Category: Complexité


LE BLOG MYSCIENCEWORK

MyScienceWork blog est dédié à l’édition de billets d’actualité autour de la recherche professionnelle multidisciplinaire. La ligne éditoriale consiste à réaliser une toile autour de  thématiques scientifiques. Par exemple la recherche en nanotechnologies peut être expliquée du point de vue d’un biologiste, d’un chimiste, d’un physicien mais aussi par celui d’un sociologue, d’un philosophe etc. Approfondir les différentes facettes d’une discipline pour la rendre plus riche et donc complexe est le challenge relevé par l’équipe de MyScienceWork.

Nous nous engageons à promouvoir une science horizontale, pour que la pluridisciplinarité ne soit plus assimilée à l’éparpillement des connaissances mais à une source de richesse.

Bonne lecture à tous !

LE SITE MYSCIENCEWORK, Research Network

L’ensemble de l’équipe MyScienceWork se mobilise pour répondre au  besoin de favoriser la communication, l’échange et les connaissances entre scientifiques.

Les discussions que nous avons pu avoir avec les instances dirigeantes d’universités et écoles d’ingénieurs montrent qu’il existe un manque en terme de solutions de communication. Ainsi, les thématiques de recherche devenant de plus en plus multidisciplinaires, les chercheurs de différents laboratoires sont amenés à travailler ensemble. Ces institutions ont pleinement conscience de la nécessité de valoriser les découvertes scientifiques de leurs chercheurs, de renforcer l’image et la performance de leur propre communauté et interagir avec leurs structures partenaires. L’apparition de nouveaux centres de recherches multidisciplinaires, d’association d’universités via les PRES, de nouveaux pôles de compétitivité doivent coïncider avec la mise en place de nouvelles solutions adaptées.

C’est pourquoi nous avons créé un réseau social professionnel innovant à destination des chercheurs et des ingénieurs de toutes disciplines confondues. MyScienceWork est un site internet qui a pour objectif de faciliter l’interdisciplinarité et la diffusion de la connaissance scientifique.

Tout d’abord, MyScienceWork est un réseau social adapté à chaque scientifique. A titre gratuit, chacun aura la possibilité d’élaborer sa propre fiche individuelle professionnelle. Chacun y intégrera son profil, son CV mais aussi la substance de son travail (mémoires, thèse, articles, livres, présentations de conférences, poster…). Des groupes de travail, des congrès, des évènements, des actualités mais aussi des offres d’emploi scientifiques seront mis à la disposition de chaque utilisateur. MyScienceWork a également l’ambition de renforcer la diffusion de textes en « open access » ou «archives libres» aux scientifiques. 25 bases de données scientifiques clefs sont reliées au site proposant ainsi 15 millions d’articles en ligne, et la possibilité de les organiser dans sa propre bibliothèque personnalisée. Le réseau MyScienceWork permettra de renforcer les liens des utilisateurs avec des spécialistes de leurs thématiques de recherche mais aussi d’élargir leurs connaissances en communiquant avec des scientifiques du monde entier.

La philosophie de MyScienceWork est avant tout de devenir un site multidisciplinaire et ouvert à l’ensemble de l’Europe. 30 disciplines sont concernées: informatique, physique, médecine, droit, philosophie, psychologie, sciences humaines, économie, science politique…et le site sera, quant à lui, disponible en 5 langues.

http://blog.mysciencework.com/le-projet

Par Hubert Guillaud le 16/07/10 | Aucun commentaire | 3,145 lectures | Impression

La complexité n’est-elle pas devenue une caractéristique de nos sociétés, plutôt qu’un bug ? Comment pourrions-nous regagner le contrôle de nos flots d’information, de notre temps ? Pouvons-nous aborder la complexité d’une façon plus productive ? Pouvons-nous mieux la comprendre, mieux la maîtriser ? Tel étaient les questions adressées par les organisateurs de la seconde édition de laconférence Lift France qui se tenait la semaine dernière à Marseille, à la fois à un designer, à un vidéaste et à une ethnologue. Forcément, cela a apporté des réponses multiples.

Visualiser la complexité

Sommes-nous en train de découvrir une nouvelle vision du monde, aussi différente de la vision mécanique newtonienne du réel, que celle-ci le fut de la vision aristotélicienne qui domina tout au long du Moyen-Age ? Le mot clé de cette supposée révolution cognitive, ce serait la “complexité”. Sous cette bannière se regroupe l’ensemble des phénomènes capables de s’organiser spontanément de manière très élaborée, sans intervention d’une intelligence extérieure.

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Image : Manuel Lima sur la scène du théâtre de la Criée à Marseille, photographié par Fabien Girardin.

C’est dans le but de mieux comprendre cette révolution de la complexité que le designer Manuel Lima a créé le site Visual Complexity.

Dans sa présentation à Lift le 7 juillet, Manuel Lima a résumé l’actuelle transformation de nos connaissances en citant un article de Warren Weaver (un scientifique qui développa dès 1944 la théorie de l’information en compagnie du célèbre Claude Shannon) sur la complexité organisée, où il tente d’analyser l’histoire de la perception de la réalité en trois étapes :

  • Les 17e, 18e et 19e siècles, époque du triomphe de la mécanique newtonienne furent essentiellement consacrés à l’analyse de la simplicité. Les sciences et les mathématiques de l’époque se chargeaient de comprendre les choses prévisibles, constantes, comme les mouvements des objets sous l’influence des forces physiques.
  • Le 20e siècle s’est intéressé à la complexité désorganisée : le hasard, les statistiques…
  • Le 21e siècle, lui, se heurte à la complexité organisée. Celle justement qui se caractérise par la constitution des réseaux.

Les théories de la complexité sont nombreuses : par exemple, il y a la théorie du chaos, celle des “automates cellulaires” chère à Stephen Wolfram, voire la cybernétique des années 50… mais aujourd’hui celle qui est peut-être la plus populaire (au moins dans les milieux du web, ce qui n’étonnera personne !) est la théorie des réseaux, notamment l’idée des “petits mondes” qui montre comment un certain type de connectivité peut très facilement permettre une mise en relation globale de tous ces éléments (la fameuse notion des “six degrés de séparation”). Selon ses promoteurs, tels que Duncan WattsSteven Strogatz, ou Albert-Laszlo Barabasi, cette théorie permettrait de mieux comprendre toute une échelle de phénomènes, de la physique fondamentale à Facebook, en passant par le clignotement synchronisé des lucioles ou les rythmes du cerveau…

Et pour cause : tous ces ensembles sont en fait constitués de la même manière, à des échelles différentes, avec des composants différents. Comme l’a rappelé Lima “Le cerveau est un réseau constitué de neurones reliés par des axones ; la cellule est un réseau de molécules reliées par des produits chimiques ; les sociétés humaines sont constituées d’individus reliés par des relations amicales, familiales, professionnelles ; les écosystèmes entiers sont des réseaux d’espèces connectées par diverses interactions comme la chaine alimentaire.”

Il y a quelques années, en rédigeant sa thèse, Manuel Lima a créé un outil permettant de visualiser comment l’information se répand à travers les blogs : Blogviz, qui a suscité l’intérêt de nombreux chercheurs. C’est cette recherche sur la nature de la blogosphère qui a conduit Lima à s’intéresser plus avant aux structures fondamentales des réseaux, et à créer Visual Complexity. Ce site est un véritable catalogue illustré des systèmes complexes existant “à l’ère de l’interconnectabilité infinie”, un bestiaire de tous les types de réseaux existant dans notre univers.

On y trouve des centaines de modèles. Lima en a mentionné quelques-uns lors de son intervention.Des analyses de la blogosphère politique américaine, par exemple qui permettent de voir si les intersections entre blogs démocrates et républicains permettent de se faire une idée des résultats des élections. Une recherche du même type a été effectuée sur les soutiens à Ségolène Royal, qui incluaient de surcroit les coordonnées géographiques des différents participants.

Un autre type de visualisation, la “blogosphère hyperbolique” de Matthieu Hurst (cofondateur du siteBlogpulse) , concerne l’ensemble des blogs et a permis de visualiser des données surprenantes. On y découvre en effet l’existence, au milieu de tous ces sites interconnectés, de petits ilots isolés du reste de la sphère. Des blogs de gens très jeunes, interconnectés entre eux, mais qui ne font guère de liens vers le reste du monde.

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Il existe une multitude d’autres exemples, comme les cartographies réalisées depuis Flickr par Fabien Girardin ou cette expérience de Biomapping, qui mesure via GPS le niveau de stress des gens se déplaçant dans la péninsule de Greenwich, à Londres. Il existe même des recherches sur le terrorisme, comme Rewiring the spy, qui cartographie la “carrière” de différents terroristes, pas forcément des leaders, mais ceux qui restent plusieurs années dans le milieu, afin d’analyser la dynamique de ces groupes (pour ActuVisu, Caroline Goulard a fait sa lecture de Manuel Lima en pointant également les différents exemples évoqués).

L’ensemble de ces différentes configurations de réseaux, qu’il est désormais possible d’observer et de mesurer, implique la création d’un nouveau langage, d’une nouvelle syntaxe visuelle, estime Manuel Lima. C’est tout l’enjeu de Visual Complexity.

307_big01308_big01Tous ces réseaux qui possèdent autant de points communs, sont-ils tous des exemples particuliers d’une même structure universelle ? C’est une question que Manuel Lima a posée en conclusion, en nous montrant face à face deux photos aux sujets fort différents. L’une représentant la structure cérébrale d’une souris, l’autre étant une illustration de la forme de l’univers entier. Deux images qui se ressemblent de manière impressionnante, mais une simple analogie est-elle suffisante pour convaincre qu’une révolution scientifique est en marche ?

On voit se profiler aujourd’hui derrière une telle science du réseau l’idée d’un nouveau platonisme, la conviction qu’il existe un “Monde des Idées” donnant forme à l’ensemble des phénomènes. Une idée qui ne va pas sans susciter un certain scepticisme : lorsqu’à la fin de Lift, le géographe Jacques Levy a mis en garde les actuels chercheurs du web contre une “formule magique” susceptible d’expliquer à la fois phénomènes sociaux et physiques, sans doute avait-il en tête la présentation de Manuel Lima. D’un autre côté, on ne peut s’empêcher de penser que ces nouveaux modèles formels nous révèlent quelque chose de profond sur la nature de la réalité, mais quoi ? Pour le savoir, sans doute faudra-t-il aller encore plus loin, construire plus avant ce nouveau langage, et au-delà d’un vocabulaire visuel, fût-il fascinant, s’attacher à l’élaboration de sa sémantique et de sa syntaxe.

Comprendre la complexité des usages

Stefana Broadbent est chercheuse au département d’Anthropologie de Collège universitaire de Londres et s’occupe du laboratoire UsageWatch qui consiste, comme son nom l’indique, à observer les usages, notamment technologiques.

“Cet homme envoie un SMS depuis son lieu de travail”, certainement à quelqu’un qui n’est pas loin de lui, car souvent on s’adresse à des amis, à de la famille, explique la chercheuse en nous montrant la photo d’un ouvrier du bâtiment en train de faire une petite pause avec son mobile, comme on la faisait avant avec une cigarette. C’est une action très subversive, car cela remet en question la morale et l’éthique au travail, souligne la chercheuse. “Nous avons appris que pour être productif, il faut être isolé de notre famille et des gens qu’on aime. On ne doit pas être distrait par des activités personnelles au travail. Or, tous les gens qui ont accès à des moyens de communication l’utilisent pour des communications privées sur leurs lieux de travail.” Cette croyance selon laquelle la productivité et l’isolement sont importants dans le travail ne remonte pourtant qu’à la révolution industrielle avec l’invention des lieux de production spécialisée, “quand nous sommes passés du moment où les gens étaient payés pour le produit qu’il fabriquait au temps passé à le fabriquer”“Cette transformation a introduit le problème de l’attention au travail”, explique Stefana Broadbent. “C’est à partir de là qu’on a inventé des systèmes de contrôle de l’attention des gens, en transformant les environnements de travail, en introduisant des superviseurs, des agents de maîtrise chargés de contrôler le travail des autres.”

On a la même chose dans le système éducatif : on apprend aux enfants à se concentrer , ce sur quoi se concentrer, ce qui vaut la peine de se concentrer. Il y a beaucoup de discussions et de confusions sur la question de l’attention, estime la chercheuse. “La façon de gérer la complexité et l’attention s’appuie sur l’idée que les gens peuvent la gérer de façon individuelle, que c’est un processus individuel qui s’appuie sur la volonté de chacun. Or, j’aimerais vous montrer que l’attention est un processus social plus qu’individuel.”

Charles Derber en 1979 dans The Poursuit of Attention disait que les relations entre les statuts des uns et des autres étaient liées à l’attention. “Ceux qui ont un statut plus élevé s’attendent à recevoir l’attention des autres et ceux qui ont un statut plus bas doivent porter de l’attention. Mon expérience d’observation des gens sur leurs lieux de travail montre qu’on contrôle la gestion de l’attention des employés de bas niveau, alors qu’on fait confiance aux cadres et dirigeants” : on ne surveille pas comment ils gèrent leur temps. Il y a une rupture sociale considérable dans la gestion de l’attention, liée à la confiance.

A l’heure actuelle, dans beaucoup de lieux de travail, on contrôle l’accès des employés aux modes de communication : accès internet restreint voir interdit, mobiles éteints, e-mails débranchés… “Il y a une grande disparité dans la supervision et le contrôle. Le contrôle de l’attention des gens est pourtant voué à l’échec, même si beaucoup d’entreprises continuent à le faire. Il est devenu de plus en plus impossible à mesure que les moyens de communication se démultiplient.”

Et Stefana Broadbent de prendre un exemple très précis pour nous convaincre de sa démonstration, en observant par le détail un accident de train, le Chatsworth Metrolink Accident de 2008, qui a eu lieu dans une petite ville du nord de Los Angeles : un accident tragique où deux trains sont entrés en collision à 4 heures de l’après-midi faisant 25 morts et plus de 100 blessés. Les deux trains (un de voyageur, l’autre de marchandise) étaient sur la même section d’une voie unique et allaient dans deux sens différents. Le National Transportation Savety Board – NTSB – américain a enquêté sur les causes de l’accident et a montré que le conducteur du train de passagers n’avait pas vu un feu de circulation rouge… Et la raison pour laquelle il ne l’avait pas vu était qu’il utilisait son mobile pour envoyer un texto, car l’enquête a montré que quelqu’un a reçu un texto de lui, 22 secondes avant la collision. On s’est rendu compte que ce jour-là, pendant son travail, il avait envoyé 62 textos. Metrolink avait pourtant édicté des règles de non-utilisation des mobiles en conduisant. Mais si l’on regarde les messages du conducteur, on se rend compte qu’il envoyait des messages pendant qu’il était au travail quasiment tous les jours. En regardant son activité via son téléphone mobile, on se rend compte que lorsqu’il travaillait (11 heures dans la journée, aux heures de pointe du matin et de l’après-midi), il envoyait plus de textos pendant qu’il était au travail que pendant qu’il était au repos.“C’est assez habituel dans nos pratiques, quand on les regarde en détail, en fait”, rappelle la chercheuse.

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Image : Stefena Broadbent sur la scène de Lift, montrant le schéma des échanges de texto du conducteur de train, photographiée par User Studio.

La société Metrolink s’est défendu en disant qu’elle ne pouvait savoir si le conducteur du train était en train de téléphoner ou de lire son journal. Personne ne voit ce qu’il fait dans sa cabine. Suite à cet accident, le NTSB a conclu… qu’il fallait installer des caméras vidéos dans les cabines des conducteurs !

Dans les jours qui ont suivi l’accident, il y a une loi interdisant à tout employé des chemins de fer d’utiliser des dispositifs mobiles. Une autre loi a interdit l’utilisation du téléphone dans les voitures, et dans toute situation de mobilité.

“Or, si on regarde les facteurs de risque, on se rend compte qu’il y avait bien d’autres éléments qui ne fonctionnaient pas”, rappelle Stefana Broadbent jouant au détective… D’abord, cette ligne était une voie unique, comme il y en a beaucoup en Californie, ce qui n’est pas nécessairement sans risque. Ensuite, quand le train est passé au feu rouge, personne n’a pu avertir le conducteur de son erreur. Le système ne permettait pas non plus d’arrêter le train à distance… Enfin, la durée du travail journalier était longue et fractionnée. Les conducteurs sont isolés dans leurs cabines. L’automatisation du système fait que leurs tâches sont très répétitives et ennuyeuses et l’on sait que la répétition des tâches et l’ennui ne favorisent pas l’attention. On s’est également rendu compte que l’autre conducteur de train de marchandise a envoyé également 42 messages avec son mobile durant cette journée…

On pourrait trouver bien des exemples analogues, comme lors du crash d’un avion sur l’Hudson où un contrôleur aérien a été accusé, faussement, d’avoir utilisé un téléphone mobile pendant son travail. On en connait tous, des exemples de ce type, même si, heureusement, souvent, ils sont beaucoup moins dramatiques, reconnaît la chercheuse.

“L’environnement de travail réduit le niveau d’implication des gens. L’automatisation implique des travaux de plus en plus dénués de sens avec des fonctions limitées. On demande à bien des employés de concentrer leur attention sur des tâches sans sens et répétitives et on sait qu’on a du mal à concentrer son attention quand on s’ennuie… Finalement, le téléphone mobile sert à rester vigilant et en alerte. Comme nos vérifications d’e-mails correspondent souvent à une chute d’attention dans notre travail et font partie d’un cycle d’attention qui a pour fonction de la détourner pour nous permettre de nous reconcentrer”, rappelle Stefana Broadbent. Enfin, “on peut se demander si la division arbitraire entre le monde privé et professionnel est une si bonne chose. Chacun sait qu’il est important d’avoir des moments de contacts avec les siens dans la journée. Ce n’est pas un choix indivuel, mais bien souvent un choix social imposé par nos représentations…”< :em>

“On peut se demander si la solution de contrôler l’attention des gens est une bonne solution”, conclu l’anthropologiste. “La multiplication des caméras de surveillance et des politiques de surveillance augmente plutôt qu’elle ne diminue le problème. Or, les gens trouveront toujours une colonne pour se cacher et faire ce qui est interdit. Le problème n’est pas tant d’utiliser un dispositif électronique pour se distraire, mais de concevoir des environnements qui évitent un ennui massif et qui limitent les distractions. Les mobiles, comme l’internet, ou la nicotine peuvent être un bouc-émissaire facile. mais au final, le véritable défi est de savoir comment concevoir des environnements de travail plus chargé de sens.”

La connexion solution à la complexité ?

Dans son film Us now (voir l’article que nous lui consacrions l’année dernière), le cinéaste et anthropologue britannique Ivo Gormley cherchait à démontrer que “la collaboration de masse va bouleverser l’organisation des gouvernements”. Aujourd’hui, il continue à tracer cette voie mêlant entraide mutuelle, socialisation et participation à la vie de la communauté.

Le philosophe Thomas Hobbes pensait que l’état naturel des êtres humains était de s’entretuer, pour que les uns puissent profiter de ce que les autres ont. A contrario, Kropotkine, connu pour être l’un des théoriciens de l’anarchie, a beaucoup étudié les animaux, des abeilles aux chimpanzés, et estimait de son côté que, s’ils devaient se battre voire tuer pour survivre, ils n’en passaient pas moins beaucoup de temps et d’énergie à s’entre-aider, et que cette forme “naturelle” de l’entraide mutuelle était très importante pour leur survie.

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Image : Ivo Gormley sur la scène de Lift, photographié par Ton Zijlstra.

Aujourd’hui, déplore Ivo Gormley, c’est plutôt Hobbes qui a gagné. Lorsque les familles étaient nombreuses et que les habitations étaient surpeuplées, nombreux étaient ceux qui allaient au pub ou au marché, n’hésitant pas à parler avec des étrangers.

Les supermarchés ne sont pas aussi sociaux que les marchés, et les écrans de télévision, les lotissements, les immeubles, ont souvent tendance à isoler les gens, à les anonymiser, à casser les mécanismes d’entraide, d’apprentissage et d’échanges d’antan.

A l’opposé, l’encyclopédie Wikipédia, ou encore le Couchsurfing (ce site par lequel des gens prêtent leurs canapés à des voyageurs du monde entier), montre à quel point les gens ont envie de partager, et besoin de s’entraider. L’internet est un formidable vecteur de socialisation, estime Ivo Gormley, pour qui “nous avons besoin de nouveaux formats d’entraide mutuelle, et de faire revivre les anciens, nous devons remettre ça dans le courant mainstream” :

“Lorsqu’un système donne aux gens la possibilité d’agir de manière positive, ils le font avec plaisir, s’y connectent sur la base de similitudes importantes, pas seulement pour faire le bien, mais aussi de manière très individualiste, parce qu’ils ont besoin d’aide, de trouver des gens dans la même situation. Ce n’est que le début de ce phénomène fabuleux : la possibilité de se connecter – et il faut créer encore plus de possibilités de se connecter. Ce qui s’est passé au 20e siècle est une anomalie… On en revient à ce mouvement où l’on s’intéresse aux autres, où l’on retravaille en collaboration.”

Le nouveau film d’Ivo Gormley, Playmakers montre comment certains se réapproprient le jeu pour créer du lien social. Ainsi de ces jeunes blancs de la classe moyenne partis jouer à chat dans la rue, la nuit, et qui, confrontés à des jeunes Pakistanais qui ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient et qui hésitaient à aller se plaindre à la police, les ont finalement invités à venir jouer avec eux, pour finir bras dessus bras dessous après une partie nocturne endiablée.

 

Playmakers from thinkpublic on Vimeo.

Ivo Gormley explique également avoir travaillé dans le service qui s’occupe des patients atteints d’un cancer pour casser les hiérarchies constituées, permettre aux malades de prendre des responsabilités, et améliorer les relations du personnel soignant et des patients.

Evoquant l’individualisme et la compétition qui règne généralement dans les salles de gym, ce qu’il qualifie de “mauvaise gym”, et l’isolement croissant des personnes âgées, il a aussi participé à la mise en place du projet Good Gym, via l’agence d’innovation sociale britannique Think Public pour laquelle il est anthropologue, qui incite ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas perdre de temps à aller en salle de gym à aller courir pour apporter par exemple un journal à des personnes âgées, trop contentes de pouvoir ainsi voir du monde. Dans les deux cas, le bénéfice est non seulement social, mais également physiologique : avoir des contacts réguliers avec des jeunes a un impact direct sur l’espérance de vie des plus âgés, leurs capacités cognitives et leur santé vasculaire.

Pour Ivo Gormley, si le 20e siècle semble avoir donné raison à Thomas Hobbes, les nouvelles formes de sociabilité et d’entraide mutuelle que l’on voit poindre, notamment via le Net, nous renvoient plutôt à Kropotkine. Et nous aurions probablement beaucoup à gagner à tenter de reconcevoir nos relations, et nos actions, afin de remettre l’entraide mutuelle au coeur des processus.

Rémi Sussan, Hubert Guillaud, Jean-Marc Manach

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Embracing Complexity at Lift France 10
envoyé par videosfing. – Vidéos des dernières découvertes scientifiques.

Avant même la mode des réseaux sociaux sur Internet, la notion de « réseau » connaissait en effet en sciences sociales un succès grandissant depuis quelques décennies : comme le montre le premier chapitre du livre, les travaux pionniers de Jacob Moreno, de Stanley Milgram, des anthropologues de l’école de Manchester (John Barnes, Elizabeth Bott…) ou des sociologues du groupe de Harvard (Harrison White, Mark Granovetter…) ont fait émerger tout un ensemble de concepts, de modèles et de recherches empiriques, constitutifs de cette « sociologie des réseaux sociaux » : celle-ci consiste à prendre pour objets d’étude non pas les caractéristiques propresdes individus (leur âge, leur genre, leur profession, etc.), mais les relationsentre les individus et les régularités qu’elles présentent, pour les décrire, rendre compte de leur formation, de leurs transformations, et analyser leurs effets sur les comportements.

L’ambition de la sociologie des réseaux sociaux est donc de restituer aux comportements individuels la complexité des systèmes de relations sociales dans lesquels ils prennent sens, et auxquels ils donnent sens en retour. Un « réseau social », dans cette perspective, c’est à la fois l’ensemble des unités sociales et des relations que ces unités sociales entretiennent les unes avec les autres, directement, ou indirectement, à travers des chaînes de longueurs variables. Ces unités sociales peuvent être des individus, des groupes informels d’individus ou bien des organisations plus formelles, comme des associations, des entreprises, voire des pays. Les relations entre les éléments désignent des formes d’interactions sociales qui peuvent être elles aussi de natures extrêmement diverses : il peut s’agir de transactions monétaires, de transferts de biens ou d’échanges de services, de transmissions d’informations, de perceptions ou d’évaluations interindividuelles, d’ordres, de contacts physiques (de la poignée de main à la relation sexuelle) et plus généralement de toutes sortes d’interactions verbales ou gestuelles, ou encore de la participation commune à un même événement, etc.

De l’étude de ces relations et des régularités qu’elles présentent, la sociologie des réseaux sociaux a su se constituer un domaine propre, par le développement de modèles et de méthodes spécifiques, appuyés sur le recours à des outils mathématiques empruntés à la théorie des graphes et à l’algèbre linéaire. Le chapitre II s’efforce de présenter ces outils de la façon la plus abordable possible, sans mathématisation, et à partir d’un exemple volontairement simplifié, et les chapitres suivants en poursuivent l’exploration : la nouvelle édition du livre continue ainsi d’avoir d’abord comme objectif d’examiner les apports de la sociologie des réseaux à l’analyse d’objets « relationnels » aussi divers que l’amitié, la sociabilité, le capital social (chapitre III), ou la stratification sociale et la cohésion sociale (chapitre IV)… Cette nouvelle édition continue aussi d’essayer de maintenir une regard critique sur ces outils et leurs apports, au sein d’une littérature spécialisée qui privilégie l’exposition des méthodes de l’analyse des réseaux, au détriment d’un examen de la validité de ses ambitions « paradigmatiques » à incarner une troisième voie théorique en sociologie.

Les réseaux sociaux en ligne : une révolution ?

Au début des années 2000, la question des « réseaux sociaux » se posait d’une façon en fait très paradoxale : d’un côté, les notions de « réseau » et de « capital social » n’avaient jamais été aussi à la mode, mais de l’autre c’est pourtant à une montée des discours catastrophistes sur le déclin de la sociabilité et le délitement du lien social qu’on assistait parallèlement, juste avant l’irruption d’Internet. C’était la thèse soutenue par le politiste américain Robert D. Putnam dans un ouvrage retentissant, intitulé Bowling Alone (2000) : utilisant de très nombreuses données sur l’évolution des relations sociales aux États-Unis, il montrait que l’on y assistait à une baisse de la participation politique, civique, religieuse et syndicale. Et cette baisse touchait également les relations sociales informelles : moins de sorties, de réceptions, de repas familiaux, etc…

A la veille de l’explosion des nouvelles technologie de communication, au début des années 2000, l’idée d’un déclin du lien social était de fait très largement répandue… Et pourtant, dix ans plus tard, avec l’irruption d’Internet, la donne semble avoir radicalement changé : on ne parle plus de « déclin de la sociabilité », mais au contraire de l’avènement d’une « nouvelle sociabilité », profondément transformée et renouvelée…

Que s’est-il donc passé au cours des dix dernières années, pour qu’on assiste à un tel retournement ? C’est ce que j’ai essayé d’expliquer dans le chapitre V, entièrement inédit, de cette nouvelle édition, intitulé : « Les réseaux sociaux en ligne : une révolution ? ». Internet s’est effectivement imposé de façon massive comme une technologie multiforme de communication interpersonnelle, dont les derniers avatars en date, les « service de réseaux sociaux » (ou Social Networking Services, en anglais), constituent évidemment les incarnations les plus spectaculaires : à la suite de quelques ancêtres remarqués (ClassmatesFriendsterLinkedIn), qui sont au cœur de l’émergence du « Web 2.0 » dans la première moitié des années 2000, le succès massif est finalement arrivé avec MySpace, créé en 2003, et qui comptait 300 millions de membres au début de l’année 2010, et surtout avecFacebook, apparu l’année suivante, et qui a désormais dépassé son aîné, avec 500 millions de membres en juillet 2010, dont 17 millions de Français. Dans ce nouveau chapitre, après avoir montré en quoi consistent ces réseaux sociaux en ligne, je me suis appuyé sur les recherches des dix dernières années pour essayer de construire un tableau équilibré, et empiriquement étayé, des effets réels de ces nouveaux outils de communication sur le lien social – un tableau qui s’efforce de se tnir à égale distance de deux visions opposées : d’un côté, une vision « technophile » enchantée, faisant d’Internet le moteur de l’avènement d’une société globale plus ouverte, démocratique, fraternelle, égalitaire, et de l’autre une vision « technophobe », faisant au contraire d’Internet un ferment de destruction ou de nivellement des valeurs et de destruction du lien social.

De fait, il est possible de dresser un tableau moins manichéen, plus complexe, des conséquences du développement des nouvelles technologies relationnelles sur les structures sociales, et de mieux faire la part des changements réellement imputables à l’avènement d’Internet : le « déclin de la sociabilité » en face-à-face a-t-il été enrayé, ou au contraire accentué ? Quels sont les effets du développement de la sociabilité à distance sur les structures relationnelles et sur la cohésion sociale ? Les nouvelles technologies de communication peuvent-elles être au fondement d’une nouvelle sociabilité, plus égalitaire, moins hiérarchisée, et ouvrant sur un renouvellement de la démocratie politique ? Dans quelle mesure Internet, et en particulier le développement des réseaux sociaux électroniques, transforment-ils les relations entre sociabilité, culture et construction identitaire ? A chaque fois, dans ce nouveau chapitre, en convoquant les recherches et les enquêtes les plus récentes et les plus abouties, j’ai essayé d’apporter des réponses nuancées à ces questions, aux termes desquelles il ne me semble pas du tout certain qu’Internet ait provoqué une révolution dans les réseaux : il oblige bien sûr à une nouvelle réflexion sur ce qu’est une relation, sur ce qu’est le lien social, et il impose une conception élargie de la sociabilité, dans laquelle les relations à distance verraient leur importance et leurs effets réévalués ; pour autant, l’engouement des usagers – et des chercheurs aussi, d’une certaine façon – pour les réseaux sociaux en ligne ne doit masquer ni l’ancienneté de pratiques et de formes de sociabilité dont il serait très naïf de croire qu’elles ont été engendrées par Internet, ni par conséquent l’ancienneté des traditions et des travaux sociologiques qui s’attachent depuis au moins un demi-siècle à les prendre pour objets centraux de leurs investigations. Le panorama des nouveaux usages relationnels que propose désormais le livre invite donc plutôt à considérer qu’Internet, qui en cela est bien une « technologie », accompagne,  plutôt qu’il ne cause, un certain nombre de ces transformations des relations sociales (affaiblissement des liens, transformation de la notion de groupe, horizontalisation et informalisation des relations…). En réalité, ces transformations ont précédé Internet, dès les années 60, et l’ont peut-être même suscité, plutôt qu’elles n’en sont les conséquences : l’autonomie et le fonctionnement en réseau ne sont pas des inventions d’Internet, ce serait plutôt Internet qui serait le produit de l’autonomie et du fonctionnement en réseau. C’est très certainement à rappeler cela aussi que peut servir une sociologie des réseaux sociaux appuyée sur des enquêtes empiriques, soucieuse de ses origines historiques, enracinée dans une pluralité de méthodes et d’approches, et déterminée – en considérant les réseaux à la fois comme des moyens et comme des objets de recherches – à les étudier non pour eux-mêmes, mais pour continuer d’enrichir notre connaissance des structures sociales et des comportements individuels, des articulations entre eux et de leurs transformations.

C’est en tout cas ce point de vue que j’ai continué d’essayer de défendre dans cette nouvelle édition du livre. N’hésitez pas à me dire s’il vous semble correctement étayé, et à me faire part des commentaires que sa lecture pourrait vous suggérer !

Pour lire le livre, rien de plus simple, vous pourrez le trouver et le commander –assez facilement j’espère – chez votre libraire préféré. Et vous pouvez aussi bien sûr le commander en ligne, ici ou là, selon vos habitudes…

Chez Decitre…
http://www.decitre.fr/livres/Sociologie-des-reseaux-sociaux.aspx/9782707167101

Chez Amazon…
http://www.amazon.fr/Sociologie-réseaux-sociaux-Pierre-Mercklé/dp/270716710X/

A la Fnac…
http://livre.fnac.com/a3311681/Pierre-Merckle-Sociologie-des-reseaux-sociaux

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Présentation de l’ouvrage (La Découverte)
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Réseaux sociaux contre classes sociales : faut-il former les professeurs de SES au nouveau programme de Première ? (Pierre Mercklé, janvier 2011)
http://pierremerckle.fr/2011/01/reseaux-sociaux-contre-classes-sociales/

Références bibliographiques

Mercklé Pierre (2011), Sociologie des réseaux sociaux, Paris, La Découverte, coll. « Repères », troisième édition, 128 p.

Putnam Robert D. (2000), Bowling Alone. The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuster

Edgar Morin, La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité, in Revue Internationale de Systémique, vol 9, N° 2, 1995.

Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot “complexus”, “ce qui est tissé ensemble”. Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il faut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le “re”, c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. A l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier.

Complexité des mondes et reliance entre les hommes
Les chantiers du DRH de demain

Par Régis Ribette, Professeur honoraire du Conservatoire National des Arts et Métiers


Comment mieux prendre en compte l’homme dans les entreprises humaines (2) tout en faisant face aux complexités et aux incertitudes grandissantes du monde ?

C’est en reliant les différentes intelligences des hommes – celles d’hier et celles d’aujourd’hui – que s’ouvriront les chemins des solutions.

1 Les chemins se construisent en marchant (3) dans les chantiers complexes de la connaissance

Tout s’écoule, disait Héraclite (4), tout se transforme, on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve …. Tout est en mouvement : nous-même dans les fluctuations de notre monde intérieur et, bien sûr, le “courant” de notre environnement, celui des mondes qui nous sont extérieurs. Les chemins de la compréhension et de la connaissance sont doublement complexes et imprévisibles.

Dans l’ancienne tradition de l’Orient, on appelait le chemin à parcourir le Tao et les sages en disaient :

Celui qui sait n’en parle pasCelui qui en parle ne sait pas

Rappelons également un vieux proverbe de Siddartha Gautama (5) :Ne crois rien parce que l’on t’aura montré le témoignage écrit de quelque sage ancien, ne crois rien sur l’autorité des maîtres et des prêtres. Mais ce qui s’accorde avec ton expérience et après une étude approfondie satisfera ta raison et tendra vers ton bien, cela tu pourras l’accepter comme vrai et y conformer ta vie.

L’homme chemine, bien seul (6), dans un monde qu’il construit et qui l’a construit.

Le grand biologiste Dobszansky écrivait : En changeant ce qu’il connaît du monde, l’homme change le monde qu’il connaît ; en changeant le monde dans lequel il vit, l’homme se change lui-même.

Un verset du Coran, dit également que Dieu changera le monde quand l’homme modifiera le regard qu’il porte sur le monde.

Comment, pour gagner une meilleure maîtrise de soi et du monde, moduler son propre regard sur les multiples choses qui influencent toute vie ?

Quelle approche possible entre deux démarches opposées, constructiviste préconisée par Emmanuel Kant et positiviste recommandée par Auguste Comte, pour nous comprendre tout à la fois pensant et agissant ?

Comment apprendre à connaître (7) et à gérer ses propres ressources humaines ?

Quelle maïeutique socratique pour “accoucher” de notre propre projet personnel en relation avec les projets individuels des autres acteurs et les projets collectifs qui les rassemblent ?

2 Reliance des mondes intérieurs et des mondes extérieurs

Selon Emmanuel Kant (8), il est vain de rechercher à régler la connaissance sur les choses alors que notre esprit fonctionne en fait en “réglant les choses” sur la connaissance. Avant d’essayer de comprendre le monde, il faut d’abord s’intéresser aux outils qui permettent de le penser. S’il est vrai que nous ne pouvons voir et penser le monde qu’à travers des “lunettes”, qui structurent le monde d’une façon particulière, il en résulte que nous ne connaissons pas (et nous ne pourrons jamais connaître) les choses telles quelles sont en réalité. La réflexion kantienne a largement anticipé sur les découvertes de la psychologie contemporaine : sur les acquits de la Gestalt theorie qui montre que nous pensons le monde à l’aide de “formes” préétablies ; sur la psychologie cognitive pour laquelle toute connaissance n’est pas un reflet de la nature, mais un “processus de traitement de l’information”.

C’est une vision constructiviste de la connaissance qui est aujourd’hui largement partagée. Kant en est le précurseur.(9)

Quelques années après Kant, Auguste Comte (10) ne s’est intéressé qu’aux faits et à leurs relations. Les faits seraient des “choses en elles-mêmes” qu’on ne peut constater que par l’expérience. La seule expérience est celle des sens, la psychologie est impossible et la connaissance de l’homme se réduit à la physiologie.

