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Dernières actualités concernant la méditation de pleine conscienceLa méditation de pleine conscience consiste à porter intentionnellement attention aux expériences internes ou externes du moment présent, sans porter de jugement de valeur.

Alors qu’elle tire ses origines de la tradition bouddhiste, les travaux de Jon Kabat-Zinn de l’Université du Massachusetts (États-Unis), vers la fin des années 1990, ont été influents pour promouvoir son intégration à différentes formes de psychothérapie.

La prudence est de mise toutefois. La méditation de pleine conscience est mise de l’avant dans de multiples approches non sérieuses, ésotériques et spirituelles diverses. Les charlatans et sectes sont nombreux dans ce domaine. Au consommateur d’être prudent et de s’informer.


Jon Kabat-Zinn a développé la psychothérapie dite de “réduction du stress basée sur la pleine conscience (Mindfulness-Based Stress Reduction) pour la gestion du stress, de l’anxiété et de la douleur chronique chez les personnes atteintes de maladies. Cette approche a été reprise et étudiée par plusieurs équipes américaines.

La méditation de pleine conscience a aussi été intégrée à la psychothérapie cognitive pour la prévention des rechutes en dépression, à la psychothérapie comportementale dialectique (de Marsha Linehan) pour le traitement du trouble de la personnalité limite (borderline) et à lathérapie d’acceptation et d’engagement (“Acceptance and Commitment Therapy” de Steven C. Hayes, utilisée en thérapie de couple).

Intégrée à la psychothérapie cognitive ou de réduction de stress, la méditation de pleine conscience vise:

  • à améliorer la conscience du moment des sensations corporelles, des pensées, et des émotions;
  • à améliorer l’acceptation des émotions négatives avec une attitude d’auto-compassion;
  • des objectifs spécifiques tels que, par exemples, prendre conscience de la spirale de pensées et d’émotions négatives qui peut favoriser une rechute en dépression, stopper cette spirale en développant une nouvelle attitude envers ces pensées et émotions.

 

Une telle thérapie intègre souvent d’autres techniques que la méditation et vise d’autres objectifs tels que développer des stratégies d’adaptation.

Une différence importante de la psychothérapie cognitive de pleine conscience et la psychothérapie traditionnelle est que l’accent est davantage mis sur l’acceptation sans jugement des pensées et des émotions négatives plutôt que sur leur changement. (L’approche traditionnelle est représentée dans cet article: Anxiété, dépression, colère : remettre en question les pensées automatiques).

Voici des exemples d’expérimentation de psychothérapie utilisant la méditation de pleine conscience:

Gestion de la douleur chronique:
 La thérapie de réduction du stress basée sur la pleine conscience pour la fibromyalgie
 Arthrite et rhumatisme: la méditation de pleine conscience (mindfulness) aide à réduire certains symptômes

Prévention des rechutes en dépression:
 La psychothérapie cognitive de pleine conscience pour la prévention des rechutes de dépression
 La thérapie cognitive de pleine conscience efficace pour le traitement de la dépression
 La psychothérapie aide à éviter que les pensées tristes évoluent en dépression

Voyez également:

 Sclérose en plaques: la méditation de pleine conscience pourrait améliorer la dépression et la fatigue
 Comment la méditation réduit-elle la douleur?
 Des effets de la méditation de pleine conscience visibles par imagerie cérébrale


La participation à un programme de 8 semaines de méditation de pleine conscience (mindfulness meditation) semble apporter des changements mesurables dans des régions du cerveau associées à la mémoire, la conscience de soi, l’empathie et le stress, selon une étude publiée en janvier dans la revue Psychiatry Research: Neuroimaging.

“Bien que la pratique de la méditation soit associée à une sensation de calme et de détente physique, les praticiens ont longtemps prétendu que la méditation procure aussi des avantages cognitifs et psychologiques qui persistent toute la journée”, explique Sara Lazar du Massachusetts General Hospital.


“Cette étude montre que des changements dans la structure du cerveau pourraient sous-tendre certaines des améliorations signalées et que les gens ne se sentent pas mieux seulement parce qu’ils ont passé du temps à relaxer.”

Des études précédentes de l’équipe de Lazar et d’autres ont montré des différences structurelles entre les cerveaux de praticiens de la méditation et de personnes ne la pratiquant pas. Mais elles ne montraient pas que ces différences étaient effectivement produites par la méditation.

Dans la présente étude, Lazar et Britta Hölzel de l’Université Giessen (Allemagne) ont pris des images cérébrales de 16 personnes qui ont pris part, pendant 8 semaines, à un programme deréduction du stress basé sur la pleine conscience (Mindfulness-Based Stress Reduction). Cette approche intègre la méditation de pleine conscience qui consiste à porter intentionnellement attention aux sensations, émotions et états d’esprit sans porter de jugement de valeur. En plus de rencontres de groupe hebdomadaire, les participants ont pratiqué la méditation 27 minutes par jour en moyenne. Les images cérébrales des participants étaient comparées à celles de personnes ne participant pas au programme.

Les images cérébrales ont montré une augmentation de densité de la matière grise dans l’hippocampe, une région importante pour l’apprentissage et la mémoire, et dans les structures associées à la conscience de soi, l’empathie et l’introspection.

Les réductions de stress rapportées étaient aussi en corrélation avec une diminution de la densité de matière grise dans l’ amygdale, qui joue un rôle important dans l’anxiété et le stress.

Bien qu’aucun changement n’ait été observé dans l’insula, une structure associée à la conscience de soi, comme identifié dans des études antérieures, les auteurs suggèrent que la pratique de la méditation à plus long terme pourrait être nécessaire pour produire des changements dans cette région.

“Il est fascinant de constater la plasticité du cerveau et que, en pratiquant la méditation, nous pouvons jouer un rôle actif pour le changer et accroître notre bien-être et notre qualité de vie.” commente Hölzel.

Voyez également:

 Qu’est-ce que la méditation et la psychothérapie de pleine conscience (mindfulness)?
 La thérapie cognitive de pleine conscience pour le traitement de la dépression

Via Scoop.itFonctionnement du cerveau et états de conscience avancés

Quant l’être humain parvient à positionner son esprit « antérieurement à toute détermination de lui-même par lui-même, hors de tout signe, concept, jugement et choses pensées à propos de l’existence, mais n’étant pas de « l’existence» (selon la définition proposée par l’existentialisme) il serait selon moi en état de béatitude, de nirvana, d’extase…
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Conscience et amour dans la philosophie de l’avenir humain | L’homme, la sensation, la perfection et l’époché – Aime et fait ce que voudras, Bergson, Saint Augustin, Spinoza, Nietzsche, existence…
Via mecaniqueuniverselle.net

” Il ne faut jamais blâmer la croyance des autres, c’est ainsi qu’on ne fait de tort à personne. Il y a même des circonstances où l’on doit honorer en autrui la croyance qu’on ne partage pas “

Traduction simultanée en français 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 … Read More

via Gnothi Seauton (Connais-toi, toi-même)

Article publié le 8 avril 2011

Pour citer cet article : Pascal Michon, « Les neurosciences face à la question de la pensée. Contribution à l’émergence d’un paradigme rythmique », Rhuthmos, 8 avril 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article319

Une observation des neurosciences même aussi superficielle que celle menée précédemment permet d’y mettre au jour une mutation fondamentale à la fois des objets, des modes d’observation et des formes conceptuelles. Il reste que cette mutation épistémologique est loin d’être achevée. Non seulement, nous observons dans ces sciences des hésitations et, parfois, quelques retours vers des positions antérieures, mais il n’est pas sûr que les solutions adoptées pour faire face au défi que leur lance le primat du rythme soient toutes aussi adéquates à la tâche qui leur est assignée.
Je voudrais montrer que les neurosciences gagneraient certainement de ce point de vue à s’inspirer de modèles utilisés dans des sciences apparemment très éloignées d’elles comme la poétique. Ce faisant j’espère convaincre de l’intérêt que nous aurions à généraliser les pratiques de confrontation, d’emprunt voire d’hybridation conceptuels entre disciplines et à participer ainsi, au deux sens du terme, à l’émergence du paradigme rythmique.

 Un problème en suspens : l’organisation de la pensée

Je partirai d’une discussion de la conception de la pensée proposée par Gerald Edelman et Giulio Tononi dans leur livre A Universe of Consciousness. How Matter Becomes Imagination paru en 2000. Bien que le modèle théorique présenté par ces derniers représente certainement une avancée épistémologique remarquable, il laisse toutefois un certain nombre de questions sans réponses : il nous fournit une description très puissante des processus neuronaux qui semblent soutenir la conscience ; il nous montre combien ces processus sont à la fois intégrés et différenciés, c’est-à-dire complexes ; il nous montre aussi comment ils progressent au sein du cœur dynamique à l’image de tourbillons de signaux pris dans d’autres tourbillons de signaux, liant cette fois le cœur à ses appendices extérieurs, et comment ils produisent finalement une « scène consciente ». Mais ils ne nous disent pas grand chose sur les moments de « choix » par lesquels, toutes les quelques centaines de millisecondes, le cerveau sélectionnerait un état de conscience particulier parmi des milliards d’autres possibles, assurant ainsi le progrès d’un procès de conscience particulier.
Edelman et Tononi rejettent avec raison toute idée d’un « homuncule » guidant les mouvements du cœur dynamique et sélectionnant chaque état suivant parmi tous les états de conscience possibles, ce qui constituerait une explication purement verbale du type de la « vertu dormitive » du pavot. Les raisons du « choix » doivent être comprises comme immanentes au système composé du cœurdynamique, des routines inconscientes qui lui sont associées, et, au-delà, du corps tout entier de l’individu voire de l’environnement dans lequel il évolue. Mais, sauf erreur de ma part, la seule représentation qu’ils donnent de ce processus de choix immanent se réfère à un procès adaptatif d’adéquation entre des circuits neuronaux plus ou moins stabilisés et la réalité extérieure : « L’ensemble de relations dynamiques entre des groupes de neurones fonctionnellement spécialisés doit d’abord être développé, sélectionné et raffiné au cours d’un long processus d’adaptation au monde extérieur. Ce processus prend place pendant l’évolution, le développement et l’expérience à travers de nombreux mécanismes de variation, sélection et amplification différentielle qui accompagnent les interactions continues entre le corps, le cerveau et l’environnement […] Il devient, au cours du temps, adapté et relié à la structure statistique de l’environnement. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 137)
Il faut ouvrir ici une parenthèse : il est juste de signaler que pour Edelman et Tononi, contrairement à ce que soutient quant à lui Changeux sur des bases sélectionnistes par ailleurs relativement proches, ce processus d’adéquation ne se traduit pas par des représentations du monde extérieur qui seraient stockées et réutilisées quand cela est nécessaire, mais seulement par une transformation progressive et adaptative de l’ensemble de l’activité neuronale qui, bien qu’elle varie sans cesse, constitue, comme l’avait déjà vu Bergson, un flux continu depuis les premiers mois de la vie de l’embryon jusqu’à la mort de l’individu : « Les signaux extrinsèques convoient de l’information non pas tant par eux-mêmes que par la manière dont ils modulent les signaux intrinsèques échangés à l’intérieur d’un système neuronal résultant d’une expérience antérieure. En d’autres mots, un stimulus agit non pas tant en ajoutant d’importantes quantités d’information extrinsèques qui serait à intégrer qu’en amplifiant l’information intrinsèque résultant des interactions neuronales sélectionnées et stabilisées par la mémoire au cours des rencontres précédentes avec l’environnement. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 137)
Autrement dit, la mémoire ne devrait pas être vue comme une fonction séparée du cerveau, localisée dans des zones précises, qui permettrait de stocker des souvenirs et de les retrouver lorsque cela serait nécessaire. Elle constitue une modalité parmi d’autres du travail de ce dernier qui, lorsqu’il est confronté aux nécessités d’une situation particulière, recrée un ou plusieurs états de conscience qu’il a déjà connu(s) dans le passé. Un souvenir serait donc « similaire » à des états de conscience précédents non pas dans le sens où il serait supporté par les mêmes circuits neuronaux – il est même très probable que des circuits à chaque fois différents soient impliqués lorsqu’un souvenir est « rappelé » – mais uniquement dans la mesure où il produirait les mêmes conséquences mentales et motrices. La similarité serait dans le résultat ou dans la « cause finale » comme aurait dit Aristote (Edelman-Tononi, 2000, p. 93).
Une telle similarité téléologique serait rendue possible, selon Edelman et Tononi, par le fait que le cerveau tisserait sans cesse de grandes quantités de circuits neuronaux plus ou moins redondants, qui constitueraient de très vastes « répertoires » dans lesquels il pourrait puiser lorsque, sous l’impulsion d’un signal venant du monde, d’une autre partie du cerveau ou du corps, il aurait besoin de reproduire un effet mental ou moteur particulier. Pour le dire autrement, le cerveau serait la source et le lieu d’une profusion de circuits qui auraient la capacité de produire le même résultat. Edelman et Tononi appellent cette propriété « dégénérescence » [degeneracy] (Edelman-Tononi, 2000, p. 86). Cette profusion de circuits serait, elle-même, soumise à un constant processus de transformation au gré des « expériences » qui s’accumulent tout au long de la vie, ainsi que de l’action d’un « système de valeurs » ayant son origine dans le locus coeruleus (Edelman-Tononi, 2000, p. 89). Celui-ci relâcherait des neuromodulateurs fournissant les contraintes nécessaires à ce que ce tri prioritairement destiné à améliorer les capacités de survie de l’individu se fasse également en accord avec les structures qui ont été sélectionnées pendant le temps long de l’évolution de l’espèce.
De ce point de vue, la mémoire serait clairement non représentationnelle (Edelman-Tononi, 2000, p. 93). La mémoire résulterait « d’un accord sélectif qui se produit entre une activité neuronale distribuée et incessante, et différents signaux qui proviennent du monde, du corps et du cerveau lui-même. Les altérations synaptiques qui s’en suivent affectent les réponses futures d’un cerveau particulier à des signaux similaires ou différents. Ces changements se reflètent dans la capacité à répéter un acte mental ou physique après quelque temps malgré un contexte changeant, par exemple, en “rappelant” une image » (Edelman-Tononi, 2000, p. 95). La mémoire aurait donc moins à voir avec un stockage et un déstockage de représentations d’objets ou d’événements qu’avec la création de répertoires de circuits en transformation constante et qui pourraient reproduire des effets passés. Elle constituerait « une forme de recatégorisation constructive pendant que l’expérience a lieu, plutôt qu’une réplique précise d’une séquence précise d’événements » (Edelman-Tononi, 2000, p. 95). Elle impliquerait au fond un capacité à se projeter dans l’avenir : « Tout acte de perception est, d’une certaine manière, un acte de création, et tout acte de mémoire est, en quelque sorte, un acte d’imagination. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 101)
On voit en quoi cette conception corrobore les conclusions exposées dans l’article cité plus haut concernant l’évolution générale des études neuroscientifiques. Elle s’inscrit nettement en faux contre toutes les conceptions élémentaristes et prend le parti d’une conception intégralementdynamique et globalisante de la pensée. Mais – et je referme ici la parenthèse –, tout cela ne change rien au problème évoqué plus haut : le « choix » immanent au cœur dynamique et à ses dépendances, c’est-à-dire le principe même du développement de la pensée au sein de la conscience, reste lié à un processus d’adéquation purement statistique à la réalité intérieure ou extérieure.
En dernière analyse, rien dans cette théorie n’explique le fait qu’une pensée ne se développe pas seulement à travers une stratégie de reconnaissance par tâtonnements suivant une logique de l’essai et de l’erreur, mais qu’elle possède aussi une certaine consistance et une cohérence propres, c’est-à-dire une manière particulière de fluer qui ne doit pas nécessairement toutes ses qualités aux contraintes que fait peser sur l’individu la nécessité d’une adéquation correcte avec la réalité extérieure présente ou passée. Le processus de sélection qui permet au cœur dynamique de choisir son prochain état global parmi des milliards ne peut se résumer à un procès progressif d’adéquation avec la réalité ; il doit aussi comprendre des vérifications ou des comparaisons avec des états antérieurs du cœur dynamique, ainsi peut-être qu’avec des états potentiels qui ne sont pas encore actualisés.
En d’autres termes, même si nous acceptons une conception profusionniste et sélectionniste de la pensée, il reste encore à expliquer la cohérence et la consistance que celle-ci tire de la capacité du cerveau (ou plus largement du corps ?) de se rappeler, mais aussi, indissociablement, de vouloir, de désirer et d’imaginer. Ces dernières dimensions de la vie du cerveau sont à peine mentionnées par Edelman et Tononi, et des clés importantes manquent donc encore pour comprendre les forces qui donnent à une succession d’états de conscience une certaine direction, une certaine manière de se développer ou, pour le dire autrement, une suite de raisons de choisir le prochain état de conscience parmi des milliards d’autres.

 La pensée comme mélodie et harmonie d’ensemble

Bien qu’il conserve la douteuse notion de « représentation » qui vient sans cesse freiner le mouvement qui le porte vers une conception pleinement rythmique, et bien qu’il ne prête pas non plus beaucoup d’attention à la volonté, au désir et à l’imagination, Changeux a le mérite de proposer deux concepts pour rendre compte de cette organisation téléologique du flux de la conscience : les concepts de « mélodie » et d’« harmonie d’ensemble ».
Lorsqu’il aborde l’organisation du flux mental à l’intérieur de ce qu’il appelle « l’espace de travail conscient », Changeux commence par noter que « le flux de la conscience est dynamique et continuellement changeant » mais que « ce flux est tout sauf un chaos. Il est, comme Alfred Fessard l’a fait remarquer, “tout à la fois un et multiple en chacun de ses moments” ». Il s’agit d’une « synthèse unifiée et dynamique » qui est à la fois cohérente et diversifiée (Changeux, 2002, p. 116). Afin de rendre compte de ces caractéristiques organisationnelles, il propose alors le concept de « mélodie consciente » : « Les tâches de réponse différée comme la tâche de Stroop, les expériences de rappel de mémoire et d’autres tâches cognitives de planification consciente se développent séquentiellement dans le temps et donnent naissance à des enchaînements temporels, des “mélodies” assez brèves et simples. » (Changeux, 2002, p. 164) La succession des états de conscience n’est en rien un chaos et son organisation fluante serait du même ordre que celle d’une mélodie : « Les neurones de l’espace de travail peuvent entrer en activité de manière organisée [version anglaise : time-ordered sequences] et former des “mélodies” de représentations mentales. Avec la syntaxe, les mélodies du langage se servent de vastes possibilités combinatoires offertes par le réseau neuronal de l’espace de travail. » (Changeux 2002, p. 191)
Changeux reprend ici sans le dire une idée de Bergson exposée dans son Essai sur les données immédiates de la conscience en 1889. Comme on sait, celui-ci y fait remarquer que lorsque nous venons d’entendre une horloge d’une oreille distraite, nous sommes toutefois capables, par un effort d’attention rétrospective, de compter combien de coups ont été frappés jusqu’au moment où nous avons pris conscience de ce qui se passait. Ce phénomène montrerait que la conscience n’est pas composée d’éléments distincts qui seraient ensuite combinés les uns avec les autres mais qu’elle constitue une dynamique immédiatement et simultanément globale et diversifiée, « une durée », « une multiplicité qualitative », analogue à « une phrase musicale » (Bergson, 1889, p. 95) ou mieux encore à une « mélodie ». Une mélodie constitue en effet un type d’organisation qui est à la fois différenciée – on peut en égrener les notes une à une – et synthétique – qu’une seule note change et la mélodie entière est altérée : « Ne pourrait-on pas dire que, si ces notes se succèdent, nous les apercevons néanmoins les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant, dont les parties, quoique distinctes, se pénètrent par l’effet même de leur solidarité ? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n’est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par là à l’ensemble de la phrase musicale. » (Bergson, 1889, p. 75)
Mais Changeux ajoute à cette idée bergsonienne une seconde idée qui lui est propre et qui lui permet d’approfondir encore sa représentation du fonctionnement téléologique de la pensée. Non seulement la succession des états de conscience est organisée comme une mélodie, mais, à certains moments, cette mélodie peut déboucher sur une expérience très particulière : d’un coup, quelque chose fait sens, une illumination traverse le cerveau. La temporalité de la trajectoire mélodique fait place à un élargissement instantané de la pensée ; la progression linéaire se transforme en une sorte de progression en largeur, éphémère mais extrêmement gratifiante.
Pour expliquer ce phénomène Changeux rappelle, tout d’abord, les témoignages de Poincaré et d’Hadamard sur l’importance des incohérences du rêve dans l’élaboration des théories scientifiques : « Il est vraisemblable que le rêve favorise l’action du “générateur de diversité” mental et introduise des associations aléatoires entre représentations éloignées ou même sans lien entre elles. L’activité “paradoxale” du sommeil introduirait un surplus de “variabilité” au cours de l’évolution darwinienne des représentations qui intervient lors de la veille dans l’espace de travail neuronal. » (Changeux, 2002, p. 375) Il est probable par ailleurs qu’au cours de la réflexion « le bricolage des pré-représentations est confronté au projet scientifique visé, aux données disponibles et aux structures conceptuelles effectivement présentes dans le cerveau du scientifique, qu’elles soient innées ou bien qu’elles résultent de l’épigenèse » (Changeux, 2002, p. 375).
Or, grâce à ces confrontations incessantes, il peut parfois se produire – en général à l’improviste – une combinaison harmonique de quelques éléments qui se propage d’un coup – par « transduction » aurait dit Simondon – à tout le matériel mental mobilisé mais jusque-là resté sans liens : « Après de nombreux tâtonnements, à l’occasion d’une nouvelle observation ou d’une nouvelle combinaison de règles formelles, il peut se produire une sorte de “cristallisation” d’un ensemble de pré-représentations, qui envahit l’espace de travail conscient. À ce moment précis, des éléments qui étaient dispersés dans le cerveau une fraction de seconde auparavant se trouvent mis en relation d’un seul coup. Voilà l’illumination dont parle Hadamard dans le cas de la création mathématique. » (Changeux, 2002, p. 375)
La « mélodie » de la conscience se transformerait ainsi, parfois et de manière très fugace, en une « résonance intérieure » ou en un « accord » musical : « La dynamique de l’enchaînement des représentations dans l’espace conscient pourrait se comparer à une “mélodie”. Chaque “note” résultant de la mobilisation parallèle de processus distincts resterait quelque temps “en ligne” dans l’espace de travail jusqu’à l’“accord” final [version anglaise : until a moment of convergence or resolution is reached] […] La mise à l’épreuve d’un enchaînement de “raisons”, d’une mélodie de “formes” ou d’une argumentation de “règles de conduite” pourrait se manifester par une résonance intérieure, une perception organisée et envahissante, répondant à ce que l’architecte de la Renaissance Alberti appelait consensus partium ou le peintre Henri Matisse, “harmonie d’ensemble”. » (Changeux, 2002, p. 376)
Cette « mise en relation d’un seul coup » d’éléments qui étaient, une fraction de seconde auparavant, « dispersés dans le cerveau », la « résonance intérieure » et l’« harmonie mentale » qui en résulteraient seraient la cause du « sentiment de beauté » ressenti, au dire de Poincaré, par un mathématicien lorsqu’il observe une théorie nouvelle qui fonctionne ou de la « satisfaction » éprouvée par toute personne qui réfléchit, « à la vision qu’une idée “marche”, que “la clé ouvre la serrure”, qu’un schéma global fonctionne, que d’un seul coup des éléments divers se mettent en place de façon cohérente » (Changeux, 2002, p. 376). Et ce sentiment de « beauté » ou de « félicité » montrerait que cette résonance s’accompagne très probablement d’importantes gratifications : « Alors, la perception interne de ce phénomène se traduit par un sentiment de nouveauté et d’harmonie qui déclenche probablement un effet de récompense très puissant à l’échelle de l’ensemble du cerveau. » (Changeux, 2002, p. 376)
Ces remarques jettent indubitablement une lumière sur la façon dont la pensée semble se développer. En affrontant sans détours la question de la qualité spécifique d’un flux de conscience, c’est-à-dire de sa manière propre de fluer, Changeux apporte ici un complément très intéressant au travail d’Edelman et de Tononi. Il suggère un début de réponse à la question de ce qui explique les « choix » immanents établis par le cœur dynamique au sein de la profusion des ébauches qu’il produit sans cesse : ceux-ci seraient guidés par l’anticipation et la recherche active de moments d’intégration mentale apportant de fortes récompenses. Changeux ne le dit pas mais on le comprend facilement : l’organisation de la succession des états de conscience serait toujours déjà orientée téléologiquement par l’anticipation d’une intégration différenciée de la totalité des éléments traités. Si nous anticipons un peu, nous pouvons dire la chose suivante : plus la complexité de cette totalité serait grande, plus les gratifications qui lui seraient liées seraient puissantes.
Mais Changeux se heurte alors à de nouveaux problèmes. Les témoignages d’architectes, de peintres et même de mathématiciens qu’il utilise ont le défaut de faire penser que le « consensus partium » ou « l’harmonie d’ensemble », qui s’établissent parfois à l’intérieur de la conscience et qui lui fourniraient en quelque sorte une finalité interne, seraient du même ordre formel que le plan d’un bâtiment, la composition d’un tableau ou même la structure d’une théorie mathématique. Or, ces témoignages ne montrent en réalité rien de tel, mais seulement qu’un architecte, un peintre ou un mathématicien perçoivent un sentiment très fort de félicité quand un bâtiment, une peinture ou une théorie sont achevés d’une manière qui leur semble « harmonieuse ».
Par ailleurs, Changeux a tendance à séparer la question du « consensus partium » de celle des mélodies qui y conduiraient. On retire de sa description l’impression que celles-ci seraient linéaires et inscrites dans la successivité du temps alors que celui-là s’établirait dans l’instant d’une harmonie simultanée. On sent qu’il manque aux neurosciences les ressources théoriques qui leur permettraient de se libérer du dualisme qui les fait utiliser conjointement, mais sans pouvoir véritablement les relier les uns aux autres, des concepts d’organisation purement diachroniques : la mélodie, la phrase, l’enchaînement ; et des concepts purement synchroniques : le plan, la composition, la structure. Dans la mesure où c’est le « même » cœur dynamique qui prend successivement différentes formes, il faut bien que ce soit le même concept qui rende compte de ses états de recherche et de ses états harmoniques. Ainsi manque-t-il aux neurosciences un concept qui leur permette de penser ensemble l’organisation et le mouvement, la linéarité et l’anticipation constante d’une totalité transversale.

 Rythme et mélodie dans la révolution poétique symboliste – Mallarmé

Changeux lui-même suggère, au détour d’une page, que les neurosciences pourraient peut-être, afin de résoudre ce problème, regarder vers la poétique et les sciences sociales : « La consonance des représentations mentales aux objets du monde extérieur ou entre objets mentaux interviendrait de manière critique dans l’imagination scientifique, comme la résonance de la mélodie de sons, de formes ou de mots pour la création artistique, ou la mise en harmonie avec le bien commun d’hypothétiques règles de conduite de l’individu au sein du groupe social. » (Changeux, 2002, p. 377) Malheureusement, il ne va pas plus loin.
M’appuyant sur cette suggestion, je voudrais montrer les profits que les neurosciences pourraient retirer, au moins sur cette question, d’emprunts à la poétique – pour ne pas alourdir le propos, je laisserai ici de côté les sciences sociales.
Afin de bien comprendre en quoi pourraient consister ces emprunts, il nous faut tout d’abord remonter à la révolution poétique qui s’est déroulée au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. À cette époque, Wagner vient de libérer la musique des conventions quadratiques qui dominaient les productions de Mozart et de Beethoven. S’inspirant de son exemple, Baudelaire, puis Mallarmé et les symbolistes commencent à émanciper l’art poétique des formes d’organisation symétriques et répétitives. Dans la poésie de Mallarmé, fait remarquer l’un des grands historiens de cette mutation croisée, « des signifiants polyvalents sont construits à partir de symboles récurrents qui sont libérés de toute domination des structures hypotactiques [c’est-à-dire subordonnées, par opposition aux structures paratactiques organisées comme des juxtapositions]. “Rien”, “écume”, “musique”, “rêve”, “éventail”, “dentelle” sont quelques-unes des images isolées, arrachées à des contextes banals et juxtaposées avec d’autres images de manière à créer une forme de signifiance qui reste indéfiniment ouverte [an open-ended pattern of meaning] » (Hertz, 1987, p. 24). La métrique et l’organisation poétique traditionnelles en strophes et en vers régulièrement nombrés, ainsi que les manières anciennes dont sont corrélés sens et syntaxe, sont abandonnées car trop rigides pour rendre les « modulations individuelles de l’âme ».
Cette recherche poétique amène Mallarmé et les symbolistes à l’idée que l’effet poétique, dont on pensait jusque-là qu’il devait nécessairement être obtenu par le moyen d’une organisation métrique et versifiée régulière, pouvaient l’être également par d’autres types d’organisation du flux du discours. La symétrie, la succession réglée des temps forts et des temps faibles, le nombre des syllabes toujours identique ou alterné des vers, le retour régulier de la rime, la répartition périodique des strophes ne constituent qu’une forme d’organisation possible parmi des quantités infinies d’autres.
Mais cela ne veut pas dire non plus que toute organisation doive disparaître pour autant car, comme le note David Hertz, « [chez Mallarmé] les mots qui reviennent sont peu nombreux et très soigneusement contrôlés et régulés » (Hertz, 1987, p. 24). Le célèbre poème « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » (1897) associe ainsi une liberté totale à de nouveaux types de contraintes. Du reste, Mallarmé lui-même y insiste : « Très strict, numérique, direct, à jeux conjoints, le mètre, antérieur, subsiste […] Le vers, aux occasions, fulmine, rareté (quoiqu’ait été à l’instant vu que tout, mesuré, l’est). » (Mallarmé, 1894, p. 644)
Apparaît alors la nécessité de trouver un nouveau concept qui puisse faire droit à la fois à la fluidité nouvelle de la poésie acquise par le travail syntaxique mallarméen et l’introduction du « vers libre », et à la persistance du fait que cette liberté n’est en rien une plongée dans l’aléatoire et le non-sens mais qu’elle représente une nouvelle manière, plus individualisée mais pas moins partageable, d’organiser le flux du langage.
On le sait, le concept bergsonien de mélodie joue parfois ce rôle : « Toute âme est une mélodie, qu’il s’agit de renouer » proclame ainsi Mallarmé dans Crise de vers (Mallarmé, 1897, p. 363). Mais le rythme est celui qui est la plus souvent utilisé. Selon Mallarmé, le vers libre et l’organisation souple du flux langagier qu’il rend possible permettent mieux de saisir les dynamiques de « l’âme » que les formes cérémonielles et d’origine sacrale de la poésie traditionnelle, ce qu’il appelle « les grandes orgues générales et séculaires, où s’exalte, d’après un lent clavier, l’orthodoxie » (Mallarmé, 1894, p. 644). Loin d’avoir une fixité et une unité absolues, l’âme est en effet à la fois oscillatoire et plurielle. Elle n’est pas, comme on l’a dit depuis des siècles, une « substance » ; elle constitue un « nœud rythmique » : « Une heureuse trouvaille avec quoi paraît à peu près close la recherche d’hier, aura été le vers libre, modulation (dis-je souvent) individuelle, parce que toute âme est un nœud rythmique. » (Mallarmé, 1894, p. 644) Dans la mesure où il est dominé par l’« instinct de rythmes » (Mallarmé, 1896, p. 383), le poète est ainsi celui qui est en relation la plus directe avec l’humain dans ses profondeurs les moins accessibles.
En adoptant le terme de rythme pour rendre compte de cette organisation du flux du langage poétique – désormais en « vers libres » – Mallarmé en transforme de facto le concept. Celui-ci ne peut plus être identifié, comme on le faisait traditionnellement depuis Platon, à la seule succession de temps forts et de temps faibles répartis suivant des proportions arithmétiques, et doit être compris comme une forme d’organisation pluridimensionnelle où la succession temporelle n’est qu’une dimension parmi d’autres d’un écheveau de séquences, d’associations, d’échos, d’oppositions entrecroisés et de silences. Un concept de forme bien plus complexe que celui de mélodie – et même que celui de rythme au sens musical traditionnel – émerge ainsi de cette lutte entre l’ordre et le hasard qu’illustre le poème du « coup de dés ».
En posant le primat du rythme, Mallarmé cherche, tout comme Bergson avec la mélodie, à penser l’unité d’un flux à la fois linéaire et différencié. Mais, comme ce flux est pour lui langagier, sa totalisation ne peut en aucun cas être analysée à partir de l’exemple d’une phrase sonore asignifiante, comme le fait Bergson. Du fait même qu’il réfléchit à la pratique poétique, il ne lui est pas possible de se placer du point de vue d’une conscience vide et d’une durée pure, et il lui faut adopter celui du développement d’un discours dans lequel chaque élément ne signifie qu’en écho à ce qui a déjà été dit mais aussi, par anticipation, au total de ce qui aura finalement été prononcé.
Du point de vue mallarméen, la focalisation bergsonienne sur la mélodie semble ainsi une réduction du concept d’organisation du flux de la conscience dans lequel la dimension de totalité est indûment soumise à un primat de la linéarité. L’âme, du fait de sa pluralité, de son caractère « oscillatoire » et de son intrication avec l’activité langagière, ne peut être décrite de cette manière et doit être saisie à partir d’un concept de rythme d’emblée pluridimensionnel : « Toute prose d’écrivain fastueux, soustraite à ce laisser-aller en usage, ornementale, vaut en tant qu’un vers rompu, jouant avec ses timbres et encore les rimes dissimulées : selon un thyrse plus complexe. » (Mallarmé, 1894, p. 644)

 La critique rythmanalytique du modèle mélodique – Bachelard

Dans les années 1930, Gaston Bachelard aboutit, à son tour, à une critique du modèle mélodique et à une promotion du concept de rythme. En s’attachant, à travers celui-là, à penser l’unité qualitative d’un processus linéaire différencié, Bergson, reconnaît Bachelard, cherche à combattre toutes les notions d’organisation uniforme et spatialisée du temps produites par la science. Et en ce sens, pourrions-nous ajouter, il poursuit un but qu’il partage avec les symbolistes et des penseurs contemporains comme Simmel ou Tarde. Mais il place cette recherche justifiée sous la lumière douteuse de la durée intime. Contre les abus analytiques, quantitatifs et dominateurs du scientisme du XIXe siècle, il adopte le parti inverse – tout aussi abusif – du continu essentiel, de la qualité pure et de la passivité.
Or, fait remarquer Bachelard, la durée ne peut se percevoir en dehors des instants qualitativement différents qui la peuplent. Ce n’est pas notre continuité intime qui est première et les instants de purs artefacts produits par l’intellect, mais bien la suite plus ou moins régulière des moments saillants de notre vie, qui nous permet de nous sentir durer : « Nous ne savons sentir le temps qu’en multipliant les instants conscients. Si notre paresse détend notre méditation, sans doute il peut rester encore suffisamment d’instants enrichis par la vie des sens et de la chair pour que nous ayons encore le sentiment plus ou moins vague que nous durons ; mais si nous voulons éclaircir ce sentiment, pour notre part, nous ne trouvons cet éclaircissement que dans une multiplication de pensées. » (Bachelard, 1931, p. 88) Autrement dit, ce sont les rythmes de notre vie qui permettent de percevoir la durée et non l’inverse : « Les phénomènes de la durée sont construits avec des rythmes, loin que les rythmes soient nécessairement fondés sur une base temporelle bien uniforme et régulière […] Pour durer, il faut donc se confier à des rythmes, c’est-à-dire à des systèmes d’instants. » (Bachelard, 1932, p. IX)
Par ailleurs, la durée est certes qualitative mais cela ne lui donne pas pour autant unité et pureté. Elle est une réalité multiple et diversifiée : « Dès que nous avons été un peu exercé, par la méditation, à vider le temps vécu de son trop-plein, à sérier les divers plans des phénomènes temporels, nous nous sommes aperçus que ces phénomènes ne duraient pas tous de la même façon et que la conception d’un temps unique, emportant sans retour notre âme avec les choses, ne pouvait correspondre qu’à une vue d’ensemble qui résume bien mal la diversité temporelle des phénomènes. » (Bachelard, 1932, p. VII) Et là encore, Bachelard montre la nécessité d’introduire le concept de rythme. La diversité des durées est une diversité des rythmes : « Bref, à notre avis, la continuité psychique pose un problème et il nous semble impossible qu’on ne reconnaisse pas la nécessité de fonder la vie complexe sur une pluralité de durées qui n’ont ni le même rythme, ni la même solidité d’enchaînement, ni la même puissance de continu [...] toute durée véritable est essentiellement polymorphe. » (Bachelard, 1932, p. VIII)
Enfin, le sentiment de durée est toujours le produit d’une reconstruction active et non pas d’une réception passive de ce qui se passe en nous : « La conscience du temps est toujours pour nous une conscience de l’utilisation des instants, elle est toujours active, jamais passive, bref la conscience de notre durée est la conscience d’un progrès de notre être intime. » (Bachelard, 1931, p. 88) Ainsi les moments de résolution et d’intégration du divers mental, auxquels Changeux faisait plus haut référence, doivent-ils se comprendre dans la perspective d’une construction rythmique progressive : « Si nous arrivons ensuite – par une construction savante – à l’uniformité de notre méditation, il nous semble que c’est alors une conquête de plus, car nous trouvons cette uniformité dans une mise en ordre des instants créateurs, dans une de ces pensées générales et fécondes par exemple qui tiennent sous leur dépendance mille pensée ordonnées […] La cohérence de la durée, c’est la coordination d’une méthode d’enrichissement. » (Bachelard, 1931, p. 88-89)
Au scientisme et à la spatialisation du temps pratiquée au XIXe siècle, il ne fallait donc pas opposer une durée continue, unitaire et passive, pensée sous l’égide du concept de mélodie, mais une durée où le continu impliquait toujours du discontinu, une durée multiple et active, organisée par des rythmes différenciés : « Le rythme est vraiment la seule manière de discipliner et de conserver les énergies les plus diverses. Il est la base de la dynamique vitale et de la dynamique psychique. Le rythme – et non pas la mélodie trop complexe – peut fournir les véritables métaphores d’une philosophie de la durée. » (Bachelard, 1932, p. 128)
Généralisant cette conclusion, Bachelard soutenait que l’ensemble de la réalité psychique, sociale et matérielle pouvait finalement être pensé sous l’égide du concept de rythme et il suggérait l’élaboration d’une « rythmanalyse » qui aurait envisagé toutes les difficultés de l’homme du point de vue des rythmes qui le construisent et le déconstruisent sans cesse. Quoi qu’on pense de cette ontologie et du type de projet critique qui lui est lié, du point de vue formel qui seul nous intéresse ici, ces conclusions allaient dans le sens de Mallarmé, qu’il citait d’ailleurs par deux fois en exergue dans L’Intuition de l’instant (Bachelard, 1931, p. 11 et 57). Comme la mélodie, le rythme fusionnait des éléments différenciés dans un tout, mais il comprenait lui-même des pluralités internes, neutralisait l’opposition du continu et discontinu, et opposait son activité et sa puissance de synthèse à la passivité de la réception de la durée.

 Le rythme sans mélodie – la poétique d’Henri Meschonnic

La dernière étape de cette élaboration du concept de rythme et de la déconstruction simultanée de celui de mélodie s’est produite au cours de la seconde moitié du XXe siècle. En dépit de l’avancée qu’elle représentait, la conception bachelardienne restait en effet au moins sur un point non négligeable bien en-deçà des résultats des recherches mallarméennes : le rythme y restait enfermé dans sa définition métrique traditionnelle et considéré comme une simple succession de temps forts et de temps faibles organisée arithmétiquement. Il revient, me semble-t-il, à Henri Meschonnic d’avoir opéré la synthèse des aspects les plus avancés de la conception bachelardienne et de la pointe des travaux symbolistes.
Selon celui-ci, la « littérarité » d’un discours, ce qui lui donne sa qualité littéraire, dépend en effet de ce qu’il appelle son « rythme », c’est-à-dire de « l’organisation des marques par lesquelles les signifiants, linguistiques et extra-linguistiques (dans le cas de la communication orale surtout) produisent une sémantique spécifique, distincte du sens lexical, et [qu’il] appelle la signifiance : c’est-à-dire les valeurs propres à un discours et à un seul. Ces marques peuvent se situer à tous les “niveaux” du langage : accentuelles, prosodiques, lexicales, syntaxiques » (Meschonnic, 1982, p. 216-217).
Comparée à celle de Bachelard, cette conception apporte au moins deux nouveautés. La première concerne le langage. Bien que l’énonciation et le discours intérieur lui imposent tous deux un certain degré de linéarité, l’existence même de la littérature montre qu’il est certainement très superficiel d’aborder celui-ci à travers ce seul facteur, comme on le fait encore très couramment et en particulier dans les neurosciences lorsqu’elles le définissent comme un lexique associé à une série de règles syntaxiques. Ce qui fait sens et parfois nous bouleverse, c’est toujours le système entier des marques qui sont actives dans un discours. Ces marques peuvent être lexicales et syntaxiques, mais elles peuvent tout aussi bien être prosodiques et métriques. La plupart du temps, les sons, leurs oppositions et leurs échos au cours du temps, la disposition des silences, sont plus importants pour la signification et l’effet qu’ils ont sur nous que ce que l’on appelle habituellement le « contenu sémantique » (la référence à un objet, à un événement ou à une idée). Comme l’avait déjà entrevu Mallarmé, le sens est produit par un entrecroisement d’interactions entre les signifiants qui se superposent à la linéarité imposée par l’articulation.
La deuxième conséquence de cette conception concerne la littérature. Contrairement à ce qui est souvent affirmé à partir de considérations idéologiques ou esthétiques, celle-ci ne s’oppose en rien au langage ordinaire. Elle ne constitue qu’un usage maximalisé d’une activité signifiante rythmique, commune à l’ensemble des êtres humains. La puissance informationnelle et suggestive d’un discours dépend du système entier des signifiants qui constitue son « rythme », c’est-à-dire de l’organisation signifiante de son flux. Or, la qualité littéraire d’un discours est à son maximum quand ce rythme porte en soi suffisamment de tensions irrésolues pour que se créent une sorte de réverbération continue et donc un potentiel jamais épuisé pour de nouvelles lectures. Dans ce cas – et seulement dans ce cas –, le discours humain atteint un niveau rythmique grâce auquel il devient absolument unique mais aussi complètement partageable. Le présent contient alors non seulement le passé, mais aussi, au moins d’une manière potentielle, le futur. Et c’est ce qui donne son prix à la littérature pour les êtres humains.
En proposant de considérer les discours à partir de leurs « rythmes » et non plus de leurs « mélodies », Meschonnic se place – sans d’ailleurs vouloir le reconnaître – dans le sillage de Bachelard. Il en adopte clairement la position anti-bergsonienne et certaines de ses prémisses : la volonté de surmonter par le rythme l’opposition continu/discontinu, la pluralité des rythmes et leur caractère synthétisant et actif. Mais en redéfinissant le concept de rythme comme système de marques signifiantes produisant une sémantique spécifique, Meschonnic puise aussi directement à la source mallarméenne, ce qui le fait s’écarter assez vivement de la définition métrique conservée, en dépit de tout, par son prédécesseur. Mu par des questions soulevées par sa pratique de l’écriture et de la traduction, ainsi que par des suggestions provenant de la linguistique de l’énonciation, il introduit ainsi dans les idées bachelardiennes des conceptions provenant du travail de démétrification de la poésie accompli par Baudelaire, les symbolistes et Mallarmé au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.

 La pensée comme rhuthmos langagier

Le lecteur voit peut-être déjà en quoi le modèle formel qui s’esquisse ici peut intéresser les neurosciences. Il peut en effet leur permettre de dépasser la simple juxtaposition d’un bergsonisme plus ou moins conscient (la notion de « mélodie ») et d’un structuralisme plus ou moins avoué (la notion de « consensus partium »), juxtaposition qui leur sert pour le moment de cadre théorique dans leur réflexion sur les processus de pensée.
Tout d’abord, les neurosciences y trouveraient une théorie du langage beaucoup plus opérante que celles qu’elles utilisent couramment, dont les principes lexicalistes et syntaxiques sont pour la plupart obsolètes. Je passe rapidement sur cet aspect mais il est essentiel car on ne laisse pas de s’étonner du caractère plus que rudimentaire des conceptions du langage qui sont mobilisées par les neurosciences, à la fois dans leurs théories, comme chez Changeux, ou dans leurs expériences, comme dans les travaux d’imagerie mentale dont elles sont aujourd’hui friandes.
Ensuite, elles pourraient y puiser des concepts qui devraient leur permettre d’aller bien plus loin qu’elles n’ont pu le faire pour penser l’articulation des instants de conscience ordinaires et des instants d’illumination, de souvenir intense ou de percée imaginative. Vu de la poétique, on comprend mieux ce qui manque aux notions d’ordre empruntées à cet effet par les neurosciences aux différents arts et pourquoi elles restent sans liens avec les formes de progression mentale les plus banales : elles font toutes référence à des formes achevées qui ne possèdent aucune signification propre. Pour parler comme Benveniste, que ce soient les formes architecturales, picturales, mathématiques ou même musicales, ces formes mobilisent des sémiotiques sans sémantique. Autrement dit, elles sont toutes des formes d’organisation extra-langagières et d’une certaine manière extra-temporelles qui dépendent entièrement du langage qui les sémiotise. À partir de la poétique et du primat du langage qu’elle présuppose, on peut en revanche imaginer des solutions théoriques qui permettent de lier ensemble les instants de conscience ordinaires et les instants d’ « harmonie d’ensemble », comme sont liés les discours ordinaires et les discours littéraires.
Enfin, les neurosciences y retrouveraient des notions d’unité dynamique différenciée, d’écho ou de résonance des parties au sein d’un tout, auxquelles elles sont désormais attachées. Le rythme d’un discours, et en particulier d’un discours littéraire, se présente comme un phénomène dynamiquehautement « complexe », très précisément au sens d’Edelman et Tononi : il constitue un système simultanément fluant, différencié et intégré ; il possède des sous-ensembles spécialisés mais chacun d’eux a un effet sur tous les autres, grâce à des interactions constantes (L. Bourassa, 2009). C’est unrhuthmos, pas un skhéma. Ce que sa définition poétique apporte en plus, toutefois, c’est l’idée que le rythme du discours ordinaire est capable de franchir un seuil de complexité qui le rend à la fois absolument unique mais aussi complètement partageable. Le présent contient alors non seulement le passé, mais, au moins d’une manière potentielle, aussi le futur. Une chaîne de réactualisations infinie et non déterminée à l’avance peut alors s’enclencher.
Résumons. Edelman et Tononi pensent, nous l’avons vu, que le développement de la pensée se fait au cours d’une trajectoire de quale en quale, c’est-à-dire d’état de conscience complexe en état de conscience complexe qui seraient spatialisables comme des points dans un espace à N-dimensions. Ils n’en disent pas plus et ne se prononcent pas sur les raisons qui, au fond, motivent cette trajectoire.
Bien qu’il pèche par un représentationnalisme dépassé, Changeux ajoute à cette première conception deux idées importantes : la première, d’origine clairement bergsonienne, est que cette trajectoire n’est pas quelconque, qu’elle ne relie pas seulement des qualia indifférents les uns aux autres, mais qu’elle a elle-même une certaine « qualité synthétique » qui la fait ressembler à une mélodie, c’est-à-dire qu’elle a une unité qui, sans vraiment faire « sens », possède une certaine « cohérence ». La deuxième est que cette trajectoire peut prendre parfois une « qualité synthétique » instantanée qui étend alors transversalement la notion d’un ordre qui n’était jusque-là apparemment que linéaire. De cela, nous avions déjà conclu que cette qualité synthétique instantanée est probablement toujours déjà anticipée dans les moments de conscience ordinaires et que c’est elle qui motive la recherche d’une solution aux problèmes posés. Mais il manque àChangeux un concept qui lui permette de penser ensemble l’organisation et le mouvement, la linéarité et l’anticipation constante d’une totalité transversale, c’est-à-dire la « qualité synthétique d’un flux d’interactions » ou ce que j’ai proposé ailleurs d’appeler tout simplement une « manière particulière de fluer » (Michon, 2007). Les concepts d’organisation diachroniques – la mélodie, la phrase, l’enchaînement – restent séparés des concepts synchroniques – le plan, la composition, la structure – et empêchent de penser l’unité des modulations du cœur dynamique.
Nous pouvons maintenant aller plus loin. La théorie du rythme poétique – au sens qui s’est petit à petit dégagé depuis Mallarmé – fournit, me semble-t-il, un modèle formel qui rend précisément possible de dépasser l’opposition de la mélodie et de la structure, de la diachronie et de la synchronie. Les processus de pensée ne sont probablement pas composés, comme le soutientChangeux, d’une succession de phrases musicales et d’accords, de suites linéaires et d’instants d’élargissement. Ils constituent, vraisemblablement et plus simplement, des séquences d’états du cœur dynamique de complexité variable, éventuellement progressives, dont les modulations sont guidées par la recherche des gratifications associées au dépassement de certains seuils d’intégration-différenciation. Ils se caractérisent donc comme des manières de fluer, des rhuthmoi, plus ou moins complexes. Rien au cours de ces processus ne permet de distinguer des formes d’organisation différentes du cœur : les moments de souvenir intense, d’illumination intellectuelle et d’enthousiasme créatif sont seulement aux séquences d’états de conscience qui les précédent ce que les textes littéraires sont aux discours ordinaires ; nous n’avons jamais affaire qu’à des différences de degré de complexité du cœur dynamique et à la possibilité que celui-ci prenne parfois un aspectsursaturé ou maximalisé.
Ainsi en arrivons-nous à la conclusion suivante : le souvenir intense, l’illumination intellectuelle ou le coup de génie imaginatif qui constituent les guides de tout processus de pensée ne peuvent pas se limiter à des moments d’adéquation réussie avec la réalité présente, ils doivent surtout représenter des moments d’intégration-différenciation maximalisés du cœur dynamique, des sortes de moments de surcomplexification, qui font bien surgir en son sein une forme d’adéquation, mais aussi bien avec le présent qu’avec le passé ou le futur. Dans cet état sursaturé, le cœur dynamique est alors doté d’une énergie potentielle particulière qui fait que l’un et l’autre, l’un ou l’autre, sont alors comme contenus dans le premier. Le cœur peut re-créer un état de conscience antérieur ou créer un état entièrement nouveau qui peut représenter la solution d’un problème actuel ou à l’inverse la production d’un problème qui prendra à l’avenir une importance déterminante.
Cette conclusion fait ressurgir, nous le voyons, une très vieille thèse : celle de la parenté profonde entre le langage et la pensée, mais elle le fait en plaçant celle-ci sous un jour entièrement nouveau. Si nous pouvons penser, ce n’est pas parce que le lexique nous permet de découper le monde en entités logiques manipulables que nous pourrions ensuite, grâce à la syntaxe, organiser en propositions. Ce n’est pas non plus parce que nous disposerions d’un système linguistique qui constituerait la matrice formelle de toute production de sens. C’est parce que le langage nous dote d’une puissance poétique, c’est-à-dire non pas de la capacité de créer des fictions plus ou moins plaisantes, mais de produire des discours dont la « complexité » ou le « rythme », c’est-à-dire la manière de fluer, sont tels qu’ils leur confèrent un potentiel sémantique indéfiniment ouvert, qui nous permet à la fois d’imaginer et de nous souvenir, de recréer le passé et, en un certain sens, de prophétiser le futur. Cette conclusion paraîtra peut-être audacieuse, mais elle n’est pas différente en son fond, non seulement de la position de Bachelard, qui voyait dans le rythme « des passages, des accords, des correspondances toutes baudelairiennes entre la pensée pure et la poésie pure » (Bachelard, 1932, p. X), mais aussi de celle d’Edelman et de Tononi qui notent pour leur part : « Tout acte de perception est, d’une certaine manière, un acte de création, et tout acte de mémoire est, en quelque sorte, un acte d’imagination. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 101)

 Conclusions

On voit tout l’intérêt qu’il y aurait à faire à nouveau circuler les concepts transversalement, comme cela a été le cas dans la deuxième moitié du XXe siècle. L’exemple des théories récentes de la pensée produites par les neurosciences qui vient d’être analysé le montre suffisamment : celles-ci pourraient beaucoup gagner, du point de vue même des mutations épistémologiques qui les traversent, si elles acceptaient de s’intéresser à des ressources formelles existantes mais qui leur sont, pour le moment, restées totalement étrangères : par exemple, le concept de rythme tel qu’il a été réélaboré par la poétique, mais aussi, très probablement, tel qu’il commence à être reformulé dans les sciences sociales et sur lequel je n’ai rien pu dire ici faute de place (pour une première approche voir Michon, 2005 et 2007).
L’un des problèmes que les neurosciences n’arrivent pas à traiter concerne la qualité spécifique et pourtant partageable des flux organisés qu’elles observent. En réduisant la pensée à un processus d’adéquation purement statistique à la réalité intérieure ou extérieure, les neurosciences ne rendent pas compte du fait que toute expérience mentale possède une certaine consistance propre, c’est-à-dire une manière particulière de fluer, qui lui est assurée par le jeu de la mémoire, d’une part, de la volonté, du désir et de l’imagination, de l’autre. Or, le modèle formel proposé par la poétique pourrait certainement les aider à répondre à ce problème. En s’appuyant sur ce modèle, on pourrait proposer l’hypothèse suivante : l’illumination intellectuelle, le coup de génie imaginatif ou même le souvenir proustien, tous ces moments qui, par le fait qu’ils sont associés à de fortes gratifications, guident la sélection au sein de la profusion mentale, représenteraient des instants d’intégration-différenciation maximalisés du cœur dynamique qui feraient surgir en son sein une énergie potentielle d’un type particulier. L’imagination, la compréhension et la mémoire seraient ainsi liées à la capacité du cerveau d’atteindre des états neuronaux extrêmement complexes, dominés par une sorte de réverbération interne généralisée permettant, en quelque sorte, au passé, au présent et au futur de refluer les uns sur les autres. Ces états particuliers ne feraient toutefois que maximaliser des possibilités neuronales qui seraient déjà présentes dans les états ordinaires du cœur dynamique.
Les neurosciences pourraient donc trouver dans la poésie une alliée paradigmatique efficace pour comprendre la vie du cerveau. Mais une telle alliance devrait bien sûr être recherchée également dans l’autre sens – le narcissisme des littéraires dût-il en souffrir quelque peu. On pourrait se demander, de ce point de vue, si le lien entre la qualité poétique d’un discours et la maximalisation de sa complexité rythmique, tel qu’il a été repéré par les études de poétique depuis Mallarmé, ne pourrait pas s’expliquer, quant à lui, en fonction des formes de dynamiques neuronales. La poésie apparaîtrait comme une fonction langagière aussi nécessaire à la vie des hommes que les moments de forte complexité le sont à la vie de notre cerveau. On attendrait alors peut-être – qui sait ? – à l’un des fondements neurologiques de l’art.

 Bibliographie

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Les égrégores sont des entités produites par de puissants courants de pensées collectives et cohérentes.

L’égrégore est une forme-pensée ou champ énergétique construit par un groupe de personne ayant la même intentionnalité, par exemple : groupe de philatélistes, club sportif, syndicat, église, parti politique… ou tout simplement ensemble de personnes pouvant être disséminées sur la planète mais, vivant les mêmes émotions : amour, haine, colère, compassion…

Un ensemble de personnes qui se focalisent sur un même objet, avec une certaine intensité, déploient une énergie mentale, affective, passionnelle, spirituelle… qu’ils mettent en commun. Cette activité concentrée sur un objet en particulier génère une forme pensée ou, champ énergétique composé d’énergie mentale, d’émotionnelle, d’énergie spirituelle.

L’égrégore est une énergie structurée par l’objet sur lequel elle se finalise, et remplie de toutes les émotions que les participants mettent en commun.

Interaction entre les membres du groupe et l’égrégore

L’égrégore condense, rassemble ce que chaque membre y apporte. Et chaque membre, du coup, reçoit de l’égrégore dans lequel il entre, plus que ce qu’il a apporté. Il y a donc interaction entre les membres du groupe et l’égrégore.

Ce sont les membres rassemblés qui constituent l’égrégore, mais cet égrégore va adombrer les membres. Les membres sont donc sous l’ombre, ou a l’ombre de l’égrégore, qui est comme un nuage au-dessus d’eux. Et il y a bien interaction au sens où le membre nourrit l’égrégore, mais l’égrégore agit sur le membre.

