s’intéresse et a développé une expertise spécifique sur les fonds ISR depuis 12 ans. Sous le nom d’artiste de Maud L-C enfin, elle se singularise par une exploration culturelle reliant économie, art contemporain, développement durable et entreprenariat. Poète, photographe, touche à tout, elle créé des œuvres entre art, design et land art, liées à ses réflexions personnelles sur un capitalisme durable, respectueux des hommes comme des écosystèmes mettant en exergue l’importance de l’équilibre, entre le rond et le carré, le yin et le yang, socle d’une harmonie universelle. De leur dialogue naît un nouveau processus créatif qui fait place à l’imaginaire de l’autre… Elle a créé et travaille sur le projet « Millenium Reciprocity » depuis 2010. Ses projets sont le fruit de sa double formation en commerce – finance internationale, avec une spécialisation en Intelligence Economique, et en histoire de l’art (Ecole du Louvre et Christies Education).

1.Patrimoine immatériel http://www.unesco.org/culture/ich/index
2 Association Internationale Francophone d’Intelligence Economique  http://intelligenceculturelle.wordpress.com/