On ne peut être à la fois acteur et observateur de soi, comme le suggère Auguste Comte :

On ne peut se mettre au balcon pour se voir passer dans la rue !Nous connaissons, dans les épistémologies positivistes, la nécessaire séparation méthodologique de l’objet observé et de l’observateur selon la croyance dogmatique d’un “plan de câblage” de l’univers (11) indépendant qu’il suffira de bien connaître pour comprendre le monde et y agir valablement.Ainsi, Emmanuel Kant et Auguste Comte, l’un comme l’autre, ont privilégié un seul des deux pôles de la relation :

Homme      <--------------
                        ------------->       Monde

Kant s’intéresse avant tout à l’homme et Comte considère le Monde comme un absolu.

Quant à nous, nous disputons la thèse de la “voie du milieu”, à savoir que compréhension et connaissance sont les fruits d’une construction réciproque et interactive de l’homme et de son milieu environnant. L’homme construit le monde et le monde construit l’homme.

Ainsi, pour avancer sur le chemin de la connaissance l’”esprit” a besoin de “deux jambes”, celle du positivisme et celle du constructivisme dont Jean Piaget fut, après Kant, l’un des pères fondateurs.

Dans cette marche, afin de mettre en perspective utile l’homme et le monde, Robert Vallée (12) propose de construire entre “pensée et action” des boucles “épistémo-praxéologiques” : perception-décision-action-perception.

Mais que percevons-nous réellement du monde qui nous entoure ?

3 Représentations de la complication et de la complexité des mondes

Le plan de l’avion Airbus n’est que compliqué car l’intelligence de l’homme peut en maîtriser tous les détails au travers de nombreux plans et notices. C’est plus une question de temps et d’espaces disponibles qu’un problème de capacités intellectuelles. Par contre, on qualifiera de complexe (et parfois d’imprévisible) le fonctionnement d’un Airbus en tant que résultat des multiples interférences entre les systèmes techniques, les systèmes humains de pilotage, les contraintes du monde extérieur (par exemple météorologiques), etc.

Dans la dynamique du siècle des lumières, les scientifiques ont cru pendant longtemps qu’il y avait un plan de l’univers, certes fort compliqué dans toutes ses lois, mais que l’on arriverait un jour à découvrir dans sa totalité. On pourrait alors tout prévoir de l’évolution des différents mondes.

Nous savons aujourd’hui – depuis les travaux du mathématicien Henri Poincaré (13) et, surtout, depuis ceux de Benoît Mandelbrot (14) et ceux des théoriciens du chaos (15) - que le monde dans lequel nous vivons est structurellement complexe et imprévisible. Le plan, la carte n’est pas le territoire de la réalité où les chemins sont pleins de bifurcations.

En effet, si l’on étudie un système complexe à multiples degrés de liberté – modèle envisageable pour tout objet de connaissance – on constate dans un espace graphique de représentation de son évolution, l’existence de cycles d’équilibre que l’on a dénommés “attracteurs étranges” (16) . On ne peut prévoir précisément où va se terminer la courbe figurant le mouvement de l’objet étudié, on sait seulement que le point final va se trouver …… “quelque part” sur cet attracteur étrange !

Dans nos modèles de représentation du monde, le déterminisme chaotique non linéaire est venu compléter le déterminisme causal linéaire de la science traditionnelle.

De plus, la réalité profonde de ce monde extérieur complexe est concrètement insaisissable ! La réalité de sa réalité (17) n’est qu’une représentation mentale subjective que l’homme construit à la frontière de son monde intérieur et de ses mondes extérieurs. Chacun construit sa propre représentation de l’univers dans un espace/temps personnel qui s’élabore à l’interface de ses propres structures internes et des structures externes qui l’environnent. (18)

Le peintre Magritte (19) a fort bien décrit cette capacité de l’homme d’être créateur de son propre monde. Pour mieux comprendre cette assertion, chacun peut s’imaginer à l’intérieur d’une pièce regardant un “arbre” au travers d’une large baie, alors qu’un chevalet de peintre cache l’arbre réel et ne montre que celui que l’artiste a peint sur la toile. Ainsi, entre nous et le paysage réel, la figuration de cet arbre sur le tableau du peintre est tout à fait semblable à ces images, à ces représentations mentales, que nous construisons entre nos structures internes et les structures externes de notre environnement, dans cet “espace de conscience” comme le définit Jean-Pierre Changeux, dans ce que nous pouvons appeler notre propre réalité, notre monde intérieur.

Si chaque homme est auteur de la réalité du monde et architecte-réalisateur de son projet personnel, comment alors communiquer avec les autres hommes et comment coordonner projets individuels et projets collectifs ?

Comment gérer les complexités managériales ?

4 Reliances des intelligences individuelles et développement d’une intelligence collective

Après avoir fort judicieusement rappelé la proximité sémantique du mot complexité avec le latin complexus (20) qui signifie “tisser ensemble”, Edgar Morin affirme que la reliance (21) est la réponse à la question posée par la complexité du monde.

“Tisser ensemble” les intelligences a toujours été, tout au long de l’histoire de l’humanité, la quête permanente des hommes.

  • Tout d’abord, c’est à partir d’une volonté partagée d’échanges que la parole est née dans les différents moments des rencontres entre les hommes. Ainsi, la parole s’est développée, à la chasse, dans les cavernes autour des premiers feux, dans l’agora et dans les différentes réunions culturelles et sociales tout au long de nombreux siècles de communications (conférences, colloques, congrès, symposium, etc.).
  • Puis, parallèlement à l’émergence du discours et après la création des premiers signes et dessins par nos lointains ancêtres, l’écriture est venue compléter la parole, devenant à partir de Gutenberg d’un usage d’importance tout à fait comparable avec, en plus, des propriétés de diffusion et de mémorisation plus efficaces et bien plus fidèles que celles de la tradition orale.L’écriture a permis aux hommes de se relier dans l’espace à d’autres hommes et dans le passé à des hommes disparus.
  • Enfin, ces dernières années, l’apparition des multimédia dans la communication (éditions diverses, presse, cinéma, télévision) et le développement fulgurant des réseaux électroniques – tel Internet – offrent de nouvelles voies, à la fois dans les différents moments du temps et dans la pluralité des lieux, pour construire d’autres reliances entre les hommes.

Le développement d’intelligences individuelles et collectives “tissées en réseau” nécessite non seulement la mise en relation des différents “acteurs-chercheurs” (les fils) mais aussi l’apprentissage collectif de nouvelles méthodes de communication (la trame) mariant intelligemment “pensée et action”, dans les différents cours du temps et dans les nombreuses dimensions, locales et globales, de l’espace.L’intelligence collective de demain générera l’innovation (22) , nécessaire au pilotage des systèmes complexes du monde, à partir d’un meilleur “tissé ensemble” de la Parole, de l’Ecriture et d’Internet. Nous sommes convaincus qu’en émergera un développement simultané et plus harmonieux de l’homme et des organisations.

Ces nouvelles intelligences sont à construire par tous ceux qui estiment que les idéologies monolithiques de gestion d’hier ont montré leurs limites et qu’il faut, chemin faisant, inventer une nouveau management autour de valeurs plaçant l’homme au centre de toute chose. (23)

Tout est fait avec et par les hommes
et doit être fait pour les hommes.
L’homme est la finalité du monde où nous vivons.
Rien de ce qui nous entoure n’a de raison d’être sans l’homme. (24)
Cette nouvelle alliance, pour un monde plus humain, plus solidaire et plus responsable (25), est inéluctable à plus ou moins long terme et, si l’on ne sait quelle forme définitive elle pourra prendre, l’essentiel n’est-il pas de se mettre dès maintenant en chemin pour la construire ensemble pas à pas sur tous les chemins de la complexité du monde ?Quels chantiers pour le DRH de demain ?Complexité, reliance, innovation, humanisme sont probablement les maîtres mots du management de l’entreprise du prochain siècle.C’est à chaque DRH de construire son propre chemin de pensée et d’action ….. en cheminant avec tous les acteurs de son entreprise, en se reliant aux autres DRH et surtout à nos grands anciens, les philosophes, les artistes, les poètes, les hommes de pensée et d’action, qui au fil des siècles ont fait émerger les valeurs humaines, racines aujourd’hui de notre communauté culturelle euro-méditerranéenne.

Le poète carthaginois Térence nous a semblé être la figure emblématique la meilleure pour ce projet d’alliance humaniste, grâce à sa formulation il y a plus de deux millénaires de cette pensée qui nous relie encore aujourd’hui :

Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étrangerPour la construction d’une représentation plus personnelle de la symbolique d’une nouvelle union entre les hommes, nous proposons à chacun de visualiser le logo (26) de l’Alliance Térence en s’inspirant de quelques “itinéraires” possibles entre Alliance, Reliance et Térence :

Le chemin se construit en marchant, souhaitons-nous bon courage sur une route commune,

en espérant ….. qu’un très bon “vent cosmique” puisse y souffler ! (27)


  1. Par Régis Ribette, Professeur honoraire du Conservatoire National des Arts et Métiers
  2. En paraphrasant Auguste Detoeuf dans les propos de 0. L. Barenton confiseur, Valmonde Edition, 1998.
  3. En clin d’œil à Antonio Machado ….. Se hace camino al andar. Dans l’année du centenaire de sa naissance, Antoine Saint Exupéry, est l’écrivain français le plus lu, en France et à l’étranger. “Saint Ex” se définissait comme un marcheur infatigable sur tous les chemins de la vie : Seule compte la démarche, car c’est elle qui dure et non le but qui n’est que l’illusion du voyageur.
  4. Héraclite, philosophe grec (576-480 av.J.C.) était moins frappé de la substance des choses que de leur devenir. Rien n’est, tout devient. Tout s’écoule, tout devient tout. Si tout devient tout, chaque chose contient en elle ce qui la nie ; la loi du devenir n’est plus que celle de l’identité des contraires. Héraclite a fortement influencé Platon et Aristote. Voir également la théorie ago-antagoniste d’Elie Bernard-Weil in Précis de Systémique Ago-Antagoniste, Introduction aux stratégies bilatérales, L’Interdisciplinaire, 1988.
  5. Siddartha Gautama dit le Bouddha historique.
  6. Nonobstant les différentes solidarités, fruits des reliances heureuses entre les hommes.
  7. Connais-toi, toi-même ….. et tu connaîtras l’univers et les dieux.
  8. Emmanuel Kant (1724-1804) a publié la Critique de la Raison pure en 1781 et l’a remaniée pour une seconde édition en 1787.
  9. Jean-François Dortier : Critique de la Raison pure, in “Sciences Humaines”, mars 1996, n°59.
  10. Auguste Comte (1798-1857) est également l’inventeur de la sociologie qu’il appelait la “physique sociale”.
  11. Selon la métaphore du professeur Jean-Louis Le Moigne.
  12. Robert Vallée in Cognition et Système, essai d’Epistémo-Praxéologie, Lyon-Limonest 1995, L’Interdisciplinaire.
  13. Henri Poincaré (1854-1912) a découvert les mouvements chaotiques à partir de l’étude du mouvement de trois corps dans l’espace. En 1889, il remporta le prix mis au concours par le roi de Suède, entre tous les géomètres du monde, sur le Problème des trois corps et les équations de la dynamique.
  14. Benoît Mandelbrot est l’inventeur des fractals. Les objets fractals, Flammarion, 1989.
  15. Cf. James Gleick, La théorie du chaos, Albin Michel, 1989.
  16. Ou attracteurs de Lorenz qui, le premier, mit les phénomènes chaotiques en évidence en étudiant concrètement les problèmes liés aux prévisions météorologiques dans l’atmosphère. Nous sommes là dans le domaine des systèmes dynamiques, non linéaires complexes, tellement sensibles aux prévisions initiales, qu’un battement d’ailes de papillon à Hong-Kong peut créer une tempête au-dessus de New York. Philosophiquement, la théorie du chaos signifie que l’action d’un individu donné peut avoir des conséquences au niveau d’un univers social complexe qui n’est pas linéaire. C’est tout à fait réconfortant pour les gestionnaires des ressources humaines qui investissent justement sur chaque personne humaine, en espérant qu’un individu soit capable, à lui seul, faire “bouger” son propre milieu. Voir le tome 2 de l’Encyclopédie des Ressources Humaines, Térence, L’Homme, ressource stratégique, Les Editions d’Organisation, 1993.
  17. En clin d’œil à l’ouvrage de Paul Watzlawick La réalité de la réalité, Seuil, Points, 1978.
  18. Cf. l’exposé fait par Régis Ribette au Salon International de la Formation à Tunis en novembre 1996.
  19. Cf. les deux tableaux de René Magritte, La condition humaine (1934) et Les promenades d’Euclide (1955). René Magritte a écrit : J’ai placé devant une fenêtre, vue de l’intérieur de la pièce, un tableau représentant exactement la partie du paysage qui était cachée à la vue par le tableau. L’arbre représenté dans le tableau cachait donc l’arbre qui se trouvait derrière lui, hors de la pièce. De cette façon, dans l’esprit du spectateur, il existait simultanément à l’intérieur de la pièce, dans le tableau et à l’extérieur, dans le véritable paysage. C’est ainsi que nous voyons le monde : vous le voyons comme extérieur à nous, même si ce que nous éprouvons intérieurement n’en est qu’une représentation mentale.
  20. Le latin complexus signifie entrelacement, action d’enlacer, affection, amour, enchainement, liaison pour “embrasser le tout et entrelacer les parties” ……
  21. Edgar Morin, La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité, in Revue Internationale de Systémique, vol 9, N° 2, 1995. Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot “complexus”, “ce qui est tissé ensemble”. Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il faut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le “re”, c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. A l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier.
  22. Le système de pilotage doit avoir plus de variété (loi d’Ashby) que le système à piloter. Il doit donc être “plus complexe” que “la complexité” à gérer …… d’où l’importance pour les systèmes humains d’être innovants.
  23. Selon la définition de l’humanisme donnée par Cicéron.
  24. C’est ainsi que Jean-Léon Donnadieu conclut le récit de son parcours personnel et professionnel au cours duquel il a pleinement “pensé sa vie et vécu sa pensée”. Il a été auprès d’Antoine Riboud l’artisan du double projet économique et social du Groupe Danone, générateur de situations où chaque personne peut construire son propre projet, réaliser sa “légende personnelle” selon la très belle expression de Paulo Coelho dans l’Alchimiste. Voir le livre de Jean-Léon Donnadieu : D’hommes à hommes. Itinéraire d’un DRH, L’Harmattan, 1999.
  25. Voir sur Internet dans le site re-liance.net, l’étoile Térence mais aussi l’Alliance pour un monde solidaire et responsable …… étoile, elle aussi, de première grandeur dans la galaxie Re-liance. Rajoutons que dans re-liance.net, il y a un “trait d’union” après le “re”, ce qui est un symbolisme intéressant pour un réseau qui veut lier les acteurs-chercheurs de la complexité (voir infra la note 30 pour le “re”). Enfin, reliance en anglais signifie confiance et net : filet, réseau ! Il y a sûrement d’autres déclinaisons analogiques et symboliques possibles, en particulier entre re-lia-nce, al-lia-nce et Té-re-nce (voir infra le logo de l’Alliance Térence).
  26. Logo …. logos ou la force de la parole ….
  27. On peut rappeler, comme archétypes symboliques des démarches positivistes et constructivistes, les deux adages suivants : – Il n’y a pas de bon vent pour celui qui ne sait où est le port (Sénèque) – Le chemin importe plus que le but (Goethe).

« Le savant trame l’avenir,(…) L’espace comble son soupir »

Ritournelle pour Saint Michel l’Observatoire, Poème d’André Verdet, éd par l’ADAC 04

Descriptif d’un retour d’expérience

Je relaterai ici l’activité d’accompagnement qu’il m’a été donné de mener en tant que Consultante auprès d’un Conseil Général, qui s’est trouvé confronté à la décentralisation de l’action sociale.

Le contexte s’apparente là proprement à l’environnement d’un projet complexe.

Il nécessite en effet la coopération d’acteurs en interactions nouvelles et toujours plus démultipliées ( l’action sociale ne peut être sociale qu’en tissant des émergences avec les autres champs : économique, juridique, politique) ; autant que la construction d’un modèle qui n’existe évidemment nulle part : la territorialisation de l’action sociale (nécessitant de croiser toutes les représentations à l’œuvre du territoire et de l’action sociale, jusqu’alors bien séparées).

La Direction générale avait produit un schéma de réorganisation qui avait suscité un grand malaise dans l’Encadrement.

On m’a donc demandé d’accompagner – comprendre de faciliter – l’avancée du groupe de Cadres dans ce processus émergent, groupe évidemment rebelle à la coopération qui lui était demandée, parce qu’il la vivait comme un paradoxe : une parole décrétée (venue de la hiérarchie) «  cette décentralisation est dans la loi [1]» mais qui les enjoint d’être créatifs puisqu’ils sont conviés à produire un  modèle !

J’ai donc proposé un cheminement de co-construction du projet.

Tout au long de cet accompagnement qui va durer neuf mois (un enfantement ?!) je crois voir émerger une intelligence collective et vais essayer ici d’en analyser les composants.

1°) La construction d’un contexte élargi

En tant que Consultante, on fait appel à ma supposée capacité de vision distanciée et globale. Mais je fais moi-même partie du système que je veux observer et plutôt que de le nier, je préfère analyser comment  la construction de mon contexte intervient dans le travail de ce groupe et modifie ses représentations (autant qu’il a modifié les miennes : c’est l’objet de ce retour d’expérience !)

J’entre dans cet accompagnement avec la Pensée Complexe telle que l’a énoncée Edgar Morin dans ses six tomes de La Méthode.

Appliquée au champ des systèmes sociaux apprenants, qui est le mien, elle me paraît depuis longtemps opérationnelle. L’appel qu’elle représente à un nouveau paradigme s’opposant à celui qui nous dirige depuis trois siècles, la pensée rationaliste, linéaire, issue de Descartes, qui sépare et réduit pour comprendre, en posant la reliance et la complexification à la place, trouve écho dans les publics confrontés à l’accroissement et au désarroi des mutations sociales rapides de ces dernières années.

L’extension des paramètres que notre espèce a créée (temps et espace planétaires) ont constitué un changement d’échelle nous construisant une vision non linéaire de notre biotope culturel. Il est de plus en plus malaisément décodé avec nos références passées.

La reliance et la complexification ouvrent un début de renversement épistémologique : au lieu de faire entrer l’action collective dans un modèle caduc aux coutures trop serrées, partons du repérage de notre réalité pour commencer à construire une modélisation de celle-ci où les représentations nouvelles ont toute leur place.

Les publics apprenants vivent ce nouveau concept comme un appel d’air face à la multiplication des interactions et à l’enchevêtrement des niveaux de décisions que recouvre désormais une action collective.

Dans le construit du contexte de  cet accompagnement, je fais aussi entrer le ressenti que les acteurs d’une action collective me renvoient du faire collectif aujourd’hui : de la peur partout.

Peur de l’imprédictible, peur d’avoir conscience de l’imprédictible et de devoir y répondre autrement. Leur action collective est bornée par la perte de références derrière, le vide conceptuel devant.

En somme le passé est incompétent et l’avenir muet.

Il en résulte un divorce entre le penser individuel –déjà persuadé d’abandonner les modèles d’action du passé- et le faire collectif – trop de résistances au changement organisationnel pour l’intégrer dans l’action. [2]

Autre élément important dans ma construction du contexte : ma représentation des Collectivités territoriales, avec lesquelles je travaille depuis une dizaine d’années environ.

J’ai déjà parlé [3] de la caducité de l’organisation taylorienne, verticale qui est le cadre de l’action collective dans une Institution, face aux réactivités que nécessite désormais l’action publique ; et combien les acteurs au sein de cette Institution souffraient de cette fixité ; et comment ils commençaient à fonctionner en réseau, en coordination transversale malgré cette organisation taylorienne, ce que j’ai appelé ailleurs « le calque » et qui les oblige à inventer des réponses!

Peu à peu, je me suis donc construit un paradigme de l’action collective à travers un projet en environnement complexe, conçu comme une auto-éco-ré-organisation[4].

Avec des repères dans ce processus  tels que le travail à  une métalogique, travail élargissant les représentations de leur action commune par les acteurs, métalogique injectant la reconstruction de la confiance,  confiance re-introduisant  l’affect, celui-ci libérant la créativité nécessaire à l’élargissement d’une métalogique, etc, en une spirale auto-éco-ré-organisant la représentation de l’action collective.

L’entrelacement de cette triade castoradicienne[5] ( l’élargissement des représentations en accroissant l’affect re-construit le désir des acteurs en présence ) élabore peu à peu le sens du projet et son éthique.

Le groupe qui entre dans cette auto-éco-ré-organisation fabrique de la compétence collective, de l’intelligence collective, que l’on peut identifier à la fois comme du faire collectif plus opérationnel (par la production de formes plus adaptées) et comme élargissement de l’imprinting collectif  (par l’émergence d’une représentation nouvelle de l’action commune)

2°)Les étapes de l’auto-éco-ré-organisation du groupe-projet

Je voudrais rendre compte par un tableau de ce que j’ai vu et compris ( bien limitatif sans doute) de l’organisation de tous ces ingrédients et comment je crois qu’elle a construit de l’intelligence collective.

1Historique des représentations

2Evolutions des désirs du groupe

3Etats émotionnels (affect)

4 étapes du projet

5 Etapes de construction d’intelligence collective

Aléa de la loi= aléatoire vécu comme totalitaire et agressant via la  hiérarchie descendante (1)

Rébellion

Colère +

Tristesse

Projet étranger

(dimension « auto »)

Savoir faire individuel

Coopération obligée

Rupture d’équilibre dans les références d’action

Coalition/clans agressants(4)

Inhibition

peur

Appréhension du contexte élargi du projet

(dimension « éco »)

Conscience de l’inopérationnalité des paramètres rationalistes

Recherche de références

1°) appel à la hiérarchie (2)

2°) début d’ autonomisation

Fuite (5)

Confiantisation (6)

Peur

Doute

Intelligence de la situation

Emergence d’une représentation élargie du projet (dimension « ré-organisation »)

Auto-organisation d’une métalogique commune

Emergence de l’éthique du projet

Construction de nouvelles références <=> nouveau positionnement (3)

Coopération

Joie

Sérénité

Début de pistes d’actions pour faire autrement ensemble

Construction de nouvelles références du savoir-faire et du savoir être communs : création de sens

Acceptation des aléas

Début d’acceptation de l’imprédictible (7)

Construction de nouveaux liens

Spirale de circularité auto-ouvrante par le sens et l’éthique reconstruits en permanence (8)

Les cases vides signifient où mon action s’est arrêtée et mon incapacité pour l’heure à témoigner davantage.

Le journal de bord

Tel un journal de bord, quelques commentaires sont peut-être utiles à l’appropriation de cette navigation en eaux perturbées.

(1)   Il faut comprendre que l’encadrement vit assez mal le paradoxe managérial créé par un discours libéral de prise d’autonomie, et une information très descendante , orchestrée en grand groupe de cette teneur : « voilà, vous ne pouvez pas faire autrement ! ». Ce paradoxe existe actuellement à peu près dans tout type de Collectivité, pour la raison qu’aucune Collectivité ne sait organiser l’action publique autrement qu’en croisant horizontalement les strates hiérarchiques et verticalement les appartenances métier. Elle est naturellement de plus en plus confrontée à la difficulté de la transversalité de ses actions, nécessaire à la bonne réponse aux usagers, mais qu’elle ne sait où placer et donc reconnaître dans sa structure par cases…On voit par exemple que presque toutes les actions transversales sont menées par des « chargés de mission », ce qui bien entendu signifie que la Collectivité reconnaît la fonction, mais pas la « case » (fruit du métier/grade)

(2)   Ce système managérial est interactif : les Cadres ont tendance à reproduire ce qu’ils dénoncent dans leur hiérarchie. Ils recherchent dans a priori l’obéissance chez leurs collaborateurs tout en réclamant leur autonomie, et en cas de difficulté vont demander solutions à leur hiérarchie, engendrant ainsi « toujours plus de la même chose », un feed-back positif renforçant le système.

C’est seulement en remontant travailler leurs représentations du sens de leur action commune, en élargissant leur vision du système, que l’on arrive à briser cette circularité.

(3)   La construction de nouvelles références de l’action en commun, en  modifiant le sens que les acteurs lui donnent, modifie aussi le regard que chacun porte sur sa position dans ce nouveau paysage. Chaque acteur modifie son positionnement (c’est-à-dire son construit personnel) par rapport à  l’action sociale, sa hiérarchie, la territorialisation.

(4)   Si dans un premier temps, la rébellion générale a uni les Cadres face à un aléa fort, elle a rapidement fait place à l’émiettement dans lequel le système les a conditionnés : des bulles de coalition se sont constituées, sur le mode clanique (par appartenance syndicale, par proximité géographique, par affinités personnelles, par ancienneté, etc)  mais de faible pouvoir d’opposition au système. Néanmoins, entre eux, ces clans se sont montrés souvent très agressants.

(5)   On a pu voir là des conduites de fuite psychologiques : démotivation, maladie, discours incantatoire sur le passé, bouc émissaire (la hiérarchie la plus proche, qui faisait tampon entre le pouvoir politique et les cadres, rendue responsable), focalisation de la compétence du groupe sur des détails véniels)

(6)    Le terme n’existe pas encore ! Je veux signifier le processus de reconstruction de la confiance, lent, hasardeux, toujours fragile, mais sans lequel on ne saurait créer quoi que ce soit de collectif…

(7)   parmi les nouveaux paradigmes à acquérir : «La rationalité élargie signifie que nous devons considérer l’incertain comme faisant partie de notre rationalité » Ilya Prigogine, in La complexité, vertiges et promesses, Réda Benkirane, éd Le Pommier, p 47

(8)   La perte de références dans l’action collective d’un groupe l’entraîne irrémédiablement dans une spirale auto-fermante : il se défend contre cette réalité agressante. Mais en renforçant son inadaptation au contexte, cette fermeture ne peut qu’engendrer de la fermeture. Le travail par le sens ouvre à l’inverse le groupe à la construction de représentations élargies qui l’entraîne à voir d’autres actions et d’autres fonctionnements et à avoir envie de les vivre ensemble.

Les outils nécessaires au processus d’auto-éco-ré-organisation du projet/groupe

Généralement, le groupe qui avance en auto-éco-ré-organisation découvre ses outils de fonctionnement tout seul et commence de les intégrer dans son environnement.

Beaucoup sont certes de l’ordre du processus, ce qui induit d’accepter une dimension « temps » plus souple. Les Institutions auraient, me semble-t-il, davantage la possibilité que l’Entreprise privée bousculée par la pression concurrentielle, d’intégrer un temps d’action/réflexion plus processuel. Néanmoins, c’est rarement le cas, car la « commande » descendante arrive à l’encadrement bornée par de fausses urgences.

Le temps circulaire de l’auto-éco-ré-organisation des projets choque beaucoup les représentations linéaires de projet rationaliste classique encore en vigueur , à cause desquelles il est vécu comme un échec de retour « en arrière[6] ».

La liberté est aussi nécessaire, celle qui va permettre au groupe de faire émerger le sens de son action collective. Ce sens-là n’est pas décrété, il n’est pas dans le projet, ni dans la structure, ni dans l’action à mener, ni dans le contexte, mais bien dans le tissage, l’enchevêtrement de tous ces éléments. Cette liberté-là, elle est aussi émergence. Chaque groupe va l’inventer de et par sa propre construction. Cette liberté va nourrir l’heuristique, qui va en retour l’alimenter et l’accroître.

De même l’acceptation du « flou » progresse avec le degré de liberté  au fur et à mesure de sa croissance dans le groupe. Une fois assimilée sa perte de références, il doit encore renoncer régulièrement, au confort du modèle établi, auquel il était habitué dans le passé renforcé par l’illusion de protection d’une structure pyramidale.

Il découvre dans ce processus, à chaque cercle de pensée collective qu’il franchit, un nouveau vide référentiel. Il doit sans cesse reconstruire ses références en amont de l’action, et par moments, ça avance vite, et par moments, ça bloque, comme dans tout processus créatif. Quand la créativité collective bloque, le groupe a tendance à revenir au fonctionnement du passé : appel à la hiérarchie, transfert de modèles tout faits, bref il cherche une réassurance dans le déjà fait plutôt que dans l’invention.

A ce stade, il faut accepter si l’on manage un tel projet, ces retours un peu décevants. On ne peut pas décréter pour le groupe son processus d’avancement.

Après un temps variable (de l’ordre de quelques jours à quelques semaines selon les groupes) il y a toujours un participant qui va témoigner de son acceptation/construction personnelle : « J’ai essayé de lâcher prise avec mes questions quotidiennes, d’injecter deux ou trois grands points vecteurs de sens pour l’équipe avec du flou autour. Après un peu de panique, ça marche bien mieux ! » La construction de sens élargi qui se fait auprès  de l’équipe en question revient alimenter l’ouverture du groupe d’encadrement qui la réinjecte, etc. Le processus du « faire-autrement –ensemble » est enclenché !

Il s’ensuit une nécessaire fluidité de la communication, ré-organisée elle aussi par l’heuristique et la liberté de créer des références communes. Elle semble se traduire par l’émergence de réseaux et de pilotes tournants dans le projet.

Je dois dire que mon expérience ne m’a pas permis encore de repérer ce degré de fonctionnement d’intelligence collective.

Les réseaux divers et variés existent certes, mais le pilotage de projet, même en environnement complexe, reste encore empreint du paradigme linéaire, de relents d’autorité taylorienne, et je suis rarement suivie sur mon concept de « pilotes tournants » ! Il nous faudra pourtant accepter que l’intelligence collective à laquelle nous oblige le contexte de la complexité, se fonde sur une vision globale qu’aucun individu ne peut posséder et que l’apport  de la compétence individuelle, pour s’injecter autrement, appelle des formes de participation différentes…

3°) L’éthique, catalyseur d’intelligence collective

3-1Tout projet est projet de création de sens

Peignons rapidement le paysage dans lequel s’insère l’action des groupes que j’accompagne.

Leur action collective s’inscrit sur un fond de complexité sociale que l’on peut résumer ainsi : multiplication des acteurs, multiplication des interactions entre les acteurs, enchevêtrement des niveaux de décision.

Parallèlement, le niveau de connaissances individuelles a crû : il est fréquent de voir désormais embaucher des « Bac+6 ou +7 [7] » dans les collectivités territoriales.

La société civile a également accru son niveau global d’information[8].

Mais l’exacerbation de la compétence individuelle ne constitue pas une réponse pertinente à ce contexte.

Ces paramètres tendent donc à faire émerger une population socio-professionnelle en recherche de sens. Sans doute dans son cheminement personnel, mais aussi dans son action collective. « Que faisons-nous ensemble ? » est une question récurrente des publics confrontés au malaise de l’action collective.

Ce questionnement propre à l’ouverture de tout travail sur les références de l’action  se produit sur un fond où ils trouvent l’émiettement des actions sans lien entre elles, l’incohérence de décisions qui apparaissent contraires selon le moment et le bassin où elles sont prises, l’éloignement des Politiques par rapport au terrain, de plus en plus constitué d’un usager en difficulté sociale ou en voie d’exclusion, des outils décontextualisés certes compétents statistiquement, mais peu porteurs de sens vis-à-vis de leur action (à quoi peut bien servir un bilan sur l’analyse des besoins sociaux d’un territoire s’il n’est pas divulgué aux partenaires et si l’on n’en tire aucune piste d’action ?)

Bref, la compétence de chaque individu est mise de plus en plus à mal par l’absence de vision globale et partagée, ce qui peut aussi s’appeler le sens commun (dans les deux acceptions de direction et de signification de l’action collective).

On constate ainsi que tout pousse l’individu, à ce moment de notre évolution socio-professionnelle, à trouver du sens à son action, et que la réponse ne peut être construite que par une intelligence (au sens d’entendement) collective.

Dès lors, dans le fonctionnement en projet [9] on  voit ses acteurs en rechercher toujours le sens qui devient indissociable de l’action.

Il y a là émergence d’un référentiel élargi du faire ensemble : qu’est-ce qui a du sens dans ce que nous faisons, sachant que je n’ai pas la réponse tout seul, et que j’ai besoin d’une réponse pour faire.

Le projet, très vite, passe de l’objectif de l’action collective à l’objectif de créer du sens par l’action collective.

3-2 Tout sens du projet est éthique

Dès lors que le groupe commence à élargir suffisamment ses représentations communes pour créer une métalogique qui lui soit propre, le travail sur la création de sens est entamé.[10]

Cette auto-émergence du sens devient peu à peu l’éthique du projet.

En effet, cette spirale d’ouverture via les représentations élargies, créatrices de désir et d’affect collectifs, font émerger une construction permanente, latente, de sens, nourrissant la métalogique du groupe, qui devient le fondement, donc l’éthique, du projet.

Cette éthique du projet va s’incarner à son tour dans diverses actions, solutions, plans, etc, à dimension morale. Ainsi s’enchevêtrent deux niveaux éthiques : l’éthique du projet qui est la garantie de son sens, et les conséquences éthiques du sens du projet sur l’action.

Leur enchevêtrement pouvant bien constituer une forme  nouvelle et collective de l’éthique, constituante de l’intelligence collective.

-3 Toute éthique est projet humain de l’espèce

Comme toute réflexion, en remontant toujours plus vers l’amont du questionnement débouche forcément à un niveau spirituel [11], je pense que ce que j’appelle « l’éthique du projet » fait déboucher tout projet sur l’Ethique. Le projet est encadré par la question en trois mots du « pour quoi faire ?[12] » qui pose obligatoirement  le retour sur l’ humain. Comment nos projets, s’ils construisent du sens collectif, pourraient-ils ne pas se questionner sur « comment ça revient sur l’espèce humaine ? » Quel sens, si on remonte suffisamment dans la construction de ses représentations, auraient une découverte, un fonctionnement de groupe, qui ne serait pas bénéfique à l’espèce humaine ? ( et ils seraient alors de si courte durée…)

Si on élargit le collectif on accroît cette émergence[13] éthique. La co-construction du sens risque alors plus de poser un projet non éthique (amoral) dans un groupe restreint isolationniste au niveau de ses représentations, c’est-à-dire fermant les risques de turbulence en refusant l’étranger, l’extérieur qui devient rapidement l’étrangeté. Une dictature pourra fonder un projet non éthique durant un certain temps ; un groupe aux représentations élargies travaillant ensemble à construire une vision partagée et  commune aux différences créera de l’intelligence collective conduisant forcément à l’ éthique.

La création de sens revenant sur l’espèce, vecteur éthique du projet, devient alors l’une de ces références nouvelles que les groupes recherchent pour piloter leur action conjointement au flou nécessaire qu’ils doivent tolérer.

Actuellement, je ne vois que la construction que j’ai appelée « l’éthique du projet » comme vecteur d’intelligence collective productrice de retombées éthiques pour l’espèce.

Je ne vois pas d’autre vecteur suffisamment en amont pour être aussi opérationnel  de production d’intelligence collective. Mais sans doute mes retours d’expérience sont-ils très incomplets.

Processus de construction d’intelligence collective humaniste

Conclusion

Le paradigme de la pensée complexe appliqué à la production de formes et de fonctionnements collectifs nouveaux me paraît opérationnel au filtre du terrain. Une forme d’intelligence collective apparaît, induite par le changement d’échelle auquel nous contraint le contexte peu à peu planétaire de l’action. Voyons-nous se dessiner avec elle un autre pas dans l’évolution de notre espèce ? Sommes-nous en train de franchir le gué de « l’hominisation à l’humanisation »[14] ?

Progressons-nous dans ce fantasme de briser notre prison individuelle, cette caverne platonicienne de la pensée, qui nous enferme à l’intérieur de notre être et que nous tentons déjà de briser par l’amour ?

Oui, l’espèce résiste à s’aimer davantage tant elle a pris l’habitude de s’intra-affronter. Mais la mue est commencée, l’inexorable « montée vers la noosphère[15] »…

Au retour d’expérience, je crois que l’intelligence collective est en marche, et que c’est une chance éthique pour l’espèce.


[1] Acte II de la loi de décentralisation

[2] cf « Ethique de la compréhension, compréhension de l’éthique »,  Evelyne Biausser, Colloque de Cerisy 2005 sur Intelligence de la complexité : Epistémologie et pragmatique

[3] ibid

[4] Edgar Morin, La Méthode, T. II, Seuil, p 351

[5] « La psyché ne peut rien faire s’il n’y a à la fois représentation, désir et affect » Cornélius Castoriadis, Dialogue, ed de l’Aube, p 107

[6] le terme est péjoratif en soi dans notre conditionnement linéaire de l’action

[7] Par commodité d’expression car la quantité n’est pas automatiquement corrélée à la qualité bien évidemment

[8] Même si la compétence de tri pertinent reste encore à développer dans la compétence collective

[9] le fait que ce fonctionnement se soit tellement répandu est déjà un indicateur d’intelligence collective

[10] cf  pour le détail la communication précédemment citée, Ethique de la compréhension, compréhension de l’éthique Colloque de Cerisy, juin 2005, Actes en cours de parution

[11] Je dis « spirituel » parce que je n’ai pas d’autre mot. Mais je pense à cette forme de pensée qu’on atteint parfois dans la méditation et qui  ne se met pas en mots. Quelquefois la création collective ressemble à ça.