Si nous rejoignons par la pensée un égrégore d’amour, nous recevrons en retour de l’amour. Alors que s’il s’agit de colère, il en sera tout autre et, nous recevrons en retour… de la colère !

L’égrégore est constitué par les personnes qui en sont le facteur déclenchant. La puissance de l’égrégore va s’amplifier en fonction du nombre de participants, mais également en fonction de l’intensité de la recherche, de la focalisation de ses membres sur l’objet et, de leur implication existentielle ou passionnelle. En s’impliquant passionnément dans l’objet d’un égrégore, les membres font un apport important d’énergie à l’égrégore.

L’égrégore est une entité vivante

L’égrégore est un concept vitalisé, réelle entité, qui pour être viable, doit être alimenté régulièrement par les membres du groupe se maintenant tous dans la même énergie vibratoire.

C’est pour cela, que les dirigeants de groupes à l’origine d’égrégores, organisent des meetings, des cultes, des rassemblements… Également, afin d’augmenter le pouvoir de l’égrégore, certains ont recours à des rituels qui peuvent consister en des formules, des symboles, des prières, des invocations, des visualisations d’images concrétisatrices, des courants mentaux, des chaînes d’union, brûler de l’encens…

Chaque membre du groupe devient une « cellule » de l’égrégore. Il vit sur le plan physique par l’intermédiaire des êtres humains membres du groupe, et sur le plan astral par la projection astrale de ceux qui y adhèrent.

La vie matérielle de l’égrégore est assurée par le nombre des membres d’un groupe, par leur discipline, leur union, leur stricte observance des rituels, mais aussi par les courants de sympathie ou d’antipathie du monde…

Forme donnée à l’égrégore

Afin de donner à l’égrégore une forme concrète, on en fait une représentation symbolique, qui sera un support de visualisation. Ce signe représente sa nature, ses buts, ses moyens. Nous aurons donc le sceau-de-salomon, l’étoile de David, le pentagramme, la croix latine, le triangle maçonnique, les symboles du Reiki, etc.

Le symbole porte en lui-même une représentation qui parle immédiatement à l’être humain de façon figurée. Tous ces innombrables signes et sceaux ne sont que des représentations de l’égrégore. Ces signes sont à la fois une protection, un support et un point de contact entre les membres. Ils deviennent alors de véritables pentacles.

L’égrégore peut devenir une entité très puissante qui a sa vie propre et elle se détruit difficilement. Si on désire l’éliminer rapidement, il faut avoir recours à l’incinération de tout ce qui la concerne.

Attachement à l’égrégore

Il est également très difficile de se détacher d’un égrégore. Il est prescrit de procéder de façon inverse à celle qui est à l’origine de l’attachement. Ainsi, s’il y a eu une cérémonie d’initiation, lors de la liaison avec l’égrégore, il faudra alors procéder de façon inverse, mais identique pour produire le détachement. Dans la religion catholique, le baptême est annulé par l’excommunication.

Cependant, les réactions de l’égrégore à l’égard de la cellule expulsée sont parfois très dangereuses pour la personne concernée. La meilleure façon de se protéger est d’adhérer à un concept de force équivalente, ne serait-ce que pour un temps… Mais surtout de bien choisir le groupe auquel on adhère, intentionnellement ou non… Les conséquences peuvent être très différentes suivant le groupe.

En tant qu’humain “moyen” ou non initié, la seule chose qu’on puisse faire pour lutter contre un égrégore, c’est savoir se contrôler : sentiments, émotions, pensées. Le fait de penser à un égrégore, on le nourrit. Détester, haïr, aimer, idolâtrer, prier, etc., on le nourrit.

Aspects psychiques et énergétiques de l’égrégore

L’égrégore possède une composante à la foi psychique et énergétique. L’égrégore est une énergie qui contient toutes les vibrations des gens qui le créent, le font vivre… et qui leur échappe.

La concentration des personnes réunies dans un même but, avec les mêmes pensées intenses créées un égrégore qui se constitue, se développe, s’amplifie et devient actif.

Un égrégore est une “boule” d’énergie visualisable dans l’astral qui a été créé la plupart du temps par un groupe d’individus humain. Cette énergie, avec laquelle il est possible d’interagir, possède un caractère qui lui est propre, caractère attribué par ses créateurs. C’est comme un accumulateur d’une énergie possédant ses propres caractéristiques, et motivé par la foi ou la concentration de plusieurs personnes à la fois. Il est alors aisé de comprendre qu’il existe des égrégore de toutes sortes (Égrégore chrétien, égrégore bouddhiste, égrégore islamiste, égrégore sectaire, égrégore satanique, égrégore politique, égrégore syndical, égrégore de guérison, etc.).

Un égrégore peut être perçu comme la résonance vibratoire émise par la psyché d’un groupe de personnes vibrant sur une note déterminée. Les actes, les émotions, les pensées et les idéaux de chaque entité constituant ce groupe, fusionnent pour édifier un tout cohérent, une forme dont les composants sont de nature énergétique. La tradition ésotérique lui donne le nom de « forme pensée aurique».

Bien que d’essence subtile et impalpable, une forme pensée est aussi pénétrante, enveloppante et perceptible qu’une présence matérielle. Ce sont les courants émotionnels, mentaux et spirituels, émanant de l’ensemble des membres d’un groupe qui élaborent une forme pensée, pour ensuite, la structurer.

La notion d’égrégore se rapproche de celle d’inconscient collectif, de conscience collective, de champ morphogénétique ou de champs de conscience opérant entre eux.

Orientation d’un égrégore

Un égrégore est un agrégat de forces constituées de courants vitaux, émotionnels, mentaux et spirituels, suivant la qualité vibratoire de la forme pensée aurique. Ces courants vitaux, créés par le groupe d’individus duquel l’égrégore est issu, pénètrent la conscience du groupe sous forme de désirs, de concepts et d’aspirations.

La patrie, la république, la justice, la guerre, la paix ne sont rien d’autre que des images égrégoriques.

L’égrégore de nature astrale peut être orienté par le mental et nourrit essentiellement par l’énergie émotionnelle, (la forme pensée provoquée par les désirs, les aspirations, les rêves, les décisions, les engagements, les idées, la volonté, d’un ou de plusieurs êtres humains.)

Dans un groupe, on suppose que si les objectifs et les orientations personnelles des participants sont de nature matérielle, les égrégores, leur double subtil, manifestent des intérêts analogues. Si au contraire, les buts et les orientations des personnes constituant un groupe sur le plan physique sont inclusifs, son égrégore sera animé des mêmes intentions.

En se focalisant sur un objectif et en agissant pour lui donner vie, une personne est en mesure de créer un égrégore susceptible de se développer pendant un temps indéterminé. Suivant l’intensité de l’idée émise et du nombre de personnes qui y adhéreront, ce temps peut durer de quelques jours à plusieurs millénaires.

Pour donner deux exemples :

Une association créée par un groupe d’amis, pendant une durée de deux mois autour du projet d’organiser un concert en vue de recueillir des fonds pour réaliser un objectif particulier, va créer un égrégore à durée de vie limitée.

Un égrégore peut être réactivé et transformé au cours des siècles.

L’égrégore de la Franc-Maçonnerie contemporaine, que l’on nomme : spéculative, avait déjà un long passé avant d’être de nouveau réactivé au début du dix-huitième siècle.

La maçonnerie spéculative est un sous-égrégore aurique de celui qui anime l’Esprit de la Maçonnerie qui et beaucoup plus ancien. La Maçonnerie actuelle, fondée en 1717 à Londres, est une émanation aurique de l’Egrégore Maçonnique dont il est difficile de connaître l’origine qui se perd dans la nuit des temps…

Naissance de l’égrégore

L’égrégore est activé par une seule personne à la base et l’idée créatrice fait peut générer l’adhésion d’un nombre important de personnes, lesquelles vont donner vie à l’égrégore.

Selon la recherche ésotérique, un égrégore naîtrait, par exemple, d’une fervente prière collective, d’une thérapie de groupe, d’un projet, d’un rituel qui pourrait être chamanique par exemple. Mais il peut tout autant être la résultante d’extrémismes religieux, politiques ou nationalistes ou même d’un événement traumatisant susceptible d’engendrer une émotion collective puissante et durable tel que les attentats du 11 septembre 2001…

Aspects constructifs de l’égrégore

En Amérique et en Europe, on a expérimenté des “groupes de prières” dans les hôpitaux , qui prient pour la guérison physique des malades qui le leur ont demandé. On s’est aperçu, que des malades atteints de maladies graves, et pour qui priaient ces groupes, se remettaient beaucoup pus rapidement et avaient des chances de guérison beaucoup plus élevées, que des malades qui ne bénéficiaient pas de ces groupes ! Pourquoi ? Tout simplement parce que le “groupe de prières”, par sa dévotion, va canaliser une énergie aurique et faire son propre égrégore que l’on pourrait appeler “énergie de guérison”, et qui va se mêler à l’énergie aurique du malade visé, le rendant ainsi beaucoup plus fort, pour se battre contre la maladie !

Pour le travail, c’est la même chose : vous travaillez dans une entreprise qui vous demande de constituer un groupe afin de réaliser un projet. Si, dans votre groupe, chacun est soudé, “sur la même longueur d’onde aurique”, votre projet sera terminé en un rien de temps, et vous bénéficierez des honneurs de vos employeurs. Par contre, si dans le groupe existent une ou plusieurs “brebis galeuse”, l’énergie développée par votre groupe sera quasiment nulle ou très négative, les idées manqueront, votre travail n’avancera pas et le moral de vos “troupes” sera au plus bas ! Vous essuierez ainsi un cuisant échec auprès de vos responsables. Que se sera-t-il passé ? L’énergie développée par ce groupe à la base “malsain”, sera inexistante, voire malsaine. La meilleure solution aurait donc été que vous fassiez le travail seul, ce qui aurait été plus long, mais beaucoup moins difficile, étant donné que vous n’auriez subi aucune entrave à sa réalisation, contrairement à ce qui se sera passé dans votre groupe aurique négatif.

L’efficacité d’un égrégore repose sur la cohérence du groupe. Cohérence au niveau de l’identité, des objectifs, cohérence dans le temps et par-delà le temps.

Nourriture et mort de l’égrégore…

La puissance d’un égrégore dépend de sa « masse psychique concentrée ou mobilisée ». La puissance et la nature de ces courants émis déterminent la qualité de la forme pensée aurique. Plus elle est alimentée et plus son rayonnement s’étend.

En contrepartie, moins elle est nourrie et plus sa force s’affaiblit. C’est ainsi que les égrégore se créent, se développent, puis s’anémient et disparaissent. La durée de vie d’un égrégore dépend des paramètres identiques à ceux de toutes les institutions humaines. Plus elles sont vitalisées auriquement, plus on leur porte de l’intérêt et plus elles se renforcent. Dans le cas contraire, moins elles sont fertilisées et moins elles sont susceptibles de battre des records de longévité.

Faute d’être entretenu et nourri régulièrement, un égrégore se désagrège et meurt car il n’est pas autonome comme on peut le voir.

par : Jean-Paul Thouny

publié par les agents sans secret à l’adresse 10:23

samedi 19 septembre 2009 à 06:09 :: Général :: #8371  translate  ubersetzen  

C’est sans doute le grand défi du XXI° siècle. Si vous y prêtez attention, où que se porte votre regard – défis écologiques, élections politiques, injustices sociales, éducation à la citoyenneté, guerres de religion, exploitation néocoloniale, ou simples attitudes de consommateurs – se pose une question cruciale : l’humanité saurait-elle faire preuve de conscience collective ? Interrogation à la fois évidente et terriblement fugace dès que vous tentez de la cerner. L’INCONSCIENT collectif, on voit bien ce que cela recouvre, pour le meilleur comme pour le pire : chaque groupe humain dicte implicitement à ses membres, dès la naissance, un ensemble de croyances, de valeurs et de comportements, qui les déterminent ensuite à vie – la liberté individuelle consistant ensuite précisément à se défaire de cette pression du groupe. Mais la CONSCIENCE collective, qu’est-ce que cela pourrait être ?

Les plus grands visionnaires, de Bouddha à Jésus, de Platon à Rousseau, de William Blake au chef Seattle, d’Aurobindo à Teilhard, de Hugo à McLuhan, ont évoqué une telle conscience, portée par la métaphore d’un cerveau global, dont chacun de nous serait un neurone. Mais concrètement ? Ce dossier n’épuise pas le sujet, loin de là. Il ouvre juste quelques pistes. Apparemment, déchirements et haines persistent, en toute inconscience. Mais lisez notre enquête : en sourdine, semble se tramer une mutation de fond. Affaire à suivre… de près !

De « l’intelligence » du monde à l’intelligence collective

Au détour d’un chemin, perdues au cœur des hautes vallées de la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie, une centaine de femmes de la communauté des indiens Kogis sont assises à l’ombre d’un manguier. Présences silencieuses, mais « habitées » qui captent l’attention. Jeunes et moins jeunes, anciennes, enfants, regroupées autour d’un chaman (Mamu), elles « pensent » l’esprit, la forme du pont que les hommes construisent quelques mètres en contre bas. Elles nourrissent la pensée, « l’esprit » de ce que devra être ce pont. Le soir, cette pensée sera partagée avec les hommes, les principes (féminin/ masculin, pensées/actions, esprit/matière…) pourront être régulés et nourrir « justement » leurs actions. Expérience du monde et de ses cycles, chaque fois réinventées, chaque fois (re) parcourue..

Ce travail de « pensée » effectué avant, pendant et après la construction du pont (ou la mise en œuvre d’une action), doit permettre à la fois de nourrir la vision partagée de ce qui va être réalisé, en l’occurrence un pont, ou il doit être construit, quand et par qui, mais aussi et surtout de faire « justement » les choses à savoir, en accord avec le corps social qui a la charge de sa réalisation et l’espace naturel (vivant) dans lequel il s’inscrit.

Construit sans chef, d’une portée de plusieurs dizaines de mètres, le pont est réalisé par une centaine de Kogis en moins de 48h. Il ne comporte ni clous ni fils de fer.. Il est prévu pour rester en place pendant plusieurs dizaines d’années.

Construire une vision partagée porteuse de sens et proposer une démarche à la fois « juste » et transformatrice, qui permette d’atteindre un objectif (action, projet, situation, etc.) n’est-ce pas là, le fondement de l’intelligence collective ?

Oui, si l’on admet que l’intelligence collective englobe les règles, principes de fonctionnement (valeurs) qui permettent à un ensemble de personnes (identité) de faire émerger un projet, une action, de construire une situation (l’équilibre) qui les dépasse, tout en étant nourri de l’énergie et de la spécificité de chacun. Oui si l’on comprend que la règle précède la forme, puisque du choix et de l’animation d’un processus, d’une démarche, dépend la qualité et la « pertinence » (justesse) d’un résultat. (le tireur à l’arc dans la tradition Zen).

Dernière société Précolombienne à avoir su préserver sa culture et ses modes de fonctionnement à travers les siècles de notre histoire, la société des indiens Kogis a fait de « l’intelligence collective » un art de vivre qui imprègne les pensées et les actes de ses membres. Comme nombre de sociétés « racines » ou « traditionnelles » à travers le monde, il n’est pas un acte, une parole qui ne soit pensée afin de « pouvoir gérer » et dépasser les problèmes, d’ego, de territoires, les émotions qui obscurcissent l’esprit.

Savoir canaliser le pouvoir et les énergies pour qu’elles restent source de créativité et non génératrices de violence a toujours fait partie de leurs préoccupations « essentielles ».

Une préoccupation issue d’une « expérience » (posture) du monde ( et non pas d’une seule « connaissance ») qui permet de concevoir transmettre et faire vivre un ensemble de mécanismes, processus, (rituels) règles de fonctionnement qui préservent de la folie, qui tiennent à distance les déséquilibres, sources de tensions, de maladies et de mort…Car c’est bien le déséquilibre et la mort que l’intelligence collective, cette « mémoire des possibles » qui se développe entre le passé et le futur » doit permettre de tenir à distance.

Et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est aux prémisses d’un XXIème siècle chaotique, aux inégalités criantes, en perte de sens et de repères, ou se multiplient déséquilibres, ruptures et menaces (environnementales, sociétale, politiques etc.) que (ré) apparaît l’impérative nécessité d’une intelligence collective. Car c’est la contrainte (et la menace dont elle est porteuse) qui appelle l’intelligence collective et « la conscience » issue de l’expérience, qui la permet.

Nous voici donc confronté à l’un des plus difficile, mais aussi des plus enthousiasmant défis de notre temps, faire vivre une « intelligence collective »adaptée aux enjeux d’une époque (territoire, culture, représentation etc.), à même de nous permettre de faire face aux déséquilibres issus du fonctionnement de nos sociétés modernes.

Si les Kogis et les peuples « racines » par l’effet miroir qu’ils nous proposent et la mémoire qu’ils ont su préserver, peuvent nous y aider, il nous appartient d’en revisiter les principes, de les (re) parcourir, pour se les réapproprier et en acquérir l’expérience. A 80% urbains, (en 2007, 50% de la population mondiale va vivre en ville),ayant perdu notre relation à l’expérience du monde, à la vie et à nous même, nous avons en grande partie perdu les clés de cette intelligence collective, indispensable à notre survie.

Les Kogis n‘ont jamais rompu ce lien, cette relation au vivant. C’est la nature, et l’expérience fusionnelle qu’ils en ont, qui leur transmet les règles et les principes de vie qui régit leur société et leur permet de maintenir l’équilibre du monde. Temps cyclique, prédominance de l’expérience sur la connaissance, équilibre des contraires, mais aussi humilité, respect, partage, solidarité, circulation, sont des évidences vécues et transmises au quotidien par l’ensemble des membres de la communauté « tout est écrit dans la nature, et notamment la façon dont il convient de maintenir l’équilibre, de canaliser l’énergie entre la vie et la mort, pour éviter le chaos. C’est dans la nature que les lois, et les règles qui régissent notre société prennent leurs racines. C’est là que nous savons comment maintenir le monde en harmonie, comment penser et agir ensemble, afin d’éviter les maladies, les catastrophes naturelles, les grèves et les disputes familiales, car tout est liée. Les règles et les lois occidentales sont faites par les hommes au profit de la société humaine. La loi Kogi est cosmique elle permet de maintenir l’équilibre du monde au service de la vie ».

Faire vivre cette « intelligence collective » la réinventer par choix, accepter l’ouverture qu’appelle l’altérité, quitter ce que nous connaissons pour nous risquer vers l’inconnu du partage et de la construction commune, faire « trembler nos maisons intérieures » c’est bien ce pari, car il est vital, auquel ont choisi de se confronter les membres fondateurs de « L’alliance pour la planète » officiellement crée en mars 2006 à Paris.

Forte de 63 organisations, (WWF, Green Peace, Les Amis de la Terre, la FNH (Fondation Nicola Hulot), Tchendukua Ici et Ailleurs, Ecologie sans frontière etc. L’alliance pour la planète tente de (re) parcourir ce chemin, de réinvestir pas à pas cette intelligence collective du monde, indispensable pour faire émerger ensemble les nouvelles façons d’être et d’agir qu’appelle le monde de demain.

Dans la continuité de la « pensée » Kogi , Il faut pouvoir recréer les champs énergétiques que forme l’interaction de tous les individus membres d’un collectif. L’appartenance à ces champs et les conséquences qui en découlent peuvent être observées à plusieurs niveaux. Le premier est celui de l’identité. Le fait de faire partie du collectif est un élément constitutif et identitaire pour chaque individu. Il ne s’agit pas d’une simple étiquette, mais d’un sentiment profond d’appartenance à un groupe et à ce qui constitue son identité. Ainsi à la question « Qui es tu ? », un Kogi répondra invariablement « nous sommes Kogis, habitants de la Sierra Nevada de Santa Marta ». Le deuxième niveau est celui des valeurs. La valeur de la solidarité par exemple, est une valeur qui relie tous les membres de la communauté Kogi. Elle organise activement toutes les formes que prend le partage au quotidien de la nourriture, du travail et des rituels. Leur « vision » de la solidarité rend possible le développement d’une intelligence collective, car elle oriente chaque individu vers la recherche du bien commun tout en donnant à comprendre les mécanismes collectifs qui permettent le développement et la survie de la communauté.

Le troisième niveau est celui des capacités. Ce que l’on veut, peut et sait faire ensemble doit être en permanence travaillé et partagé par les membres du groupe. Les décisions collectives s’inscrivent alors dans la continuité de ces processus d’appropriation et de partage. Elles se prennent dans une dynamique de construction et de recherche de solution qui révèle un « haut » niveau de compréhension des enjeux d’une décision, reflet d’une vision et d’une compréhension systémique des situations. Une fois construite l’identité, partagées les valeurs et mises en place les compétences, savoir faire et savoir être nécessaire, la conduite des actions, leur exécution ainsi que le partage des informations qu’elle nécessite devient fluide. Le niveau (maturité) d’intelligence collective des situations permet de prendre rapidement des décisions « justes » et pertinentes.

L’intelligence collective ou l’affaiblissement du moi :

Paradoxalement, alors qu’augmente l’urgente nécessité de nouvelles intelligences collectives, nous observons dans nos sociétés occidentales dites « développées » une montée des troubles liés aux difficultés ou aux insuffisances de structuration du moi . Les dérives les plus marquantes sont par exemple l’augmentation des problèmes d’obésité, celles des conduites addictives de tous ordres, ou encore les phénomènes de dépendance et de vassalité dans la formation des « bandes » d’adolescents. Les causes de ces troubles sont multiples et vont au delà de cette réflexion. IL est cependant possible de considérer que ces difficultés sont liées à l’insuffisance des cadres collectifs apprenants, au déficit dans la transmission des savoir faire et des savoir être et à une fuite obsessionnelle devant le risque, le manque, la souffrance de tous ordres. Or l’expérience de la confrontation réussie aux dangers, aux obstacles, source de l’apprentissage et de la structuration du moi, est l’un des facteur majeur de développement de l’intelligence collective . C’est parce que j’ai appris avec les autres à dépasser les épreuves que je peux prendre ma place dans un groupe…

Ce n’est donc qu’au prix d’une intelligence collective volontairement réinvestie, que l’humain pourra réellement prétendre devenir « homo sapiens sapiens ».. ; un homme « sage « capable de choisir son avenir en conscience, et non simplement de le subir. Et comme le rappelle Marco Chaman Kogi :

-« Seuls nous ne pouvons pas protéger la terre, ensemble nous pouvons faire quelques chose. Pour cela il faudrait que nous puissions dialoguer, nous comprendre et nous respecter pour voir ensemble ce que nous pouvons faire. Il n’est plus temps de parler mais d’agir »

Une conscience globale est toujours grosse d’un impérialisme spirituel

Les religions produisent une conscience collective sur la question de la place de l’autre. Avec l’avènement des monothéismes, cela risque à tout moment de faire émerger un totalitarisme. Dans la tradition biblique, tout commence avec la construction de la Tour de Babel…

« Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! faisons des briques, cuisons-les au feu. Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom. » (Genèse 11) Ainsi commence l’histoire de Babel et de sa Tour, chronique biblique que Marie Balmary signala comme le premier cas de totalitarisme : projet et pensée unique, consensus forcené, enfermement communautaire uniformisant dans lequel les hommes renoncèrent au « je » individualiste et adoptèrent un « nous » fusionnel, qui, on peut le supposer, a dû éliminer ses dissidents. Dieu désapprouve. Il n’est pas au ciel. On ne l’atteint pas non plus dans un élan commun mais dans une relation singulière. Il éradique l’unanimisme de cette conscience collective en « confondant leur langage et les dispersant sur toute la face de la terre. »

On retrouvera souvent la tentation unanimiste dans l’Histoire et récemment dans la devise du IIIe Reich : Un seul peuple, une seule nation, un seul führer. La conscience morale de chacun devait s’effacer au profit d’une conscience collective à couleur de nationalisme mystique dont le contenu était asséné par la propagande du parti et imposé par une violence sans merci.

« Tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous », proclama le Président George W Bush dans un discours qui préparait l’opinion publique au Patriot Act et préludait à la légalisation de la torture et de la détention illimitée sans procès (vote de la chambre des Représentants et du Sénat le 28 septembre 2006). « Un peuple qui veut sacrifier sa liberté à sa sécurité est un peuple d’esclave, » prévenait Thomas Jefferson qui avait juré fidélité à la même constitution que son successeur. La conscience collective du peuple Américain semble avoir choisit. Entre ce degré de sécurité et conformité il n’y a qu’un pas. Il sera vite franchit. Un animisme obligatoire. Babel n’est plus très loin.

__La place de l’autre __ Religion, dont on tire la racine de relegere / religare, signifie relier, recueillir ou relire. On y désigne un ou des Dieux et y assemble les hommes dans une même foi, autour d’une même lecture, en vue d’un même destin. Les religions sont productrices de conscience collective en cela qu’elles dictent des croyances et des valeurs auxquelles le croyant adhère.

Elles unissent, mais écartent aussi d’un même mouvement ceux qui n’ont pas la même foi, ne nomme pas Dieu du même nom, n’adhèrent pas à la même chapelle, ne lisent pas le même livre, n’ont pas le lien du sang requis, ne célèbrent pas de la même façon. Elles modèlent et recueillent les mêmes (peuple élu, ecclesia, oumma) et désigne les différents, les goyim, les païens, les infidèles. Nous et les autres.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », propose le Lévitique au peuple hébreu. (Lev 19 19) Réa (Ra), qui dit prochain en hébreu, signifie autre, différent. Ce mot, aperçu pour la première fois dans l’expression « arbre de la connaissance tov va-ra », traduit trop rapidement par bien et mal, signifie plus précisément ce qui est et ce qui est autre. Le prochain est donc tous les autres, y comprit les différents.

Jésus précise le commandement du Lévitique : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, si vous réservez vos saluts pour vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? » (Mt 5 46) « Aimez vos ennemis » (Mt 5 44) « Donne aussi ton manteau… ne tourne pas le dos. » (Mt 5 40) Il nous permet de retrouver le sens de prochain étendu à toute l’humanité, sans condition de réciprocité, dans la conscience que nous sommes frères, nés d’un même père. Dans cet élan, le Dieu unique, tribal, des hébreux prend vocation universelle. On gagne la fraternité mais au prix du sacrifice des autres Dieux et de la tolérance. Le polythéisme était tolérant, par définition. Le Dieu unique est exclusif, voir totalitaire, par principe. On y a vu un progrès. Dieu unique, vérité unique, religion unique, conscience balisée, fraternité sans tolérance, croisades, inquisition, on connaît. Jésus annonçait le royaume et c’est l’Eglise qui est venue ! faisait remarquer Alfred Loisy. Fermeture. Retour à Babel. Dieu mélangea leur langue. Il redistribue les cartes.

Il n’y a de Dieu que Dieu. Mohammed et ses successeurs reprennent l’idée d’un Dieu unique à portée universelle et rassemblent ses fidèles dans la Oumma, communauté des croyants qui évoque une matrice par la racine umm, « mère », et donc une fraternité, mais seulement si Mohammed est son prophète. Tout homme qui ne s’en réclame pas pose un déni à ce Dieu et son envoyé et prend le risque d’être broyé par les ceux qui ne supportent pas la relativité de toute chose et de leur foi. Nous sommes encore frères, mais à condition d’adhérer. Et ensuite de se conformer. Caricature interdite. Blasphème à fleur de peau. Babel, le retour.

Sans la tolérance polythéiste, deux religions à Dieu unique – qui ont chacune vocation à occuper, voir à coloniser, la conscience collective – cohabitent mal. La démocratie laïque tempère encore les impérialismes religieux. « Un homme une voix » est une réponse réaliste à Tu aimeras ton prochain comme toi-même et Il n’y a de Dieu que Dieu. Préférant le respect et l’égalité à l’amour, Dieu et ses révélations, la démocratie consulte le peuple. Il n’y a pas que Dieu. Le peuple est souverain.

En Asie

L’hindouisme et le bouddhisme poussent la frontière de la fraternité au-delà de l’espèce pour y inclure tous les êtres, l’Humain n’étant pas considéré comme une forme de vie à part mais comme un type d’être parmi les autres créatures douées de sensations.

Le monisme de Shankara (Inde, VIIIe siècle) soutient que Brahman est le seul être (rien n’existe en dehors de lui) et remet ainsi en question la notion même d’individu. Il s’explique ainsi : le fil dont on se sert pour tisser une étoffe est le même avant et après qu’on ait tissé l’étoffe. Il y a une différence de forme mais non de substance. De même l’univers est Brahman bien que des formes différentes le manifeste.

L’individu est présenté comme une construction mentale relative aux causes qui la suscite, ou encore comme un processus d’identification temporaire de l’être à une somme de phénomènes (un corps et des tendances faites de désirs, dégoûts, attractions, peurs etc.) qui se transforment constamment jusqu’à épuiser leur force de cohésion. Il n’a pas d’existence réelle. Tout ce qui possède une forme physique ou mentale est fondamentalement illusoire, irréel.

Lorsque Brahman, l’unique Soi-même, incarné dans un corps, s’identifie à ce corps, qu’il croit être distinct de l’univers, il devient inconscient de sa nature universelle. Cette erreur sans commencement, cette méprise, cette ignorance, cette illusion est la cause et l’effet du karma, la Loi de causalité qui enseigne que les actes produisent des effets qui se poursuivent dans une rémanence incommensurable. Mais celui qui renonce à se croire l’auteur de ses actes atteint Moksha, la délivrance, la libération, la connaissance constante et définitive de l’ultime réalité. Union avec Dieu pour les dévots, avec le sans-forme pour les philosophes. Délivrance finale de l’âme individuelle grâce à l’abandon de l’idée d’une âme et d’un être individuel.

Il n’y a ni moi ni autre ; nous sommes le même.

Ainsi Shankara tente-t-il de construire une conscience qui rassemble les individus dans la conscience d’un être unique.

Dans cette « conscience réservoir » (alayavijnana), les actes de chacun se répercutent sur tous et sur soi-même. Métaphoriquement, on dit qu’une vie est semblable à une goutte d’eau qui retourne à l’océan de la vie pour s’y dissoudre. Lorsqu’une nouvelle vie apparaît est-ce la même ou une autre ? C’est à la fois la même et une autre, puisqu’elle porte en elle quelque chose de toutes les autres. Nous sommes fils du passé, et pères de ce qui vient.

Mais le monisme de Shankara est ardu, exigeant et minoritaire. Comment penser « je n’existe pas » ? Les religions hindoues anciennes, fondée sur le Veda ont classé les individus en castes et sous castes, brahmane, kshatriya, vaisya, sûdra, paria et mlécha, le barbare (l’étranger)… L’illusion d’être soi est le point du vue qui domine largement en Inde aussi. Mais on y est tolérant. On y est libre de choisir son Dieu car Dieu est un darshan, un point de vue, une opinion.

Bouddhisme

« Tous les êtres ont été ou seront notre propre mère », affirment à leur manière et dans leur cohérence certains bouddhistes qui croient en l’infinie renaissance de soi-même à travers les espèces, et pour ouvrir un rapport à l’autre emprunt de compassion et de bienveillance. Idéal vécu par les végétariens qui possèdent la conscience que tout ce qui vit mérite compassion et entretiennent un respect sans limite de la vie.

L’enseignement et la pratique bouddhique sont centrés sur la conscience, aussi appelée esprit (semnyi).

L’esprit est un mais il a deux aspects qui se manifestent par deux consciences : Namshé, la conscience ordinaire, dualiste, est le cadre dans lequel se jouent le rapport moi-autre, les émotions et les confusions, et où chacun expérimente le monde, soi-même et l’attachement à soi-même. Et Yéshé, une conscience-sagesse, libre, lucide, déprise des appropriations et des émotions, et que l’on discerne dans l’état de présence, sans élaboration, ni attachement, ni distraction. La nature de l’esprit est vacuité. Disponibilité. Non-dualité. Equilibre.

L’esprit n’appartient ni à l’individu ni à la somme des individus mais il constitue le lien entre tous les individus. Dans sa pratique, le bouddhiste dédie en esprit le mérite de ses actes à tous les êtres, tous étant reliés au même et unique esprit. Point de salut sans le salut de tous. Ainsi, si l’esprit est vacuité, l’acte est compassion.

A la recherche d’une conscience collective spirituelle

Qu’est-ce qui nous unit ? Où est le même dans d’autre ? Comment prendre l’autre en compte ?

L’humanité se cherche une conscience collective « spirituelle » où se définit le rapport à l’autre. Dans sa quête de la vérité, elle a trouvé des différentes réponses forgées par des métaphysiques distinctes, mais un même idéal tissé d’amour et de compassion. Cependant, entre l’idéal et la réalité chacun fait des concessions à l’égoïsme, la peur, l’attachement, l’avidité… et divers autres intérêts.

Lucien Goldmann remarque que « chaque individu fait partie d’un nombre considérable de groupes, de sorte que sa conscience est un mélange unique et spécifique d’éléments de conscience collective différents et souvent contradictoires ; de plus, il subit l’influence de groupes auxquels il n’appartient pas. »

L’économie sans conscience

Le libéralisme est la nouvelle religion sans Dieu à vocation globale. Nous y adhérons sans conversion mais par contamination. Des forces économiques auxquels chacun participe plus ou moins directement s’affrontent dans le ciel du commerce dont la doctrine essentielle est le profit maximum.

Un exemple parmi une multitude : les salariés confient leurs économies à des fonds de pension qui font pressions sur les dirigeant des entreprises qui emploient ces mêmes salariés pour qu’ils débauchent ou délocalisent, et cela pour accroître les bénéfices. Le client est aussi la victime. Mais il n’y a aucun responsable. Et personne ne peut y remédier. Le gérant du fond doit maximiser le profit du fond, sinon les salariés porteront leurs économies ailleurs. Le salarié au chômage n’achète plus rien et ne participe donc plus à la création de richesse. A terme, cela appauvrit l’ensemble. La doctrine du profit maximum est suicidaire. Sans conscience.

Ford, qui avait comprit qu’il faut rémunérer largement ses employés si on veut les transformer en clients, payait les siens presque deux fois plus que les autres constructeurs d’automobiles. Inversement, l’accumulation exagérée de richesse entre peu d’individus détruit le système économique qui a généré ces richesses.

Le libéralisme ne reconnaît ni frère ni prochain, il ne discerne que le client et le concurrent. Il se soucie du droit – et abuse du droit – et aucunement de la justice. Le droit, c’est-à-dire le contrat, la commande, le client, le règlement, les traités internationaux, les concessions obtenues par corruption… sans la justice au sens de ce qui est moralement juste. La fraternité, le respect de la vie et de la Terre, et même la démocratie sont pour lui des idéologies rivales. La conscience collective qu’il promeut est l’absence de conscience. Il n’y a que des individus. Chacun pour soi et que croissent les revenus et le rendement.

Cependant, rien ne dure toujours. L’après-libéralisme n’a pas encore de nom mais il est en marche. Il s’organise autour d’une conscience collective qui s’alarme de l’aveuglement collectif. Il faut d’abord sortir de Babel. C’est toujours ainsi que cela recommence.

sourcenouvellescles.com

Publié par bouddha_hindy


 Par Clark G. KHADIGE, dba, desg

Si l’habit ne fait pas le moine, il en donne, cependant, l’image.

 

AVERTISSEMENT

Cet article, comme d’autres qui suivront, sont des réflexions personnelles de l’auteur et, donc, n’engagent que lui. Il n’y aura donc pas d’approche dite scientifique, mais pourrait apporter un complément à la réflexion sur le thème de recherche de l’Intelligence d’Entreprise.

 

 

Chaque personne tend, à travers son comportement et sa communication, à donner une image d’elle-même en souhaitant se voir accorder une certaine valeur, ou statut, sociale. Cette valeur sociale se calque sur une identification à une personnalité recherchée dans le but principal de séduire, d’attirer l’attention ou d’accrocher l’intérêt du vis-à-vis. Notons, aussi, que chaque individu perçoit les choses d’une façon différente, très souvent en fonction de sa propre expérience, de son éducation, de son expérience et de sa compréhension des événements qui l’entourent.

 

En fait ce qui se passe, c’est qu’une image est en train de se former sur une identité sociale revendiquée, image que l’on voudrait conserver et par laquelle on souhaiterait être reconnu. C’est surtout la présentation de soi que l’on soigne en adoptant des traits, des comportements ou même des attitudes socialement acceptées, ou trop souvent tolérées. L’expression orale, les intonations de voix, les gestes, mimiques et postures, les vêtements, la coiffure, etc… accompagnent très souvent l’image que l’on voudrait voir se confirmer par les autres.

 

Ainsi, quand deux interlocuteurs se rencontrent pour la première fois, une certaine impression se forme sur la personnalité de l’un et de l’autre, une certaine idée sur leur personne nait de leur approche. Dès les premiers échanges des premiers traits de caractère apparaissent et donne une identité à chacun, basé sur une perception subjective du comportement que l’on suppose, ou que l’on veut, approprié.

 

Mais, cette première image va créer une situation de dépendance par le fait que l’on dépend de l’image que l’on donne, ou que l’on reçoit, et que l’on va tenter de garder le plus longtemps possible. Sans vouloir parler de « concurrence » d’images, les interlocuteurs se trouvent engagés dans une sorte de compétition : quelle est l’image qui va primer ? Quelle est celle qui va marquer le point ? On va donc projeter une image de soi, en recevant celle de l’autre et en tentant d’en évaluer la force. Cette dernière est aussi puissante que celle émise et entre soit en « harmonie » soit en « opposition » avec elle. Une rivalité !

 

Les situations relationnelles ne se ressemblent jamais, les publics sont distincts, variés et entraînent conséquemment l’adoption de plusieurs images. Ainsi, dans une même situation, ou dans un même évènement, parler avec plusieurs personnes individuellement peut traduire l’adoption d’images différentes, souvent contradictoires. Par contre, dans une situation d’ordre professionnel, l’image peut être conservée dans une même période de temps, mais peut varier dans la situation suivante. Ne dit-on pas souvent « l’impression première était … » montrant ainsi la dualité de l’image sociale elle-même ?

 

Mais, comment jouer avec ces différentes images ? Leur jeu peut trahir, traduire un comportement « adapté » sinon « copié », donc non naturel, qui va d’un moment à l’autre lâcher. La situation qui en découlera mettra en avant un ridicule, tout au plus une infériorisation de la personnalité, et relèvera un manque de maîtrise de soi et pourrait entraîner, en conséquence, des mal dire.

 

Tout individu est donc confronté à une multiplicité de situations impliquant chaque fois des partenaires différents, et qui conduisent à des relations interpersonnelles qui ne sont jamais totalement les mêmes. D’où un va-et-vient d’images pleines de convergences et de contradictions. Le danger réside dans le fait d’identifier une personne à une image qu’on n’est pas sûr de retrouver, ou celui de s’approprier une image qu’on n’est pas sûr de conserver.

 

Mais l’image que l’on renvoie pourra être perçue par l’interlocuteur d’une manière contraire à celle attendue. Elle pourra devenir source :

Ø  De malaise si la perception est négative. Elle s’accompagnera d’une certaine anxiété : « va-t’on accepter, apprécier et valoriser », ou « va-t’on détester, aliéner et rejeter » ?

Ø  De bien-être si la perception est positive. Ici, aussi, une certaine anxiété va exister : « le rôle est-il bien tenu ? a-t’on fait suffisamment d’effet ? ». De là, découle la peur, ou l’angoisse, de ne pas mériter l’image positive.

 

Cependant, l’analyse que l’on fait des images que l’on se forme sur les autres, ou celle que l’on veut projeter de soi-même sur l’entourage, montre que l’on désire en tirer un certain orgueil, montrer une certaine fierté et, souvent, afficher un sentiment de dominance ou de supériorité.

 

De tout ça transpire un besoin d’apparaître, de se faire reconnaître au-delà du masque social. L’image que l’on se donne est faite pour impressionner, par conformisme social, dans le but de montrer une supériorité, une infaillibilité. Le choix se présente comme suit :

 

Ø  Etre soi, c’est donner une image positive et aussi proche de la réalité que possible. Il faut qu’elle soit crédible et durable. Elle ne peut l’être que si elle est réelle et véritable.

 

Ø  Etre ce que la situation commande, ce qui entraîne que l’image voulue peut ne pas être celle qui est donnée, car elle dépend de la physionomie, du dire et du faire. Elle est conditionnée par les différents environnements qui ont une forte influence sur le comportement. Elle peut donc être à la fois affective, émotive, rationnelle et conditionnée aussi bien que crédible ou non, supportable ou non, etc.

 

Mais l’image est susceptible d’être remaniée et enrichie. Elle ne peut être définitive que si sa source est réelle et véritable et son efficacité est fonction des situations. Dans la compétition sociale, l’image est conforme aux intérêts du moment : produire un individu autre que lui-même, plutôt que de faire voir un autre lui-même.

 

L’IMAGE SOCIALE

 

Parmi les définitions du mot produit, que l’on trouve dans les livres, on trouve la suivante :

« C’est un symbole complexe dénotant le statut, les goûts, les positions sociales, les aspirations, les besoins et l’intelligence de ceux qui savent accorder plus d’importance aux résultats donnés qu’à l’étalage de luxe. C’est aussi un ensemble de satisfactions qu’on retire de son achat, de sa consommation ou de son utilisation (n.d.) ».

 

Cette définition peut être approchée et comprise sous l’angle de la recherche de l’image que l’individu convoite. Ainsi les termes-clés, tels statut, goûts, position sociale, aspiration, intelligence et satisfaction, traduisent effectivement une image que le produit a et surtout qu’il confère à celui qui l’obtient. Essayons d’établir la relation « termes-clés – image » par la définition de ces mots :

 

  • Ø  Statut : Ensemble des données qui définissent la position d’un individu dans la société. Ces données comprennent principalement le poste professionnel, le revenu annuel, le niveau d’éducation, la classe sociale. Le croisement de ces quatre facteurs crée une position de dominance ou de soumission, d’accessibilité ou d’inaccessibilité, des appartenances à des couches sociales variées, et principalement une image de puissance, de pouvoir et d’autorité[1].

 

  • Ø  Position sociale : principalement traduite par des facteurs d’appartenance à une couche de la population aisée, du point de vue financier, d’éducation et surtout occupant une position professionnelle importante. Ce qui se rapproche beaucoup du statut. La position sociale met surtout en relief le rôle d’influence et de leader d’opinion qu’elle confère à l’individu. Inévitablement l’image qu’elle traduit, ou qu’elle projette sur l’individu, auprès d’autres couches sociales, est une image de pouvoir, état suprême recherché.

 

  • Ø  Goût : Manière ou style dans lequel une chose est faite. Cela fait d’abord appel à une forme particulière de jugement qui distingue ce qui convient, ce qui plait, de ce qui est imposé par des considérations sociales externes. Dans ce cas, l’image a surtout rapport avec un trait de caractère comme la finesse, la délicatesse ou autre.

 

  • Ø  Intelligence de Navigation Sociale [2]: La recherche de l’image est donc une compétition sociale où l’image adoptée est conforme aux intérêts du moment et dictée par une situation ou des circonstances particulières. L’intelligence réside dans le fait de savoir conserver une même image en abordant différentes situations sous un même regard d’analyse et dans lesquelles le comportement ne change pas. Il s’agit de pouvoir « surfer » entre ces situations. 

 

  • Ø  Aspiration : niveau de réussite que l’on désire atteindre. Il serait simple d’associer le mot « aspiration » avec ceux de « ressemblance recherchée » ou « identification et appartenance ». Mais aspiration ne suppose pas seulement le niveau de réussite à atteindre, mais aussi le niveau social auquel on veut croire appartenir. D’où une application inconsciente de la stratégie des 4 i :

 

1.     Identification ou volonté de s’introduire dans un environnement social supérieur, ou différent, en s’adaptant aux comportements relatifs. En un mot, tenter de se positionner dans un entourage en adoptant une image correspondante.

2.   Incitation ou tentative de promouvoir une image qui permettrait d’évoluer dans un environnement nouveau.

3.    Intégration forcée dans un niveau social choisi, par une adhésion totale aux comportements et valeurs en cours. L’image adoptée sera principalement mise en équilibre instable et risquerait de faire chavirer l’individu par un retour inconscient, un « oubli d’image », à sa nature propre.

4.   Investigation ou appréhension du degré de satisfaction escompté. L’image, avant d’être définitive et fixée dans le nouvel environnement, devra passer par différentes phases d’adaptation, c’est-à-dire que l’individu adoptera plusieurs images avant de choisir celle qui lui permettra d’évoluer plus ou moins aisément et qui sera conforme à la situation sociale de cet environnement.

 

Cependant, l’individu devra faire face à des obstacles qu’il lui faudra surmonter afin de mieux « asseoir » l’image qu’il revendique. Ces obstacles sont d’ordre :

 

ð  Personnels, traduits par des facteurs d’agressivité, de manque de sympathie, de modeste degré d’éducation et de compréhension, de monopolisation de l’information, de souci de cacher un manque d’informations suffisantes, de négligence professionnelle, etc…

ð  Psychographiques mis en relief par d’autres facteurs comme le manque d’objectivité, la peur de se voir découvert, la mauvaise perception et compréhension de certains sujets, un manque de prêt d’attention et d’écoute, une évaluation trop hâtive, etc…

ð  Sociaux principalement l’appartenance à un groupe ethnique ou idéologique non conforme ni à la situation ni au nouveau groupe social, le sexe, les préjugés raciaux, la culture, l’expression et la facilité de communication, etc…

ð  Géographiques car l’origine colore souvent les relations qui s’établissent entre individus : complicité et intimité ou refus et rejet total. L’aspiration devra prendre en considération le problème de l’authenticité et de la crédibilité.

 

Ø  Les résultats donnés :   Toute action peut être considérée comme un investissement dans le temps. Celle de l’adoption d’une nouvelle image doit, d’une manière comme d’une autre, assurer une certaine rentabilité à l’individu. Or cette rentabilité va d’abord se calculer en fonction du temps de maintien de cette image : est-elle toujours la même, aussi authentique et aussi crédible qu’aux premiers jours ?

Ø  La satisfaction : A-t’on atteint l’objectif désiré ? Si oui, est-on satisfait de la nouvelle condition d’évolution ? A-t’on réussit à s’identifier à l’image recherchée ou au niveau social choisi ? Le public environnant a-t’il accepté cette image ?

 

Quelles que soient, finalement, les phases de transition, il faut noter que le catalyseur de l’osmose totale est celui de la Communication. C’est elle qui va valoriser l’image à travers une quantité d’actions, de choix et de décisions à prendre.

 

Mais le stress professionnel, celui de l’attention constante porté au comportement adopté, l’attirance du changement, l’émergence des désirs nouveaux, l’individualisme et le conflit issu du MOI naturel qui tente de reprendre le dessus vont, en fin de compte, engendrer un individu « couleuvre » ou « caméléon », à la personnalité indécise et au comportement imprécis. L’individu va donc s’approprier un nouveau langage, s’immiscer dans une nouvelle logique de choix et d’action, s’intégrer dans des principes culturels incontournables.

 

Pour maintenir ce nouveau style de vie, l’individu va devoir adopter des produits conformes à l’image qu’il pense se donner ou projeter aux publics qu’il croise.

 

 

 

COMPORTEMENT ET RESPECT DE SOI 

 

L’individu, dans sa recherche d’image sociale, accorde plus de prix au respect de lui-même qu’à toute autre valeur et a plus tendance à prendre soin de lui, c’est-à-dire à adopter un comportement égoïste et egoïstique. Il recherchera plutôt des produits et des activités qu’il estime propres à améliorer sa santé, son bien-être et surtout l’impression qu’il veut faire sur les autres. Il désirera acquérir le plus de biens possible propres à confirmer ce niveau de distinction qu’il recherche, restera préoccupé par son bien-être et tentera, par l’acquisition de produits, à satisfaire ce besoin.

 

Pour d’autres individus, une demande accrue pour des biens assimilés au conservatisme, aux traditions, à la nostalgie du passé et aux valeurs d’autrefois, s’ajoutera à cette quête d’image.   Il leur semble plus important de payer le prix pour la qualité que de marchander, et d’acheter une meilleure qualité face à des produits bon marché. Pour eux, il n’existe aucune fidélité ni à une marque, ni à un point de vente et sont généralement prêts à essayer toute sorte de produits dans le but de découvrir celui qui va confirmer le mieux leur image sociale. Ils ont une préférence pour des points de vente présentant des thèmes nostalgiques et des décors du passé.

 

Ainsi, pour les individus qui valorisent le respect de soi,  la perception de  la rénovation de leur domicile est vue comme une activité très désirable, contrairement aux individus qui valorisent l’amusement et le plaisir dans la vie, plus que toute autre valeur, et qui sont prêts à consacrer temps, argent et énergie nécessaires pour trouver des produits et des services adaptés à la recherche du confort physique et moral. Ceux-ci retirent autant de plaisir de l’expérience du « shopping » et de la découverte du produit adéquat, aiment s’offrir des produits luxueux et sont fiers de posséder des produits importés dont la caractéristique principale est d’être rares dans leur propre pays.

 

 

CONSOMMATEURS ET POINTS DE VENTE 

 

Quand on observe les consommateurs lors de leurs achats, leur comportement indique souvent dans quel état d’esprit ils se trouvent et quelle est la situation qui justifie ou explique leur présence dans un point de vente donné. On achète ce dont on a besoin dans l’immédiat proche mais peu dans l’esprit de réserve.

 

Cependant, le besoin qui entraîne l’acte d’achat est issu d’une situation socio-psychologique à définir :

 

Ø  La situation du besoin familial et ménager : produits alimentaires, produits, d’entretien, produits vestimentaires, etc…

 

Ø  La situation du besoin social : les produits achetés uniquement lors d’évènements particuliers, ou ceux qui indiquent soit une position sociale ou professionnelle quelconque, soit une image voulue et projetée sur l’environnement proche.

 

L’attention portée aux consommateurs lors de leurs achats, indique que leur comportement varie suivant le type de point de vente dans lequel ils se trouvent. Ainsi l’achat est :

 

Ø  Plus naturel, plus rationnel quand il se fait chez l’épicier du coin. Cela s’explique par les relations de voisinage et les habitudes que chacun prend dans son environnement résidentiel. Les produits achetés sont d’utilisation immédiate mais ne concernent que des produits achetés “un-par-un”, ou presque, comparativement à ceux achetés dans un supermarché. Les achats sont quotidiens et la fréquentation du point de vente est régulière. Il faut noter que le choix des produits dans ce type de point de vente est assez limité mais extrêmement varié. L’épicier du coin a tendance à exposer des produits connus, d’achat répétitif et d’écoulement rapide. Il évite les stocks et est réticent à proposer des produits nouveaux. Notons d’autre part, que les produits vendus sont souvent ceux dont la marge bénéficiaire est plus grande et que les prix sont souvent plus élevés que dans les supermarchés.

L’achat est rationnel car il doit répondre à deux facteurs importants : répondre immédiatement à un besoin, et achat d’un produit dont on connaît déjà la fonctionnalité.

 

Ø  Plus recherché, plus émotif, plus ou moins rationnel dans les points de vente spécialisés. Ce type de point de vente est beaucoup moins courant que l’épicerie habituelle, car il tente de proposer une gamme de produits dont la qualité est soit différente, soit meilleure mais dont les prix sont généralement plus élevés. Mais la gamme de produits offerte est plutôt dirigée vers un type de produits particuliers tels les produits exotiques, les produits rares ou les produits de grand luxe. La fréquentation de ces points de vente est principalement faite par des consommateurs dont le revenu mensuel, le niveau social et professionnel ainsi que le niveau d’éducation est supérieur à la moyenne. Les consommateurs appartenant à la classe sociale A et B+ sont la cible principale de ces points de vente.

 

L’achat est émotif car il va principalement traduire et confirmer l’image que le consommateur a adoptée et qu’il veut renforcer dans ses relations sociales. Les produits seront donc hors du commun ou de qualité ou de prix supérieurs, donc parfois inaccessibles à la majorité des consommateurs moyens.

 

Ø  Plus courant, plus rationnel qu’émotif et influencé par une situation économique personnelle, dans les points de vente à grande surface, (supermarchés, hypermarchés, etc…). Là, le comportement est assez varié et son observation montre que les consommateurs sont très hétérogènes. Notons la grande importance de ces grandes surfaces : elles représentent un centre de socialisation et de sociabilisation non négligeables. C’est là où l’influence des uns sur les autres peut être observée sous un angle psychologique. Les individus tentent de se représenter mentalement la manière dont les autres choisissent, comparent, s’informent, hésitent et sélectionnent. De cette réflexion, ils essayent de se faire une idée sur leur style de vie. Souvent, ils se posent des questions et ouvrent la conversation pour mieux comprendre et de se comparer à eux. De là, part une conception de vie quotidienne nouvelle à adopter, ou une confirmation d’un mieux.

Ainsi la fréquentation de ces points de vente est faite par :

 

1.       Des consommateurs rationnels qui ont tendance à s’informer le plus possible sur la qualité, l’origine, le mode d’emploi, les ingrédients, etc… et qui tentent d’établir un ratio entre le prix, la qualité et le volume offerts. L’acte de choix, puis celui d’achat se font après conviction totale issue d’arguments rationnels solides.

 

2.      Des consommateurs émotifs qui achètent en fonction soit d’un évènement qu’ils préparent, soit parce qu’ils se sentent observés, soit parce qu’ils ont identifié un niveau social dans lequel ils veulent se confondre, soit encore influencés par une situation économique inférieure ou égale à la moyenne.

 

L’achat peut alors être :

Ø  Très émotif : C’est le cas de la fréquentation des points de vente spécialisés en cosmétiques ou en vêtements. Le facteur principal qui influence le choix d’achat est celui de l’image que l’on revendique et désire donner à son environnement social ou professionnel.

 

Ø  Emotif et rationnel : C’est le cas observé dans les achats dits occasionnels : TV, radio, Hi-Fi, machine à laver, voiture, etc… Emotif car le produit acheté doit traduire une certaine image auprès d’un public, mais il est fortement entaché de rationalité puisque le produit doit être performant et offrir le moins possible d’inconvénients. D’où l’achat se fait après réflexion, recherche d’information, comparaison avec d’autres marques, conseils pris auprès de personnes utilisant ce produit, etc… Notons que particulièrement, dans l’achat d’une voiture la recherche principale se fait autour d’un budget que l’on s’est fixé et des conditions de paiements. Mais si l’on recherche les avantages au niveau des performances et des économies d’énergie, on n’en recherche pas moins l’image que cet achat va donner. Dans de rares cas observés, le choix social passe avant le choix des performances.

 

Ø  Conditionné : Tout consommateur se trouve, d’une manière comme d’une autre, conditionné. Son choix n’est jamais totalement émotif, naturel ou rationnel. Ces trois facteurs ne sont, eux aussi, jamais totalement indépendant. Ils existent ensemble, ou par couple, à des degrés différents.

 

Ainsi l’influence des divers environnements conditionne le comportement, l’attitude et change souvent les habitudes prises, modifient le choix et la prise de décision. Les facteurs qui conditionnent principalement le consommateur sont :

Ø Les relations de voisinage, où le « bouche-à-oreille », le « vu » , le « su » favorisent souvent l’adoption d’un produit différent, mais qui souvent, aussi, ne remplit pas entièrement ses fonctions, dont principalement celui de la satisfaction. Ici, encore, la perception de l’image est faussée, puisque le besoin n’est pas véritablement primordial. Notons, pour finir, que l’image sociale personnelle se trouve confrontée à une identification au milieu où le consommateur vit.

 

Ø  Les relations de côtoiement professionnel, (environnement qui crée principalement les relations inter-humaines), qui influent sur la décision d’agir. Ici, aussi, on assiste à la création d’une image faussée par la réalité des relations qui s’établissent dans une même entreprise, où les divergences psychologiques, culturelles, professionnelles diverses apparaissent et créent des situations de confrontation d’image ou de conflits interrelationnels.

 

Ø  Les relations sociales qui s’établissent dans l’environnement des loisirs où l’image sociale est constamment remise en question par les « dires » et les « performances » présentes. L’image est principalement teintée de « rivalités », souvent amicales, mais qui est source de conflits permanents car elle se présente sous une forme de « largeur d’esprit » non conforme à la personnalité propre de l’individu. L’image elle-même a tendance à changer dans des situations où l’intimité et la complicité règnent.