[12] Chère à Jean-Louis Le Moigne, dans sa conception téléologique « il n’importe pas que nos décisions soient optimum, il importe qu’elles soient adéquates à nos projets complexes et changeants », Le Constructivisme, T.II, L’Harmattan, p  104

[13] au sens de : « Ce qui qualifie un phénomène émergent, c’est une propriété collective qui n’est présente dans aucune des molécules individuelles », Stuart Kauffman, La complexité, vertiges et promesses, déjà cité, p 206

[14] Edgar Morin, T V de La Méthode, Seuil, p 275

[15] « Tous les efforts humains pour élargir notre conscience convergent dans une noosphère qui, désormais, nous habite, parce qu’elle est l’objectivation de la conscience et de l’intelligence collective de l’humanité. » Pierre Lévy, World Philosophie, Ed Odile Jacob, p 176

Internet en 2049 : maîtres ou esclaves du numérique ?  Benoît Sillard et vous propose de partager votre vision de l’Internet en 2049. Publié le 06/05/2011

Organiser le flux

C’est la condition sine qua non pour réussir à survivre dans la société de l’information et être en mesure de produire une analyse propre. Alors que les sources abondent, aucun utilisateur n’est aujourd’hui en capacité, et ne le sera sans doute jamais, d’absorber toutes ces informations. C’était déjà vrai avec l’imprimerie, mais le numérique rend manifeste cette limite individuelle. Aussi, les utilisateurs doivent, dès aujourd’hui, employer des outils offrant un panel assez large et représentatif des informations qui sortent chaque minute sur la toile.

L’organisation de l’information peut se faire à l’échelle individuelle, mais elle peut aussi utiliser des outils sociaux. Le following sur Twitter utilise massivement ce principe : on repère une source intéressante d’information, qui peut être un expert en son domaine, et on se tient informé de ses réflexions, de ses liens ou de ses publications. Nous ne pouvons pas faire le tri de toutes les informations ; mais nous pouvons en revanche plus facilement constituer un réseau d’amateurs (ou d’experts) qui font chacun le tri dans leur domaine de compétence.

Hiérarchiser l’urgence

Une célèbre étude menée par Hewlett-Packard en 2005 a montré que les cadres d’entreprise incapables de gérer leur temps de connexion se montraient moins efficaces que les autres, et qu’ils perdent même des points de QI ! Mais l’effet dure seulement le temps de la distraction : il s’agit d’une simple perte de concentration. Le problème est exactement le même dans la vie personnelle que dans la vie profes-sionnelle. L’Internet, comme tout moyen de communication, impose ce que Bernard Stiegler nomme une “écologie de l’esprit”, une bonne gestion du temps et de l’espace de nos connexions (Ars Industrialis). Nous serons amenés à passer de plus en plus de temps devant les écrans de nos terminaux numériques : cela impose de se fixer, au sein de la journée, de la semaine et de l’année, des périodes de déconnexion permettant de concentrer toute son attention sur la résolution de problème ou la création de contenu. C’est simple à dire mais cela va nous demander une réelle discipline.

Vérifier l’information

Comment connaître la valeur relative d’une information ? Ce point est celui qui soulève le plus de scepticisme sur la valeur de l’Internet : le pire y côtoie le meilleur, et l’usager est condamné à utiliser des sources incertaines s’il ne fait pas appel à des spécia-listes de la vérification et de la qualification de l’information, comme par exemple les journalistes.

Notons d’abord que l’Internet permet de collecter les informations des journalistes eux-mêmes, avec des services comme Google Actualités agrégeant toutes les sources médiatiques gratuites sur un thème. La différence est qu’au lieu d’avoir un journal ou un magazine traitant de tous les sujets d’actualité à la fois, chaque utilisateur peut faire une revue de presse sur les sujets qui l’intéressent. De plus, une source non journalistique n’est pas nécessairement privée de valeur, car bien des amateurs spécialisés connaissent mieux leur domaine de prédilection que des rédacteurs généralistes (voir le chapitre “Le temps du social knowledge”).

Une des voies pour sélectionner des informations est la “popularité”. Une information qui est recommandée par un grand nombre de personnes est intéressante. C’est ainsi que le moteur de recherche Google a intégré dans son algorithme d’indexation de pages un indice de popularité : plus la page est liée par d’autres sites, mieux elle est référencée. Ce système a des limites : ce n’est pas parce que le plus grand nombre trouve un contenu intéressant qu’il l’est. De plus, certains blogueurs influents peuvent travailler de concert avec des entreprises et produire du publireportage, ce qui n’est pas un gage de neutralité et d’objectivité.

Une autre méthodologie a été avancée : le vote direct. C’est le principe des digglike. Chacun peut diffuser son information. Si de nombreux lecteurs “votent” pour elle, elle est valorisée et diffusée sur la home-page du site. Et donc encore plus visible. Là aussi, on peut détourner le système et organiser un vote massif pour un contenu. Camille Gévaudan a souligné à ce sujet que les blogueurs américains ont été conduits à clarifier leurs pratiques par la Federal Trade Commission. Autre pratique née avec le microblogging : le ReTweet (RT). Équivalent pour Twitter du forward d’une messagerie (TR), elle mesure donc maintenant la qualité d’une information à son niveau de “recommandation” puis de circulation. François Guillot a cependant montré que le RT est une “mesure de l’influence” qui ne se confond pas toujours avec la mesure de la pertinence.

Enfin, de nombreux sites publiant des contenus produits par les internautes (User Generated Contents) donnent accès aux profils de ces contributeurs, ce qui permet de se faire une idée du crédit qu’ils peuvent avoir en regardant l’ancienneté de leur participation, leur spécialité et le nombre de leurs contributions.

La vérification de l’information sur Internet peut donc s’aider de divers “indices” dont aucun ne constitue une preuve formelle de qualité. Néanmoins, le réseau permet de franchir l’étape qui était la plus difficile avant le numérique : la réunion des sources sur un même thème. Lorsqu’un sujet est ainsi éclairé par une consultation régulière des articles de presse, d’encyclopédie, de blogs, il devient plus facile pour l’usager de comparer les niveaux d’expertise, donc de fiabilité, d’observer des opinions ou des interprétations contradictoires, de se forger sa propre analyse.

Concentrer l’attention

Les chercheurs n’ont pas la réputation d’être des gens distraits et futiles. Or Internet a été inventé par les scientifiques pour échanger au plus vite des données et aujourd’hui, l’édition scientifique est celle qui a le plus dématérialisé ses contenus : ses (nombreux) journaux comme ses livres sont numériques de longue date. Cet exemple montre qu’il n’y a aucun lien fatal entre la numérisation des échanges et la distraction des esprits. Internet ne modifie pas fondamentalement la donne par rapport aux anciens médias : une personne qui essaie de réfléchir avec son téléviseur allumé, un magazine posé sur son bureau et un téléphone qui sonne régulièrement aura du mal à se concentrer ! La plupart des tâches que nous avons à mener peuvent être fragmentées : personne n’écrit d’une traite un long article, un rapport ou un livre. Le problème de l’attention relève donc d’une certaine gestion de son temps et de ses capacités cognitives. Le simple fait de pouvoir noter simplement et à tout moment des idées (par exemple sur un smartphone) permet de ne perdre aucune information utile à la tâche en cours, car nos idées jaillissent à tout moment, pas seulement pendant les heures que nous dédions à la réflexion.

Pour l’universitaire américaine Maggie Jackson, auteur de Distracted : The Erosion of Attention and the Coming Dark Age, “nous sommes potentiellement à l’aube d’une renaissance de l’attention, alimentée par une meilleure compréhension des sciences cognitives, sous réserve d’examiner de façon critique l’impact des nouvelles technologies sur nos capacités cognitives”. Selon elle, nous développons en tant qu’humains l’attention dès notre naissance. Cette attention englobe différents aspects : la capacité d’accueillir des stimuli, la capacité de faire le tri parmi les millions de sensations qui nous parviennent, ce qui inclut la conscience (awareness) et la concentration (focus). Une troisième facette de l’attention dirige les processus de connaissance plus complexes, les opérations émotionnelles et la solution de conflit entre les différentes parties du cerveau. Ces trois aspects sont affectés par notre mode de vie moderne, notre nomadisme, notre emploi du temps fragmenté et nos espaces virtuels. Maggie Jackson note que les personnes capables de se concentrer ressentent moins de peur, de frustration et de tristesse au jour le jour, en partie parce qu’elles détachent leur attention des aspects déplaisants de leur vie. A contrario, les problèmes d’attention sont un des principaux obstacles pour atteindre ce profond sentiment de satisfaction qu’éprouvent les personnes qui se concentrent pour réussir un défi.

Produire la synthèse

Le tout est plus que la somme de ses parties : cette assertion se vérifie dans le domaine de l’information. Lors d’un colloque organisé par la Maison des sciences de l’information et de la communication (CNRS) sur le thème “De la société de l’information vers les sociétés du savoir”, les intervenants ont souligné la différence entre information, savoir et connaissance. L’information est en quelque sorte la matière première, les briques élémentaires de toute analyse. Mais une simple accumulation d’informations ne produit pas par elle-même de la connaissance ou du savoir : il faut à la fois une pratique dans la durée et une synthèse (évolutive) permettant de distinguer les informations pertinentes ou non, centrales ou périphériques.

L’important n’est pas d’accumuler un maximum d’informations, mais de construire des relations logiques, simples, efficaces entre ces informations pour construire un savoir ou une connaissance. Non pas dans tous les domaines, puisque c’est parfaitement impossible étant donné l’explosion des connaissances scientifiques ou pratiques de l’humanité : nous ne vivons pas dans la société du savoir abstrait, mais dans la société des savoirs concrets. C’est vrai même dans les disciplines les plus généralistes : en science, un spécialiste de la physique des particules n’est pas un spécialiste d’astrophysique ; en philosophie, un expert de la pensée antique n’est pas un maître de la déconstruction post-moderne. Et bien sûr, cette émergence des savoirs spécialisés concerne la vie quotidienne de chacun.

L’Internet ne produit pas la capacité de synthétiser personnellement chaque domaine (il faudrait des centaines de vie pour cela !), mais il permet l’accès à des synthèses déjà réalisées par d’autres. Car nous avons tous des domaines qui nous passionnent et que nous connaissons bien. On parle maintenant de “curation” et de “curators” pour évoquer les personnes effectuant ce travail de tri et de synthèse. La dimension à la fois collective et collaborative de la construction des savoirs s’impose comme l’une des mutations les plus importantes de ce siècle. Apprendre à partager les connaissances est la clé de cette évolution (voir le chapitre “Le temps du social knowledge”).

L’accès rapide à des synthèses de qualité implique enfin que les individus devront surtout exercer leurs talents à s’en inspirer pour faire les bons choix, porter les bons jugements sur les situations auxquelles ils sont confrontés : une vision d’ensemble bien informée est le préalable d’une décision qui repose en dernier ressort sur l’intuition et la vision de l’avenir.

Ajouter une valeur personnelle

Napoléon disait qu’entre un général doué et un général chanceux, il préférait que ses régiments soient menés au front par les seconds. Une autre manière de dire que, dans les affaires humaines, tout ne se résume pas à la pure rationalité ni à la maîtrise “formelle” d’une situation. C’est aussi vrai dans les domaines les plus rationnels : Henri Poincaré, l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps, a écrit des pages célèbres sur le rôle de l’intuition et même du rêve dans la découverte des solu-tions les plus ardues… et les plus analytiques en dernier ressort ! “La logique qui peut seule donner la certitude est l’instrument de la démonstration : l’intuition est l’instrument de l’invention”, écrivait-il (La Valeur de la science, 1905). Il va de soi que les artistes, bien plus que les scientifiques, font reposer leur création sur cette intelligence émotionnelle.

À l’avenir, il est probable que cette dimension créative prendra une part de plus en plus importante. L’Internet procure des outils pratiques pour accéder aux analyses d’un thème donné et en produire la synthèse : encore faut-il, à partir de cela, soit ajouter des conceptions nouvelles, soit prendre de bonnes décisions. En ce domaine, la part revient à l’intuition, à l’imagination, à la vision et à l’émotion : il faut être capable de bousculer les schémas et de changer les perspectives.

Bien que d’origine sociale, les connaissances seront donc orientées, triées, utilisées à des fins personnelles. Plusieurs auteurs ont récemment souligné l’importance de ce tournant dans la personnalisation de l’information et du savoir. Une leçon importante des sociétés numériques est que l’individu ne peut plus prétendre à la maîtrise d’une proportion significative de savoirs, tant ceux-ci sont devenus nombreux et accessibles. La conséquence en est l’importance croissante de l’intelligence collective et du travail collaboratif.

L’approche cartésienne et objective de la connaissance a atteint ses limites

Cet article expose le concept de pairjectivité, nuage d’opinions et d’expériences subjectives qui constitue un pilier du Web 2.0. La pairjectivité pourrait combler le marais sémantique et philosophique qui sépare l’objectivité de la subjectivité, marais dont les berges sont particulièrement floues.

Qu’on l’appelle intelligence collective, intelligence des foules, alchimie des multitudes ou web neuronal, c’est toujours le même concept qui est décrit. Des liaisons multiples et interactives entre individus remplacent l’organisation arborescente traditionnelle de la hiérarchie des connaissances.

Idées-Forces

-  La fédération de très nombreuses micro-expertises peut aboutir à une expertise globale de grande qualité.
-  Cette fédération est permise à grande échelle par le réseau internet.
-  Toutes les subjectivités ne se valent pas et leur pertinence varie en fonction de l’intérêt à agir.
-  Il ne suffit pas d’additionner les subjectivités, il faut les pondérer.
-  Une revalidation régulière est nécessaire pour éviter les dérives et les manipulations.


Dans un article précédent, nous avons vu que l’objectivité en tant que support exclusif de la science atteint des limites liées à la complexité des phénomènes étudiés.

Cet article s’intéresse à certaines approches subjectives qui décrivent assez bien la réalité. La jonction pondérée de nombreuses subjectivités fournit d’ores et déjà des outils efficaces dans de nombreux domaines. J’ai choisi pour désigner ce concept le terme de “pairjectivité” par référence à la notion de pairs. Ni objective, ni subjective, la paijectivité  évoque à la fois la pratique scientifique de la “relecture par les pairs” et les réseaux “pair à pair”.

Les exemples de subjectivités rationnelles et efficaces que nous allons aborder s’appuient sur quelques lois ou principes simples.
-  En premier lieu, la loi des grands nombres, qui permet de créer des sondages fiables ou des évaluations précises par mesures multiples.
-  Ensuite, l’intérêt à agir : cet intérêt personnel peut altérer la qualité des actions, ou au contraire la renforcer.
-  Enfin, la pondération qualitative et récursive qui permet de ne pas réduire une foule à une somme d’individus identiques, mais de la considérer comme un groupe social régi par des interactions complexes et dynamiques.

1 — La loi des grands nombres

La loi des grands nombres est une loi mathématique. Elle fait donc partie du champ de l’objectivité.

Cette loi peut s’énoncer sous plusieurs formes. Deux de ces formulations (simplifiées) nous intéressent plus particulièrement :
-  La moyenne des résultats d’actions identiques répétées tend vers une réalité mathématique ou physique : 1000 tirages à pile ou face aboutissent à une proportion de 50% avec une précision remarquable, sauf si l’expérience est faussée ou truquée. De même, la moyenne de nombreuses évaluations métriques indépendantes fournit un résultat d’une grande précision (mesure d’une longueur avec des outils et des opérateurs différents par exemple). Souvent, l’expérience empirique permet d’établir des conjectures avant de les démontrer.
-  Le résultat d’une mesure réalisée dans un échantillon représentatif vaut pour la population dont l’échantillon est issu, à condition que la taille de cet échantillon soit suffisante. Cet aspect est le fondement des sondages et des travaux scientifiques concernant les sciences humaines.

Francis Galton fut un des pères de la statistique appliquée aux populations mais aussi un grand élitiste. Il souhaita évaluer la “Vox populi” en organisant un concours dans une foire agricole. Il s’agissait de déterminer le poids de viande qui serait obtenu à partir d’un bœuf présenté au public. Cette expérience s’inscrit dans un courant de remise en cause de la démocratie à la fin du XIXe siècle : comment confier le sort d’un pays aux choix d’individus présumés incultes et incapable d’une réflexion à long terme ! Or en pratique,  si  les estimations du public furent médiocres, leur moyenne se révéla exacte à une livre près, meilleure que celle d’un expert. Cette moyenne des évaluations du public correspond tout simplement à une mesure répétée à l’aide d’outils imprécis : l’appréciation subjective de chaque individu.

C’est la moyenne de ces nombreuses mesures subjectives qui, grâce à la loi des grands nombres, devient un résultat d’une grande précision à défaut d’être objectif.

Le deuxième aspect de la loi des grands nombres, qui nous permet de transformer des données subjectives en résultats réputés objectifs, est le travail sur des échantillons de population. La meilleure illustration en est le sondage d’opinion. En politique par exemple, le recueil d’intentions de votes (données subjectives) dans un échantillon suffisant permet de prédire la réalité du résultat final des d’élections. L’intervalle de confiance qui accompagne cette prédiction tient compte des biais subjectifs qui menacent la précision de la mesure. Ces biais résident dans l’information donnée par le sondé (qui peut mentir) et dans la constitution de l’échantillon interrogé, constitution qui fait aussi intervenir une part de subjectivité par le sondeur. Les sondages d’opinion tentent d’analyser de nombreuses données subjectives pour prédire une réalité qui ne sera connue que dans le futur : le résultat des élections.

La loi des grands nombres et les outils statistiques permettent donc dans une certaine mesure de traiter des données subjectives pour décrire ou prédire la réalité. Mais en conclure que l’avis dominant pourrait être synonyme de qualité serait bien sûr une erreur. Il suffit qu’un biais touche toutes les évaluations pour que l’on observe l’addition de la même erreur plutôt que la correction aléatoire des erreurs par la loi des grands nombres.

Nous en avons une très belle illustration dans le jeu télévisé Qui veut gagner des millions. Un candidat hésite à répondre si c’est le Soleil ou la Lune qui gravite autour de la Terre. Il demande l’avis du public, qui par un vote simultané affirme majoritairement que c’est le Soleil !

Le candidat demande l’aide du public pour répondre à la question posée,
public qui donne à 56% une réponse fausse.

Dans cet exemple, les membres du public commettent majoritairement l’erreur de faire confiance à leur observation qui donne l’impression que le Soleil tourne autour de la terre. La taille de l’échantillon n’est pas en cause : un public dix fois plus nombreux donnerait sans doute le même pourcentage de mauvaises réponses.

Hors quelques cas particuliers, la loi des grands nombres ne saurait donc suffire à elle seule à transformer des données subjectives en faits décrivant la réalité.

Au long du reste de cet article, nous utiliserons un exemple pour illustrer notre propos : la lutte contre le spam (pourriel). Ce fil rouge nous servira à illustrer concrètement la pairjectivité au fur et à mesure de sa description.

Le spam, cette masse de courriers publicitaires indésirables qui envahissent nos boîtes aux lettres électroniques, a constitué dans les années 2000-2005 une perversion majeure de la communication par internet. Nous allons voir comment ce problème a été résolu par l’utilisation conjointe de la loi des grands nombres, de l’intérêt à agir et de la pondération récursive ; éléments qui constituent le trépied de la pairjectivité comme nous allons le voir.

Commençons par la loi des grands nombres :L’email (courriel) permet une communication simple et instantanée avec de nombreux correspondants. Il fédère les minorités et rapproche les familles ou les équipes de recherche dispersées. Des escrocs opportunistes flairèrent rapidement la possibilité de l’utiliser comme un outil de promotion massive, quasiment gratuit : le spam. Certes, ce ne fut pas inintéressant sur le plan sociologique, et nous avons pu apprendre avant l’heure que les nord-américains étaient préoccupés par leurs emprunts hypothécaires, mais avaient aussi de fréquents problèmes d’érection et des difficultés à se procurer des photos d’adolescentes nues.
C’est d’ailleurs le caractère très stéréotypé du thème de ces courriels publicitaires qui permet l’apparition des premiers “filtres antispams”, suivant une approche objective traditionnelle combinée à une étude statistique. Les messages sont analysés par des programmes-filtres qui y cherchent les “mots du spam” les plus fréquents, afin de supprimer ces courriels avant même qu’ils n’arrivent dans nos “boîtes à lettres.” Hélas, les escrocs trouvent la parade en commettant des fautes d’orthographe volontaires ou en postant des images dont le contenu écrit, lisible par l’œil, ne peut l’être par la machine “trieuse”. Dans le même temps, ces filtres antispams primitifs et peu spécifiques détruisent  souvent injustement le courrier de vos amis ou collègues.L’analyse objective traditionnelle de “l’objet courrier” pour détecter le spam, en étudiant son contenu et en suivant des règles rationnelles et  préétablies, était donc mise en échec par les faussaires. Nous retrouvons là le mécanisme d’échec de la norme : comme celle-ci est connue et qu’elle ne porte que sur la qualité interne, intrinsèque, de l’objet étudié, elle favorise les faussaires et les opportunistes qui sortent toujours gagnants de ce combat où ils excellent, de ce concours dont le sujet est connu à l’avance. Les perdants sont des éléments de qualité (votre courrier non publicitaire en l’occurrence) qui échouent au “passage” de la norme parce qu’ils n’ont pas été conçus dans cet objectif ; leur grande variété naturelle conduit à un pourcentage faible mais significatif rejeté à tort (assimilé à du spam) par un tri statistique portant sur leur contenu. Notons que cet élément fondamental se retrouve dans de nombreux autres domaines : si une norme s’applique à des actions un tant soit peu complexes et variées, elle aboutit inexorablement à souvent sélectionner l’aptitude à passer la norme et non la qualité de l’action elle-même. De plus, en imposant une diminution de la diversité, elle met hors-jeu certaines actions dont la qualité est pourtant exceptionnelle car “hors-norme”.En pratique, la loi des grands nombres n’a pas permis à elle seule de lutter efficacement contre le spam. Nous allons voir plus loin que d’autres éléments doivent la compléter pour permettre d’évaluer la qualité des courriers électroniques.

2 — L’intérêt à agir

Nos actions sont le plus souvent dictées par un intérêt, personnel ou altruiste, financier ou intellectuel, ou encore affectif. Leur subjectivité se trouve donc orientée dans un sens qui peut être éloigné de la qualité/vérité/réalité (jalousie, corruption, corporatisme, honte…) ou s’en rapprocher (concours, crainte des conséquences d’un mauvais choix, nécessité d’aboutir à un accord équitable). Nous sommes plus attentifs lorsque nous travaillons pour nous que lorsque nous le faisons pour un tiers ou pour la collectivité.

Dans l’expérience de Galton, le public évaluant le poids du bœuf ne subit pas de biais faussant sa mesure : chacun cherche à faire la meilleure évaluation. Le seul biais pourrait provenir d’un bœuf beaucoup plus lourd ou léger qu’il n’y paraît ; toutes les estimations seraient alors, comme leur moyenne finale, biaisées dans un sens ou dans l’autre. En l’absence de biais, la moyenne des mesures tend vers la réalité : le véritable poids de viande.

Dans le jeu télévisé, chacun cherche aussi à donner la bonne réponse, mais avec un biais majeur qui correspond à son observation laissant penser que c’est le soleil qui tourne autour de la terre. Le public ne cherche pas à tromper le candidat, il n’a néanmoins aucun intérêt personnel à donner la bonne réponse, intérêt qui aurait pu le conduire à mieux fouiller dans ses souvenirs scolaires.

Quand l’intérêt trahit la réalité

Les sondages politiques illustrent quelquefois l’impact négatif de l’intérêt personnel dans des résultats statistiques présentés comme objectifs. En s’appuyant sur la loi des grands nombres, ces sondages prédisent souvent les résultats finaux avec une étonnante précision, mais il existe des exceptions. Lors du premier tour de l’élection présidentielle française de 2002, aucune des grandes sociétés de sondage ne prédit l’arrivée de Jean-Marie Le Pen devant Lionel Jospin, 4 jours avant l’élection. L’origine de cette erreur est connue : elle consiste en la réticence des sondés à assumer un choix non consensuel. Les sociétés de sondage avaient pourtant effectué des corrections pour tenir compte de ce biais constaté lors d’élections précédentes, corrections qui se sont révélées insuffisantes pour cette élection en particulier, malgré une dynamique qui aurait dû les alerter :

Évolution des intentions de vote lors de la primaire de 2002 pour l’ élection présidentielle française.
Source : http://medias.blog.lemonde.fr/2007/04/07/le-vote-le-pen-progresse-t-il-vraiment/

De façon générale, les intérêts à agir créent ce que l’on appelle des conflits d’intérêt et apportent des biais majeurs aux évaluations.

Quand l’intérêt va dans le sens de la qualité/réalité

Cependant, l’intérêt personnel n’aboutit pas obligatoirement à un conflit et à un biais. Il peut au contraire permettre qu’une subjectivité tende vers la réalité.

Un exemple issu d’une des périodes les plus noires de notre Histoire illustre peut être mieux la force de la subjectivité lorsqu’elle tend vers l’intérêt de l’acteur et un équilibre entre intérêts divergents.  Primo Levi raconte  comment un morceau de pain était partagé dans les camps de la mort ; les déportés avaient trouvé le procédé subjectif le plus efficace pour couper équitablement leur maigre ration : l’un coupait et l’autre choisissait sa moitié le premier, incitant ainsi son compagnon à une découpe la plus égale possible.

Intéressons-nous à présent aux paris, qui font pendant aux sondages. Lorsque des individus parient sur une situation dans l’espoir d’un gain, leur expertise ne subit aucun conflit  car leur intérêt est de ne pas se tromper. La cote des options est souvent le meilleur outil de prédiction de celle qui l’emportera au final. Tout récemment, la victoire de Barak Obama aux primaires démocrates a été prédite par les bookmakers bien avant les instituts de sondage ou les experts politiques. La moyenne des paris peut donc constituer une sorte de subjectivité optimisée par le nombre des parieurs et leur intérêt à ne pas se tromper.

Autre  exemple : si vous voulez optimiser vos investissements, il est intéressant de savoir quelles sont les actions que les analystes financiers ont achetées pour leur propre patrimoine. Cette information pourrait être plus pertinente que leurs recommandations publiques.

Si vous voulez savoir quel est le meilleur traitement de l’hypertension artérielle, il est intéressant de savoir ce qu’utilisent les médecins pour leur propre hypertension. Cette information pourrait être plus pertinente que les recommandations publiques.

Citons encore l’évaluation du cours des actions en bourse. Une approche objective pourrait consister à mesurer la valeur des actifs de la société, ainsi que ses perspectives d’avenir. Les achat et ventes s’effectueraient alors au prix fixé par des experts. La méthode qui a été retenue est au contraire subjective : le prix d’une action correspond au prix le plus bas auquel un possesseur est prêt à vendre son action, s’il correspond au prix qu’au moins un acheteur est prêt à payer. Nous avons des raisons de penser que ce prix issu de la rencontre de l’offre et de la demande, est le plus juste.

Reprenons notre exemple du spam là où nous l’avons laissé. L’analyse objective des courriers électroniques, fondée sur leur contenu et utilisant des méthodes statistiques, n’avait pas permis de séparer le spam des courriels de nos correspondants. Nous sommes au milieu des années 2000 et la situation est préoccupante car elle rend pénible la communication par email.

Après ce premier échec, certains ont l’idée de créer des systèmes intelligents qui améliorent leur aptitude à trier le spam du non-spam après un apprentissage. Cette approche statistique élaborée consiste à indiquer au logiciel quelques centaines de messages considérés comme du spam (et autant de non-spam) afin qu’il détecte des éléments communs dans ces courriers (contenu, format, émetteur, syntaxe). Le résultat, un peu meilleur, reste néanmoins insuffisamment fiable et définir un spam avec précision à partir de son contenu est toujours aussi difficile. L’introduction d’intelligence artificielle dans l’évaluation de la qualité intrinsèque du courrier ne suffit pas à la rendre pertinente.

La solution, relativement récente, émane d’une approche totalement subjective. Cette méthode associe un intérêt commun et majoritaire : supprimer le spam, et la mutualisation d’actions convergentesgrâce au réseau internet et à des agents permettant un traitement statistique de l’information.

Elle est d’une simplicité biblique et repose sur un élément statistique combiné à l’intérêt personnel d’agir pour la qualité. Un spam est un courrier que de nombreux internautes considèrent comme un spam et que peu d’autres considèrent comme un courrier normal. Cette définition fonctionne  car le spam présente une caractéristique qui signe sa perte : il est multiplié à l’identique et toutes les “victimes” reçoivent le même message. Il est donc possible de mutualiser les opinions autour d’un ensemble d’objets identiques. Il se trouve que cette subjectivité mutualisée que nous appelons pairjectivité (en référence au pair à pair et au peer rewieving) a permis à la fois de définir avec une grande précision un objet et de résoudre un problème qui résistait à une approche objective traditionnelle. Chaque fois qu’un internaute lisant son courrier à l’aide d’un service web qualifie un courrier reçu comme un spam, ce courrier est identifié et entré dans une base de données commune à tous les utilisateurs. Dès que quelques dizaines d’internautes classent ce courrier comme du spam, il est automatiquement évincé de la boîte de réception des millions d’autres abonnés. Ces derniers reçoivent tout de même ces spams, mais ils sont déjà rangés dans une sorte de dossier/poubelle provisoire. En cas d’erreur de tri, les internautes peuvent inspecter ce dossier et requalifier le courrier en non-spam, modifiant les données générales concernant ce courriel et rectifier l’erreur de tri pour toute la communauté.

Le spam est vaincu par une méthode subjective s’appuyant sur la loi des grands nombres et une action intéressée de l’internaute guidée par la seule recherche de la qualité de son action :
-  Un spam est adressé à de très nombreux destinataires, permettant à ceux-ci de mutualiser leur analyse sur un objet unique et de faire jouer la loi des grands nombres.
-  Il est dans l’intérêt de l’internaute de trier correctement son courrier.

Plus accessoirement, il est bien sûr important que l’internaute soit capable de déterminer en lisant un courrier si celui-ci est un spam ou un courrier normal. Nous sommes là dans une situation idéale où chaque acteur est un quasi expert, et aussi un pair : c’est-à-dire un utilisateur de courrier électronique et non un quelconque quidam.

Cette technique antispam est une sorte de peer-review du courrier électronique, réalisée par des millions de pairs dénués de conflits d’intérêt avec leur mission, bien au contraire. C’est pourquoi nous parlons de pairjectivité pour ces succès résultant de la fédération de subjectivités.

Si nous analysons les raisons du succès de l’antispam pairjectif, nous recensons :
-  Un problème commun à des millions de personnes : le spam.
-  Un acte simple et rapide réalisé par un individu qui peut intéresser presque tous les autres : classer un courrier comme spam.
-  Un outil qui agrège tous ces actes et en fait une synthèse en temps réel : un site de gestion de mails en ligne (webmail).
-  Une mise en minorité de ceux qui cherchent à pervertir le système : les escrocs spammeurs.
-  Un bénéfice en retour pour tous ceux qui sont connectés à ce réseau : utiliser les choix des autres pour pré-trier son propre courrier.
-  Une validation permanente pour éviter les dérives : chacun peut requalifier dans son propre courrier un spam en non-spam et cette requalification est prise en compte par le système antispam.
-  Une prise en compte de la qualité externe ou extrinsèque remplaçant les critères de qualité interne : le contenu sémantique du message n’a plus d’importance pour le qualifier et son analyse est inutile. Seule compte l’opinion des utilisateurs face à ce message. Ce dernier point est une véritable révolution.

Il reste certes les spammeurs, mais ceux-ci n’ont aucune chance de pouvoir manipuler l’outil car ils sont trop peu nombreux par rapport à la masse des internautes honnêtes et désireux de trier correctement leur courrier.

Notez qu’après l’exemple de la qualification de l’information par Google détaillée dans un autre article, la mise en réseau de microexpertises est encore dans cet exemple un élément fondamental du succès de la pairjectivité.

En pratique, lorsque des parties ont un intérêt personnel ou commun à faire un choix allant vers la qualité, certaines méthodes subjectives peuvent apporter une aide précieuse pour évaluer un objet ou un service.

Deux éléments supplémentaires et souvent liés vont néanmoins permettre d’améliorer encore l’efficacité du couplage de la loi des grands nombres avec l’intérêt à agir.


3 — La pondération et la validation récursive

Les opinions subjectives sont-elles toutes d’égale valeur ? Non, bien sûr. Pour optimiser la pairjectivité, nous devons attribuer un poids différent aux opinions, poids qui tient compte de celui qui les émet.

J’ai interrogé des médecins internautes sur la fiabilité de leurs sources d’information. Leur réponse est frappante mais non surprenante : la source la plus fiable est l’avis “mixé” des confrères en qui ils ont confiance. Les recommandations des experts arrivent loin derrière, de même que les articles de la presse professionnelle financée par les publicités ou encore les congrès médicaux.

Cette pondération, consciente ou non, correspond à notre comportement quotidien. Nous recevons en permanence une masse d’informations subjectives concernant tous les aspects de notre vie (achats, précautions, santé, assurances, éducation de nos enfants, comportement…) Nous n’accordons pas le même poids à toutes ces informations et les confrontons en permanence à l’image que nous avons de leurs émetteurs. Cette image est liée à des facteurs aussi variés que leur qualification, la justesse d’autres conseils donnés précédemment ou les recommandations dont bénéficie cet émetteur au sein de notre réseau de contacts.

La notion de confiance qui sous-tend notre évaluation qualitative est finalement fondée sur :
-  Le nombre des avis concordants
-  L’intérêt à agir pour notre bien (le démarcheur est-il crédible lorsqu’il nous parle de son produit ?)
-  La pondération directe (ce scientifique doit savoir ce qu’il dit) ou en réseau (ce chirurgien m’a été recommandé par mon généraliste et par mon kinésithérapeute).

Ce fonctionnement pairjectif qui nous paraît naturel, est bien éloigné de la mesure actuelle de la qualité telle qu’elle règne dans le monde de l’entreprise.

Pairjectivité : choisir un chirurgien recommandé par des amis, ses médecins et son kinésithérapeute (et bientôt par ses patients sur internet).

Qualité “moderne” : utiliser un annuaire de chirurgiens, examiner leurs titres et qualifications, noter le score dans un revue et vérifier l’accréditation de la clinique où il opère.

Nous avons vu dans l’article sur le Web 2.0 que la première application à grande échelle de la pairjectivité est l’algorithme de recherche du moteur de recherche Google avec son système de pondération PageRank. Cet algorithme est récursif, c’est-à-dire que le poids de chaque recommandation est augmenté lorsque son émetteur est lui-même recommandé par d’autres émetteurs. Nous avons nous aussi un fonctionnement récursif et accordons plus de confiance à ceux qui sont recommandés par d’autres membres de notre réseau relationnel, ou dont les services nous ont déjà été utiles.

Lors des sondages d’intention de vote, les sociétés appliquent aux prévisions un facteur de correction déduit des élections précédentes, tenant compte des principaux biais connus. Notamment, ils savent que les intentions de vote pour l’extrême droite sont souvent sous-déclarées. Il s’agit bien d’une correction récursive, permise par la comparaison pour chaque élection de la réalité (le résultat de l’élection) avec leurs prévisions fondées sur des moyennes d’avis subjectifs.

La récursivité et la revalidation régulière sont des éléments fondamentaux du succès de la pairjectivité.

Internet permet de multiplier par un facteur mille la taille du réseau pairjectif que nous utilisons intuitivement pour évaluer la qualité dans notre vie quotidienne.

Reprenons une dernière fois notre fil rouge, l’exemple de notre lutte contre le spam. L’outil pairjectif a réussi à nous débarrasser du spam en se désintéressant de son contenu (qualité interne) pour se concentrer sur un classement réalisé par des milliers d’utilisateurs (qualité externe.) ll  reste une possibilité pour affiner le service et le rendre encore plus performant : tenir compte de la qualité des utilisateurs. Celui qui se trompe souvent et classe comme spam un message requalifié en courrier normal par les autres utilisateurs verra sa “réputation” décotée. Au contraire, l’utilisateur qui classe de nombreux spams à bon escient sera plus crédible et surpondéré par le logiciel antispam. Il est même possible d’envisager un classement variable et personnalisé : certains courriers d’annonces commerciales sont qualifiés comme spams pour certains utilisateurs, mais pas pour d’autres. Le service devient alors complètement individualisé. Le spam permet très facilement de confronter le classement subjectif à la réalité : face à la présélection réalisée par l’algorithme, l’utilisateur requalifie en permanence ce choix en examinant son courrier et sa poubelle à spam. Là encore, aucune dérive n’est donc possible du fait de cette revalidation permanente.

Cette méthode de classement du spam par des renforcements statistiques ressemble fortement à l’organisation de l’intelligence collective chez les insectes sociaux.

La pairjectivité pourrait être une application scientifique de l’intelligence collective

L’intelligence collective est un vieux serpent de mer, dont une des rares application pratique (mais sommaire) bien étudiée chez l’Homme est la démocratie : le plus mauvais système à l’exclusion de tous les autres. L’intelligence collective est bien étudiée chez l’animal et notamment les insectes sociaux.
La lenteur des outils de communications entre les groupes humains n’y a pas permis sa généralisation, en dehors de petit groupes comme ceux mis en œuvre dans le brainstorming. Les médias de masse n’assurent une communication que dans un seul sens, ce qui ne permet pas la pairjectivité.

La pairjectivité décrit les liens multiples et intenses entre des individus partageant une expérience commune, et se penche sur la validité des résultats qui ressortent de ces confrontations.

A présent, les outils liés à internet et l’apparition de communautés virtuelles ou de réseaux sociaux numériques permettent de faire émerger de nouveaux concepts, capables de faire avancer la science et de mieux décrire la réalité. Ils s’inscrivent dans la continuité de la sociométrie de Jacob L Moreno qui s’est intéressé dès les années 30 à la richesse informative contenue dans les liens informels entre les individus.
Il suffit pour cela d’accepter de déposer le dogme objectiviste. Certaines formes de subjectivités liées peuvent alors, dans un cadre favorable, apporter une aide féconde au scientifique.

Mais tout cela n’est pas vraiment nouveau. Un système vieux de 500 millions d’années a choisi massivement pour son organisation une approche “pairjective” : la Vie.

Références

  1. La principale explication de cette erreur individuelle multiple (et non collective) est l’apparence trompeuse du soleil qui semble tourner autour de la terre. Un autre exemple d’erreur individuelle multiple est représenté par les deux questions successives : “Quelle est la couleur habituelle des réfrigérateurs ?” Puis “Que boivent les vaches ?”. Les personnes interrogées répondent “Du lait” à 90%.

La culture d’entreprise en France

Entre globalisation et localisation du management.

 

Bernard Massiera [1]

 

1/La culture, une construction de la nature humaine

Le concept de culture suscite de nombreuses confusions et laisse le champ libre à toutes les interprétations. Il se définit en 1549 comme « le développement des facultés intellectuelles par des exercices appropriés et l’ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, et le jugement »1. Au travers des sciences humaines, la culture devient un objet scientifique. Le terme de culture ne présente pas une unique définition et A.L.Kroeber et C.Kluckhohn2 relèvent des publications spécialisées dans ce domaine depuis 1871, un peu plus de 300 définitions différentes de la culture. Comme le désigne Tylor, dans son ouvrage « Primitive Culture », ethnologues, anthropologues, sociologues et psychosociologues, en font un usage fondamental assez différent, ce qui contribue à en compliquer la signification. La dimension universelle de ce concept doit en être la cause3. Quelque soit sons sens, il n’existe pas de formulation simple. La culture n’est jamais représenté comme un concept statique à l’image des descriptions formalisées du management d’entreprise.

L’aspect dynamique de la culture est intéressant, particulièrement par son analogie aux efforts d’adaptation des organisations face aux contraintes externes. Le concept même de culture témoigne de nombreux changements. À l’origine, le mot rappelle le travail de la terre qu’on cultive et atteste des activités qu’elle suscite auprès des hommes et signifie les rapports des individus avec la nature qui les entoure. Dans ce contexte, la culture suggère une activité physique humaine et traduit une interdépendance entre les besoins et le travail. C’est par la culture que l’homme tire ses produits grâce à son travail. La conséquence en est que la culture modèle l’organisation des activités humaines. L’homme se reconnaît dans tout ce qui sert à son usage, dans ce qui l’environne et dans ses propres créations. Vauvenargues lui attribue une signification philosophique dans une vision idéaliste de l’homme1. Le monde se conçoit conformément à la conscience humaine et s’oppose à la nature. Par opposition, la nature est ce qui est donné à la naissance, elle est une donnée intérieure, une programmation selon la théorie de l’information qui présente la nature comme un mouvement que chaque être naturel manifeste dans son existence2. La nature est une donnée incontournable dans notre naissance et la conscience ne peut que s’opposer à la nature. De cette opposition, la culture apparaît comme un effort pour produire autre chose que la forme donnée immédiatement. La culture implique l’invention de règles et l’identité semble être le critère de la culture.

2/ L’entreprise est-elle doté d’une culture ?

La culture d’une entreprise se présente comme une composition construite sur une base naturelle. Elle est représentée par les différentes individualités du personnel qui élabore et construit en commun, au fils du temps et des événements qui surviennent dans l’entreprise une culture perceptible au travers de ses us et coutumes. Sa spécificité est lie aux instruments dont l’homme se sert, au milieu social qui l’éduque, le sert tout en le contrôle et au langage qui lui permet de communiquer, de penser et de produire des idées. L’homme affirme sa maîtrise et son détachement sur la nature. C’est la culture qui donne une connotation positive à l’homme en le libérant des contingences matérielles3. Selon les orientations théoriques actuelles, la culture connaît une certaine définition impliquant autant l’individu que le groupe. Actuellement, ce concept se répand pour nommer plus généralement une civilisation et un héritage social. La culture d’entreprise se présente comme un héritage social au travers des habitudes de travail et des comportements sociaux des acteurs de l’organisation. Plus spécifiquement, la culture définit une matrice au sein de laquelle se nouent les relations et se construisent des modes de comportements. Ils engendrent dans l’organisation ce que les anthropologues appellent une personnalité. Actuellement, la culture occupe une grande place dans tous les domaines, artistique, littéraire et scientifique pour s’adresser aux organisations et aux institutions. Ce terme est fréquemment cité dans les médias. Lorsqu’un problème surgit, quelque soit sa nature et le domaine concerné, la culture est souvent citée comme cause et parfois comme remède. La culture d’une entreprise se présente à la fois comme un outil dans le management mais également comme une entrave à ce dernier. Ce concept présente une contradiction quand on cherche à l’appliquer à l’entreprise. Comment obtenir une recherche de responsabilisation individuelle chez les employés alors que le concept de culture représente dans sa définition l’assimilation à une entité sociale et le confort de l’esprit de clocher.

3/ Le projet d’entreprise, vision instrumentale de la culture de l’organisation

Depuis une dizaine d’années, l’entreprise cherche à se doter d’une image différente1. L’excellence technique, la performance économique, la maîtrise des métiers s’effacent derrière une entreprise qui se veut citoyenne et qui se confronte à l’exclusion, aux problèmes d’environnement, aux solidarités et au développement local et durable. En provenance d’outre atlantique, apparaissent différents thèmes faisant appel à une nouvelle approche, appelée projet d’entreprise. Le phénomène de l’entreprise, son histoire, ses valeurs et sa culture sont auscultés. Désormais, c’est la logique de l’honneur au sens entendu par Philippe d’Iribane2 ou encore l’âme de l’entreprise, développée par Alain Etchegoyen3 qui remplacent les notions d’économie, de technique, de commerce et d’industrie. Des dirigeants se retrouvent dans des groupes de réflexion, comme celui de Ganagobie animé par un père Bénédictin. Les clubs de réflexion sur le sens, les séminaires philosophiques, les retraites spirituelles complètent le tableau d’une entreprise à laquelle rien de ce qui est humain n’est étranger.

Cependant, les aspects financiers rendent plus important la bourse que l’atelier ou le bureau. Ces réalités remettent en question le sens même du jeu économique et la place de l’entreprise4. Pris entre les contraintes économiques et les contraintes humaines et sociales, les dirigeants s’interrogent sur les rôles, les motivations et les pratiques managériales. De plus, les ordinateurs, les machines, les méthodologies et les instruments technologiques en rapport avec les sciences du management suréquipent les hommes. Depuis, bien des professionnels deviennent de simples opérateurs techniques et voient leurs métiers disparaître, disqualifiés ou remis en question. L’entreprise contemporaine se retrouve confrontée à une véritable crise d’identité de ses travailleurs déqualifiés. Cette crise se répercute sur ses produits alors que le management cherche à les distinguer de la concurrence. Ce contexte entraîne l’apparition de nouveaux modes de communication des organisations, centrés sur leur culture d’entreprise. En raison des exigences du marché et de l’environnement, l’entreprise évolue, passant d’une communication de type linéaire descendante à une approche plus globale et participative. Cette conjoncture engage les décideurs à valoriser au sein de leur personnel un climat et un nouveau mode de communication.

Le fonctionnement de l’entreprise est sous la dépendance de la dynamique des individus et de la dynamique des rapports de ces individus. L’organisation construit ses rapports en leur communiquant du sens. Dès lors, en plus de sa structure organisationnelle, l’entreprise se dote d’un sens social. Son identité réelle, et non seulement celle, voulue par ses dirigeants, matérialise une culture spécifique. Celle-ci, en raison des influences issues du contexte social et économique, se modèle face à la conjoncture. La culture d’entreprise tel que la préconise Thévenet, « devrait conduire chaque salarié à avoir le sentiment que son succès personnel passe par celui de son établissement »1. La culture d’entreprise s’appréhende comme un système d’interprétation du passé qui oriente l’action quotidienne. Chaque salarié prend à son niveau les initiatives nécessaires à la bonne exécution de son travail et à la bonne adaptation de son entreprise à l’environnement. Cette culture commune, véritable identité de l’entreprise, sert à la fois de référence et de guide. Elle permet d’orienter l’action en fonction du projet collectif. Elle constitue ainsi pour l’organisation une ressource pour aller de l’avant.

Mais, dans les organisations, la coopération ne se décrète pas, elle existe quand elle est ressentie par tous comme une nécessité. L’émergence des revendications identitaires font référence aux valeurs humaines et à l’engagement des responsabilités. Elle entraîne à découvrir que communiquer, c’est donner le sens. C’est une des raisons pour lesquelles, les dirigeants d’entreprise cherchent à développer une vision de l’entreprise qui s’y prête, en l’occurrence une vision identitaire et culturelle. La notion d’identité consiste à privilégier le caractère global et inconscient de l’organisation. C’est selon P. Schwebig, « la configuration unique que prend au cours de l’histoire de cette organisation, l’ensemble des systèmes responsable de sa conduite, c’est-à-dire dans les mythes, les rites, les tabous »1. La culture est présente essentiellement dans l’ensemble des modes de vie, les comportements, le nom de l’entreprise, les logos, le style de l’architecture, la disposition des locaux, dans sa communication symbolique et sémiologique.

Comment les décideurs guident l’action avec cette forte dimension irrationnelle ? Le management cherche toujours à en maîtriser le sens. Pour cela lui faut-il encore redéfinir cette notion de sens si cruciale et se doter des moyens de pensée et d’action pour développer un nouveau niveau de compréhension des organisations humaines. Or construire l’identité en travaillant sur le projet de l’organisation semble offrir une véritable réponse relativement complète et cohérente. Ce type de construction identitaire permet de revisiter le concept de culture d’entreprise et d’échafauder une conception et des méthodes pour la mettre en évidence. Pour répondre aux questions de sens de l’entreprise, le management travaille sur un nouveau niveau de communication des organisations, plus profond, plus global et plus intégrateur. Les nouveaux modèles de management tendent à dénoncer l’archaïsme du taylorisme pour légitimer leur nouvelle vision.

Il n’est pas inutile de repérer la façon dont se présentent les questions de sens dans les différents aspects du management des entreprises2. La vocation de chaque entreprise, au-delà de certaines déterminations conjoncturelles ou stratégiques est, au fond, une question de sens. Quel est le sens propre qui se traduit en termes de finalité, de raison d’être, d’esprit ou de valeurs originales, mais aussi de motivation que l’on retrouve dans le projet d’entreprise3. Le sens doit rassembler les hommes dans une même logique, une même dynamique. Le consensus, cher au management participatif est aussi une affaire de sens et d’unité de sens. Il suppose l’établissement d’une dynamique de cohésion de l’entreprise et de partage d’un ensemble de valeurs communes. Ces problèmes de consensus apparaissent dès le recrutement, où le partage d’un sens, d’un esprit, d’une finalité devient le critère essentiel qui permet de trouver ensuite des concordances.

Comment font les décideurs pour que les intérêts concourent dans le même sens ?  Le rôle de l’encadrement mais aussi celui de l’organisation réclament de pouvoir comprendre et maîtriser le sens. Cette réflexion dépasse la rationalité. Le marché mondialisé impose aux organisations de s’engager dans des démarches qualité.. Si cette démarche n’est pas réduite à l’application d’un standard ou d’une procédure, ni au caractère utilitaire du produit, elle ouvre la question des valeurs exprimées par l’entreprise, par ses hommes et par ses valeurs attendues et reconnues par les marchés et les clients. Ces valeurs humaines, même dans leur expression fonctionnelle, technique et matérielle, se transforment en un vecteur de sens1. La qualification de l’entreprise, sa valeur originale sont liée à son sens. C’est ce qui fait aussi l’originalité et la valeur de son offre lorsqu’elle va à la rencontre d’un marché pour lequel cette offre est significative. Ce lien entre entreprise, produit et marché est au fond un lien de sens. Toute la cohérence du marketing y est liée et les problèmes de communication et de pratiques commerciales médiatisent ce sens. D’une façon générale, les principaux problèmes qui se posent en communication des organisations sont : Comment intégrer la référence au sens humain de l’entreprise et la rationalité technico-économique et organisationnelle ?

Cette question de sens entraîne les décideurs dans une autre dimension, plus profonde et plus essentielle. Ils recourent à de nouvelles conceptions, de nouveaux repères et de nouveaux moyens pour leur en permettent la maîtrise car l’intuition ne suffit plus. L’enjeu vise  une nouvelle dimension de maîtrise face au constat que les organisations cherchent à ignorer les bouleversements que réclament une évolution face aux inquiétudes conjoncturelles. L’inertie bureaucratique et la pesanteur des habitudes sont-t-elles trop fortes pour évoluer avant de d’affronter les difficultés et les incertitudes de cette nouvelle époque ? Chaque crise entraîne toujours des décisions et l’apparition de nouveaux modes de communication témoigne que les entreprises s’adaptent à leur contexte. L’homme est toujours plus réactif face à la contrainte. La communication des organisations évolue vers une tendance à l’humanisation des entreprises. Lorsque l’on s’intéresse à la culture d’entreprise, deux approches cohabitent. La culture d’entreprise est actuellement étudiée sous l’angle des rapports humains et des phénomènes de régulations sociales, mais sa première approche s’effectue sous l’angle du mode de fonctionnement d’un groupe que l’on cherche à rationaliser en lui imposant des règles. L’origine de cette approche débute en 1946, à la suite des travaux de H. Simon, prix Nobel d’économie et créateur du concept de la rationalité limitée[2]. Selon cet auteur, aucune personne ne peut appréhender l’ensemble des données d’une situation, ni avoir la connaissance de toutes les conséquences d’une action qu’il pourrait entreprendre, ni celle de tous les choix possibles. L’option retenue ne peut pas être la meilleure, mais la plus satisfaisante compte tenu des circonstances de choix. L’élément central de cette approche en est la compréhension des processus de choix. Les travaux de Crozier explicite ce processus au sein d’une entreprise qui s’équilibre entre un espace organisationnel à l’intérieur duquel se déroule un jeu complexe d’acteurs sociaux2.

S’enrichissant de ces apports et réagissant aux contraintes de la crise économique et sociale naissante en France, le concept de projet d’entreprise se développe au sein des organisations. Il se présente sous un acte volontariste et collectif qui affirme les spécificités de l’entreprise. Il se matérialise par une charte qui se veut un guide d’actions de l’organisation incluant la culture de l’entreprise (langages, mythes, rites, tabous, usages et valeurs). Le projet d’entreprise développe une triple visée pour le personnel : fédérative, intégrative et identificatoire. Si ce concept trouve une bonne écoute en France c’est parce qu’il concilie à la fois le besoin de rationalisme nécessaire aux décideurs et une certaine défense de l’individualisme, cher aux acteurs des organisations, ce second sentiment étant en partie lié à notre culture nationale.

Cependant, le passage au second plan de la satisfaction des clients témoigne de la persistance d’un problème important. Si la qualité du travail s’améliore effectivement par la dynamique interne, elle ne fait pas face à un environnement de concurrence qui se mondialise.  Finalement, la culture d’entreprise se réduit pas à un ensemble d’outils fonctionnels destinés à la communication managériale mais se centre sur l’angle des rapports humains et des phénomènes de régulations sociales.

4/ L’incohérence de la culture d’entreprise fonctionnelle

La spécificité identitaire de la culture d’entreprise en France se différentie de l’approche instrumentale, liée à la culture fonctionnelle anglo-saxonne en vogue aux Etats-Unis.  En France, en ce qui concerne le concept de culture d’entreprise, deux courants de pensée sont présents. Il serait plus précis de dire que deux perceptions et interprétations attribuent à la culture d’entreprise des propriétés particulières. Le modèle américain est repris par quelques auteurs dont Archier et Serieyx qui lui confèrent un caractère  pragmatique. Il s’agit selon eux, d’envisager la culture d’entreprise comme un outil de gestion, afin d’accéder à une entreprise qu’ils baptise de l’appellation de « 3° type », les hommes et les objectifs de l’entreprise se tournant résolument vers l’avenir. Pour cela, reprenant les grandes lignes des américains , ils les adaptent au modèle français.

Ils prônent : « le projet d’entreprise, les cercles de qualités et les cercles de pilotage qui doivent être partagé afin de faire ensemble en fonction de valeurs partagées, de règles du jeu, de la culture, des invariants, de la morale et de la rêgle »1. Cette perspective de la culture d’entreprise prend corps dans le projet d’entreprise qui reçoit un avis plutôt favorable auprès des professionnels du conseil. Ils appartiennent à une catégorie de public démarqué de celle des scientifiques. L’adoption du modèle anglo-saxon du projet d’entreprise est l’apanage des consultants des grands cabinets ou des professeurs de grandes écoles de commerce, c’est un groupe social lié avec le monde des entreprises mais qui n’en fait pas réellement partie. Selon T. Gaudin, cela tient au fait que « la culture d’entreprise constitue, depuis les circonstances particulières du début des années 80, un marché opportun pour les consultants »2. En effet, les acteurs de la formation et les universités prennent en charge le travail des consultants dans des domaines comme l’informatique et la gestion. Ils déclassent les prestations des consultants qui évoluent vers les missions portant sur la culture d’entreprise.

Sur le terrain, l’intérêt est particulièrement probant pour les dirigeants et les cadres qui cherchent à mobiliser les ressources humaines. Ils ont habituellement recours au projet d’entreprise dont la vocation, au travers de différents principes d’action, est de renforcer la cohésion de l’entreprise et de susciter l’adhésion de l’ensemble des membres de l’établissement.  Le projet d’entreprise prétend donner une nouvelle dimension à l’identité de l’organisation, mais il consiste concrètement en une communication écrite et visible, composée de références et d’impératifs qui émanent de la direction générale. À cela prés que pour chaque niveau de hiérarchie, se développe une communication à dominante participative qui sert à motiver, à mobiliser, à informer et à tester les éléments du projet quand il ne s’agit pas en définitive de le soumettre à l’acceptation et à l’approbation générale. Le management cherche à prendre appui sur la culture, de mettre à jour ses éléments constitutifs, au moyen notamment de l’audit social. Cette investigation permet de tenir compte de la dimension culturelle de l’organisation lors de l’édification du projet d’entreprise.

Une démarcation apparaît entre la culture, telle que le courant américain l’envisage et telle qu’elle est perçue en France. Comme l’atteste G.Y Kerven : « Ce n’est donc qu’apparemment que le projet reste un discours, ou du moins s’assimile à une réflexion purement théorique. Il n’est pas, comme la culture, une construction objective vouée à passer par une étape cognitive autonome. Sur le plan du contenu, qui engage l’éthique et la règle de l’action, mais surtout de la forme, le projet d’entreprise a une portée pratique au point de reproduire ce qui fonde la pratique même de l’entreprise en tant que telle »1. Ainsi, la culture d’entreprise, comme le montre la monographie de M. Thevenet, intègre et s’identifie par les fondateurs, l’histoire, le métier, les valeurs et les signes, dont on en fait le maillage2.

Face à cette approche qui ne reprend pas dans son intégrité le modèle américain, un courant de divergence va se manifester en France et procède à des discriminations, des ajouts, des associations nouvelles. Il met en lumière un processus de construction identitaire qui intéresse particulièrement l’objet de cette recherche : L’idée, selon laquelle chaque organisation possède une culture portée par les membres de l’entreprise et que cette culture sert de base à la construction identitaire de l’organisation se heurte au fait qu’elle doit également représenter l’émanation commune des individualités de l’ensemble des membres de cette même organisation.

Les controverses sont abondantes, aussi bien en France qu’outre atlantique. De nombreux sociologues et chercheurs insistent sur le caractère paradoxal de la culture d’entreprise promue par le courant américain. On reproche à l’approche américaine, de laisser l’impression qu’il s’agit principalement d’un ensemble de processus relativement indépendants les uns des autres et où s’entrecroisent toutes sortes d’approches. Selon les propos d’O.Aktouf, on y décèle « du leadership, des valeurs, des symboles, des mythes, des légendes, des sagas, des anecdotes, des croyances, des structures, des habitudes, des langages, des rites, des cérémonies, des règles sociales, des normes, des credo, des philosophies de gestion, des savoirs partagés, des façons d’être ou de s’habiller, des déterminants inconscients »1. Ainsi traitée par le courant Américain, l’identité semble principalement une manière pour les entreprises d’acquérir la substance qui leur manque et comme l’observe F. Torres, « prise à la lettre, la notion de culture d’entreprise véhicule le contraire de ce qu’elle énonce : non plus des valeurs allant de soi, mais le déficit de celles-ci »2.

Un aspect est primordial dans la recherche : On constate une certaine confusion entre la culture et l’identité. Comme le note à ce propos O Torres « On aurait pu choisir la notion voisine d’identité, que certains auteurs proposaient d’ailleurs dés la fin des années 70. Pourtant, c’est le terme de culture qui s’est imposé des deux cotés de l’Atlantique ». Alors que toujours selon cet auteur, « l’identité avait le mérite d’être infiniment plus précise pour saisir ce qui constitue l’essentiel d’une organisation »2. Une ambivalence existe entre l’identité et la culture. Il n’est pas rare de voir dans certains intitulés, les deux notions apparaître ensemble. Strategor jette nettement son dévolu sur l’identité plutôt que sur la culture, envisagée dés lors comme étant l’aspect visible de l’identité et les travaux de R. Sainsaulieu sont  cet égard significatifs3. De telles considérations sous-tendent également une analogie entre la culture et le pouvoir puisqu’elle implique l’ensemble des acteurs selon Crozier4.

Pareilles réticences, suivies de nombreuses réflexions prennent corps chez les historiens et les ethnologues. Ainsi, conformément à cette tendance qui force le modèle français à se construire en opposition au modèle américain, aux disciplines récentes comme le marketing et la gestion s’opposent les disciplines classiques telles que l’histoire, l’ethnologie auxquelles va peu à peu s’adjoindre l’intitulé d’entreprise. Ne parle-t-on pas désormais d’historiens d’entreprise, de sociologues d’entreprise, de psychanalystes d’entreprise, d’ethnologie d’entreprise,… Aussi, la culture d’entreprise atteint non seulement l’entreprise elle-même, mais affecte également les disciplines et les sciences qui établissent des relations interdisciplinaires entre elles. Tentant de définir l’histoire d’entreprise, certains historiens déclarent que l’on peut la définir comme une psychanalyse de l’entreprise.

Par ailleurs, découvrant que les apports de la recherche en général peuvent être d’un grand profit pour les entreprises, des relations inter-disciplinaires se créent et réunissent des économistes, des historiens et des sociologues, rappelant la composition du corps des chercheurs en infocom. Ainsi, non seulement la culture d’entreprise affecte la science, mais aussi la science, par effet de retour, affecte l’organisation dans sa culture. Peut-être est-ce là l’aboutissement d’un processus identitaire, par ailleurs couramment observé dans le domaine sportif, et qui fait, selon S. Moscovici, que « l’objet de la représentation sociale cesse d’être ce dont on parle, pour devenir ce à travers quoi on parle »1. Les ouvrages francophones consacrés à la culture d’entreprise n’évoquent que légèrement les travaux américains. Ils mentionnent essentiellement les travaux français, notamment ceux de Michel Crozier et de Renaud Sainsaulieu. Certaines publications indiquent que, si l’on attribue l’origine récente de la notion de culture d’entreprise à des auteurs anglo-saxons, en 1979 déjà, on parle en France d’identité d’entreprise. Ces rappels et omissions semblent avoir des rapports avec ce que Kurt Lewin dénomme le dégel cognitif : « Le dégel cognitif survient en présence d’une multiplication de solutions qui rivalisant entre elles, oblige la majorité à interpréter comme une simple option, préférence ou convention ce qui était considéré auparavant comme une certitude, un absolu »2.  Quoi qu’il en soit, comme le suggèrent et le démontrent les travaux d’Amado, Faucheux et Laurent, « ces rejets sont avant tout culturels, et rendent compte à leur manière de différences dans les principes organisateurs américains et français et dans la façon de se représenter les organisations, qui relèverait d’une logique fonctionnelle pour les américains et d’une dominante personnelle pour les français »1. En référence aux cultures dominantes dans ces deux pays, il semble logique que le modèle américain intègre moins le jeu politique de ses acteurs pour privilégier une logique qui se veut plus axée sur la fonctionnalité de l’organisation. Cependant, cette logique s’éloigne en partie du réel social des organisations françaises. Une divergence apparaît quand on explore les logiques dominantes dans la culture d’entreprise aux USA puis en France.

De ces propos on dresse deux typologies2:

La dominante fonctionnelle de la culture d’entreprise américaine :

Les managers américains adhèrent à une logique fonctionnelle et instrumentale de l’organisation qu’ils perçoivent avant tout comme un système de tâches à accomplir et d’objectifs à atteindre. Le management considère la culture d’entreprise comme un outil de communication tenu d’adapter l’organisation aux exigences des situations. Ce modèle se rapproche de la culture dominante des Etats-Unis. Les valeurs matérialistes de réussite personnelle et de nécessité d’entraide sont fortes dans un pays d’immigration et de pionniers sous forte influence protestante. La fonction y reste prépondérante, quelque soit les statuts des acteurs concernés.

 

La dominante identitaire de la culture d’entreprise en France :

En France, l’organisation est perçue comme une  collectivité de personnes à gérer. La culture d’entreprise ne revêt pas simplement la forme d’une constitution purement formelle d’une connaissance, mais bien de son insertion dans une réalité sociale déjà constituée. La culture française hérite d’une civilisation historique de terroirs, de traditions et de noblesse qui bien qu’amoindri s’exprime toujours dans le patrimoine culturel. Dans la civilisation latine, la communication se construit à partir de l’identité véhiculée par les rôles et les statuts de chaque acteur dans l’organisation.

4/ La récurrence communicationnelle qui accompagne les réorganisations

Ces propos sont vérifiés par étude de cas d’entreprises. Les études de cas témoignent d’une récurrence de liens entre les facteurs organisationnels et identitaires dans les entreprises[3]. La recherche s’engage dans un travail d’analyse comparative des résultats. Chaque firme se présente accompagnée de la conjoncture socio-économique qui caractérise son environnement, puis les différentes modalités organisationnelles qu’adopte cette entreprise, sont rassemblés et l’émergence des volontés identitaires qui se matérialise au sein de la communication qui les accompagne y est présentée.

Globalement, il semble que pour réussir son adaptation conjoncturelle, une firme adopte, de manière invariable, un ensemble de modalités organisationnelles. Bien qu’elles apparaissent sous différentes formes selon le secteur d’activité, la taille de l’entreprise ou les contraintes environnantes, ces modalités s’accompagnent d’actions de communication en réaction à l’émergence d’une quête identitaire des acteurs des organisations. Ces communications se dotent de la même symbolique de requalification professionnelle du travail des acteurs.

L’analyse thématique des études de cas :

- La première modalité représente le travail organisé en projet d’équipe. La taille et la composition des équipes de travail changent en fonction des firmes mais sans remettre en question l’avantage global que procure la dynamique de groupe. Pour un travail de service comme pour une activité de production, un chiffre évoluant entre une dizaine et une vingtaine de participants, limité à un maximum de cinquante, semble être l’effectif moyen pour constituer une équipe opérationnelle. L’équipe et le réseau sont au centre des mutations. L’intérêt principal est organisationnel pour l’entreprise qui fonctionne sur un mode plus flexible qu’une organisation individuelle ou composée de grands effectifs.

- Les équipes fonctionnent en réseau au sein d’une structure-mère. Dans cette disposition d’équipes en réseau, personne n’est plus réellement indispensable au fonctionnement global de l’entreprise dont les variations de cadences, les mutations technologiques et les aléas de production se gèrent mieux.. Cette modalité se traduit par la création et le développement d’un réseau d’échanges et de transactions professionnelles. Si le concept de réseau revêt pour les dirigeants, la forme d’échanges interprofessionnels et transversaux, ces actions sont difficilement identifiables par les acteurs et leurs comportements ne véhiculent pas les stratégies d’alliances et de coopération décidée par le management. Au niveau des acteurs, la culture de coopération ou de concurrence avec d’autres organisations est principalement régie par des relations informelles et affectives avec certains autres acteurs plus que par la stratégie économique. Cette modalité renforce la perception de déqualification des acteurs car elle tend à banaliser le travail individuel. En réaction, les acteurs se chargent au sein de l’équipe de responsabilités élargies, de d’avantage d’autonomie ainsi que d’une part d’auto détermination dans la fixation et la conduite des différents objectifs professionnels.

- La communication s‘adresse à une collectivité de personne. L’organisation dépasse la simple réduction du nombre d’échelon hiérarchique, l’encadrement s’engage dans une communication plus opérationnelle, plus directe et engagée. On cherche à faire évoluer le rôle du cadre d’une vocation originelle essentiellement tertiaire et administrative à une mission plus proche du terrain et du métier de l’entreprise. Au même titre que les capacités et les qualifications professionnelles, la personnalité et les qualités humaines sont mises en avant comme des composantes indissociables de la fonction d’encadrement. Répondant en retour, à leur propre quête de sens, l’encadrement cherche à se rapprocher des aspects techniques et opérationnels du travail.

La manière dont le management accompagne les évolutions organisationnelles, témoigne de l’émergence d’une quête identitaire au sein des entreprises. La réponse communicationnelle du management vise une ré-appropriation du travail par ses acteurs. Elle représente la volonté de requalification professionnelle des employés en quête d’identité professionnelle face à un travail que les nouvelles modalités organisationnelles dotent d’un sens collectif individuellement banalisant.

Conclusion : La culture d’entreprise gouvernée par sa dimension identitaire

Tout un ensemble de raisons conjoncturelles semblent expliquer les motifs pour lesquels la culture d’entreprise est largement présente dans la littérature managériale Française. La majorité des publications font essentiellement mention des facteurs socio-économiques ambiants pour expliquer cet intérêt soudain pour les phénomènes spécifiquement organisationnels tels que celui de la culture d’entreprise. L’exploration de l’actualité conjoncturelle socio-économique ne démontre pas l’existence d’influences conséquentes sur l’objet d’étude. Selon Sainsaulieu : « si on parle autant de l’entreprise c’est parce que c’est une affaire de société »1. C’est la composition même de l’organisation qui exerce une forte influence sur la culture de l’entreprise. Elle témoigne du profond changement actuel des valeurs de la société vis-à-vis du monde du travail.

La compréhension de ce processus de construction identitaire entraîne à penser que les clients sont enclins à construire une communication avec les acteurs de l’organisation qui dépasse la simple fonctionnalité marchande. Dans ce cas, l’identité d’une organisation témoignant de son patrimoine, de sa situation géographique ou de sa culture, lui permet de revendiquer une place au sein d’une économie globale dont le développement à l’échelle mondiale sous-entend la disparition des particularités locales.

Annexe n° 1 : Description de la dominante identitaire

de la culture d’entreprise en France par divergence du modèle Américain.

La logique fonctionnelle de la culture d’entreprise Américaine

 

- L’organisation est perçue d’abord comme un système de tâches à accomplir, de fonctions à assumer et d’objectifs à atteindre

- Structures définies en termes d’activités

- Positionnement fonctionnel des agents dans la structure

- Une hiérarchie de problèmes à résoudre conduisant à un réseau opérationnel de fonctions dont la responsabilité est assignée à des agents en fonction de leur compétences

- Le management doit coordonner les tâches et définir les responsabilités

- Qui est responsable de quoi ? L’autorité réside dans la fonction. Elle s’exerce de manière circonscrite, spécifique et impersonnelle.

- Subordination à l’ordre et à la rationalité de l’organisation

- La “Loi de situation” est censée régir les relations

- Les besoins de coordination et de contrôle se traduisent par des systèmes de gestion relativement décentralisés

- La structure est un outil de différenciation des tâches, un instrument pour la réalisation des objectifs

La dominante identitaire de la culture d’entreprise en France

- L’organisation est conçue en priorité comme un système social réunissant une collectivité de personnes autour d’un projet

- Structures définies en termes de degré d’autorité et de statut

- Positionnement social des acteurs dans la structure

- Une hiérarchie de personnes à gérer conduisant à un réseau social d’acteurs articulé selon un principe de distribution verticale de l’autorité

- Le management doit coordonner les relations entre les acteurs et définir les zones d’autorité

- Qui a l’autorité sur qui ? L’autorité est un attribut de la personne. Elle s’exerce de manière diffuse globale et personnalisée

- Subordination à la personne du supérieur hiérarchique

- Les enjeux politiques régissent les relations

- Le besoin d’arbitrage inspire des pratiques centralisées d’exercice du pouvoir

- La structure explicite la différenciation des statuts et reflète la stratification sociale

Source : Comparaison de modèles à partir des travaux d’Amado, Faucheux et Laurent,

Organizational change and cultural real time :Franco-American contrast, opus cité.

Annexe n° 1 : L’émergence d’une quête identitaire s’observe dans les actions

de communication qui accompagne la mise en place d’une nouvelle organisation

 

   Firmes               Conjoncture                     Emergence d’une quête identitaire

 Canson          Marchés internationaux       – Nouvelle logistiques, aménagements et technologies

Fusions d’entreprises             – 21 équipes autonomes de 3 personnes polyvalentes

Groupe franco-britannique  – Transfert des responsabilités aux équipes de produc.

Recherche de flexibilité

Démarche qualité                  – Équipe qui informe et forme ses membres

Productivité                             – Émergence naturelle de personnes ressources

- Médiateurs pour les difficultés techniques et conflits

 Renault          Pression des concurrents       – Ligne hiérarchique courte et participative

Respects coûts et délais        – Equipes polyvalentes de 20 personnes

Gain de compétitivité            – Gestion individualisée de la production

Réactivité et adaptation

Sécurité du travail                  – Logique d’animation, d’apprentissage et d’autonomie

- Relations fournisseurs, équipe de production et clients

- Gestion et validation des compétences

Ouest             Evolutions techniques           – 12 rédactions départementales décentralisées

 France           Mouvements sociaux           – Travail décentralisé et à distance (télétravail)

Absence concurrence            – Nouveaux métiers liés aux nouvelles technologies

Routine économique

Disparition de métiers           – Recours à l’information et la coopération syndicale

- Formation technique des opérateurs (NTIC)

- Autodétermination des équipes de rédaction

 EDF-GDF     Cohérence des services         – Zone clientèle gérée par groupes responsables

Adaptation locale                  – Élargissement des activités du métier d’agent

Exigence de la clientèle         – Création des groupes responsables de zone

- Intégration de la compétence bureautique

- Notion de mission remplace notion d’activités

- Différentiation des objectifs pour les équipes

- Projets locaux en réseau d’actions citoyennes

RATP          Réforme de la régie               – 150 unités spécialisées et 20 départements

Croissance du traffic             – Contrats d’objectifs et relations contractuelles

Exigences des voyageurs      – Responsabilités techniques, commerciales, sociales

Unité de l’entreprise

- Personnalisation des rapports humains

- Apprentissage collectif de la responsabilité

- Redéploiement du tertiaire vers l’opérationnel

New Suzler    Forte mutation du marché   – Groupes inter-services et inter-hiérarchiques

   France         Déclin chantiers navals         – Ligne hiérarchique participative et réduite

Filialisation d’entreprise        – Animation par comité de pilotage hétérogène

Ouverture marché d’Asie

- Auto-détermination du type d’information interne

- Présentation de l’ensemble des métiers de l’entreprise

- Liberté de la charte des valeurs et du plan de progrès

 

Source : Synthèse des observations effectuées au travers de six études de cas.