 

Ø  Les messages convoyés par les différents média qui véhiculent une quantité innombrable de messages publicitaires, promotionnels ou autres. C’est principalement la publicité dite « émotive » qui conditionne particulièrement l’individu, puisqu’elle joue sur l’image que le produit possède et qu’il veut donner. On assiste ainsi à une multiplicité d’images qui se succèdent tant par les situations qui prévalent que par les différents produits achetés en fonction d’un besoin ou d’un événement social auquel on participe.

 

Contrairement à la publicité « émotive », la publicité « rationnelle » tente de confirmer l’image que l’individu recherche, (alors que la précédente donne une image). Ce dernier va donc faire appel à ses facultés d’analyse et de compréhension afin de satisfaire aussi bien un besoin physiologique qu’un besoin d’image représentée souvent par les trois derniers échelons de la pyramide des besoins suivant Maslow.

 

Notons que la publicité dite « répétitive »crée un réflexe d’automatisme, acte irrationnel d’achat par excellence.

 

 

ECHELLE DE MASLOW ET CORRESPONDANCES AVEC LES PRODUITS CHOISIS

 

L’échelle des besoins suivant Maslow est très indicatrice des facteurs d’achat, les motivations et certains produits correspondants. Ainsi, suivant cette échelle, nous pourrions noter les points suivants :

 

1.       Les relations Produits-Images avec les besoins physiologiques 

 

Les produits alimentaires correspondants aux besoins physiologiques, apparaissent comme des produits d’achat rationnel. Cependant dans la catégorisation faite sur les produits existant sur le marché, (rares, courants, de luxe, d’achat répétitif ou occasionnels, etc…), ils sont aussi soumis aux facteurs d’émotivité et de conditionnement social. D’un côté on veut se faire plaisir et faire plaisir, et on s’offre donc, ou offre, ce qu’on n’achète pas souvent. Dans certains moments on veut se donner une nouvelle image de soi-même à soi-même pour un espace de temps très court, dans d’autres on veut donner une image différente à notre environnement immédiat. On est donc, à la fois, émotif et conditionné.

 

La décision finale est emportée, souvent, quand le facteur économique est associé à ces deux sentiments. Par cette situation, on augmente, alors, le degré d’émotivité, “donner bonne impression, donc paraître avoir les moyens”, ou d’abandon, “ne pas avoir les moyens de l’image que l’on voudrait se donner”.

 

D’autre part, la motivation principale est celle de la recherche de revenus constants mais évolutifs, afin de pouvoir satisfaire ce besoin d’image. Plus le revenu évolue, plus la qualité des produits achetés est meilleure. Il faudra encourir le risque financier en considérant que le rapport produit/image est déséquilibré et entraîne un nouveau rapport qualité inférieure/image pauvre. Ce déséquilibre peut prendre ses sources dans le besoin d’estime ressenti par l’individu dans l’environnement qui lui dicte alors son choix.

 

 

2.      Les relations Produits-Images avec les besoins de sécurité

 

Répondre à des besoins de sécurité c’est s’approprier des produits, ou des services, conçus pour être protecteurs contre toute forme de danger extérieur. Ces produits, ou services, sont acquis pour action immédiate ou pour action de prévention.

 

Le premier produit auquel on pense est, bien entendu, la maison. Avoir un toit, c’est se protéger contre les intempéries naturelles. Il en est de même pour les habits, (auxquels on ajoute la protection contre les regards mais qui incitent la curiosité parce-que ce qui est caché attire plus). Ici aussi, comme pour les produits physiologiques, l’achat est autant émotif que rationnel. Emotif, car on veut donner une image d’aisance et de confort, rationnel, par obligation, parce qu’on y veut une fonctionnalité totale.

 

Les services répondant au besoin de sécurité, (de prévention), se rapportent surtout soit à la santé, (assurances), soit à la retraite, (produits bancaire du troisième âge), ou au chômage. L’image principale qui en ressort, est celle de l’homme précautionneux, qui prévoit des possibilités de situations futures, et qui tente de s’octroyer des moyens pour y faire face.

 

Là aussi, la motivation principale est la recherche de revenus constants et évolutifs, permettant l’acquisition de services, ou produits, plus efficaces, plus performants, plus “protecteurs”.

 

 

Note :

 

Il est très difficile de pouvoir parler de services ou de produits pour les besoins qui suivent. Comment définir un produit, ou un service, qui puisse répondre à un besoin d’appartenance, d’estime ou d’accomplissement ? Ces trois besoins caractérisent plus un sentiment, une situation qu’un produit ou qu’un service concrétisé.

 

C’est par sa manière d’agir qu’un individu va confirmer son appartenance, l’estime qu’il porte aux autres et, par conséquent, celle que les autres lui portent, et, enfin, qu’il va réaliser quelque chose de profitable pour les autres et de durable.

 

 

3.      Les relations d’action avec les besoins d’appartenance 

 

L’environnement dans lequel l’homme est prédestiné à vivre est l’environnement communautaire, la communauté étant pour lui ce qu’est l’eau aux poissons et l’air aux oiseaux. Dans cette communauté il vit, il établit des relations de toutes sortes, il participe à des activités variées, il s’intègre dans différentes collectivités, etc…

 

Il a besoin d’être entouré, de communiquer, de recevoir, d’échanger, de prendre et de donner. En un mot, il a besoin d’appartenir à une certaine entité vivante dont la plus petite est la famille et la plus grande la nation, et dont il va en défendre les valeurs, la culture et les traditions. Il a donc des motivations de reconnaissance d’existence, d’identification et d’intégration, de participation effective et d’action.

 

C’est donc par un travail constant, régulier et productif, qu’il va se reconnaître dans une communauté et que cette dernière, en retour, va le reconnaître comme un des siens. Dans le cas du besoin d’appartenance, c’est uniquement l’action générale de l’homme et la réaction qui entraîne et qui va confirmer ou non son intégration. Le produit ou le service utilisé ne serait plus qu’un symbole traduisant l’accomplissement ou le simple moyen de réaliser ses objectifs.

 

L’image est surtout celle de l’identification à une collectivité dans laquelle il évolue et dans laquelle il se reconnaît et dont il adhère aux valeurs. Notons aussi, que le besoin d’appartenance répond profondément à un besoin de sécurité. Savoir que l’on appartient à une entité quelconque c’est aussi se rassurer, se sécuriser.

 

 

4.      Les relations d’action avec les besoins d’estime

 

Cependant, il ne s’agit pas simplement d’appartenir à une entité, ni de participer activement à toutes ses réalisations. Il faut que les efforts soient reconnus. L’homme a besoin, psychologiquement, d’être considéré comme un élément actif et que son travail lui soit crédité. Cette considération lui est stimulante au niveau de sa productivité, de sa créativité et de ses initiatives.

 

Le sentiment qui le guide, est principalement celui de la considération et du respect de sa personnalité, par lui-même et par l’environnement social dans lequel il évolue. D’où, l’image qu’il recherche qui est celle d’un homme constructif, traduite par sa participation effective dans des actions d’utilité publique, son assistance aux autres et son attitude altruiste vont déterminer et faire apparaître l’image qu’il veut donner, volontairement ou inconsciemment.

 

Resterait à entrevoir quels sont les facteurs qui relient ce besoin d’estime au besoin de sécurité. Inévitablement, le besoin d’appartenance et celui d’estime sont liés, puisque les actions du second ne peuvent vraiment exister que si elles sont issues de l’appartenance de l’homme à un groupe social, professionnel, idéologique, culturel ou autre. Il existe donc une interdépendance au niveau des besoins des troisièmes et quatrièmes niveaux de l’échelle de Maslow, (Appartenance, Estime).

 

Les produits dits “d’estime” n’existent pas. Cependant, l’estime tient beaucoup plus d’un sentiment recherché et est la source d’une action faite dont les conséquences, positives ou négatives, créent une image auprès d’un environnement quelconque. Et cette image DOIT ETRE positive, car elle entraîne la reconnaissance externe et la considération.

 

5.      Les relations d’action avec les besoins d’accomplissement 

 

Accomplir, c’est réaliser quelque chose de concret, de positif et surtout de bénéfique. Cela va se traduire par la recherche de tâches difficiles à réaliser, car les compétences existent et les performances sont déjà établies, par un défi constant porté par l’individu à lui-même et à son entourage direct. Cela fait souvent appel à une constante créativité et à une prise d’initiatives pour tenter de trouver de nouvelles approches pour résoudre des problèmes ou trouver des solutions parfois exclusives à des besoins toujours renouvelés, toujours émergeants.

 

Trait psychologique d’importance qui favorise l’évolution constructive, le besoin d’accomplissement n’est lié, lui aussi, à aucun produit ni service, au même titre que les besoins d’appartenance et d’estime, mais reste interdépendant des besoins précédent, car sans appartenance et sans recherche d’estime, la finalité de l’accomplissement est nulle.

 

Ici, aussi, le principe de la recherche de l’image est basé sur une action émotive qui, du départ pris dans une appartenance, suscite un besoin de réussite qui entraîne la reconnaissance, donc l’estime personnelle et celle des autres, et qui est confirmée par la satisfaction de l’accomplissement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

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DUHAIME, KINDRA, LAROCHE, MULLER - Le Comportement du Consommateur –– Gaetan Morin Editeur

 

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L’Homme Agressif – Pr KARLI (n.d.)

 

Images, Stratégies et Communication – Edition Touristiques Européennes 1991

 

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SHIMP T. A. – Advertising, Promotion and Supplemental Aspects of Integrated Marketing Communications – Dryden Edition – 4th Edition.

 

Divers Ouvrages sur la Psychologie et la Sociologie.

 


[1] Notons que lorsque l’on parle de “statut”, dans le langage courant, on a tendance à penser à une position sociale importante et influente. C’est dans ce sens qu’il faudrait comprendre ce qui a été écrit. (NdA).

[2] Intelligence de Navigation Sociale : capacité d’un individu, ou d’une entreprise, à pouvoir conserver une image sociale qui n’est pas réelle, adoptée en fonction de circonstances et d’objectifs ou d’intérêt du moment.

 

Préambule

On envisagera tout d’abord une éthique de la compréhension comme une écologie de l’ouverture dans les projets sociaux complexes. Si les projets sociaux complexes peuvent être considérés comme des systèmes ouverts loin de l’équilibre, à importants flux d’énergie et d’information entraînant une chaotique perte de références, ils nécessitent pour leurs acteurs une réassurance sur des points d’ancrage assez larges tels que l’éthique et la reliance. Lesquels points construisent alors le projet autant qu’ils sont construits par lui.

« L’action intelligente exige la reconnaissance de ce tiers inclus dans la relation entre l’action et la réflexion, entre l’expérience et la connaissance, entre Pragmatiké et Epistémè : l’éthique, ce creuset téléologique sur lequel il nous faut sans cesse souffler consciemment pour que l’expérience qu’éclaire l’éthique puisse se transformer en « nouvelle connaissance transformant les connaissances qui l’ont créée »(Edgar Morin) »[1]

Ethique de la compréhension

La voie de l’éthique est dans la compréhension »
Edgar Morin[2]

« Travailler à bien penser »[3]

Depuis deux ans, l’activité de consultance m’a amenée à accompagner des projets au sein de collectivités territoriales. Celles-ci se voient en effet conférer de nouveaux pouvoirs, dont ceux d’organiser leur action commune, en vue d’une meilleure réponse « de proximité »[4] aux citoyens.
Jusqu’alors, l’Etat, relayé par le Préfet, représentait le seul décideur.
L’action publique connaît désormais un nouveau paysage: elle doit s’organiser dans, par, et avec un territoire.
Outre le fait que ce territoire est le plus souvent à construire comme donnée opérationnelle produisant les nouveaux questionnements de l’action publique, les collectivités locales n’ont que peu la culture d’une réponse partenariale.
Malgré ce, le contexte de leur action peut se percevoir comme complexe: sont effectivement tissés ensemble des logiques différentes d’acteurs, tels que le Département, les Associations locales, la Commune, quelquefois l’intercommunal, le citoyen, les professionnels ; des interactions plus ou moins visibles entre ces acteurs, induites souvent par l’Histoire du territoire ; et des niveaux de décision enchevêtrant le politique, le stratégique et l’opérationnel. Auxquels on peut adjoindre la « duplicité » du niveau stratégique, éclaté entre l’Europe et le Département, le retrait partiel de l’échelon national créant plutôt une situation de « double bind » que de simplification pour les collectivités locales (« inventez, mais dans les limites que l’on vous impose ! »).
« Le problème des relations entre collectivités locales n’était pas déterminant avant 1982, parce que le préfet se situait au centre du système et pouvait à tout instant arbitrer entre les élus locaux(..)La décentralisation et la marginalisation du préfet renouvellent la situation (…) l’ensemble s’inscrit ainsi dans le modèle des « relations intergouvernementales » qui impliquent une certaine collaboration des centres de pouvoir qui ne peuvent s’ignorer. »[5]
Qui ne peuvent s’ignorer mais qui ne savent se reconnaître, habitués qu’ils étaient à l’échange binaire avec l’Etat. Ni avec toi, ni sans toi ! : voilà qui pourrait résumer la nouvelle référence de l’action publique décentralisée.
Tous les acteurs concernés par cette décentralisation veulent /doivent donc construire une autre réponse, sur fond de référence élargie (tel l’élargissement du temps et de l’espace prégnant désormais pour tout citoyen du monde[6]): une réponse locale, certes, mais qui ne peut émerger qu’ en contexte européen, voire mondial : comment l’arrivée de la Chine sur le marché français du textile par exemple pourrait-elle ne pas influencer la vie économique et sociale d’un Département ?
Ces références étendues du paysage de l’action locale appellent une nouvelle logique, un nouveau savoir-faire ensemble. Mais les acteurs recherchent dans leur formatage passé le modèle de cette action locale, alors qu’il est à créer. Si Edgar Morin parle de « dialogique »[7] (« unité complexe entre deux logiques, entités ou instances complémentaires, concurrentes et antagonistes qui se nourrissent l’une de l’autre ») l’action collective décentralisée semble nécessiter au moins une multilogique, tant elle a besoin d’assembler des groupes de contraires conflictuels : le financier/social n’a pas moins d’importance dans le champ d’une décision locale que le juridique/pragmatique ou que le développement durable/intérêt immédiat ou encore que la responsabilité politique/subsidiarité.
Le cheminement vers cette multilogique commence avec l’extension des problèmes à une problématique. C’est-à-dire élargir le cadre de pensée de chacun des acteurs en présence pour leur permettre de se rejoindre en amont. Un projet de territorialisation de l’action sociale[8], par exemple, c’est tout d’abord trouver une meilleure réponse aux problèmes sociaux des usagers de ce territoire. A part l’injonction stratégique, la loi ne dit pas le « comment-faire » (elle ne le sait d’ailleurs pas).
On peut bien entendu en déduire qu’il faut commencer par établir un diagnostic socio-économique du territoire en question.
Mais il se fait que tous les acteurs, qui détiennent un petit bout d’information sur ce territoire où ils oeuvrent, ne savent pas le mettre en commun car ils ne l’ont jamais fait ni n’ont été formés pour cela, puisqu’au fur et à mesure que chacun confronte ses données, un nouveau concept de territoire naît.
Il s’ensuit que chacun fait son diagnostic avec ses informations en croyant qu’il est la réalité exhaustive, qu’il peut donc imposer aux autres acteurs, d’une part parce que la relation d’autorité est rassurante, d’autre part parce qu’elle copie la relation que l’Etat a toujours entretenue avec ses prolongements provinciaux (héritage des fermiers généraux ?)
Tant que lesdits acteurs fonctionneront ainsi, ils répondront en termes de bout de solution .
On assiste donc à l’émiettement des construits, partiels et partiaux (d’autant que chacun défend son appartenance, institutionnelle ou autre, même si en interne, il critique sévèrement cette Institution), renforcés par les cadres de la réponse institutionnelle, à savoir les dispositifs.
Prenons l’exemple de l’insertion –mais on pourrait aussi bien illustrer le propos par la prévention, ou l’éducatif – Alors que le citoyen vit son chômage, ses problèmes de santé, l’absence de logements sociaux, la mise au rebut scolaire progressive de ses enfants[9], comme un Tout, les acteurs du social lui répondent « dispositif » : RMI, RMA, Fonds de solidarité logement, Fond d’aide au paiement de l’énergie, aides aux frais de restauration scolaire, aides aux devoirs, consultations de PMI, …Quand les Institutions ne se partagent pas encore le sous-dispositif en tranches verticales, par service…
Le travail à mener pour les faire cheminer vers une multi ou méta-logique commence donc par leur faire établir une problématique qui revient au sens et non plus à la forme : « qu’est-ce qu’une action sociale sur ce territoire ? », ou « qu’est-ce qu’une action culturelle sur ce territoire ? » ou encore « qu’est-ce que l’évaluation d’une action éducative sur ce territoire ? »
Ainsi peuvent-ils commencer à co-construire une représentation élargie de leur action commune en croisant les cadres de références contextuels, par exemple la logique de la politique jeunesse de l’Etat, la logique de l’évaluation, la logique des acteurs de terrain et de leurs différentes institutions ou appartenances, la logique d’un ou plusieurs dispositifs donnés ( l’Etat les a superposés le plus souvent dans le temps et les Locaux doivent en construire la cohérence).

Alors que peut être « travailler à bien penser » dans ce contexte, que la plupart des acteurs vivent comme chaotique, livrés à cette extension de leur responsabilité sans en trouver le modèle préexistant ?
Comment peuvent-ils passer « d’une logique de guichet à une logique de projet ? »[10]
Ce peut être de comprendre le contexte en acceptant l’innovation de la situation, à savoir l’inadaptation des réponses connues : le croisement d’une organisation centralisée et de solutions localisées ne donne pas de réponse a priori. Les acteurs en sont peu à peu convaincus. Leur reste à inventer de nouvelles opérationnalités, croisant le fond du tableau mondialisé et les rehauts de premier plan au service de citoyens tout proches ( dans la même rue parfois !)
Accepter cette inaptitude des modèles passés est la porte libératrice d’une co-construction de références nouvelles communes de leur action sur le territoire. Cela ne se décrète pas, cela prend du temps, il leur faut aussi résister à la pression des Politiques souhaitant une réponse rapide et visible auprès de leurs électeurs, notamment sur des sujets aussi sensibles que l’action sociale ou l’Education.
Cette courte analyse pour signifier que le principal écueil de la mise en place de ces projets complexes réside bien dans le déformatage intellectuel des acteurs, dans leur résistance à accepter l’absence d’un modèle existant pour leur réponse territorialisée.
Mais une fois que ce paradigme a commencé de chanceler, la co-construction et l’ouverture sont possibles.

Divorce individuel- groupal

Au sein de ces projets, les individus sont, se sentent en rupture de références. Les règles habituelles, formelles et encore affichées ne sont plus opérationnelles, mais le professionnel continue lui d’être évalué par rapport à elles. Dans cette organisation im-pertinente, qui cesse de plus en plus vite de l’être, le sens du « faire » dérive sans cap, l’Homme comme le travail n’y ont plus de sens. Celui-ci est évidé d’un système qui s’auto-ferme peu à peu sur toujours moins de sens. Quand on interroge un professionnel sur un dispositif social ou éducatif, il ne peut en général répondre que par un outil ou un objectif partiel. A la question: « à quoi sert un Contrat éducatif local ? », par exemple, il répondra, selon qu’il appartient à l’Education Nationale ou à une association d’animation: « à apprendre à faire ses devoirs le soir » , ou « jouer au basket ». Le sens transversal de la dimension sociale étendue dont il est pourtant question ne peut être lu, autant dire que le « faire ensemble » qui en découlerait est en conséquence bloqué.
Cela ne veut pas dire que les individus adhèrent à cette éviction du sens de l’action sociale, générée par l’émiettement des réponses face à un contexte qui n’a cessé de s’élargir en se complexifiant. Bien au contraire, beaucoup en souffrent, se sentant écrasés par cette réduction mutilante de leur fonction.
Mais si les individus ont le désir d’élargir la « case » et de poser ensemble une problématique étendue (du style « en quoi pouvons-nous contribuer à améliorer le système éducatif local ? ») le groupe choisit, lui, la fermeture et le repli sur soi, par peur du changement de paradigme, que pourtant il appelle de ses voeux, alors qu’il ne se résout pas à quitter l’ancien. « La crise qu’ouvre le vacillement d’un paradigme, la souffrance qu’elle entraîne ne comportent pourtant pas l’expérience d’un néant théorique, d’un vide conceptuel où un nouvel ensemble théorique convaincant trouverait facilement une place. Au contraire, le paradigme vacillant conserve une importance symbolique considérable dans l’univers conceptuel du système en crise. Il représente encore et malgré tout la sécurité à laquelle on souhaiterait retourner, l’évidence logique et empirique qui organisait le monde, l’identité du groupe. »[11] . L’analyse que font là Yveline Rey et Philippe Caillé s’appliquant aux familles, peut aisément se transférer aux groupes de professionnels devant désormais travailler en milieu complexe, offrant perte individuelle de références du fonctionnement passé, perte d’identité institutionnelle, peur du « faire autrement ensemble ». Parce qu’il reste à inventer, et que pour l’inventer il faut justement renoncer à l’idée même de sécurité, dont le croisement avec le contrat de travail fondait le coeur même du contrat social en Occident : je te donne mon travail, tu me donnes la sécurité.
Pourtant cette fermeture sociétale générant toujours plus du même (que l’on pense aux lignes hiérarchiques supplémentaires que l’on recrée pour mieux répondre aux sollicitations du territoire : en quoi créer des cases supplémentaires permettra-t-il de poser des problématiques élargies ?) supporte et induit la peur individuelle du faire autrement (ensemble). Ce système auto-fermant devient une « société défensive »[12] dont le but est l’auto-protection face à l’incertain. Mais plus le système se ferme à l’incertain et moins il est capable de l’intégrer dans son organisation.
« Une humanité repliée sur elle-même gèrera son triomphe comme un patrimoine à transmettre à des générations futures dépourvues d’audace et de générosité. Ce sont les discours et les pratiques de sécurité qui l’emporteront – qu’ils soient (géo)politiques, religieux, moraux ou psychologiques. Et comme la sécurité absolue (le fameux « risque zéro ») est un leurre, c’est plutôt l’insécurité que suscitera ce désir éperdu. [13]»
Il en résulte peu à peu une rupture du lien individu/société/espèce. Comme le groupe ne (se) permet pas l’ouverture à un nouveau paradigme dans son organisation, ce qui seul libérerait l’individu , celui-ci divorce de plus en plus de l’objectif groupal, tout en ayant conscience qu’il est la priorité de fonctionnement à acquérir, pour que la société renoue avec l’espèce, en une vision élargie et plus présente de l’espèce, concourant à sa sauvegarde. En effet, quelle problématique sociétale pourrait ne pas se relier à l’espèce? Si l’on élargit la problématique en amont, comment ne pas l’étendre au temps futur ? Se préoccuper de poser l’éducatif, le social ou le culturel peut-il s’accommoder du seul court terme ? Voilà qui introduit l’éthique, comme vecteur de sens liant et reliant en une spirale d’ouverture, l’individu, la société et l’espèce, en un nouveau contrat complexe.

Ecologie de l’ouverture

Le contexte entre donc en conflit avec ces projets complexes, que l’on peut voir comme des systèmes ouverts dégradant beaucoup d’énergie et d’information et dont la survie dépend de la permanence des conditions d’ouverture du système. La logique fermante enserrant ces projets complexes, nous l’avons dit, jointe aux représentations et actions groupales autocentrées, bloque l’appel d’air qui enclencherait une auto-éco-ré-organisation par l’ouverture. L’ouverture à une autre représentation du faire ensemble, à la construction d’une vision méta, à l’élaboration d’une plurilogique, à l’aléa comme chance opérationnelle, au paradigme de la complexité enfin, permettrait de commencer à répondre de façon complexe et non réductrice, et donc mortelle pour le système…Il y aurait alors commencement d’ un nouveau contexte où l’ouverture ne serait plus synonyme de peur mais de (sur)vie. L’extension des références que connaît l’individu dans son contexte de vie aujourd’hui s’accommoderait alors d’un élargissement de ses représentations de la société et de l’espèce qui n’a encore jamais existé, mais sur lequel poètes et scientifiques tombent d’accord : « nous sommes frères non seulement des êtres vivants, des plus simples aux plus complexes, mais frères aussi des particules élémentaires, et en même temps des étoiles et du soleil. Je pense qu’on peut trouver là la base sur quoi construire une nouvelle société.[14]»
Alors que le stratégique décrète et que l’opérationnel continue de devoir accommoder, alors qu’il est individuellement conscient de la nécessité d’ouverture pour construire une réponse plus cohérente en situation complexe, l’individu fuit néanmoins devant la responsabilité de faire autrement ensemble, parce qu’elle lui semble trop menaçante. Plus l’individu cherche à sortir de sa case, plus il engendre de peur dans le système, et plus le fonctionnement groupal se referme : la peur d’une exo-référence évidant le sens de l’endo-référence. Et comme la peur s’accroît généralement avec le grade hiérarchique, les « supérieurs » ne sont plus à même de produire l’endo-référence, jadis suffisante comme réassurance du système.
On pourrait schématiser la situation de tels projets complexes ainsi:


Et les projets complexes auto-éco-ré-organisés par l’éthique :

Compréhension de l’éthique

Il faudrait essayer de ressembler un peu à ses idées »
Edgar Morin[15]

Ainsi, si l’extension des références de l’action collective appelle à une dialogique nouvelle responsabilité-solidarité, seule l’éthique peut se comprendre comme point de réassurance dans le pilotage d’une action complexe, d’une part comme vecteur de sens suffisamment en amont, d’autre part comme vecteur de sens gardant le système ouvert, et donc capable de vivre l’aléatoire. L’ouverture fomente l’éthique, qui fomente l’ouverture du système individu/groupe engagé dans un projet complexe.
Mais comment faire accepter l’ouverture à de tels systèmes ?

Injecter l’ouverture

« l’éthique implique la remise en question du statut du sujet connaissant »,
Jacques Lacan[16]

Voici comment on pourrait schématiser la plupart des Organisations professionnelles (administratives mais pas seulement), héritières de ce que nous avons construit à la fin du XIXème siécle :


Les grades hiérarchiques découpent des strates horizontales, les métiers construisent des « silos » de savoir, leur croisement entretiennent des cases enfermant l’individu. La case incite à une représentation individuelle forte, obligeant à s’enfermer pour exister dans le système. La strate hiérarchique incite à une représentation à l’origine par fonctions, mais ce construit collectif s’amenuise peu à peu en situation complexe. Le silo incite à une représentation corporatiste, qui déplaît aux Institutions, qui en fait la combattent. A part de rares corps de métiers, qui s’identifient plus par leur titre que par sa traduction dans le savoir-faire d’une Institution, tels les Psychologues (alors que c’est de moins en moins apparent chez les Médecins) le silo « métier » bloque plutôt une représentation collective de l’action à mener.
On retrouve dans ce reliquat l’organisation rationaliste qui a servi l’action collective pendant quelques siècles avec succès : elle permettait en effet des références fortes, et individuelles, et groupales (voire sociétales : un « chef de bureau » était une fonction signifiante aux yeux de ses proches sur son territoire). Elle permettait à l’Institution la maîtrise des zones d’incertitude.
De nos jours, la case est un vêtement trop serré qui restreint la liberté d’adaptation de l’individu professionnel.
Le cadre, le support dont il a besoin doit lui apporter ouverture et créativité.
Actuellement, sauf révolution, ce système est trop prégnant et faussement sécurisant, ainsi que nous l’avons dit, pour être profondément modifié.
On peut seulement injecter quelques outils d’ouverture et les laisser à l’oeuvre tenter un changement de paradigme, faisant passer le cadre d’action de la case à un collectif fonctionnant sur responsabilité/solidarité.
Ces outils –modestes- me semblent être le réseau et le pilotage par le sens.

On ne peut espérer une substitution complète du quadrillage par le réseau. Mais on peut par-dessus le quadrillage mettre en place des groupes-réseau injectant de l’ouverture et peu à peu constructeur d’un sens plus collectif.
Cette ouverture de la case (sans la supprimer, sous peine que les Institutions ne deviennent totalement inefficaces) permet un travail sur les représentations élargies, créatrice d’une logique étendue et d’une vision « méta », briques de base d’un nouveau référentiel de l’action collective, car à l’intérieur du calque le quadrillage des métiers et des fonctions n’ont plus de sens et disparaissent.


Les individus, par ce « calque » superposé au système existant, ne se mettent pas en péril, tout en générant l’ouverture suffisante pour dégrader de l’énergie et de l’information n quantité, nécessaires à la vie et l’avancée du projet complexe.
Le « calque » réintroduit du sens à l’action collective, autre que celui auto-référent au système hiérarchie-métiers, qui peu à peu s’enferme sur lui-même via les dispositifs, qui tautologiquement, évident le système de son sens et privent les individus de toute vision en amont.
Le « calque » réintroduit peu à peu la construction de sens, en prise sur l’ouverture et l’aléa de l’action.
Que surviennent une loi nouvelle, l’afflux de populations dans le territoire, une urgence accidentelle, et le système s’en saisit comme une donnée ré-organisante plutôt que d’en rester inhibé.
Ce travail sur des représentations élargies va donner naissance à une autre nouvelle forme d’agir ensemble autrement : la compétence collective, autre savoir-faire nécessaire aux projets complexes.
Là encore, si le calque n’existe pas, chacun campe sur sa peur de dévoiler à l’autre un peu de sa compétence individuelle, de crainte qu’il ne la lui vole ! La compétence collective qu’initient ces groupes réseaux ne met pas en cause la compétence de chacun ; elle active plutôt une compétence du groupe qui est « supérieure à la somme des parties ».
Il commence alors à émerger une réaction collective plus performante parce qu’élargie.
Les résistances sont encore nombreuses, et de la part de tous les acteurs : la confiance se construit lentement, la transdisciplinarité est peut être un mot intellectuellement viable, mais reste encore une abstraction dans les faits, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne se peut pas, mais qu’elle est aussi et encore à construire ; les Institutions craignent ces fonctionnements qu’elles ne savent comment encadrer (maîtriser ?), et leur compétence qui est de construire des réponses sociales, ne peut copier les réponses déjà trouvées dans la technologie ou ailleurs…Ce calque n’est naturellement pas une fin en soi, sous peine de s’auto-fermer, mais il évoque bien entendu une ouverture aux partenaires extérieurs, source de méfiance encore plus forte : « Le réseau ne se fait pas par décret et suppose de fortes solidarités inter-entreprises qui ne vont pas de soi et limitent d’autant leurs marges de manoeuvre ; il faut bien des particularités sociales ou géographiques pour obtenir un tel résultat [17]». Et nous retombons sur notre difficulté première : des particularités sociales et géographiques, n’est-ce pas ce que l’on appelle un territoire ? Un territoire doit construire son réseau d’acteurs, afin qu’ils construisent de nouvelles représentations du territoire où ils oeuvrent, qui feront émerger de nouvelles pratiques adaptées au territoire.
Si le calque commence à créer les conditions d’ouverture de ce faire collectif, est-il suffisant pour faire naître le désir de ce faire-autrement-ensemble ?

Reconstruire l’intentionnalité

« l’âme humaine ne peut rien faire s’il n’y a pas à la fois représentation, désir et affect. »
Cornélius Castoriadis

Construire une représentation collective élargie de la réponse sociale redonne certes du sens à celle-ci et conforte ses acteurs, surtout si lesdits acteurs sont encerclés par l’appareil bureaucratique[18]. Mais seul un mélange de confiance et de liberté, peut garantir les conditions d’une créativité collective, peut recréer le désir du faire-autrement-ensemble. A propos de la nature et du fonctionnement de notre moi cognitif, Francisco Varela nous rappelle que : « tout ce qui est rencontré doit être évalué d’une manière ou d’une autre-aimer, ne pas aimer, ignorer- et doit provoquer une réponse ou une autre –acceptation, refus, indifférence. Cette évaluation élémentaire (…) donne naissance à une intention, je serais tenté de dire « désir », cette qualité unique de la cognition vivante.[19]» autrement dit le sujet connaissant a besoin d’un surcroît de signification pour trouver un sens à son statut d’être pensant.
Je constate ce désir, cette revigoration de l’intentionnalité dès lors qu’un groupe a commencé de sortir de ses cases transformant rapidement sa peur en envie. Il renoue alors avec l’ envie de construire, penser, et agir ensemble qu’il avait perdue. A ce moment-là le groupe a besoin de reliance[20] et commence à en créer. Il s’invente un code de solidarité élargie où la responsabilité engageante les uns des autres fait place à toutes les formes de séparation qu’ils s’étaient inventés pour ne pas faire ensemble : de la protection de la case à la maltraitance de l’autre…L’affect jusqu’alors traité comme leur ennemi redevient dicible, montrable, car comment activer le penser-ensemble sans le sentir-ensemble? L’enfermement dans la case a peu à peu fait reculer tout affect, pourtant source basique de construction du sens (cf les travaux de neurobiologistes récents[21]). Cette réintroduction de l’affect permet de renouer avec ce besoin essentiel , « la fascination qu’exerce la question du sens.. tout être humain est impliqué la-dedans[22]», cette fois appliqué au faire collectif. En s’ouvrant à la confiance, le groupe renoue avec ce « surcroît de signification » dont il n’arrivait plus à combler le manque.
Il lui reste à intégrer l’aléatoire dans ce nouveau construit qu’est sa production de sens. Pour cela, il lui faut atteindre un degré supplémentaire de confiance collective: le sentiment de compassion. « Mais il existe d’autres manières de réduire la peur et l’anxiété qui n’abîment pas l’intelligence…donner plus de place à la compassion et à la bonté[23]»


Chaque courbe de la spirale enrichissant les autres paramètres du construit collectif.

Un nouvel esprit éthique

« Ce qui unit l’éthique de la compassion à l’éthique de la compréhension, c’est la résistance à la cruauté du monde, de la vie, de la société, à la barbarie humaine. »
Edgar Morin[24]

La société professionnelle, aux prises avec ces projets complexes, est une métaphore de la société tout court. Le nouveau rapport individu/société/espèce passe lui aussi par des représentations élargies refondant du sens donnant sens au chaos apparent. Ce qui peut se voir comme une problématique élargie se revitalisant par l’éthique via un projet englobant. Les ingrédients sont les mêmes : le lâcher-prise de l’ancien paradigme, une nouvelle dépendance/autonomie comme reliance planétaire, au service d’un projet où le « surcroît de signification » pourrait se glisser et reconstruire. Il manque sans doute un projet suffisamment englobant, même si scientifiques, philosophes, altermondialistes, écologistes et citoyens font de temps à autre et de leur place, le même constat (« c’est à une véritable insurrection des consciences qu’il faut maintenant s’atteler de toutes nos forces. Rassembler les énergies dispersées, les bonnes volontés éparses, changer notre regard sur le monde, le vivant, l’avenir, faire naître une nouvelle espérance, transformer la fatalité qui nous attend en décision librement réfléchie, tourner le dos aux sécurités trompeuses comme aux espérances vaines, admettre que chacun porte en soi une part de vérité et une fraction de solution.[25] »
Pourquoi ne pas se relier autour du nouveau projet de société de sauver l’espèce ? La reliance nous fait encore défaut à échelle élargie, mais elle ne se construit que par un projet ayant suffisamment de sens pour englober et enrôler les énergies.
Encore « à l’âge de fer planétaire[26] » , « nous devons viser à créer les instances planétaires qui seraient en mesure d’affronter les problèmes vitaux, envisager la confédération et la démocratisation planétaires. Evidemment, il est nécessaire que se développe une conscience du destin terrestre commun, ce qui nous indique que la transformation matérielle a besoin d’une transformation spirituelle.[27] »
« Ce nouvel esprit éthique, émancipé des conceptions individualistes du sujet, de l’individu, de la personne et de la responsabilité(…) requiert une activité intellectuelle d’un type particulier qui se situe à mi-chemin entre l’exercice spirituel et l’expérience de pensée.[28] »
On songe à l’expérience de la virtualité du moi dans les enseignements bouddhistes et taoïstes, cités par Varéla[29] et le Dalaï Lama[30] , comme insufflation de l’éthique.
Oui l’éthique se construit et s’alimente par une démarche spirituelle, entre attachements et détachements, entre vide et « surcroît de signification », c’est dans cet entre-deux qu’elle peut s’affranchir de l’ancien paradigme devenu trop étroit.
Comme dans un projet complexe initié par une mini-société professionnelle, cette transformation spirituelle peut se lire également comme la construction du sens d’un nouveau faire-autrement ensemble. Ses représentations commencent à se construire au sein de réseaux émergents de par le monde, qui ont encore du mal à se relier, existant par-dessus le vieux monde tel notre « calque ». Leur vision s’élargit en plurilogiques sans parvenir encore au stade « méta ». Liberté et créativité dues au lâcher prise de l’ancien paradigme transforment la peur de l’aléa en ouverture du système, qui se réassure par l’éthique élargie de la place future que nous construisons à l’homme dans sa biosphère.
Cette problématique complexe, prégnante, et commune à l’espèce est déjà là. C’est la prise de conscience de sa prégnance qui fait encore défaut, et cette prise de conscience étant d’ordre éthique, elle seule peut la faire avancer en réorganisant au passage la dimension planétaire des organisations professionnelles, de la science, et de la société, en les reliant, tel un attracteur étrange de l’action collective, autour de « quelle société peut-on construire ensemble pour sauver l’espèce ? »

[1] Jean-Louis Le Moigne, l’Ethique de la compréhension ou le courage de l’intelligence fraternelle, conférence de clôture, ADREUC, 2004
[2] Amour, Poésie, Sagesse, le Seuil, 1997
[3] Pascal, Pensées , 200-347 H3
[4] Loi constitutionnelle du 28 mars 2003 relative à l’action décentralisée de la République
[5] A.Mabileau, Le système politique local, ed Montchrestien, 1991
[6] cf Evelyne Biausser, Les trois unités en rupture de représentation, ADREUC, 2002
[7] déjà dans l’Introduction à la pensée complexe, ESF,1990
[8] Acte II de la loi de décentralisation
[9] Cf Claude Pair, L’école devant la grande pauvreté, Hachette, 1999
[10] Guy Cauquil, Conduire et évaluer les politiques sociales territorialisées, Dunod, 2004
[11] Les Objets flottants, Fabert, 2004
[12] cf Michel Monroy, La société défensive, PUF, 2003
[13] Dominique Lecourt, Bioéthique et liberté, Puf, 2004
[14] Octavio Paz, Dialogue, ed de l’Aube, 1999
[15] La Méthode, VI, Ethique, p 158
[16] Séminaire XI
[17] in Les stratégies des ressources humaines, Bernard Gazier, La Découverte, 2004
[18] « Les appareils bureaucratiques publics et privés, sont de plus en plus gigantesques et lourds et produisent une inhumanité spécifique e civilisation », Edgar Morin, Ethique, le seuil, 2004
[19] Quel savoir pour l’éthique? La Découverte, 1996
[20] le terme est de Marcel Bolle de Bal et repris par Edgar Morin pour signifier le contraire de déliance.
[21] Biologie des passions, Jean-Didier Vincent, ou L’erreur de Descartes, Antonio Damasio
[22] Dialogue, Cornélius Castoriadis, Ed de l’aube, 1999
[23] Dalaï Lama, cité in Ethique et Education, Jeanne Mallet, Omega Formation, 2003
[24]ibid
[25]Nicolas Hulot, Le syndrome du Titanic, 2004
[26]Edgar Morin, La Méthode, T. V, 2001
[27] Edgar Morin, Ethique, Seuil, 2004
[28] Dominique Lecourt, Bioéthique et liberté, PUF, 2004
[29]op cité
[30]op cité

1. Qu’est ce que l’Expérience optimale selon le psychologue Mihaly Csikszentmihaly

Que ce soit au travail ou durant vos loisirs, il vous est peut-être déjà arrivé de vivre de temps à autre des moments où vous parvenez à vous focaliser entièrement votre énergie sur la tâche que vous réalisez, où vous vous sentez maîtres du moindre de vos mouvements, où vos pensées s’enchainent avec élégance, où vos sens paraissent merveilleusement aiguisés, où vos préoccupations quotidiennes disparaissent comme par enchantement,…Le psychologue Mihaly Csikszentmihaly désigne ce genre d’épisodes par le nom de flow - expérience optimale en français. Depuis près de 35 ans, il accumule les recherches et les ouvrages sur le sujet. Le livre qui l’a fait connaître auprès du grand public est Vivre : la psychologie du bonheur, paru en 1990 aux Etats-Unis et traduit quatorze ans après en France.Pour Csikszentmihaly, l’expérience optimale est caractérisée par huit éléments :
- La tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude particulière ;
- La cible visée est claire ;
- L’activité en cours fournit une rétroaction immédiate ;
- La personne exerce le contrôle sur ses actions ;
- L’individu se concentre sur ce qu’il fait ;
- L’engagement de l’individu est profond et fait disparaître toute distraction ;
- La perception de la durée est altérée ;
- La préoccupation de soi disparaît, mais paradoxalement, le sens de soi est renforcé à la suite de l’expérience optimale.

Examinons un peu plus en détail chaque élément dans un contexte professionnel.

2. Les caractéristiques de l’expérience optimale

2.1 La tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude particulière ;
- La cible visée est claire ;
- L’activité en cours fournit une rétroaction immédiate.
Ces trois éléments vont de pair et se rapprochent des principes du management par objectif. Même si la tâche est imposée, un individu a toujours une marge de manoeuvre pour l’adapter à ses capacités : il peut par exemple séparer sa tâche en lots plus faciles à aborder et plus courts ou tenter ” d’épicer ” une tâche qui lui semble ennuyeuse (” ça, je peux le faire sans problème, mais comment le faire plus rapidement, plus facilement, avec une meilleure qualité, etc. “) pour la transformer en jeu stimulant !
2.2 La personne exerce le contrôle sur ses actions.
Ce paramètre dépend bien entendu la définition et de la nature de la tâche : moins nous avons de latitude dans la façon d’accomplir notre tâche, plus notre engagement en pâtira.
Il dépend aussi de l’expertise de l’individu. Par exemple, si nous devons constamment interrompre la progression d’une tâche parce que nous ne savons pas comment accomplir telle ou telle action, nous aurons du mal à vivre une expérience optimale !
2.3 L’individu se concentre sur ce qu’il fait ; l’engagement de l’individu est profond et fait disparaître toute distraction.
La concentration est une aptitude essentielle : nous ne donne le meilleur de nous-mêmes que pour les tâches sur lesquelles nous sommes concentrés ! La concentration dépend de la façon dont la tâche a été définie, mais aussi de la motivation intrinsèque de l’individu pour la tâche. S’il est heureusement possible de rester concentré sur une tâche qui ne correspond pas à nos aspirations profondes, l’expérience est clairement plus satisfaisante si elle nous parait importante ou qu’elle est en phase avec nos valeurs et notre personnalité !Bien entendu, les conditions extérieures affectent la concentration : bruit, va-et-vient, téléphone, mails, etc. Cependant, Il est possible d’améliorer sa capacité de concentration via une activité physique régulière ou des pratiques méditatives.Pour limiter les distractions, on peut aussi signaler clairement à ses collaborateurs que l’on ne veut pas être dérangés pendant un certain temps, en le disant tout de go ou en mettant un casque audio sur les oreilles par exemple.

L’ordinateur est une source continue de distractions, entre la messagerie électronique, les flux RSS, les tweets, les recherches sur internet qui dévient de leur objet initial… Fermer un maximum d’application non directement utiles est une solution, mais on peut aussi avoir recours aux logiciels dit ” zenware “, aux fonctionnalités épurées et qui proposent souvent un mode ” anti-distraction ” pour travailler plus sereinement.

Enfin, lorsque les pensées commencent à vagabonder, il faut faire l’effort de se recentrer sur la tâche en cours, ce qui est plus facile si la tâche a été définie selon les trois conditions énoncées plus haut.

2. 4 La perception de la durée est altérée.
Un individu pleinement concentré n’a pas la même perception du temps que dans son état ” norma l”, par exemple, il peut avoir l’impression que le temps file plus vite ou au contraire qu’il s’étire à l’infini. Afin d’éviter de rater un rendez-vous ou une réunion, l’utilisation d’un chronomètre ou un équivalent informatique comme PC Chrono peut s’avérer judicieuse.
2.5 La préoccupation de soi disparaît, mais paradoxalement, le sens de soi est renforcé à la suite de l’expérience optimale.
Au cours d’une expérience optimale, l’individu est tellement focalisé sur ce qu’il accomplit qu’il occulte toutes ses autres préoccupations : il ne fait plus qu’un avec sa tâche. Toutefois, après avoir ainsi employé ses capacités au maximum, il pourra se découvrir de nouvelles aptitudes, ce qui renforcera sa confiance en soi. Et le souvenir du sentiment de plénitude éprouvée lors de l’expérience l’apaisera certainement.
En d’autres termes, un individu parvenant régulièrement à un état d’expérience optimale lors de son travail verra sa satisfaction et sa productivité décuplées !

3. Comment cultiver l’état de flow pour développer son efficacité personnelle et …. collective

Cultiver l’état de ” flow “ est un exercice utile pour apprendre à développer son efficacité personnelle. On peut en s’inspirant des théories des scénarios de réussite de Jerry Fletcher développer sa propre capacité à cultiver cet état ” d’expérience optimale “. Pour y parvenir, nous proposons aux lecteurs la méthode suivante :1°) Il s’agit dans un premier temps de se remémorer 3 situations passées significatives où nous avons été particulièrement efficace. Il est important de sélectionner des situations de réussite où le succès est venu sans trop de difficultés, avec éventuellement des résultats supérieurs aux efforts investis.Après cet effort de mémoire, l’exercice consiste à décrire, par écrit, de façon assez précise les différentes étapes des processus cognitifs, émotionnels et sociaux qui ont été mis en jeu. La plupart du temps on constatera avec étonnement que ces processus comportent des similitudes assez étonnantes. En fait, selonJerry Fletcher, il n’y a évidemment pas de recettes universelles du succès mais c’est comme si chacun d’entre nous avait sa propre recette, son propre formule de réussite.

2°) Après cet exercice portant sur 3 expériences passées significatives, le lecteur est invité à repérer les activités, professionnelles ou de loisir, où il réussit le mieux et surtout avec aisance. Nous l’encourageons là aussi à identifier les processus cognitifs, émotionnels et sociaux qu’il met en jeu à cette occasion. Il constatera qu’il y a un lien évident avec les 3 expériences passées significatives.

3°) Un dernier aspect de la méthode consiste à cultiver la prise de conscience au quotidien de l’état dans lequel il se trouve quand il effectue une action. Y prend-t-il du plaisir ou pas ? Cette vigilance permettra de repérer, au plus vite, si nous sommes dans le ” flow ” ou pas. Si nous sommes en dehors, quels processus sommes-nous en train de mettre en jeu ? Nous est-il possible alors de réorienter notre action en appliquant la formule du succès que nous avons identifiée précédemment ?

Cette méthode peut être aussi réalisée en groupe. Selon Jerry Fletcher la dynamique du succès reposerait aussi sur une formule qu’un collectif pourrait consciemment mettre en place.

Conclusion

Le plaisir au travail est à la fois une source d’efficacité et une preuve que nous sommes dans l’efficacité. Il existe deux notions d’efficacité: l’efficacité masochiste qui consiste à ” redoubler d’efforts pour atteindre nos buts ” et l’efficacité “ épicurienne ” qui passe par le développement d’une véritable intelligence de l’action.La réussite en effet n’est pas liée au degré de souffrance éprouvée mais à la pertinence de l’action : si nous souffrons durablement alors que les résultats ne sont pas à la hauteur des efforts fournis, c’est peut-être tout simplement que nous n’allons pas dans la bonne direction

Mihaly Csikszentmihalyi : creativité, satisfaction et expérience optimale (en anglais)

Nous vivons déjà une conscience du 3° type

Entretien avec Jean-François Noubel, par Sylvain Michelet et Patrice van Eersel

Selon Jean-François Noubel, chercheur français en sciences humaines travaillant surtout aux Etats-Unis, l’émergence d’une « intelligence globale » rendue nécessaire par les impasses de l’organisation pyramidale, typique de l’ère industrielle, représente plus qu’une évolution de culture ou de civilisation : c’est une transformation de l’espèce humaine elle-même !

JF. Noubel – DR.

Nouvelles Clés : Vous donnez des conférences et des ateliers sur le sujet des deux côtés de l’Atlantique, mais c’est quoi, pour vous, la conscience collective ?

Jean-François Noubel : Je pense que la conscience collective est avant tout un ressenti intérieur. Tout le monde en a fait plus ou moins l’expérience, en intégrant une chorale, une équipe sportive ou un groupe de travail bien soudé. On se sent relié à une conscience qui émane du groupe, que le groupe fabrique lui-même, dans une relation dynamique, où l’individu et le collectif se nourrissent mutuellement. De même qu’un neurone n’a certainement aucune idée de la conscience dont il fait partie, mais interagit pourtant bien avec elle, « quelque chose » opère en dehors de moi, auquel je participe et dont je ne peux pas savoir tout.

Mais l’évolution suit deux chemins parallèles, qui opèrent en miroir l’un de l’autre : celui de la conscience, impalpable autrement que dans l’expérience directe de l’introspection, et celui du monde matériel où cette conscience prend forme et qui, en même temps, la rend possible. C’est dans ce monde manifesté que l’on voit apparaître, un beau jour, des espèces sociales faisant preuve d’intelligence collective, c’est-à-dire de la capacité, pour un groupe d’individus, à formuler son futur et à y parvenir dans un contexte complexe. Les humains possèdent ainsi, comme les loups ou les dauphins, une intelligence collective « originelle » leur permettant de réussir ensemble ce qu’aucun ne parviendrait à faire seul. Cette intelligence de la tribu – et aujourd’hui encore, du petit groupe – engendre des structures caractérisées par les échanges et les relations, où le leadership vient d’une expertise reconnue par le groupe et tourne en fonction des situations. Mais elle a ses limites : le nombre et la distance. Il faut être dans le même espace physique, et assez peu nombreux pour pouvoir se sentir, s’entendre, se parler. Au-delà d’un certain seuil, il y a trop de bruit, trop de complexité.

N.C. : L’humain, dans son évolution, a donc dépassé l’intelligence collective originelle ?

J.-F. N. : Oui, il a inventé l’intelligence pyramidale, dont l’émergence a reposé sur l’invention de l’écriture. Grâce à l’écrit, on pouvait séparer l’émetteur et le récepteur d’un message, dépasser la perception sensorielle directe. On a pu également créer une mémoire collective, la conserver sur un support matériel, compter, ou qualifier les individus en fonction d’un attribut social tel que leur nom, leurs possessions ou toute autre étiquette pouvant servir au système de régulation du collectif. Une nouvelle forme d’intelligence collective s’est donc mise en action, que l’on peut appeler « pyramidale » dans la mesure où elle fonctionne selon le principe de la hiérarchie. Une minorité dirige, la majorité exécute, la chaîne de commande se répartit en niveaux. Jusqu’à présent, ce système a bien rempli son rôle, celui de faire de « grandes choses » avec un grand nombre de participants. Il a posé les infrastructures techniques, les briques fondamentales, de la prochaine évolution de notre espèce. Aujourd’hui nous faisons tous partie à la fois de petites structures où l’on fonctionne en intelligence collective originelle – on recherche tous ça, l’évolution a conçu nos corps pour cela -, et de grandes organisations faisant appel à l’intelligence pyramidale, complètement hiérarchisées.

N.C. : Et nous en atteignons aujourd’hui les limites ?

J.-F. N. : À l’évidence, les organisations pyramidales sur lesquelles nos sociétés reposent (école, gouvernement, administration, entreprise, Églises, etc.) ont engendré une complexité qu’elles ne parviennent plus à gérer. Trop de complexité pour qu’une minorité dirigeante puisse l’embrasser aujourd’hui, aussi bienveillante et compétente soit-elle. Trop de changement pour qu’une architecture sociale freinée par le « codage en dur » de sa structure hiérarchique puisse suivre le rythme – même en changeant sans cesse l’organigramme, comme la plupart des entreprises ces dernières années. Trop de diversité pour nos systèmes fondés sur les économies d’échelle et la simplification des procédures – on le voit avec l’école et ses filières sans issue. Trop de dissociation chez chacun, enfin, entre l’être essentiel et le rôle impersonnel, voire immoral, qu’il faut tenir en fonction de son « poste ».

N.C. : Nous sommes donc à un tournant ?

J.-F. N. : Aujourd’hui, on se rend compte que cette complexité ne s’appréhende pas uniquement par les machines ou les systèmes d’information. Ça passe aussi par une évolution de l’humain, où technologie et évolution de soi seront comme deux miroirs se regardant l’un l’autre. Mais le vivant, s’il porte ses limites en lui de par sa structure, crée aussi le terreau pour passer à la prochaine étape. Nous créons, en quelque sorte, les causes de notre propre évolution. Les organisations pyramidales, par exemple, ont eu besoin d’humains de plus en plus formés, de systèmes d’information et de gestion de plus en plus sophistiqués. Elles ont ainsi créé les briques fondamentales pour passer à l’étape suivante : l’intelligence collective globale, dont nous voyons apparaître les premières manifestations.

N.C. : Vous pensez à internet ?

J.-F. N. : Oui, surtout animé par les logiciels libres de l’open source. La création de Linux a été un événement historique, l’acte de naissance de l’intelligence globale ! Comme le célèbre Windows du géant Microsoft – qui vient d’accepter, le 2 novembre 06, après avoir beaucoup fanfaronné, de rendre ses propres systèmes compatibles avec son concurrent (ça a fait la une des médias !) – Linux est un système d’exploitation, un gros logiciel qui gère toutes les fonctions d’un ordinateur. Mais Linux, lui, est libre, gratuit ! Il évolue dans l’écologie sociale suivant les besoins du collectif, et non suivant une seule logique marchande. Des gens connectés en réseau, sans quartier général, sans patron, sans direction ni ordres, l’ont fabriqué ensemble, au sein d’une communauté virtuelle regroupant aujourd’hui des dizaines de milliers de programmeurs et des millions d’utilisateurs. Aujourd’hui, tout ce que propose Microsoft comme applications est disponible en logiciels libres (par exemple le moteur de recherche Firefox). Chacun peut s’en servir, les améliorer, sachant que la communauté s’attend à ce qu’il remette ses améliorations gratuitement dans le circuit. Même logique pour Wikipédia, l’encyclopédie en ligne où chacun peut écrire ou corriger les articles. On fait confiance au système : s’il y a une erreur, quelqu’un viendra la corriger.

N.C. : Mais comment cela peut-il fonctionner, économiquement ?

J.-F. N. : Le système pyramidal est fondé sur la propriété, donc sur la rareté qui donne au produit sa valeur marchande. Mais le savoir, par nature, n’est pas rare. Il a fallu créer, grâce aux brevets, une rareté artificielle. Microsoft crée un logiciel, en garde la propriété industrielle et vend des licences d’exploitation. En intelligence globale, on passe à un tout autre système, où l’on ne rémunère pas la propriété, mais la valeur ajoutée du travail reconnue par le collectif. Le logiciel devient un bien public. Si une entreprise me demande de l’améliorer ou de lui ajouter une fonction, je serai payé pour la valeur ajoutée reconnue de mon travail, mais ni moi ni l’entreprise n’en garderons la propriété.

N.C. : Qu’est-ce vous empêche d’essayer d’en tirer profit ?

J.-F. N. : On en tire profit, sinon, pourquoi participer ? Mais on en tire profit différemment, pour soi ET pour les autres, comme dans l’intelligence collective originelle, non pour soi CONTRE les autres, comme en pyramidal. Le système est robuste. Sa transparence permet de remplacer la surveillance centralisée, propre aux structures pyramidales, par une sous-veillance, une surveillance distribuée. Il y a bien sûr des brebis galeuses, mais celui qui tire le drap à lui est vite connu de tout le monde et perd toute crédibilité. Ici le principe n’est plus la compétition et la propriété, mais l’excellence et le partage. La recherche et le développement, par exemple, passent entièrement dans le domaine public, au lieu d’être secrets et propriétarisés. Cela paraît utopique quand on ne connaît pas, mais je vous invite à ne pas céder au scepticisme devant quelque chose qui existe déjà et fonctionne ! Dans le secteur de l’énergie, par exemple. Les organisations pyramidales se considèrent comme seules capables de gérer l’énergie dans le paradigme actuel, notamment parce qu’elles se concentrent sur des sources centralisées à leur image (pétrole, nucléaire). Mais aujourd’hui on sait que chaque mètre carré sur Terre possède suffisamment de potentiel énergétique pour devenir producteur d’énergie, par une judicieuse combinaison des ressources (éolien, solaire, thermique, hydraulique, carbone…). Non pas en autarcie, mais en interdépendance, au sein d’un réseau dont nous pouvons gérer la complexité grâce à la technologie, sans passer par des structures hiérarchisées.