[1] Auteur : Bernard Massiera, doctorant en sciences de l’information et de la communication, option culture scientifique et technique de l’entreprise au sein du L.A.M.I.C., Laboratoire d’Anthropologie sur la Mémoire, l’Identité et la Cognition sociale de la Faculté des Lettres, des Arts et des Sciences Humaines de l’Université de Nice Sophia-Antipolis. Contact : Bernard.Massiera@unice.fr

1 Seignobos C, Histoire sincère de la nation française, 1549, page 5.

2 Kroeber A, Kluckhohn C, Culture : A critical review of concepts and definitions, Mac Millan, N-Y, 1952.

3 Tylor E, La civilisation primitive, Reinwald and co, Paris, 1876-1878.

1 Vauvenargues, Cahiers philosophiques, Ministère de l’Education Nationale, CNDP,n°51, Paris, 1992.

2 Dictionnaire encyclopédique des sciences de l’information et de la communication, opus cité.

3 Kant E, Critique de la raison pratique, PUF, Paris, 2000.

1 Nifle, R, Au Coeur du Sujet, Editions de Poliphile, Paris, 1986.

2 D’Iribane P, La logique de l’honneur, Editions le Seuil, Paris, 1989.

3 Etchegoyen A, L’entreprise a-t-elle un âme, Editions F. Bourin, Paris, 1990.

4 Le culte de l’entreprise, Revue Autrement, Paris, 1988.

1 Thévenet M, La culture d’entreprise, opus cité.

1 Schwebig P, Les communications de l’entreprise, Mac Graw Hill, Paris, 1988

2 Nifle R., L’homme, l’entreprise et la société,Cohérences, Paris, 1992

3 Le projet d’entreprise, Entreprise et Progrés, Paris, 1984

1 Perrot E, Discerner et agir dans la vie professionnelle, Editions Assas, Paris, 1992.

[2] Simon H, Models of man, social and rational, New-York, Harper, 1957.

2 Crozier M., L’entreprise à l’écoute, InterEdition, Paris, 1991.

1 Archier et Serieyx, Pilotes du troisième type, opus cité.

2 Gaudin T., Pouvoir du rêve, Centre de recherche sur la culture technique, Ed Organisation, Paris, 1984.

1 Kerven G-Y., Président Directeur Général d’Aluminium Pechiney, publication interne, 1998.

2 Thevenet M., Audit de la culture d’entreprise, opus cité.

1 Aktouf, O, Le management entre tradition et renouvellement, Morin Gaétan, Paris, 1998.

2 Torres O, PME, de nouvelles approches, Economica, Paris, 1999.

3 Sainsaulieu R., Sociologie de l’organisation et de l’entreprise, opus cité.

4 Crozier M., L’entreprise à l’Ecoute, opus cité.

1 Moscovici, Des représentations collectives aux représentations sociales, in Jodelet D, Les représentations sociales, PUF, Paris, 1985.

2 Lewin K., Psychologie dynamique, opus cité.

1Amado, Faucheux et Laurent, Organizational change and cultural real time :Franco-American contrast, International Studies of Management & Organisation, automne 1991, vol 21, n°3, p 65-69.

2 Annexe 2 : Description de la dominante identitaire de la culture d’entreprise en France par divergence du modèle Américain.

[3] Annexe 2 : L’émergence d’une quête identitaire s’observe dans les actions de communication qui accompagne la mise en place d’une nouvelle organisation

1 Sainsaulieu R., L’entreprise, une affaire de société, PFNSP, Paris, 1990.

 Le modèle des versions multiples

Il nous faudrait abandonner, selon daniel Dennett, l’idée d’un « théâtre cartésien », sorte de quartier général, ou encore de sanctuaire intérieur, placé entre le cerveau matériel d’une personne et un supposé « esprit immatériel ». Nous aurions plutôt avantage à utiliser « le modèle des versions multiples », où toutes les espèces de perception, de pensées et d’activités mentales – sont traitées dans le cerveau par des processus parallèles et multiples d’interprétation et d’élaboration des entrées sensorielles. La cognition est le produit d’un calcul parallèle opéré par des entités sub-symboliques et la signification découle de l’état du réseau formé par ces entités à un moment donné (Dennett, 1993, pp.135, 178).

Cette approche reprend « le connexionnisme », utilisée en sciences cognitives, en neurosciences et en psychologie… pour modéliser les phénomènes mentaux ou comportementaux, comme des processus émergents de réseaux d’unités simples interconnectées. La forme des connexions et des unités peut varier. À chaque instant, une unité du réseau a un certain niveau d’activation. Une fois le seuil d’activation atteint, l’activation va se propager à toutes les unités connectées. La signification n’est pas localisée dans un endroit particulier du cerveau, mais étendue et distribuée dans un vaste réseau d’unités de traitement (nœuds de réseau) en interaction, qui s’activent avec l’expérience. Le traitement de l’information en parallèle permet de fournir des réponses très rapides aux nécessités de l’instantanéité de l’environnement. Joseph Ledoux  (2003) a observé que dans le cerveau, différents systèmes spécialisés interviennent pour lire, regarder, parler, calculer, etc. Chacun traite un événement de son point de vue, n’interprétant que l’information qui le concerne. C’est par le traitement parallèle que le cerveau peut mettre de la cohérence entre tous les éléments de ce qui pourrait faire penser à un puzzle. Selon lui, non seulement, les systèmes cérébraux peuvent traiter les différents éléments d’un même événement en parallèle, mais en plus, ce faisant ils apprennent et enregistrent  en   même  temps   les   nouvelles  informations   auxquelles   ils   sont confrontés (Ledoux, 2003).

Daniel Dennett exprime une vision pragmatique de la genèse de nos actions volontaires qui, bien qu’elles émergent le plus souvent de processus auxquels nous n’avons pas accès, nous paraissent familières. La plupart des processus du système nerveux sont non conscients. C’est le cas de tous les processus réalisés par la moelle épinière et le tronc cérébral :

-    Tous  les  processus  du  système  nerveux  autonome  (respiration,  digestion, thermorégulation, osmorégulation …).

-    Tous   les   processus   dits    “réflexes »   (réflexe   d’étirement    croisé,   réflexe stapédien, réflexe de préhension …).

Mais c’est également le cas de nombreux processus cérébraux effectués par les structures plus complexes du prosencéphale, dont tout particulièrement le néo- cortex :

-    Tous les processus dits “automatiques” (lecture, conduite d’un véhicule …).

-    La capacité de perception et de localisation d’un stimulus tactile.

-    Les ajustements précis des mouvements liés à la coordination visuo-motrice.

-    La “décision” de l’exécution d’un acte moteur.

-    Certains processus cérébraux liés à des réactions émotionnelles de peur.

-    La  reconnaissance  des  visages  est  un  processus  au  moins  partiellement inconscient…

Alors  que  500  ms  sont  nécessaires  pour  répondre  consciemment  à  un  stimulus tactile d’une intensité proche du seuil, il suffit de 100 ms pour donner une réponse motrice (appuyer sur un bouton) à ce même stimulus. Toutefois, le sujet aura l’impression d’avoir appuyé sur le bouton après avoir senti le stimulus, référant ainsi son mouvement à une expérience consciente ultérieure. La  conscience n’est pas nécessaire pour la plupart des processus cérébraux. Elle ne peut être considérée ni comme  une  étape  nécessaire  à  l’accomplissement  de  certaines  opérations,  ni comme l’attribut systématique de certains secteurs du fonctionnement mental. Il y a une dissociation entre les processus cérébraux et la conscience. Le phénomène de “conscience” n’interviendrait pas dans le fonctionnement des processus cérébraux mais aurait une fonction cognitive de contrôle de l’action en cours, en autorisant la poursuite, ou au contraire en suspendant l’action en cours de préparation.

Marc Jeannerod (2009, p.268) estime que l’important pour s’approprier ses propres actions,  est  peu  ce  qui  se  passe  avant,  puisque  délibérations,  décisions  et motivations  ne  représentent  pas  un  point  fixe  auquel  on  pourrait  se  référer. Benjamin Libet (1985) a constaté que le cerveau décide de préparer l’action bien avant que le sujet lui-même en soit conscient. La complexité des mécanismes en jeu, rend impossible la supervision consciente, qui prétendrait vouloir maîtriser et diriger l’ensemble du processus. C’est pourquoi le facteur décisif qui donne à la conscience son rôle dans le sentiment d’être l’auteur d’une action, est ce qui passe après, avec la connaissance de son résultat. La conscience est là pour éclairer, par la connaissance des résultats, les effets de mécanismes endogènes, qui nous sont restés inconnus, pour assurer la compatibilité avec le reste de notre être cognitif et en définitive pour maintenir notre continuité narrative. La conscience est associée au processus de validation qui suit l’action. Ce processus est avant tout un retour sur soi : j’apprends à me connaître en me regardant agir, j’apprends à me sentir un auteur de plein droit, à pouvoir répondre de mes actes et à m’en désigner comme l’auteur. Henri Ey (1934) avait remarqué que le phénomène d’étrangeté de ses propres pensées n’est pas spécifique au malade mental. L’impression qu’a le sujet, dit « normal », de diriger ses pensées est problématique. Les phénomènes d’inspiration soudaine ou d’intuition, sont autant d’exemples de l’irruption d’éléments nouveaux dans notre pensée. Le sujet « normal » n’a toutefois pas de difficulté à se reconnaître comme l’auteur de ses pensées ou de ses intentions :  il  se reconnaît  comme  agent  de  ses  propres paroles, dans la mesure même où il reconnaît que les idées qu’il exprime sont les siennes, même si les mots viennent tout seul. C’est l’accord entre ses intentions et son langage qui entraîne son sentiment de propriété. Ce qui confère aux pensées du schizophrène leur caractère délirant, ce n’est pas leur déclenchement impulsif et involontaire, c’est la signification qu’il leur attribue, c’est le mécanisme des erreurs d’attribution qui engendre chez lui un sentiment d’emprise et d’influence extérieure. Le cerveau ne serait donc pas un organe qui transfère les commandes de l’esprit vers le corps, une sorte de contrôleur agissant du haut vers le bas, mais plutôt un système qui proposerait en permanence des solutions compatibles avec notre contenu cognitif, avec notre histoire et avec nos besoins (Jeannerod, 2002, p.137, p.171).

La complexité de Soi

David Hume  (1995,  1993, 1991) avait  déjà remarqué,  au XVIII°  siècle,  dans  son « enquête  sur  les  principes  de  la  morale »  et  dans  son  «  traité  de  la  nature humaine », que « le moi » est supposé stable et substantiel, alors que toutes les impressions sont variables et que nous lui rapportons des idées et des impressions. La métaphysique « moderne » de « l’Unité du sujet » fut déconstruite par Hume à travers la genèse de sa formation comme esprit et par le flux des impressions. Le « moi », n’est qu’un faisceau ou une collection de perceptions qui se succèdent dans un flux et un mouvement perpétuel. « Le libre-arbitre » posé a priori, est une fiction, qui permet d’attribuer une responsabilité aux actes et d’arriver à des résultats concrets, la morale est changeante et diverse, comme en témoignent les historiens et les voyageurs. Quant à ce qui se situerait au-delà de l’expérience, Hume préfère, comme les sceptiques pyrrhoniens, suspendre son jugement et laisser de côté les vieux fantômes de la métaphysique.

La délibération, comme toute autre activité, est quelque chose que nous devons apprendre à accomplir. Elle doit être mue par une passion quelconque. Cela implique de concevoir certaines idées et de passer par plusieurs étapes; cela implique également une espèce de mise en scène imaginée des conséquences du choix de diverses options, et ainsi de suite. Plus nous pratiquons la délibération, plus nous avons de facilité à la faire, et plus les avantages de la délibération, dont on peut juger par notre succès dans l’assouvissement de nos « passions calmes » (amour de la vie, tendresse envers les enfants, bienveillance, sympathie…), et la satisfaction de nos intérêts stratégiques, sont considérables. Les « passions calmes », lorsqu’elles sont soutenues par la réflexion et secondée par la résolution, sont capables de maîtriser les passions violentes, généralement plus puissantes. Les passions influencent en effet la décision. L’accoutumance et la répétition sont importantes dans la régulation de nos passions. L’accoutumance rend plus aisée l’effectuation de telle ou telle action, ou encore la conception de tel ou tel objet. Cette aisance, une fois  acquise,  entraîne  une  inclination  à   accomplir  ces  activités,  qui  est  une

intarissable source de plaisir. Quant au processus de délibération, il peut être amené à corriger nos passions existantes. Le « libre arbitre » (relatif) s’élabore à travers le temps, il décrit la propriété qu’aurait la volonté humaine de se déterminer librement

— voire arbitrairement — à agir et à penser, par opposition au déterminisme ou au fatalisme.  Eléonore  Le  Jallé  (2005)  présente  « la  nature  humaine »  chez  Hume, comme un système auto-régulé des passions, qui permet sous l’effet d’une contradiction ou d’une menace de destruction, un changement de direction spontané en faisant appel aux émotions, ou raisonné en ayant recours à leur modération, à la délibération et à la puissance fictive de l’imagination. Les perturbations (internes ou externes) subies par un tel système surgissent d’abord comme de graves désordres pour se trouver ensuite intégrées à l’organisation elle-même, à laquelle enfin elles contribuent. L’organisation n’est ainsi, qu’une suite de désorganisation plus ou moins rattrapées.

Antonio Damasio  (2010) s’interroge sur le « Soi ». Si l’on se réfère à david Hume (1995), on peut lire : « je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception… Je peux m’aventurer à affirmer des humains qu’il ne sont qu’un faisceau ou une collection différentes qui se succèdent à une rapidité inconcevable et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel ». Si l’on se réfère à william James (1890), il déclare que la conscience est une somme d’expériences qui se succèdent et entrent dans des rapports infiniment variés les unes avec les autres. Il y a conscience de ces rapports au même titre qu’il y a conscience de leur termes (James, 2005, p.169). James récuse un sujet fondateur et constituant. La conscience est un processus d’interprétation. Avoir conscience, c’est précisément interpréter la pensée présente encore impersonnelle, comme mienne. Dès que se produit l’acte d’appropriation, « l’expérience pure » se transforme et disparaît en tant que telle, elle entre dans une perspective. L’expérience est devenue matière à interprétation. Interpréter, c’est construire des séries. Mais qu’est-ce qui fait la réalité de ces expérimentations, si elles ne sont que des séries de signes? C’est la croyance, la réaction émotionnelle qui nous fait interpréter un événement comme réel. Qu’est-ce que « le sujet » ? Il se construit dans les interprétations. Il est lui- même une interprétation. C’est parce que le corps est toujours au centre des expériences subjectives, que je l’interprète comme un moi. Le  « moi »  n’est  rien d’autre que cet acte d’appropriation toujours renouvelé à travers la variation continue du moi, autrement dit une convention (Lapoujade, 1997, pp.31, 46).

Anselm Straus (1992) évoque une pluralité de « moi » : le « moi d’hier », le « moi d’aujourd’hui »,  le  « moi  de  demain »,  le  « moi  quotidien »,  le  « moi  dans  un contexte  particulier »…  Je  peux  m’interroger  moi-même  sur  ce  que  j’ai  pensé antérieurement d’un acte isolé ou d’une suite de démarches, de l’adéquation de gestes ou de démonstrations affectives, de paroles prononcées et de la façon dont elles  l’ont  été…  Le  réajustement  du  passé  et  la  surprise  apparente  que  suscite l’action du présent, sont à l’origine de l’incertitude du futur. Le « je » sujet, qui remet en  question  ses  « moi »  objets,  progresse  continuellement  dans  un  avenir  aux contours incertains, c’est ainsi qu’émergent nécessairement de nouveaux « je » et de nouveaux « moi », actes critiquant et actes critiqués (Strauss, ibid, p.37). Quant au « soi »,  il indiquerait la  conscience qu’un sujet peut avoir de lui-même, parmi  la pluralité des expériences des « moi ». La conscience serait de la sorte un mélange de diversité (les ingrédients du soi) et d’unité (un noyau d’ipséité). Damasio s’inscrit à leur suite, en présentant une « pluralité /unité de soi », avec un « protosoi », qui est une boucle de résonance en relation privilégiée et directe avec le corps et les sentiments primordiaux issus du tronc cérébral, un « soi  noyau », qui atteste un certain   nombre   d’expériences   vécues   et   qui   porte   sur   l’action,   un   « soi autobiographique », qui intègre des évènements du passé et des anticipations de l’avenir (Damasio, ibid, pp. 20, 38).

Le « Soi » en psychologie sociale, n’est pas une entité fixe : il dépend de la situation. Il inclut le corps, le soi intérieur, le soi interpersonnel et le soi collectif. Georges herbert Mead  (1934) a développé une théorie interactionniste de la conscience, selon laquelle les connaissances et les processus relatifs au soi se construisent dans l’interaction et les contextes sociaux et, en retour, influencent notre interprétation de ces relations et de ses contextes. Bernard Lahire (in Chapelle, 2004, pp.131, 136),1998) a constaté qu’une même personne peut être, tour à tour au cours de sa vie : enfant, adolescent, adulte, parent, grand-parent; accomplir différentes professions, exercer différents niveaux de responsabilité… ou simultanément : être client, usager, citoyen… Cette pluralité renvoie à une diversité de modèle de socialisation. On peut donc faire l’hypothèse d’une multiplicité de schèmes d’action ou d’habitudes. A ce stock de modèles, il faudrait ajouter ceux éventuels des personnes rencontrées, ou mises en communication par le courrier, le téléphone, l’internet, le s.m.s. (short message service)… ; des personnages de la littérature, du théâtre, du cinéma, des vidéos (et jeux-vidéo), de la radio, de la télévision… Tous ces modèles peuvent constituer un répertoire, que l’individu activera en fonction de la situation. La personnalité et les attitudes d’un individu donné résultent de ce qu’il apprit dans sa famille, à l’école, ses métiers, ses loisirs, ses voyages, sa vie sentimentale, ses engagements associatifs… C’est la saisie du singulier, qui force à voir la pluralité.

Mais tous ces modèles n’exercent pas la même influence, certains d’entre eux sont dominants et revendiqués, associés à des souvenirs marquants, intégrés à la biographie, d’autres sont niés, rejetés, oubliés ou mis en attente, pour éventuellement ressortir dans des situations plus favorables. Le soi peut être considéré comme un assemblement de schémas portant sur soi. Les schémas que les gens ont sur eux-mêmes incluent des traits caractéristiques, qu’ils estiment posséder fortement. Ces auto-conceptions persistantes peuvent générer des opinions erronées sur leurs propres performances. Par exemple, quelqu’un qui est persuadé d’être mauvais en mathématiques évitera de se lancer dans des études scientifiques et techniques, malgré des réussites avérées dans ces domaines.

Julian   Rotter   (1966)   a   décrit   le   fait   que   les   individus   diffèrent   dans   leurs appréciations et leurs croyances sur ce qui détermine leur réussite dans une activité particulière, ce qui leur arrive dans un contexte donné ou, plus généralement, ce qui influence le cours de leur vie. Les personnes croyant que leur performance ou leur sort dépendent surtout d’eux-mêmes ont un « locus de contrôle » dit « interne » ; celles persuadées du contraire (c’est-à-dire que l’issue est avant tout déterminée par des  facteurs  extérieurs,  hors  de  leur  influence)  ont  un  locus  de  contrôle  dit « externe ». Par exemple, un candidat échouant à un examen, comme par exemple au permis de conduire, attribuera son échec à une cause externe (examen difficile, manque de chance ou examinateur sévère) s’il a un locus contrôle plutôt externe, mais à ses propres erreurs, son manque de travail, de concentration, etc., s’il a un locus de contrôle plutôt interne. Néanmoins, le locus de contrôle peut être affecté par  différents  facteurs  dont  la  valence  affective  de  la  situation :  d’une  manière générale, les échecs personnels sont perçus comme davantage dus aux circonstances extérieures, tandis qu’on a tendance à adopter un locus de contrôle plus interne vis- à-vis de ses propres succès.

Les  personnes  ont  de  multiples « soi »  possibles, qui  émergent  en  fonction  des expériences et de l’imagination. L’aspiration à l’homogénéité des différents « soi » peut entraîner des conceptions biaisées d’elles-mêmes, qui offrent une image harmonieuse  au  prix  du  déni  des  « soi »  contradictoires.  Si  les  évènements émotionnels favorisent la connaissance de soi, ils mettent à la lumière ses contradictions. Quand des personnes sont amenées à faire un choix, les aspects positifs de l’alternative rejetée et les aspects négatifs de l’alternative choisie provoquent de la dissonance  avec un état de tension désagréable. Des pressions sont alors exercées en faveur d’une cohérence, en essayant de maintenir une cohésion entre les éléments disparates et d’effectuer une consolidation des positions prises. Comme les cognitions sont plus faciles à changer que les comportements, cela amène souvent à minimiser les côtés dissonants de chaque alternative pour soutenir son choix. Il arrive que l’on déforme nos souvenirs de manière à ce que nos comportements passés ne se trouvent pas en opposition avec nos attitudes et/ou comportements actuels. Les contradictions qui pèsent le plus sont celles qui confrontent « le soi actuel » au « soi idéal », ou au « soi imposé », elles ont tendance à amplifier les échecs et peuvent susciter inquiétudes, nervosité, agitation, anxiétés, dépression… Des observations expérimentales ont montré que ceux qui ont un concept de « soi complexe » sont moins moroses que ceux qui ne disposent que d’un « soi » simple et restreint. Les évènements de la vie ont globalement moins d’impact

sur les premiers, parce qu’ils peuvent circonscrire l’évènement à un aspect limité de soi,  en  en  laissant  beaucoup  d’autres  non  affectés.  Les  personnes  au   « soi multifacettes » présentent des réactions plus modérées au stress, amortissant les coups de la vie quotidienne. Tandis que les schémas soulignent les traits de personnalité, l’identité  met davantage l’accent sur les rôles sociaux. Les identités n’ont  pas  non  plus  le  même  degré  de  complexité  et  la  complexité  identitaire protège également les personnes du stress du fait de leur niveau plus élevé de tolérance envers l’ambiguïté. Entre tous les concepts de « soi » présents et possibles, ayant rapport aux traits de personnalité ou à l’identité, l’aspect de soi qui vient à l’esprit, est celui qui est accessible, en fonction du contexte. Le concept  de « soi actif » identifie de façon instantanée les aspects actifs du « soi », mobilisés à un moment donné, selon les circonstances (Fiske, 2008, pp. 214, 244). Ainsi donc, L’élucidation des mécanismes neuraux sous-jacents à l’esprit conscient révèle que notre soi n’est pas toujours avisé et ne contrôle pas chacune de nos décisions. L’élucidation des processus mentaux conscients et non conscients accroît nos possibilités de renforcer nos pouvoirs délibératifs. Le soi ouvre la voie à la délibération et à l’exploration scientifique, ouvrant le dossier de la responsabilité humaine, en termes éthiques, en matière de justice et au niveau politique (Damasio, 2010, p.39).

Les troubles de conscience de soi des patients schizophrènes nous mettent sur la piste de mécanismes mentaux, qui la rendent possible. « Schizophrénie » provient de « schizo » du grec « σχίζειν » (schizein) signifiant fractionnement et « φρήν » (phrèn) désignant l’esprit. C’est une « coupure de l’esprit », au sens d’une perte de contact avec la réalité ou, d’un conflit entre le moi et la réalité. L’hérédité est un facteur qui en accroît le risque. Le risque de schizophrénie augmente chez les adultes dont la mère a été infectée par un virus grippal, lors de sa grossesse. Ce n’est pas le virus lui- même qui affecte le développement cérébral du fœtus, mais ce serait plutôt la réponse immunitaire au virus des cytrokines, qui jouent un rôle important dans le développement du cerveau. La schizophrénie se manifeste par des signes de dissociation mentale, de discordance affective et d’activité délirante, ce qui a pour conséquences une altération de la perception de soi-même, des troubles cognitifs, et des  dysfonctionnements  sociaux  et  comportementaux,  allant  jusqu’au  repli autistique. Les individus schizophrènes présentent davantage de risques d’être atteints d’éléments de comorbidité, tels que les troubles anxieux et dépressifs. Ils sont  également  davantage  touchés  par  des  troubles  addictifs,  ainsi  que  des problèmes sociaux comme le chômage de longue durée, le sans-abrisme et la pauvreté. Des symptômes assez fréquents ont été décrits : Les symptômes négatifs manifestent le déclin des fonctions de la conscience et se traduisent par une altération des fonctions cognitives complexes d’intégration : altération des fonctions mnésiques,   difficultés   de   concentration,   pauvreté   du   langage   spontané,   du comportement    moteur :    aboulie,    amimie,    apragmatisme,    mais    aussi    du fonctionnement   social   ou   émotionnel :   altération   de   la   vie   de   relation,   un abrasement des affects et de la motivation, athymhormie. Les symptômes positifs, ainsi dénommés car s’ajoutant à l’expérience de la réalité et aux comportements habituels,  comprennent  les  éléments  sémiologiques  communs  aux  états psychotiques   aigus :   idées   délirantes,   hallucinations,   déréalisation,   impression d’étrangeté  du  monde,  qui  paraît  irréel,  flou,  qui  manque  de  sens, dépersonnalisation (par exemple : l’impression de sortir de son propre corps), ainsi que les troubles cognitifs regroupés sous le terme de désorganisation ou troubles du cours de la pensée (tel le phénomène du « coq à l’âne », quand le discours passe d’un sujet à un autre complètement différent). Du fait du grand nombre de combinaisons différentes possibles entre ces symptômes, aboutissant ainsi à des formes cliniques variées, certains considèrent la schizophrénie comme un syndrome, une traduction clinique de pathologies multiples et non comme une pathologie unique. Des témoignages sont cités : tel, la croyance d’un(e) patient (e) à certains moments que ses pensées et ses actions lui sont imposées par une force extérieure, qu’elles sont accessibles à autrui, que tout le monde s’intéresse à lui ou à elle, que son esprit est sous contrôle ou qu’il a un contrôle abusif sur des évènements extérieurs (Chapelle, 2004, p.23). Les individus peuvent sombrer dans la schizophrénie, quand ils sont soumis à une « double contrainte », comme l’a étudié gregory  Bateson.   Une  « double  contrainte »  désigne  deux  obligations   qui  se contrarient en s’interdisant mutuellement, augmentées d’une troisième qui empêche l’individu de sortir de cette situation. Deux exemples de double contrainte : « vous êtes damné si vous le faites, et vous êtes damné si vous ne le faites pas ». Paul Watzlawick évoque un panneau autoroutier indiquant “ignorez ce panneau”.

« Les  pensées   intrusives »  s’imposent  au  sujet,  contre  sa  volonté.  Elles  son ressenties  comme  étrangères  à  lui-même  et  inacceptables,  car  elles  perturbent l’ordre moral et social. Elles activent un schéma de danger. Pour s’en préserver, le patient fait appel à une pensée neutralisante, qui a pour effet d’apporter une diversion, en constituant un rituel mental et d’éloigner le danger. La lutte entre la pensée intrusive inacceptable et la pensée automatique neutralisante constitue l’obsession.  Si  le  sujet  dit  « normal »  fait  preuve  d’un  traitement  efficace  de  la pensée obsédante par un contrôle vigilant et un rejet rapide, le sujet obsessionnel se sent obligé d’édifier tout un système complexe pour la neutraliser, car il ressent une culpabilité et une angoisse importante à penser ainsi (Cottraux, 1992, pp.53, 54).

Le Trouble de la personnalité multiple appelé aussi trouble dissociatif de l’identité (T. D.I.) qualifie un désordre psychiatrique apparu en Amérique du Nord dans les années 1980. Les patients atteints présentent des alternances de personnalité (ou d’états de personnalité) différentes, et peuvent passer de l’un à l’autre sans pouvoir le contrôler par exemple une femme adulte peut subitement parler avec la voix d’une fillette de 5 ans et parler comme telle, puis « devenir » un homme de 50 ans, etc.)… La personnalité  peut être définie par « le résultat chez un sujet donné de l’intégration dynamique de composantes cognitives, pulsionnelles et émotionnelles, l’agencement de ces différents facteurs constituent les  traits  de  personnalité,  à savoir les modalités relationnelles de la personne, sa façon de percevoir le monde et de se penser dans son environnement ».

La personnalité présente deux propriétés :

-    elle est relativement stable dans le temps, ce qui garantit la continuité d’être de la personne,

-    elle est unique, caractéristique de la personne, la distinguant des autres.

On parle de trouble de la personnalité lorsque certains traits de la personnalité se rigidifient entraînant soit une souffrance, soit des dysfonctionnements. La personne victime du Trouble de la personnalité multiple est, au niveau conscient, persuadée d’être  tour  à  tour  telle  ou  telle  autre  personne.  On  peut  produire expérimentalement et transitoirement un phénomène de personnalité multiple par utilisation de l’hypnose : on suggère à la personne, sous état de transe hypnotique, qu’elle a telle ou telle caractéristique et on peut constater qu’elle se plie à cette suggestion  et  se  donne  le  rôle  proposé.  On  a  montré  que  si  la  suggestion  est contraire à des choix profonds de la personne, elle refuse d’entrer dans le personnage et éventuellement, sort même de son état de conscience modifiée. Il ne s’agit pas de simulation, les changements de personnalité n’étant pas placés sous le contrôle de la volonté. Chaque « personnalité » a une façon d’agir, de parler, de se comporter, de penser et d’appréhender son environnement et elle-même de façon particulière. Ces personnalités doivent être au moins deux à prendre le contrôle du sujet. Aussi, les différentes personnalités du sujet ne sont pas nécessairement au courant de leur coexistence dans le même corps et dans ce cas, le temps qui passe lorsqu’une des personnalités est en interaction consciente avec le monde extérieur est perdu pour les autres personnalités. Ceci implique que les autres personnalités sont amnésiques pour les événements pendant ce temps et ce fait peut rendre la vie du sujet très compliquée et angoissante. Dans le cas où les différentes personnalités du sujet sont partiellement ou complètement capables d’interactions, le sujet ou les personnalités du sujet peuvent communiquer via des « voix dans la tête ». Le T.D.I. a été interprété comme étant un mécanisme de défense du sujet qui lui permet de continuer à vivre dans des situations de vie menaçantes, contradictoires et désespérantes.

La  dépersonnalisation  ou  déréalisation,  désigne  l’expérience  d’un  sentiment  de perte de sens de la réalité. Une personne souffrant de ce trouble a l’impression qu’elle a changé et que le monde paraît moins réel, flou, comme dans un rêve, ou

qu’il manque de sens. Les individus souffrant de dépersonnalisation se sentent à la fois détachés du monde et de leur propre identité / incarnation physique. Souvent, les personnes ayant expérimenté la dépersonnalisation disent avoir l’impression que la vie ressemble à une fiction. Certains sujets disent aussi avoir l’impression d’être des  « fantômes ».  Malgré  ses  efforts,  l’individu  n’a  pas  l’impression  d’interagir réellement avec le monde. Il est en proie a un « sentiment d’inquiétante étrangeté », lui donnant l’impression de vivre dans un monde absurde sans avoir la capacité d’être  de  nouveau  acteur  de  la  vie  et  d’en  approuver  intellectuellement  la pertinence. Le sujet devient un observateur des choses, et principalement de ses propres mécanismes de pensée : il s’auto-observe sans cesse, cherchant à retrouver le sens et l’ordre des choses, pour unifier sa vision de la réalité et être de nouveau un acteur. La dépersonnalisation est caractérisée par une très grande lucidité de son état : le sujet a une conscience aiguisée des troubles qui l’accablent, mais avec le sentiment d’être démuni quant à eux, que ce sentiment de désordre qui l’affecte est le plus fort, le faisant sombrer dans la dysphorie. La dépersonnalisation est donc une altération de la perception de soi, telle que le sujet se sent irréel. L’intellect sait qu’il s’agit de lui, de son corps, mais il manque la prise de conscience plus vaste pour réintégrer cette donnée dans un système cohérent qui lui ferait adhérer de nouveau à sa réalité : le sujet n’a plus la conscience de la place qu’il occupe, obnubilé qu’il est par des questionnements métaphysiques irrésolus, il se sent en disharmonie et ne consent plus à jouer le rôle qui est le sien, car n’en percevant plus le sens. Le symptôme se déclare souvent après une forte crise d’angoisse ou de panique, et, plus rarement, lorsqu’un élément familier de longue date a soudain changé (décès, rupture, etc.), ce qui rompt le continuum identitaire de l’individu, perdant ainsi l’identification de soi à sa personnalité et donnant l’impression d’être confronté à un monde qu’il ne reconnait plus et où ses marques & repères ne sont plus que des souvenirs auxquels il est devenu incapable d’adhérer.

La  dépression   se  manifeste  la  plupart  du  temps  par  un  certain  nombre  de symptômes comme :

-    l’humeur triste,

-    un sentiment d’inutilité, d’impuissance et de désespoir,

-    l’anhédonie, la diminution du plaisir ou de l’intérêt pour toutes activités, y compris celles qui procurent du plaisir habituellement. Les habitudes se modifient, les passe-temps sont délaissés, tout semble monotone et vide, y compris les activités habituellement gratifiantes,

-    diminution des pulsions sexuelles,

-    évitement des autres,

-    une modification involontaire du poids : prise ou perte de 5 % ou plus du poids habituel en un mois,

-    des  troubles  du  sommeil  avec  soit  une  diminution  (insomnie),  soit  une augmentation (hypersomnie) du temps de sommeil,

-    des troubles de la concentration et/ou du processus de prise de décision,

-    des troubles du comportement : agitation ou ralentissement (bradypsychie) rapportée par l’entourage,

-    l’asthénie : une sensation de fatigue ou de diminution d’énergie,

-    un sentiment de culpabilité hypertrophié, souvent injustifiés et liés à l’auto- dépréciation du patient,

-    des idées morbides ou suicidaires.

Les mécanismes biologiques, neuropsychiques, psychologiques, sociologiques de la dépression sont constamment en interaction.

Un mauvais fonctionnement du circuit de noradrénaline ou de sérotonine contribue à la dépression chez certains individus. La recapture présynaptique des monoamines serait trop forte, ce qui crée un manque de ces neurotransmetteurs. Il a aussi été observé que la noradrénaline est détruite par des enzymes, les monoamines oxydases, en une substance qui se retrouve dans les urines : le méthoxyhydroxyphénylglycol (M.H.P.G.). Le rôle du cortisol, hormone dont la production est augmentée en cas de stress, semble également crucial. Son taux est significativement augmenté en cas de dépression. Il est retrouvé parfois un déficit intracérébral   de   B.D.N.F.   (« Brain-derived   neurotrophic   factor »),   un   facteur permettant la croissance des neurones et la plasticité des synapses.

Sur le plan comportemental, une personne dépressive a tendance à voir la réalité de façon négative, ce qui amplifie les émotions dépressives, qui influencent les comportements, amenant par exemple de la passivité, avec à son tour, un impact sur les pensées et les émotions. Sur le plan sociologique, un environnement pénible comme un rythme de vie effréné, des soucis professionnels et/ou familiaux, l’expérience du chômage, d’un divorce, d’un deuil, l’isolement, un déménagement, un déracinement… peuvent rendre plus sujet à l’apparition et/ou au maintien d’une dépression. L’importance et la qualité du soutien que nous recevons par nos relations interpersonnelles (proches parents, conjoints, enfants, amis…) peut nous protéger contre le stress et les tensions de la vie quotidienne, et réduire les réactions physiques et émotionnelles au stress, l’une d’entre elles pouvant être la dépression. A l’inverse, l’absence d’une relation étroite, de confiance, peut augmenter le risque de dépression. Sur le plan cognitif, l’humeur dépressive est un éprouvé négatif avec des distorsions de la relation du sujet au monde et à lui-même : un sentiment que sa vie est un échec, que la situation est sans espoir, que l’avenir est impossible. On assiste à une perte du plaisir et d’intérêt. Les troubles de l’humeur peuvent être amplifiés par deux autres phénomènes : “l’inhibition” et la “douleur morale” ». L’inhibition est « une sorte de freinage ou ralentissement des processus psychiques de l’idéation, qui réduit le champ de la conscience et les intérêts, replie le sujet sur lui-même et le pousse à fuir les autres et les relations avec autrui. Subjectivement, la personne éprouve une lassitude morale, une difficulté de penser, d’évoquer des souvenirs avec des troubles de la mémoire, une fatigue psychique. La douleur morale s’exprime sous forme d’auto-dépréciation qui peut devenir auto-accusation, auto-punition et un sentiment de culpabilité, avec des idées morbides, parfois suicidaires.