En intelligence globale, chacun peut devenir émetteur d’énergie et d’info, mais aussi de monnaie, d’éducation, de santé, de nourriture… Tous les domaines de la vie sociale sont concernés. De nouvelles proximités s’installent, non plus géographiques, mais fondées sur de nouveaux territoires symboliques qui rapprochent, indépendamment de la distance. On a ainsi des communautés de valeurs, ou de projet, ou d’action…

N.C. : Sans proximité physique, ces contacts restent très virtuels !

J.-F. N. : Abandonnons cette polarisation entre virtuel et réel. Si les habitants d’un village utilisent les logiciels relationnels et le cyber espace, ça ne veut pas dire qu’ils sont enfermés chez eux et ne se parlent plus. Ils ne font que réguler leurs activités, échanges, flux énergétiques, marchés, sans passer par les travers hiérarchiques. Cela n’a rien de virtuel ! Le contact, les échanges, les actions sont bien réelles. On voit par exemple des gens, disséminés aux quatre coins du monde, se réunir via des logiciels de communication vocale sur internet d’une grande qualité sonore – on entend les respirations, les bruissements de vêtements quand quelqu’un change de posture. Ils vont méditer puis réfléchir ensemble à un sujet, prendre des décisions, conduire des actions. Eh bien, s’ils maîtrisent les façons de communiquer, de sentir et de faire ressentir leurs positions et humeurs suivant les codes comportementaux du monde en ligne, ils vivent une expérience de communion tout à fait réelle ! Est-ce que vous sentez dans le virtuel quand vous téléphonez ou lisez un livre ? En leur temps, ces technologies ont paru parfaitement virtuelles à ceux qui ne les connaissaient pas.

Il faut du temps pour intégrer tout ça, mais quand on l’a intégré dans son corps, dans ses sens, on a la sensation de s’inscrire non pas dans une évolution de société ou de civilisation, mais carrément dans une évolution d’espèce. Faisant partie de cette nouvelle société à intelligence globale en émergence, je peux vous dire que la sensation de mon corps est d’être relié au monde et à autrui d’une façon que mes parents n’ont absolument jamais connue. Et ce n’est qu’une expérience de connexion via une infrastructure technique encore balbutiante. Demain, on le sait, la technologie et le corps vont se mêler, nos mondes intérieurs se rencontreront de plus en plus. Voilà pourquoi je parle de mutation d’espèce.

N.C. : Ça repose la question de la conscience : sera-t-elle d’un niveau suffisant pour appréhender cette puissance ?

J.-F. N. : Puissance et conscience marchent ensemble : quand l’une se présente, l’autre se manifeste aussi. Chaque percée technique est une opportunité de plus de conscience, chaque percée de la conscience amène des percées techniques. Ainsi le feu, l’écriture, la roue, l’informatique… À chaque pas, notre responsabilité s’accroît, les risques aussi, et la conscience est invitée à grandir une fois encore. Des précurseurs, comme La Mère et Sri Aurobindo, Steiner, Teilhard de Chardin ou d’autres visionnaires éclairés en leur époque, ont senti où la conscience voulait se diriger, ils ont planté les germes dans leurs écrits, leurs réalisations, pressenti la matérialisation technique que cela engendrerait. Aujourd’hui, beaucoup de gens souffrent du système pyramidal, et veulent le combattre – alors qu’il suffit seulement de le dépasser. Ce n’est pas un nouveau système politique, mais une évolution du vivant social. Cela s’accompagne de changements intérieurs :

- abandonner le sentiment de propriété de ce que l’on produit,
- considérer les points de vue adverses comme complémentaires,
- cesser de légitimer l’écrasement des minorités par la majorité, mais chercher à voir où le minoritaire apporte une suggestion intéressante,
- apprendre en quoi les méthodes collaboratives, la coopération ou la communication non violente sont puissantes,
- appliquer des protocoles de réunion adaptés à leur objet,
- etc.

Tout ça n’est pas facile, surtout lorsque nous avons été éduqués à l’école de l’individualisme. Mais le global porte plus de conscience collective que le pyramidal, donc plus de liberté. La relation de l’individu au tout s’en trouve renforcée. Loin de se perdre dans une structure technovivante, ses possibilités de conscience et de puissance individuelles et collectives sont augmentées. Réconciliant l’être et le faire, la personne peut accéder à des états de sagesse collective, faisant appel, par un retour à l’intelligence originelle débarrassée de ses limites, à des techniques psycho-techno corporelles énergétiques et vibratoires qui engagent intellect, corps, émotions, l’être tout entier. On entre dans un chemin spirituel. Un bodhisattva collectif, voilà ce que la conscience a envie aujourd’hui d’inventer

L’organisation de l’intelligence collective

L’intelligence collective ne peut pas se réduire aux mouvements de foule ou de mode mais exige organisation et médiations face à la complexité et compte tenu de notre rationalité limitée. Il n’y aura pas de saut cognitif ni d’alternatives aux marchés de masse sans une nouvelle organisation collective permettant l’instauration d’une difficile “démocratie cognitive” basée sur des minorités actives.

- La question de l’intelligence collective n’est pas nouvelle puisque c’est celle de la démocratie et de la science depuis Socrate, dans leur opposition à la démagogie et aux préjugés du sens commun.

- Il est d’autant plus étonnant que, sous l’influence du néolibéralisme, du néodarwinisme, des “théories de l’auto-organisation” et de l’idéologie des réseaux, on prenne désormais pour modèle d’intelligence collective les sociétés de fourmis alors que, ce qui constitue incontestablement une intelligence collective pour des fourmis n’est pour nous que la manifestation de la bêtise humaine (mouvements de foule, modes, bulles spéculatives, rumeurs, idéologies, etc.). L’intelligence collective humaine ne résulte pas d’une auto-organisation ou d’effets de masse (d’une “mémétique” folle), mais bien de l’organisation et de régulations actives, d’une optimisation du traitement de l’information par apprentissage collectif, complexification et division du travail où la sélection aveugle est remplacée par l’adaptation informée. L’organisation est le passage de l’histoire subie passivement à la construction active de notre avenir, la société par projets (partis, associations ou entreprises). L’autogestion n’est pas le laisser-faire et une société ne se réduit pas à l’interaction de ses membres car il y a une mémoire, une histoire, des institutions, des codes, des buts communs mais aussi l’interaction avec d’autres sociétés et d’autres finalités. L’intelligence est dans les livres plus que dans les têtes, dans la méthode, la formation, la culture. L’intelligence collective est plus dans les organisations, les sciences et les techniques que dans les mouvements d’une opinion manipulée par les médias. Non seulement l’intelligence collective ne se réduit pas aux marchés de masse mais par rapport à nos capacités individuelles les mass-médias sont inévitablement bêtifiants, ce qui est l’obstacle auquel s’affronte la démocratie depuis toujours, tombée aux mains des sophistes, des communicateurs, des démagogues, des idéologues les plus simplistes ou extrémistes, au point qu’on peut légitimement désespérer de la politique. Il ne faut voir là aucune marque de mépris pour les autres alors que c’est tout simplement l’illustration que le tout n’est pas seulement plus que la somme de ses parties (propriétés émergentes), c’est aussi moins que la somme de ses potentialités individuelles. Les masses humaines ont bien moins d’intelligence et de réflexion que la plupart des hommes qui les constituent. C’est de faire groupe qui nous rend stupides.

- La théorie de l’information implique qu’un message doit être d’autant plus simple et redondant (répété) qu’il s’adresse à un plus grand nombre afin de surmonter le bruit ambiant, pour être tout simplement audible.Ainsi, dans la communication, les effets de masse sont inévitablement des effets de simplification, de raccourci, d’appauvrissement, de dogmatisation et de spectacle enfin. C’est le règne des petites phrases, des slogans, des outrances. Il faut en prendre acte, s’y plier, lancer ses propres slogans car ce sont les règles de la publicité, de la visibilité, des nouvelles, c’est-à-dire les règles de l’information tout simplement, mais c’est aussi l’exigence de l’action, de la décision quand il faut trancher par un oui ou un non (pour la guerre ou la paix). La pensée pratique ne peut avoir l’exactitude de la pensée théorique, pas plus que le discours politique ne peut être compris s’il est trop complexe et nuancé. A ce niveau on ne peut que mimer tout au plus l’intelligence. On a vu ce qu’une philosophie libératrice aussi solide et subtile que celle de Marx a pu donner au service de partis de masse. Les partis actuels ne valent guère mieux condamnés à répéter ce que leurs électeurs attendent d’eux ou à des positions politiciennes et reprenant des mots d’ordre purement idéologiques sans commune mesure avec les exigences de la rupture historique que nous vivons. Contrairement aux fourmis, nos capacités collectives d’intelligence sont bien plus réduites que nos capacités individuelles, c’est un fait vérifié. C’est même pourquoi on confie le pouvoir à des individus plutôt qu’à une impossible démocratie directe permanente dès qu’on n’a plus affaire à de petits groupes.

Ce n’est pas prétendre pourtant que la rationalité de l’individu soit suffisante pour se passer d’intelligence collective, car aussi intelligents que nous soyons, nous ne le sommes guère plus que l’homme de cro-magnon et de toutes façons notre information est toujours imparfaite, notre temps disponible et nos capacités d’analyse très limitées. C’est ce que Herbert Simon appelle notre “rationalité limitée” (parasitée aussi par nos expériences passées, nos croyances, nos émotions, nos passions, notre partialité, notre narcissisme, etc). C’est d’ailleurs cette capacité limitée de traitement de l’information pour tout individu et l’étendue de notre ignorance qui a pour conséquence inéluctable la limitation des capacités de communication de masse et d’intelligence collective. Ce n’est donc pas une question de personne, il n’y a pas de sage omniscient. Si on peut être très compétent dans un domaine particulier, on ne peut être spécialiste en tout et même un grand scientifique sera tout aussi incompétent qu’un autre hors de sa discipline, ce qui montre toute la difficulté de la transversalité et donc de la politique qui doit synthétiser les dimensions multiples de la diversité sociale. Car cette trop réelle difficulté ne diminue en rien la nécessité d’une intelligence collective et de mouvements politiques ou de rétroactions sociales. On exige des citoyens qu’ils décident de ce qui les dépassent et qu’ils ignorent le plus souvent, faisant confiance en général à leurs organisations pour dire ce qu’il faut en penser. Impossible que tout le monde fasse le travail pour soi et sur tous les sujets mais, du moins, il faudrait reconnaître notre ignorance première et faire preuve de prudence en appliquant le principe de précaution (s’informer et débattre), tout autant que d’audace pour sortir des préjugés du moment et proposer des solutions nouvelles.

- Il est indispensable de partir de ce constat d’échec. Contrairement aux espoirs suscitées par ses nouvelles potentialités, on doit prendre acte de l’échec d’Internet à constituer spontanément une nouvelle intelligence collective. Au contraire, après les débuts où le nombre réduit d’internautes a permis l’émergence étonnement rapide de nouveaux mouvements et d’élaborations originales, on assiste désormais au renforcement des médias de masse et de l’homogénéisation, la créativité initiale étant submergée par le nombre. Ainsi, le PDG de TF1 nous dit que plus il y aura de télévisions et plus il est assuré de garder la première place et le monopole du commun. Pire, l’existence d’une “information libre” théoriquement accessible à tous sur le réseau semble décomplexer les propagandes de Fox News ou de Berlusconi dont la force de frappe est sans commune mesure avec quelques sites alternatifs noyés dans la masse. Au-delà de ces exemples caricaturaux, il faut être conscient qu’on a affaire ici à des limites incontournables de la communication et qu’aucune bonne volonté ou transformation personnelle ne pourra résoudre. Il y a un véritable mur de la complexité qui ne peut passer la rampe d’un large public, de même que nous vivons tous dans une saturation de l’information qui est bien réelle : impossible de tout lire, de répondre à tous, de suivre toutes les évolutions en cours. Ce sont des contraintes cognitives et temporelles qu’il ne sert à rien de nier mais, s’il faut les reconnaître, ce n’est pas pour tomber dans le fatalisme ou l’utopie, c’est pour corriger le tir, surmonter nos échecs, s’organiser en conséquence.

- La solution de nos limites cognitives, n’est pas la production de nouvelles informations alors qu’il y a déjà une telle surproduction, c’est l’organisation au service de projets collectifs, comme le savent les entreprises et comme nous l’apprennent la théorie des systèmes ou la cybernétique : ce sont les finalités communes qui orientent les flux, sélectionnent les informations pertinentes et mobilisent les ressources dans une “direction par objectifs”, objectifs impossibles à atteindre sans cela. Contrairement à l’opinion commune, les organisations sont d’abord des structures de traitement de l’information, constituant une mémoire collective, permettant de rassembler, stocker, filtrer, valider, répartir l’information et optimiser son traitement, améliorer les temps de réaction en fonction de l’objectif commun. Pour cela, les processus cognitifs consistent à éliminer les informations inutiles (le bruit), raréfier, sélectionner, synthétiser et hiérarchiser l’information, amplifier les événements les plus pertinents. Cela suppose une division des tâches et une organisation en niveaux hiérarchiques avec des noeuds de concentration et de distribution de l’information, avec des médiateurs, des traducteurs, des facilitateurs, des “portails” mais aussi des décideurs (positions inévitablement disputées).

Ainsi, pour qu’un projet comme celui de wikipédia (d’une encyclopédie libre) puisse fonctionner on est bien obligé de nommer des responsables de rubriques. Pour qu’une liste de discussion soit productive il faut un animateur ou des “modérateurs” au moins. La réussite des logiciels libres repose sur ceux qui coordonnent le projet. On préfèrerait bien sûr que tout se fasse tout seul mais on ne peut entretenir l’illusion d’un égal accès pour tous et n’importe quel délire, d’ailleurs les processus d’intermédiation se multiplient et même des systèmes de recherche automatique comme Google proposent (en anglais) l’assistance de spécialistes de recherche documentaire. L’indice de popularité permettant de classer les réponses du moteur de recherche est souvent très utile mais il ne suffit pas à garantir la valeur d’un site ou la pertinence de l’information. Dans tous les domaines, l’égalité d’accès doit être construite ; le partage des savoirs est un objectif et non une situation de départ, de même que le savoir n’est pas donné une fois pour toutes mais résulte d’un travail de formation, de recherche, d’expérimentation, d’approximations, de modélisation et de confrontation de différentes théories à la réalité selon un processus cumulatif.

L’intelligence de l’individu est moins dans son vote, ses appartenances, sa participation au marché, que dans son expérience, ses savoirs spécifiques et sa capacité de dénonciation, de rétroaction, de vérification, de proposition, d’intervention sur son environnement et dans la construction de l’avenir commun. On a moins besoin d’améliorer l’individu (de son développement personnel, de sa conversion morale voire d’un mythique homme nouveau) que de lui permettre de s’exprimer et lui donner l’occasion de mettre en oeuvre toutes ses capacités. Il s’agit plutôt de limiter les pertes entre la base et le sommet, entre la complexité du réel et les représentations sociales et, donc, entre les objectifs politiques et leur traduction concrète sur le terrain. L’autonomie de l’individu est absolument indispensable pour réussir un projet collectif mais son autonomie réelle ne peut être que le produit d’une “organisation apprenante”, fut-elle tout simplement sa famille, valorisant la participation de chacun et favorisant décentralisation, innovation et diversification. Le développement humain, développement des capacités de l’individu et de son autonomie, est inséparable de la participation à l’aventure collective et de la reconnaissance sociale.

En d’autres termes, et à l’encontre des idéologies libérales ou libertaires (des multitudes), il n’y aura pas d’alternative, sans organisation politique, sans structuration de toutes les énergies militantes, une forme de “centralisme démocratique” qu’il vaudrait mieux appeler une “démocratie cognitive“, avec toutes les difficultés soulevées ici et les dérives bien réelles qui la menacent effectivement. Cette intelligence collective qui ne peut procéder immédiatement de mouvements de masse devra donc s’appuyer sur des minorités actives (des petits groupes, voire des individus) mais coordonnées entre elles et intégrées en réseau dans la construction d’une alternative globale, à tous les niveaux du local au planétaire. On en est loin. Il serait bien temps pourtant de ne plus se satisfaire de notre bêtise collective, entre boucs émissaires et beaux discours, pour expérimenter cette si difficile organisation d’une véritable intelligence collective, d’une mise en commun de nos compétences et de nos savoirs afin de construire un autre monde, plus intelligent et plus collectif, ouvrant sur un nouveau stade cognitif pour l’humanité à l’ère de l’information, de la science et de notre responsabilité écologique envers les générations futures. Ce n’est pas gagné pour l’instant, c’est le moins qu’on puisse dire (et ce texte est encore bien trop long et complexe sans aucun doute, pas assez mobilisateur ni conforme à l’air du temps…) Tout dépend de nous, ici et maintenant.

De mystérieux événements synchrones semblent parsemer nos vies. Les recherches actuelles tendent à prouver que tout semble se mouvoir de façon harmonieuse dans le monde naturel, mais que cette harmonie est parfois soudainement brisée par des événements symboliques chargés de sens… Le principe de l’univers se situerait-elle dans une conscience universelle ?

Mais quelle est donc cette réalité invisible capable de synchroniser les évènements de la nature, d’où provient-elle et en vertu de quelles lois s’accomplit-elle exactement ?

En interprétant les sens symbolique de ses rêves, à fort contenu alchimique, et après avoir longuement étudié les recherches de Jung sur la synchronicité, Wolfgang Pauli – physicien autrichien connu pour sa définition du principe d’exclusion en mécanique quantique, ce qui lui valut le prix Nobel de physique de 1945 – se rendit compte que tous les phénomènes synchrones qui se produisaient dans la nature, qu’ils soient à caractères humain ou quantique, devaient obligatoirement avoir une matrice commune, capable d’unir de façon synchrone le monde du psychisme avec celui de la matière.

En observant attentivement les mécanismes qu’il avait étudié en mécanique quantique par le biais du principe d’exclusion et du neutrino, qu’il avait lui-même découverts, et les conséquences du bouleversant « paradoxes EPR » – une expérience de pensée, élaborée par Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen – en observant son inconscient à l’œuvre au cours des séances de psychanalyse avec Jung ou pendant l’ « effet Pauli », en étudiant soigneusement les découvertes de Jung sur l’inconscient collectif, Pauli avait eut l’intuition profonde et certaine que cette matrice invisible, capable d’assembler le monde, était l’inconscient collectif, auquel l’inconscient personnel accède occasionnellement à travers des rêves chargés de sens et de phénomènes de synchronicité.

L’inconscient collectif perd alors sa nature exclusive de concept psychologique pour devenir cette réserve d’énergie psychique en dehors du temps et de l’espace, qui gouverne non pas comme une force, mais comme une forme et informe instantanément le monde de la matière. L’esprit (le psychisme) et la matière ne sont donc pas disjoints, mais interagissent totalement, de façon synchrone. Et il n’y a pas un seul esprit et un seul morceau de matière, existant individuellement, mais un nombre infini de morceaux de matière/esprit, unis et synchronisés en un tout unique. Ce que nous croyons être alors notre psychisme ne l’est pas, mais est notre capacité à nous relier à une grande source universelle qui nous unis tous. L’ego, la séparation, la distinction entre objets et particules sont autant de parties d’une unique danse sas fin, qui prises séparément, comme des entités disjointes, ne sont qu’une illusion. Notre ego est une illusion. En effet, certains problèmes psychiques, comme ceux que connut Pauli pendant si longtemps, sont une façon de nous avertir que nous sommes séparés du « Soi ». La clef du bonheur, de la sérénité et de la vie même, est de prendre conscience de notre appartenance à un univers infini.

Extrait du livre « Synchronicité » (Macro Editions)
Par Teodorani Massimo – 7 octobre 2010

Ma conscience est-elle uniquement la mienne ?

La conscience est la faculté mentale d’appréhender de façon subjective les phénomènes extérieurs (par exemple, sous la forme de sensations) ou intérieurs (tels que ses états émotionnels) et plus généralement sa propre existence. Pourtant, de récentes découvertes scientifiques nous proposent de reconcevoir ce modèle sous une forme plus large…
© Paul Mezzer

La conscience est le fait le plus intimement et immédiatement connu de notre réalité. Celle dont nous disposons tous est unique à chacun et nous accompagne depuis la naissance jusqu’à la mort. Pourtant, il se pourrait que ma conscience ne soit pas entièrement et uniquement la mienne. Les liens qui la relient à la conscience des autres, liens bien connus des peuples aborigènes dits primitifs mais très avancés à de nombreux égards, sont redécouverts de nos jours lors d’expériences bien planifiées grâce à la transmission de pensées et d’images, ainsi que par le constat de l’effet d’un esprit humain sur le corps d’un autre humain. [...]

Les découvertes actuelles les plus avancées sur la conscience humaine rappellent la déclaration faite par Einstein il y a un demi-siècle : « L’être humain est partie intégrante de tout appelé ‘univers’, une partie limitée dans le temps et l’espace. Il fait l’expérience de ses pensées et de ses émotions comme quelque chose de dissociée du reste, en fait comme une sorte d’illusion d’optique de sa conscience. Cette illusion est en quelque sorte une prison pour lui, une prison qui le restreint à prendre des décisions purement personnelles et à donner de l’affection aux quelques personnes seulement qui lui sont les plus intimes. » Alors que, selon le point de vue traditionnel, la communication et l’interaction humaines se ramènent à nos sens (tout ce qui est dans l’esprit, dit-on, doit d’abord être passé par l’œil ou l’oreille), les chefs de file en psychologie, en psychiatrie et dans le domaine de la conscience redécouvrent ce que Einstein avait compris et que les vieilles cultures ont toujours su, c’est à dire que nous sommes aussi liés les uns aux autres par des liens subtils et généralisés. Actuellement, les ouvrages scientifiques qualifient ces liens de transpersonnels.

Les sociétés traditionnelles n’ont jamais considéré les liens transpersonnels avec des personnes, des tribus ou d’autres sociétés modernes. L’esprit moderne n’est pas prêt à accepter la réalité comme étant autre chose que du manifesste, des objets que l’on peut littéralement prendre en main (manus, du latin, signifie « main »). Par conséquent, les liens transpersonnels sont tenus pour paranormaux et seulement acceptés dans des conditions exceptionnelles.

Et l’une de ces exceptions renvoie aux situations où des jumeaux homozygotes (identiques) sentent à distance la douleur ou la souffrance l’un de l’autre. On s’est longuement penché sur ce phénomène. Guy Playfair, l’auteur du livre Twin Telepathy, a remarqué qu’environ trente pour cent des jumeaux font des expériences de lien télépathiques. Il cite à cet effet une émission télévisée datant de 1997 où quatre paires de jumeaux homozygotes ont subi des tests. Leurs ondes cérébrales, leur tension artérielle et leurs réactions électrodermales ont été rigoureusement mesurées et enregistrées. Un des tests visait à déclencher une alarme bruyante installée derrière le dossier de la chaise sur laquelle était assis l’un des deux jumeaux, qui ne s’y attendait pas. Chez trois paires de jumeaux sur quatre, on enregistrera chez le jumeau correspondant la répercussion du choc, même si ce dernier était enfermé dans une pièce insonorisée et éloignée de son jumeau. Les jumeaux chez qui l’expérience avait réussi furent invités à participer à l’émission, cette transmission télépathique d’information se produisit, bien que le jumeau « receveur » fût incapable de décrire ce qui était arrivé à son jumeau. L’animateur en conclut que les jumeaux avaient hors de tout doute perçu quelque chose quelque part.

Les jumeaux identiques sont les plus frappants des duos de personnes fortement liées. On a observé une forme de télépathie semblable chez tous les gens unis par un lien profond, ente autres les mères et leurs enfants ; les amoureux, les vieux couples, ainsi que les grands amis. Dans tous ces cas, nous devons reconnaître – mis à part les psychologues les plus conservateurs – l’existence d’un certain contact transpersonnel. Mais seuls les psychologues ayant une exceptionnelle largeur d’esprit admettent que ce contact transpersonnel suppose également la possibilité de transmission de pensées et d’images, et que cette faculté est le propre de bien des gens, sinon de tous. C’est du moins ce que les dernières expériences en la matière confirment. Les pouvoirs télépathiques des gens, c’est-à-dire leur faculté à transmettre des pensées et des images, ne sont ni un rêve ni une erreur de lecture des résultats d’expériences. Toute une gamme de protocoles expérimentaux ont été mis au point, dont la procédure de réduction du bruit connue sous le nom de technique Ganzfeld, et la méthode très rigoureuse de l’influence mentale à distance sur les organismes vivants (de l’anglais, DMILS pour Distant Mental Influence on Living Systems). Dans ces expériences, toutes les éventualités n’ont pas fait le poids pour remettre en cause des résultats statistiquement significatifs. Il semblerait que presque tout le monde soit doté de dons paranormaux.

Extrait du livre « Science et champ akashique » (Editions Les Arènes)
Par Ervin Laszlo – 22 septembre 2005

L’émergence de la conscience

Des témoignages de personnes aphasiques tendent à montrer qu’une pensée élaborée peut se développer, malgré la détérioration d’aptitudes linguistiques. Ainsi une personne affirmait dans ses mémoires, après une période d’aphasie transitoire :

« En voulant parler, je ne trouvais pas les expressions dont j’avais besoin. La pensée

était  toute  prête,  mais  les  sons  qui  devaient  la  confier  n’étaient  plus  à  ma disposition.  Je  me  retourne  en  moi-même  avec  consternation  et  je  dis  en  moi- même : il est donc vrai que je ne puis parler » (Lordat, in Dortier, 2004, P.166). Une autre personne, après une attaque cérébrale et avant de retrouver le langage, déclarait : « Dans l’ambulance, je fis mentalement la somme de ce qui fonctionnait encore en moi… Je possédais encore les concepts, mais non le langage. J’avais la compréhension du monde, de moi-même et des relations sociales, sans rien savoir, en fait, ni de la grammaire, ni du vocabulaire que j’avais utilisés toute ma vie… Jusqu’à ma guérison, je ne cessais de me servir de concepts » (Alexander, in Dortier, ibid). La  pensée ne suppose pas  le langage,  elle s’y est associée, mais  peut s’en trouver dissociée.

Il existe bien chez l’enfant une pensée pré-linguistique. Les bambins sont actifs et réactifs du point de vue cognitif, ils cherchent le contact à travers le toucher, les expressions vocales, les regards… Ils prennent des initiatives d’exploration de leur environnement. Cette pensée est opératoire, concrète, issue de l’expérience. Elle facilite l’acquisition du langage, avec qui elle va se développer en co-évolution. Elle s’appuie sur l’aptitude à  chercher à  comprendre l’esprit d’autrui, une aptitude à l’inter-subjectivité, que cela soit aux travers des gestes, des mimiques, des vocalisations… (Bruner, 1996). C’est progressivement que, dans les premiers mois après la naissance, le bambin va apprendre à discriminer la prosodie, puis les séquences  importantes  d’une  phrase  (syllabes  mots,  intonations  pertinentes). Annette Karmiloff-Smith  (2003) estime que le langage humain n’est pas inné. Chez certains enfants atteints de lésions cérébrales dans l’hémisphère gauche (centre du langage), l’acquisition du langage s’effectue dans l’hémisphère droit. « Les circuits spécialisés  pour  le  traitement  du  langage,   localisés  dans  le  cerveau  humain, émergent au cours du développement de l’interaction du cerveau avec l’environnement linguistique. » En conséquence : « Le langage  n’est pas  d’emblée une fonction spécialisée du cerveau humain, il le devient ».

Ian Tattersall  (2OO2) présente l’histoire des hominidés, comme celle de la plupart des autres groupes d’organismes : une affaire d’expérimentation évolutive continuelle, avec création de nouvelles espèces, tri entre elles par la compétition et extinction des perdantes. L’évolution est opportuniste, elle se contente d’exploiter ou de rejeter les possibilités à mesure qu’elles apparaissent; ces possibilités à leur tour peuvent être favorables ou non selon les circonstances environnementales, à un moment donné. D’après lui, le succès évolutif de la conscience humaine doit beaucoup à l’invention et à l’expérimentation du langage.  Cette capacité relèverait d’un phénomène émergent, c’est-à-dire d’un hasard heureux dans l’acquisition de capacités    cérébrales.   Le    paléontologue    Stephen    Jay    Gould    (1982)    parle d’« exaptations »   pour  décrire  ce   phénomène  et   de  «  spandrels  »  pour  la caractéristique qui en résulte, comme le langage. Une exaptation  (ou pré- adaptation) est une adaptation sélective, dans laquelle la fonction actuellement remplie  par  l’adaptation  n’était  pas  celle  remplie  initialement,  avant  que n’intervienne la pression de la sélection naturelle. A partir du moment où des innovations culturelles, comme celles de manier des symboles et de les mettre en relation, apparaissent dans une population humaine et qu’elles aient activé des capacités potentielles du cerveau, la propagation de cette aptitude s’effectue alors par diffusion culturelle.

Merlin Donald (1999) a proposé une première forme de langage mimant les actions

ou les objets. Il s’appuie pour cela sur le chimpanzé à qui il arrive de singer ou de “copier” une action. Nous adoptons souvent le mime, quand nous nous  trouvons en tant que touristes dans un pays étranger, dont nous ne connaissons pas la langue. Pour dire manger, nous mettons par exemple sa main à la bouche. Le mime permet de représenter des gestes, des objets absents, des situations…; il a ainsi participé au processus de la genèse de la communication. Il existe des relations fortes entre la fabrication d’outils, la gestuelle et le langage, car ils impliquent tous le lobe frontal et les régions pariéto-temporo-frontales, tout particulièrement au niveau de l’hémisphère gauche, dans la région de Broca. Cette imbrication entre fonctions et aires cérébrales, suggère un développement combiné de ces fonctions. Le langage gestuel se révèle très efficace dans les activités de chasse, où il ne faut pas se faire remarquer du gibier. La gestuelle est pratique pour indiquer les directions lors des déplacements; elle permet aussi de fournir une approximation des dimensions d’un objet. Par contre, la voix présente quelques avantages par rapport au geste, tels celui de communiquer dans l’obscurité et de libérer la main, comme l’adoption de la marche, pour la fabrication et le maniement des outils (Corballis, 2002).

Derek Bickerton (1990) a étudié quatre types de sources pour interroger l’origine du langage. D’abord, il s’est référé au langage  des signes appris par les grands singes. Ensuite, il a abordé le langage  des enfants de moins de deux ans ; ensuite, il s’est intéressé à la célèbre histoire de la jeune enfant des États-Unis, appelée « enfant- placard », qui a été séquestrée dans une pièce depuis sa naissance ; enfin, il a exploré les pidgins, langues forgées par des populations de cultures différentes, et qui se retrouvent ensemble pour communiquer. C’est en comparant ces différents types de langages élémentaires, que Bickerton s’est rendu compte qu’ils possèdent des caractères communs. Il a alors fait l’hypothèse d’un protolangage, qui pourrait être celui des anciens Homo, se composant de l’ensemble des représentations qui peuvent décrire les choses : sous formes d’objets, de qualités et d’actions, leur permettant de réaliser toute une série d’actions, ainsi que la coordination des activités. On reconnaît ici l’importance des formes et des verbes d’action. En outre, aucune grammaire n’est présente. La juxtaposition des mots suffit à donner sens. Bickerton suggère par exemple que nos capacités langagières auraient évolué en deux temps : d’abord une protolangue de représentations symboliques matérialisées par des signes vocaux et/ou gestuels qui pourrait avoir duré près de deux millions d’années; puis, il y a environ 50 000 ans, l’élaboration d’une syntaxe plus formelle qui aurait permis d’améliorer de façon significative la précision et la clarté des idées échangées. Car en plus d’étiqueter les choses («empreinte de léopard», «danger», etc.), la syntaxe permet d’unir plusieurs étiquettes pour accéder à encore plus de sens : «Quand tu vois une empreinte de léopard, fait attention ! ». Pour donner une idée du passage possible de l’un à l’autre, Bickerton prend l’exemple des pidgins de l’époque  coloniale,  ces  langues  rudimentaires  développées  par  des  personnes

d’origine  culturelle  différente  ayant  besoin  de  communiquer.  Sans  grammaire aucune, les pidgins deviennent, lorsqu’ils sont appris par une deuxième génération, des créoles, c’est-à-dire des nouvelles langues grammaticales issues de plusieurs langues mères. Ce ne serait qu’avec les débuts de l’écriture, vers 3000 avant notre ère en Orient, que les scribes auraient fixé des règles grammaticales pour enseigner comment parler et écrire correctement.

Si le cerveau d’homo sapiens sapiens a pris sa forme finale durant la préhistoire, avant l’invention de l’écriture, le langage a tenu le même rôle que l’épouillage dans les sociétés de singe. C’est une forme de contact social destiné à entretenir des relations, apaiser les conflits, faciliter la sociabilité. Il lui a permis en plus, d’évoquer des évènements qui se produisent à  un autre moment que celui où il parle. Il a autorisé la référence au passé, l’évocation de l’avenir, le renvoi à ce qui est éloigné dans l’espace comme dans le temps, et à l’imagination. Il nous permet de raconter des « histoires ». Comme l’a observé jerome Bruner (2005), nous commençons très tôt notre vie commune avec « les histoires » et celles-ci nous accompagnent tout au long de la vie. Le processus par lequel nous « construisons la réalité narrative » est à ce point automatique et si rapide, que la plupart du temps, nous ne le percevons pas. La traduction dans les conventions du récit, de l’expérience individuelle en message socialisé, s’effectue à partir d’un fonds plus ou moins commun de contes, de récits populaires, de mythes, d’un sens commun.

C’est encore par exaptation, que l’aire de Wernicke, qui s’était développée avec l’audition et le langage, est dédiée aujourd’hui à la lecture et à l’écriture. De même, le calcul mental active-t-il des aires cérébrales impliquées dans l’attention spatiale, (d’après une étude menée par des chercheurs de l’unité Inserm/CEA “Neuroimagerie cognitive”, à NeuroSpin). Si la littératie est la capacité du cerveau à utiliser et comprendre les symboles écrits pour acquérir et/ou transmettre une information, la numératie est celle qui permet d’utiliser l’arithmétique pour accomplir des actes, pour nous aussi ordinaires que payer un achat, rendre la monnaie ou se repérer dans l’espace.

Le cortex frontal offre ainsi la possibilité à un acteur en situation d’incertitude, de diagnostiquer des situations, de communiquer, de prendre des décisions, d’évaluer leurs impacts et d’en tirer un enseignement pour son comportement futur, sans avoir le pouvoir de contrôle de l’ensemble du cerveau, ni d’ailleurs celui du fonctionnement du corps, même s’il peut agir sur eux. La conscience est nécessaire aux humains pour effectuer des tâches non-automatiques, qui demandent de manipuler de l’information pendant plusieurs secondes. Ainsi, la conscience, malgré et grâce à sa partiellité, ses conflits et ses ambigüités, permettrait à l’acteur, de choisir une stratégie et, si besoin, de la corriger. De plus, elle lui permettrait de se représenter le

contexte de la situation, de décider de continuer ou non à y jouer un rôle, ou encore de s’interroger sur les avantages qu’il peut en retirer. En d’autres termes, l’évolution naturelle a engendré des organismes qui ont des sensations conscientes, ce qui leur confère un avantage sélectif, car la conscience est liée à la faculté de planification, c’est-à-dire à la faculté d’évaluer les conséquences de plusieurs actions possibles et de sélectionner celle qui serait la meilleure pour l’organisme (Koch, 2006, p.221). Il n’en demeure pas moins remarquable qu’une large part de notre vie psychique se déroule en dehors du champ conscient et qu’une pléthore de processus sensori- moteurs accomplissent des tâches complexes, plus élaborés que de simples réflexes, hors de tout contrôle conscient, à travers un traitement rapide, avec une spécialisation pour un certain type de stimuli et un comportement spécifique, en l’absence d’accès à la mémoire de travail. Christoph Koch leur a donné le nom d’« agents  zombis »  (ibid,  pp.223,  233).  Lors  de  crises  d’épilepsie  focale  ou  lors d’épisodes de somnambulisme, des individus peuvent exhiber des conduites relativement élaborées : certains se promènent, déplacent des meubles ou arrivent à conduire une voiture (ibid, p.247).

Comment  décrire  le  sommeil  ?  C’est  un  état  naturel  récurrent  de  perte  de conscience, mais sans perte de la réception sensitive du monde extérieur, accompagnée d’une diminution progressive du tonus musculaire, survenant à intervalles régulier. L’alternance veille-sommeil correspond au cycle du rythme circadien. Chez les humains, le sommeil occupe près d’un tiers de la vie. Le sommeil se distingue du coma par une absence d’abolition des réflexes et par la capacité de la personne endormie à ouvrir les yeux et à réagir à la parole et au toucher. Le sommeil dépend du noyau préoptique ventrolatéral (V.L.P.O.). Déclenché par l’accumulation quotidienne  d’adénosine,  le  VLPO  envoie  aux  centres  de  stimulation  le  signal d’arrêter la production d’histamine et d’autres substances qui nous tiennent éveillés. On distingue plusieurs phases de sommeil : la somnolence et l’endormissement, le sommeil léger, le sommeil profond (où peut se produire le somnambulisme), le sommeil paradoxal. À la fin de chaque cycle, il existe, de façon tout à fait normale, des brefs réveils, en général moins de trois minutes, dont la personne ne se souvient pas le matin. Cependant certaines personnes ne se rappellent que de ces éveils et croient à tort qu’elles n’ont pas fermé l’œil de la nuit. En vieillissant, les périodes de réveil sont mieux mémorisées, donnant l’impression d’un mauvais sommeil, alors que la durée de celui-ci est inchangée.

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

 Le modèle des versions multiples

Il nous faudrait abandonner, selon daniel Dennett, l’idée d’un « théâtre cartésien », sorte de quartier général, ou encore de sanctuaire intérieur, placé entre le cerveau matériel d’une personne et un supposé « esprit immatériel ». Nous aurions plutôt avantage à utiliser « le modèle des versions multiples », où toutes les espèces de perception, de pensées et d’activités mentales – sont traitées dans le cerveau par des processus parallèles et multiples d’interprétation et d’élaboration des entrées sensorielles. La cognition est le produit d’un calcul parallèle opéré par des entités sub-symboliques et la signification découle de l’état du réseau formé par ces entités à un moment donné (Dennett, 1993, pp.135, 178).

Cette approche reprend « le connexionnisme », utilisée en sciences cognitives, en neurosciences et en psychologie… pour modéliser les phénomènes mentaux ou comportementaux, comme des processus émergents de réseaux d’unités simples interconnectées. La forme des connexions et des unités peut varier. À chaque instant, une unité du réseau a un certain niveau d’activation. Une fois le seuil d’activation atteint, l’activation va se propager à toutes les unités connectées. La signification n’est pas localisée dans un endroit particulier du cerveau, mais étendue et distribuée dans un vaste réseau d’unités de traitement (nœuds de réseau) en interaction, qui s’activent avec l’expérience. Le traitement de l’information en parallèle permet de fournir des réponses très rapides aux nécessités de l’instantanéité de l’environnement. Joseph Ledoux  (2003) a observé que dans le cerveau, différents systèmes spécialisés interviennent pour lire, regarder, parler, calculer, etc. Chacun traite un événement de son point de vue, n’interprétant que l’information qui le concerne. C’est par le traitement parallèle que le cerveau peut mettre de la cohérence entre tous les éléments de ce qui pourrait faire penser à un puzzle. Selon lui, non seulement, les systèmes cérébraux peuvent traiter les différents éléments d’un même événement en parallèle, mais en plus, ce faisant ils apprennent et enregistrent  en   même  temps   les   nouvelles  informations   auxquelles   ils   sont confrontés (Ledoux, 2003).

Daniel Dennett exprime une vision pragmatique de la genèse de nos actions volontaires qui, bien qu’elles émergent le plus souvent de processus auxquels nous n’avons pas accès, nous paraissent familières. La plupart des processus du système nerveux sont non conscients. C’est le cas de tous les processus réalisés par la moelle épinière et le tronc cérébral :

-    Tous  les  processus  du  système  nerveux  autonome  (respiration,  digestion, thermorégulation, osmorégulation …).

-    Tous   les   processus   dits    “réflexes »   (réflexe   d’étirement    croisé,   réflexe stapédien, réflexe de préhension …).

Mais c’est également le cas de nombreux processus cérébraux effectués par les structures plus complexes du prosencéphale, dont tout particulièrement le néo- cortex :

-    Tous les processus dits “automatiques” (lecture, conduite d’un véhicule …).

-    La capacité de perception et de localisation d’un stimulus tactile.

-    Les ajustements précis des mouvements liés à la coordination visuo-motrice.

-    La “décision” de l’exécution d’un acte moteur.

-    Certains processus cérébraux liés à des réactions émotionnelles de peur.

-    La  reconnaissance  des  visages  est  un  processus  au  moins  partiellement inconscient…

Alors  que  500  ms  sont  nécessaires  pour  répondre  consciemment  à  un  stimulus tactile d’une intensité proche du seuil, il suffit de 100 ms pour donner une réponse motrice (appuyer sur un bouton) à ce même stimulus. Toutefois, le sujet aura l’impression d’avoir appuyé sur le bouton après avoir senti le stimulus, référant ainsi son mouvement à une expérience consciente ultérieure. La  conscience n’est pas nécessaire pour la plupart des processus cérébraux. Elle ne peut être considérée ni comme  une  étape  nécessaire  à  l’accomplissement  de  certaines  opérations,  ni comme l’attribut systématique de certains secteurs du fonctionnement mental. Il y a une dissociation entre les processus cérébraux et la conscience. Le phénomène de “conscience” n’interviendrait pas dans le fonctionnement des processus cérébraux mais aurait une fonction cognitive de contrôle de l’action en cours, en autorisant la poursuite, ou au contraire en suspendant l’action en cours de préparation.

Marc Jeannerod (2009, p.268) estime que l’important pour s’approprier ses propres actions,  est  peu  ce  qui  se  passe  avant,  puisque  délibérations,  décisions  et motivations  ne  représentent  pas  un  point  fixe  auquel  on  pourrait  se  référer. Benjamin Libet (1985) a constaté que le cerveau décide de préparer l’action bien avant que le sujet lui-même en soit conscient. La complexité des mécanismes en jeu, rend impossible la supervision consciente, qui prétendrait vouloir maîtriser et diriger l’ensemble du processus. C’est pourquoi le facteur décisif qui donne à la conscience son rôle dans le sentiment d’être l’auteur d’une action, est ce qui passe après, avec la connaissance de son résultat. La conscience est là pour éclairer, par la connaissance des résultats, les effets de mécanismes endogènes, qui nous sont restés inconnus, pour assurer la compatibilité avec le reste de notre être cognitif et en définitive pour maintenir notre continuité narrative. La conscience est associée au processus de validation qui suit l’action. Ce processus est avant tout un retour sur soi : j’apprends à me connaître en me regardant agir, j’apprends à me sentir un auteur de plein droit, à pouvoir répondre de mes actes et à m’en désigner comme l’auteur. Henri Ey (1934) avait remarqué que le phénomène d’étrangeté de ses propres pensées n’est pas spécifique au malade mental. L’impression qu’a le sujet, dit « normal », de diriger ses pensées est problématique. Les phénomènes d’inspiration soudaine ou d’intuition, sont autant d’exemples de l’irruption d’éléments nouveaux dans notre pensée. Le sujet « normal » n’a toutefois pas de difficulté à se reconnaître comme l’auteur de ses pensées ou de ses intentions :  il  se reconnaît  comme  agent  de  ses  propres paroles, dans la mesure même où il reconnaît que les idées qu’il exprime sont les siennes, même si les mots viennent tout seul. C’est l’accord entre ses intentions et son langage qui entraîne son sentiment de propriété. Ce qui confère aux pensées du schizophrène leur caractère délirant, ce n’est pas leur déclenchement impulsif et involontaire, c’est la signification qu’il leur attribue, c’est le mécanisme des erreurs d’attribution qui engendre chez lui un sentiment d’emprise et d’influence extérieure. Le cerveau ne serait donc pas un organe qui transfère les commandes de l’esprit vers le corps, une sorte de contrôleur agissant du haut vers le bas, mais plutôt un système qui proposerait en permanence des solutions compatibles avec notre contenu cognitif, avec notre histoire et avec nos besoins (Jeannerod, 2002, p.137, p.171).

La complexité de Soi

David Hume  (1995,  1993, 1991) avait  déjà remarqué,  au XVIII°  siècle,  dans  son « enquête  sur  les  principes  de  la  morale »  et  dans  son  «  traité  de  la  nature humaine », que « le moi » est supposé stable et substantiel, alors que toutes les impressions sont variables et que nous lui rapportons des idées et des impressions. La métaphysique « moderne » de « l’Unité du sujet » fut déconstruite par Hume à travers la genèse de sa formation comme esprit et par le flux des impressions. Le « moi », n’est qu’un faisceau ou une collection de perceptions qui se succèdent dans un flux et un mouvement perpétuel. « Le libre-arbitre » posé a priori, est une fiction, qui permet d’attribuer une responsabilité aux actes et d’arriver à des résultats concrets, la morale est changeante et diverse, comme en témoignent les historiens et les voyageurs. Quant à ce qui se situerait au-delà de l’expérience, Hume préfère, comme les sceptiques pyrrhoniens, suspendre son jugement et laisser de côté les vieux fantômes de la métaphysique.

La délibération, comme toute autre activité, est quelque chose que nous devons apprendre à accomplir. Elle doit être mue par une passion quelconque. Cela implique de concevoir certaines idées et de passer par plusieurs étapes; cela implique également une espèce de mise en scène imaginée des conséquences du choix de diverses options, et ainsi de suite. Plus nous pratiquons la délibération, plus nous avons de facilité à la faire, et plus les avantages de la délibération, dont on peut juger par notre succès dans l’assouvissement de nos « passions calmes » (amour de la vie, tendresse envers les enfants, bienveillance, sympathie…), et la satisfaction de nos intérêts stratégiques, sont considérables. Les « passions calmes », lorsqu’elles sont soutenues par la réflexion et secondée par la résolution, sont capables de maîtriser les passions violentes, généralement plus puissantes. Les passions influencent en effet la décision. L’accoutumance et la répétition sont importantes dans la régulation de nos passions. L’accoutumance rend plus aisée l’effectuation de telle ou telle action, ou encore la conception de tel ou tel objet. Cette aisance, une fois  acquise,  entraîne  une  inclination  à   accomplir  ces  activités,  qui  est  une

intarissable source de plaisir. Quant au processus de délibération, il peut être amené à corriger nos passions existantes. Le « libre arbitre » (relatif) s’élabore à travers le temps, il décrit la propriété qu’aurait la volonté humaine de se déterminer librement

— voire arbitrairement — à agir et à penser, par opposition au déterminisme ou au fatalisme.  Eléonore  Le  Jallé  (2005)  présente  « la  nature  humaine »  chez  Hume, comme un système auto-régulé des passions, qui permet sous l’effet d’une contradiction ou d’une menace de destruction, un changement de direction spontané en faisant appel aux émotions, ou raisonné en ayant recours à leur modération, à la délibération et à la puissance fictive de l’imagination. Les perturbations (internes ou externes) subies par un tel système surgissent d’abord comme de graves désordres pour se trouver ensuite intégrées à l’organisation elle-même, à laquelle enfin elles contribuent. L’organisation n’est ainsi, qu’une suite de désorganisation plus ou moins rattrapées.

Antonio Damasio  (2010) s’interroge sur le « Soi ». Si l’on se réfère à david Hume (1995), on peut lire : « je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception… Je peux m’aventurer à affirmer des humains qu’il ne sont qu’un faisceau ou une collection différentes qui se succèdent à une rapidité inconcevable et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel ». Si l’on se réfère à william James (1890), il déclare que la conscience est une somme d’expériences qui se succèdent et entrent dans des rapports infiniment variés les unes avec les autres. Il y a conscience de ces rapports au même titre qu’il y a conscience de leur termes (James, 2005, p.169). James récuse un sujet fondateur et constituant. La conscience est un processus d’interprétation. Avoir conscience, c’est précisément interpréter la pensée présente encore impersonnelle, comme mienne. Dès que se produit l’acte d’appropriation, « l’expérience pure » se transforme et disparaît en tant que telle, elle entre dans une perspective. L’expérience est devenue matière à interprétation. Interpréter, c’est construire des séries. Mais qu’est-ce qui fait la réalité de ces expérimentations, si elles ne sont que des séries de signes? C’est la croyance, la réaction émotionnelle qui nous fait interpréter un événement comme réel. Qu’est-ce que « le sujet » ? Il se construit dans les interprétations. Il est lui- même une interprétation. C’est parce que le corps est toujours au centre des expériences subjectives, que je l’interprète comme un moi. Le  « moi »  n’est  rien d’autre que cet acte d’appropriation toujours renouvelé à travers la variation continue du moi, autrement dit une convention (Lapoujade, 1997, pp.31, 46).

Anselm Straus (1992) évoque une pluralité de « moi » : le « moi d’hier », le « moi d’aujourd’hui »,  le  « moi  de  demain »,  le  « moi  quotidien »,  le  « moi  dans  un contexte  particulier »…  Je  peux  m’interroger  moi-même  sur  ce  que  j’ai  pensé antérieurement d’un acte isolé ou d’une suite de démarches, de l’adéquation de gestes ou de démonstrations affectives, de paroles prononcées et de la façon dont elles  l’ont  été…  Le  réajustement  du  passé  et  la  surprise  apparente  que  suscite l’action du présent, sont à l’origine de l’incertitude du futur. Le « je » sujet, qui remet en  question  ses  « moi »  objets,  progresse  continuellement  dans  un  avenir  aux contours incertains, c’est ainsi qu’émergent nécessairement de nouveaux « je » et de nouveaux « moi », actes critiquant et actes critiqués (Strauss, ibid, p.37). Quant au « soi »,  il indiquerait la  conscience qu’un sujet peut avoir de lui-même, parmi  la pluralité des expériences des « moi ». La conscience serait de la sorte un mélange de diversité (les ingrédients du soi) et d’unité (un noyau d’ipséité). Damasio s’inscrit à leur suite, en présentant une « pluralité /unité de soi », avec un « protosoi », qui est une boucle de résonance en relation privilégiée et directe avec le corps et les sentiments primordiaux issus du tronc cérébral, un « soi  noyau », qui atteste un certain   nombre   d’expériences   vécues   et   qui   porte   sur   l’action,   un   « soi autobiographique », qui intègre des évènements du passé et des anticipations de l’avenir (Damasio, ibid, pp. 20, 38).

Le « Soi » en psychologie sociale, n’est pas une entité fixe : il dépend de la situation. Il inclut le corps, le soi intérieur, le soi interpersonnel et le soi collectif. Georges herbert Mead  (1934) a développé une théorie interactionniste de la conscience, selon laquelle les connaissances et les processus relatifs au soi se construisent dans l’interaction et les contextes sociaux et, en retour, influencent notre interprétation de ces relations et de ses contextes. Bernard Lahire (in Chapelle, 2004, pp.131, 136),1998) a constaté qu’une même personne peut être, tour à tour au cours de sa vie : enfant, adolescent, adulte, parent, grand-parent; accomplir différentes professions, exercer différents niveaux de responsabilité… ou simultanément : être client, usager, citoyen… Cette pluralité renvoie à une diversité de modèle de socialisation. On peut donc faire l’hypothèse d’une multiplicité de schèmes d’action ou d’habitudes. A ce stock de modèles, il faudrait ajouter ceux éventuels des personnes rencontrées, ou mises en communication par le courrier, le téléphone, l’internet, le s.m.s. (short message service)… ; des personnages de la littérature, du théâtre, du cinéma, des vidéos (et jeux-vidéo), de la radio, de la télévision… Tous ces modèles peuvent constituer un répertoire, que l’individu activera en fonction de la situation. La personnalité et les attitudes d’un individu donné résultent de ce qu’il apprit dans sa famille, à l’école, ses métiers, ses loisirs, ses voyages, sa vie sentimentale, ses engagements associatifs… C’est la saisie du singulier, qui force à voir la pluralité.

Mais tous ces modèles n’exercent pas la même influence, certains d’entre eux sont dominants et revendiqués, associés à des souvenirs marquants, intégrés à la biographie, d’autres sont niés, rejetés, oubliés ou mis en attente, pour éventuellement ressortir dans des situations plus favorables. Le soi peut être considéré comme un assemblement de schémas portant sur soi. Les schémas que les gens ont sur eux-mêmes incluent des traits caractéristiques, qu’ils estiment posséder fortement. Ces auto-conceptions persistantes peuvent générer des opinions erronées sur leurs propres performances. Par exemple, quelqu’un qui est persuadé d’être mauvais en mathématiques évitera de se lancer dans des études scientifiques et techniques, malgré des réussites avérées dans ces domaines.

Julian   Rotter   (1966)   a   décrit   le   fait   que   les   individus   diffèrent   dans   leurs appréciations et leurs croyances sur ce qui détermine leur réussite dans une activité particulière, ce qui leur arrive dans un contexte donné ou, plus généralement, ce qui influence le cours de leur vie. Les personnes croyant que leur performance ou leur sort dépendent surtout d’eux-mêmes ont un « locus de contrôle » dit « interne » ; celles persuadées du contraire (c’est-à-dire que l’issue est avant tout déterminée par des  facteurs  extérieurs,  hors  de  leur  influence)  ont  un  locus  de  contrôle  dit « externe ». Par exemple, un candidat échouant à un examen, comme par exemple au permis de conduire, attribuera son échec à une cause externe (examen difficile, manque de chance ou examinateur sévère) s’il a un locus contrôle plutôt externe, mais à ses propres erreurs, son manque de travail, de concentration, etc., s’il a un locus de contrôle plutôt interne. Néanmoins, le locus de contrôle peut être affecté par  différents  facteurs  dont  la  valence  affective  de  la  situation :  d’une  manière générale, les échecs personnels sont perçus comme davantage dus aux circonstances extérieures, tandis qu’on a tendance à adopter un locus de contrôle plus interne vis- à-vis de ses propres succès.

Les  personnes  ont  de  multiples « soi »  possibles, qui  émergent  en  fonction  des expériences et de l’imagination. L’aspiration à l’homogénéité des différents « soi » peut entraîner des conceptions biaisées d’elles-mêmes, qui offrent une image harmonieuse  au  prix  du  déni  des  « soi »  contradictoires.  Si  les  évènements émotionnels favorisent la connaissance de soi, ils mettent à la lumière ses contradictions. Quand des personnes sont amenées à faire un choix, les aspects positifs de l’alternative rejetée et les aspects négatifs de l’alternative choisie provoquent de la dissonance  avec un état de tension désagréable. Des pressions sont alors exercées en faveur d’une cohérence, en essayant de maintenir une cohésion entre les éléments disparates et d’effectuer une consolidation des positions prises. Comme les cognitions sont plus faciles à changer que les comportements, cela amène souvent à minimiser les côtés dissonants de chaque alternative pour soutenir son choix. Il arrive que l’on déforme nos souvenirs de manière à ce que nos comportements passés ne se trouvent pas en opposition avec nos attitudes et/ou comportements actuels. Les contradictions qui pèsent le plus sont celles qui confrontent « le soi actuel » au « soi idéal », ou au « soi imposé », elles ont tendance à amplifier les échecs et peuvent susciter inquiétudes, nervosité, agitation, anxiétés, dépression… Des observations expérimentales ont montré que ceux qui ont un concept de « soi complexe » sont moins moroses que ceux qui ne disposent que d’un « soi » simple et restreint. Les évènements de la vie ont globalement moins d’impact

sur les premiers, parce qu’ils peuvent circonscrire l’évènement à un aspect limité de soi,  en  en  laissant  beaucoup  d’autres  non  affectés.  Les  personnes  au   « soi multifacettes » présentent des réactions plus modérées au stress, amortissant les coups de la vie quotidienne. Tandis que les schémas soulignent les traits de personnalité, l’identité  met davantage l’accent sur les rôles sociaux. Les identités n’ont  pas  non  plus  le  même  degré  de  complexité  et  la  complexité  identitaire protège également les personnes du stress du fait de leur niveau plus élevé de tolérance envers l’ambiguïté. Entre tous les concepts de « soi » présents et possibles, ayant rapport aux traits de personnalité ou à l’identité, l’aspect de soi qui vient à l’esprit, est celui qui est accessible, en fonction du contexte. Le concept  de « soi actif » identifie de façon instantanée les aspects actifs du « soi », mobilisés à un moment donné, selon les circonstances (Fiske, 2008, pp. 214, 244). Ainsi donc, L’élucidation des mécanismes neuraux sous-jacents à l’esprit conscient révèle que notre soi n’est pas toujours avisé et ne contrôle pas chacune de nos décisions. L’élucidation des processus mentaux conscients et non conscients accroît nos possibilités de renforcer nos pouvoirs délibératifs. Le soi ouvre la voie à la délibération et à l’exploration scientifique, ouvrant le dossier de la responsabilité humaine, en termes éthiques, en matière de justice et au niveau politique (Damasio, 2010, p.39).

Les troubles de conscience de soi des patients schizophrènes nous mettent sur la piste de mécanismes mentaux, qui la rendent possible. « Schizophrénie » provient de « schizo » du grec « σχίζειν » (schizein) signifiant fractionnement et « φρήν » (phrèn) désignant l’esprit. C’est une « coupure de l’esprit », au sens d’une perte de contact avec la réalité ou, d’un conflit entre le moi et la réalité. L’hérédité est un facteur qui en accroît le risque. Le risque de schizophrénie augmente chez les adultes dont la mère a été infectée par un virus grippal, lors de sa grossesse. Ce n’est pas le virus lui- même qui affecte le développement cérébral du fœtus, mais ce serait plutôt la réponse immunitaire au virus des cytrokines, qui jouent un rôle important dans le développement du cerveau. La schizophrénie se manifeste par des signes de dissociation mentale, de discordance affective et d’activité délirante, ce qui a pour conséquences une altération de la perception de soi-même, des troubles cognitifs, et des  dysfonctionnements  sociaux  et  comportementaux,  allant  jusqu’au  repli autistique. Les individus schizophrènes présentent davantage de risques d’être atteints d’éléments de comorbidité, tels que les troubles anxieux et dépressifs. Ils sont  également  davantage  touchés  par  des  troubles  addictifs,  ainsi  que  des problèmes sociaux comme le chômage de longue durée, le sans-abrisme et la pauvreté. Des symptômes assez fréquents ont été décrits : Les symptômes négatifs manifestent le déclin des fonctions de la conscience et se traduisent par une altération des fonctions cognitives complexes d’intégration : altération des fonctions mnésiques,   difficultés   de   concentration,   pauvreté   du   langage   spontané,   du comportement    moteur :    aboulie,    amimie,    apragmatisme,    mais    aussi    du fonctionnement   social   ou   émotionnel :   altération   de   la   vie   de   relation,   un abrasement des affects et de la motivation, athymhormie. Les symptômes positifs, ainsi dénommés car s’ajoutant à l’expérience de la réalité et aux comportements habituels,  comprennent  les  éléments  sémiologiques  communs  aux  états psychotiques   aigus :   idées   délirantes,   hallucinations,   déréalisation,   impression d’étrangeté  du  monde,  qui  paraît  irréel,  flou,  qui  manque  de  sens, dépersonnalisation (par exemple : l’impression de sortir de son propre corps), ainsi que les troubles cognitifs regroupés sous le terme de désorganisation ou troubles du cours de la pensée (tel le phénomène du « coq à l’âne », quand le discours passe d’un sujet à un autre complètement différent). Du fait du grand nombre de combinaisons différentes possibles entre ces symptômes, aboutissant ainsi à des formes cliniques variées, certains considèrent la schizophrénie comme un syndrome, une traduction clinique de pathologies multiples et non comme une pathologie unique. Des témoignages sont cités : tel, la croyance d’un(e) patient (e) à certains moments que ses pensées et ses actions lui sont imposées par une force extérieure, qu’elles sont accessibles à autrui, que tout le monde s’intéresse à lui ou à elle, que son esprit est sous contrôle ou qu’il a un contrôle abusif sur des évènements extérieurs (Chapelle, 2004, p.23). Les individus peuvent sombrer dans la schizophrénie, quand ils sont soumis à une « double contrainte », comme l’a étudié gregory  Bateson.   Une  « double  contrainte »  désigne  deux  obligations   qui  se contrarient en s’interdisant mutuellement, augmentées d’une troisième qui empêche l’individu de sortir de cette situation. Deux exemples de double contrainte : « vous êtes damné si vous le faites, et vous êtes damné si vous ne le faites pas ». Paul Watzlawick évoque un panneau autoroutier indiquant “ignorez ce panneau”.

« Les  pensées   intrusives »  s’imposent  au  sujet,  contre  sa  volonté.  Elles  son ressenties  comme  étrangères  à  lui-même  et  inacceptables,  car  elles  perturbent l’ordre moral et social. Elles activent un schéma de danger. Pour s’en préserver, le patient fait appel à une pensée neutralisante, qui a pour effet d’apporter une diversion, en constituant un rituel mental et d’éloigner le danger. La lutte entre la pensée intrusive inacceptable et la pensée automatique neutralisante constitue l’obsession.  Si  le  sujet  dit  « normal »  fait  preuve  d’un  traitement  efficace  de  la pensée obsédante par un contrôle vigilant et un rejet rapide, le sujet obsessionnel se sent obligé d’édifier tout un système complexe pour la neutraliser, car il ressent une culpabilité et une angoisse importante à penser ainsi (Cottraux, 1992, pp.53, 54).

Le Trouble de la personnalité multiple appelé aussi trouble dissociatif de l’identité (T. D.I.) qualifie un désordre psychiatrique apparu en Amérique du Nord dans les années 1980. Les patients atteints présentent des alternances de personnalité (ou d’états de personnalité) différentes, et peuvent passer de l’un à l’autre sans pouvoir le contrôler par exemple une femme adulte peut subitement parler avec la voix d’une fillette de 5 ans et parler comme telle, puis « devenir » un homme de 50 ans, etc.)… La personnalité  peut être définie par « le résultat chez un sujet donné de l’intégration dynamique de composantes cognitives, pulsionnelles et émotionnelles, l’agencement de ces différents facteurs constituent les  traits  de  personnalité,  à savoir les modalités relationnelles de la personne, sa façon de percevoir le monde et de se penser dans son environnement ».

La personnalité présente deux propriétés :

-    elle est relativement stable dans le temps, ce qui garantit la continuité d’être de la personne,

-    elle est unique, caractéristique de la personne, la distinguant des autres.

On parle de trouble de la personnalité lorsque certains traits de la personnalité se rigidifient entraînant soit une souffrance, soit des dysfonctionnements. La personne victime du Trouble de la personnalité multiple est, au niveau conscient, persuadée d’être  tour  à  tour  telle  ou  telle  autre  personne.  On  peut  produire expérimentalement et transitoirement un phénomène de personnalité multiple par utilisation de l’hypnose : on suggère à la personne, sous état de transe hypnotique, qu’elle a telle ou telle caractéristique et on peut constater qu’elle se plie à cette suggestion  et  se  donne  le  rôle  proposé.  On  a  montré  que  si  la  suggestion  est contraire à des choix profonds de la personne, elle refuse d’entrer dans le personnage et éventuellement, sort même de son état de conscience modifiée. Il ne s’agit pas de simulation, les changements de personnalité n’étant pas placés sous le contrôle de la volonté. Chaque « personnalité » a une façon d’agir, de parler, de se comporter, de penser et d’appréhender son environnement et elle-même de façon particulière. Ces personnalités doivent être au moins deux à prendre le contrôle du sujet. Aussi, les différentes personnalités du sujet ne sont pas nécessairement au courant de leur coexistence dans le même corps et dans ce cas, le temps qui passe lorsqu’une des personnalités est en interaction consciente avec le monde extérieur est perdu pour les autres personnalités. Ceci implique que les autres personnalités sont amnésiques pour les événements pendant ce temps et ce fait peut rendre la vie du sujet très compliquée et angoissante. Dans le cas où les différentes personnalités du sujet sont partiellement ou complètement capables d’interactions, le sujet ou les personnalités du sujet peuvent communiquer via des « voix dans la tête ». Le T.D.I. a été interprété comme étant un mécanisme de défense du sujet qui lui permet de continuer à vivre dans des situations de vie menaçantes, contradictoires et désespérantes.

La  dépersonnalisation  ou  déréalisation,  désigne  l’expérience  d’un  sentiment  de perte de sens de la réalité. Une personne souffrant de ce trouble a l’impression qu’elle a changé et que le monde paraît moins réel, flou, comme dans un rêve, ou

qu’il manque de sens. Les individus souffrant de dépersonnalisation se sentent à la fois détachés du monde et de leur propre identité / incarnation physique. Souvent, les personnes ayant expérimenté la dépersonnalisation disent avoir l’impression que la vie ressemble à une fiction. Certains sujets disent aussi avoir l’impression d’être des  « fantômes ».  Malgré  ses  efforts,  l’individu  n’a  pas  l’impression  d’interagir réellement avec le monde. Il est en proie a un « sentiment d’inquiétante étrangeté », lui donnant l’impression de vivre dans un monde absurde sans avoir la capacité d’être  de  nouveau  acteur  de  la  vie  et  d’en  approuver  intellectuellement  la pertinence. Le sujet devient un observateur des choses, et principalement de ses propres mécanismes de pensée : il s’auto-observe sans cesse, cherchant à retrouver le sens et l’ordre des choses, pour unifier sa vision de la réalité et être de nouveau un acteur. La dépersonnalisation est caractérisée par une très grande lucidité de son état : le sujet a une conscience aiguisée des troubles qui l’accablent, mais avec le sentiment d’être démuni quant à eux, que ce sentiment de désordre qui l’affecte est le plus fort, le faisant sombrer dans la dysphorie. La dépersonnalisation est donc une altération de la perception de soi, telle que le sujet se sent irréel. L’intellect sait qu’il s’agit de lui, de son corps, mais il manque la prise de conscience plus vaste pour réintégrer cette donnée dans un système cohérent qui lui ferait adhérer de nouveau à sa réalité : le sujet n’a plus la conscience de la place qu’il occupe, obnubilé qu’il est par des questionnements métaphysiques irrésolus, il se sent en disharmonie et ne consent plus à jouer le rôle qui est le sien, car n’en percevant plus le sens. Le symptôme se déclare souvent après une forte crise d’angoisse ou de panique, et, plus rarement, lorsqu’un élément familier de longue date a soudain changé (décès, rupture, etc.), ce qui rompt le continuum identitaire de l’individu, perdant ainsi l’identification de soi à sa personnalité et donnant l’impression d’être confronté à un monde qu’il ne reconnait plus et où ses marques & repères ne sont plus que des souvenirs auxquels il est devenu incapable d’adhérer.

La  dépression   se  manifeste  la  plupart  du  temps  par  un  certain  nombre  de symptômes comme :

-    l’humeur triste,

-    un sentiment d’inutilité, d’impuissance et de désespoir,

-    l’anhédonie, la diminution du plaisir ou de l’intérêt pour toutes activités, y compris celles qui procurent du plaisir habituellement. Les habitudes se modifient, les passe-temps sont délaissés, tout semble monotone et vide, y compris les activités habituellement gratifiantes,

-    diminution des pulsions sexuelles,

-    évitement des autres,

-    une modification involontaire du poids : prise ou perte de 5 % ou plus du poids habituel en un mois,

-    des  troubles  du  sommeil  avec  soit  une  diminution  (insomnie),  soit  une augmentation (hypersomnie) du temps de sommeil,

-    des troubles de la concentration et/ou du processus de prise de décision,

-    des troubles du comportement : agitation ou ralentissement (bradypsychie) rapportée par l’entourage,

-    l’asthénie : une sensation de fatigue ou de diminution d’énergie,

-    un sentiment de culpabilité hypertrophié, souvent injustifiés et liés à l’auto- dépréciation du patient,

-    des idées morbides ou suicidaires.

Les mécanismes biologiques, neuropsychiques, psychologiques, sociologiques de la dépression sont constamment en interaction.

Un mauvais fonctionnement du circuit de noradrénaline ou de sérotonine contribue à la dépression chez certains individus. La recapture présynaptique des monoamines serait trop forte, ce qui crée un manque de ces neurotransmetteurs. Il a aussi été observé que la noradrénaline est détruite par des enzymes, les monoamines oxydases, en une substance qui se retrouve dans les urines : le méthoxyhydroxyphénylglycol (M.H.P.G.). Le rôle du cortisol, hormone dont la production est augmentée en cas de stress, semble également crucial. Son taux est significativement augmenté en cas de dépression. Il est retrouvé parfois un déficit intracérébral   de   B.D.N.F.   (« Brain-derived   neurotrophic   factor »),   un   facteur permettant la croissance des neurones et la plasticité des synapses.

Sur le plan comportemental, une personne dépressive a tendance à voir la réalité de façon négative, ce qui amplifie les émotions dépressives, qui influencent les comportements, amenant par exemple de la passivité, avec à son tour, un impact sur les pensées et les émotions. Sur le plan sociologique, un environnement pénible comme un rythme de vie effréné, des soucis professionnels et/ou familiaux, l’expérience du chômage, d’un divorce, d’un deuil, l’isolement, un déménagement, un déracinement… peuvent rendre plus sujet à l’apparition et/ou au maintien d’une dépression. L’importance et la qualité du soutien que nous recevons par nos relations interpersonnelles (proches parents, conjoints, enfants, amis…) peut nous protéger contre le stress et les tensions de la vie quotidienne, et réduire les réactions physiques et émotionnelles au stress, l’une d’entre elles pouvant être la dépression. A l’inverse, l’absence d’une relation étroite, de confiance, peut augmenter le risque de dépression. Sur le plan cognitif, l’humeur dépressive est un éprouvé négatif avec des distorsions de la relation du sujet au monde et à lui-même : un sentiment que sa vie est un échec, que la situation est sans espoir, que l’avenir est impossible. On assiste à une perte du plaisir et d’intérêt. Les troubles de l’humeur peuvent être amplifiés par deux autres phénomènes : “l’inhibition” et la “douleur morale” ». L’inhibition est « une sorte de freinage ou ralentissement des processus psychiques de l’idéation, qui réduit le champ de la conscience et les intérêts, replie le sujet sur lui-même et le pousse à fuir les autres et les relations avec autrui. Subjectivement, la personne éprouve une lassitude morale, une difficulté de penser, d’évoquer des souvenirs avec des troubles de la mémoire, une fatigue psychique. La douleur morale s’exprime sous forme d’auto-dépréciation qui peut devenir auto-accusation, auto-punition et un sentiment de culpabilité, avec des idées morbides, parfois suicidaires.

La manipulabilité  et la soumission au contrôle de l’esprit, manifeste une pathologie psychologique, une vulnérabilité aux influences d’autrui, une dépendance sociale excessive, une sorte de déficit immunitaire psychique vis-à-vis des mèmes et des virus de l’esprit (idéologies, religions…), une déficience de l’autonomie de la conscience, une difficulté à l’évaluation personnelle, une immaturité psychique, une régression de la pensée aux automatismes. Si l’être humain influence les autres humains et en est influencé, si les relations humaines sont un tissu d’intéraction et d’influences mutuelles, on peut toutefois discerner une différence entre la suggestibilité et la manipulabilité. Hippolyte Bernheim  (1884) définissait la suggestion comme un acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui. II proposa le concept d’idéodynamisme, propriété des idées à se transformer en mouvement physique ou biologique, sensation ou émotion, comme quoi « toute idée suggérée tend à se faire acte. La suggestibilité est une propriété physiologique du cerveau humain. Mais à l’état ordinaire, cette suggestibilité, cette tendance du cerveau à accepter l’idée et à la transformer en acte, est limitée par l’attention,  l’auto-critique,  le  jugement,  qui  constituent  le  contrôle  conscient cérébral. Tout ce qui diminue l’activité consciente, tout ce qui supprime ou atténue le contrôle cérébral, renforce la suggestibilité, c’est-à-dire augmente l’aptitude du cerveau à accepter et à réaliser l’idée. Certains sujets sont plus particulièrement suggestibles. Chez eux, dans leur état normal, sans sommeil préalable, sans émotion extraordinaire, la suggestibilité est assez grande pour que tous les phénomènes indiqués : anesthésie, catalepsie, contracture, actes, hallucinations, illusions, etc., puissent être réalisés par simple affirmation à l’état de veille. L’idée reçue actionne suffisamment les centres automatiques pour se transformer en acte ; il y a chez eux une réflectivité idéo-motrice, idéo-sensitive, idéo-sensorielle, idéo-dynamique si grande que l’influence modératrice du contrôle n’a pas le temps ou pas la force de faire inhibition. La dissociation, l’angoisse, la peur, la surprise… créent souvent des états qui amplifient la suggestibilité.

Aaron Beck (1983) a distingué la sociotropie de l’autonomie, deux dimensions de la personnalité, la première caractérise une personnalité dépendante, la seconde une personnalité auto-critique. La  sociotropie  pourrait se définir comme tout ce qui attire un individu vers les autres personnes et qui le rend dépendant de ses relations avec les autres pour être satisfait. L’autonomie se définit comme la capacité pour un

sujet de se centrer sur la réalisation de ses objectifs sans contrôle ou contrainte. Un sujet sociotrope pourrait devenir dépressif, si des facteurs externes ou internes sont perçus  comme  des  obstacles  à  « l’approvisionnement  social »,  alors  qu’un  sujet autonome pourrait devenir dépressif si ces facteurs sont perçus comme un incontournable obstacle à « l’accomplissement de ses objectifs ». La manipulabilité est plus forte chez le sujet sociotrope que le sujet autonome. La manipulabilité est associée  à  une  dépendance  excessive  à  l’autre,  à  une  mise  à  disposition  du psychisme et du comportement, à une soumission à la volonté de quelqu’un d’autre.

La relation d’emprise est une relation inégalitaire avec une influence exercée par le dominant sur le dominé, à son insu. La victime n’a qu’une très faible conscience que l’autre contrôle la relation. On peut employer le terme de « colonisation de l’esprit », car il s’agit d’une invasion de l’espace psychique (Petitcollin, 2008, p.24). L’emprise se reconnaît  à  un  certain  nombre  de  procédés.  L’emprise  s’instaure  souvent  avec chaleur, sourires à profusion, enveloppement, proximité physique et psychologique… L’emprise commence par cette technique de rapprochement particulièrement séduisante, quand on est une personne en grande détresse, en manque d’affection, en   état   de   deuil,   en   difficulté   majeure   avec   ses   parents   ou   son   propre environnement (Maurer, 2001). L’individu manipulable peut douter de la pertinence des informations provenant de ses propres sens, de ses capacités affectives et cognitives à résoudre des problèmes. Le mode critique et analytique de traitement de l’information néo-cortical est inhibé. Le sujet exprime une peur de prendre des décisions par lui-même, un manque d’assurance, avec un moi inconsistant. Il sollicite son entourage pour décider à sa place, ou à défaut il cherche des leaders charismatiques, des guides spirituels et/ou des doctrines morales, religieuses, politiques, philosophiques… pour lui indiquer comment il doit agir. Il aspire à l’hétéronomie et abandonne son psychisme aux contrôleurs de l’esprit. Il peut même leur vouer un culte, les idéaliser, les idolâtrer, les diviniser… Dans une relation d’emprise, on peut parler de « fascination ».

L’individu manipulable est souvent très réceptifs aux effets émotionnels des groupes, il cherche à se fondre dans le collectif, à passer inaperçu, à intérioriser des règles et images communes et à se conformer aux modèle comportemental valorisé par le groupe et aux rituels communautaires ou collectifs. Il a peur d’être différent et d’être stigmatisé. Il revendique une identité collective qui dilue les ego et expose à la dénonciation les déviants, les hérétiques, les marginaux, les éléments étrangers…  La manipulabilité est en grande partie non consciente.

Ces troubles de la conscience de soi, nous montrent à la fois la fragilité et les avantages de la conscience pour le cerveau humain

La conscience est une propriété phénotypique, émergente des propriétés neuronales du cerveau, apparue à un moment de l’évolution des espèces, qui a conféré un avantage  adaptatif,  dont la tâche première est de gérer l’imprévu, d’élaborer des projets pour le futur et d’évaluer les actions menées, dont certaines ont été non- conscientes et non-choisies (Koch, 2006, p. 25, p.338). Elle est apparue au cours de l’évolution des vertébrés lorsque les connexions ré-entrantes au sein du système thalamo-cortical se sont mises à relier les systèmes de mémoires antérieurs, qui traitent des valeurs, aux systèmes corticaux plus postérieurs, qui sont dédiés à la perception. Il en a résulté une augmentation du pouvoir de discrimination et de mise en relation associative d’entités disparates (Edelman, 2006, p. 74). Mais notre soi n’est pas toujours avisé et ne contrôle pas chacune de nos décisions. On pourrait comparer  la  conscience  à  un  « concours à  projets »  avec  plusieurs  candidats  en compétition, chacun soutenu par une coalition. L’attention consciente sélectionne une coalition gagnante parmi différentes propositions, qui occupe alors le contenu de la conscience et éclipse les autres propositions pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’elle cède la place à une autre. Les coalitions qui ont perdu, ne disparaissent pas toujours, elles continuent souvent leur activité de lobbying et influencent les choix politiques, elles peuvent éventuellement remporter les sélections suivantes (koch, ibid, p. 39). Les évaluations que nous établissons dans nos activités sociales et culturelles de tous les jours ont un lien direct avec les processus de régulation vitale homéostasique. L’homéostasie  est un ensemble de processus régulateurs usant de multiples rétroactions. La boucle de rétroaction (ou feed-back) négative permet de stabiliser un système, de réduire la déviance. Sous sa forme positive, la retroaction est un mécanisme amplificateur qui modifie le système, le met en péril ou l’amène à se transformer. Ce lien avec les processus de régulation explique l’intérêt que représente pour nous la prédiction et la détection des gains et des pertes, à travers l’assignation de valeur. La différence entre la régulation vitale avant et après la conscience, tient au passage de l’automation à la délibération. L’assemblage de la conscience a nécessité un effort de coopération entre les différents partenaires de l’intelligence.  En  liaison  avec  le  thalamus  et  le  tronc  cérébral,  le  cortex  nous maintient éveillé et aide à sélectionner ce à quoi nous sommes attentifs. Toujours en liaison avec le tronc cérébral et le thalamus, il construit les cartes qui deviennent l’esprit et engendre le soi-noyau. En se servant des enregistrements de l’activité passée, qui sont stockées dans les immenses banques du souvenir, il édifie notre biographie, riche de toute l’expérience des environnements physiques et sociaux, dans lesquels nous nous sommes trouvés. Il nous fournit une identité et nous place au  centre  du  spectacle  toujours  en  mouvement  de  la  conscience.  Avant  la conscience, la régulation de la vie était entièrement automatisée, après elle le reste, mais elle développe petit à petit un potentiel de délibération de plus en plus grand. Au  fur  et  à  mesure  que  la  conscience  est  devenue  plus  complexe,  et  que  les fonctions liées à la mémoire, au raisonnement et au langage ont coévolué  pour entrer en jeu, d’autres bénéfices dus à la conscience, se sont introduits. Ils sont en grande partie liés à la planification et à la délibération. Celles-ci portent surtout sur des décisions prises pour des laps de temps très étendus. Nous mobilisons notre réflexion et nos connaissances, quand nous prenons des décisions sur des questions importantes concernant notre existence future. Il est ainsi devenu ainsi possible d’envisager l’avenir et de réviser, de suspendre ou d’inhiber des réponses automatiques. (Damasio, ibid, p.63, p.217, p.302, p.324, p.328). L’homéostasie du corps  humain,  qui  est  régie  de  façon  non  consciente  et  l’homéostasie socioculturelle, qui est crée par l’esprit conscient et réflexif, devraient opérer comme des conservatrices de la valeur biologique et être en interaction constante. Elles sont au service du même objectif : la survie (immanente) des humains. L’esprit humain conscient a donné un nouveau cours à l’évolution en nous procurant des choix, en rendant possible une régulation socio-culturelle relativement flexible, qui va bien au- delà de l’organisation sociale dont les insectes font preuve. Le moteur des développements    culturels    pourrait    être    « l’impulsion    homéostatique ».    La conscience a permis aux humains d’enrichir la régulation vitale grâce à une collection d’instruments culturels : échanges économiques, conventions sociales, règles éthiques, institutrions politiques, procédures de justice et lois, arts, sciences, technologies… Ils réagissent ou plutôt ils devraient réagir à la détection d’un déséquilibre dans le processus vital et ils devraient chercher à le corriger, dans le cadre des contraintes de la biologie humaine et de l’environnement physique, biologique et social. L’élaboration de règles éthiques et de lois, ainsi que le développement de systèmes judiciaires devraient pouvoir réguler les déséquilibres causés par des comportements sociaux (Damasio, 2010, p.37, p.49, p.77, p.354).

Comme le constate john Dewey (2003, « Reconstruction de la philosophie », p.95): « On  a  plus  besoin  de  tout  l’arsenal  kantien  et  post-kantien  de  concepts  et  de catégories « a priori », destiné à synthétiser la soi-disant matière de l’expérience. L’expérience est composée de lignes d’action à visée adaptative, d’habitudes, de fonctions  actives,  d’actions  agies  et  subies,  de  coordination  sensorimotrice ». L’expérience  porte en  elle  des  principes  de  vie,  des  principes  pratiques. L’organisation biologique et sociale inhérente à la vie rend superflue toute synthèse supra-naturelle et supra-empirique. Elle fournit elle-même les matériaux nécessaires à une évolution positive de l’intelligence, comme facteur organisateur au sein de l’expérience.

Emmanuel Kant, en abandonnant l’idée que la liberté est l’objet d’une expérience immédiate et en la présentant comme ce qui permet de s’émanciper des contraintes du monde sensible, fait référence à une « liberté métaphysique », prônée par les stoïciens,  et  notamment  par  Epictète,   dont  la  piété  a  inspiré  le  « piétisme luthérien », dans lequel kant fut éduqué. Cette conception de la liberté, n’est pas au sens   ordinaire,   celle   d’une   volonté   d’agir   concrètement   selon   ses   propres motivations, mais une volonté en l’absence de toute contrainte physique, c’est-à-dire indépendamment    de    « la    causalité    naturelle »,        valorisant    l’insensibilité, l’impassibilité, l’imperturbabilité intérieure, afin d’être disponible à obéir de façon disciplinée, au devoir moral, qui s’imposerait à soi. Le « Libre- Arbitre » kantien est posé comme indépendant à l’égard des contraintes des penchants de la sensibilité. Si l’homme est affecté par des penchants qui influencent son arbitre, il devrait les abandonner par ascétisme, pour agir d’après les seuls motifs issus de « la Raison ». Dans  ce  cas,  « l’Arbitre  et  la  Raison »  transcendent  le  monde  en  dépassant  la sensibilité. Les postulats religieux et métaphysiques de « la Raison pratique » font de la conduite morale une démarche hétéronome. Kant présente « l’Autonomie » de façon paradoxale : « l’individu n’est soumis qu’à sa propre législation, encore que cette législation soit « universelle », la volonté « libre » doit se conformer à agir suivant un « impératif catégorique ». Il fit de la « Liberté » une « idée de la Raison » agissant selon des « lois immuables » et il récusa comme négative et inféconde, la liberté   en   tant   que   capacité   autonome   d’agir,   indépendamment   des   causes étrangères qui la déterminent (Crampe-Casnabet, 1989).

Pour Dewey, il paraît absurde d’affirmer des principes indépendants de notre vie psychique  et  de  l’expérience  de  chacun.  Il  refuse  de  définir  d’autorité  une conception du « bien » et du « Vrai » comme « Rationalité », supposée devoir guider les humains. La discipline morale atrophie, étouffe l’activité intellectuelle, elle a pour effet de créer une routine mécanique ou un état de passivité et d’esclavage mental. La liberté est intellectuelle, elle repose sur le pouvoir de penser, sur l’habileté à retourner les choses en tous sens, à les considérer sans idée préconçue, à juger si l’information pour prendre une décision est suffisante ou non et, si elle ne l’est pas, à la chercher (Dewey, in « Comment nous pensons », 2004, p.91).

Ainsi, la liberté relative de choix de notre éthique est-elle plus grande que le jeu du possible des autres espèces, mais cette liberté n’est pas une « essence universelle » de l’espèce humaine, elle s’est élaborée au cours de l’évolution, se poursuit tout au long de l’existence d’un individu humain et peut progresser avec les apports des civilisations (Dennett, 2004, pp.331, 337).

La « liberté de penser et d’action », qui s’est développée de la sorte à la marge, est un processus qui peut toutefois, régresser ou s’amplifier. Elle peut succomber à la puissance des pulsions instinctives, à la ritualisation « totalitaire » des comportements ou encore à des mèmes « métaphysiques » de dénigrement de la vie et du monde matériel, mais elle peut aussi s’institutionnaliser avec la reconnaissance sociale de libertés civiles & politiques, et la construction des mèmeplexes des démocraties pluralistes. « La Vérité, le Beau, le Bien, le Juste », n’étant ni donnés, ni

accessibles, les humains ne peuvent avoir recours qu’à des opinions plus ou moins pertinentes, d’où l’intérêt d’acquérir des connaissances et des compétences, pour diminuer l’incertitude et mieux maîtriser les expériences. Le système politique démocratique présente l’avantage de favoriser largement les influences diverses, l’échange des opinions et la recherche des solutions les plus acceptables et pertinentes, face aux problèmes auxquels sont confrontées les populations (Mougel, 1996, p.39).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010
Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

L’étude   des   «   conduites   addictives »   a   offert   de   nouvelles   approches   de l’engagement.  Une conduite addictive peut être décrite comme la recherche d’un apport externe, dont le sujet a besoin pour son équilibre et qu’il ne peut pas trouver au niveau de ses ressources internes. L’addiction correspond à  une sur-activation répétée des systèmes dopaminergique mésocorticolimbique et/ou opioïde. C’est un processus dans lequel un comportement chargé de soulager un mal-être ou de procurer un plaisir, finit par devenir plus ou moins incontrôlable et persiste en dépit des conséquences négatives.

Les conduites addictives présentent différents traits communs :

-     une   impossibilité    de    résister    aux    impulsions   à    réaliser    ce    type    de comportement,

-     une sensation croissante de tension précédant le comportement,

-     un plaisir ou un soulagement pendant sa durée,

-     une sensation de perte de contrôle pendant le comportement,

-     une  intensité  et  une  durée  des  passages  à  l’acte  plus  importante  que souhaitée,

-     des tentatives répétées pour réduire ou abandonner le comportement,

-     des activités sociales abandonnées du fait du comportement,

-     une perpétuation du comportement, bien que l’intéressé sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique, physique, environnemental…

-     une tolérance marquée par le besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré.

-     une  agitation  ou  une  irritabilité  en  cas  d’impossibilité  de  s’adonner  au comportement.

L’expérience addictive, en tant que réponse à un problème posé, a pour propriété de créer des sensations prévisibles et étayantes, d’organiser, de remplir le temps du sujet (le reste de la journée étant ressenti comme banal), de produire une gratification  régulière et reproductive. L’estime de soi apparaît fragile, transitoire, voire illusoire. Elle fournit un sentiment de valeur de soi, de pouvoir, de contrôle omnipotent, de sécurité, d’intimité, de réalisation de son être. L’addiction amenuise de façon provisoire les humeurs négatives (anxiété, dépression), suspend temporairement  les  sensations  déplaisantes  ou  la  douleur,  devient  un  centre d’intérêt (focus) absorbant toute l’attention. Les conduites addictives produisent des effets non seulement sur l’intéressé lui-même, mais également sur son entourage, qui manifeste fréquemment des comportements défensifs. Ce qui pouvait être présentée comme une passion qui aide à vivre, peut devenir une dépendance aliénante, gravement préjudiciable pour soi et pour les autres.

Or, on a pu noter que ceux qui veulent rompre avec une addiction physiologique et/ou psychologique, connaissent davantage de succès, quand ils participent à des groupes compréhensifs témoignant de leurs expériences et incitant à la réduction des risques : au sevrage ou à la substitution, ou encore à la consommation occasionnelle sans perte de contrôle, car le changement des pratiques précède le changement des opinions (Peele, 1991, Loonis, 1997, Coppel, 2002).

Stanton Peele (2000) a montré que l’on peut arrêter de consommer des drogues comme on peut modifier ses habitudes alimentaires. La consommation de psychotropes chez les humains dépend de facteurs biologiques, mais aussi de nombreux autres facteurs : les choix actifs, la réversibilité des conduites, les valeurs, le milieu culturel, l’environnement social et familial, le travail, les motivations existentielles. Le recours répétitif à de telles conduites aurait une fonction d’évitement de situations anxiogènes, en substituant à  l’incertitude des relations

humaines le déroulement prévisible (voire ritualisé) d’une séquence comportementale maintes fois vécues. L’observation des trajectoires addictives décrivent de grandes fluctuations spontanées ou provoquées, incluant des basculements entre substances, ou sources de stimulation, des périodes volontaires ou involontaires d’abstinence, des rémissions spontanées. Un ensemble de facteurs déterminent le symptôme de manque, comme le milieu social, les attentes liées au contexte, les attitudes culturelles, la personnalité et l’image de soi, le style de vie et les opportunités alternatives à l’addiction.

Pour rompre avec l’addiction, Il faut arrêter de se focaliser sur le produit, développer d’autres activités et se lancer dans de nouvelles relations extérieures au monde de la drogue.

Ce sont les actes qui nous engagent par rapport à notre environnement. Quelques pistes de préventions et de soins ont été suggérées :

-     ne pas identifier le sujet à son comportement (étiquetage), ni le stigmatiser, mais le faire parler (approche compréhensive).

-     reconnaître les signes des conduites à  risques, ce qui les génère et ce qui contribue à les renforcer,

-     repérer les souffrances induites,

-     comprendre la situation dissonante de la personne,

-     développer la connaissance de chacun dans un groupe thérapeutique,

-     recentrer   l’attention    sur    l’élaboration   et    la     mobilisation    de   nouveaux comportements à adopter pour limiter l’addiction,

-     aider l’individu à se construire une estime de soi,

-     l’accompagner  avec  des  méthodes  de  gestion  du  stress,  telles  que  la relaxation.

Alain Cerclé (in Bonardi, Girandola, Roussiau, Soubiale, 2002), a analysé le fonctionnement des associations d’entraide pour les personnes en difficulté d’alcool. Il a remarqué que le témoignage individuel tient une place centrale dans les échanges,  qui  ont  cours  au  sein  du  groupe.  Il  participe  à  la  construction d’une « réalité partagée », il permet au collectif d’élaborer du « sens commun », à partir d’expériences  singulières.  Les  stratégies  de  «  coping »,  mises  en  œuvre  par  les individus face à l’adversité sont pour une part importante redevables des représentations qu’ils se sont forgés sur les causes de leurs difficultés et les facteurs de risque.

L’individu ne subit pas en effet passivement les évènements de vie aigus et chroniques. Il essaye de « faire face » – « to cope » à ses problèmes. On parle de « coping » pour désigner les réponses et les réactions que l’individu va élaborer pour

maîtriser, réduire ou simplement tolérer la situation aversive. Ce concept a été proposé par richard Lazarus (1966), où il désigne un ensemble de réactions et de stratégies élaborées par des individus pour faire face à des situations stressantes. Ce terme  est  souvent  traduit  en  français  par  « stratégie  d’ajustement »  (Bruchon- Schweitzer, 2002, p.353). Un « coping » peut prendre des formes diverses, il peut s’agir de cognitions (réévaluations de la situation stressante ou des ressources disponibles, restructuration cognitive, plans d’action etc.), d’affects (expressions de la peur, de la colère, de la détresse, etc.) et de comportements (résolution de problème, recherche d’information, recherche d’aide, etc.).

Le témoignage est un « récit de vie » (Dominicé, 1990; Pineau, Jobert, 1989). Les récits biographiques racontent les contextes, les évènements et les rencontres qui constituent  les  expériences  formatrices  de  leur  histoire  de  vie.  Jerome  Bruner (2002),  rappelle  que  nous  commençons  très  tôt  notre  vie  commune  avec  les histoires, et que celles-ci nous accompagnent toute la vie. Nous nous servons des modèles narratifs  pour donner forme à  notre expérience. C’est  le  creuset  d’une « science humaine populaire ». Les témoignages alcooliques sont à ranger dans la

catégorie  des  « récits  explicatifs »,  qui  ont  pour  fonction  de  rendre  compte  de manière culturellement explicite l’expérience déviante de certains sujets, en leur permettant de négocier les significations, par le biais de l’interprétation des récits (Bruner, 1991, p.79). Les témoignages de l’association d’entraide valorisent un modèle de compensation, en racontant systématiquement l’histoire du passage d’un état d’impuissance face à l’alcool à un état de « responsabilisation » du sujet. Pour « s’en sortir » – avec l’aide du groupe et par le groupe – le sujet doit être actif et prendre ses responsabilités, c’est-à-dire pratiquer l’entraide et s’engager  dans  la lutte contre les causes de l’alcoolisme. La pratique du témoignage se coule dans le modèle d’aide et de « coping » par le groupe. Des anciens buveurs ont tendance à « expliquer » spontanément la transformation de leur vécu par un « déclic » soudain (insight), mystérieux et inconscient. La pratique du témoignage les oblige à rendre compte autrement de leur expérience en respectant un script plus complexe et culturellement défini, c’est-à-dire un programme narratif, qui part d’un manque, évoque le passage de la virtualité à l’actualité des actions transformatrices, rapporte un enchaînement de faits et d’actions dirigées vers une fin, met en relation des actants ou des fonctions du récit, décrit et évalue un état final en opposition à l’état initial. Il s’agit bien d’un exercice d’encodage de l’information qui doit satisfaire à des règles précises. Tout récit doit être considéré comme le produit d’une activité créatrice, qui opère une ré-description de l’action humaine. Il donne sens à l’histoire singulière et contribue à forger un savoir commun sur le processus de réhabilitation et les chemins de la guérison. Cet activisme permet le passage de la déviance à une minorité active. Le groupe assure une fonction d’entraide et de transformation de l’environnement social.  Ces  collectifs  qui  se  présentent  comme  des  « supports sociaux », se comportent alors comme des « mouvements sociaux ». La promotion des alternatives à l’addiction exige l’investissement et la visibilité : la visibilité de l’implication est nécessaire, ainsi que la transparence de l’effort personnel et de la haute   estime   des   buts   poursuivis.   Chacun   affirme   son   autonomie  (relative) retrouvée, il offre des repères stables et consistants dans ses jugements. Alors que la rigidité entraîne des rejets, le souci de réciprocité dans les relations permet l’expression des opinions divergentes. Cerclé  prône  une  démarche  d’« ingénierie psychosociale » pour comprendre comment fonctionnent les groupes d’entraide, comment évaluer leur impact individuel et collectif, comment interpréter l’activisme en terme de stratégies de « coping »…

Dans le cadre d’une mise en œuvre d’une politique de réduction des risques et de prévention, on  peut  s’appuyer  sur  deux  facteurs  de  protection  :  « la  reliance sociale », c’est-à-dire la capacité pour une personne d’utiliser les aides qu’apporte l’appartenance vivante à un groupe support et la capacité de demander de l’aide et à l’utiliser.  Marcel  Bolle  de  Bal  (2003)  définit  « la  reliance »,  dans  une  double perspective :

-     l’acte de relier ou de se relier, l’acte de reliance,

-     le résultat de cet acte : la reliance vécue.

Avec une triple dimension :

-     l’identité (reliance psychologique),

-     la solidarité (reliance sociale),

-     la citoyenneté (reliance culturelle, écologique, cosmique).

Edgar  Morin  (2004,  2001,  1999,  1997,  1991,  1986,  1982,  1977)  a  fait  de  « la reliance »,  une  vertu  du  principe  dialogique  de  « la  Méthode »  pour  la  pensée complexe, où il s’agit « d’articuler ce qui est séparé et relier ce qui est disjoint ». Pour concevoir une dialogique de l’ordre et du désordre, il nous faut  mettre en suspension le paradigme logique, où l’ordre exclut le désordre et inversement, où le désordre exclut l’ordre. Il nous faut concevoir une relation complexe, à la fois complémentaire, concurrente, antagoniste  et incertaine de ces deux notions. Par l’intelligence dialogique de la reliance, se forme une intelligence de l’action, éclairant son écologie propre. Notre civilisation sépare plus qu’elle ne relie. Nous sommes en manque de reliance et celle-ci est devenue un besoin vital. Elle n’est pas seulement complémentaire à l’individualisme, elle est aussi la réponse aux inquiétudes, incertitudes et angoisses de la vie individuelle. Parce que nous devons assumer le fait d’être là sans savoir pourquoi. Les sources d’angoisse existante font que nous avons besoin d’amitié, d’amour et de fraternité, qui sont les antidotes à l’angoisse (Morin,  2005,  p.  115).  Il  nous  faudrait  tresser  trois  fibres  :  la  pragmatique qu’exprime l’expérience de la reliance, l’épistémique qu’exprime l’intelligence compréhensive de la  reliance, l’éthique de la  reliance et de compréhension, qui

polarise la transformation de l’expérience en science avec conscience dans l’action réfléchie. La compréhension complexe englobe explication et compréhension. Elle est multidimensionnelle, elle ne réduit pas autrui à un seul de ses traits, un seul de ses actes, elle tend à appréhender ensemble les diverses dimensions ou divers aspects de sa personne. Elle tend à les insérer dans leurs contextes et par là cherche à la fois à concevoir les sources psychiques et individuelles des actes et des idées d’autrui, leurs sources culturelles et sociales, leurs conditions historiques éventuellement perturbées et perturbantes. Elle vise à en saisir les caractères singuliers et les caractères globaux (Morin, 2005, p.127; Le Moigne, 2008, pp.177, 189).

Le  concept  de  «  réduction  des  risques,  ou  réduction des  dommages »,  est  un concept d’origine anglaise : « harm reduction ». Son objectif est d’obtenir par une action pragmatique une modification partielle ou totale d’un phénomène de santé. La politique de réduction des risques émane notamment du rapport Engelman (1985), qui a étendu l’approche « tolérante » de la commission Baan (réservé au cannabis) aux drogues dures et mis en place des procédures capables d’intégrer ces usagers dans la société. Eddy Engelman (1989) a mis en avant le fait que les techniques d’intervention doivent être évaluées en fonction de leur usage effectif dans leurs contextes sociaux spécifiques. Il a montré les effets pervers des interventions à  dominante répressive (soin et police), comme l’avait déjà mis en lumière les échecs de la politique de la prohibition de l’alcool aux États-Unis (Martineau, Gomart, 2000). Les recherches d’une telle politique de prévention s’inscrit dans une volonté de promotion de la santé, encourageant les actions de solidarité, favorisant la participation des citoyens à la vie sociale, leur donnant une place d’acteur dans le développement. Elle aspire à réduire les facteurs de vulnérabilité, aider l’acteur à faire face (coping). Il convient de choisir de manière pertinente les supports permettant de comprendre et de s’adresser à des personnes vivant des situations concrètes, d’appréhender leur milieu de vie dans sa complexité, d’identifier les points forts et les points de vulnérabilité, d’agir sur les deux à la fois, de repérer, comprendre et anticiper les changements sociétaux, de catalyser le changement, d’articuler l’intérêt collectif et l’intérêt de la personne. En ce qui concerne  la  toxicomanie,  trois  objectifs  sont  fixés  à  la  prévention  :  rendre  la personne capable de ne pas consommer, rendre la personne susceptible de gérer une consommation sans encourir de risques et faire que les comportements de consommation n’évoluent pas vers la dépendance. Trois types de programmes peuvent être lancés :

-     diminuer ou supprimer les facteurs de vulnérabilité,

-     renforcer les facteurs de protection et favoriser leur efficacité,

-     développer    l’interaction    entre    facteurs   de    protection   et    facteurs    de vulnérabilité.

Parmi les facteurs de vulnérabilité, nous trouvons les troubles de la personnalité, les troubles psychopathologiques, les sociopathies…

Les intervenants en prévention servent à faciliter l’expression des besoins de la population, sa participation à l’élaboration et à la mise en œuvre des programmes d’action. Parmi les compétences particulièrement appréciables, on peut noter le fait de pouvoir :

-     connaître  et  maîtriser  ses  propres  représentations  et  attitudes  quant  au comportement qu’il souhaite voir gérer par les personnes accompagnées,

-     aider les personnes et les groupes à percevoir et à exprimer ce qui touche aux comportements en cause,

-     évaluer les besoins et attentes des personnes, les compétences à gérer leur santé,

-     expliciter les attentes et les besoins afin de faciliter leur réalisation,

-     promouvoir    les     compétences    spontanées    à     inventer    des    stratégies d’autogestion des comportements,

-     clarifier des propositions insuffisamment formulées par les personnes et aider à l’élaboration de nouvelles propositions,

-     permettre le développement chez les autres de la capacité à demander de l’aide et à utiliser cette aide,

-     provoquer le mécanisme d’appropriation par les personnes des propositions faites,

-     adapter ses actions aux valeurs des personnes et de  la société, dans une démarche respectueuse,

-     connaître  les  différentes  méthodologies  et  stratégies  utilisables  dans  le domaine de la prévention,

-     prendre de la distance et gérer son implication personnelle,

-     exprimer clairement ses objectifs et justifier le choix de ses méthodes,

-     mettre en place des stratégies d’évaluation de ses actions,

-     accepter que ses interventions soient remises en question et modifiées.

Une politique de prévention exige le respect des personnes, elle ne doit pas conduire à une « stigmatisation » du consommateur (Parquet, 1997).

Erving Goffman  (1975) nous rappelle que « le stigmate » désignait des marques corporelles destinées à exposer ce que représentait d’inhabituel et de détestable le statut moral de la personne ainsi signalée. Il y eu le stigmate d’infamie, tel la fleur de lys gravée au fer rouge sur l’épaule des galériens. Il y eu « l’étoile jaune » que les nazis exigeaient de voir porter par les personnes d’origine « juive »… « Le stigmate » sert à désigner un attribut qui jette un discrédit profond sur une personne, sur une

communauté.  Thomas  Szasz  (1974)  dénonce  le  risque  que  le  terme  «  drogué » puisse  désigner  non  une  personne  confronté  à  un  problème  courant,  mais  un individu honni qu’on étiquette contre sa volonté et qu’on offre comme un « bouc- émissaire » à la vindicte de ses concitoyens. L’ostracisme tend de plus à aggraver le syndrome de dépendance à la drogue.

Or, les comportements addictifs ne concernent pas seulement les drogues, mais l’amour, la sexualité, la religion, l’idéologie politique, l’anorexie mentale, la boulimie, les jeux vidéo, les crimes en série, les jeux d’argent, la spéculation boursière, les achats compulsifs, le travail, les sports à risque, la vitesse … et aussi la voiture !…

Entre  ce  qui  peut  indéniablement  être  défini,  stricto  sensu,  comme  « conduite addictive » et ce qui y ressemble ou semble s’y apparenter, il y a place pour toutes sortes   de   comportements   humains,   de   manière   d’être   et   d’habitudes,   qui mobilisent, chacun à leur façon telle(s) ou telle(s) composantes de l’addiction. Le concept d’addiction a permis de considérer divers conduites humaines, en évitant toute stigmatisation, avec la perspective de critères qui aident à mieux les comprendre  et  accroître  les  possibilités  de  leur  donner  sens  et  de  les  orienter. Richard Bourhis et jacques-philippe Leyens (1994) nous mettent en garde contre les stéréotypes de discrimination négative, qui représentent un obstacle à la coopération sociale inter-individuelle et inter-groupale. Les travaux de recherche de muzafer Sherif (1966), à travers plusieurs études de terrain et de laboratoire ont prouvé que la coopération pour l’atteinte d’un but commun peut atténuer les préjugés et la discrimination.

Les recherches menées par michael Rutter (1994, 1985) ont inversé la question traditionnelle associée aux risques. Il s’est demandé quels facteurs de protection sont susceptibles de contrebalancer l’influence des facteurs de risque, quels sont ceux qui permettent à un individu de maîtriser les situations aversives, comme par exemple la stigmatisation, de leur résister et d’en éviter les conséquences néfastes pour leur santé physique et mentale. Pour être efficaces, a-t-il noté, ceux-ci doivent associer quatre caractéristiques : diminuer l’impact du risque, réduire la probabilité de réactions négatives en chaîne, renforcer l’estime de soi et le sentiment de sa propre compétence et entraîner des opportunités positives. La prise en compte des facteurs de risque doit donc être constamment contrebalancée par celle des ressources que le sujet possède et des possibilités que son milieu lui propose. Ainsi, plus l’estime de soi augmente et plus le risque d’être affecté par un traumatisme diminue. Certains stress peuvent être perçus comme des stimulateurs par certaines personnes, alors qu’ils sont perçus par d’autres comme des catastrophes. A travers des épreuves difficiles, beaucoup de choses sont remises en cause, cela peut permettre de trouver ce qui est capable en soi-même de résister et de constituer un axe de survie, puis de développement. Il a regroupé ces facteurs sous le terme de « résilience ».

La résilience, popularisée en France par boris Cyrulnik (1999), est, au sens psychosocial, la capacité pour des individus placés dans des circonstances défavorables, de s’en sortir et de mener malgré tout une existence satisfaisante. Ce terme est utilisé en métallurgie, c’est la capacité interne d’un métal à retrouver sa forme initiale, après avoir reçu un choc. En psychologie, on utilise cette image pour exprimer la capacité de reprendre un développement malgré l’adversité. Malcolm Pines (1979) a même observé que certains enfants avaient non seulement survécu à des évènements extrêmement aversifs et dramatiques, mais qu’ils s’en étaient sortis mieux que d’autres enfants, ayant vécu dans des contextes plus favorables. On a remarqué  que  la  résilience  est  facilitée  par  certaines  facultés  acquises  dans l’enfance, comme le sentiment d’être aimé, et par des soutiens après l’expérience traumatisante, notamment la possibilité de parler de son traumatisme. L’enfant, l’adolescent, l’adulte traumatisés font appel à leurs mécanismes internes de défense

: le recours au rêve, à  l’imagination  d’un autre futur, à  l’expression artistique, à

l’intellectualisation, à l’humour… Ils ont aussi recours aux ressources externes : il s’agit de toutes les mains tendues. Ainsi, l’affection, la solidarité et le contact humain permettent de renaître de sa souffrance. Certes, les traumatismes psychiques et les blessures émotionnelles les plus graves (deuil, viol, torture, attentat, déportation, guerre…) ne sont pas réversibles, mais ils sont du moins réparables et ne doivent pas inciter l’entourage à enfermer les personnes concernées dans le rôle de victimes. L’individu résilient évalue les situations, il leur donne une signification en fonction de son système de croyance et de valeurs. L’ajustement à l’adversité et aux évènements n’est pas une réaction isolée, mais une activité psychique importante (le « coping »), qui permet une transaction entre l’individu et l’environnement. On a distingué deux stratégies : « le coping évitant et le coping vigilant ». Par le premier, la personne détourne son attention de la source du stress, afin de réduire la tension émotionnelle. Par exemple elle peut s’investir dans le sport ou dans d’autres loisirs, pratiquer la relaxation etc. Elle peut utiliser la fuite, l’art, les stupéfiants, le déni, l’humour… Le second consiste à affronter directement la situation difficile pour la résoudre, en transformant la menace en défi… La personne recherche alors des informations supplémentaires, demande des conseils à ses proches, à ses amis, etc. Alors que l’évitement est plus efficace à court terme, les stratégies actives le sont à plus long terme. On a constaté que l’évitement correspond à une diminution de l’adrénaline et de l’activité immunitaire, tandis que l’affrontement semble produire le contraire. Une autre classification propose de distinguer le coping « centré sur l’émotion »  et  le  coping  « centré sur  le  problème ».  La  centration sur  l’émotion consiste en stratégies cognitives qui visent à réduire la tension émotionnelle (prise de distance, réévaluation positive, maîtrise de soi…). Elles sont surtout utilisées

lorsque la situation est incontrôlable, par exemple, lors d’une maladie grave ou de la perte d’un être cher. La centration sur le problème vise à gérer le problème. Il s’agit de stratégies comportementales et cognitives, qui sont utilisées lorsqu’un effort peut modifier la situation (Lecompte, in Chapelle, 2004, pp. 53, 54)

Les stratégies d’ajustement élaborées sont fonction des capacités de l’individu (à la résolution de problèmes), de sa personnalité (auto-efficacité, estime de soi), mais aussi des expériences antérieures positives (réussites et succès). Ces expériences ont pu s’étayer sur une relation affective positive établie avec d’autres personnes, qui ont pu  apporter  régulation  et  soutien  dans  des  moments  et  face  à  des  situations difficiles. Le fait de faire face efficacement à certaines difficultés permet à l’individu de se construire et de se renforcer. Ces facteurs ne sont pas tous indispensables à la résilience, de  plus  ils  agissent en interaction (Bruchon-Schweitzer, 2002, pp.250, 255).

Sur le même champ de Recherche, suzanne Kobasa et salvatore Maddi (1982) ont créé  le  concept  d’« endurance »  (hardiness),  pour  expliquer  comment  certains individus, placés dans des situations extrêmement stressantes, restent en bonne santé.   Ce   type   d’attitude   manifeste   trois   caractéristiques   :   « le   contrôle, l’implication et le défi ». « Le contrôle » consiste à croire que l’on peut influencer ce qui arrive, sa définition est très proche de celle de « l’internalité ». « L’implication » (commitment) est le fait de s’engager dans de nombreuses activités, et notamment dans   des   activités   sociales.   « Le   défi »   (challenge)   amène   à   considérer  les changements comme des opportunités pour progresser, et non comme des menaces.

Dongo rémi Kouabenan (2007) souligne l’importance accordée par les sociétés contemporaines  à  l’identification,  la  gestion  et  l’évaluation  des  risques professionnels, sportifs, routiers et environnementaux, ainsi que pour la santé et la sécurité des populations. Malgré les efforts, il subsiste encore beaucoup trop de situations accidentelles ou dangereuses. En ce qui concerne le risque routier, il a constaté par exemple, que de nombreuses personnes méconnaissent le taux légal d’alcoolémie (c’est-à-dire le seuil à partir duquel on commet un délit), la distance nécessaire pour s’arrêter en fonction de la vitesse du véhicule et sous-estiment la nécessité du port de la ceinture dans les trajets en ville, près du domicile. La plupart des conducteurs pensent qu’ils sont plus sûrs et plus adroits que « le conducteur moyen ». L’action préventive devra améliorer les compétences sociales, telles que l’efficacité de soi, l’assertivité  et l’affirmation des sujets (« apprendre à dire non à une offre de consommation d’alcool présentant un danger pour la conduite d’un véhicule) et la résistance du sujet à la pression d’un groupe de pairs sous-estimant les risques. Sur un plan pratique, l’ensemble des actions préventives qui améliorent : la   planification   des   trajets,   la   désignation   du   conducteur  abstinent   ou   les raccompagnements par des personnes abstinentes, la responsabilité individuelle et collective, peuvent diminuer l’acceptation excessive du risque.

Pour synthétiser notre propos, nous pourrions dire que l’existence simultanée de cognitions dissonantes, entraîne de la part de l’individu un activisme pour les faire, d’une façon ou d’une autre mieux s’accorder afin de réduire la dissonance, que cela soit pour consolider la croyance malmenée ou pour rompre avec une addiction.

Comme l’a expérimenté Kurt Lewin, lorsqu’on veut obtenir d’autrui qu’il modifie ses comportements, ses attitudes et ses idées, plutôt que d’adopter une stratégie autoritaire qui repose sur la coercition, la soumission à l’autorité (Milgram, 1974), la persuasion,  ou  l’endoctrinement…  avec  des  individus  hétéronomes,  mieux  vaut opter dans une démocratie, pour des stratégies qui reposent sur le débat participatif, avec une large marge d’autonomie accordée aux personnes. L’obtention d’actes de comportements exploratoires et préparatoires à un changement rendent possible la confrontation de plusieurs engagements, source de dissonance cognitive et de conflits socio-cognitifs, pouvant amener des modifications d’attitudes et de comportements, ainsi que des changements de représentations et de valeurs. Si l’évaluation qu’une personne en fait après coup, de façon libre et autonome, correspond à peu près à ses attentes et à celles de son environnement social, par rapport au problème posé, il est prévisible qu’elle persistera dans ce nouveau comportement, qui lui permet d’améliorer la consonance de ses cognitions.