La manipulabilité  et la soumission au contrôle de l’esprit, manifeste une pathologie psychologique, une vulnérabilité aux influences d’autrui, une dépendance sociale excessive, une sorte de déficit immunitaire psychique vis-à-vis des mèmes et des virus de l’esprit (idéologies, religions…), une déficience de l’autonomie de la conscience, une difficulté à l’évaluation personnelle, une immaturité psychique, une régression de la pensée aux automatismes. Si l’être humain influence les autres humains et en est influencé, si les relations humaines sont un tissu d’intéraction et d’influences mutuelles, on peut toutefois discerner une différence entre la suggestibilité et la manipulabilité. Hippolyte Bernheim  (1884) définissait la suggestion comme un acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui. II proposa le concept d’idéodynamisme, propriété des idées à se transformer en mouvement physique ou biologique, sensation ou émotion, comme quoi « toute idée suggérée tend à se faire acte. La suggestibilité est une propriété physiologique du cerveau humain. Mais à l’état ordinaire, cette suggestibilité, cette tendance du cerveau à accepter l’idée et à la transformer en acte, est limitée par l’attention,  l’auto-critique,  le  jugement,  qui  constituent  le  contrôle  conscient cérébral. Tout ce qui diminue l’activité consciente, tout ce qui supprime ou atténue le contrôle cérébral, renforce la suggestibilité, c’est-à-dire augmente l’aptitude du cerveau à accepter et à réaliser l’idée. Certains sujets sont plus particulièrement suggestibles. Chez eux, dans leur état normal, sans sommeil préalable, sans émotion extraordinaire, la suggestibilité est assez grande pour que tous les phénomènes indiqués : anesthésie, catalepsie, contracture, actes, hallucinations, illusions, etc., puissent être réalisés par simple affirmation à l’état de veille. L’idée reçue actionne suffisamment les centres automatiques pour se transformer en acte ; il y a chez eux une réflectivité idéo-motrice, idéo-sensitive, idéo-sensorielle, idéo-dynamique si grande que l’influence modératrice du contrôle n’a pas le temps ou pas la force de faire inhibition. La dissociation, l’angoisse, la peur, la surprise… créent souvent des états qui amplifient la suggestibilité.

Aaron Beck (1983) a distingué la sociotropie de l’autonomie, deux dimensions de la personnalité, la première caractérise une personnalité dépendante, la seconde une personnalité auto-critique. La  sociotropie  pourrait se définir comme tout ce qui attire un individu vers les autres personnes et qui le rend dépendant de ses relations avec les autres pour être satisfait. L’autonomie se définit comme la capacité pour un

sujet de se centrer sur la réalisation de ses objectifs sans contrôle ou contrainte. Un sujet sociotrope pourrait devenir dépressif, si des facteurs externes ou internes sont perçus  comme  des  obstacles  à  « l’approvisionnement  social »,  alors  qu’un  sujet autonome pourrait devenir dépressif si ces facteurs sont perçus comme un incontournable obstacle à « l’accomplissement de ses objectifs ». La manipulabilité est plus forte chez le sujet sociotrope que le sujet autonome. La manipulabilité est associée  à  une  dépendance  excessive  à  l’autre,  à  une  mise  à  disposition  du psychisme et du comportement, à une soumission à la volonté de quelqu’un d’autre.

La relation d’emprise est une relation inégalitaire avec une influence exercée par le dominant sur le dominé, à son insu. La victime n’a qu’une très faible conscience que l’autre contrôle la relation. On peut employer le terme de « colonisation de l’esprit », car il s’agit d’une invasion de l’espace psychique (Petitcollin, 2008, p.24). L’emprise se reconnaît  à  un  certain  nombre  de  procédés.  L’emprise  s’instaure  souvent  avec chaleur, sourires à profusion, enveloppement, proximité physique et psychologique… L’emprise commence par cette technique de rapprochement particulièrement séduisante, quand on est une personne en grande détresse, en manque d’affection, en   état   de   deuil,   en   difficulté   majeure   avec   ses   parents   ou   son   propre environnement (Maurer, 2001). L’individu manipulable peut douter de la pertinence des informations provenant de ses propres sens, de ses capacités affectives et cognitives à résoudre des problèmes. Le mode critique et analytique de traitement de l’information néo-cortical est inhibé. Le sujet exprime une peur de prendre des décisions par lui-même, un manque d’assurance, avec un moi inconsistant. Il sollicite son entourage pour décider à sa place, ou à défaut il cherche des leaders charismatiques, des guides spirituels et/ou des doctrines morales, religieuses, politiques, philosophiques… pour lui indiquer comment il doit agir. Il aspire à l’hétéronomie et abandonne son psychisme aux contrôleurs de l’esprit. Il peut même leur vouer un culte, les idéaliser, les idolâtrer, les diviniser… Dans une relation d’emprise, on peut parler de « fascination ».

L’individu manipulable est souvent très réceptifs aux effets émotionnels des groupes, il cherche à se fondre dans le collectif, à passer inaperçu, à intérioriser des règles et images communes et à se conformer aux modèle comportemental valorisé par le groupe et aux rituels communautaires ou collectifs. Il a peur d’être différent et d’être stigmatisé. Il revendique une identité collective qui dilue les ego et expose à la dénonciation les déviants, les hérétiques, les marginaux, les éléments étrangers…  La manipulabilité est en grande partie non consciente.

Ces troubles de la conscience de soi, nous montrent à la fois la fragilité et les avantages de la conscience pour le cerveau humain

La conscience est une propriété phénotypique, émergente des propriétés neuronales du cerveau, apparue à un moment de l’évolution des espèces, qui a conféré un avantage  adaptatif,  dont la tâche première est de gérer l’imprévu, d’élaborer des projets pour le futur et d’évaluer les actions menées, dont certaines ont été non- conscientes et non-choisies (Koch, 2006, p. 25, p.338). Elle est apparue au cours de l’évolution des vertébrés lorsque les connexions ré-entrantes au sein du système thalamo-cortical se sont mises à relier les systèmes de mémoires antérieurs, qui traitent des valeurs, aux systèmes corticaux plus postérieurs, qui sont dédiés à la perception. Il en a résulté une augmentation du pouvoir de discrimination et de mise en relation associative d’entités disparates (Edelman, 2006, p. 74). Mais notre soi n’est pas toujours avisé et ne contrôle pas chacune de nos décisions. On pourrait comparer  la  conscience  à  un  « concours à  projets »  avec  plusieurs  candidats  en compétition, chacun soutenu par une coalition. L’attention consciente sélectionne une coalition gagnante parmi différentes propositions, qui occupe alors le contenu de la conscience et éclipse les autres propositions pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’elle cède la place à une autre. Les coalitions qui ont perdu, ne disparaissent pas toujours, elles continuent souvent leur activité de lobbying et influencent les choix politiques, elles peuvent éventuellement remporter les sélections suivantes (koch, ibid, p. 39). Les évaluations que nous établissons dans nos activités sociales et culturelles de tous les jours ont un lien direct avec les processus de régulation vitale homéostasique. L’homéostasie  est un ensemble de processus régulateurs usant de multiples rétroactions. La boucle de rétroaction (ou feed-back) négative permet de stabiliser un système, de réduire la déviance. Sous sa forme positive, la retroaction est un mécanisme amplificateur qui modifie le système, le met en péril ou l’amène à se transformer. Ce lien avec les processus de régulation explique l’intérêt que représente pour nous la prédiction et la détection des gains et des pertes, à travers l’assignation de valeur. La différence entre la régulation vitale avant et après la conscience, tient au passage de l’automation à la délibération. L’assemblage de la conscience a nécessité un effort de coopération entre les différents partenaires de l’intelligence.  En  liaison  avec  le  thalamus  et  le  tronc  cérébral,  le  cortex  nous maintient éveillé et aide à sélectionner ce à quoi nous sommes attentifs. Toujours en liaison avec le tronc cérébral et le thalamus, il construit les cartes qui deviennent l’esprit et engendre le soi-noyau. En se servant des enregistrements de l’activité passée, qui sont stockées dans les immenses banques du souvenir, il édifie notre biographie, riche de toute l’expérience des environnements physiques et sociaux, dans lesquels nous nous sommes trouvés. Il nous fournit une identité et nous place au  centre  du  spectacle  toujours  en  mouvement  de  la  conscience.  Avant  la conscience, la régulation de la vie était entièrement automatisée, après elle le reste, mais elle développe petit à petit un potentiel de délibération de plus en plus grand. Au  fur  et  à  mesure  que  la  conscience  est  devenue  plus  complexe,  et  que  les fonctions liées à la mémoire, au raisonnement et au langage ont coévolué  pour entrer en jeu, d’autres bénéfices dus à la conscience, se sont introduits. Ils sont en grande partie liés à la planification et à la délibération. Celles-ci portent surtout sur des décisions prises pour des laps de temps très étendus. Nous mobilisons notre réflexion et nos connaissances, quand nous prenons des décisions sur des questions importantes concernant notre existence future. Il est ainsi devenu ainsi possible d’envisager l’avenir et de réviser, de suspendre ou d’inhiber des réponses automatiques. (Damasio, ibid, p.63, p.217, p.302, p.324, p.328). L’homéostasie du corps  humain,  qui  est  régie  de  façon  non  consciente  et  l’homéostasie socioculturelle, qui est crée par l’esprit conscient et réflexif, devraient opérer comme des conservatrices de la valeur biologique et être en interaction constante. Elles sont au service du même objectif : la survie (immanente) des humains. L’esprit humain conscient a donné un nouveau cours à l’évolution en nous procurant des choix, en rendant possible une régulation socio-culturelle relativement flexible, qui va bien au- delà de l’organisation sociale dont les insectes font preuve. Le moteur des développements    culturels    pourrait    être    « l’impulsion    homéostatique ».    La conscience a permis aux humains d’enrichir la régulation vitale grâce à une collection d’instruments culturels : échanges économiques, conventions sociales, règles éthiques, institutrions politiques, procédures de justice et lois, arts, sciences, technologies… Ils réagissent ou plutôt ils devraient réagir à la détection d’un déséquilibre dans le processus vital et ils devraient chercher à le corriger, dans le cadre des contraintes de la biologie humaine et de l’environnement physique, biologique et social. L’élaboration de règles éthiques et de lois, ainsi que le développement de systèmes judiciaires devraient pouvoir réguler les déséquilibres causés par des comportements sociaux (Damasio, 2010, p.37, p.49, p.77, p.354).

Comme le constate john Dewey (2003, « Reconstruction de la philosophie », p.95): « On  a  plus  besoin  de  tout  l’arsenal  kantien  et  post-kantien  de  concepts  et  de catégories « a priori », destiné à synthétiser la soi-disant matière de l’expérience. L’expérience est composée de lignes d’action à visée adaptative, d’habitudes, de fonctions  actives,  d’actions  agies  et  subies,  de  coordination  sensorimotrice ». L’expérience  porte en  elle  des  principes  de  vie,  des  principes  pratiques. L’organisation biologique et sociale inhérente à la vie rend superflue toute synthèse supra-naturelle et supra-empirique. Elle fournit elle-même les matériaux nécessaires à une évolution positive de l’intelligence, comme facteur organisateur au sein de l’expérience.

Emmanuel Kant, en abandonnant l’idée que la liberté est l’objet d’une expérience immédiate et en la présentant comme ce qui permet de s’émanciper des contraintes du monde sensible, fait référence à une « liberté métaphysique », prônée par les stoïciens,  et  notamment  par  Epictète,   dont  la  piété  a  inspiré  le  « piétisme luthérien », dans lequel kant fut éduqué. Cette conception de la liberté, n’est pas au sens   ordinaire,   celle   d’une   volonté   d’agir   concrètement   selon   ses   propres motivations, mais une volonté en l’absence de toute contrainte physique, c’est-à-dire indépendamment    de    « la    causalité    naturelle »,        valorisant    l’insensibilité, l’impassibilité, l’imperturbabilité intérieure, afin d’être disponible à obéir de façon disciplinée, au devoir moral, qui s’imposerait à soi. Le « Libre- Arbitre » kantien est posé comme indépendant à l’égard des contraintes des penchants de la sensibilité. Si l’homme est affecté par des penchants qui influencent son arbitre, il devrait les abandonner par ascétisme, pour agir d’après les seuls motifs issus de « la Raison ». Dans  ce  cas,  « l’Arbitre  et  la  Raison »  transcendent  le  monde  en  dépassant  la sensibilité. Les postulats religieux et métaphysiques de « la Raison pratique » font de la conduite morale une démarche hétéronome. Kant présente « l’Autonomie » de façon paradoxale : « l’individu n’est soumis qu’à sa propre législation, encore que cette législation soit « universelle », la volonté « libre » doit se conformer à agir suivant un « impératif catégorique ». Il fit de la « Liberté » une « idée de la Raison » agissant selon des « lois immuables » et il récusa comme négative et inféconde, la liberté   en   tant   que   capacité   autonome   d’agir,   indépendamment   des   causes étrangères qui la déterminent (Crampe-Casnabet, 1989).

Pour Dewey, il paraît absurde d’affirmer des principes indépendants de notre vie psychique  et  de  l’expérience  de  chacun.  Il  refuse  de  définir  d’autorité  une conception du « bien » et du « Vrai » comme « Rationalité », supposée devoir guider les humains. La discipline morale atrophie, étouffe l’activité intellectuelle, elle a pour effet de créer une routine mécanique ou un état de passivité et d’esclavage mental. La liberté est intellectuelle, elle repose sur le pouvoir de penser, sur l’habileté à retourner les choses en tous sens, à les considérer sans idée préconçue, à juger si l’information pour prendre une décision est suffisante ou non et, si elle ne l’est pas, à la chercher (Dewey, in « Comment nous pensons », 2004, p.91).

Ainsi, la liberté relative de choix de notre éthique est-elle plus grande que le jeu du possible des autres espèces, mais cette liberté n’est pas une « essence universelle » de l’espèce humaine, elle s’est élaborée au cours de l’évolution, se poursuit tout au long de l’existence d’un individu humain et peut progresser avec les apports des civilisations (Dennett, 2004, pp.331, 337).

La « liberté de penser et d’action », qui s’est développée de la sorte à la marge, est un processus qui peut toutefois, régresser ou s’amplifier. Elle peut succomber à la puissance des pulsions instinctives, à la ritualisation « totalitaire » des comportements ou encore à des mèmes « métaphysiques » de dénigrement de la vie et du monde matériel, mais elle peut aussi s’institutionnaliser avec la reconnaissance sociale de libertés civiles & politiques, et la construction des mèmeplexes des démocraties pluralistes. « La Vérité, le Beau, le Bien, le Juste », n’étant ni donnés, ni

accessibles, les humains ne peuvent avoir recours qu’à des opinions plus ou moins pertinentes, d’où l’intérêt d’acquérir des connaissances et des compétences, pour diminuer l’incertitude et mieux maîtriser les expériences. Le système politique démocratique présente l’avantage de favoriser largement les influences diverses, l’échange des opinions et la recherche des solutions les plus acceptables et pertinentes, face aux problèmes auxquels sont confrontées les populations (Mougel, 1996, p.39).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010
Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

La psychologie de l’engagement repose sur une vision non cartésienne du comportement humain. Pour elle, loin d’agir comme des êtres « a priori rationnels », motivés et cohérents, les êtres humains apparaissent souvent plutôt comme des captifs de leurs actes antérieurs et des situations sociales dans lesquelles ils se trouvent pris. Ce serait à travers des engagements multiples, qui lui permettent de mener diverses expériences, sans les avoir a priori choisies, que l’individu humain aborde très souvent son environnement. À partir du processus de la dissonance cognitive, et en examinant ses effets tant sur les comportements que sur les représentations mentales des personnes, on a pu dégager diverses situations d’interaction propices à un engagement. Selon charles Kiesler (1971), “l’engagement est le lien qui unit un individu à ses actes”. Seuls les actes nous engagent. Nous ne sommes pas engagés par nos idées, ou par nos sentiments, mais par nos conduites effectives. C’est une variable continue, car les gens sont tout le temps, plus ou moins engagés, dans différents comportements. La théorie de l’engagement porte sur les conditions  et  les  effets  de  l’engagement.  Quelles sont les  conditions de l’engagement : pourquoi un individu se sentira-t-il engagé par son acte ?

Après expérimentation, il en ressort que les facteurs nécessaires sont les suivants :

-     le sujet s’engage par son acte,

-     il doit avoir eu le sentiment de choisir sans soumission à une autorité, de faire ce qui lui était proposé de faire.

-     l’acte doit avoir des conséquences, il doit être public et non anonyme.

L’engagement dans un acte affecte alors l’organisation ou la structure des cognitions liées à cet acte, et il peut se renforcer par la répétition des actes. La structure cognitive des participants engagés deviendrait ainsi fortement organisée et, par conséquent, résistante à toute attaque persuasive. Alors que « la théorie de l’action raisonnée » cherchait à modifier les comportements des gens en changeant les gens eux-mêmes, c’est-à-dire en modifiant leurs croyances, et par la suite, leurs intentions, en passant par l’attitude, la norme subjective, la perception du contrôle, la démarche de kiesler s’adresse directement aux actes.

La psychologie de l’engagement procède ainsi : des actes vers d’autres actes et des actes vers les idées. « Les paris adjacents » sont à considérer comme des actes, qu’ils s’expriment par des promesses, des contrats moraux ou juridiques…

Elle  rejoint  de  la  sorte  « La  pragmatique »  du  langage,  développée  à  partir  de l’ouvrage  de  john  Austin  :  « Quand  dire,  c’est  faire »  (1970),  où  l’auteur  fait remarquer qu’à côté des énoncés constatatifs, qui présentent des faits et sont évaluables  sur  des  critères  de plausibilité, on peut trouver  des énoncés performatifs, qui accomplissent une action et peuvent être évalués en terme de succès ou d’échecs. Alors qu’on avait tendance jusqu’alors à négliger et à ignorer les seconds, Austin se demande s’ils ne sont pas l’expression d’une fonction majeure du langage, au point que tous les énoncés puissent être considérés d’une certaine manière, comme performatifs, accomplissant des actes sociaux. Il distingue ainsi « l’acte locutoire » de dire quelque chose, par la production de sons, de vocabulaire et de grammaire, de sens et de référence, « l’acte illocutoire », que l’on accomplit en   disant   quelque   chose,   l’action   accompagné   d’une   parole,   et   « l’acte perlocutoire », qui suscite des effets sur le sentiment, les pensées, les actes de l’auditoire ou de celui qui parle.

La pragmatique met en valeur dans le langage :

-     le concept d’acte : on s’avise que le langage ne sert pas seulement, ni d’abord, ni surtout, à représenter le monde, mais qu’il sert à accomplir des actions.

Parler c’est agir !

-     le concept de contexte : on entend par là la situation concrète où des propos

sont émis ou proférés, le lieu, le temps, l’identité des locuteurs, etc., tout ce que l’on a besoin de savoir pour comprendre et évaluer ce qui est dit. On s’aperçoit combien le contexte est indispensable lorsqu’on en est privé, par exemple lorsque des propos vous sont rapportés par un tiers, isolés, ambigus, inappréciables.

-     le    concept    de    performance    :    on    considère    comme    performance, l’accomplissement de l’acte en contexte, soit que s’y actualise la compétence des locuteurs, c’est-à-dire leur savoir et leur maîtrise des règles, soit qu’il faille intégrer l’exercice linguistique dans la notion de compétence communicative (Armengaud, 1985).

Un message persuasif au ton impératif et menaçant a des chances d’éveiller « la réactance »  de  la  conscience,  dont  l’intensité  sera  d’autant  plus  grande  que l’importance du comportement éliminé ou menacé est grande. On a remarqué que dès que la possibilité de choix entre deux options est menacée, en rendant l’une d’entre elle trop difficile et peu accessible, l’attractivité pour l’individu vis-à-vis de cette  dernière  est renforcée, mais à condition qu’il en ait pris conscience ! Par contre, une absence d’oppression ressentie par le sujet, peut réduire le sentiment de réactance, si la personne affirme avoir eu un choix sans coercition, pour s’engager dans une conduite particulière. Ainsi, si la conscience du sujet peut se manifester grâce  à  « la   réactance »,  quand  l’individu  parvient  à  résister  aux  tentatives persuasives, afin de préserver un espace de liberté (Brehm, 1966), face aux engagements souvent inconscients, la conscience ne réagit que dans les conditions d’une évaluation explicite de la démarche engagée.

Kiesler a évoqué ce qu’il nomme ” l’escalade d’engagement “, ” une tendance que manifestent les gens à s’accrocher à une décision initiale même lorsqu’elle est clairement remise en question par les faits”. Une fois sa décision prise et l’action engagée,  l’individu éprouve toutes les peines du monde à  faire machine arrière. Ainsi, bien que les faits tendent à lui prouver qu’il fait fausse route, l’être humain a souvent  tendance  à  justifier  ses  choix  par  de  ” bonnes  raisons ”  trouvées  à posteriori. Alors que l’individu pourrait remettre en cause ses croyances mises en échec, souvent il les renforce par des actes, tels les paris adjacents, qu’il va rationaliser, afin  d’augmenter la  cohérence de son comportement. Il s’agit d’une justification a posteriori par laquelle il se donne des raisons à lui-même pour augmenter son sentiment de consonance. Répétant ces justifications, il finit par se persuader  lui-même  de  la  justesse  de  son  choix  et  se  met  lui-même  dans  une position d’engagement ” contraint “. C’est ce que l’on nomme le ” piège abscons “, quand l’individu se retrouve ” engagé dans un processus qui se poursuivra de lui- même jusqu’à ce qu’il décide activement de l’interrompre, si toutefois il le décide “.

Kurt Lewin a évoqué un « effet de gel » : une fois la décision prise, on est comme gelé – c’est comme si on était prisonnier de nos décisions qu’elles soient bonnes ou moins bonnes. Une personne a   tendance à maintenir un comportement même s’il n’a pas les effets attendus et de persévérer dans une situation, même si le but n’est pas atteint. Ainsi, quiconque utilise le système de transport en commun s’est probablement déjà retrouvé dans une situation où « l’effet de gel » était à l’œuvre. En effet, plus on attend l’autobus, plus on est prêt à l’attendre longtemps. Et même s’il commence à pleuvoir durant l’attente, à moins de changer de décision et d’admettre qu’on a attendu pour rien, cela ne fait que nous faire patienter plus longtemps ! Même mouillé, il est encore plus dur de reconnaître qu’on aurait dû partir plus tôt ou chercher un autre moyen de transport. Tout se passe comme si l’individu était placé dans un piège dans lequel la difficulté qu’il éprouve à faire le deuil de ce qu’il a déjà investi en temps ou en argent est accentuée par le sentiment qu’il peut avoir de la proximité du but (Beauvois, Joule, 1987, p.36), ou encore comme si le sujet préférait s’enfoncer plutôt que de reconnaître une erreur initiale d’analyse, de jugement ou d’appréciation (p.43). Le dispositif le moins piégeant est celui qui permet à la personne de se donner des limites à ses investissements, de pouvoir évaluer régulièrement sa situation et de pouvoir prendre des décisions alternatives.

Le stratagème du « pied dans la porte », dite aussi du « doigt dans l’engrenage », a été mis en évidence en 1966 par james Freedman et suzanne Fraser, il consiste à faire une demande peu coûteuse qui sera vraisemblablement acceptée, suivie d’une demande  plus  coûteuse.  Cette  seconde  demande  aura  plus  de  chance  d’être acceptée si elle a été précédée de l’acceptation de la première, qui crée une sorte de palier et un phénomène d’engagement. Les gens sont donc prêts à accepter plus facilement une demande importante, si on a préalablement accepté librement une demande apparentée, mais beaucoup plus banale. Les personnes s’avèrent plus coopératives, parce qu’elles ont été conduites à accéder à une première requête si peu coûteuse, que son refus eût été plus difficile que son acceptation (joule, Beauvois, 1987). L’effet de « pied dans la porte » traduit à nouveau un effet de persévération d’une décision antérieure, les sujets engagés dans un premier comportement, acceptant plus facilement une redemande allant dans le même sens, mais notablement plus coûteuse. Jean léon Beauvois et Robert vincent joule (1987, pp. 183, 184) ont constaté que cette technique a été beaucoup utilisée dans les années autour de 1960, par les commerciaux, notamment dans les démarchages à domicile.

Le stratagème de « la porte dans la face » ou encore dite de « la porte au nez » est une variante inverse de la technique du « pied dans la porte ». Cette technique fut analysée en 1975 suite à une expérimentation menée par robert Cialdini et ses collaborateurs (1975). Prenons un exemple : un locuteur demande à quelqu’un de lui prêter sa voiture pour une semaine. Il essuie un refus auquel il s’attendait, d’autant qu’il n’a jamais réellement voulu emprunter la voiture pour une semaine. Il fait alors une demande moins coûteuse, lui prêter sa voiture pour une journée. Par effet de contraste, de concession perçue cette technique augmente fortement les chances d’acceptation de ladite personne. Plusieurs conditions peuvent être favorables à l’acceptation de la seconde requête : qu’une même personne procède aux deux requêtes, que les deux requêtes ne varient que dans le coût. Elles doivent s’inscrire dans le même projet. La requête est d’autant plus légitimée si elle s’inscrit dans une cause généreuse (aider les pauvres, lutter contre le réchauffement climatique etc.). L’intervalle de temps entre les deux requêtes doit être le plus bref possible. Au delà d’une journée, on n’obtient plus guère d’acceptation à la seconde requête.  Le  face-à-face  doit  être  préféré  au  téléphone  et  au  courrier.  Enfin,  La requête initiale doit être exorbitante, mais ni incongrue ni déplacée ou ridicule. Cialdini donne l’explication suivante : la technique de « la Porte-au-nez » se baserait sur le principe de réciprocité : « puisque l’autre fait un pas en ma faveur, il propose une requête moins coûteuse, je me sens un peu plus obligé d’accepter sa seconde requête ». L’acceptation pourrait découler aussi d’un effet de contraste perceptif, qui nous amènerait à penser que la seconde requête est avantageuse, par contraste avec  la   première.   De  nombreux  vendeurs  d’automobiles  par  exemple,  vous proposent d’emblée à l’achat, une voiture très au-dessus de votre budget, avant de

vous montrer ce qu’ils peuvent vous concéder à un prix plus avantageux pour vous, sans que vous y perdiez trop au change. Vous avez l’impression d’avoir fait une bonne affaire, alors que vous avez payé votre véhicule au prix fort, généralement plus cher que vous ne l’aviez envisagé. Comment expliquer que le stratagème soit particulièrement efficace à propos des « causes généreuses » ? Il serait difficile de ne pas aider « quelqu’un de bien », c’est-à-dire “digne et respectable”. La première requête, sous couvert d’une bonne cause, servirait au solliciteur d’être considéré comme  « quelqu’un  de  bien »,  ce  qui  rendrait  difficile  de  ne  pas  considérer  sa seconde demande, d’autant qu’elle paraît plus raisonnable. En se référant à « la dissonance cognitive », on peut avancer l’idée que le refus de la première demande (par exemple pro-sociale et/ou pro-environnementale…) serait assimilable à la réalisation d’un acte contre-attitudinal. Le sujet ressentirait alors une tension qu’il peut réduire en acceptant la seconde requête.

« La communication engageante » (Girandola, 2003, 2005) est une communication qui implique, d’une part, la réception par la cible d’un message à visée persuasive et, d’autre part, la réalisation par la cible d’un acte ou de plusieurs actes dits « préparatoires ». Aussi, la cible a-t-elle un double statut : un statut de récepteur, mais aussi un statut d’acteur à proprement parler. Aux questions habituelles que les chercheurs ont à traiter : Qui dit quoi, par quel moyen, à qui, avec quel effet ?, s’ajoute donc la question suivante : Quel (s) acte(s) préparatoire (s) doit-on obtenir de la part de la cible ? Il faut qu’un sujet s’engage  à émettre un comportement contre-attitudinal public dans une situation où son identité et sa personne sont clairement exposées. L’engagement correspond, dans une situation donnée, aux conditions dans lesquelles la réalisation d’un acte ne peut être imputable qu’à celui qui l’a réalisé. Le conflit cognitif touche l’individu, qui s’est engagé en personne, dans son « estime de soi ». C’est sous cette condition d’engagement  public sans coercition, qu’une justification externe minimale (faible récompense) conduirait à une réaction de changement d’attitude. L’engagement augmenterait   ainsi avec la visibilité et l’importance de l’acte, à partir de 6 facteurs : son caractère public, son caractère explicite, son irrévocabilité, sa répétition, ses conséquences, son coût (en argent, en temps, en énergie, etc.). La condition génératrice du processus de réduction de la dissonance serait, après coup, la conscience de s’être engagé visiblement dans une action, elle suscite une recherche d’arguments consonants avec cet engagement. Ces arguments peuvent d’ailleurs très bien être en contradiction entre eux et néanmoins réduire le taux de dissonance, à condition que chacun  soit  consonant avec la cognition génératrice  (Doise, Deschamps, Mugny,

1991, p.139). On peut augmenter l’engagement en favorisant des auto-attributions internes, avec quelques mots, comme par exemple : « vous êtes vraiment quelqu’un de généreux ». Ces quelques mots d’étiquetage, valorise la personne et positive son acte. De même, le fait de dire : « je comprendrai très bien que vous refusiez, c’est à vous de voir », permet d’éviter une réactance (Bromberg, Trognon, 2004, pp.205, 218).

L’estime de soi concerne les évaluations de sa valeur personnelle. Elle est multidimensionnelle (travail,  vie  familiale,  vie  sociale,  etc.).  Cependant,  elle  est fragile et changeante. Lorsque nous accomplissons quelque chose que nous pensons valable, nous ressentons une valorisation et lorsque nous évaluons nos actions comme étant en opposition à nos valeurs, nous “baissons dans notre estime”. Il est donc possible qu’elle soit très haute ou très basse selon les périodes de notre vie. Celui qui s’estime positivement a tendance à mettre ses aspirations en avant et à se développer. Au contraire, l’individu dont l’estime est faible peut facilement renoncer à repousser ses limites. Les enfants dont l’estime de soi est élevée, ont des parents ouverts, qui formulent des critères explicites, accessibles et qui procurent à  leurs enfants un important soutien et une grande liberté pour acquérir des compétences utiles à la réalisation de leurs objectifs.

Le locus de contrôle (locus of control) de julian Rotter (1966), que nous avons déjà évoqué plus haut, définit l’estime de soi, comme la croyance de l’individu qu’il est acteur des évènements de sa vie (lieu de contrôle interne) ou victime (lieu de contrôle externe). L’espérance de succès dans une action, dépend non seulement de la fréquence des succès antérieurs, mais aussi, du fait que l’individu « attribue » ses succès à son contrôle et non à des facteurs externes qui lui échappent.

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

La Stratégie Circulaire, Nouveau modèle stratégique pour manager dans la complexité (partie 1)

par Stéphane Roche — le 31 mars 2011 http://www.strategiecirculaire.com/

Les entreprises avancent aujourd’hui dans un environnement socio-économique complexe, volatile et imprévisible. Sous l’effet de la globalisation, de l’internet et du développement de la sous-traitance, les barrières à l’entrée des marchés sont beaucoup plus minces qu’auparavant, la concurrence est forte, l’information circule à la vitesse de la lumière et les marchés deviennent imprédictibles.

Dans ce contexte, l’excellence opérationnelle et même les technologies de pointe ne sont plus des avantages compétitifs durables. Ces succès sont rationnels donc visibles et reproductibles par les concurrents.

L’efficacité stratégique : seul avantage compétitif durable

Mais la bonne nouvelle à cette réduction des barrières à l’entrée des marchés est qu’il n’y a jamais eu autant d’opportunités. Comment alors les capter ? Si l’efficacité opérationnelle n’est plus un avantage compétitif durable, seule l’efficacité stratégique permettra aux entreprises de se développer durablement. L’efficacité stratégique est la capacité à reconnaître les opportunités avant les autres et la flexibilité organisationnelle suffisante pour transformer ces opportunités en bénéfices le plus rapidement possible.

Les succès des entreprises qui auront su accroître leur efficacité stratégique seront sans aucun doute copiés dans leurs réalisations mais leur capacité à capter ces opportunités et leur flexibilité résultera d’une alchimie complexe qui ne sera pas copiable : mobilisation, motivation, esprit de corps, créativité, ingéniosité, timing, etc. Elles sauront toujours garder 5 minutes d’avance.

L’erreur de la planification stratégique

L’efficacité stratégique n’est pas une préoccupation nouvelle. Depuis le premier choc pétrolier en 1973, lorsque l’offre est devenue supérieure à la demande, les entreprises ont cherché à bâtir les stratégies les plus efficaces pour gagner des parts de marché sur leurs concurrents.

Mais malheureusement elles ont appliqué les vieilles recettes tayloristes.  Ce qui avait si bien marché pour leur production industrielle, les entreprises ont essayé de le reproduire dans leur modèle stratégique. Elles sont majoritairement passées de la planification industrielle à la planification stratégique, c’est à dire à une prise de décision stratégique qui repose sur une analyse d’une photo du marché et une synthèse dans des matrices. Les objectifs sont ensuite déduits et mis en œuvre à travers le management par objectifs.

Les plus grands cabinets de conseil rivalisent de matrices, qui comme les meilleures cartes, sont censées nous montrer le chemin. Mais la carte n’est pas le territoire. Si la carte est compliquée et nécessite d’être synthétisée, le territoire, lui, est complexe et inaccessible par l’analyse ou la synthèse. Les processus linéaires sont capables de démêler les fils de la causalité mais pas de l’a-causal, de l’imprévisible et du non encore identifié. Planifier une situation changeante est un non-sens, ou un exercice besogneux qui consiste à revenir en permanence sur ses prévisions pour les réadapter, quand on ne s’entête pas…

La planification stratégique est très coûteuse en temps et en argent et son seul intérêt est de se rassurer et de se donner l’illusion de contrôler. Si vous êtes manager, essayez d’estimer le temps que vous passez dans l’année à recueillir les informations sur les marchés, les analyser, en déduire des objectifs concrets, les présenter et les faire approuver par votre Direction, les répartir ensuite par divisions/départements/services/individus, les suivre et les modifier tout au long de l’année, contrôler les résultats et les défendre.

Le processus circulaire pour manager la complexité

Les modèles linéaires sont efficaces pour les environnements compliqués, pas les environnements complexes. Une chaine de production est compliquée, mais un environnement dans lequel interagit une multitude d’organisations humaines est complexe. La complexité s’aborde grâce à un processus circulaire simple que les entreprises n’ont pas formalisé. Ce processus est une analogie du cycle naturel des saisons : pro-agir, non agir, interagir, agir.

La semaine prochaine vous découvrirez la seconde partie de cet article sur la stratégie circulaire

La Stratégie Circulaire, Nouveau modèle stratégique pour manager dans la complexité (partie 2)

Le processus circulaire pour manager la complexité

La complexité s’aborde grâce à un processus circulaire simple que les entreprises n’ont pas formalisé. Ce processus est une analogie du cycle naturel des saisons : pro-agir, non agir, interagir, agir.

Nous expérimentons cette loi toutes les secondes, lorsque nous inspirons et expirons l’air, tous les jours, lorsque nous nous couchons et nous levons, tous les ans, en passant par les 4 saisons. C’est aussi le « bon sens » paysan, qui connaît les étapes par lesquelles passent la nature.

On ne peut pas vouloir avoir une bonne idée ou vouloir saisir une opportunité. Vous-même n’avez pas eu vos meilleures idées en travaillant à votre bureau, mais plutôt en vous réveillant, sous la douche, ou en faisant un footing. Quant aux opportunités, elles ne dépendent pas de vous. Par contre, une idée ou une opportunité doit passer par certaines étapes avant de devenir réalité.

Le paysan fait le bilan de ses récoltes à la fin de l’été et sème de nouvelles graines en automne, laisse reposer son sol et ses graines en hiver, détecte les premières pousses au printemps, sépare le bon grain de l’ivraie, puis laisse mûrir pour récolter en été.

De la même façon, l’entreprise récapitule sa situation économique et organisationnelle, et décide de rechercher un nouvel avantage compétitif. Puis elle communique son intention à ses collaborateurs et toutes ou partie de ses parties prenantes, c’est la phase de proaction symbolique de l’automne. Une intention n’est pas un objectif concret incarné dans un plan d’action, c’est une ambition claire mais dont les moyens sont encore délibérément flous. C’est grâce à cet espace que les collaborateurs pourront imaginer des possibles, pour eux-mêmes et pour leur entreprise, les partager entre eux, et ainsi mobiliser des forces créatives.

Ce passage par l’hiver symbolique (non agir) permet l’imagination et la focalisation d’attention et agit comme une programmation afin d’observer dans les bonnes directions et ainsi augmenter les chances de percevoir les bonnes idées et les opportunités (printemps – inter-agir). Quand vous travaillez dans le bâtiment, vous êtes « programmé » bâtiment et vous êtes naturellement porté à observer dans le détail les chantiers que vous croisez. Lorsque vous venez de vous acheter une BMW, vous êtes programmé « BMW » et vous voyez beaucoup de BMW sur les routes. Une intention est une programmation inconsciente qui vous permet de regarder dans les bonnes directions et de capter ce qui fait sens.

Capter les opportunités ou avoir la bonne idée au bon moment est un exercice de synchronisation avec le temps et l’environnement dont le moyen est la pensée analogique, pas la pensée analytique. La bonne idée surgit, elle ne se raisonne pas. C’est l’image de Newton et sa pomme, il n’y a pas de lien causal entre la pomme qui tombe du pommier et la promenade de Newton dans le verger, il y a un lien de sens ; cela lui fait penser à la gravité. C’est grâce à cette pensée analogique que nous pouvons tous être vraiment créatifs, « think out of the box » comme disent les Américains, en captant des signes ou des idées extérieures à notre rationalité et en les intégrant à notre rationalité grâce à un lien de sens.

L’analyse, quant à elle, ne raisonne qu’à l’intérieur d’elle même. Elle est utile à l’automne quand il s’agit de récapituler une situation passée. Mais vous ne pouvez pas utiliser l’analyse dans la phase printanière qui doit nous ouvrir à l’imprévisible. L’analyse pense le futur en termes du passé, elle applique les vieilles recettes. Or dans l’environnement économique du 21ème siècle, les défis sont au-delà de l’expertise d’aujourd’hui.

Pour observer et capter les émergences, il faut savoir prendre le temps et trouver une certaine sérénité, esprit impossible à acquérir lorsque les collaborateurs courent après le temps pour atteindre les objectifs toujours plus ambitieux de la planification stratégique ou lorsqu’ils sont empêtrés dans les processus de plus en plus nombreux de l’efficience opérationnelle. De plus, la planification stratégique et le management par objectifs limitent la vision et ne permettent pas de s’ouvrir aux opportunités. Henry Mintzberg, un des gourous du management américain, disait que « les stratégies explicites sont des œillères qui obligent à regarder droit devant soi et empêchent de voir autour ».

Flexibilité organisationnelle

Une fois les nouvelles idées et opportunités identifiées, les entreprises pourront les transformer rapidement en bénéfices en augmentant leur flexibilité organisationnelle, c’est le passage à l’été, à l’agir. Cette flexibilité ne peut pas s’obtenir avec la planification stratégique car les ressources financières et humaines sont déjà allouées à d’autres projets.

La plupart des entrepreneurs aujourd’hui sont en fait des créateurs qui n’ont pas eu la chance de les réaliser leurs idées dans leurs entreprises car elles n’étaient pas en phase avec les plans de l’entreprise. L’entreprise ne capitalise sur le capital humain qu’elle a elle-même développé. Elle a besoin d’un espace pour l’expérimentation.

La planification stratégique impose le changement, en faisant coïncider les ressources aux opportunités déjà identifiées et à travers des objectifs concrets attribués à chacun des collaborateurs : « the right man at the right place ». C’est un paradigme qui laisse peu de liberté aux collaborateurs qui résisteront inévitablement au changement.

Le processus circulaire de la synchronisation stratégique crée au contraire une distorsion entre l’ambition et les ressources.  Cet espace entre idéalisme et réalisme est créateur de motivation, de mobilisation, de créativité et d’adaptabilité. Les collaborateurs sont co-créateurs de la stratégie, ils peuvent expérimenter leurs idées pour parvenir à des projets vraiment innovants et créateurs de richesse pour l’entreprise.

http://experts-entreprises.ifgcnof.com/la-strategie-circulaire-nouveau-modele-strategique-pour-manager-dans-la-complexite-partie-2/

La complexité: principal défi des dirigeants d’entreprises

mercredi 04 août 2010 15:14

Dans le cadre des études menées tous les deux ans auprès des dirigeants d’entreprises, IBM a rencontré cette année plus de 1 500 dirigeants d’entreprises dans 63 pays, pour dessiner le “nouveau visage du dirigeant d’entreprise”.

www.actuprod.com/ibm7.flv télécharger

Cette étude montre que la complexité est le principal challenge que doivent relever les dirigeants d’entreprises et pour Raphël Capelli, “Cette complexité est caractérisée par une inter-dépendance (…) de plus en plus grande entre des tendances lourdes de l’économie aujourd’hui comme la mondialisation, la montée en puissance des pays émergents (…) et des facteurs dits externes comme l’explosion des technologies, l’accès aux compétences, la gestion des problématiques climatiques”

Raphael Capelli, Directeur général d’IBM Global Business Services et Patrick Werner, Président du Directoir de la Banque Postale présentent la démarche des entreprises les plus performantes pour faire face à ces défis : “le leadership créatif”

La créativité managériale : nouveau « Graal » du leader dans un monde complexe ?

vendredi 06 août 2010 11:34

La créativité managériale, qualité de leadership numéro un dans un monde de plus en plus complexe, tel est l’un des enseignements de l’ « IBM Global CEO Study 2010 »

IBM a interrogé 1541 dirigeants et hauts responsables des secteurs public et privé à travers le monde dans le cadre de l’IBM « Global CEO Study ».
La complexité à laquelle les dirigeants et leurs organisations doivent faire face, est aujourd’hui leur principale préoccupation ; d’autant plus que 79% d’entre eux prévoient un accroissement significatif du niveau de complexité dans les cinq années à venir.

Dans ce contexte, l’étude révèle que, pour tirer parti de cette complexité croissante, 60% des dirigeants considèrent que la créativité managériale sera la qualité de leadership la plus importante pour les cinq années à venir.

Qu’entend t’on vraiment par complexité ? Quels sont les concepts et pratiques derrière la notion de créativité managériale ? Quelles sont les implications pour les leaders, leurs organisations et les consultants qui les accompagnent ?
Essayons de donner un éclairage à ces trois questions.

Complexité quand tu nous tiens…
Le fort niveau de complexité provient à la fois de la multiplication et la complexification des facteurs de l’écosystème de l’organisation.
Alors qu’en 2004, les dirigeants nous disaient que les facteurs de marché et de compétitivité étaient les plus importants, ils nous signifient aujourd’hui qu’il faut jongler quotidiennement avec davantage de facteurs et d’inconnues.

Il s’agit des facteurs de marché bien sûr mais aussi, et à jeu presque égal, des facteurs technologiques, humains, réglementaires, de responsabilité sociale et des facteurs macro économiques dans un contexte de plus grande volatilité, d’incertitude et de changements rapides.

Last but not least, à cela s’ajoutent d’autres facteurs comme les désordres climatiques ‘extraordinaires’ dont les occurrences sont plus nombreuses…tel un volcan islandais qui se ‘réveille’, et un secteur du transport aérien qui perd en quelques jours une partie de la marge opérationnelle si difficilement gagnée pendant le reste de l’année…

Finalement, les préceptes d’Edgar Morin, notre grand chantre de la pensée complexe, sont plus que jamais d’actualité!

La créativité managériale : le nouveau « Graal » du leader dans un monde complexe ?

Il n’est finalement pas surprenant que, pour faire face à un monde de plus en plus compétitif, complexe et incertain, la créativité soit la première qualité mise en avant par les dirigeants.
La créativité managériale évoquée dans les réponses des dirigeants interrogés fait référence à un style de management
Le style de management des leaders « créatifs » de demain comprend les quatre caractéristiques suivantes :

1. le « changement continu » est leur leitmotiv.
Le corollaire est qu’ils décident plus vite malgrè les incertitudes, remettent davantage en cause leurs plans stratégiques, les modes opératoires et business models existants même si ceux-ci réussissent bien.
2. Le management par persuasion et influence est largement préféré au management hiérarchique traditionnel ou l’autorité du « Chef » suffit.
3.Leur communication est davantage « virale » que « descendante ».
Ils favorisent et utilisent les réseaux sociaux, blogs et les « table-rondes géantes sur internet » ou se retrouvent collaborateurs et dirigeants de toute l’entreprise pour échanger idées et points de vue sur internet (sessions JAM inventées par IBM).
4. Ils n’hésitent pas à aller hors des sentiers battus, à contre-courant et, pour ce faire, à expérimenter de nouveaux concepts ou idées.

La créativité comme première pierre d’un nouveau paradigme managérial ?

L’on peut se demander si la créativité managériale érigée en style de leadership ne préfigure pas un nouveau paradigme managérial dont elle serait la première pierre.

Gary Hamel préconisait en 2007 dans son ouvrage « The Future of Management » que le management devait changer, que les modèles managériaux actuels avaient vécus ; d’ailleurs, nombre de ses conseils se recoupent avec le style de management du leader « créatif » que les 1541 dirigeants de l’ « IBM Global CEO Study 2010 » ont mis en exergue.

En conséquence, les leaders et le comité de direction aujourd’hui et, par capillarité, les équipes de management puis l’ensemble de l’organisation devront demain développer des aptitudes nouvelles.

Les recettes du passé ne suffisent plus ; et il s’agit d’être encore plus à l’aise avec l’incertitude et la complexité. D’où une nécessité de stimuler encore davantage une créativité intuitive, réflexive et « débridée » pour développer vision, stratégies et tactiques qui soient innovantes et différentiatrices tout en motivant les hommes et donnant du sens à l’action !

C’est un challenge de plus pour les dirigeants et leurs équipes.
Outre des changements individuels, cela nécessitera un changement collectif durable via, notamment, une évolution de la culture d’entreprise qui devra intégrer ce nouveau paradigme.

C’est aussi un challenge pour les consultants qui accompagnent ces organisations. Les interventions à forte valeur ajoutée pourraient se situer à l’interstice du conseil en management et du coaching d’organisation. A nous consultants d’adopter davantage une « posture basse » et d’aider nos clients à accélérer leur transformation en faisant davantage émerger – au sein même de leur organisations -stratégies, solutions et comportements créatifs !

lundi 14 février 2011 17:52 Olivier Zara

Le management “à la française” est encore trop marqué par sa sa vision taylorienne du travail et il doit accepter les grandes ruptures induites par les technologies de l’information et de la communication.

Crédit : FotoliaDans des environnements toujours plus incertains et turbulents, la vieille organisation pyramidale s’efface au profit de l’organisation en réseau. Désormais, le contrat l’emporte sur la contrainte, la responsabilité sur l’obéissance, le désordre sur l’ordre, le risque partagé sur la limitation du hasard, le projet sur la discipline, l’enjeu sur l’objectif quantifié, enfin l’information co-élaborée et échangée sur l’information diffusée et contrôlée.

Sur fond d’avènement d’une société en réseau(x), notre époque est marquée par la convergence de quatre ruptures majeures :

-  une rupture méthodologique, la globalisation devant nous conduire à cesser de penser en binaire dès lors qu’elle nous fait entrer dans une économie de la relation (les liens permanents et fluctuants d’une pensée complexe) ;

une rupture technologique, les nouvelles technologies de l’information et de la communication (ntic) faisant éclater les unités de temps, de territoire, de fonction, de direction qui avaient structuré notre histoire et elles en redessinent la signification ;

une rupture quantitative basée sur une abondance qui, d’une part, permet de moins en moins à l’individu de faire des choix de type « info-comparatifs » l’obligeant à faire confiance et à déléguer cette responsabilité à un tiers et d’autre part, nous fait sortir chaque jour davantage d’une logique industrielle de la production pour passer à une logique de la solution, de l’usage et de la pertinence ;

enfin, une rupture qualitative due à une économie de l’immatériel dont le fonctionnement est à l’opposé de celui de l’économie matérielle (qualitatif versus quantitatif), la production de biens engendrant des coûts de production, de reproduction, de distribution et de saturation, tandis que la production de services n’a pas de coûts marginaux (reproduction, distribution), pas de saturation, pas de limite de capacité…

TROP DE RETENTION D’INFORMATIONS

Ces ruptures entraînent des mutations comportementales (nouvelles approches du temps, de l’espace, des choix, des relations) et une régulation plus dynamique et plus complexe. Elles sont autant de défis à relever par le management. Au niveau de l’utilisateur, il s’agira de comprendre que les ntic permettent plus mais pas automatiquement mieux (de bons serviteurs mais de mauvais maîtres). Au niveau collectif, la pression concurrentielle permanente, la globalisation économique mais aussi juridique et judiciaire, le défi de la propriété intellectuelle demandent une souplesse et une réactivité qu’il n’est pas simple à mettre en musique et dont le rythme imposé est souvent antinomique avec celui de la pensée stratégique. Ainsi vivons-nous désormais dans le règne de l’info-bésité et dans le culte de l’urgence.

Or, loin d’en avoir pris toute la mesure, le management à la française pense le neuf avec le vieux et plaque sa vision taylorienne du travail à une société du savoir où le contrôle de l’information est un leurre et aboutit inexorablement au stress et à la souffrance, à la démotivation et au ressentiment. Alors que les nouvelles technologies ont été implémentées dans l’entreprise, la formation des managers n’a pas pris la mesure des changements induits.

Le management français assoit généralement son pouvoir sur la rétention d’informations et un fonctionnement en petit cercles de pouvoir : cette volonté de tout contrôler est contre-productive face au déferlement d’informations. Elle n’est pas en mesure de canaliser les flux car elle possède une vision trop restrictive du travail en réseau. Trop importants pour le manager, ce dernier déverse généralement les flux d’information sur son subordonné pour les analyser. Lui-même le vit comme un surcroît de pression. Résultat : l’information sera traitée de façon aléatoire sans forcément en extraire les signaux de risques ou d’opportunités. Or, la connaissance naît d’un partage collectif : c’est de ces informations enrichies par une expérience commune que découlent des décisions opérationnelles.

UNE REVOLUTION POUR EVITER LA REVOLTE

Et après ? Dans notre société d’héritiers restée encore trop pyramidale, les technologies et les modes de management dominants sont en train de désacraliser les lieux de coopération, de connivence et donc, de construction de la connaissance. C’est ainsi que la fuite des cerveaux, ou plutôt l’émigration des travailleurs du savoir vers des cieux plus propices, est largement due à un management déphasé qui, loin d’assouplir les organisations, développe une bureaucratie d’un nouveau genre, insupportable : dans cet univers kafkaïen, l’information est étourdissante, elle étouffe et elle asphyxie dès lors qu’elle n’est pas structurée, hiérarchisée et partagée. Surgissant à l’improviste, elle ne cesse de casser le rythme de travail ou l’attention. Faute de communication, les organisations s’enlisent et le doute s’installe favorisant un climat de défiance, une société d’audit et un accroissement sans précédent du harcèlement moral. Loin de libérer la conscience, la société du savoir l’aliène.

Alors que faire ?

Lâcher prise et cesser de penser le management en termes de recettes.
Oublier l’idéologie de la solution pour lui préférer la dynamique de la communication. Et prendre acte, dans les faits, des mutations en cours.
Abandonner le management issu de la vieille organisation pyramidale pour lui préférer celui de l’organisation en réseau.
Favoriser le contrat, s’appuyer sur la responsabilité de chacun, accepter le désordre et le risque partagé, préférer le projet à la discipline, l’enjeu à l’objectif quantifié, enfin l’information co-élaborée et échangée sur l’information diffusée et contrôlée.

En somme, le management doit effectuer une révolution s’il veut éviter une révolte…

La cognitique est une discipline d’ingénierie apportant des compétences, en vue d’une plus grande intégration entre:

  • systémes automatisés
  • facteurs humains
  • gestion du savoir

Ce domaine appartient aux sciences émergentes et convergentes autour de la cognition, de la complexité, et de l’étude des interfaces (à l’instar des bio-nano-technologies, de la robotique, et de la bio-génétique).
Techniquement son savoir est transdiciplinaire, il repose sur:

  • les sciences cognitives (Ia, psychologie, neurosciences, epistémologie, sociologie, anthropologie, linguistique)
  • l’informatiques (programmation, simulation, modèlisation, sbc, ntic, sgc)
  • les sciences de l’automatique (systèmes asservis, optimisation, traitement du signal)

La cognitique doit répondre aux besoins suivants:

  • la réalisation d’interfaces ergonomiques plus transparentes: des IHM cognitivements congruentes, pour une tache précise ou devant faire face à la variabilité interindividuelle…
  • la conception de technologies de la connaissance (recherches, expertise personalisée, visualisation de données complexes, réalité augmentée…)
  • la direction de groupe de spécialistes aux connaissances hétérogénes
  • la réalisation de synthèses informatives ou applicatives, aux frontières de nombreuses disciplines
  • la prise en compte des facteurs humains et de la gestion des connaissances afin d’optimiser les processus d’une entreprise
  • la modèlisation de la cognition en situation, pour résoudre des problèmatiques complexes d’ingénierie humaine ou industrielle

L’ingénierie cognitive

13L’ingénierie cognitive est une discipline émergeante à l’intersection de la psychologie cognitive, de l’ergonomie et de l’ingénierie. Elle est tout particulièrement née des travaux précurseurs de l’ingénieur danois Jens Rasmussen dans les années 80 (Rasmussen, 1986). L’ingénierie cognitive a comme objectif originel de concevoir des systèmes techniques adaptés à la fois aux opérateurs, à leurs modes de traitement de l’information et aux contraintes relatives aux objets sur lesquels les opérateurs doivent effectuer des transformations, ce qui est appelé domaine de travail. Deux grandes avancées ont été permises dans l’étude des instruments de travail grâce à l’ingénierie cognitive. Tout d’abord, une méthodologie d’étude d’un système de travail a été systématisée. Particulièrement, les travaux de Kim Vicente au Canada (Vicente, 1999) ont permis d’aboutir à une méthode appelée « Cognitive Work Analysis » (CWA). Cette méthode se distingue des méthodes classiques d’analyse du travail par le fait qu’elle souligne l’importance d’une description des contraintes provenant du domaine du travail pour comprendre le comportement des opérateurs ayant à effectuer des tâches. En ce sens, il s’agit d’une approche écologique des activités humaines. Les comportements humains sont considérés comme principalement forgés par les contraintes provenant du domaine sur lequel ils déploient une activité.

14Ensuite, sur la base des résultats d’une CWA, il est possible de concevoir des instruments et notamment des interfaces Homme-Machine dites « écologiques » (Ecological Interface Design – EID), c’est-à-dire affichant de manière claire les contraintes du domaine de travail auxquels les opérateurs doivent s’adapter. De nombreux travaux notamment expérimentaux montrent qu’une interface de ce type améliore la performance des opérateurs notamment en situation imprévue (Vicente, 2002). Ces derniers perçoivent distinctement les contraintes du domaine et donc s’y adaptent de manière plus efficiente que durant des interactions avec des instruments et interfaces classiques qui privilégient certaines informations parmi d’autres au gré des choix souvent intuitifs des concepteurs de système.

15Dans le cadre de notre étude de l’activité d’un barrage au sein d’un écosystème estuarien, nous avons débuté une CWA. Cette approche de gestion intégrée passe par la prise en compte des activités du barrage, instrument central dans la problématique écologique d’envasement et de conflits d’usage. Nous allons donc maintenant présenter les étapes de la CWA.

L’analyse cognitive du travail (Cognitive Work Analysis – CWA)

16Cette méthode se déroule en cinq étapes. Chaque étape correspond à un ensemble de contraintes venant définir un ensemble de degrés de libertés dont disposent les opérateurs pour effectuer leurs activités. Le premier ensemble de contraintes provient du domaine ; c’est-à-dire des objets et des propriétés par lesquels les opérateurs réalisent des transformations. Cette première étape permet de caractériser les fonctions que le système de travail (opérateurs, instruments et organisation) doit respecter pour aboutir à une activité adaptée à l’égard des objets du domaine et de leurs propriétés. L’analyse du domaine de travail se fonde sur deux techniques de modélisation du domaine : la Hiérarchie de Raffinement (HR) ou encore appelée Hiérarchie « Partie-Tout » et la Hiérarchie d’Abstraction (HA) également appelée Hiérarchie « Fins-Moyens ».

17La Hiérarchie de Raffinement décompose le système technique en sous-systèmes et composantes. La Hiérarchie d’Abstraction permet pour sa part de décrire le domaine selon différents points de vue fonctionnels. Habituellement, cinq points de vue ou « niveaux » sont utilisés pour décrire un domaine. Du point de vue le plus abstrait au plus concret, on discerne ainsi :

  • Les objectifs fonctionnels justifient la présence du domaine de travail. Qu’est-ce qui fait que le domaine existe en lui-même ?

  • Les fonctions abstraites représentent les lois et les priorités dirigeant le domaine. Ces lois et priorités confèrent une certaine régularité au comportement fonctionnel du domaine ;

  • Les processus (appelés également fonctions génériques ou généralisées) correspondent au domaine vu sous l’angle des mécanismes qui le définissent.

  • Les fonctions physiques représentent les variables impliquées dans le domaine, dans la mise en œuvre des processus ;

  • Les formes physiques constituent l’ensemble des ressources physiques du domaine ainsi que leurs caractéristiques en termes d’appartenance et de localisation spatiale.

18Des relations de types « fins-moyens » sont identifiables entre les différents niveaux d’une HA. Les niveaux les plus concrets servent de moyens pour atteindre les niveaux les plus abstraits. Une ressource physique sert à manipuler une variable (fonction physique) ; cette variable sert à activer un processus ; ce processus est impliqué dans des lois générales (fonctions abstraites) pour aboutir à un objectif général. Inversement, les niveaux les plus abstraits se spécifient par les niveaux les plus concrets. L’analyse d’un domaine se veut la plus exhaustive possible. Idéalement pour chaque sous-système ou composante identifiée dans la HR, il est possible de présenter les fonctions déployées sous la forme des niveaux de la HA. Pour aboutir concrètement à ce type d’analyse, il est nécessaire de collecter des informations sur le domaine grâce à des entretiens et réunions avec des experts et à travers l’analyse de documents décrivant le domaine (Burns et Hajdukiewicz, 2004).

19La deuxième étape de la CWA consiste à analyser les contraintes provenant de la réalisation des tâches par le système de travail. Effectuer une tâche consiste à percevoir des informations et à agir sur le domaine. L’analyse de la tâche décrit ce qui est nécessaire de recevoir comme information et les types d’actions à mener. Cette analyse permet de définir les contraintes en termes de capteurs et d’effecteurs à mettre en œuvre.

20La troisième étape de la CWA relève de l’analyse des stratégies à mettre en œuvre pour effectuer ces tâches. Autrement dit, l’analyse passe de la question «que faire ?» à la question « comment le faire ? ». Une stratégie implique la mise en œuvre de critères pour sélectionner les actions efficaces en fonction du contexte de la tâche.

21La quatrième étape de l’analyse vise à prendre en considération les contraintes socio-organisationnelles. Compte tenu des stratégies à mener, il est nécessaire d’organiser le travail entre des équipes d’opérateurs et un ensemble d’outils et de règles de fonctionnement au sein de l’organisation. Elle induit également des choix en termes d’allocation des tâches entre les opérateurs humains et les systèmes automatiques.

22Enfin, la dernière étape de l’analyse vise à étudier les compétences nécessaires de la part des opérateurs pour s’adapter aux contraintes préalablement étudiées. L’aboutissement de cette démarche permet de définir le champ des activités possibles pour un opérateur donné, une fois qu’est satisfait l’ensemble des contraintes provenant du domaine, de la tâche, des stratégies, de l’organisation sociale et des compétences requises.

Mise en œuvre de la CWA dans l’étude de l’écosystème impliquant le barrage d’Arzal.

23Notre CWA s’est actuellement focalisée sur la première étape de la méthode, c’est-à-dire l’analyse du domaine. Classiquement, les champs d’application de cette méthode d’ingénierie cognitive relèvent de situations de travail dans lesquelles le contrôle du système de travail sur le domaine est bien délimité, comme par exemple dans le contrôle d’une centrale nucléaire, d’un avion, etc. (Vicente, 2002). Cependant, si l’on veut employer cette méthodologie dans le cadre d’un domaine naturel, la situation devient plus complexe : comme nous le verrons par la suite, les limites du domaine sont floues, l’environnement naturel ne dispose que partiellement de finalité fonctionnelle et enfin, de multiples systèmes interagissent avec le domaine naturel (Burns et Hajdukiewicz, 2004).

24Notre analyse s’est effectuée sur la base de documents scientifiques relatifs à l’analyse systémique d’un estuaire, notamment le rapport (PNUE/PAM/PAP, 1999), ainsi qu’à travers des entretiens avec les gestionnaires et opérateurs du barrage. Nous nous sommes également basés sur nos connaissances du site et de son fonctionnementsédimentologique, hydrologique et morphobathymétrique (Goubert, 1997 ; Menier et al., 2001 ; Goubert et al., 2000, 2005 ; Goubert et Menier, 2005 ; Goubert, 2006).

25Une fois que l’analyse du domaine a atteint un niveau de description suffisamment stable, nous nous sommes penchés sur les informations et actions requises pour effectuer les tâches de régulation du cours d’eau au quotidien via le barrage. Cette analyse fondée notamment sur des entretiens et observations du travail des opérateurs a permis d’inférer quelques éléments constituant des contraintes dans la réalisation des tâches et la mise en œuvre de stratégies de régulation du cours d’eau.

Résultats

26La figure 2 présente de manière synthétique l’articulation entre le domaine étudié, les contraintes liées aux tâches de régulation du barrage et celles propres aux stratégies de régulation. L’analyse du domaine a nécessité de mettre en place un modèle composé de trois Hiérarchies d’Abstraction : une hiérarchie propre au système « barrage » décrivant les équipements et fonctionnalités du barrage, une hiérarchie décrivant le domaine naturel, ses composantes et ses lois et enfin, une hiérarchie d’abstraction regroupant les dispositifs et fonctions partagés par les usagers humains de l’écosystème étudié (hormis le barrage).

Figure 2. Analyse du système existant à travers une approche d’ingénierie cognitive.

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27Cette représentation tripartite du domaine est liée au fait qu’il s’agit d’un domaine composite. Burns, Bryant et Chalmers (2005) se sont confrontés les premiers à ce problème durant leur analyse du domaine de travail d’une frégate. La réalisation de tâches sur une frégate nécessite de tenir compte d’un domaine composé à la fois des propriétés propres à la frégate (ses objectifs, ses lois de fonctionnement, processus, variables et équipement), des propriétés de l’environnement naturel avec lequel elle interagit (air, terre, mer) et enfin les propriétés de systèmes avec lesquels elle entrerait en contact (navire ou avion ami ou ennemi).

28Concernant l’analyse de la tâche, la figure 2 montre que les données obtenues par les opérateurs proviennent de la structure fonctionnelle du barrage présente dans le domaine. Cela signifie que les opérateurs ayant à effectuer la tâche perçoivent l’écosystème à travers les possibilités offertes par les équipements constituant le barrage dans la limite de leur champ d’action. Cette évidence a des implications fortes lorsqu’il s’agit de comprendre le point de vue des gestionnaires et opérateurs du barrage sur le plan écologique. Enfin, les stratégies vont tenter de gérer les conflits de priorité entre les trois composantes du domaine pour une prise de décision et une planification des régulations à mener sur la rivière.

29La figure 3 représente le contenu synthétique de la HA tripartite décrivant les fonctions du domaine auquel se confronte le barrage. Nous n’avons présenté ici que les fonctions les plus représentatives de chaque niveau de la HA pour simplifier la démonstration.

Figure 3. Représentation tripartite du domaine.

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Quelques adresses:

http://cognitic.com/paradigmes

http://cognitic.com/m%C3%A9thodes

http://cognitic.com/marketing

http://cognitic.com/management

http://cognitic.com/cognition

http://cognitic.com/instruments

http://cognitic.com/test

http://k.cognitic.com/2007/1/2/la-cognitique

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Quelques articles récents se sont intéressés à l’aspect philosophique d’Internet. L’un d’entre eux paru dans le numéro spécial de Sciences humaines No 32 consacré à ” la société du sa­voir “, confronte les aspirations parfois utopistes des penseurs les plus en vue et les fonction­nements des communautés scientifiques sur le Web. Il conclut en laissant entendre que ces philosophes se sont trompés de cible. ” La théorie de l’intelligence collective repose sur un présupposé implicite. La connexion des intelligences par le biai des ordinateurs suffirait à pro­duire une conscience collective ” émergente “, un univers de pensée virtuel-celui de la noosphère-, où il n’y aurait plus de frontière entre les disciplines scientifiques, les sciences et la philosophie, les arts, la religion… Belle utopie, mais qui ne permet pas de comprendre les conditions sociales, institutionnelles, épistémologiques de production et de diffusion des savoirs “.

Le raisonnement qui consiste à comparer le mode de collaboration d’une communauté de scientifiques, les physiciens, avec les analyses des philosophes du cyberspace suffit-il à démontrer leur inanité s’il débusque une inadéquation? L’auteur l’affirme quand il dit qu’on ” dispose désormais de quelques bonnes études sur l’histoire d’Internet, son fonctionnement, l’organisation des internautes, pour valider ou non la thèse de l’intelligence collective “.

Je me propose ici d’examiner deux concepts liés: l’intelligence collective et la virtualisation. Pierre Lévy est la référence la plus sûre en ces matières, je restreindrai volontairement mon champ d’investigation principal à cet auteur, Le texte qui suit est un résumé légèrement remanié (le moins possible, pour respecter la pensée et le style propre de l’auteur) de deux livres: “L’intelligence collective” et “Qu’est-ce que le virtuel?”.
L’intelligence collective.
L’intelligence collective occupe le cyberespace, qui se définit comme un réseau de connexions où tout élément d’information se trouve en contact virtuel avec n’importe quel autre, et avec tout le monde. Le postulat de Pierre Lévy est que ” l’évolution en cours converge vers la constitution d’un nouveau milieu de communication, de pensée et de travail pour les sociétés humaines “. Internet est aujourd’hui le symbole de ce nouvel espace. En pleine formation, il est malléable, on peut ” y réfléchir collectivement et tenter d’infléchir le cours des choses [...]. Les nouveaux moyens de création et de communication pourraient aussi renouveler profondément les formes du lien social dans le sens d’une plus grande fraternité, et aider à résoudre les problèmes dans lesquels se débat aujourd’hui l’humanité “. La forme et le contenu du cyberespace sont encore flous, aucune technologie n’est suffisemment dominante pour s’imposer sans contestation.. Les acteurs politiques et économiques ont encore la possibilité d’ouvrir un grand débat sur la nature et la finalité de cet espace.

Mais il ne s’agit pas seulement de réfléchir en terme d’impact (quel sera l’impact des autoroutes électroniques sur la vie politique, économique et culturelle?), mais aussi de projet (à quelle fin voulons-nous développer les réseaux numériques de communication interactive?). ” Les décisions techniques, l’adoption de normes [...] contribueront à modeler les équipements collectifs de la sensibilité, de l’intelligence et de la coordination qui formeront demain l’infrastructure de la civilisation mondialisée “. Voilà situé le contexte de la réflexion de Pierre Lévy, qui veut situer la problématique du cyberespace dans une perspective anthropologique. Bien plus qu’une simple adaptation ou un passage d’une culture à l’autre, la situation actuelle s’inscrirait dans une transformation plus radicale, un passage d’une ” humanité à l’autre, une autre humanité qui non seulement reste obscure, indéterminée, mais que nous nous refusons même à interroger, que nous n’acceptons pas encore de viser “.

Importance des TIC
Il faut inventer de nouveaux procédés de pensée et de négociation qui puissent faire émerger de véritables intelligences collectives. ” Les technologies intellectuelles n’occupent pas un secteur comme un autre de la mutation anthropologique contemporaine, elles en sont potentiellement la zone critique, le lieu politique. Est-il besoin de le souligner? On ne réinventera pas les instruments de la communication et de la pensée collective sans réinventer la démocratie partout distribuée, active, moléculaire. [...] l’humanité pourrait ainsi ressaisir son devenir. Non pas en remettant son destin entre les mains de quelque mécanisme prétendument intelligent, mais en produisant systématiquement les outils qui lui permettront de se constituer en collectifs intelligents, capables de s’orienter parmi les mers orageuses de la mutation “.

L’intelligence collective soit s’inventer, elle n’est pas donnée, n’est pas dans la nature. Il faut inventer les techniques, les systèmes de signes, les formes d’organisation sociale et de régulation qui permettent de penser ensemble, de concentrer les forces intellectuelles et spirituelles, ” de multiplier nos imaginations et nos expériences, de négocier en temps réel et à toutes les échelles les solutions pratiques aux problèmes complexes que nous devons affronter .

L’intelligence collective vise moins à la maîtrise de soi par les communautés humaines qu’un lâcher-prise essentiel qui porte sur l’idée même d’identité, sur les mécanismes de domination et de déclenchement des conflits, sur le déblocage d’une communication confisquée, sur la relance mutuelle de pensées isolées. “

Il s’agit de découvrir ou d’inventer un au-delà de l’écriture, un au-delà du langage tel que le traitement de l’information soit partout distribué et partout coordonné, qu’il s’intègre naturellement à toutes les activités humaines, revienne entre les mains de chacun.

Cette nouvelle dimension de la communication devrait nous permettre de mutualiser nos connaissances et de nous les signaler réciproquement, ce qui est la condition élémentaire de l’intelligence collective. Au-delà, elle ouvrirait deux possibles majeurs, qui transformeraient radicalement les données fondamentales de la vie en société. Premièrement, nous disposerions de moyens simples et pratiques pour savoir ce que nous faisons ensemble. Deuxièmement, nous manierions encore plus facilement que nous n’écrivons aujourd’hui les instruments qui permettent l’énonciation collective.

Cette vision d’avenir s’organise autour de deux axes complémentaires: celui du renouvellement du lien social par le rapport à la connaissance et celui de l’intelligence collective proprement dite.


Renouvellement du lien social et intelligence collective.

L’Espace du savoir ” incite à réinventer le lien social autour de l’apprentissage réciproque, de la synergie des compétences, de l’imagination et de l’intelligence collectives. On l’aura compris, l’intelligence collective n’est pas un objet purement cognitif. L’intelligence doit s’entendre ici comme dans l’expression ” travailler en bonne intelligence ” ou dans le sens qu’elle a dans ” intelligence avec l’ennemi “. Il s’agit d’une approche très générale de la vie en société et de son avenir possible. L’intelligence collective est un projet global dont les dimensions éthiques et esthétiques sont aussi importantes que les aspects technologiques et organisationnels “.

Les connaissances vivantes, les savoir-faire et compétences des êtres humains sont en passe d’être reconnus comme la source de toutes les autres richesses. Dès lors, quelle finalité assigner aux nouveaux outils de communication? Leur usage socialement le plus utile serait sans doute de fournir aux groupes humains des instruments pour mettre en commun leurs forces mentales afin de constituer des intellects ou des imaginants collectifs. L’informatique communicante se présenterait alors comme l’infrastructure technique du cerveau collectif ou de l’hypercortex de communautés vivantes. Le rôle de l’informatique et des techniques de communication ne serait pas de remplacer l’homme ni de s’approcher d’une hypothétique intelligence artificielle, mais de favoriser la construction de collectifs intelligents où les potentialités sociales et cognitives de chacun pourront se développer et s’amplifier mutuellement.[...] Peut-être alors sera-t-il possible de dépasser la société du spectacle pour aborder une ère post-médias, ère dans laquelle les techniques de communication serviront à filtrer les flux de connaissances, à naviguer dans le savoir et à penser ensemble plutôt qu’à charrier des masses d’informations.

Dans nos interactions avec les choses nous développons des compétences. Par notre rapport aux signes et à l’information, nous acquérons des connaissances. En relation avec les autres, moyennant initiation et transmission, nous faisons vivre le savoir. Compétence, connaissance et savoir, (qui peuvent concerner les mêmes objets) sont trois modes complémentaires de la transaction cognitive et passent sans cesse l’un dans l’autre.


Qu’est-ce que l’intelligence collective ?

“C’est une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences. Le fondement et le but de l’intelligence collective sont la reconnaissance et l’enrichissement mutuels des personnes”.

La totalité du savoir n’appartient à personne, et chaque être humain sait quelque chose. Le savoir n’est autre que ce que les humains savent, la somme des savoirs individuels. Il n’y a pas de source transcendante de savoirs. L’intelligence est-elle alors la simple maîtrise d’un plus grand savoir? Non, la “lumière de l’esprit” brille “même là où on essaye de faire croire qu’il n’y a pas d’intelligence [...], s’il vous prend la faiblesse de penser que quelqu’un est ignorant, cherchez dans quel contexte ce qu’il sait devient de l’or”.

Il est difficile de critiquer cette profession de foi de Pierre Lévy, mais un objection s’impose: dans un réseau, on met à disposition ses connaissances, pas soi-même. On ne peut offrir ce qu’on ignore posséder, et il n’y a pas moyen pour quiconque d’obtenir ce qu’on ne met pas à disposition. Il faudrait une interconnexion des êtres, des psychismes, un ” réseau neuronal “, finalement une transparence et une égalité absolues qui s’apparentent aux utopies classiques, de la République de Platon à l’Utopia de Thomas Moore et aux Phalanstères de Prud’hom. Mais ces systèmes ont peu ou prou éliminé les qualités individuelles, à l’inverse de Pierre Lévy, qui les met au premier plan, et pour qui l’égalité vient de la reconnaissance de la différence. On examinera plus loin ce que Pierre Lévy appelle esprit.