La conscience à l’écoute des émotions

Comment  décrire  la  conscience ?  On  appelle  «  conscience-attention »,  celle  qui permet d’être en état de veille et de vigilance. Elle émerge, lorsqu’on se réveille le matin et persiste la journée, jusqu’à ce qu’on se rendorme, qu’on tombe dans le coma ou que l’on décède. On évoque « la conscience de soi » quand on se reconnaît dans un miroir. L’enfant humain y parvient vers l’âge d’un an et demi-deux ans, certains chimpanzés expérimentés, certains autres grands singes, éléphants, dauphins, perroquets et pies sont aussi capables de se reconnaître dans un miroir, comme l’a montré le test du miroir en éthologie. Alors que de nombreux actes spontanés  s’effectuent  sans  nécessité  de  contrôle  conscient,  on  entend  par  « la conscience-pilote », la mobilisation du cortex face à des opérations complexes, réflexives, non routinière. Elle nous est nécessaire pour effectuer des tâches non- automatiques, qui demandent de manipuler de l’information pendant plusieurs secondes (Koch, 2006, p.27). La conscience n’est pas le pinacle, le sommet de l’organisation mentale, c’est plutôt un mécanisme parmi les autres (Damasio, in Dortier,  2003,  p.376).  Les  phénomènes  mentaux  ne  peuvent  être  pleinement compris que dans le contexte de l’interaction de la totalité de l’organisme avec l’environnement. Le cerveau en sait plus que ne le révèle l’esprit conscient (Damasio,

1995, p.14). On ne peut rendre compte de la conscience en l’isolant des émotions et des sentiments, et plus généralement de son inscription corporelle. Comme Wittgenstein (1961) l’a énoncé,  les « jeux de langage », qui se caractérisent par la variété et l’hétérogénéité de leurs usages, communiquent avec l’ensemble des « jeux de langage ». Ce lien complexe est ce qui explique l’improbabilité d’un doute radical et  absolu  au  sens  cartésien,  ainsi  que  la  vanité  des  conceptions  qui  tendent  à dissocier complètement les faits des valeurs (Cometti, 2010, p.21).

Comme le remarquait charles Peirce (1984), « ce n’est pas en faisant abstraction des autres,  de  mon  corps,  du  langage,  du  monde  extérieur  que  je  puis  prendre conscience de moi, c’est au contraire parce que les autres, ce qu’ils disent, les rapports que mon corps entretient avec le monde des faits et avec le langage,  me

constituent dans ma substance et dans mon individu que j’accède à la conscience de moi. Le moi privé ne peut donc être la première certitude inébranlable d’où découleront toutes les autres ». La question est de savoir chez Descartes (2006,

1973, 1956), si la conscience était innée, ou plus exactement, si ce savoir, « épargné par le doute », contient dès la naissance la totalité de la conscience. La réponse innéiste,  qui  suppose  que  la  connaissance,  et  de  soi,  et  de « Dieu »,  soit  toute entière présente en nous dès la naissance, découlait implicitement de « l’évidence du cogito ». Cependant les faits de l’inconscience des nouveau-nés à la perte sénile de la conscience, démentaient cette thèse et Descartes, en proie aux difficultés que posait l’innéisme radical, en proposa une version affaiblie qui consistait à dire que seule est innée la faculté de connaître, laissant au « Cogito » entrainé et instruit le soin de recueillir dans le monde la matière nécessaire à l’acquisition du savoir. C’était là une solution empiriste : le savoir procède de la sensation, passée au crible de « la Raison ». Mais si le savoir procède de la perception et de la connaissance des faits extérieurs à notre « âme », on peut se demander alors ce qui « fonde la certitude du cogito ». Car, on revient, dans la démarche empirique, aux incertitudes du monde, celles  que  «  le  doute  cartésien »  voulait  précisément  abolir  (Meyer,  2007).  A l’inverse,  si  les  passions  nécessitaient  pour  être  apprivoisées  une  lucidité  de « l’âme », supposant une distanciation critique, une autonomie de « la Raison » et une   « immatérialité »   hors   du   champ   émotionnel,   faut-il   s’étonner   que   les scientifiques n’aient jamais pu l’observer.

En  opposition  à   rené  Descartes,  john  Locke   (2001,   2002,  2003)  opte   pour l’empirisme,  dans le prolongement de l’épicurisme de Lucrèce, pour qui l’esprit et l’âme se tiennent étroitement unis et ne forment ensemble qu’une même substance » (Lucrèce,  1964,  p.90).  Plutôt  que  d’interroger  la  « structure  métaphysique »  du monde il préfère commencer par explorer notre propre instrument de connaissance du monde : l’esprit, afin d’en délimiter la capacité et de ne pas l’outrepasser. C’est ainsi  que  l’empirisme  peut  déboucher  sur  une  éthique,  une  sagesse :  ne  pas chercher à connaître ce qui nous est inaccessible. Locke réfute l’innéité des principes spéculatifs   et   argumente   l’hypothèse   que   nos   idées  dérivent  en   réalité   de l’expérience empirique de nos sens et de notre réflexion. Même l’idée de « Dieu » n’est  pas  innée,  puisque  des  nations  entières  ne  l’ont  pas  !  Nos  connaissances portent sur nos idées, sur les rapports qu’elles ont entre elles et sur leurs modifications. La connaissance consiste dans la perception que nous avons de la convenance ou de la dis-convenance que nos idées ont entre elles. Connaître, c’est comparer  des  idées,  découvrir  quelles  sont  leurs  relations,  et  juger  de  leur pertinence.  David  Hume  (1991,  1993)  dans  la  tradition  sceptique  de  Sextus Empiricus, refuse d’établir la nature humaine en rupture avec celle des animaux, il ne conçoit pas l’entendement comme un privilège exclusif des humains, il affirme une continuité vitale entre les animaux et les humains, il attribue la même origine

pour les connaissances : l’instinct, qui s’est accompagné par la suite, de l’expérience, des habitudes et des inférences… Nous pouvons relativement faire confiance à nos sens, qui dans une grande probabilité de cas, ne nous trompent pas, et sinon, il nous revient de les corriger avec des instruments plus précis et mieux ajustés.   C’est l’expérience empirique soigneusement conduite qui détermine le principe de l’habitude, un humain peut surpasser l’animal et un autre humain en attention, en mémoire et en observation, cela peut entraîner une différence considérable dans leur raisonnement. Il distingue deux sortes de perceptions :

-    les impressions : ce sont des perceptions qui entrent dans l’esprit avec le plus de force. Sous ce terme, elles rassemblent les sensations, les émotions et les passions. L’impression immédiate est première dans le processus de connaissance, puis viennent le souvenir et l’imagination.

-    les idées : Elles sont dérivées des impressions. Le pouvoir créateur de l’esprit

se ramène à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Il n’existe pas d’idée « pure », indépendante de l’expérience.

L’analyse des idées conduit Hume a formuler une théorie nominaliste des idées. Quand nous nous représentons une idée supposée générale, ou abstraite, dans l’imagination, nous concevons une idée déterminée dérivée d’une impression. Par exemple, nous n’avons pas l’idée de « la table » en général, mais nous avons une idée de tel objet particulier (avec une certaine forme, une certaine couleur, etc.). La généralité de l’idée est une qualité qui lui est ajoutée, qualité par laquelle l’esprit rassemble une collection d’objets, et donc d’impressions, sous un même terme. Cet acte de rassemblement est l’effet d’une habitude de l’esprit, lorsqu’il remarque certaines ressemblances entre des objets de l’expérience. La connaissance empirique issue de notre rencontre avec le monde, ne peut être « rationnellement » justifiée jusqu’à   ses   « fondements ».   Notre   habitude   d’associer   « causalement »   les évènements ne repose en effet pas sur un « fondement rationnel ». Nous formons une sorte d’anticipation, dans la perspective d’une succession probable entre deux évènements, nous amenant à penser que le second terme a de fortes chances de se produire, quand le premier s’est produit. Cette conjonction constante des événements et l’attente qui en résulte pour nous, est ce que nous pouvons connaître de la causalité.

Willard   Quine   (1977)   s’accorde   avec   Hume,   quand   il   refuse   l’idée   d’une

« philosophie première » et d’un « fondement » pour accéder aux connaissances, car

elles ont toujours une origine sensorielle. Il propose dès lors une naturalisation  de l’épistémologie.

Dans la perspective des neuro-sciences, les émotions sont des formes élémentaires

de prises de décision. Les humains sont dotés de ces mécanismes automatiques de survie et ils acquièrent par l’éducation et la culture un ensemble de stratégies supplémentaires, leur permettant de prendre des décisions. La prétention de certains philosophes à une « rationalité » coupée des émotions se heurte aux expériences de la neuro-biologie.

Antonio Damasio (1995), suite à l’étude du cas de phineas Gage, ayant subi des lésions cérébrales touchant le cortex pré-frontal, a observé que celui-ci n’avait plus la capacité de programmer ses actions dans l’avenir, de se conduire en fonction des règles sociales qu’il avait antérieurement apprises, et de faire des choix susceptibles d’être les plus avantageux pour sa survie. L’étude d’autres cas analogues, lui ont permis de mettre en évidence l’existence d’interactions entre le système neuronal de la   capacité   de   ressentir   des   émotions   et   celui   sous-tendant   la   faculté   du raisonnement et de prise de décision. Le néo-cortex fonctionne de pair avec les parties anciennes du cerveau, et la faculté de raisonnement résulte de leur activité concertée.

3.2.5.          Les automatismes non-conscients

Pour appréhender la conscience d’une façon différente de Descartes, il pourrait être intéressant de  partir  d’expériences  contextualisées, où elle serait comme « mise entre parenthèses ». Lorsqu’on apprend à conduire, par exemple, chacun des gestes à exécuter, comme passer une vitesse, fait l’objet d’une visualisation mentale, d’une réflexion qui exige une grande attention et une concentration. Peu à peu, le geste est intégré, assimilé et « les automatismes mentaux » se mettent en place. Cela permet plus tard de pouvoir conduire tout en pouvant penser à d’autres choses. On laisse alors à notre « inconscient cognitif » le soin de jouer le rôle de pilote automatique (Dortier, 2003, p.369). En conduisant la voiture, nous sélectionnons dès lors les éléments nécessaires à la bonne marche de l’automobile. Par un procédé de filtrage, le cerveau repère les éléments utiles : la route, les panneaux indicateurs, le mouvement des autres véhicules. Le conducteur qui s’apprête à doubler ne se lance pas dans toute une série de calculs et de vérifications de tous les paramètres (distance, vitesse, visibilité, état de la chaussée…). Il se fie à sa propre expérience, qui le dispense du passage par la représentation et le calcul. L’œil est ainsi plus attiré par les objets en mouvement que par les objets statiques. Cela ne veut pas dire que nous ne voyons pas les objets statiques en regardant la route. Le paysage défile devant nous et nous sommes alors attirés, de façon inconsciente, par les variations les plus fortes, paysages et/ou circulation. Si une voiture surgit soudainement au sommet d’une côte, le cerveau accentue quasi-instantanément son attention sur cette voiture qui risque de percuter la nôtre et nous agissons en freinant et en nous rabattant au maximum sur la droite afin d’éviter une collision frontale (Watzlawick,

1984, in Dubois, p.271, 1990). Comme l’ont noté les théoriciens évolutionnistes :

richard Nelson et sidney Winter, les décisions prises par l’automobiliste ne sont pas « rationnelles »,  elles  n’impliquent ni  délibération ni  choix maximisateur, tout se

passe comme si l’individu prenait ses décisions par un comportement automatique ajusté (Bessy, in Chabaud, Glachant, Parthenay, Perez, 2008, p.134). L’automobilité comporte de la sorte des automatismes cognitifs. Sur un parcours dénué de difficultés, nous pouvons aisément converser tout en conduisant.

Mais si la situation de conduite se complique, nous arrêtons de parler et demandons à notre interlocuteur de se taire, afin de consacrer notre attention aux éléments contextuels. Il y a un co-pilotage d’un système automatique et d’une conscience disponible pour gérer les évènements fortuits ou encore effectuer d’autres activités cognitives, comme discuter, écouter de la musique, réfléchir à différents problèmes ou  projets,  et  s’abandonner  quelques  instants  à  la  rêverie.  La  conscience nous permet donc d’évaluer et de superviser le succès des réponses en cours, en particulier lorsqu’elles sont difficiles et non automatiques (Bradshaw, 2003, p.267).

Une majeure partie de notre vie quotidienne (qu’il s’agisse de nos pensées, de nos sentiments ou de nos actions) est automatique, quand elle est dirigée par des caractéristiques de l’environnement, via la médiation d’un traitement cognitif automatique de ces caractéristiques, sans l’intervention d’un choix délibéré ou d’une réflexion  consciente  (Bargh,  1997).  Toutes  les  activités  biologiques  comme  la miction, la défécation, la nutrition, le toilettage… sont innés. L’homme n’apprend pas à uriner, déféquer, manger ou à se toiletter, mais comment il est convenable de le faire au sein de sa socio-culture, et c’est la synthèse de l’acte biologique et de son expression culturelle qui est automatisée. Si nous devions examiner de façon réflexive, consciente, chaque étape de chaque comportement de notre vie quotidienne et prendre une décision consciente pour chacune de ces étapes, la lourdeur de ces processus cognitifs rendrait tout simplement l’action impossible. La gestion du corps a gagné en précision et en efficacité, grâce à la cartographie non- consciente, permanente et exhaustive du corps, c’est-à-dire du système musculaire et osseux, des organes internes et du milieu intérieur, des dispositifs de perception qui sont aux avants -postes de surveillance de l’environnement : les muqueuses de l’odorat et du goût, les éléments tactiles de la peau, les oreilles, les yeux. De la sorte, le corps et son environnement interagissent l’un avec l’autre et les modifications causées dans le corps par cette interaction sont cartographiées dans le cerveau. La formation d’images a été sélectionnée par l’évolution, car elle permettait une évaluation plus précise de l’environnement et de meilleures réactions vis-à-vis de celui-ci (Damasio, 2010, p. 115, p. 214). Lorsqu’une demande n’est pas coûteuse, que la personne est dans un état de basse tension cognitive, elle se limite à vérifier que certaines  règles  de  succession  des  évènements  sont  respectées.  D’ailleurs,  bon

nombre de choix spontanés, bien qu’échappant à la conscience, peuvent être plus efficaces que les critères d’une démarche réfléchie. Le traitement automatique se caractérise par plusieurs propriétés : les absences de coût ou de charge mentale, ainsi que de contrôle intentionnel et celle, à nuancer, d’« inconscience » (Perruchet,

1988,  p.28).  Grâce  aux  capacités  d’apprentissage  du  cerveau,  des  traitements

automatiques peuvent prendre en charge des activités qui nécessitaient initialement des processus conscients. Durant la phase d’apprentissage, une attention soutenue est nécessaire pour vérifier les positions des doigts, des mains, des pieds, de la posture, des gestes… en relation avec l’environnement. Avec la pratique, l’habileté s’améliore, exécuter des tâches réclame de moins en moins d’efforts et les mouvements deviennent fluides, rapides, efficaces. On finit par exécuter l’action sans y réfléchir, la séquence se déroule correctement. Au début, la tâche met en jeu des circuits dans le cortex pariétal supérieur, dans le cortex préfrontal médian, ainsi que dans les ganglions de la base et dans le cervelet. A la fin de l’entraînement, l’importance du cortex préfrontal a diminué, la routine étant désormais prise en charge par le striatum et d’autres structures des ganglions de la base. Celles-ci coordonnent les commandes envoyées aux muscles, optimisant la performance et évitant les délais inhérents aux étapes conscientes de planification (Koch, 2006, pp.253, 254). L’automatisation réduit la charge de travail, autrement dit le coût cognitif, elle libère les capacités de traitement et peut favoriser des acquisitions sur d’autres activités. La nécessité de déployer une activité inhibitrice pour mettre un terme au déroulement d’un tel processus, témoigne du caractère non délibéré de sa mise en action. L’absence de contrôle attentionnel apparaît dans les situations où l’automatisme continue à se dérouler, alors que ses conditions de validation ne sont plus remplies. C’est le cas du voyageur, qui a l’habitude d’emprunter un certain trajet pour aller quotidiennement à son travail et qui, un jour devant se rendre à une réunion dans un autre endroit se retrouve sur son lieu de travail, comme si l’automatisme avait capté l’action projetée du conducteur (Leplat, 2005). Quant à « l’inconscience », elle est opérationnalisée par l’incapacité des sujets à verbaliser,

ou plus généralement à témoigner intentionnellement par une réponse symbolique, de  la  nature  du  processus.  Walter  Schneider  et  richard  Shiffrin  ont  introduit  la notion  de  « processus  voilé  à  la  conscience »  pour  rendre  compte  à  la  fois  de l’inconscience du traitement parallèle et de la conscience du traitement sériel. Richard Shiffrin et suzanne Dumais (1980) ont signalé aussi deux autres propriétés. La continuation est cette propriété selon laquelle les processus automatiques ont tendance à se dérouler jusqu’à leur terme à moins qu’un effort soit fait pour les interrompre, ou qu’un autre processus automatique utilise les mêmes ressources. Quand l’automatisme est interrompu, il peut difficilement être poursuivi et requiert souvent d’être repris au début pour être achevé. Une seconde propriété est l’indivisibilité, selon laquelle « il peut être difficile de commencer en son milieu l’exécution d’une séquence automatisée » (p.122), par exemple en commençant à

chanter une chanson bien connue au milieu d’une phrase. On peut lier à cette dernière propriété la difficulté de modifier un processus automatisé en en retranchant certaines parties ou en les remplaçant par d’autres. Jacques Leplat rappelle trois grands modes d’acquisition des automatismes dans le travail :

-    Un  mode  d’acquisition par  imprégnation.  C’est un  mode d’acquisition non

intentionnel : on apprend sans en avoir l’intention. C’est ainsi qu’ont été acquis les multiples automatismes qui jalonnent la vie quotidienne : ceux qui sont mis en jeu dans un repas, dans l’ouverture d’une porte, dans un déplacement fréquent comme celui de se rendre à son lieu de travail ou d’en revenir, etc.

-    Un mode d’acquisition ayant un but plus ou moins explicitement défini et

centré sur une tâche particulière. Il concerne les automatismes acquis dans une situation de travail à partir de l’observation ou des conseils des collègues : il répond souvent au conseil « fais comme je fais ». C’est, dans de nombreux cas, le mode d’acquisition propre au bricoleur. On peut y rattacher aussi le mode d’acquisition par essais et erreurs.

-    Un mode d’acquisition explicitement contrôlé. Son exemple le plus typique est fourni par les formations scolaires et professionnelles. L’acquisition est guidée par les connaissances et les aides fournies aux opérateurs et elle s’accompagne d’un exercice systématique, nécessaire au passage à l’automatisme.

Presque toujours, la pratique apporte une amélioration, et plus de pratique, plus d’amélioration. Ainsi, l’amélioration continue de la performance grâce à la pratique suggère la possibilité de parler de « degré d’automatisation », ce qui impliquerait que les propriétés des automatismes pourraient être plus ou moins réalisées, selon la durée et l’intensité de cette pratique.

Les automatismes mettent en action des habilités, des capacités d’exécution. Ces habilités sont apprises surtout par rétro-action entre une pratique répétée ou prolongée, et sa compréhension (forme générale de l’habilité et buts à atteindre), permettant  de  corriger  les  erreurs.  Les  rétro-actions  informent  l’individu  sur  les forces  et  les  faiblesses,  qui  peuvent  être  détectées  durant  l’expérimentation. L’habilité acquise par la pratique, déborde de beaucoup le contenu des instructions fournies  au  départ  par  la  formation  ou  dans  des  documents  écrits.  On  appelle

« habileté tacite », cette partie de l’habileté non-apprise (Leplat, in Perruchet, 1988,

p.158). Les habilités jouent un rôle important dans les motivations, le renforcement et la formation du comportement. C’est ainsi que, quand les mouvements sont devenus presque automatiques et plus précis, les besoins de concentration sont alors fortement réduits, afin de permettre de se concentrer par l’exercice de la conscience sur  d’autres  aspects  de  la  performance,  tels  que  l’innovation   volontaire  et  la stratégie.

Les processus automatisés ne sont pas gênés par les limitations de la capacité de la mémoire à court terme et n’exigent pas d’attention. Ainsi, ils apparaissent souvent agir en parallèle et quelquefois indépendamment l’un de l’autre. Certains peuvent être déclenchés sous le contrôle du sujet, mais une fois déclenchés, ils se déroulent automatiquement. Leur développement exige un entraînement considérable et une fois appris, ils sont difficiles à modifier. Leur vitesse et leur automaticité tiennent habituellement leurs éléments constituants hors de la perception consciente.

Ils présentent certains avantages. Les automatismes peuvent fonctionner en parallèle avec des activités contrôlées ou d’autres automatismes. Alors qu’un processus contrôlé se déroule de manière attentive, exige un effort cognitif important et est limité par la capacité centrale du système de traitement, un processus automatique se déroule rapidement sans perdre la qualité de sa précision.  Les automatismes sont moins sensibles que les activités contrôlées aux perturbations des conditions d’ambiance (bruit, chaleur, conversations parasites, etc.). Ils constituent des unités d’activités toutes prêtes, immédiatement exploitables, sans recours à la conscience, sauf parfois pour leur déclenchement.

Les automatismes présentent aussi certains inconvénients lorsqu’ils se figent et se coupent de l’activité, perdant le caractère adaptatif de l’habilité. Une sur-habilité, acquise dans un domaine étroit peut empêcher des acquisitions nouvelles. Un processus contrôlé peut voir son déroulement être modifié par le sujet à tout instant en   fonction   des   variations   de   l’environnement   ou   des   conséquences   de   sa réalisation, mais pas un processus automatique. Quand certaines conditions changent,  le  sujet  peut  continuer  à  déclencher  des  comportements  stéréotypés parce que le trait habituellement pertinent est présent, même s’il est avec d’autres qui devraient l’invalider. Les effets de ce rétrécissement et de cette rigidification des automatismes ont tendance à s’exercer longtemps.

Gérer  les  automatismes,  c’est  trouver  un   compromis  acceptable  entre  leurs avantages et leurs inconvénients. La sur-automatisation constitue un facteur de sclérose et surtout un obstacle à tout élargissement. L’opérateur qui a automatisé son activité à une tâche répétitive est souvent peu enclin à accepter une modification de celle-ci qui lui fera perdre le bénéfice de cette automatisation, en particulier l’allègement de la charge qui lui est associé. Il faut donc découvrir les conditions qui rendront ces changements acceptables en tenant compte de la difficulté qu’ils représentent pour l’intéressé (Leplat, 2005).

Pour réduire la prégnance de l’automatisme, voire pour éliminer ce dernier, on peut essayer de le faire expliciter par la verbalisation (Vermersch, 1994). La prise de conscience  de  son  action  peut  conduire  l’opérateur  à  dé-compiler  la  routine,

démonter le moule dans lequel elle s’est formée, la modifier et la reconstruire sur d’autres bases. Un moyen de le faire est de transformer la représentation que le sujet a de son activité en faisant juger celle-ci par un autre ou en lui présentant l’activité d’un autre répondant à la même tâche. Cet objectif peut être obtenu par la méthode d’autoconfrontation croisée (Yves Clot, daniel Faïta, gabriel Fernandez, livia Scheller,

2000).

3.2.6.          La perception et l’interprétation de la réalité

Paul Watzlawick (1978) pense que de toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule « Réalité ». Mais où est donc cette réalité ? Et surtout, existe-t-elle réellement ? Ce qui s’observe, ce sont différentes versions de réalité, dont certaines peuvent être contradictoires et qui sont toutes l’effet de la communication, et non le reflet de « Vérités objectives et éternelles ». Ce qu’on appelle  « réalité »  ne  serait  donc  que  la  résultante  des  compromis,  détours  et souvent aveuglements réciproques, à travers quoi passe l’information : la somme des confusions, désinformations et communications (« biais cognitifs »), qui surgissent entre êtres parlants. La perception est le résultat d’un filtrage, d’une sélection de l’information et d’interprétations multiples. Richard Rorty (1990) insiste, quant à lui, sur l’abandon de l’analogie  de l’esprit à un miroir, qui reflèterait la réalité, où le savoir aurait pour critère l’adéquation de ce reflet. Il nous faut déconstruire cette métaphore spéculaire, car nous n’avons pas accès à des entités du monde indépendamment de nos pratiques mises en œuvre et du contexte linguistique constitué de notre mode quotidien. La « représentation cognitive et sociale », si on garde ce vocabulaire, ne requiert pas « la correspondance à la réalité », il faudrait plutôt l’envisager comme un réseau de croyances, au sens d’habitudes d’actions et de désirs, ou d’attitudes propositionnelles (la manière dont un sujet se comporte par rapport à une proposition), qui se recomposent en permanence, afin d’accommoder de nouvelles croyances. « La réalité » telle que nous la percevons n’est donc pas le reflet du monde, mais une construction en fonction de nos capacités perceptives, de nos catégories mentales, de nos centres d’intérêts, de nos désirs et de nos apprentissages. L’information pertinente et convenable sur soi, les autres, l’environnement, dont dépend notre survie, ne s’impose pas  d’elle-même, elle se construit à travers l’enquête personnelle et collective (Dewey, 1967).

Les représentations cognitives sont en relation avec les représentations sociales pour ce qui touche à l’éducation, l’imaginaire collectif, l’organisation sociale et la construction de systèmes symboliques.  Une représentation  sociale est une forme de connaissance sociale, une pensée du sens commun, socialement élaborée et partagée par les membres d’un même ensemble social ou culturel. C’est une manière de penser, de s’approprier, d’interpréter notre réalité quotidienne et notre rapport au

monde. Elles supposent un arrière fond culturel, un savoir tacite, des conventions. Elles forment un processus cognitif, permettant d’appréhender les aspects de la vie ordinaire.  Elles ont pour fonction d’essayer de comprendre une « réalité sociale », d’orienter  son  action,  de  définir  son  identité  et  de  réguler  les  relations  entre groupes. Elles offrent un cadre de référence pour interpréter l’environnement social et les situations nouvelles. Elles jouent un rôle de réducteur d’incertitudes face à un univers complexe, polymorphe, varié, changeant (Dortier, 2003, p.456).

L’imagination – en tant que capacité à produire des images mentales, concevoir du nouveau, prévoir, réaliser des expériences de pensée – est un mécanisme cognitif qui intervient dans la pensée quotidienne, la rêverie, la fiction, la formation de projets individuels et /ou collectifs, l’art, la technologie, les sciences… Si une représentation cognitive correspond à un état du système nerveux, elle offre à l’individu une image, placée au confluent des sensations et de la mémoire, qu’il se fait d’une situation. Une représentation globale est polysensorielle. Les représentations sont variées : images, traces mnésiques, concepts, émotions…, mais elles ne sont pas toutes conscientes. L’activation d’une représentation déjà construite peut s’opérer sur un mode automatique, alors que l’élaboration de nouvelles représentations requiert la participation attentionnelle et consciente du sujet.

L’imaginaire  serait  cette  capacité  à  produire des mondes possibles, à fantasmer, rêver, innover, créer… (Dortier, 2004, p.164). L’imagination humaine fonctionnerait sur le mode de l’analogie, de la métaphore, des jeux de correspondance et du symbole. L’analogie est une ressemblance perçue comme non fortuite entre deux éléments. C’est un des processus organisateurs de la pensée, qui permet à l’enfant de catégoriser des concepts, de les organiser en schémas ou d’en extraire des prototypes, lui permettant d’aborder plus facilement des situations analogues. Elle désigne la force inconsciente et prégnante, qui pousse les locuteurs, par souci d’économie de la mémoire, à rendre un système quelconque moins irrégulier. La métaphore,  du  grec  μεταφορά  (metaphorá,  au  sens  propre,  transport),  est  le support d’une conceptualisation de l’expérience, devenue une figure de style, élaborée par analogie et/ou par substitution. Les métaphores sont polysémiques, elles permettent l’existence d’un sens nouveau, elles autorisent des audaces de rapprochement de termes qui peuvent déranger par rapport aux habitudes de pensée. Dans le langage des signes, on retrouve des gestuelles faisant appel à la métaphorisation. George Lakoff  (1986) considère que la métaphore  conceptuelle est au cœur de la pensée humaine, du comportement politique et de la société. Les métaphores sont présentes dans notre vie de tous les jours, elles sont à la base du sens  donné  à  nos  concepts.  Elles  sont  matière  de  pensée.  Les  tracés  d’une métaphore conceptuelle eux-mêmes sont motivés par des schémas d’images pré- linguistiques    d’une   expérience   humaine   incorporée,   qui   émergent   de   nos

interactions corporelles, expérience linguistique et contexte historique. Les métaphores sont caractérisées par une classe d’énoncé (gestuel, iconique, verbal), qui effectuent une projection d’une source à une cible. Cette projection s’appuie sur les expériences des humains, dont la nature est corporelle et sur la sédimentation culturelle de ces expériences. Antonio Damasio (2010) a exploré la fabrication des cartes du cerveau, le rôle des émotions et celui du cerveau néo-cortical. L’inconscient est constitué d’un flux d’images, qui rivalisent entre elles pour jouir des faveurs de la conscience. Le cerveau tend à organiser cette profusion d’images, à la façon d’un monteur de films en un défilé d’unités de temps et de cadres spatiaux. Le montage se fait sans grand contrôle de la part du soi. Or, seul un petit nombre d’images peuvent s’exprimer clairement à un moment donné, car l’espace de formation d’images est une ressource rare. Un tri va s’établir. Les images particulièrement valables, vu leur importance pour la survie, vont être soulignées par des facteurs émotionnels. Le degré d’émotion sert de marqueur, indiquant l’importance relative de l’image concernée. Du montage va émerger une organisation narrative plus ou moins cohérente. Le langage n’est pas indispensable à la conscience-noyau centrée sur  « l’ici  et  maintenant », qui  ne se préoccupe guère  de l’avenir, laquelle a dû précéder le langage. La compréhension des mots doit être rapportée à des représentations mentales qui leur préexistent. L’action de « manger » renvoie à un schéma  mental  ou  « prototype »,  qui  signifie  «  absorption  de  nourriture ».  Un aphasique, qui a perdu le sens des mots et est privé de vocabulaire continue à pouvoir se représenter le schème mental (manger). Ce schéma cognitif sous-jacent permet de comprendre l’usage métaphorique du mot. On peut ainsi utiliser le mot

« manger », ou ses équivalents « dévorer », « se nourrir », « avaler », dans un sens imagé  :  «  avaler  des  kilomètres »,  « dévorer  un  livre »,  «  trouver  un  article indigeste »… (Dortier, 2004, p.170).

Le raisonnement par analogie est un raisonnement par association d’idées, combinaison et synthèse. La particularité du raisonnement analogique, tient au fait que l’on cherche à examiner les points communs, les différences, et les relations entre plusieurs objets de pensée. Il consiste en la mise en correspondance d’une situation  antérieure  et  d’une  situation  nouvelle  qui  lui  ressemble,  afin d’appréhender la nature ou des aspects de cette situation nouvelle.

Une des solutions les plus pertinentes pour réduire la complexité du monde, le rendre plus cohérent et orienter les conduites est l’activité de segmentation de la perception de « la  réalité »,  appelée  « catégorisation ».  Ce processus  permet  de découper l’environnement en regroupant les objets, qui paraissent similaires. Il s’agit de  « mettre  ensemble »  des  entités  selon  une  analogie,  une  « ressemblance  de famille »  (Wittgenstein,  1961).  D’après  Eleanor  Rosch  Heider  (1975,  1973)  l’être humain s’appuierait moins sur des définitions abstraites que sur une comparaison

entre  l’objet  en  question  et  ce  qu’il  juge  être  le  meilleur  représentant  d’une catégorie. Elle a appelé prototype un stimulus, qui prend une position saillante dans la formation d’une catégorie, parce qu’il est le premier stimulus que l’on associe à cette catégorie. Elle l’a ensuite redéfini comme le membre le plus central d’une catégorie, fonctionnant comme un point de référence cognitif. Les prototypes sont des  constructions  dynamiques, instables, constamment réactualisées  par l’expérience. Le processus de catégorisation peut aussi s’appliquer aux humains. En accentuant les différences qui peuvent exister entre les membres de groupes sociaux différents et en minimisant les différences entre les membres d’un même groupe, on fabrique des stéréotypes. L’usage des prototypes et des stéréotypes revient à économiser la réflexion.

Les catégorisations se sont élaborées avec les valeurs, qui sont des marqueurs émotionnels  placés  sur les  représentations, les prototypes, les  stéréotypes. D’un point de vue psychologique, nous pourrions présenter les valeurs comme l’association, en grande partie non-consciente, d’une charge affective (la valence), à des stimuli : sensations, pulsions, émotions, traces mnésiques, représentations, actions. Elles permettent de mettre consciemment en rapport les informations, en les plaçant sur des échelles graduées et en les regroupant en systèmes cohérents. A la différence des instincts, les valeurs néo-corticales sont plus facilement modifiables. Du point de vue sociologique, les valeurs sont inscrites dans la culture d’une personne, dans son histoire de vie, à travers les différents rôles sociaux, qu’elle est amenée à interpréter au cours des processus de socialisation, d’éducation, de formation, de communication (Mougel, 2004, p.37). Elles sont subjectives et varient selon les différentes cultures. Parmi les types de valeurs culturelles, on peut trouver des valeurs pratiques, esthétiques, idéologiques (politiques et religieuses), épistémiques, esthétiques, écologiques… Les valeurs connotent des manières d’être et d’agir d’une personne ou d’une collectivité. Elles orientent l’action des individus dans un groupe et dans une société.

Grâce à un raisonnement inductif, nous pouvons tirer une règle globale à partir d’informations spécifiques, car la répétition d’un phénomène en augmente la probabilité de le voir se reproduire. David Hume (1995) considérait que l’origine de l’induction   est   l’habitude.   Harold   Kelley   (1972)   a   suggéré   que   dans   la   vie quotidienne, l’individu adopte des schèmes causaux, qui constituent des raisonnements  courts  et  la  plupart  du  temps,  adaptés  à  une  compréhension suffisante de ce qui se passe. Un schème causal est une conception générale qu’a la personne concernant la façon dont certains types de causes interagissent pour produire un type spécifique d’effets. Le type d’évènement auquel l’individu est confronté  détermine  l’utilisation  de  tel  ou  tel  schème.  S’agit-il  d’un  événement banal, il applique le schème des causes multiples suffisantes, qui présuppose qu’une

seule cause peut produire l’effet observé. Il choisira alors la plus disponible ou la plus saillante, négligeant les autres, selon un principe d’élimination, qui est aussi un principe d’économie. S’agit-il d’un événement rare ou extrême, il applique le schème des causes multiples nécessaires, qui présupposent l’intervention de plusieurs causes, aucune n’étant suffisante pour produire l’évènement. Daniel Kahneman et amos Tversky (1973) ont remarqué que même lorsqu’il est capable de procédures élaborées, l’individu préfère le plus souvent des procédures plus courtes, qui permettent une réponse acceptable dans les mœurs courantes de l’échange social. Une heuristique est une stratégie cognitive simple, qui permet, dans la vie ordinaire, de faire des inférences acceptables, même si elles peuvent être erronées. Leur valeur tient à l’économie cognitive qu’elles permettent. Elles suffisent la plupart du temps à générer des conclusions acceptables, sinon correctes. Le processus de traitement heuristique et périphérique nous amène à penser que nous agissons la plupart du temps sans vraiment faire attention aux informations de notre environnement. Face à des communications persuasives, l’application d’un principe d’économie nous conduit  à  recevoir  de  façon  superficielle  les  informations,  avec  un  traitement minimal, indépendamment du contenu du message lui-même. Ce n’est qu’en situation   de « crise », de conflit  socio-cognitif,  qui nous implique fortement, que nous pouvons faire appel à un traitement plus systématique et plus long de l’information. Pour michel Foucault  (1994, pp. 774,775), « Former des concepts, c’est une façon de vivre dans une relative mobilité et non pas une tentative pour immobiliser la vie ; c’est manifester, parmi ces milliards de vivants qui informent leur milieu et s’informent à partir de lui, une innovation qu’on jugera comme on voudra, infime ou considérable : un type bien particulier d’information ».

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

DIRIGER, CE N’EST PAS CHERCHER À TOUT RATIONALISER ET SIMPLIFIER.

de robert Branche http://robertbranche.blogspot.com/2011/02/diriger-ce-nest-pas-chercher-tout.html

Dans son émission du 29 janvier 2011, Jean-Claude Ameisen aborde le thème de la conscience : comment l’inconscient émerge-t-il de la conscience(1).

Il explique que nous percevons le monde qui nous entoure non seulement au travers de nos processus conscients, mais aussi par une multitude de processus inconscients. Il évoque notamment le cas de la « vision aveugle », c’est-à-dire la capacité du cerveau de traiter de l’information sans que nous en ayons conscience. Cette vision aveugle est plus rapide, car elle ne nécessite pas de traitement cognitif. C’est elle qui améliore notre efficacité et nous prépare à agir à ce que nous voyons, ce même avant que nous prenions conscience de cette vision.
Il évoque aussi ces cas de personnes qui, à cause d’une maladie cérébrale, ne peuvent pas se souvenir de ce qu’elles vivent, mais peuvent en rêver. Nous sommes plus riches que nous le percevons : nous sommes habités par des traces multiples auxquelles nous n’avons pas accès consciemment.
Finalement, c’est cette intrication entre processus inconscients et conscients qui nous permet de vivre et d’être efficace.
C’est cette même idée qui m’avait amené à écrire mon premier livre, Neuromanagement ou comment tirer parti des processus inconscients. J’y écrivais en conclusion de la première partie :
« Ainsi, comme l’individu, l’entreprise est capable de marcher, conduire et même aller là où elle veut sans y penser. Composée de multiples conscients/inconscients, innervée par son système d’information, mue par la préoccupation de sa survie, connectée au réel par la confrontation, elle avance pour faire face aux dangers de la jungle économique, minimiser ses risques et accroître son espace vital.
Diriger, ce n’est pas chercher à faire disparaître les inconscients, ni à tout rationaliser et simplifier : sans inconscients, l’entreprise ne peut pas être efficace. Penser que tout peut être rationalisé, c’est rejeter ce que nous apprend la neurobiologie et nier le réel et donc être soi-même irrationnel.
Diriger c’est se servir de la complexité pour accroître l’efficacité, pour aider l’entreprise à survivre en se développant mieux et plus vite. Pour cela, le dirigeant doit apprendre à « neuromanager » en tirant parti des inconscients de l’entreprise. » 


(1) Sur les épaules de Darwin, France Inter. Voici comment est présentée cette émission sur le site de Radio France :
« Qui est le rêveur dans le rêve ? Est-ce le « je » qui marche et parle et court dans la nuit ? Est-ce le même « je » que celui de la lumière du jour ? Est-ce un autre « je » ? Est-ce que cet être nocturne en proie à des hallucinations a quoi que ce soit à me dire ? […]
Le « moi » est plus vaste que le narrateur qui dit « je ». Autour et en dessous de l’île de ce narrateur conscient de lui-même s’étend un vaste océan d’inconscient, fait de ce que nous ne savons pas, ou avons oublié […]. Une vérité étonnante faite de brumes et de brouillard, et du fantôme non reconnaissable de la mémoire et du rêve, qui ne peut être retenue dans mes mains, parce qu’elle est toujours en train de s’envoler, de s’échapper, et je ne peux dire si c’est quelque chose ou rien. Je la poursuis avec des mots, même si elle ne peut être capturée, et parfois, de temps en temps, j’imagine que je m’en suis approchée. »

La complexité: principal défi des dirigeants d’entreprises

mercredi 04 août 2010 15:14

Dans le cadre des études menées tous les deux ans auprès des dirigeants d’entreprises, IBM a rencontré cette année plus de 1 500 dirigeants d’entreprises dans 63 pays, pour dessiner le “nouveau visage du dirigeant d’entreprise”.

www.actuprod.com/ibm7.flv télécharger

Cette étude montre que la complexité est le principal challenge que doivent relever les dirigeants d’entreprises et pour Raphël Capelli, “Cette complexité est caractérisée par une inter-dépendance (…) de plus en plus grande entre des tendances lourdes de l’économie aujourd’hui comme la mondialisation, la montée en puissance des pays émergents (…) et des facteurs dits externes comme l’explosion des technologies, l’accès aux compétences, la gestion des problématiques climatiques”

Raphael Capelli, Directeur général d’IBM Global Business Services et Patrick Werner, Président du Directoir de la Banque Postale présentent la démarche des entreprises les plus performantes pour faire face à ces défis : “le leadership créatif”

lundi 14 février 2011 17:52 Olivier Zara

Le management “à la française” est encore trop marqué par sa sa vision taylorienne du travail et il doit accepter les grandes ruptures induites par les technologies de l’information et de la communication.

Crédit : FotoliaDans des environnements toujours plus incertains et turbulents, la vieille organisation pyramidale s’efface au profit de l’organisation en réseau. Désormais, le contrat l’emporte sur la contrainte, la responsabilité sur l’obéissance, le désordre sur l’ordre, le risque partagé sur la limitation du hasard, le projet sur la discipline, l’enjeu sur l’objectif quantifié, enfin l’information co-élaborée et échangée sur l’information diffusée et contrôlée.

Sur fond d’avènement d’une société en réseau(x), notre époque est marquée par la convergence de quatre ruptures majeures :

-  une rupture méthodologique, la globalisation devant nous conduire à cesser de penser en binaire dès lors qu’elle nous fait entrer dans une économie de la relation (les liens permanents et fluctuants d’une pensée complexe) ;

une rupture technologique, les nouvelles technologies de l’information et de la communication (ntic) faisant éclater les unités de temps, de territoire, de fonction, de direction qui avaient structuré notre histoire et elles en redessinent la signification ;

une rupture quantitative basée sur une abondance qui, d’une part, permet de moins en moins à l’individu de faire des choix de type « info-comparatifs » l’obligeant à faire confiance et à déléguer cette responsabilité à un tiers et d’autre part, nous fait sortir chaque jour davantage d’une logique industrielle de la production pour passer à une logique de la solution, de l’usage et de la pertinence ;

enfin, une rupture qualitative due à une économie de l’immatériel dont le fonctionnement est à l’opposé de celui de l’économie matérielle (qualitatif versus quantitatif), la production de biens engendrant des coûts de production, de reproduction, de distribution et de saturation, tandis que la production de services n’a pas de coûts marginaux (reproduction, distribution), pas de saturation, pas de limite de capacité…

TROP DE RETENTION D’INFORMATIONS

Ces ruptures entraînent des mutations comportementales (nouvelles approches du temps, de l’espace, des choix, des relations) et une régulation plus dynamique et plus complexe. Elles sont autant de défis à relever par le management. Au niveau de l’utilisateur, il s’agira de comprendre que les ntic permettent plus mais pas automatiquement mieux (de bons serviteurs mais de mauvais maîtres). Au niveau collectif, la pression concurrentielle permanente, la globalisation économique mais aussi juridique et judiciaire, le défi de la propriété intellectuelle demandent une souplesse et une réactivité qu’il n’est pas simple à mettre en musique et dont le rythme imposé est souvent antinomique avec celui de la pensée stratégique. Ainsi vivons-nous désormais dans le règne de l’info-bésité et dans le culte de l’urgence.

Or, loin d’en avoir pris toute la mesure, le management à la française pense le neuf avec le vieux et plaque sa vision taylorienne du travail à une société du savoir où le contrôle de l’information est un leurre et aboutit inexorablement au stress et à la souffrance, à la démotivation et au ressentiment. Alors que les nouvelles technologies ont été implémentées dans l’entreprise, la formation des managers n’a pas pris la mesure des changements induits.

Le management français assoit généralement son pouvoir sur la rétention d’informations et un fonctionnement en petit cercles de pouvoir : cette volonté de tout contrôler est contre-productive face au déferlement d’informations. Elle n’est pas en mesure de canaliser les flux car elle possède une vision trop restrictive du travail en réseau. Trop importants pour le manager, ce dernier déverse généralement les flux d’information sur son subordonné pour les analyser. Lui-même le vit comme un surcroît de pression. Résultat : l’information sera traitée de façon aléatoire sans forcément en extraire les signaux de risques ou d’opportunités. Or, la connaissance naît d’un partage collectif : c’est de ces informations enrichies par une expérience commune que découlent des décisions opérationnelles.

UNE REVOLUTION POUR EVITER LA REVOLTE

Et après ? Dans notre société d’héritiers restée encore trop pyramidale, les technologies et les modes de management dominants sont en train de désacraliser les lieux de coopération, de connivence et donc, de construction de la connaissance. C’est ainsi que la fuite des cerveaux, ou plutôt l’émigration des travailleurs du savoir vers des cieux plus propices, est largement due à un management déphasé qui, loin d’assouplir les organisations, développe une bureaucratie d’un nouveau genre, insupportable : dans cet univers kafkaïen, l’information est étourdissante, elle étouffe et elle asphyxie dès lors qu’elle n’est pas structurée, hiérarchisée et partagée. Surgissant à l’improviste, elle ne cesse de casser le rythme de travail ou l’attention. Faute de communication, les organisations s’enlisent et le doute s’installe favorisant un climat de défiance, une société d’audit et un accroissement sans précédent du harcèlement moral. Loin de libérer la conscience, la société du savoir l’aliène.

Alors que faire ?

Lâcher prise et cesser de penser le management en termes de recettes.
Oublier l’idéologie de la solution pour lui préférer la dynamique de la communication. Et prendre acte, dans les faits, des mutations en cours.
Abandonner le management issu de la vieille organisation pyramidale pour lui préférer celui de l’organisation en réseau.
Favoriser le contrat, s’appuyer sur la responsabilité de chacun, accepter le désordre et le risque partagé, préférer le projet à la discipline, l’enjeu à l’objectif quantifié, enfin l’information co-élaborée et échangée sur l’information diffusée et contrôlée.

En somme, le management doit effectuer une révolution s’il veut éviter une révolte…

Il est très curieux de voir que souvent ceux qui parlent d’intelligence collective sont toujours ancrés dans des sphères de consciences plutôt rouge ou bleu. (Règles et lutte de territoire). Une sorte de dernier rempart au changement.  Comme si un lâcher prise  au changement leur serait fatal.Regarder le concept d’intelligence collective avec un angle de vue plus vaste, plus global, donne une vision et un sens plus profond aux multiples concepts d’intelligence collective.

Entretien avec Patrice Van Ersel, journaliste et co-créateur du Jeu du Tao. Quelle est la fonction des neurones-miroirs ? Quels sont les éventuels obstacles aux mécanismes de l’empathie ?

N.B.: aux USA, l’autisme est reconnu comme pouvant avoir des causes principalement biologiques.

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Neurones miroirs et conscience de soi

Une nouvelle étude montre un lien entre les neurones miroirs et l’empathie

Marie-Christine Désy
Marie-Christine Désy a fait un exposé de sa recherche qui lui a valu l’un des prix de la meilleure présentation affichée.

Selon des travaux réalisés par Hugo Théoret, les neurones miroirs – ces étranges neurones du cortex prémoteur qui s’activent lorsqu’on observe quelqu’un faire un geste – joueraient un rôle essentiel dans l’empathie en nous permettant de ressentir ce que ressentent les autres.

Une nouvelle étude, menée par l’une de ses étudiantes au doctorat, Marie-Christine Désy, apporte des éléments inédits quant au lien entre neurones miroirs et empathie. En cherchant à savoir si les neurones en question jouent un rôle dans la conscience de soi, l’étudiante a incidemment fait ressortir que les neurones miroirs des femmes s’activaient plus que ceux des hommes.

«Les neurones miroirs se situent dans le cortex où loge la représentation de chaque partie du corps, signale la chercheuse. Lorsque nous regardons un mouvement, comme une main qui bouge sur un écran d’ordinateur, les neurones miroirs liés à l’exécution de ce mouvement s’activent chez l’observateur sans qu’il esquisse le mouvement. Cela ne se produit que dans le cas d’un “mouvement biologique”; la réaction ne survient pas si l’observateur perçoit qu’il s’agit d’une main artificielle, en métal par exemple.»

Des travaux récents donnent à penser que ce système exercerait une action dans l’établissement de la distinction entre soi et les autres; les neurones miroirs réagiraient davantage quand l’observateur est en présence de personnes présentant des similarités avec lui sur le plan de la personnalité ou des opinions. Ce système semble donc jouer un rôle dans la conscience de soi, et Marie-Christine Désy et son directeur ont voulu savoir comment les neurones miroirs répondraient en présence de caractéristiques physiques similaires et différentes de celles de l’observateur.

Des résultats contre-intuitifs
La chercheuse a présenté à  48 sujets des séquences vidéo où des mains de femmes, d’hommes, de Noirs et de Blancs exécutaient un mouvement de l’index. «D’après les études précédentes, nous nous attendions à ce que le système miroir soit plus actif lorsque la personne observée possède des caractéristiques qui ressemblent aux nôtres», précise-t-elle.

À son grand étonnement toutefois, la différence notée a été contraire aux attentes: l’activité  s’est avérée plus importante quand la main différait radicalement de celle de l’observateur, c’est-à-dire lorsqu’elle était d’une autre race. «Le système des neurones miroirs est donc plus sensible quand la personne observée diffère de soi», souligne Marie-Christine Désy.

À son avis, la différence entre ces résultats et ceux des études antérieures serait due au fait que les autres travaux prenaient en considération des éléments de la personnalité qui demandent une évaluation cognitive supérieure à celle des simples différences physiques.

La plus grande surprise, cependant, a été de constater que la différence d’activité neuronale ne s’est produite que chez les femmes et que dans l’hémisphère droit, c’est-à-dire lorsqu’elles regardaient le mouvement d’une main gauche. Ceci a été remarqué chez toutes les femmes, tant chez les Blanches que chez les Noires. «Ces résultats sont à mettre en relation avec les autres travaux ayant montré que l’hémisphère droit joue un rôle plus important que le gauche dans la conscience de soi», affirme la chercheuse.

L’empathie féminine
Mais pourquoi uniquement chez les femmes? L’étudiante avance deux explications possibles. D’une part, la différence entre soi et l’autre pourrait susciter un affect plus marqué chez les femmes. Mais l’interprétation la plus probable est liée à l’empathie.
Comme l’ont démontré d’autres travaux d’Hugo Théoret, les sujets moins prédisposés à l’empathie, comme les autistes, présentent un déficit d’activation des neurones miroirs; ce déficit pourrait être, selon le professeur, l’une des causes de la difficulté pour les autistes de pouvoir se mettre dans la situation de l’autre.

Par contre, il est reconnu que les femmes sont généralement  plus disposées que les hommes  à l’égard de l’empathie. Cela a  de nouveau été confirmé dans cette étude par un questionnaire  évaluant le degré d’empathie  de chaque participant: sur une échelle de 80, le score moyen des hommes a été de 41 alors que celui des femmes a grimpé à 47. Cette différence est jugée significative et est de même proportion que celle précédemment obtenue par l’auteur du questionnaire auprès de 197 sujets. À ce même test, le score des autistes est de 20 sur 80.

La différence notée entre hommes et femmes dans cette recherche de Marie-Christine Désy pourrait ainsi être liée à la différence intersexe dans l’empathie. «Mais il nous reste à poursuivre les travaux, peut-être avec des autistes, pour mieux comprendre le phénomène», indique-t-elle.

L’exposé de cette recherche, à la journée scientifique annuelle tenue par le Département de psychologie le 21 mars, a valu à Marie-Christine Désy l’un des prix de la meilleure présentation affichée.

Daniel Baril

Empathie : la fin des neurones miroirs ?

Ressentir la souffrance physique d’autrui passe par les neurones miroirs, mais aussi par l’évaluation d’une douleur morale.

Sébastien Bohler

Les neurones miroirs sont des stars des neurosciences. Invoqués depuis une dizaine d’années pour expliquer la plupart des mécanismes de communication émotionnelle, d’imitation, d’empathie ou de compassion chez l’être humain comme chez d’autres animaux, ils véhiculent un concept aussi simple que séduisant : ces neurones ont la particularité de s’activer aussi bien lorsque nous faisons quelque chose, que lorsque nous voyons quelqu’un d’autre le faire. Facile, dès lors, d’expliquer les phénomènes d’empathie : si une personne en voit une autre pleurer ou rire, ses neurones miroirs s’activent en voyant les distorsions du visage de son vis-à-vis, et ce sont les mêmes neurones qui s’activent lorsque cette personne rit ou pleure elle-même. Elle ressent alors le fait de rire ou de pleurer. 

Cette théorie, aussi séduisante soit-elle, commence à donner quelques signes de faiblesse. Récemment, le neuroscientifique Nicolas Danziger, de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, a réalisé des expériences qui montrent qu’il faut aussi, vraisemblablement, un intense travail mental de représentation et d’imagination de « ce que l’autre ressent », qui va bien au-delà qu’un simple mimétisme automatique reposant sur les neurones miroirs.

Prenons l’exemple de la perception de la douleur d’autrui. Selon la théorie fondée sur les neurones miroirs, le cerveau reproduirait l’activité électrique liée à la douleur, si bien qu’un observateur accéderait à l’expérience de son vis-à-vis en ravivant des bribes d’expériences douloureuses du passé. Oui, mais N. Danziger a montré que des personnes insensibles à la douleur (en raison de mutations génétiques) parviennent fort bien à évaluer le degré de souffrance d’autrui à partir de l’expression des visages. Elles le font nécessairement sans raviver des sensations douloureuses qu’elles auraient éprouvées, puisqu’elles en sont dépourvues.

En fait, N. Danziger a montré que chez les personnes insensibles à la douleur, la capacité à évaluer la souffrance d’autrui est reliée à un score psychologique d’empathie, évalué au moyen de questionnaires portant, par exemple, sur les sentiments de pitié ou le désir de venir en aide à autrui dans certaines situations. Ce score d’empathie est lui-même relié à l’activité d’une aire cérébrale nommée cortex cingulaire postérieur, dont la fonction est complexe, probablement à mi-chemin entre abstraction et ressenti émotionnel. Devant une personne qui souffre, peut-être ce cortex cingulaire postérieur « réfléchit-il » à ce que signifie ce visage, en mobilisant des émotions négatives d’un autre ordre que la douleur physique, peut-être des peines morales auxquelles ces personnes sont sensibles.

Pour les personnes insensibles à la douleur, imaginer la douleur d’autrui requiert par conséquent un travail de nature cognitive, visible dans l’activation d’une autre zone cérébrale dévolue aux représentations abstraites, le cortex préfrontal ventromédian. Ce substrat de pure abstraction entre en jeu lorsqu’on montre à ces personnes, non plus des visages de personnes souffrantes, mais des scènes évoquant la douleur (un marteau s’abattant sur un doigt, par exemple). Elles doivent alors faire intervenir tout un raisonnement pour comprendre ce que l’on doit ressentir dans de telles situations. Pour deviner ce que ressent l’autre, ces personnes puisent sans doute dans leur expérience de la souffrance morale.

Deviner ce que ressent l’autre, c’est finalement ce que chacun de nous fait dans la vie quotidienne, plutôt que de reproduire en miroir l’expérience subjective d’autrui. C’est bien grâce à cela que l’on peut prendre en compte des souffrances que l’on n’a pas vécues soi-même. Accepter l’autre, c’est peut-être essayer de comprendre ce qu’il vit, tout en sachant qu’on ne ressentira jamais vraiment la même chose.


Discours intéressant, nous vivons une prise de conscience de la puissance de notre état de conscience émotionnelle et relationnelle collectif. Ce qui nous sort de notre propre conditionnement actuel pour entrer dans un nouveau type d’état de conscience ou de conditionnement davantage libéré et plus responsable. C’est un changement de niveau 2 !

Jean François Noubel est le créateur d’un institut de recherche en Intelligence collective.

Entretien avec Jean-François Noubel, par Sylvain Michelet et Patrice van Eersel

Selon Jean-François Noubel, chercheur français en sciences humaines travaillant surtout aux Etats-Unis, l’émergence d’une « intelligence globale » rendue nécessaire par les impasses de l’organisation pyramidale, typique de l’ère industrielle, représente plus qu’une évolution de culture ou de civilisation : c’est une transformation de l’espèce humaine elle-même ! 

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JF. Noubel – DR.

Nouvelles Clés : Vous donnez des conférences et des ateliers sur le sujet des deux côtés de l’Atlantique, mais c’est quoi, pour vous, la conscience collective ?

Jean-François Noubel : Je pense que la conscience collective est avant tout un ressenti intérieur. Tout le monde en a fait plus ou moins l’expérience, en intégrant une chorale, une équipe sportive ou un groupe de travail bien soudé. On se sent relié à une conscience qui émane du groupe, que le groupe fabrique lui-même, dans une relation dynamique, où l’individu et le collectif se nourrissent mutuellement. De même qu’un neurone n’a certainement aucune idée de la conscience dont il fait partie, mais interagit pourtant bien avec elle, « quelque chose » opère en dehors de moi, auquel je participe et dont je ne peux pas savoir tout.