Valoriser les savoirs

L’intelligence, si elle est partout distribuée, n’est aujourd’hui pas valorisée. Elle n’est pas utilisée partout où elle est, il y a un grand gâchis de cette ressource, ” la plus précieuse “. Au contraire, ” on assiste aujourd’hui à une véritable organisation de l’ignorance sur l’intelligence des personnes, à un effroyable gâchis d’expériences, de savoir-faire et de richesses humaines “.

La coordination en temps réel des intelligences nécessite des technologies numériques sophistiquées, et la mise à disposition des membres d’une communauté d’un même espace virtuel, espace de significations dans lequel chacun peut interagir avec d’autres membres d’une collectivité délocalisée (il n’est plus besoin de parler de ” collectif intelligent ” puisqu’on l’a vu, tout être humain est intelligent au sens de Pierre Lévy. Une collection d’intelligences est alors intelligente, par définition. Reste à définir si l’intelligence du système équivaut à la somme des intelligences qu’il contient, ou est plus élevée, ou moins) .

Pour aboutir à une mobilisation effective des compétences, encore faut-il les identifier. Pour cela il faut les reconnaître pleinement, dans toute leur diversité. Cette reconnaissance a une dimension éthico-politique, puisqu’à l’âge de la connaissance, ne pas reconnaître l’autre dans son intelligence, c’est lui refuser sa véritable identité sociale, c’est nourrir son ressentiment et son hostilité, c’est alimenter l’humiliation, la frustration d’où naît la violence. Valoriser autrui dans ses savoirs, c’est lui permettre de s’identifier sur un mode nouveau et positif et de se mobiliser dans des projets collectifs. C’est une manière de motiver chacun.

Ce que l’intelligence collective n’est pas
Il n’est pas inutile de préciser ce que l’intelligence collective n’est pas. “Il ne faut surtout pas la confondre avec des projets totalitaires de subordination des individus à des communautés transcendantes et fétichisées. Dans une fourmilière, les individus sont ‘bêtes’, ils n’ont aucune vision d’ensemble et ne savent pas comment ce qu’ils font se compose avec les actes des autres individus. Mais bien que les fourmis isolées soient ‘stupides’, leur interaction produit un comportement émergent globalement intelligent. Ajoutons que la fourmilière possède une structure absolument fixe, que les fourmis sont rigidement divisées en castes, et qu’elles sont interchangeables au sein de ces castes. La fourmilière donne l’exemple du contraire de l’intelligence collective au sens ou nous l’entendons.[...] “.

Intelligence collective et culture
L’intelligence collective ne commence qu’avec la culture et s’accroît avec elle, mais pas la culture au sens où on l’entend habituellement. Dans un collectif intelligent la communauté se donne pour objectif la négociation permanente de l’ordre des choses, de son langage, du rôle de chacun, le découpage et la définition de ses objets, la réinterprétation de sa mémoire.

” Ce projet convoque un nouvel humanisme qui inclue et élargisse le ” connais-toi toi-même ” vers un ” apprenons à nous connaître pour penser ensemble ” et qui généralise le ” je pense donc je suis ” à un ” nous formons une intelligence collective, donc nous existons comme une communauté éminente “. On passe du cogito cartésien au cogitamus. Loin de fusionner les intelligences individuelles dans une sorte d’indistinct magma, l’intelligence collective est un processus de croissance, de différenciation et de relance mutuelle des singularités “.

On peut donc penser que l’intelligence collective est avant tout un projet socio-politique fondé sur le partage, la reconnaissance et la responsabilité de chacun; au fonds, on peut y voir le rêve d’un penseur qui extrapole à la société entière l’idéal et la pratique des pionniers de l’internet. Mais l’intelligence collective n’est pas que cela, elle n’est pas que la somme des intelligences qui consentent à en faire partie. ” L’intellectuel collectif est une sorte de société anonyme à laquelle chaque actionnaire apporte en capital ses connaissances, ses navigations, sa capacité d’apprendre et d’enseigner. Le collectif intelligent ne soumet ni ne limite les intelligences individuelles, mais au contraire les exalte, les fait fructifier et leur ouvre de nouvelles puissances. Ce sujet transpersonnel ne se contente pas de sommer les intelligences individuelles. Il fait croître une forme d’intelligence qualitativement différente, qui vient s’ajouter aux intelligences personnelles, une sorte de cerveau collectif ou d’hypercortex. Or cette intelligence différente de celle des individus, tout autre, qui pourtant nous éclaire et nous exalte, n’a-t-elle pas d’abord été pensée comme intelligence divine? Construire une intelligence collective, n’est-ce-pas, pour les communautés humaines, une manière laïque, philanthropique et raisonnable d’atteindre à la divinité?… “. Il sort évidemment du cadre de ce modeste travail d’examiner ce que l’analyse de Pierre Lévy doit à Maimonide, au chapitre ” L’intellect, l’intelligible, l’intelligent ” in Le Guide des égarés. Nous sommes là au coeur de sa pensée, et il serait un peu cavalier de la taxer simplement de mystique, comme le fait l’auteur de l’article cité plus haut.. Avant lui C.G:Jung a eu à subir le même reproche méprisant pour un concept approchant: l’inconscient collectif.

Les individus dorment, l’intellect collectif ne s’éteint jamais, ” quand un esprit glisse dans le sommeil, cent autres veillent et prennent le relais. Si bien que le monde virtuel est sans cesse éclairé, animé par les flammes d’intelligences vivantes. En unissant des milliers de lueurs intermittentes, on obtient un luminaire collectif qui, lui, brille toujours.” Si je dors, ” l’expression que j’ai voulu donner à ma mémoire, à mon savoir, à mes navigations, à mon désir d’apprendre, à mes hiérarchies d’intérêts, aux rapports que j’entretiens avec les autres membres de la communauté pensante ” continue d’agir dans le monde virtuel. Ce messager numérique contribue à informer, orienter, évaluer en permanence le monde virtuel, qui est lui-même l’expression de tous les messagers.

” L’intelligence humaine? Son espace est la dispersion. Son temps, l’éclipse. Son savoir, le fragment. L’intellect collectif réalise son remembrement. Il construit une pensée transpersonnelle mais continue. Une cogitation anonyme, mais perpétuellement vivante, partout irriguée, métaphorique. Par l’intermédiaire des mondes virtuels, nous pouvons non seulement échanger des informations mais vraiment penser ensemble, mettre en commun nos mémoires et nos projets pour produire un cerveau coopératif. [...] L’intellect collectif pense partout, tout le temps, et relance perpétuellement la pensée de ses membres. Pour la communauté pensante que nous appelons de nos voeux, comme pour le Dieu d’Avicenne ou de Maïmonide, l’intellect et l’intelligible ne font qu’un. Cette union de l’intellect et de l’intelligible d’un être collectif, nous l’avons appelée son monde virtuel. Il est à la fois société de signes animés, organe de perception commun, mémoire coopérative, espace de communication et de navigation.

Intellection de l’intellectuel collectif
Quant à l’intellection de l’intellectuel collectif, elle réside encore et toujours dans les expériences, les apprentissages et les gestes mentaux de ses membres individuels; le monde virtuel n’est qu’un support à des processus cognitifs, sociaux et affectifs ayant cours entre des individus bien réels. Les mondes virtuels devraient permettre aux gens qui le souhaitent de se repérer mutuellement et d’étendre leurs relations amicales, professionnelles, politiques ou autres. Le monde virtuel est certes le médium de l’intelligence collective, il n’en est ni le lieu exclusif, ni la source, ni le but.”.

Le macro psychisme peut se décomposer selon quatre dimensions complémentaires:

  • une connectivité (topologie) ou un ” espace ” en transformation constante: association, liens et chemins;
  • une sémiotique, c’est-à-dire un système ouvert de représentations, d’images, de signes de toutes formes et de toutes matières qui circulent dans l’espace des connexions;
  • une axiologie ou des ” valeurs ” qui déterminent des tropismes positifs ou négatifs, des qualités affectives assiciées aux représentations ou aux zones de l’espace psychique;
  • une énergétique, enfin, qui spécifie la force des affects attachés aux images.

Le psychisme social peut alors être conçu comme un hypertexte fractal, un hypercortex qui se reproduit de manière semblable à différentes échelles de grandeur, en passant par des psychismes transindividuels de petits groupes, des âmes individuelles, des esprits infrapersonnels (zones du cerveau, ” complexes ” inconscients). Chaque noeud ou zone de l’hypercortex contient à son tour un psychisme vivant, une sorte d’hypertexte dynamique traversé de tensions et d’énergies, coloré de qualités affectives, animé de tropismes, agité de conflits.

Au sein de ce mégapsychisme fractal, les opérations consistent à :

  • agir sur la connectivité: monter des réseaux, ouvrir des portes, diffuser ou, au contraire, retenir l’information, maintenir des barrières, filtrer l’information, ou bien encore garantir la sécurité de l’ensemble (communications, transports, commerces, formations, sevices sociaux, polices, armées, gouvernements, etc…)
  • créer ou modifier des représentations, des images, faire évoluer d’une manière ou d’une autre les langues en usage et les signes en circulation (arts, sciences, industrie, médias, etc.);
  • créer, transformer ou maintenir les tropismes, les valeurs, les affects sociaux: le bien, le mal, l’utile et le nuisible, l’agréable et le pénible, le beau et le laid, etc. (éducation, religion, philosophie, morale, arts…);
  • modifier, déplacer, augmenter, diminuer la force des affects liés à telle ou telle représentation en circulation (médias, publicité, commerce, rhétorique…).

Les êtres humains ne pensent jamais seuls mais toujours dans le courant d’un dialogue ou d’un multilogue, réel ou imaginé. Nous n’exerçons nos facultés mentales supérieures qu’en fonction d’une implication dans des communautés vivantes avec leurs héritages, leurs conflits et leurs projets. En arrière-fonds ou sur l’avant-scène ces communautés sont toujours déjà présentes dans la moindre de nos pensées, qu’elles fournissent des interlocuteurs, des instruments intellectuels ou des objets de réflexion. Connaissances, valeurs et outils transmis par la culture constituent le contexte nourricier, le bain intellectuel et moral à partir duquel les pensées individuelles se développent, tissent leurs petites variations et produisent parfois des innovations majeures. Il nous est impossible d’exercer notre intelligence indépendamment des langues, langages et systèmes de signes (notations scientifiques, codes visuels, modes musicaux, symbolismes), qui nous sont légués par la culture et que des milliers ou millions d’autres personnes utilisent avec nous. Les outils et les artefacts qui nous entourent incorporent la mémoire longue de l’humanité. Chaque fois que nous les utilisons nous faisons appel à l’intelligence collective. Les outils ne sont pas seulement des mémoires, ce sont aussi des machines à percevoir. L’univers de choses et d’outils qui nous environne et que nous partageons pense en nous de cent manières différentes. Par là, de nouveau, nous participons de l’intelligence collective qui les a produits. Enfin, les institutions sociales, lois, règles et coutumes qui régissent nos relations influent de manière déterminante sur le cours de nos pensées.

Avec les institutions et les ” règles du jeu “, nous passons des dimensions collectives de l’intelligence individuelle à l’intelligence du collectif en tant que tel. Les représentations et les idées naissent et meurent dans les groupes humains. Il ne s’agit pas seulement des idées, représentations, messages, modes d’organisation des connaissances, types d’argumentation ou de ” logiques ” en usage, styles et supports des messages. Un collectif humain est le théâtre d’une économie ou d’une écologie cognitive au sein desquelles évoluent des espèces de représentations.

Formes sociales, institutions et techniques modèlent l’environnement cognitif de telle sorte que certains types d’idées ou de messages ont plus de chance de se reproduire que d’autres. Parmi tous les facteurs contraignant l’intelligence collective, les technologies intellectuelles que sont les systèmes de communication, d’écriture, d’enregistrement et de traitement de l’information jouent un rôle majeur. Les infrastructures de communication et les technologies intellectuelles ont toujours noué d’étroites relations avec les formes d’organisation économiques et politiques.

Il importe cependant de souligner que l’apparition ou l’extension de technologies intellectuelles ne déterminent pas automatiquement tel ou tel mode de connaissance ou d’organisation sociale. Distinguons donc soigneusement les actions de causer ou de déterminer, d’une part, et celles de conditionner ou de rendre possible, d’autre part. Les techniques ne déterminent pas, elles conditionnent. Elles ouvrent un large éventail de possibilités dont un petit nombre seulement est sélectionné ou saisi par les acteurs sociaux.

Machine darwinienne
La notion d’intelligence collective n’est pas une simple métaphore, une analogie plus ou moins éclairante mais bel et bien un concept cohérent. Il faut une définition d’un ” esprit ” qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif, c’est-à-dire avec une intelligence (ensemble des aptitudes cognitives, à savoir les capacités de percevoir, de se souvenir, d’apprendre, d’imaginer et de raisonner), dont le sujet soit à la fois multiple, hétérogénèse, distribué, coopératif/compétitif et constamment engagé dans un processus auto-organisateur ou autopoiétique. L’ensemble de ces conditions élimine automatiquement les modèles calculatoires ou informatiques de type ” machine de Turing “, qui n’ont pas la propriété d’autocréation. En revanche, les modèles inspirés de la biologie semblent de meilleurs candidats, et notamment l’approche ” darwinienne “. Par définition, les principes ” darwiniens ” s’apliquent à des populations. Ils font jouer un générateur de variabilité ou de nouveauté: mutations génétiques, usage d’une nouvelle connexion neuronale, inventions, création d’entreprise ou de produits, etc. Couplée à son environnement, la machine darwinienne sélectionne parmi les nouveautés injectées par le générateur. Son choix est notamment contraint par la viabilité et la capacité de reproduction des individus ou des sous-populations pourvus du nouveau caractère. Les systèmes darwiniens font preuve d’une capacité d’auto­création continue, d’une capacité d’apprentissage non dirigé. Elles peuvent être simulées par ordi­nateur. Les algorithmes génétiques et divers systèmes de “vie artificielle” laissent imaginer que le logiciel, symbiotiquement lié au milieu technologique et humain du cyberspace, pourrait bientôt représenter le dernier en date des systèmes darwiniens capables d’apprentissage et d’autocréation.

La machine darwinienne est d’autant plus intelligente qu’elle fonctionne “fractalement”, à plu­sieurs échelles. Par exemple, le marché peut être considéré comme une machine darwi­nienne, mais il est d’autant plus “intelligent” que les entreprises et les consommateurs qui l’animent sont à leur tour des machines darwiniennes (organisations apprenantes, associa­tions de consommateurs). Un cerveau est à la fois le résultat d’un processus darwinien à l’échelle de l’évolution biologique et à l’échelle de l’apprentissage individuel. De plus, il intègre plusieurs types de “populations apprenantes” d’échelles différentes: groupes de neurones, carte étendue de zones sensorielles, systèmes de régulation globaux, etc.

Ainsi donc, le fonctionnement psychique est parallèle et distribué plutôt que séquentiel et li­néaire. Un affect, ou une émotion, peut se définir comme un processus ou un événement psychique qui met en jeu au moins une des quatre dimensions décrites plus haut: topologie, sémiotique, axiologie et énergétique. Mais ces quatre dimensions étant mutuellement immanentes, un affect est, plus généralement, une modification de l’esprit, un différentiel de vie psychique. Symétriquement, la vie psychique apparaît comme un flux d’affects.

” C’est donc peu dire que le psychisme est ouvert sur l’extérieur, il n’est que l’extérieur, mais un extérieur infiltré, mis en tension, compliqué, transsubstancié, animé par l’affectivité. Le sujet est un monde baigné de sens et d’émotion “.

Cette image de l’intelligence vivante ou du psychisme est celle du virtuel. Comment ce virtuel s’actualise-t-il? Par des affects, qui désignent les actes psychiques, quelle que soit leur nature. Ainsi il n’existe pas de limites a priori à l’éclosion de nouveaux types d’affects. La classification ordinaire des émotions (peur, amour, etc..) ne présente donc qu’une liste restreinte et fort simplifiée des types d’affects.
Sociétés pensantes
On comprend mieux pourquoi l’intelligence est traversée d’une dimension collective: parce que ce ne sont pas seulement les langages, les artefacts et les institutioins sociales qui pensent en nous, mais l’ensemble du monde humain. Agir sur son milieu, si peu que ce soit, même sur un mode que l’on pourrait prétendre purement technique matériel ou physique, revient à ériger le monde commun qui pense différemment en chacun de nous, à secréter indirectement de la qualité subjective, à travailler dans l’affect. Que dire alors de la production de messages ou de relations? Voilà le noeud de la morale: vivant, agissant, pensant, nous tissons l’étoffe même de la vie des autres.

Le psychisme est d’emblée et par définition collectif. Mais comme les monades de Leibnitz ou les occasions actuelles de Whitehead, les personnes incarnent chacune une sélection, une version, une vision particulières du monde commun ou du psychisme global.

” Certaines civilisations, certains régimes politiques ont tenté de rapprocher l’intelligence collective humaine de celle des fourmilières, ont traité les personnes comme des membres d’une catégorie, ont fait croire que cette réduction de l’humain à l’insecte était possible ou souhaitable. Notre position philosophique, morale et politique est parfaitement tranchée: le progrès humain vers la constitution de nouvelles formes d’intelligence collective s’oppose radicalement au pôle de la fourmilière. Ce progrès doit au contraire approfondir l’ouverture de la conscience individuelle au fonctionnement de l’intelligence sociale et améliorer l’intégration et la valorisation des singularités créatrices que forment les individus et les petits groupes humains aux processus cognitifs et affectifs de l’intelligence collective.

Dans le cyberespace, chacun est potentiellement émetteur et récepteur dans un espace qualitativement différentié, non figé, aménagé par les particpants, explorable. Ici, on ne rencontre pas les gens principalement par leur nom, leur position géographique ou sociale, mais selon des centres d’intérêts, sur un paysage commun du sens ou du savoir. Selon des modalités encore primitives, mais qui s’affinent d’année en année, le cyberespace offre des instruments de construction coopérative d’un contexte commun dans des groupes nombreux et géographiquement dispersés. Cette objectivation dynamique d’un contexte collectif est un opérateur d’intelligence collective, une sorte de lien vivant tenant lieu de mémoire, ou de conscience commune. L’objet commun suscite dialectiquement un sujet collectf.

L’intelligence collective soit s’inventer, elle n’est pas donnée. C’est à cette production nouvelle que nous invite Pierre Lévy. Non pas seulement à la constrution d’un contexte commun résumé à une sorte de bibliothèque universelle, qui contiendrait tous les savoirs. Trop de contraintes en empêche l’apparition, contraintes juridiques et économiques (droits d’auteurs, droits commerciaux). Mais est-ce vraiment de cela dont parle Pierre Lévy? Peut-on vraiment lui opposer que ” même si elle était réalisée, la bibliothèque universelle ne résoudrait pas les questions majeures de la documentation électronique: comment s’y retrouver dans une information proliférante? La somme des informations séparées ne suffit pas à faire une intelligence globale. “. Il ne ressort pas de la lecture des textes que Pierre Lévy a consacré à l’intelligence globale qu’elle se résume, pour lui, à cette simple addition, a une simple connexion des données.

Facteurs à considérer pour l’employeur, l’employé et le syndicat

Le document qui suit contient des renseignements pratiques sur tous les aspects à prendre en considération lors de l’élaboration et de l’implantation de pratiques, politiques ou programmes de conciliation travail-vie. L’implantation d’un tel programme peut sembler une solution simple et pratique à la difficulté qu’ont les employés de concilier travail et obligations familiales, mais il ne faut surtout pas oublier de tenir compte de certains facteurs qui ne sont pas nécessairement évidents mais qui demeurent essentiels au succès du programme.


La charge de travail et l’organisation du travail

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Vous devrez peut-être réorganiser le travail, le redistribuer ou le modifier pour garantir le succès du programme de conciliation travail-vie.
  • Vous devrez peut-être aussi revoir vos attentes en fonction des nouveaux aménagements, de sorte que les employés ne se sentent pas tenus d’assumer la même charge de travail en moins de temps (dans le cas d’un partage des tâches, d’une réduction du temps de travail, ou d’un temps partiel). Cela peut signifier un changement de culture, à tous les échelons de l’entreprise.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • La réorganisation du travail n’affectera pas nécessairement la charge de travail (un horaire flexible ou le télétravail, par exemple, peut vouloir dire tout simplement un changement du lieu de travail, ou des modifications des horaires de travail).
  • Le travail à domicile comporte des distractions, surtout s’il y a de jeunes enfants à la maison.
  • Soyez conscient que si vous bénéficiez d’un arrangement de travail flexible, vous sentirez peut-être des pressions de la part de votre employeur pour accomplir la même charge de travail même si vous travaillez à temps partiel ou avez réduit votre semaine de travail.

Les responsabilités administratives et de gestion

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Certains programmes de conciliation travail-vie peuvent être élaborés et mis en œuvre à peu ou pas de frais pour l’employeur, tandis que d’autres peuvent signifier une augmentation des responsabilités administratives ou de gestion et entraîner ainsi des coûts additionnels.
  • Prévoyez comment documenter ou contrôler le temps de travail.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Il se peut que certains programmes entraînent des coûts pour l’employé (frais nominaux d’adhésion à un centre de conditionnement physique ou frais de garderie), ainsi que des responsabilités administratives supplémentaires telles que la gestion du temps ou des demandes formelles d’accès à ces programmes, de même que d’autres tâches administratives pour aider l’employeur à gérer ou à financer ce programme.

Le besoin et la demande des employés pour certains programmes

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Lorsque vous élaborez un programme de conciliation travail-vie, ne perdez pas de vue que ces politiques ne conviendront pas nécessairement à tous et que vous devrez éventuellement y apporter des modifications, selon les besoins. Prenez en considération les caractéristiques socio-démographiques de votre personnel et procédez à des évaluations des besoins pour connaître les programmes les plus en demande.
  • Renseignez-vous sur les besoins réels avant d’adopter un programme ou une politique; déterminez le niveau minimal d’utilisation pour que votre entreprise reconnaisse la pertinence du programme.
  • Les entreprises qui adoptent une approche stratégique travail-vie doivent relever de nombreux défis :
    • « Poursuivre parallèlement deux objectifs, c’est-à-dire se centrer sur la capacité des employés à concilier leurs obligations familiales et professionnelles, tout en ne perdant pas de vue les objectifs de l’entreprise, est une tâche particulièrement ardue, puisque la tendance est d’accorder la priorité à une problématique et de négliger la seconde. »
    • Veillez à ce que l’implantation de pratiques de conciliation travail-vie ne vienne pas secondariser d’autres problématiques importantes, telles que l’équité en matière d’emploi et la promotion des femmes à des postes de direction.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Les syndicats doivent être sensibles aux besoins de leurs membres et mettre à l’ordre du jour de leurs négociations les programmes réclamés par les membres. Après le salaire et la sécurité d’emploi, lesquels demeurent les enjeux les plus cruciaux, l’implantation de programmes de conciliation travail-vie devient l’une des préoccupations les plus importantes pour les employés.
  • Le monde du travail s’est radicalement transformé au cours des dernières années. Au nombre de ces changements, mentionnons l’entrée de plus en plus massive des femmes sur le marché du travail, la croissance du travail à temps partiel et une réduction graduelle d’occupations dites « col bleu » au profit d’emplois de cols blancs. Ne perdez donc pas de vue que les caractéristiques socio-démographiques des membres ont changé au cours des dix dernières années et que de nouvelles problématiques ont émergé en raison d’une préoccupation de plus en plus grande en matière de conciliation travail-vie.
  • Ne négligez pas l’impact de l’augmentation d’emplois atypiques et des politiques de conciliation travail-vie sur le recrutement et la composition démographique des membres de votre syndicat.

La sélection et la convenance des employés

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Ce ne sont pas tous les types de postes qui se prêtent à un horaire de travail flexible ou à des horaires aménagés. Les postes qui exigent une prestation de services à heures fixes demandent également un horaire fixe.
  • Vous devrez choisir soigneusement les employés qui pourront se prévaloir de certains programmes de conciliation travail-vie, compte tenu de leurs compétences, de leurs forces et de leurs habitudes de travail (concentration, gestion du temps, organisation, productivité).
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Ce ne sont pas tous les travailleurs qui pourront profiter de certains arrangements tels qu’un horaire de travail flexible ou d’un horaire aménagé en raison de contraintes de temps ou de la nécessité de cordonner leurs activités avec d’autres membres de la famille.
  • Dans certains cas, c’est le type de travail qui ne se prête pas à un arrangement de conciliation travail-vie.
  • Tous les employés ne seront pas en mesure de profiter des programmes de conciliation travail-vie car on doit pouvoir répondre à certaines exigences.
  • « De plus en plus de gens constatent que leurs seules possibilités d’emploi sont des postes contractuels de courte durée, souvent rémunérés au salaire minimum. Cela est particulièrement vrai dans les régions rurales ou dans les secteurs où sévit un taux élevé de chômage et où les employeurs ont l’embarras du choix et peuvent donc se permettre de dicter leurs conditions. Négocier de meilleures politiques de conciliation travail-vie dans ce contexte relève du défi.»Source : Work-Life Research Centre Site externe

Les pratiques de gestion et le soutien de la direction

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Pour aménager des horaires de travail flexibles, il se peut que vous deviez apporter des changements dans vos pratiques de gestion et votre culture d’entreprise. Comme il devient plus difficile de réunir les employés dans un endroit précis, à un moment précis, vous devrez, par exemple, planifier des téléconférences plutôt que des rencontres sur place avec les employés.
  • Plusieurs programmes de conciliation travail-vie tels que les horaires de travail flexibles et le télétravail entraînent des pratiques de gestion fondées sur l’observation des résultats, plutôt que des personnes. Vous devrez peut-être axer vos évaluations de rendement sur la qualité du travail, plutôt que sur des critères tels que les heures travaillées ou la présence au bureau.
  • L’appui et la confiance de la direction est essentielle. Encouragez vos gestionnaires à rencontrer leur équipe et à discuter des divers aspects des nouvelles politiques.
  • Comme dans toute situation nouvelle, vous devrez sans doute définir une stratégie pour surmonter la résistance au changement. Dans certains cas, cela peut vouloir dire l’instauration d’une toute nouvelle culture d’entreprise. Il se peut aussi que vous deviez recourir aux services d’un conseiller extérieur pour organiser des conférences sur l’importance de la conciliation travail-vie.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Les employés doivent savoir que même s’ils ont des horaires flexibles ou travaillent à l’extérieur du bureau, la direction peut exiger qu’ils soient disponibles pour des rencontres pendant les heures normales de travail et pouvoir les joindre facilement.
  • N’oubliez pas que si ce type d’arrangement est nouveau pour vous, il l’est probablement tout autant pour votre supérieur immédiat. Il se peut donc que cela prenne un certain temps avant que ce dernier s’habitue à cette nouvelle façon de travailler et apprenne à vous faire confiance. Veillez à établir de bonnes communications et à fournir la même, voire une meilleure qualité de travail que par le passé.
  • Tous les gestionnaires ne seront pas également favorables à un programme de conciliation travail-vie. Même si votre entreprise a implanté de telles politiques chez vous, il se peut que votre supérieur ne soit pas d’accord. Dans ce cas, faites les démarches appropriées si vous pensez devoir déposer une plainte ou un grief.

Les responsabilités et l’organisation du travail

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Définissez vos responsabilités et limites, en tant qu’employeur, dans le cadre de vos pratiques de conciliation travail vie, particulièrement en ce qui a trait au télétravail : l’aménagement ergonomique d’un espace de travail à la maison, les contraintes en matière de santé et de sécurité au travail, l’équipement et la technologie nécessaires, les frais encourus, ainsi que l’aspect sécuritaire (accès en direct au réseau).
  • Prévoyez les répercussions de certains arrangements, particulièrement les horaires flexibles, le télétravail et le temps partiel, sur l’aménagement physique de vos bureaux.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • N’oubliez pas que si vous travaillez à la maison, vous devrez sans doute réaménager votre bureau, ou du moins le faire inspecter par votre employeur pour vous assurer que votre espace de travail réponde aux normes de santé et de sécurité au travail. Clarifiez quelles sont vos responsabilités en matière d’équipement et autres fournitures de bureau.
  • Vous devriez également vous renseigner sur les répercussions fiscales (impôts et déductions de certains frais) du télétravail.Source : InnoVisions Canada Site externe

Le programme de communication

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Considérez la pertinence d’élaborer une stratégie de communication pour faire connaître le programme et favoriser son utilisation.
  • Même un programme rudimentaire de communication peut s’avérer utile ; vous pourrez toujours le compléter par la suite.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Renseignez-vous sur les arrangements possibles en matière de conciliation travail-vie, auprès de votre employeur actuel ou éventuel.
  • Le syndicat devrait s’assurer de fournir à ses membres, par le biais d’un bulletin de nouvelles ou de réunions, toutes les informations pertinentes pour les encourager à profiter des programmes offerts, afin qu’ils ne soient pas sous-utilisés.

L’évaluation du programme

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Considérez la possibilité de mener des sondages pour évaluer les progrès et vous ajuster en conséquence.
  • Si vous hésitez à implanter des programmes de conciliation travail-vie, faites-en l’essai pendant une période suffisamment longue pour être concluante. Ainsi, vous verrez comment les employés réagissent à ces nouvelles façons de travailler tout en disposant du temps suffisant pour évaluer le succès du programme.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Répondez aux sondages ou aux enquêtes si on vous en donne l’occasion. Saisissez cette occasion pour donner votre opinion et exprimer vos besoins.
  • Les syndicats devraient appuyer ou participer à l’élaboration d’un plan de communication sur la conciliation travail-vie de sorte qu’ils puissent rester au fait des développements en cette matière.

Le travail d’équipe et l’isolement

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Les employés qui ont des horaires flexibles ou travaillent à la maison peuvent se sentir « déconnectés ». Il vous faut mettre en place des moyens de les inclure pour qu’ils sentent qu’ils font toujours partie de l’équipe.
  • « Les autres membres de l’équipe peuvent rapidement développer du ressentiment s’ils doivent travailler plus (même s’il s’agit de tâches qui semblent insignifiantes mais qui s’additionnent, comme faire des photocopies ou envoyer des télécopies) pour rendre service à un employé qui profite d’un arrangement de conciliation travail-vie. Puisqu’ils sont également touchés par cet arrangement, encouragez les membres de l’équipe à s’exprimer sur cette question. »Source : The Editorial Eye Site externe
  • N’oubliez pas que les problèmes de conciliation travail-vie peuvent affecter quiconque, à n’importe quel moment du cycle de la vie. Nous avons tous besoin de temps et d’espace, et les politiques qui ne favorisent que certains groupes d’employés (les femmes, les hommes, les familles monoparentales, ou les personnes soignantes) peuvent susciter de l’antagonisme entre les employés.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Le courrier électronique et l’internet permettent aux gens de travailler à partir de leur domicile. Par ailleurs, ce style de vie ne convient pas à tous; certains se sentent isolés ou coupés des réseaux professionnels. La technologie peut aussi accroître le stress du travail, de même qu’un afflux de messages électroniques et la sonnerie incessante du téléphone.
  • Évitez de profiter de vos collègues qui n’ont pas recours à des arrangements flexibles en présumant qu’ils peuvent vous rendre certains « petits services » parce qu’ils travaillent au bureau.
  • Il se peut que vous ne puissiez participer à tous les programmes de conciliation travail-vie offerts par votre employeur. Certains programmes conviendront à certains groupes d’employés mais cela ne veut pas dire que vous en êtes exclus ou qu’ils ne sont pas utiles. Vous n’avez peut-être pas d’enfant présentement mais vous pourriez éventuellement avoir l’occasion de profiter d’une garderie subventionnée par l’employeur. Il est crucial que les syndicats soient au fait des caractéristiques socio-démographiques de leurs membres de sorte qu’ils puissent défendre les bons dossiers lors des négociations de la convention collective.

La rémunération et les avantages sociaux

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Prévoyez les effets des programmes de conciliation travail-vie sur les programmes d’avantages sociaux (par exemple, l’assurance-santé et le plan dentaire) particulièrement pour les employés qui ont des horaires de travail flexibles ou partagent une tâche :
    • Offrirez-vous des avantages sociaux ?
    • Les avantages et les contributions seront-ils calculés au prorata du temps travaillé ?
    • Quels autres types d’arrangements êtes-vous en mesure d’offrir (par exemple, est-ce que vous verserez les contributions de l’employé en salaire, au prorata, de sorte qu’il puisse contribuer à un régime privé) ?
  • Lorsque vous planifiez la mise en œuvre de certaines mesures favorisant la conciliation travail-vie (travail à temps partiel, réduction de la semaine de travail, et travail partagé), prévoyez de quelle façon distribuer et rémunérer le travail supplémentaire.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Les employés qui profitent d’aménagements de travail, que ce soit le temps partiel ou le partage des tâches, doivent savoir qu’il y aura des effets sur leurs avantages sociaux, tels que l’assurance-emploi, les régimes de retraite du Québec et du Canada ainsi que le programme d’indemnisation des travailleurs. Vous devriez donc vous renseigner sur les dispositions de la loi sur les normes du travail concernant vos droits en tant que travailleur à temps partiel, ou en temps partagé, ainsi que sur les avantages offerts aux personnes qui travaillent à temps plein mais dont vous pourriez continuer de profiter.
  • Les employés qui partagent leurs tâches, ont réduit leur semaine de travail ou travaillent à temps partiel devront parfois travailler en temps supplémentaire pour accomplir efficacement leur travail. Les syndicats, ainsi que les travailleurs, doivent être conscients des impacts des programmes de conciliation travail-vie sur le temps supplémentaire rémunéré et non rémunéré.

L’ancienneté, l’avancement et l’évolution de carrière

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Prévoyez quels seront les impacts de vos programmes de conciliation travail-vie sur des facteurs tels que l’accummulation d’ancienneté. Par exemple, reconnaîtrez-vous le temps partiel de sorte que deux années de travail à temps partiel soient équivalentes à une année à temps plein, ou accorderez-vous la même ancienneté pour une année civile, que l’employé ait travaillé à temps plein ou à temps partiel.
  • Prévoyez également comment accorder des promotions sur la base de la qualité du travail de sorte que les employés qui travaillent à l’extérieur du bureau ne soient pas « oubliés » puisqu’on les voit moins souvent. Même si un employé profite présentement d’un arrangement de travail flexible, il pourrait être prêt à reconsidérer sa décision si on lui offrait une promotion.
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Lorsque vous optez pour des pratiques de conciliation travail-vie, pensez aux conséquences sur le calcul de l’ancienneté. Les aménagements du temps de travail peuvent ralentir l’accumulation des années de service, ce qui aura des répercussions certaines sur le salaire, le fond de pension, les vacances, de même que l’ordre de priorité en cas de mise à pied, ainsi que l’admissibilité à des promotions, à de la formation ou à un congé pour fins d’étude. Les syndicats devraient se pencher sur la question des avantages offerts aux employés qui profitent de programmes de conciliation travail-vie.
  • Soyez conscient des conséquences de vos choix sur votre plan de carrière. Si vous travaillez à partir de votre domicile, il se peut qu’on ne vous tienne pas toujours au courant des possibilités d’avancement, ou que cette façon de travailler ralentisse l’évolution de votre carrière.

Le recrutement, la rétention et la mobilité du personnel

Facteurs à considérer pour l’emloyeur
  • Tel que mentionné dans le plan d’affaires pour la conciliation travail-vie, de tels programmes peuvent vous aider à recruter et à retenir des employés qualifiés. Êtes-vous prêt à faire la promotion de votre entreprise sur la base des programmes de conciliation travail-vie que vous offrez ?
Facteurs à considérer pour l’employé ou le syndicat
  • Soyez conscient des conséquences de vos choix sur votre mobilité professionnelle. En effet, il pourrait devenir très difficile pour vous de quitter une entreprise qui permet ce genre d’aménagement, même si on vous offre un meilleur emploi ailleurs.

Les partenariats

Facteurs à considérer pour l’emloyeur, l’employé ou le syndicat
  • « Les partenariats entre employeurs et syndicats peuvent profiter à toutes les parties, en permettant aux employés de se faire entendre et d’inclure la conciliation travail-vie au plan d’affaires de l’entreprise. Lorsqu’un partenariat employés–direction est à l’ordre du jour des négociations et qu’un comité conjoint élabore des programmes, un milieu de travail syndiqué peut devenir un cadre idéal pour que les employés participent à la création de programmes innovateurs de soutien à la famille. De tels partenariats ne sont pas toujours évidents à créer ou à maintenir. Au delà de la confiance mutuelle qui doit exister entre les deux partenaires ainsi que de leur engagement à l’égard de la conciliation travail-vie, un tel partenariat exige des ressources financières et de la formation en résolution de problèmes qui permettent aux deux parties d’évoluer d’un climat de confrontation à un esprit de collaboration. »
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