Mais l’évolution suit deux chemins parallèles, qui opèrent en miroir l’un de l’autre : celui de la conscience, impalpable autrement que dans l’expérience directe de l’introspection, et celui du monde matériel où cette conscience prend forme et qui, en même temps, la rend possible. C’est dans ce monde manifesté que l’on voit apparaître, un beau jour, des espèces sociales faisant preuve d’intelligence collective, c’est-à-dire de la capacité, pour un groupe d’individus, à formuler son futur et à y parvenir dans un contexte complexe. Les humains possèdent ainsi, comme les loups ou les dauphins, une intelligence collective « originelle » leur permettant de réussir ensemble ce qu’aucun ne parviendrait à faire seul. Cette intelligence de la tribu – et aujourd’hui encore, du petit groupe – engendre des structures caractérisées par les échanges et les relations, où le leadership vient d’une expertise reconnue par le groupe et tourne en fonction des situations. Mais elle a ses limites : le nombre et la distance. Il faut être dans le même espace physique, et assez peu nombreux pour pouvoir se sentir, s’entendre, se parler. Au-delà d’un certain seuil, il y a trop de bruit, trop de complexité.

N.C. : L’humain, dans son évolution, a donc dépassé l’intelligence collective originelle ?

J.-F. N. : Oui, il a inventé l’intelligence pyramidale, dont l’émergence a reposé sur l’invention de l’écriture. Grâce à l’écrit, on pouvait séparer l’émetteur et le récepteur d’un message, dépasser la perception sensorielle directe. On a pu également créer une mémoire collective, la conserver sur un support matériel, compter, ou qualifier les individus en fonction d’un attribut social tel que leur nom, leurs possessions ou toute autre étiquette pouvant servir au système de régulation du collectif. Une nouvelle forme d’intelligence collective s’est donc mise en action, que l’on peut appeler « pyramidale » dans la mesure où elle fonctionne selon le principe de la hiérarchie. Une minorité dirige, la majorité exécute, la chaîne de commande se répartit en niveaux. Jusqu’à présent, ce système a bien rempli son rôle, celui de faire de « grandes choses » avec un grand nombre de participants. Il a posé les infrastructures techniques, les briques fondamentales, de la prochaine évolution de notre espèce. Aujourd’hui nous faisons tous partie à la fois de petites structures où l’on fonctionne en intelligence collective originelle – on recherche tous ça, l’évolution a conçu nos corps pour cela -, et de grandes organisations faisant appel à l’intelligence pyramidale, complètement hiérarchisées.

N.C. : Et nous en atteignons aujourd’hui les limites ?

J.-F. N. : À l’évidence, les organisations pyramidales sur lesquelles nos sociétés reposent (école, gouvernement, administration, entreprise, Églises, etc.) ont engendré une complexité qu’elles ne parviennent plus à gérer. Trop de complexité pour qu’une minorité dirigeante puisse l’embrasser aujourd’hui, aussi bienveillante et compétente soit-elle. Trop de changement pour qu’une architecture sociale freinée par le « codage en dur » de sa structure hiérarchique puisse suivre le rythme – même en changeant sans cesse l’organigramme, comme la plupart des entreprises ces dernières années. Trop de diversité pour nos systèmes fondés sur les économies d’échelle et la simplification des procédures – on le voit avec l’école et ses filières sans issue. Trop de dissociation chez chacun, enfin, entre l’être essentiel et le rôle impersonnel, voire immoral, qu’il faut tenir en fonction de son « poste ».

N.C. : Nous sommes donc à un tournant ?

J.-F. N. : Aujourd’hui, on se rend compte que cette complexité ne s’appréhende pas uniquement par les machines ou les systèmes d’information. Ça passe aussi par une évolution de l’humain, où technologie et évolution de soi seront comme deux miroirs se regardant l’un l’autre. Mais le vivant, s’il porte ses limites en lui de par sa structure, crée aussi le terreau pour passer à la prochaine étape. Nous créons, en quelque sorte, les causes de notre propre évolution. Les organisations pyramidales, par exemple, ont eu besoin d’humains de plus en plus formés, de systèmes d’information et de gestion de plus en plus sophistiqués. Elles ont ainsi créé les briques fondamentales pour passer à l’étape suivante : l’intelligence collective globale, dont nous voyons apparaître les premières manifestations.

N.C. : Vous pensez à internet ?

J.-F. N. : Oui, surtout animé par les logiciels libres de l’open source. La création de Linux a été un événement historique, l’acte de naissance de l’intelligence globale ! Comme le célèbre Windows du géant Microsoft – qui vient d’accepter, le 2 novembre 06, après avoir beaucoup fanfaronné, de rendre ses propres systèmes compatibles avec son concurrent (ça a fait la une des médias !) – Linux est un système d’exploitation, un gros logiciel qui gère toutes les fonctions d’un ordinateur. Mais Linux, lui, est libre, gratuit ! Il évolue dans l’écologie sociale suivant les besoins du collectif, et non suivant une seule logique marchande. Des gens connectés en réseau, sans quartier général, sans patron, sans direction ni ordres, l’ont fabriqué ensemble, au sein d’une communauté virtuelle regroupant aujourd’hui des dizaines de milliers de programmeurs et des millions d’utilisateurs. Aujourd’hui, tout ce que propose Microsoft comme applications est disponible en logiciels libres (par exemple le moteur de recherche Firefox). Chacun peut s’en servir, les améliorer, sachant que la communauté s’attend à ce qu’il remette ses améliorations gratuitement dans le circuit. Même logique pour Wikipédia, l’encyclopédie en ligne où chacun peut écrire ou corriger les articles. On fait confiance au système : s’il y a une erreur, quelqu’un viendra la corriger.

N.C. : Mais comment cela peut-il fonctionner, économiquement ?

J.-F. N. : Le système pyramidal est fondé sur la propriété, donc sur la rareté qui donne au produit sa valeur marchande. Mais le savoir, par nature, n’est pas rare. Il a fallu créer, grâce aux brevets, une rareté artificielle. Microsoft crée un logiciel, en garde la propriété industrielle et vend des licences d’exploitation. En intelligence globale, on passe à un tout autre système, où l’on ne rémunère pas la propriété, mais la valeur ajoutée du travail reconnue par le collectif. Le logiciel devient un bien public. Si une entreprise me demande de l’améliorer ou de lui ajouter une fonction, je serai payé pour la valeur ajoutée reconnue de mon travail, mais ni moi ni l’entreprise n’en garderons la propriété.

N.C. : Qu’est-ce vous empêche d’essayer d’en tirer profit ?

J.-F. N. : On en tire profit, sinon, pourquoi participer ? Mais on en tire profit différemment, pour soi ET pour les autres, comme dans l’intelligence collective originelle, non pour soi CONTRE les autres, comme en pyramidal. Le système est robuste. Sa transparence permet de remplacer la surveillance centralisée, propre aux structures pyramidales, par une sous-veillance, une surveillance distribuée. Il y a bien sûr des brebis galeuses, mais celui qui tire le drap à lui est vite connu de tout le monde et perd toute crédibilité. Ici le principe n’est plus la compétition et la propriété, mais l’excellence et le partage. La recherche et le développement, par exemple, passent entièrement dans le domaine public, au lieu d’être secrets et propriétarisés. Cela paraît utopique quand on ne connaît pas, mais je vous invite à ne pas céder au scepticisme devant quelque chose qui existe déjà et fonctionne ! Dans le secteur de l’énergie, par exemple. Les organisations pyramidales se considèrent comme seules capables de gérer l’énergie dans le paradigme actuel, notamment parce qu’elles se concentrent sur des sources centralisées à leur image (pétrole, nucléaire). Mais aujourd’hui on sait que chaque mètre carré sur Terre possède suffisamment de potentiel énergétique pour devenir producteur d’énergie, par une judicieuse combinaison des ressources (éolien, solaire, thermique, hydraulique, carbone…). Non pas en autarcie, mais en interdépendance, au sein d’un réseau dont nous pouvons gérer la complexité grâce à la technologie, sans passer par des structures hiérarchisées.

En intelligence globale, chacun peut devenir émetteur d’énergie et d’info, mais aussi de monnaie, d’éducation, de santé, de nourriture… Tous les domaines de la vie sociale sont concernés. De nouvelles proximités s’installent, non plus géographiques, mais fondées sur de nouveaux territoires symboliques qui rapprochent, indépendamment de la distance. On a ainsi des communautés de valeurs, ou de projet, ou d’action…

N.C. : Sans proximité physique, ces contacts restent très virtuels !

J.-F. N. : Abandonnons cette polarisation entre virtuel et réel. Si les habitants d’un village utilisent les logiciels relationnels et le cyber espace, ça ne veut pas dire qu’ils sont enfermés chez eux et ne se parlent plus. Ils ne font que réguler leurs activités, échanges, flux énergétiques, marchés, sans passer par les travers hiérarchiques. Cela n’a rien de virtuel ! Le contact, les échanges, les actions sont bien réelles. On voit par exemple des gens, disséminés aux quatre coins du monde, se réunir via des logiciels de communication vocale sur internet d’une grande qualité sonore – on entend les respirations, les bruissements de vêtements quand quelqu’un change de posture. Ils vont méditer puis réfléchir ensemble à un sujet, prendre des décisions, conduire des actions. Eh bien, s’ils maîtrisent les façons de communiquer, de sentir et de faire ressentir leurs positions et humeurs suivant les codes comportementaux du monde en ligne, ils vivent une expérience de communion tout à fait réelle ! Est-ce que vous sentez dans le virtuel quand vous téléphonez ou lisez un livre ? En leur temps, ces technologies ont paru parfaitement virtuelles à ceux qui ne les connaissaient pas.

Il faut du temps pour intégrer tout ça, mais quand on l’a intégré dans son corps, dans ses sens, on a la sensation de s’inscrire non pas dans une évolution de société ou de civilisation, mais carrément dans une évolution d’espèce. Faisant partie de cette nouvelle société à intelligence globale en émergence, je peux vous dire que la sensation de mon corps est d’être relié au monde et à autrui d’une façon que mes parents n’ont absolument jamais connue. Et ce n’est qu’une expérience de connexion via une infrastructure technique encore balbutiante. Demain, on le sait, la technologie et le corps vont se mêler, nos mondes intérieurs se rencontreront de plus en plus. Voilà pourquoi je parle de mutation d’espèce.

N.C. : Ça repose la question de la conscience : sera-t-elle d’un niveau suffisant pour appréhender cette puissance ?

J.-F. N. : Puissance et conscience marchent ensemble : quand l’une se présente, l’autre se manifeste aussi. Chaque percée technique est une opportunité de plus de conscience, chaque percée de la conscience amène des percées techniques. Ainsi le feu, l’écriture, la roue, l’informatique… À chaque pas, notre responsabilité s’accroît, les risques aussi, et la conscience est invitée à grandir une fois encore. Des précurseurs, comme La Mère et Sri Aurobindo, Steiner, Teilhard de Chardin ou d’autres visionnaires éclairés en leur époque, ont senti où la conscience voulait se diriger, ils ont planté les germes dans leurs écrits, leurs réalisations, pressenti la matérialisation technique que cela engendrerait. Aujourd’hui, beaucoup de gens souffrent du système pyramidal, et veulent le combattre – alors qu’il suffit seulement de le dépasser. Ce n’est pas un nouveau système politique, mais une évolution du vivant social. Cela s’accompagne de changements intérieurs :

- abandonner le sentiment de propriété de ce que l’on produit,
- considérer les points de vue adverses comme complémentaires,
- cesser de légitimer l’écrasement des minorités par la majorité, mais chercher à voir où le minoritaire apporte une suggestion intéressante,
- apprendre en quoi les méthodes collaboratives, la coopération ou la communication non violente sont puissantes,
- appliquer des protocoles de réunion adaptés à leur objet,
- etc.

Tout ça n’est pas facile, surtout lorsque nous avons été éduqués à l’école de l’individualisme. Mais le global porte plus de conscience collective que le pyramidal, donc plus de liberté. La relation de l’individu au tout s’en trouve renforcée. Loin de se perdre dans une structure technovivante, ses possibilités de conscience et de puissance individuelles et collectives sont augmentées. Réconciliant l’être et le faire, la personne peut accéder à des états de sagesse collective, faisant appel, par un retour à l’intelligence originelle débarrassée de ses limites, à des techniques psycho-techno corporelles énergétiques et vibratoires qui engagent intellect, corps, émotions, l’être tout entier. On entre dans un chemin spirituel. Un bodhisattva collectif, voilà ce que la conscience a envie aujourd’hui d’inventer.

LA VIRTUALISATION DE L’INTELLIGENCE ET LA CONSTITUTION DU SUJET

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Après avoir examiné, au chapitre précédent, les opérations de la virtualisation, j’évoquerai, dans le chapitre suivant, son objet, ou plutôt le surgissement de l’objet comme accomplissement de la virtualisation. Mais afin d’aboutir à l’objet par une progression logique, j’entraînerai le lecteur dans une exploration préalable de la virtualisation de l’intelligence. Trois thèmes seront entrelacés dans ce chapitre et le suivant : la part collective de la cognition et de l’affectivité personnelle, la question du “collectif pensant” en tant que tel et l’intelligence collective comme utopie technopolitique. L’intrication de la question de l’objet et de celle de l’intelligence collective ne pourra se justifier que dans le cours de la discussion à suivre.

Nous, êtres humains, ne pensons jamais seuls ni sans outils. Les institutions, les langues, les systèmes de signes, les techniques de communication, de représentation et d’enregistrement informent profondément nos activités cognitives : toute une société cosmopolite pense en nous. De ce fait, malgré la permanence des structures neuronales de base, la pensée est profondément historique, datée et située, non seulement dans son propos mais aussi dans ses procédures et modes de fonctionnement.

Si le collectif pense en nous, peut-on aller jusqu’à prétendre qu’il existe une pensée actuelle, effective, des collectifs humains ? Peut-on parler d’une intelligence sans conscience unifiée ou d’une pensée sans subjectivité ? Jusqu’à quel point faut-il redéfinir les notions de pensée et de psychisme pour qu’elles deviennent congruentes à des sociétés ? Nous devenons, dit-on, les neurones d’un hypercortex planétaire, il devient donc urgent d’éclaircir ces problèmes et de marquer les différences entre espèces d’intelligence collective, notamment celles qui séparent les sociétés humaines des fourmilières et des ruches.

Le développement de la communication assistée par ordinateur et des réseaux numériques planétaires apparaît comme la réalisation d’un projet plus ou moins bien formulé, celui de la constitution délibérée de formes nouvelles d’intelligence collective, plus souples, plus démocratiques, fondées sur la réciprocité et le respect des singularités. En ce sens, on pourrait définir l’intelligence collective comme une intelligence partout distribuée, continuellement valorisée et mise en synergie en temps réel. Ce nouvel idéal pourrait remplacer l’intelligence artificielle comme mythe mobilisateur du développement des technologies du numérique… et entraîner de surcroît une réorientation des sciences cognitives, de la philosophie de l’esprit et de l’anthropologie vers les questions de l’écologie ou de l’économie de l’intelligence.

En explorant ces problèmes, je ferai travailler les concepts de virtuel et d’actuel dégagés dans les chapitres précédents, ainsi que la théorie de l’anthropogénèse par virtualisation. On retrouvera notamment les opérations d’élévation à la problématique, de déterritorialisation, de mise en commun, de constitution réciproque de l’intériorité et de l’extériorité qui ont été associées à la virtualisation depuis le début de cet ouvrage.

Après avoir rappelé le rôle capital des langages, des techniques et des institutions dans la constitution du psychisme individuel, j’exposerai brièvement les thèmes centraux de l’écologie ou de l’économie cognitive. Dans un deuxième temps, je tenterai de formuler une définition du psychisme compatible avec l’idée de pensée collective. Cela m’amènera à examiner les conceptions darwiniennes de l’intelligence, puis à compléter ces notions par une approche affective, propre à rendre compte de la dimension d’intériorité de l’esprit. Dans un troisième moment, je décrirai les nouvelles formes d’intelligence collective permises par les réseaux numériques interactifs et les perspectives qu’elles ouvrent pour une évolution sociale positive. L’analyse du fonctionnement du cyberespace aura servi à préparer la dernière partie, consacrée à l’analyse de l’opérateur “objet” dans la constitution des collectifs intelligents, du marché capitaliste à l’énigme de l’hominisation. Nous verrons finalement que l’objet, clé de l’intelligence collective, support par excellence de la virtualité, s’oppose à la chose “réelle” comme à son double tenace et pervers.

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L’intelligence collective dans l’intelligence personnelle : langages, techniques, institutions

J’appelle “intelligence” l’ensemble canonique des aptitudes cognitives, à savoir les capacités de percevoir, de se souvenir, d’apprendre, d’imaginer et de raisonner. Dans la mesure où ils possèdent ces aptitudes, les individus humains sont tous intelligents. Cependant, l’exercice de leurs capacités cognitives implique une part collective ou sociale généralement sous-estimée.

Tout d’abord, nous ne pensons jamais seuls mais toujours dans le courant d’un dialogue ou d’un multilogue, réel ou imaginé. Nous n’exerçons nos facultés mentales supérieures qu’en fonction d’une implication dans des communautés vivantes avec leurs héritages, leurs conflits et leurs projets. En arrière-fond ou sur l’avant-scène, ces communautés sont toujours déjà présentes dans la moindre de nos pensées, qu’elles fournissent des interlocuteurs, des instruments intellectuels ou des objets de réflexion. Connaissances, valeurs et outils transmis par la culture constituent le contexte nourricier, le bain intellectuel et moral à partir duquel les pensées individuelles se développent, tissent leurs petites variations et produisent parfois des innovations majeures.

Ce sont plus particulièrement les instruments qui nous retiendront d’abord. Il nous est impossible d’exercer notre intelligence indépendamment des langues, langages et systèmes de signes (notations scientifiques, codes visuels, modes musicaux, symbolismes), qui nous sont légués par la culture et que des milliers ou des millions d’autres personnes utilisent avec nous. Ces langages emportent avec eux des manières de découper, de catégoriser et de percevoir le monde, ils contiennent des métaphores qui constituent autant de filtres du donné et de petites machines à interpréter, ils charrient tout un héritage de jugements implicites et de lignes de pensée déjà tracées. Les langues, langages et systèmes de signes induisent nos fonctionnements intellectuels : les communautés qui les ont forgés et fait lentement évoluer pensent en nous. Notre intelligence possède une dimension collective majeure parce que nous sommes des êtres de langage.

Par ailleurs, les outils et les artefacts qui nous entourent incorporent la mémoire longue de l’humanité. Chaque fois que nous les utilisons, nous faisons donc appel à l’intelligence collective. Les maisons, les voitures, les télévisions et les ordinateurs résument de séculaires lignées de recherche, d’inventions et de découvertes. Ils cristallisent également les trésors d’organisation et de coopération mis en oeuvre pour les produire effectivement.

Mais les outils ne sont pas seulement des mémoires, ce sont également des machines à percevoir qui peuvent fonctionner à trois niveaux différents : direct, indirect et métaphorique. Directement, les lunettes, microscopes, télescopes, rayons X, téléphones, appareils photo, caméras, télévisions, téléphones, etc., étendent la portée et transforment la nature de nos perceptions. Indirectement, les voitures, les avions ou les réseaux d’ordinateurs (par exemple) modifient profondément notre rapport au monde, et en particulier nos relations à l’espace et au temps, de telle sorte qu’il devient impossible de décider s’ils transforment le monde humain ou notre manière de le percevoir. Enfin, les instruments et artefacts matériels nous offrent quantité de modèles concrets, socialement partagés, à partir desquels nous pouvons appréhender, par métaphore, des phénomènes ou des problèmes plus abstraits. Ainsi, Aristote réfléchissait sur la causalité à partir de l’exemple du potier, les gens du XVIIe siècle se représentaient le corps comme une sorte de mécanisme et nous construisons aujourd’hui des modèles computationnels de la cognition. Les artefacts font participer l’immense labeur des hommes et leur intelligence longue à notre perception du monde, ici et maintenant.

L’univers de choses et d’outils qui nous environne et que nous partageons pense en nous de cent manières différentes. Par là, de nouveau, nous participons de l’intelligence collective qui les a produits.

Enfin, les institutions sociales, lois, règles et coutumes qui régissent nos relations influent de manière déterminante sur le cours de nos pensées. Ainsi, que l’on soit chercheur en physique des hautes énergies, prêtre, responsable d’une administration publique ou opérateur financier, dans chaque cas, ce sera telle ou telle qualité intellectuelle qui sera favorisée plutôt qu’une autre. La communauté scientifique, l’Église, la bureaucratie d’État ou la Bourse incarnent chacune des formes différentes d’intelligence collective, avec leurs modes de perception, de coordination, d’apprentissage et de mémorisation distincts. Présidant aux types d’interaction entre individus, les “règles du jeu” social modèlent l’intelligence collective des communautés humaines comme les aptitudes cognitives des personnes qui y participent.

Chaque individu humain possède un cerveau particulier, ayant crû grosso modo sur le même modèle que celui des autres membres de l’espèce. Par la biologie, nos intelligences sont individuelles et semblables (quoique non identiques). Par la culture, en revanche, notre intelligence est hautement variable et collective. En effet, la dimension sociale de l’intelligence se lie intimement aux langages, aux techniques et aux institutions, notoirement différentes selon les lieux et les époques.

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Économies cognitives

Avec les institutions et les “règles du jeu”, nous passons des dimensions collectives de l’intelligence individuelle à l’intelligence du collectif en tant que tel. On peut en effet considérer les groupes humains comme des “milieux” écologiques ou économiques dans lesquels des espèces de représentations ou d’idées apparaissent et meurent, se répandent ou régressent, se font concurrence ou vivent en symbiose, se conservent ou mutent. Nous ne parlons pas seulement des idées, représentations, messages ou propositions individuelles, mais bel et bien de leurs espèces : genres littéraires ou artistiques, modes d’organisation des connaissances, types d’argumentations ou de “logiques” en usage, styles et supports des messages. Un collectif humain est le théâtre d’une économie ou d’une écologie cognitive au sein desquels évoluent des espèces de représentations.

Formes sociales, institutions et techniques modèlent l’environnement cognitif de telle sorte que certains types d’idées ou de messages ont plus de chance de se reproduire que d’autres. Parmi tous les facteurs contraignant l’intelligence collective, les technologies intellectuelles que sont les systèmes de communication, d’écriture, d’enregistrement et de traitement de l’information jouent un rôle majeur. En effet, certains types de représentations peuvent difficilement survivre ou même apparaître dans des environnements dépourvus de certaines technologies intellectuelles, tandis qu’ils prospèrent dans d’autres “écologies cognitives”. Par exemple, les listes de nombres, les tableaux, les connaissances organisées sur un mode systématique ne peuvent aisément se transmettre dans des cultures sans écriture. En revanche, les sociétés orales favorisent le codage des représentations sous forme de récit, qui peuvent se retenir et se transmettre plus facilement en l’absence de support écrit. Pour prendre un exemple plus contemporain, une part croissante de connaissances s’exprime aujourd’hui par des modèles numériques interactifs et des simulations, ce qui était évidemment impensable avant les ordinateurs à interfaces graphiques intuitives. Les types de représentations qui prévalent dans telle ou telle “économie cognitive” favorisent des modes de connaissance distincts (mythe, théorie, simulations), avec les styles, les critères d’évaluation, les “valeurs” qui leur correspondent, si bien que les changements de technologies intellectuelles ou de médias peuvent avoir indirectement de profondes répercussions sur l’intelligence collective.

Les infrastructures de communication et les technologies intellectuelles ont toujours noué d’étroites relations avec les formes d’organisation économiques et politiques. Rappelons à ce sujet quelques exemples bien connus. La naissance de l’écriture est liée aux premiers États bureaucratiques à hiérarchie pyramidale et aux premières formes d’administration économique centralisée (impôt, gestion de grands domaines agricoles). L’apparition de l’alphabet en Grèce ancienne est contemporaine de l’émergence de la monnaie, de la cité antique et surtout de l’invention de la démocratie : la pratique de la lecture étant répandue, chacun pouvait prendre connaissance des lois et les discuter. L’imprimerie a rendu possible une large diffusion des livres et l’existence même des journaux, fondement de l’opinion publique. Sans elle, les démocraties modernes ne seraient pas nées. Par ailleurs, l’imprimerie représente la première industrie de masse, et le développement technoscientifique qu’elle a favorisé fut un des moteurs de la révolution industrielle. Les médias audiovisuels du XXe siècle (radio, télévision, disques, films) ont participé à l’émergence d’une société du spectacle qui a bouleversé les règles du jeu aussi bien dans la cité que sur le marché (publicité, économie de l’information et de la communication).

Il importe cependant de souligner que l’apparition ou l’extension de technologies intellectuelles ne déterminent pas automatiquement tel ou tel mode de connaissance ou d’organisation sociale. Distinguons donc soigneusement les actions de causer ou de déterminer, d’une part, et celles de conditionner ou de rendre possible, d’autre part. Les techniques ne déterminent pas, elles conditionnent. Elles ouvrent un large éventail de nouvelles possibilités dont un petit nombre seulement est sélectionné ou saisi par les acteurs sociaux. Si les techniques n’étaient pas elles-mêmes des condensations de l’intelligence collective humaine, on pourrait dire que la technique propose et que les hommes disposent.

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Machines darwiniennes

La notion d’intelligence collective n’est pas une simple métaphore, une analogie plus ou moins éclairante mais bel et bien un concept cohérent. Nous allons maintenant tenter de construire un tel concept. Il nous faut une définition d’un “esprit” qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif, c’est-à-dire avec une intelligence dont le sujet soit à la fois multiple, hétérogène, distribué, coopératif/compétitif et constamment engagé dans un processus auto-organisateur ou autopoiétique. L’ensemble de ces conditions élimine automatiquement les modèles calculatoires ou informatiques de type “machine de Turing”, qui n’ont pas la propriété d’autocréation.

En revanche, les modèles inspirés de la biologie semblent de meilleurs candidats, et notamment l’approche “darwinienne”. Par définition, les principes “darwiniens” s’appliquent à des populations. Ils font jouer un générateur de variabilité ou de nouveauté : mutations génétiques, usage d’une nouvelle connexion neuronale, inventions, création d’entreprise ou de produits, etc. Couplée à son environnement, la machine darwinienne sélectionne parmi les nouveautés injectées par le générateur. Son choix est notamment contraint par la viabilité et la capacité de reproduction des individus ou des sous-populations pourvus du nouveau caractère. Les systèmes darwiniens font preuve d’une capacité d’apprentissage non dirigé ou (ce qui revient au même du point de vue d’une théorie de l’esprit) d’une capacité d’autocréation continue. Par le jeu dialectique des mutations, des sélections et de la transmission des éléments sélectionnés, les machines darwiniennes entraînent leurs environnements avec elles sur le chemin d’une histoire irréversible. Les machines darwiniennes incarnent à leur façon la mémoire de cette histoire.

Les principes des systèmes darwiniens s’appliquent à la fois dans l’écologie des espèces vivantes, parmi les groupes humains considérés comme milieux de développement des représentations, dans l’économie de marché (populations de producteurs, de consommateurs, de biens), dans le psychisme individuel entendu comme société de pensées et de modules cognitifs, ils s’appliquent au fonctionnement du cerveau, enfin, compris selon les principes du darwinisme neuronal. Ajoutons que les systèmes capables d’apprentissage non dirigé peuvent être, avec leurs environnements, simulés par ordinateur. Les algorithmes génétiques et divers systèmes de “vie artificielle” laissent imaginer que le logiciel, symbiotiquement lié au milieu technologique et humain du cyberespace, pourrait bientôt représenter le dernier en date des systèmes darwiniens capables d’apprentissage et d’autocréation.

La machine darwinienne est d’autant plus intelligente qu’elle fonctionne “fractalement”, à plusieurs échelles ou niveaux d’intégration emboîtés. Par exemple, le marché peut être considéré comme une machine darwinienne, mais il est d’autant plus “intelligent” que les entreprises et les consommateurs qui l’animent sont à leur tour des machines darwiniennes (organisations apprenantes, associations de consommateurs). Un cerveau est à la fois le résultat d’un processus darwinien à l’échelle de l’évolution biologique et à l’échelle de l’apprentissage individuel. De plus, il intègre plusieurs types de “populations apprenantes” d’échelles différentes : groupes de neurones, cartes étendues de zones sensorielles, systèmes de régulation globaux, etc.

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Les quatre dimensions de l’affectivité

Même si le fait d’être un système darwinien est une condition nécessaire pour être un esprit, ce n’est pourtant pas, à notre avis, une condition suffisante. Est-ce l’intentionalité ou le fait de se référer à des entités extérieures à l’esprit qui pose problème, comme dans les débats pour ou contre l’intelligence des ordinateurs ? Non, car les machines darwiniennes ne tournent en aucun cas en circuit fermé, elles sont par définition couplées à un environnement. Leur nature est de traduire l’autre en soi ou d’impliquer dans leur propre organisation l’histoire de leurs relations avec leur environnement. En revanche, rien, dans la définition générale des machines darwiniennes, n’implique nécessairement l’expérience subjective, la dimension d’intériorité de la sensation, c’est-à-dire en définitive l’affectivité. Il faut soigneusement distinguer entre l’affectivité et la conscience. Un esprit peut être inconscient, comme l’esprit de certains animaux, comme une part majeure de l’esprit humain ou, nous allons le voir, comme les “esprits” qui émergent de collectifs intelligents. Quant à l’affectivité, qui peut être confuse, inconsciente, multiple, hétérogène, elle constitue – contrairement à la conscience – une dimension nécessaire du psychisme et peut-être même son essence. Sans affectivité, le système considéré retourne à l’insensibilité, à l’extériorité et à la dispersion ontologique du simple mécanisme. Un esprit doit être affectif, il n’est pas nécessairement conscient. La conscience est le produit de la sélection, de la linéarisation et de l’affichage partiel d’une affectivité à laquelle elle doit tout.

Il entre moins dans notre propos de décider de ce qui relève du psychisme et ce qui n’en relève pas, que de donner une définition du psychisme qui puisse s’appliquer aussi bien à un esprit humain individuel qu’à une intelligence collective : un concept d’esprit qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif.

Un psychisme intégral, donc capable d’affect, peut s’analyser selon quatre dimensions complémentaires : une topologie, une sémiotique, une axiologie et une énergétique. J’ai déjà évoqué ces quatre dimensions dans le chapitre sur la virtualisation de l’économie, je les développe maintenant plus à loisir.

1) Une topologie. Le psychisme est structuré à chaque instant par une connectivité, des systèmes de proximités ou un “espace” spécifique : associations, liens, chemins, portes, commutateurs, filtres, paysages d’attracteurs. La topologie du psychisme est en transformation constante, certaines zones étant plus mobiles et d’autres plus figées, certaines plus denses et d’autres plus lâches.

2) Une sémiotique. Des hordes mutantes de représentations, d’images, de signes, de messages de toutes formes et de toutes matières (sonores, visuels, tactiles, proprioceptifs, diagrammatiques), peuplent l’espace des connexions. En circulant sur les chemins et en occupant les zones de la topologie, les meutes de signes modifient le paysage d’attracteurs psychiques. C’est pourquoi les signes, ou groupes de signes, peuvent être aussi appelés des agents. Symétriquement, les transformations de la connectivité influent sur les populations de signes et d’images. La topologie est elle-même l’ensemble des connexions ou relations, qualitativement différenciées, entre les signes, messages ou agents.

3) Une axiologie. Les représentations et les zones de l’espace psychique sont liées à des “valeurs” positives ou négatives selon différents “systèmes de mesures”. Ces valeurs déterminent des tropismes, des attractions et des répulsions entre images, des polarités entre zones ou groupes de signes. Les valeurs sont par nature mobiles et changeantes, quoique certaines puissent aussi faire preuve de stabilité.

4) Une énergétique. Les tropismes ou valeurs attachées aux images peuvent être intenses ou faibles. Le mouvement d’un groupe de représentations peut vaincre certaines barrières topologiques (distendre certains liens, en créer d’autres, modifier le paysage d’attracteurs) ou, par manque de “force”, rester en-deçà. L’ensemble du fonctionnement psychique est ainsi irrigué et animé par une économie “énergétique” : déplacements ou immobilisations de forces, fixation ou mobilisation de valeurs, circulations ou cristallisations d’énergie, investissement ou désinvestissement sur des représentations, des connexions, etc.

Il ressort du modèle que nous venons de brosser à grands traits que le fonctionnement psychique est parallèle et distribué plutôt que séquentiel et linéaire. Un affect, ou une émotion, peut se définir comme un processus ou un événement psychique qui met en jeu au moins une des quatre dimensions que nous venons de mentionner : topologie, sémiotique, axiologie et énergétique. Mais ces quatre dimensions étant mutuellement immanentes, un affect est, plus généralement, une modification de l’esprit, un différentiel de vie psychique. Symétriquement, la vie psychique apparaît comme un flux d’affects.

Ce modèle, soulignons-le, est compatible à la fois avec les dernières données de la psychologie cognitive (et notamment ce qui concerne l’organisation “sémantique” de la mémoire à long terme), avec les thèses principales de la psychanalyse, voire de la schizoanalyse, sans contredire non plus l’expérience introspective ou la phénoménologie.

Il est également compatible avec l’approche darwinienne puisque les configurations de l’espace psychique abstrait à quatre dimensions sont continuellement modifiées par des apports “extérieurs” et redistribuées par les dynamiques propres du milieu psychique. On peut faire correspondre ces transformations constantes aux effets du “générateur de variété” de la machine darwinienne. Couplé à son environnement, le système psychique “sélectionne” des dynamiques affectives viables au cours d’une histoire ou d’un chemin évolutif irréversible : constitution de la “personnalité” individuelle ou collective, apprentissages, inventions, obsolescence de langages, investissements ou désinvestissements affectifs.

Le psychisme constitue une intériorité. En effet, sa topologie n’est pas un contenant neutre, un pur système de coordonnées, mais au contraire un espace qualitatif, différencié, dont les parties sont en rapport les unes avec les autres et composent des figures, ou des arrangements figures/fonds. De plus, les signes et messages, en circulant et peuplant l’espace, en renvoyant l’un à l’autre, en actualisant la connectivité, forgent également l’intériorité de l’esprit. A leur tour, les valeurs s’entredéterminent et forment système. Enfin, l’énergie qui irrigue l’esprit ne quitte une place que pour en occuper une autre, contribuant à une certaine forme de coordination, de codépendance et d’unité au sein du psychisme.

Mais l’unité du psychisme est celle d’une multiplicité grouillante et son intériorité “affective” n’est en rien une fermeture. Comme le dit Gilles Deleuze, l’intérieur est un pli du dehors. Nous avons vu que les psychismes sont aussi des machines darwiniennes, c’est-à-dire qu’ils s’identifient à un procès de transformation-traduction de l’autre en soi, un soi jamais définitivement fermé mais toujours en déséquilibre, en position d’ouverture, d’accueil, de mutation ; un soi dont la fine pointe est peut-être la qualité singulière du procès d’assimilation de l’autre et d’hétérogénèse. Cette ouverture commence à la simple sensation, passe par l’apprentissage et le dialogue, elle culmine avec le devenir : chimérisation ou transition vers une autre subjectivité.

Le modèle que nous avons proposé du psychisme peut s’appliquer à un texte, un film, un message ou une oeuvre quelconque. En effet, dans le cas d’un message complexe, nous avons bien :
- une collection de signes ou de composants du message ;
- des connexions, renvois, échos entre les parties du message ;
- une distribution de valeurs positives ou négatives sur les éléments, zones et liens, ainsi qu’une valeur émergeant de l’ensemble ;
- et finalement une énergie différemment investie sur certains liens, certaines valeurs : des “lignes de force”, une structure.

L’ensemble du message, si l’on s’attache à sa signification, fonctionne comme une configuration dynamique, une sorte de champ de force instable (diversement interprétable) et renvoyant évidemment à son extérieur pour fonctionner : autres messages, référents “réels”, interprètes.

Le message est lui-même un agent affectif pour l’esprit de celui qui l’interprète. Si le texte, le message ou l’oeuvre fonctionne comme un esprit, c’est qu’il est déjà lu, traduit, compris, importé, assimilé à une matière mentale et affective. Un sujet a transmuté une série d’événements physiques en message signifiant, ou plutôt, comme le roi Midas ne pouvait rien toucher qu’il ne transforme en or, l’esprit ne peut jamais rien appréhender qui ne soit, par le fait même, changé en mouvements et replis d’une riche étoffe colorée : en affects. Ce que nous venons de dire ici des messages s’applique exactement de la même manière à tous les éléments de notre expérience, au monde lui-même. Pour nous, le monde, notre monde humain, est un champ problématique, une configuration dynamique, un immense hypertexte en constante métamorphose, traversé de tensions, gris et peu investi dans certaines zones, intensément investi et luxueusement détaillé dans d’autres zones. Les proximités géographiques, les connexités causales classiques ne sont qu’un petit sous-ensemble des liens de signification, d’analogie et de circulation affective qui structurent notre univers subjectif. L’univers physique est un cas particulier du monde subjectif qui l’entoure, l’imprègne et le soutient. Le sujet n’est rien d’autre que son monde, à condition qu’on entende par ce terme tout ce que l’affect enveloppe. C’est donc peu de dire que le psychisme est ouvert sur l’extérieur, il n’est que l’extérieur, mais un extérieur infiltré, mis en tension, compliqué, transsubstancié, animé par l’affectivité. Le sujet est un monde baigné de sens et d’émotion.

L’image que nous venons de donner de l’intelligence vivante ou du psychisme est, identiquement, celle du virtuel. Par nature, et bien qu’il soit toujours connecté à son corps, le sujet affectif se déploie hors de l’espace physique. Déterritorialisé, déterritorialisant, il existe, c’est-à-dire qu’il croît bien au-delà du “là”. Le psychisme, par construction, transforme l’extérieur en intérieur (le dedans est un pli du dehors) et vice versa, puisque le monde perçu est toujours déjà plongé dans l’élément de l’affect. Enfin, le paysage psychique tel que je me suis efforcé de le décrire est de l’ordre de la configuration dynamique. Il est la vie même d’un noeud de forces, de contraintes et de finalités, l’intimité d’un agrégat de tensions, l’image du champ instable d’attracteurs hétérogènes qui définit toute situation problématique ouverte.

L’élément psychique offre un exemple canonique du virtuel. Comment ce virtuel s’actualise-t-il ? Par des affects. De nouveau, les affects désignent ici les actes psychiques, quelle que soit leur nature. La qualité d’un affect dépend du milieu mental qui lui donne sens et qu’il contribue à déterminer. Du fait de l’implication réciproque entre une subjectivité et son monde, les qualités affectives sont aussi dépendantes des qualités de l’environnement, un milieu extérieur qui ne cesse d’offrir de nouveaux objets, de nouvelles configurations pratiques ou esthétiques à investir. Ainsi, il n’existe pas plus de limites a priori à l’éclosion de nouveaux types d’affects qu’il n’existe de bornes à la production d’objets ou de paysages inédits. On pourrait même parler d’une inventivité affective. La classification ordinaire des émotions (peur, amour, etc.) ne présente donc qu’une liste restreinte et fort simplifié des types d’affects.

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Sociétés pensantes

On comprend mieux, maintenant, pourquoi l’intelligence est traversée d’une dimension collective : parce que ce ne sont pas seulement les langages, les artefacts et les institutions sociales qui pensent en nous, mais l’ensemble du monde humain, avec ses lignes de désir, ses polarités affectives, ses machines mentales hybrides, ses paysages de sens pavés d’images. Agir sur son milieu, si peu que ce soit, même sur un mode que l’on pourrait prétendre purement technique, matériel ou physique, revient à ériger le monde commun qui pense différemment en chacun de nous, à sécréter indirectement de la qualité subjective, à travailler dans l’affect. Que dire alors de la production de messages ou de relations ! Voici le noeud de la morale : vivant, agissant, pensant, nous tissons l’étoffe même de la vie des autres.

Et nous comprenons aussi pourquoi des collectifs humains en tant que tels peuvent être dits intelligents. Parce que le psychisme est d’emblée et par définition collectif : il s’agit d’une multitude de signes-agents en interaction, chargés de valeurs, investissant de leur énergie des réseaux mobiles et des paysages changeants.

Les collectifs humains sont des sortes de mégapsychismes, non seulement parce qu’ils sont perçus et affectivement investis par des personnes, mais parce qu’ils peuvent se modéliser adéquatement par une topologie, une sémiotique, une axiologie et une énergétique mutuellement immanentes. Des mégasujets sociaux, quoique sans conscience linéarisante, sont, en tant que tels, traversés d’affects. Un immense jeu affectif produit la vie sociale. Le rôle de sélection et d’affichage séquentiel joué par la conscience chez les personnes est rempli tant bien que mal dans les collectifs par des structures politiques, religieuses ou médiatiques qui, en retour, habitent les sujets individuels. Mais la comparaison entre les services rendus à l’individu par sa conscience et ceux que les médias centralisateurs ou les porte-parole rendent aux collectifs n’est pas toujours à l’avantage des derniers.

Certes, l’intelligence est fractale, c’est-à-dire qu’elle se reproduit de manière comparable à différentes échelles de grandeur : macro-sociétés, psychismes transindividuels de petits groupes, individus, modules infra-individuels (zones du cerveau, “complexes” inconscients), agencements transversaux entre modules infra-individuels de personnes différentes (relations sexuelles, névroses complémentaires…). Chaque noeud ou zone de l’hypercortex collectif contient à son tour un psychisme vivant, une sorte d’hypertexte dynamique traversé de tensions et d’énergies, colorées de qualités affectives, animées de tropismes, agitées de conflits. Et cependant, par sa liaison à un corps mortel et sa conscience, la personne manifeste une tonalité psychique et une intensité affective absolument singulières.

En revanche, il est une qualité répandue à divers degrés dans toutes les sortes d’esprits mais que les sociétés humaines (et non plus les individus) exemplifient mieux que les autres : celle de refléter le tout de l’esprit collectif, chaque fois différemment, dans chacune de ses parties. Les systèmes intelligents sont “holographiques” et les groupes humains sont les plus holographiques des systèmes intelligents. Comme les monades de Leibniz ou les occasions actuelles de Whitehead, les personnes incarnent chacune une sélection, une version, une vision, particulière du monde commun ou du psychisme global.

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Collectifs humains et sociétés d’insectes

La notion d’intelligence collective évoque irrésistiblement le fonctionnement des sociétés d’insectes : abeilles, fourmis, termites. Pourtant, les communautés humaines diffèrent profondément des termitières.

Première différence, dont découlent toutes les autres, l’intelligence collective pense en nous, tandis que la fourmi est une partie quasi-opaque, presque non holographique, un rouage inconscient de la fourmilière intelligente. Nous pouvons jouir individuellement de l’intelligence collective, qui augmente ou modifie notre propre intelligence. Nous contenons ou reflétons partiellement, chacun à notre manière, l’intelligence du groupe. La fourmi, en revanche, n’a qu’une très faible jouissance ou vision de l’intelligence sociale. Elle n’en reçoit pas d’augmentation mentale. Obéissante bénéficiaire, elle n’y participe qu’aveuglément.

Cela revient à dire, d’une façon plus triviale, que l’homme est (plutôt) intelligent tandis que la fourmi est, relativement à l’humain, bête. Non seulement la fourmi reçoit moins que l’humain de l’intelligence sociale mais, symétriquement, elle n’y contribue que dans une faible mesure. Une femme ou un homme, dans le cadre d’une culture, est capable d’apprendre, d’imaginer, d’inventer et finalement de faire évoluer, même très modestement, les langages, les techniques, les relations sociales qui ont cours dans son environnement, ce dont une fourmi – étroitement soumise à une programmation génétique – n’est guère capable. Chez les insectes, seule la société peut résoudre des problèmes originaux, tandis que, chez les humains, les individus sont bien souvent plus inventifs que certains groupes tels que les foules ou les bureaucraties rigides. L’intelligence des sociétés humaines est variable et, dans le meilleur des cas, évolutive, grâce à la nature des individus qui la compose et, ce qui est l’autre face d’une même réalité, des liens, souvent libres ou contractuels, qui la tissent. En revanche, dans le cadre d’une espèce donnée de fourmis, le fonctionnement de la fourmilière est figé.

Le statut de l’individu dans l’un et l’autre type de société cristallise et résume l’ensemble des différences qui les opposent. La place et le rôle de chaque fourmi sont définitivement figés. Au sein d’une espèce particulière, les types de comportements ou les différentes morphologies (reines, ouvriers, soldats) sont immuables. Les fourmis (comme les abeilles et les termites) sont organisées en castes et les fourmis de la même caste sont interchangeables sans reste. En revanche, les sociétés humaines ne cessent d’inventer de nouvelles catégories, les individus y passent d’une classe à l’autre et, surtout, il est en vérité impossible de réduire une personne à son appartenance à une classe (ou à un ensemble de classes) car chaque individu humain est singulier. Les gens, ayant leur propre chemin d’apprentissage, incarnant respectivement des mondes affectifs et des virtualités de mutation sociale (même minime) différents, ne sont pas interchangeables. Les individus humains contribuent chacun différemment et de manière créative à la vie de l’intelligence collective qui les illumine en retour, tandis qu’une fourmi obéit aveuglément au rôle que lui dicte sa caste au sein d’un vaste mécanisme inconscient qui la dépasse absolument.

Certaines civilisations, certains régimes politiques, ont tenté de rapprocher l’intelligence collective humaine de celle des fourmilières, ont traité les personnes comme des membres d’une catégorie, ont fait croire que cette réduction de l’humain à l’insecte était possible ou souhaitable. Notre position philosophique, morale et politique est parfaitement tranchée : le progrès humain vers la constitution de nouvelles formes d’intelligence collective s’oppose radicalement au pôle de la fourmilière. Ce progrès doit, au contraire, approfondir l’ouverture de la conscience individuelle au fonctionnement de l’intelligence sociale et améliorer l’intégration et la valorisation des singularités créatrices que forment les individus et les petits groupes humains aux processus cognitifs et affectifs de l’intelligence collective. Ce progrès-là n’est nullement garanti, toujours menacé de régressions. Plutôt qu’une loi de l’histoire il s’agit d’un projet transmis, enrichi, réinterprété à chaque génération et malheureusement susceptible de sclérose ou d’oubli.

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L’objectivation du contexte partagé

La réactualisation contemporaine de ce projet passe probablement par un usage judicieux des techniques de communication à support numérique. Les technologies intellectuelles et les dispositifs de communication connaissent en cette fin du XXe siècle des mutations massives et radicales. En conséquence, les écologies cognitives sont en voie de réorganisation rapide et irréversible. La brutalité de la déstabilisation culturelle ne doit pas nous décourager de discerner les formes émergentes les plus positives socialement et de favoriser leur développement. Comme un des principaux effets de la transformation en cours, il apparaît un nouveau dispositif de communication au sein de très larges collectivités déterritorialisées que nous appellerons “communication tous-tous”. On peut en faire l’expérience sur Internet, dans les babillards (BBS), les conférences ou forums électroniques, les systèmes pour le travail ou l’apprentissage coopératif, les groupwares ou collecticiels, les mondes virtuels et dans les arbres de connaissances. En effet, le cyberespace en voie de constitution autorise une communication non médiatique à grande échelle qui, à notre sens, constitue une avancée décisive vers des formes nouvelles et plus évoluées d’intelligence collective.

Comme on le sait, les médias classiques (relation un-tous) instaurent une séparation nette entre centres émetteurs et récepteurs passifs isolés les uns des autres. Les messages diffusés par le centre réalisent une forme grossière d’unification cognitive du collectif en instaurant un contexte commun. Néanmoins, ce contexte est imposé, transcendant, il ne résulte pas de l’activité des participants au dispositif, il ne peut être négocié transversalement entre les récepteurs. Le téléphone (relation un-un) autorise une communication réciproque, mais ne permet pas de vision globale de ce qui se passe sur l’ensemble du réseau ni la construction d’un contexte commun. Dans le cyberespace, en revanche, chacun est potentiellement émetteur et récepteur dans un espace qualitativement différencié, non figé, aménagé par les participants, explorable. Ici, on ne rencontre pas les gens principalement par leur nom, leur position géographique, ou sociale, mais selon des centres d’intérêts, sur un paysage commun du sens ou du savoir.

Selon des modalités encore primitives, mais qui s’affinent d’année en année, le cyberespace offre des instruments de construction coopérative d’un contexte commun dans des groupes nombreux et géographiquement dispersés. La communication se déploie ici selon toute sa dimension pragmatique. Il ne s’agit plus seulement d’une diffusion ou d’un transport de messages mais d’une interaction au sein d’une situation que chacun contribue à modifier ou stabiliser, d’une négociation sur des significations, d’un processus de reconnaissance mutuelle des individus et des groupes via l’activité de communication. Le point capital est ici l’objectivation partielle du monde virtuel de significations livré au partage et à la réinterprétation des participants dans les dispositifs de communication tous-tous. Cette objectivation dynamique d’un contexte collectif est un opérateur d’intelligence collective, une sorte de lien vivant tenant lieu de mémoire, ou de conscience commune. Une subjectivation vivante renvoie à une objectivation dynamique. L’objet commun suscite dialectiquement un sujet collectif.

Donnons quelques exemples d’un tel processus. Le World Wide Web, tel que nous l’avons décrit dans le chapitre sur la virtualisation du texte, est un tapis de sens tissé par des millions de gens et remis toujours sur le métier. Du raboutage permanent de millions d’univers subjectifs émerge une mémoire dynamique, commune “objectivée”, navigable. On découvre aussi des paysages de significations émergeant de l’activité collective dans les MUDS (Multi-users dungeons and dragons), sortes de jeux de rôles en forme de mondes virtuels langagiers, élaborés en temps réel par des centaines ou des milliers de jeunes gens dispersés sur la planète. Sur un mode moins élaboré, on trouve également ces mémoires communes sécrétées collectivement dans les conférences électroniques des babillards, ou les news groups d’Internet, dont la liste changeante dessine une carte dynamique des intérêts de communautés vibrionnantes. Dans les meilleurs cas, ces dispositifs constituent des sortes d’encyclopédies vivantes. Les réponses aux “frequently asked questions” (FAQ) de certains forums électroniques évitent les répétitions et permettent à chacun de s’inscrire dans le dialogue avec un minimum de connaissances de base sur le thème considéré. On incite ainsi les individus à participer de la manière la plus pertinente possible à l’intelligence collective.

On trouve encore ces paysages de significations partagées dans les arbres de connaissances, marchés libres d’une nouvelle économie du savoir, qui offrent à chaque participant d’une collectivité une vue synthétique de la variété des compétences de son groupe et lui permettent de repérer sous forme d’image son identité dans des espaces de savoir. Dans les arbres de connaissances, l’information est toujours présentée en contexte, selon la relation visuelle figure/fond, la figure étant l’information et le fond manifestant le contexte. Ainsi, la même information offre un aspect, une image ou un masque différent suivant qu’elle se trouve dans un contexte ou dans un autre. Quant au contexte (l’arbre, ses formes, ses couleurs), il émerge dynamiquement des actes d’apprentissage et de transaction de savoir accomplis par les participants et plus généralement des corpus d’information considérés et de leur utilisation par une communauté.

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Le cortex d’Anthropia

La transmission et le partage d’une mémoire sociale sont aussi vieille que l’humanité. Récits, tours de mains et sagesses passent de génération en génération. Cependant, le progrès des techniques de communication et d’enregistrement a étendu considérablement la portée du stock partageable (bibliothèques, discothèques, cinémathèques). Aujourd’hui, l’information disponible en ligne ou dans le cyberespace en général comprend non seulement le “stock” déterritorialisé de textes, d’images et de sons habituels, mais également des points de vue hypertextuels sur ce stock, des bases de connaissances aux capacités d’inférence autonomes et des modèles numériques disponibles pour toutes les simulations. Outre ces masses de documents statiques ou dynamiques, des paysages de significations partagées coordonnent les structurations subjectives variées de l’océan informationnel. La mémoire collective mise en acte dans le cyberespace (dynamique, émergente, coopérative, retravaillée en temps réel par des interprétations), doit être nettement distinguée de la transmission traditionnelle des récits et des savoir-faire, comme des enregistrements statiques des bibliothèques.

Au-delà de la mémoire, les logiciels sont autant de micro-modules cognitifs automatiques qui viennent s’imbriquer à celui des humains et qui transforment ou augmentent leurs capacités de calcul, de raisonnement, d’imagination, de création, de communication, d’apprentissage ou de “navigation” dans l’information. Chaque fois que l’on produit un nouveau logiciel, on accentue le caractère collectif de l’intelligence. En effet, si la fourniture d’information n’accroît que le stock commun (ou enrichit sa structuration), le logiciel, lui, ajoute aux modules opératoires partagés. La programmation coopérative du logiciel dans le cyberespace illustre de manière frappante l’autopoièse (ou production de soi) de l’intelligence collective, et cela notamment quand le logiciel vise lui-même à l’amélioration de l’infrastructure de communication numérique.

Le cyberespace favorise les connexions, les coordinations, les synergies entre les intelligences individuelles, et cela d’autant plus qu’un contexte vivant est mieux partagé, que les individus ou les groupes peuvent se repérer mutuellement dans un paysage virtuel d’intérêts ou de compétences et que s’accroît la diversité des modules cognitifs communs ou mutuellement compatibles.

On sait qu’à chaque époque historique les humains ont eu le sentiment de vivre un “tournant” capital. Cela relativise toute impression du même ordre concernant la période contemporaine. Je ne peux cependant pas me défaire de l’idée que nous vivons aujourd’hui une mutation majeure dans les formes de l’intelligence collective. L’objectivation dynamique du contexte émergeant, le partage massif et croissant d’opérateurs cognitifs variés et l’interconnexion en temps réel indépendamment de la distance géographique semblent renforcer mutuellement leurs effets. Un des caractères les plus saillants de la nouvelle intelligence collective est l’acuité de sa réflexion dans les intelligences individuelles. Les actes du psychisme d’une fraction croissante de l’humanité deviennent presque directement sensibles aux personnes. Certaines formes de mondes virtuels permettent quasiment d’exprimer, de cartographier en temps réel les composantes topologiques, sémiotiques, axiologiques et énergétiques de psychismes collectifs.

L’image satellitaire de notre planète, les informations qui nous en parviennent par une multitude de réseaux mondiaux de capteurs, les modèles informatisés qui intègrent ces données, les simulations qui nous laissent deviner les réactions de la Terre, son histoire, l’inimaginable intimité de sa vie d’une infinie lenteur, opaque, énorme et dispersée, tout cela fait peu à peu surgir, ou ressurgir, dans l’esprit des humains, la figure archaïque de Gaïa. Face à la très ancienne déesse, encore mêlée à sa substance, on peut maintenant presque entendre ou voir penser, croissant sous nos yeux, rapide, crépitant, le grand hypercortex de sa fille, Anthropia.

Tout autant que la recherche utilitaire d’information, c’est cette sensation vertigineuse de plonger dans le cerveau commun et d’y participer qui explique l’engouement pour Internet. Naviguer dans le cyberespace revient à promener un regard conscient sur l’intériorité chaotique, le ronronnement inlassable, les banales futilités et les fulgurations planétaires de l’intelligence collective. L’accès au processus intellectuel du tout informe celui de chaque partie, individu ou groupe, et alimente en retour celui de l’ensemble. On passe alors de l’intelligence collective au collectif intelligent.

A côté de nombreux aspects négatifs, et notamment le risque de laisser sur le bas-côté de l’autoroute une part disqualifiée de l’humanité, le cyberespace manifeste des propriétés neuves, qui en font un précieux instrument de coordination non hiérarchique, de mise en synergie rapide des intelligences, d’échange de connaissances, de navigation dans les savoirs et d’auto-création délibérée de collectifs intelligents.

Je propose, avec d’autres, de saisir ce moment rare ou s’annonce une culture nouvelle pour orienter délibérément l’évolution en cours. À raisonner en termes d’impact, on se condamne à subir. De nouveau, la technique propose, mais l’homme dispose. Cessons de diaboliser le virtuel (comme si c’était le contraire du réel !). Le choix n’est pas entre la nostalgie d’un réel daté et un virtuel menaçant ou excitant, mais entre différentes conceptions du virtuel. L’alternative est simple. Ou bien le cyberespace reproduira le médiatique, le spectaculaire, la consommation d’information marchande et l’exclusion à une échelle encore plus gigantesque qu’aujourd’hui. C’est en gros la pente naturelle des “autoroutes de l’information” ou de la “télévision interactive”. Ou bien nous accompagnons les tendances les plus positives de l’évolution en cours et nous nous donnons un projet de civilisation centré sur les collectifs intelligents : recréation du lien social par les échanges de savoir, reconnaissance, écoute et valorisation des singularités, démocratie plus directe, plus participative, enrichissement des vies individuelles, invention de formes nouvelles de coopération ouverte pour résoudre les terribles problèmes que l’humanité doit affronter, aménagement des infrastructures logicielles et culturelles de l’intelligence collective.

Stella Polaris, mosaïque, par Anne Bedel (http://www.admiroutes.asso.fr/art/bedel/index.htm)

Sommaire
Avant propos et Introduction
Section 1. Généralités sur la conscience humaine
Section 2. La conscience est un produit du cerveau
Section 3. Propriétés et limites de la conscience supérieure
Section 4. Le cerveau des émotions
Section 5. L’inconscient et le conscient
Section 6. Le cerveau bayésien
Bibliographie complémentaire

Avant-propos

Depuis la création de cette revue, en 2000, nous avons présenté et largement commenté certains ouvrages scientifiques consacrés au fonctionnement du cerveau et aux fonctions dites cognitives [on trouvera en annexe de ce dossier la liste des articles correspondants].
Parmi les fonctions cognitives se trouve la conscience. Bien que beaucoup de scientifiques refusent de traiter ce thème, parce que trop imprécis et encombré d’interprétations métaphysiques, certains de nos lecteurs nous demandent régulièrement un rappel des hypothèses faites à ce sujet. Beaucoup se placent dans la perspective de la future conscience artificielle et veulent comparer ses futures performances avec celles de la conscience humaine. Nous avons pensé qu’il n’était pas inutile, pour éclairer ce thème difficile, de faire une rapide synthèse de ce que nous avons cru pouvoir retenir des travaux d’un certain nombre des neuroscientifiques dont nous avons analysé les ouvrages. Que ceux qui ne sont pas cités dans ce dossier ne s’en formalisent pas. Si nous avions voulu traiter convenablement l’ensemble des contributions, il aurait fallu y consacrer plusieurs volumes.

Introduction

Même si le sujet de la conscience est comme rappelé ci-dessus obscurci d’ambiguïtés philosophiques et religieuses, nous n’allons pas ici affirmer d’emblée que la conscience n’existe pas, ou bien qu’elle peut être réduite à des mécanismes neurologiques simples. Personne ne pourrait prendre une telle affirmation au sérieux. Il est évident que si l’on proposait au plus sceptique des neurologues de l’amputer de l’aptitude à se percevoir lui-même en tant que personne consciente, par un coup sur la tête ou par l’administration d’un fort neuroleptique, tout en lui expliquant qu’il pourrait très bien conserver toutes ses facultés en poursuivant sa vie sur le mode inconscient, il refuserait de tenter l’expérience.

La même observation peut-être faite à propos du libre-arbitre, autrement dit de l’impression que nous jouissons tous, à tout moment, de la capacité de prendre telle ou telle décision, petite ou importante, en toute liberté – c’est-à-dire sans obéir à des contraintes extérieures à nous que nous n’assumerions pas. Si nous nous levons le matin, bien que notre corps préférerait se reposer au lit quelques instants de plus, nous avons l’impression de le faire librement, au regard de finalités librement choisies, et non contraints par des déterminismes extérieurs que nous ne pourrions pas refuser. Affirmer à quelqu’un qu’il n’est pas libre – à supposer qu’il accepte de le croire, ce qui est douteux – ne le pousserait-il pas à s’abandonner sans réagir à toutes les facilités contre lesquelles il passe son temps à lutter : paresser au lit, agresser ses proches, noyer ses angoisses dans l’alcool, etc.

Pour les scientifiques évolutionnaires, les propriétés psychologiques ou comportementales dont on constate le fort enracinement dans les sociétés d’aujourd’hui ont été acquises et conservées par l’évolution parce qu’elles jouent un rôle plus ou moins important pour la survie de ces sociétés. Nous avons tout lieu de penser qu’il en est ainsi de cette propriété universellement reconnue dans les sociétés occidentales modernes, propriété que l’on désigne du terme synthétique de conscience volontaire individuelle. Observons cependant qu’il existe aujourd’hui et qu’il a existé dans le passé de nombreuses autres formes d’organisation sociale parfaitement viables qui n’incitent pas les individus à revendiquer d’autonomie et de liberté. Elles tentent au contraire de persuader les individus qu’ils ne s’accompliront qu’en se soumettant à des règles extérieures à respecter strictement. En pratique, l’observation montre que toutes les sociétés biologiques (même chez les végétaux) reposent sur la formulation de contraintes globales, gardiennes de la conformité, selon le terme de Howard Bloom, et d’initiatives locales, génératrices de diversité, selon le terme du même auteur.

Le rôle éminent reconnu dans nos sociétés à la conscience volontaire ne doit pas cependant empêcher les scientifiques et les philosophes de s’interroger sur ce qui correspond à ce concept global au niveau de l’anatomie et de la physiologie des individus humains, comme au niveau des comportements sociaux faisant appel à la conscience. Faisons une comparaison. Nous sommes persuadés que le monde tel que nous le percevons par l’intermédiaire de nos yeux est constitué d’objets et de cadres en trois dimensions et en couleurs. Les neurologues étudiant le traitement des informations visuelles par le cerveau montrent que ces propriétés que nous attribuons au monde, relief et couleur, sont en fait des qualités dites émergentes construites par notre cerveau à la suite de millions d’années d’évolution. Elles correspondent à des caractéristiques physiques du monde extérieur qui, dans d’autres systèmes de perception et de traitement des données, pourraient donner lieu à des résultats très différents. Si les espèces animales dont nous sommes issues ont retenu ces solutions particulières par lesquelles nous percevons le monde, et non d’autres qui auraient été également possibles, c’est parce que ces solutions ont représenté un optimum dans la coévolution génétique et culturelle de ces espèces, face aux contraintes de survie. Les primates dont nous descendons avaient tout intérêt à bien identifier les reliefs et pouvoir reconnaître à distance les prédateurs et les aliments grâce à leurs colorations.

Ceci admis, il serait tout aussi aberrant d’affirmer que le relief et les couleurs n’existent pas vraiment dans le monde extérieur qu’affirmer à l’inverse que les reliefs et les couleurs sont des propriétés ontologiques de ce monde, qu’il ne convient pas d’analyser. Il en est de même de la conscience.

Section 1. Généralités sur la conscience humaine

Définir de façon aussi précise que possible la conscience humaine, notamment sous sa forme évoluée que l’on nomme conscience volontaire, présente un intérêt en soi que nul ne discutera, au vu des études et publications de plus en plus nombreuses consacrées à ces sujets dans la science et la littérature contemporaine. Mais l’intérêt est encore plus grand au regard des perspectives de la conscience artificielle, dite aussi avec moins d’ambition la cognition artificielle. Nous savons que l’intelligence artificielle (IA) sous ses formes les plus récentes, envisage sérieusement de construire, sur divers supports informatiques et technologiques, différentes sortes de systèmes capables de se représenter eux-mêmes dans leur environnement. Il sera difficile à terme de distinguer leurs comportements de ceux des humains agissant de façon consciente. On sera tenté d’attribuer une conscience à ces « artefacts ». On parlera donc à leur sujet de conscience artificielle. Mais qui permettra d’assurer qu’il s’agira bien de conscience. En quoi celle-ci sera-t-elle comparable à la conscience humaine ?

Il est évident qu’il n’est pas possible de réfléchir à la conscience artificielle sans évoquer, ne fut-ce que sommairement, la façon dont les sciences occidentales se représentent la conscience humaine. Le point qui soulève le plus de discussions concerne la conscience de soi (consciousness en anglais). Celle-ci nous permet non seulement de nous représenter le monde, mais de nous représenter nous-mêmes comme agissant dans le monde. Le symbole emblématique de la conscience de soi est le Moi, figure que construit progressivement chaque cerveau individuel et autour duquel il rassemble un grand nombre de souvenirs associés au passé de la personne.

Chez l’homme, la conscience de soi est très généralement implicite. On la vit sans se l’expliquer et souvent sans l’exprimer par le langage. Mais les langages symboliques lui sont nécessaires pour se construire véritablement et communiquer ses contenus aux autres. La plupart des animaux dont les langages symboliques sont limités aux échanges vitaux pour la survie, ont très vraisemblablemenPhoto : D.R.t une conscience du monde et d’eux-mêmes non nulle mais restreinte au temps présent et à leur environnement immédiat. Seuls les humains et sans doute certains grands singes ou cétacés sont capables d’avoir une représentation de leur propre existence située dans un espace et un temps construit par leur cerveau et susceptible de s’exprimer par des langages structurés.

Souvent, nous l’avons dit, la conscience de soi s’accompagne de la conscience d’être capable de prendre des décisions volontaires, sous la seule responsabilité de la personne, le Moi, qui décide. Il s’agit de ce que l’on appelle le libre-arbitre ou conscience volontaire. Le concept de libre-arbitre, qui n’existe pas dans certaines civilisations, est apparu récemment, à la suite des religions et des philosophies pour qui l’individu doit prendre de l’autonomie par rapport aux déterminismes naturels, afin de choisir entre ce qu’elles définissent comme le bien et le mal. Le libre-arbitre est donc très lié à la conscience morale ou représentation de devoirs et de droits à l’égard des autres et de soi-même. Il ne faut pas confondre la conscience de soi avec la conscience morale. Cette dernière semble antérieure à la conscience de soi. Elle s’exprime par des interdits ou des » incitations à faire » qui sont souvent implicites, sinon génétiquement programmés. Les psychologues évolutionnaires la relient aux comportements altruistes et coopératifs (symbiotiques) qui sont omniprésents dans pratiquement toutes les espèces vivantes, en antagonisme avec les comportements d’agression.

Certains scientifiques pensent que la conscience de soi, s’exprimant par le Moi, est une illusion, une sorte d’image virtuelle qui ne joue aucun rôle dans les décisions que prend à tous moments l’organisme. La plupart d’entre eux cependant, parmi lesquels nous nous rangeons, considèrent que la conscience de soi, la forme la plus élaborée de la conscience, joue un rôle au service de la survie des individus et des sociétés. Une fonction de cette importance, qui mobilise en permanence les réseaux nobles du cortex associatif, ne se serait pas développée dans le cours de l’évolution si elle n’avait aucun rôle dans la lutte pour la survie. Mais ce rôle est sans doute différent de ce que l’opinion courante croit y voir.

On ajoutera que pour les spiritualistes, la conscience de soi n’est pas très différente de ce que beaucoup de religions appellent l’âme, substance immatérielle momentanément liée au corps pendant la vie de celui-ci, et capable de lui survivre. Nous n’aborderons pas ici cette façon de séparer l’esprit du corps, qui ne relève pas de la démarche scientifique mais de celle de la foi. Il n’est pas exclu par contre de chercher à préciser les qualités que les religions prêtent à l’âme pour rechercher en quoi elles pourraient être comparées à celles de la conscience de soi telle qu’étudiée par la science

Concernant le concept de libre arbitre, la plupart des scientifiques pensent qu’il s’agit d’une illusion radicale. On ne peut pas concevoir qu’un système, fut-il complexe, puisse prendre des décisions sans que ces décisions soient déterminées par des séries de causes antérieures. Même si ces causes ne sont pas discernables par le sujet lui-même, même si des observateurs extérieurs ne les discernent pas, elles n’en existent pas moins.

Pour reprendre une formule devenue courante, on peut dire que le libre-arbitre est une émergence, dont les causes sous-jacentes sont cachées. Plus exactement, la décision ressentie comme libre est une émergence. Le sujet la constate, de même que les tiers, elle s’impose à eux en toute clarté, mais ses prémisses sont généralement ignorées ou autres que celles qui lui sont attribuées.

Mais dire que la décision ressentie comme libre par le sujet qui la prend est une émergence ne signifie pas qu’elle soit déterminée par des séries causales linéaires qu’il serait facile d’identifier. En évolution, on désigne souvent par le terme d’émergence la création de complexité à partir d’éléments simples. La vie, qui résulte de l’interaction de molécules chimiques relativement simples, est dite propriété émergente par rapport à ces molécules. Dans l’état actuel de la science, il n’est pas possible de comprendre comment ces interactions produisent des phénomènes vitaux, tels que l’aptitude à s’individualiser et se reproduire. Mais cela n’autorise pas à dire que la vie résulte d’une création ex nihilo ou, qu’à l’opposé, il s’agisse d’un phénomène imaginaire. Il en est de même des processus qui, dans le cerveau ou dans le corps tout entier, aboutissent à ce que l’on désigne par une libre décision. Ce n’est pas parce que les processus neurologiques supposés plus simples aboutissant à cette décision ne sont pas généralement identifiables qu’il faille, soit dire que la décision est prise ex nihilo, soit qu’à l’opposé, l’impression de liberté ressentie à son sujet soit totalement imaginaire.

Sur le libre-arbitre, nous pouvons remarquer que le sujet qui se réfère au libre arbitre concernant les décisions qu’il prend lui-même pourrait facilement se convaincre que les décisions des autres sont strictement déterminées. « Il fait ceci parce que, en réalité, il est obligé à le faire par telle ou telle cause qu’il ne s’avoue pas (influence d’un parent ou d’un chef, par exemple) ». En appeler à la liberté d’un tiers pour qu’il change d’avis consiste en fait à le contraindre plus ou moins fortement à modifier sa décision première.

Concernant la conscience humaine et le rôle du cerveau dans la prise de décision, nous commencerons notre réflexion par un rappel de la façon dont les sciences modernes, sciences cognitives et neurosciences, étudient l’organisation et le fonctionnement du cerveau lorsqu’il se livre à des activités faisant appel à la conscience du sujet. Comme indiqué en introduction, nous nous appuierons sur certains travaux récents publiés par des neuroscientifiques dont la compétence est internationalement reconnue. Leurs conclusions seront certainement modifiées, comme toute œuvre scientifique, à la suite de nouveaux travaux dans les mois ou années à venir. Mais nous prétendons qu’il s’agit pour l’heure d’un état de l’art indiscutable. Nous aurions pu citer une dizaine d’autres auteurs contemporains dont les conclusions sont les mêmes, dont nous avons rendu compte dans d’autres documents.

Historiquement, nous l’avons rappelé, ce fut l’observation clinique de patients dont le cerveau était endommagé qui a fait progresser la compréhension du rôle de cet organe dans l’élaboration de la conscience de soi et la construction de la personnalité. L’importance de l’observation clinique demeure malheureusement grande, car les attaques cérébrales, les accidents et les maladies dégénératives dont le nombre ne diminue pas obligent les thérapeutes à intervenir de plus en plus profondément dans le tissu cérébral.

Imagerie cérébraleMais depuis quelques années, la technique dite de l’exploration fonctionnelle par imagerie cérébrale a permis d’observer le fonctionnement du cerveau sain, lorsque le sujet se livre à des activités de la vie courante. On voit avec une précision de plus en plus grande comment s’activent les neurones pour créer des états mentaux. On peut également capter les ondes cérébrales, de l’extérieur, c’est-à-dire en général sans implanter d’électrodes, et les utiliser pour commander certains mouvements à des automates. Ces expériences ont d’abord été faites sur l’animal. Mais elles sont progressivement étendues à des humains volontaires. Initialement réservées à l’observation de fonctions relativement simples, telles que le traitement d’un message reçu des sens, elles permettent aujourd’hui d’aborder l’étude de fonctions de plus en plus abstraites : la lecture, la langage, l’apprentissage et la prise de décision.

La science de la conscience est donc devenue, malgré les difficultés que nous évoquerons, une discipline à part entière. Il faut préciser que si c’est le cas, c’est parce que les recherches à ce sujet présentent un intérêt qui n’est pas seulement celui de la connaissance désintéressée. Les gouvernements se préoccupent des applications militaires pouvant leur être données, ainsi que de la façon dont ils pourraient éventuellement, grâce aux résultats obtenus, orienter les esprits et les comportements des individus afin d’en faire le cas échéant des combattants modèles. Les entreprises commerciales ont des objectifs très voisins, visant à «discipliner» et orienter le consommateur. Mais c’est le propre de toutes les sciences. Il serait naïf de penser qu’elles sont financées dans le seul souci de la connaissance désintéressée.

Pour ceux qui connaissent mal les développements des neurosciences appliquées à la conscience, nous devons d’emblée indiquer que le domaine, même s’il est précisé tous les jours davantage, comporte encore une grande part d’ignorance ou d’incertitudes. Les spiritualistes en tirent argument pour affirmer que ces difficultés sont la preuve du caractère ineffable, divin, de la conscience. Ceci tient à ce que le concept de conscience lui-même, dont le grand public semble avoir une représentation claire, ne l’est pas du tout. Si de nombreux laboratoires annoncent qu’ils étudient le cerveau, il en est fort peu pour annoncer qu’ils étudient la conscience. Nous avons rappelé en avant-propos que beaucoup de chercheurs considèrent même que ce thème n’est pas scientifique. La conscience, avec si l’on peut dire un grand C, la Conscience, est pour eux un non-sujet. Ceci tient au fait qu’on ne peut pas identifier une faculté que l’on nommerait conscience et qui se retrouverait monolithique, semblable à elle-même, chez tous les humains et à toutes les époques. Il faut selon eux distinguer plusieurs sortes de consciences, qui jouent des rôles très différents.

Concernant les mécanismes mettant en jeu le système nerveux, y compris le cerveau, nous n’étonnerons personne en écrivant que les chercheurs les répartissent en deux grandes catégories, ceux qui sont inconscients et ceux qui sont conscients. Les mécanismes inconscients déterminent l’immense catégorie des comportements liés au fonctionnement des organes du corps et dont le cerveau associatif supérieur, présumé être le siège de la conscience, n’est pas informé ou est mal informé, sauf dans certains cas s’ils dysfonctionnent. Le cerveau associatif lui-même, comme nous allons le rappeler, fonctionne principalement sur le mode inconscient, même lorsqu’il prend des décisions vitales mettant en œuvre de véritables raisonnements logiques. C’est heureux car le fonctionnement sur le mode inconscient permet généralement de réagir vite et bien. Dans ces divers cas, on ne parlera pas d’inconscient pour l’opposer au conscient. Pas plus que pour ce qui concerne la conscience, il n’est possible d’identifier un ensemble monolithique de comportements qui répondraient à la définition d’inconscient avec un grand I, l’Inconscient.

Le mode inconscient, mode de fonctionnement par défaut du système nerveux, ne doit pas non plus être assimilé à l’inconscient freudien. Nous verrons que les neurosciences ne peuvent rien observer qui corresponde aux grandes catégories de forces que Freud croyait voir à l’oeuvre dans la vie psychique. On considère généralement que ce à quoi se réfère l’inconscient freudien, dans la mesure où ce terme est encore employé, devrait être approfondi afin de caractériser certains comportements psychologiques dont les bases biologiques demeurent encore obscures mais dont les manifestations sont évidentes. A ce titre, s’il conserve quelque pertinence dans le dialogue entre patients et analystes, il est prudent de ne s’en servir qu’en précisant la façon dont les neurosciences associées à la psychanalyse s’efforcent aujourd’hui de le définir. Citons par exemple les travaux portant sur le rôle curatif ou tout au moins adjuvant des relations de confiance s’établissant entre un médecin et son patient ou de l’effet placebo.

La conscience primaire

Au rang des mécanismes de la conscience de soi relevant de l’inconscient, les scientifiques placent ce que l’on nomme paradoxalement la conscience primaire. Paradoxalement car celle-ci fonctionne essentiellement sur un mode inconscient. Elle est présente chez la plupart des animaux. Elle permet au corps de distinguer ce qui appartient au sujet (au corps du sujet) et ce qui relève de l’extérieur. On sait que les robots modernes disposent aussi d’une représentation de l’environnement au sein de laquelle ils s’identifient en tant qu’acteurs. Ils possèdent donc une conscience primaire élémentaire.

Les mécanismes construisant la conscience primaire ont pour rôle l’identification etla protection de l’intégrité du sujet, tant au regard des agressions internes que des agressions externes. Mais ils font sans doute davantaPétrini  : le sommeil de Saint-Pierrege, méritant ainsi d’être présentés comme des précurseurs de la conscience supérieure. Il semble qu’étant extrêmement nombreux et vitaux, ils peuvent produire des messages globaux, sous forme de «conscience d’être conscient» qui entrent dans le champ de la conscience supérieure. Leur travail coopératif génère chez le sujet, même s’il n’en a pas «clairement conscience», la perception quasi physique de son unité en tant qu’individu, ceci aussi bien pendant la veille que durant le sommeil.

Il arrive également, chez l’homme et même chez certains animaux, que la conscience primaire génère des états particuliers qui soient capables de pénétrer explicitement dans le champ de la conscience supérieure. Dans le langage courant, on parle généralement en ce cas d’états préconscients, flottant momentanément entre l’inconscient et le conscient. Si dans une foule, je m’écarte instinctivement de quelqu’un qui, au regard des normes sociales en vigueur, se montre trop envahissant, je le fais parce que les mécanismes qui assurent la protection de mon espace vital ont été alertés et ont commandé une action d’évitement. Je peux me rendre compte après coup de mon geste de recul, c’est-à-dire en prendre conscience et y réagir, mais à l’origine, il a résulté d’un processus automatique de type réflexe.

Les manifestations, chez l’homme, de ce que l’on nomme l’intuition, peuvent aussi être rattachées au fonctionnement de la conscience primaire. Différents processus dont le sujet n’a pas conscience lui permettent de se représenter le monde extérieur et les tiers. Il s’agit soit de perceptions sensorielles ou de perceptions affectives, soit des calculs logiques pré-rationnels, faisant appel aux hémisphères cérébraux ou aux zones cérébrales spécialisés. Les résultats globaux des opérations de détail concernées peuvent rester totalement inconscients et dicter des comportements dont le sujet ne s’expliquera pas la cause. Ils peuvent au contraire donner lieu à des perceptions conscientes. Mais celles-ci resteront confuses, même si elles s‘imposent avec force. On parlera alors d’intuition. Ainsi l’intuition d’un danger me conduira à refuser telle situation, même si ma conscience explicite n’a pas perçu les raisons pour lesquelles j’ai jugé la situation dangereuse.

L’étude de la conscience primaire ne présente pas beaucoup de difficultés méthodologiques. Elle relève le plus souvent d’observations relativement faciles à conduire sur le sujet vivant. Ces observations et leurs résultats peuvent être présentés de façon objective, c’est-à-dire sans impliquer d’options philosophiques. Ce n’est pas le cas de l’étude de la conscience de soi et moins encore de la conscience dite volontaire, par laquelle le sujet disposerait d’un libre arbitre. La raison de cette difficulté n’apparaît pas toujours, y compris aux chercheurs eux-mêmes.

La conscience supérieure ou se regarder par la fenêtre passer dans la rue

A quoi faisons-nous allusion ? La science progresse généralement en construisant des hypothèses théoriques qu’elle soumet ensuite à l’expérience. On dit que ces hypothèses sont des modèles de l’objet à étudier. Ainsi, même dans des domaines particulièrement abstraits, tels que la cosmologie, le scientifique n’hésite pas à supposer l’existence d’objets dont il donne, sous forme d’un modèle généralement mathématique, une description purement théorique. Il imagine ensuite des expériences permettant de rechercher dans la nature la manifestation de telle ou telle des propriétés que devrait posséder l’objet réel s’il était conforme au modèle proposé.

De la même façon, construire à titre d’hypothèse un modèle supposé représenter la conscience devrait en principe permettre d’imaginer des expériences objectives destinées à valider ce premier modèle et poursuivre ultérieurement l’exploration. Or il apparaît que cette démarche ne peut être utilisée facilement pour étudier la conscience.

L’une des premières causes de cette difficulté, qui n’a rien de méthodologique, tient à l’emprise déjà signalée de la philosophie et des religions sur les chercheurs, même s’ils s’en défendent. On constate que chacun, pour des raisons personnelles, se donne de la conscience des définitions différentes, souvent contradictoires. De plus, ces définitions, au lieu d’être tenues pour des hypothèses, sont considérées comme décrivant un phénomène appelé conscience, existant en soi. Les expériences imaginées pour vérifier la pertinence de ces définitions sont donc difficiles et prêtant à controverses, car elles visent à démontrer des options de départ différentes.

La persistance dans l’esprit de beaucoup de chercheurs de définitions philosophiques ou spiritualistes de la conscience n’est pas seule à provoquer ces difficultés. Une raison véritablement méthodologique sinon logique les explique. Elle tient à ce que, lorsque le sujet conscient cherche à se regarder lui-même de l’extérieur, il se heurte à un obstacle relevant d’une variante d’un problème plus général dit du problème de l’incomplétude. Ceci avait été noté dès le XIXe siècle par les rationalistes. «Nul ne peut de sa fenêtre se regarder passer dans la rue». De nombreuses formulations de cette évidence ont été données depuis. Un système ne peut pas être décrit exhaustivement par un observateur qui resterait à l’intérieur de ce système. Il faut passer à un niveau de complexité supérieure. Mais cette opération n’est pas possible quand le système dans lequel on se trouve ne parait pas posséder de niveau supérieur.

Neurones (vue d'artiste)C’est le cas des descriptions relatives au fonctionnement du cerveau. Il n’existe pas de super-cerveau au niveau duquel on pourrait se placer pour décrire le cerveau. Le chercheur qui analyse le fonctionnement d’un cerveau extérieur à lui peut certes opérer sur celui-ci comme il le ferait à propos de n’importe quel autre organe du corps. Mais il ne doit pas oublier qu’il est lui-même doté d’un cerveau et que les hypothèses et observations auxquelles procède son propre cerveau n’incluent pas, en principe, d’hypothèses sur les raisons pour lesquelles ce cerveau élabore ces hypothèses, interprète les expériences faites à leur sujet et finalement s’enrichit des résultats découlant de l’ensemble du processus.

Ce qui est vrai de l’étude des fonctions supérieures du cerveau l’est encore plus quand il s’agit d’apprécier une fonction aussi évanescente que celle correspondant à ce que l’on nomme aujourd’hui la conscience. Le scientifique le plus objectif est bien obligé d’admettre que lorsqu’il aborde les manifestations les plus subtiles de la conscience, celles concernant la conscience de soi et le rôle du Moi conscient, c’est son propre Moi construit par son cerveau qui s’exprime. Mais le Moi, que nous assimilerons pour simplifier à ce que l’on pourrait appeler le cerveau conscient, n’est pas capable de se regarder de façon objective. Il est soumis à un certain nombre de processus inconscients dont malgré les incitations extérieures provenant du milieu, il demeurera prisonnier. Affirmer le contraire serait un postulat métaphysique. Le Moi choisit donc parmi l’ensemble de connaissances dont dispose le cerveau tout entier celles qui correspondent à ses déterminismes les plus profonds. La plupart de ces déterminismes lui sont et lui resteront inconscients. Lorsqu’il formule une hypothèse, le Moi ou cerveau conscient cherche souvent à démontrer ce que les jugements inconscients du cerveau global sous-jacent voudraient que soit la conscience.

Section 2. La conscience est un produit du cerveau

Making up the mindLe dernier livre du biologiste britannique Chris Frith, Making up the Mind, constitue sous une forme très accessible, une des thèses « monistes » la plus radicale à ce jour . Le professeur Frith collabore aux recherches financées par le Wellcome Trust Centre for Neuroimaging de l’University Collège de Londres. Parmi les équipes de ce centre, se trouve également celle dirigée par le professeur Friston qui développe une des hypothèses les plus avancées à ce jour permettant de comprendre le fonctionnement du cerveau, l’hypothèse du «cerveau bayésien». Nous la présenterons dans une section dédiée.

Rappelons que, par thèse moniste, on désigne une thèse qui s’oppose aux arguments spiritualistes ou dualistes selon lesquels l’esprit et la conscience sont chez l’homme d’une essence distincte de celle de la matière cérébrale. Chris Frith ne se cache pas d’être matérialiste. Mais il n’argumente pas dans ce livre en faveur du matérialisme philosophique. Il se borne à relater avec beaucoup de modestie épistémologique ce que l’expérimentation scientifique montre aux psychologues évolutionnaires tels que lui. Cette expérimentation s’appuie évidemment, non seulement sur une solide expérience hospitalière mais sur l’imagerie cérébrale qui est aujourd’hui le complément indispensable de l’observation clinique lorsque l’on veut analyser le fonctionnement du cerveau inclus (embodied) dans le corps – ceci aussi bien chez l’animal que chez l’homme.

On sait que différents ouvrages récents proposent au grand public des thèses analogues. Nous examinerons ci-après rapidement ceux de Gerald Edelman et d’Antonion Damasio. Qu’ajoute à cet égard le livre de Chris Frith ? Nous pourrions dire qu’il formule avec ce que l’on pourrait appeler une clarté particulièrement aveuglante la thèse fondamentale de la psychologie évolutionnaire, qui devrait semble-t-il s’imposer à tous ceux qui prétendent discourir scientifiquement sur le cerveau, l’esprit, la conscience et le prétendu libre-arbitre. Nous avons plusieurs fois formulé cette thèse dans des ouvrages et articles précédents (voir notamment Baquiast, Pour un Principe matérialiste fort, Edtions Jean-Paul Bayol, 2007). Comment la résumer?

L’auteur le fait dans le prologue (p. 17). Traduisons son propos : « La distinction entre le mental et le physique est fausse. Il s’agit d’une illusion créée par le cerveau. Tout ce que nous savons du monde physique, de notre propre corps et de notre monde mental, vient de notre cerveau. Mais nous n’avons pas de relations directes avec les objets ou les idées. En nous cachant le travail de (re)construction du monde auquel il procède, notre cerveau nous donne l’illusion de cette relation directe. Il nous fait croire également que notre monde mental est indépendant du monde et nous appartient en propre. A travers cette double illusion, nous nous ressentons comme des « agents » capable d’une action autonome sur le monde. Dans le même temps cependant notre expérience du monde, construite par le cerveau, a été partagée depuis des millénaires par des organismes analogues aux nôtres, d’où est née la culture humaine qui à son tour modifie le fonctionnement du cerveau sans qu’il s’en rende compte» .

Chris Frith s’est plus particulièrement centré, concernant l’élaboration de l’esprit, sur le rôle joué chez l’homme par le cerveau. Mais son analyse peut être élargie à l’histoire de l’évolution des êtres vivants. Comme il se doit de la part d’un psychologue évolutionnaire, elle trouve ses fondements dans l’histoire d’une évolution biologique s’étant poursuivie sans véritable solution de continuité pendant des centaines de millions d’années.

Que pouvons-nous en dire en ce qui nous concerne ? Les organismes vivants élémentaires se sont différenciés du monde physique en acquérant une membrane, un milieu intérieur, puis des organes sensoriels et effecteurs complétés d’un système nerveux coordonnateur et centralisateur. Chez les organismes plus évolués, le système nerveux s’est trouvé doté d’un organe, le cerveau, capable de conserver la trace neuronale des expériences vécues par l’organisme en interaction avec son milieu. Nous savons que c’est d’une façon très comparable qu’est aujourd’hui conçue l’architecture des robots évolutionnaires, ceux sur lesquels on espère voir naître des consciences rudimentaires.

Le propre de la vie est de se développer sans cesse, en fonction des sources d’énergie disponibles et des résistances du milieu. Chaque type d’organisme, que ce soit au niveau de l’espèce (génotype) ou de l’individu (phénotype), explore donc incessamment son environnement sur le mode dit des essais et erreurs. Un certain nombre de tentatives échouent et disparaissent. D’autres réussissent et sont conservées. On dit qu’elles sont sélectionnées par l’évolution. C’est l’ensemble de ces solutions réussies et conservées que mémorisent, sur le long terme, les gènes de l’espèce et sur le court terme, dans le temps de sa vie, le corps et le cerveau de chaque individu.

Sur le plan anatomique, le corps propre à telle ou telle espèce peut être considéré comme un modèle «en creux» du milieu dans lequel cette espèce se développe. Si tel animal est doté d’yeux, par exemple, on peut en conclure que le milieu où il vit comporte des sources émettant des photons, lesquelles sources signalent la présence d’aliments à exploiter ou de dangers à éviter. Les animaux dépourvus d’yeux, par contre, qui survivent en utilisant d’autres sens, tel l’odorat, nous révèlent que leur habitat est obscur : cavernes ou terriers souterrains. En examinant l’animal, nous pouvons obtenir des modèles descriptifs de l’environnement auquel il s’est progressivement adapté, sans avoir à étudier directement cet environnement.

Dans sa globalité, le milieu naturel est constitué d’un enchevêtrement de particules et de forces dont aucun organisme vivant n’est capable de modéliser les interactions de façon exhaustive. Mais chaque espèce, en interagissant avec son milieu, se construit une niche de survie ou environnement propre, dont l’organisation corporelle des individus composant cette espèce est à la fois le produit et l’agent constructeur. Cette organisation constitue donc une description pertinente de cet environnement propre, Chaque individu de l’espèce considérée la partage avec les autres. Pour l’espèce, la question de la vérité de cette description ne se pose pas. Elle est forcément vraie. Mais la portée du modèle se limite à la façon dont les organes sensoriels dont disposent les représentants de cette espèce perçoivent les relations entre particules et forces du milieu particulier dans lequel vit celle-ci. Chaque espèce ne s’intéresse, de fait qu’au modèle décrivant le milieu précis avec lequel elle interagit. La « vérité » ou pertinence du modèle peut cependant être améliorée en permanence. Du fait des mutations génétiques, l’organisme produit de nouvelles hypothèses sur son environnement, dont certaines se révèleront «vraies», en ce sens qu’elles amélioreront son adaptation, et d’autres «fausses», en ce sens qu’elles entraîneront sa mort.

La construction des représentations

Comprendre ceci est indispensable pour comprendre le rôle du cerveau en tant qu’organe améliorant l’interaction du corps avec le milieu. La relation des organismes dotés d’un cerveau avec le milieu dans lequel ils vivent n’est pas différente de celle établie par les espèces dont le système nerveux est plus simple ou qui n’ont pas de système nerveux. Cependant le cerveau apporte une dimension supplémentaire en ce sens qu’il permet de mémoriser sous forme d’associations neuronales les résultats de l’expérience acquise par l’organisme en interaction avec son milieu. Le cerveau devient donc le support d’un modèle du monde beaucoup plus complet et flexible que celui résultant de l’organisation corporelle proprement dite. Ce modèle suscite les réactions les plus appropriées à la survie. Ainsi, au lieu de réagir en direct aux informations venues du monde extérieur, comme le fait une bactérie se dirigeant vers un milieu riche en aliments dès qu’elle a perçu les signaux en provenant, l’animal disposant grâce à son cerveau d’un modèle plus complexe du monde, acquis par expérience, pourra faire appel aux stratégies de recherche de nourriture qui auront été mémorisées dans son cerveau comme s’étant révélées les plus efficaces en fonction des circonstances.

L’organisation neurologique du cerveau de chacune des espèces, comme celle de leur corps, a résulté de l’histoire évolutive de ces espèces. Ainsi les cerveaux des prédateurs sont-ils plus aptes que ceux des végétariens à identifier le mouvement, puisque, au fil des temps, la réception d’images mobiles a été associée pour les premiers à la présence de proies éventuelles. Encore faut-il que les capacités cérébrales acquises par l’évolution et transmises génétiquement soient mises en œuvre au cours d’un apprentissage individuel. Elles ne s’expriment que rarement à la naissance. C’est au cours d’une éducation personnelle, toujours sur le mode essais et erreurs, notamment à l’occasion des jeux si fréquents dans beaucoup d’espèces animales, que le cerveau du jeune individu apprendra à construire le modèle du monde le plus apte à garantir la survie de celui-ci. L’apprentissage se poursuit d’ailleurs tout au long de la vie. Le rôle des parents, notamment de la mère, est essentiel pour que le jeune apprenne à distinguer, au sein de milliers d’expériences différentes, où se situent respectivement l’erreur à évier et l’essai à poursuivre – ceci afin de survivre. La neurogenèse de détail, c’est-à-dire la façon dont s’établissent les connexions neuronales à la suite de ces expériences, se construit à cette occasion.

Dans cette optique, la question de la «vérité» ou pertinence du modèle du monde conservé par le cerveau individuel ne se pose pas davantage que celle du modèle du monde correspondant à l’organisation corporelle acquise lors de l’évolution et transmise par le génome. Le cerveau fait en permanence des prédictions sur le monde, que l’organisme met à l’épreuve. Les prédictions améliorant l’adaptation de l’organisme sont conservées et sont donc vraies» pour lui. Les autres disparaissent. Nous verrons ci-dessous que, si l’on transpose la question de la vérité au niveau des connaissances collectives détenues par l’espèce, la même problématique se retrouve. Le modèle collectif du monde ne renvoie pas à des vérités absolues, mais à des connaissances permettant à l’espèce de s’adapter au mieux ici et maintenant. Ce sont les seules vérités ayant un sens pour l’espèce. Les autres disparaissent plus ou moins rapidement.

Le cerveau des espèces supérieures, celui de l’homme en particulier, est donc devenu avec le temps le support de modèles du monde décrivant le milieu dans lequel chacune de ces espèces se trouve plongée. Ce mécanisme ne fonctionne pas toujours parfaitement. Un cerveau, qu’il soit sain ou, à plus forte raison, endommagé, peut créer des représentations qui ne correspondent pas aux signaux que reçoivent les organes sensoriels. A l’inverse, il peut recevoir de bonnes informations mais ne pas les intégrer au modèle global du monde qu’il fournit à l’individu.

De plus, même lorsqu’il fonctionne normalement, le cerveau ne décrit jamais le monde tel qu’il serait aux yeux d’un observateur extérieur omniscient. Il produit, toujours par essais et erreurs, une vision «hallucinée» du monde (Christopher Frith parle de «fantasy» ou «fantasme») qui détermine les décisions que prend l’organisme tout entier pour optimiser son adaptation au monde. Il s’agit par ailleurs d’un processus de regroupement statistique des informations pertinentes, par lequel le cerveau échappe à l’envahissement des détails perçus en permanence par les organes sensoriels.

Si l’hallucination se révèle pertinente, elle est conservée. Sinon, elle disparaît et parfois, avec elle, le cerveau et l’individu qui l’ont générée. Ainsi, face à une crevasse qu’il faut franchir pour échapper à un prédateur, le cerveau de tel individu peut estimer à la suite d’expériences précédentes que l’exploit est faisable. Il génère en conséquence une représentation sur le mode hallucinatoire le décrivant en train d’accomplir et réussir le saut. Le corps, déterminé par cette vision, commande les gestes nécessaires. Mais l’exploit ne réussit pas à tous les coups. L’inadéquation entre le modèle et le milieu réel peut se payer durement. Ceux qui étudient les primates en liberté ont été frappés par le grand nombre des accidents mortels atteignant des singes grimpeurs ayant manqué la branche qu’ils visaient. Tout ceci se déroule évidemment sur un mode purement déterministe. A aucun moment, ni le cerveau ni le corps de l’individu ne prennent de décisions qui ne seraient pas déterminées par des enchaînements antérieurs de causes et d’effets. Autrement dit, évoquer la «liberté» du décideur, au sens où les spiritualistes parlent de libre-arbitre, n’aurait aucun sens.

Pour résumer ce passage consacré à la construction des représentations par le cerveau, nous pourrions prendre une image technique, que l’on se gardera évidemment de transposer sans précautions aux cerveaux biologiques. Lorsqu’on achète un ordinateur, doté de ses divers logiciels, la notice explique comment le personnaliser, c’est-à-dire charger sa mémoire des informations qui nous ‘intéressent. Pour cela, il suffira de s’en servir pendant quelques jours en utilisant les fonctions disponibles, naviguer sur le web, communiquer par la messagerie, téléchécranarger tel ou teldocument extérieur, rédiger grâce au traitement de texte tel ou tel article, etc. Après cette période d’interaction avec l’extérieur, par mon intermédiaire, la mémoire de l’ordinateur se trouvera enrichie d’un grand nombre d’informations qu’elle ne comportait pas en sortant de l’atelier. Ces informations pourront être considérées comme des représentations du monde construites par mon activité et susceptibles de me servir de références en cas de problème à résoudre. Elles pourront aussi servir à d’autres utilisateurs éventuels de l’ordinateur.

Notons cependant un point important. Imaginons qu’au lieu de s’être procuré un ordinateur moderne, on ait utilisé un matériel datant des années 1980 retrouvé vierge dans un magasin. Son architecture et ses logiciels ne m’auraient pas permis de l’enrichir beaucoup. Sans doute aurais-je du me limiter à la fonction traitement de texte ou tableur.
Ainsi, si l’on considère les générations successives d’ordinateurs comme le résultat d’une évolution darwinienne de l’espèce « ordinateur », on constate que le génotype ou gènes propres à cette espèce (par exemple les notices techniques utilisées par le constructeur) ont évolué sous la pression de sélection pour rendre les générations successives d’individus (les phénotypes) de plus en plus aptes à s’adapter à la pression de sélection s’exerçant sur le monde de l’informatique. Chaque phénotype à son tour (c’est-à-dire chaque ordinateur au sein de sa génération) a grandi en s’enrichissant des informations que son organisation génétique lui permettait d’acquérir. Mais comme les besoins des utilisateurs ne cessaient de croître, les pressions de sélection s’exerçant sur les phénotypes ont progressivement conduit les concepteurs de génotypes, autrement dit les constructeurs, à faire évoluer le génotype de l’espèce.

C’est au cours d’une aventure de cette nature que l’espèce humaine s’est retrouvée dotée d’un cerveau de plus en plus performant. Chaque propriétaire d’un cerveau le garnit d’un modèle du monde qui lui est propre. Il le construit à partir des informations recueillies en interagissant avec son environnement.

Les modèles collectifs du monde et le Moi


Les psychologues ont tendance à étudier le fonctionnement du cerveau chez l’individu, en oubliant que celui-ci est le produit d’une évolution génétique et phénotypique qui se produit au sein du groupe. Il faut rappeler que les représentations neuronales se construisent pour l’essentiel lors des interactions en miroir des individus entre eux. Chez les espèces telles que l’espèce humaine ayant développé des langages dotés de mots, c’est-à-dire des symboles globaux pouvant résumer une expérience collective, les modèles collectifs du monde s’expriment par l’intermédiaire de ces langages. Le langage scientifique s’est imposé, chez certains humains tout au moins, parce que, à l’expérience, il s’est révélé le plus adéquat pour produire des prédictions elles-mêmes les plus efficaces en terme d’adaptation. Il va de soi que le langage scientifique n’est pas plus «vrai», dans l’absolu, que toutes les représentations, conscientes et inconscientes, produites ou utilisées par un cerveau en bon état de marche. Il est seulement le plus pertinent de tous pour réaliser des prédictions effectives, parce qu’il rassemble l’expérience très vaste de millions d’humains. Sa mise à jour sur le mode essais et erreurs s’impose cependant, comme celle de tous les modèles prédictifs plus restreints.

Parmi les créations collectives qui s’imposent de facto aux cerveaux des individus en interaction sociale se trouve le Moi. Certains scientifiques, nous l’avons signalé, estiment qu’il s’agit d’une illusion de plus créée par le cerveau, du fait qu’il n’est pas capable de faire apparaître en simultanéité les multiples liens reliant l’individu au monde physique et au monde social, ainsi que leurs interactions réciproques. Ce sont ces liens et ces interactions qui déterminent en fait le comportement, comportement durable ou comportement dans l’instant. Pour Christopher Frith, le cerveau génère donc une nouvelle illusion ou hallucination, celle d’un Moi se comportant en agent autonome. Elle exprime sous forme d’une image facilement compréhensible et communicable aux autres l’intuition implicite ressentie par chacun d’entre nous, celui de disposer d’une personnalité résultant d’un ensemble complexe de traitements d’informations réalisés à tout instant par les différentes composantes du cerveau. Mais ce Moi se borne à entériner avec quelques instants de retard les décisions prises par l’organisme tout entier, sous la coordination globale du système nerveux central et du cerveau. Ces décisions elles-mêmes ne sont pas libres. Elles découlent de l’enchaînement complexe des causes et des effets qui s’applique en permanence à l’individu dans le cours de sa vie biologique et sociale.

Nous avons pourtant indiqué que la sensation, pour ne pas parler d’illusion, de liberté que ressent le sujet (humain) présente sans doute quelques avantages évolutionnaires, même si beaucoup de chercheurs pensent difficile de préciser lesquels. Nous allons donc examiner les travaux des scientifiques qui se sont efforcés d’approfondir ce concept de Moi et proposer des pistes permettant de comprendre son intérêt pour les espèces, essentiellement l’espèce humaine, qui en sont dotées.

Section 3. Propriétés et limites de la conscience supérieure

Gerald Edelman est sans doute un des spécialistes du cerveau qui a le mieux réussi à préciser le concept omniprésent et pourtant bien mal compris encore de conscience. Ses principaux ouvrages s’inscrivent dans une réflexion générale sur la conscience d’inspiration matérialiste. Dans divers travaux, il a développé une théorie de la conscience que l’on peut résumer ainsi :

« On ne distinguera pas la conscience telle qu’elle se manifeste au niveau individuel de celle qui émerge dans les relations de groupe. La conscience supérieure ou conscience de soi ne présente pas toutes les propriétés d’omniscience qui lui sont généralement attribuées.

« Elle est partielle, des pans entiers de la représentation du monde par l’organisme, y compris les informations qu’il a sur lui-même, lui échappent définitivement ou durablement. Le champ de l’inconscient est considérable. On y trouve la plupart des automatismes vitaux pour la survie.

« Elle est tardive autrement dit non « primo-décisionnelle ». Les décisions, ressenties comme volontaire par le sujet conscient, résultent en fait d’une décision antérieure déterminée, elle-même provenant d’autres parties de l’organisme tout entier.

« Elle joue cependant un rôle, permettant d’attirer l’attention sur des phénomènes que l’expérience a classé comme importants pour la survie. Ceci au niveau individuel comme, grâce au langage, au niveau collectif. L’attention, à son tour, déclenche des mécanismes correcteurs, conscients ou inconscients. »

Courverture du livre "Second nature"Gerald Edelman a précisé ceci dans un ouvrage publié récemment, «Second Nature», qui complète avec beaucoup de pertinence ses efforts pour comprendre la conscience . Renoncer en effet à cette compréhension conduit inexorablement au dualisme selon lequel l’esprit et la matière sont deux dimensions différentes de l’univers. Mais essayer de comprendre la conscience en termes monistes, c’est-à-dire en faisant de cette faculté une propriété émergente de la matière, peut donner lieu à de nombreuses impasses. Faut-il ne chercher la conscience que chez l’homme et exclure qu’elle puisse exister également chez les animaux ? Comment la conscience est-elle apparue au cours de l’évolution et à quoi a-t-elle pu servir ? Le cerveau est-il le seul siège de la conscience et si oui, où se trouve ce siège ? Peut-on simuler la conscience chez des artefacts, autrement dit des robots ?

Il apparaît immédiatement que de telles questions resteront sans réponses utiles si l’on ne dispose pas d’une théorie (ou d’une hypothèse globale) permettant de comprendre comment le fonctionnement quotidien des neurones cérébraux intégrés à un corps (embodied) doté notamment d’organes sensoriels et effecteurs, corps lui-même situé (embedded) dans un milieu bien défini (ce que Gerald Edelman appelle une éconiche), peut aboutir à l’élaboration de connaissances sur le monde. La critique de ces connaissances permet à son tour de préciser ce que peut signifier le concept de vérité. On en arrive ainsi à l’épistémologie, définie comme critique raisonnée des connaissances et des méthodes permettant de les acquérir.

Le darwinisme neural

Gerald Edelman a depuis bientôt 20 ans, dans le prolongement de ses recherches sur le système immunitaire, qui lui avaient valu le Prix Nobel de médecine, proposé une approche permettant d’expliciter ces divers sujets. C’est ce qu’il a nommé le Darwinisme neural (neural Darwinism) dès 1987. Celui-ci, dans la ligne du darwinisme génétique, lui a permis de montrer comment, au sein des 100 milliards de neurones du cerveau humain, des neurones ou groupes de neurones entrent en compétition pour traiter les informations reçues dès le stade embryonnaire par le corps situé. Cette compétition a favorisé (ou a résulté de) la mise en place de réseaux de neurones associatifs, au sein du cortex ou d’aires particulières du cerveau, permettant ce que Edelman a nommé la réentrance.

En simplifiant, on dira que les fibres réentrantes informent telle partie du cerveau du fait que dans telle autre partie, des neurones réagissent de façon synchrone à des stimulus externes ou internes. Ainsi se créent des unités de travail analogues à ce que l’informatique nomme des réseaux de neurones formels. Elles permettent de construire des structures neuronales en fonction de la force, de la répétition et de la nature des informations reçues par le cerveau et le corps situé dans son éconiche. Le cerveau adulte disposerait de centaines de millions sinon davantage de telles structures. La compétition entre neurones produit des résultats spécifiques à chaque individu, tout en s’inscrivant cependant dans les grandes fonctions cérébrales acquises depuis longtemps par les animaux dotés d’un système nerveux central.

Le darwinisme neural vient donc contredire directement les trois principales attitudes qui avaient cours jusque là à propos de la conscience :
1) qu’il s’agit d’une fonction du cerveau, certes (ce qui exclut l’hypothèse dualiste) mais d’une fonction trop complexe pour être étudiée –
2). que la conscience résulte de traitements algorithmiques analogues à ceux auxquels procède un ordinateur et
3). que la conscience a résulté d’une évolution darwinienne au sein des contenus mentaux, indépendamment des supports neuronaux. Cette dernière hypothèse, dite aussi du darwinisme culturel, a été récemment reprise par lamémétique, expliquant que c’est la compétition entre mèmes, passant d’un cerveau à l’autre, qui a fait apparaître, notamment, la conscience de soi (que Susan Blackmore a nommé un memeplexe ou complexe de mèmes). Nous reviendrons sur ce dernier point plus bas.

Les structures neuronales résultant du développement au sein du cerveau de millions de systèmes de neurones en compétition darwinienne sur le mode mutation/sélection et résultant de l’interaction du sujet avec son milieu, construisent ainsi, pour ce sujet, ce que l’on nommera des systèmes de connaissances. Ceci se produit largement en amont de l’apparition des fonctions conscientes, puisque de tels systèmes existent chez tous les animaux dotés d’un système nerveux central. Ces connaissances, qui sont pour le sujet la seule « vérité » dont il peut disposer relativement à ce qu’est le monde extérieur, lui permettent de répondre avec un avantage sélectif aux contraintes du milieu et à la concurrence qui s’exerce sur lui.

Cette concurrence provient des membres de son espèce, étant entendu que chaque espèce est elle-même en concurrence avec d’autres. Chez les animaux non dotés de conscience, les connaissances ou informations sur le monde se matérialisent au travers des modules spécialisés du cerveau acquis par l’évolution. Mais elles s’expriment aussi par l’intermédiaire de l’architecture même du cerveau cognitif, transmis par héritage génétique. Au fil des millions d’années de l’évolution, les cerveaux ont été façonnés par les exigences de la survie. Ils commandent ainsi des comportements basiques, affinés par les démarches d’apprentissage des individus.

La compétition entre les connaissances

Chez l’homme, à ces mécanismes présents chez tous les animaux s’ajoutent les connaissances sur le monde faisant l’objet des contenus conscients. Nous reviendrons sur la façon dont Edelman distingue la conscience primaire, existant sans doute chez tous les animaux supérieurs (esquissée aussi chez des robots évolutionnaire) et la conscience supérieure ou conscience d’être conscient. Mais pour le moment, tenons-nous en aux connaissances constituant des contenus de conscience. Ces connaissances ont une dimension collective importante, s’exprimant notamment au sein des langages. Mais elles sont modulées au sein de chaque individu par le fonctionnement du cerveau conscient dont on sait qu’il n’est jamais strictement identique d’un individu à l’autre. La grande diversité et variété des connaissances mettent nécessairement celles-ci aussi en compétition darwinienne. La compétition aboutit à sélectionner celles qui sont les plus efficaces pour représenter le monde et qui sont donc les mieux capables de survivre et de se transmettre – conjointement avec les individus qui les hébergent.

Dans les sociétés modernes, la réflexion sur la validité des connaissances et plus généralement sur les processus permettant de les élaborer a donné naissance à une forme de pensée critique nommée l’épistémologie. Gerald Edelman veut désormais fonder une nouvelle sorte d’épistémologie, s’appuyant sur les sciences du cerveau. Il l’appelle «brain-based epistemology», épistémologie basée sur les sciences du cerveau, que nous traduiront approximativement par neuro-épistémologie ou épistémologie neurale. Pour lui, l’épistémologie classique, définie comme une étude critique des savoirs humains, a pris différentes formes dont la plupart selon lui se heurtent à des impasses, analogues aux impasses que rencontre des définitions non évolutionnaires (ou non physiques) de la conscience.

Nos lecteurs connaissent sans doute bien les débats relatifs aux fondements de la connaissance et subséquemment, au concept de vérité censé les exprimer. Doit-on considérer qu’il existe une vérité relative au monde en soi que les connaissances conscientes ont pour rôle de préciser progressivement, de préférence au travers d’un formalisme expérimental et mieux encore logico-mathématique strict et universel ? Y a-t-il au contraire autant de vérités qu’il existe de connaissances utiles aux individus qui s’y réfèrent et de parties du monde auxquelles ces individus sont spécifiquement confrontés. Dans ce cas, les «vérités» peuvent être approximatives, faire appel aux analogies et à l’intuition. On dira alors que seule doit compter l’aide qu’elles apportent aux individus dans leur lutte pour la survie. Qu’importe que le chat soit noir ou gris s’il attrape les souris.

Pour Edelman, la neuro-épistémologie doit viser plus loin que la simple réflexion sur l’émergence des savoirs. Elle doit viser à rapprocher les savoirs relatifs aux sciences dures et ceux relatifs aux sciences humaines, à la création artistique et autres activités ou intervient la sensibilité et la créativité informelle. En effet, comme on le verra, il n’y a pas pour lui de différences de nature entre ces différentes formes de création et de connaissance. Elles relèvent d’un processus commun qui, là encore, trouve ses sources dans le darwinisme neural. Il faut donc supprimer les fossés qui se sont établies entre elles, notamment dans le monde académique. Sans être à proprement parler wilsonien, c’est-à-dire partisan de la sociobiologie, Gerald Edelman milite en faveur de la «consilience», terme utilisé par E.O.Wilson pour exprimer la convergence des savoirs. Ceci posé, il faut bien admettre que les différentes connaissances émergent et se maintiennent, au cas par cas, selon leurs capacités à s’imposer, c’est-à-dire finalement selon leurs capacités à favoriser l’adaptation des individus et des groupes qui les produisent et les utilisent.

La querelle de la vérité

On ne peut pas parler d’épistémologie sans parler de vérité. On sait qu’aujourd’hui la question de la vérité devient un véritable enjeu de société, enjeu de nature politique, avec la multiplication, hors de toute démarche scientifique, des églises, sectes et mouvements politiques qui prétendent détenir des Vérités absolues et les imposer à tous. Cet absolutisme n’est évidemment pas Intelligent designnouveau. Il avait marqué l’histoire de la pensée dès ses origines. Mais on pouvait croire, avec les progrès en Occident de ce que l’onavait appelé les Lumières ou le rationalisme, qu’il perdait du terrain. L’expérience montre qu’il n’en est rien. Comme au Moyen-âge chrétien, chacun est désormais sommé par les nouvelles intolérances de s’incliner devant des vérités auto-proclamées, sauf à mettre sa liberté, voire sa vie, en danger. Le débat est particulièrement actuel aux Etats-Unis, où les fondamentalistes chrétiens éliminent petit à petit les tenants de la rationalité scientifique. Ils rejoignent d’ailleurs en intolérance les fondamentalistes islamiques, eux-mêmes de plus en plus nombreux y compris dans le monde occidental.

On peut penser que c’est pour contribuer à la réflexion sur la vérité et à la critique des contenus de connaissances, en réponse aux procès faits à la science par les tenants de l’Intelligent Design, que Gérald Edelman a décidé, sur la fin d’une carrière bien remplie, d’orienter ses travaux.. Face à l’influence croissante, en Amérique, de ce que Richard Dawkins les «talibans chrétiens», il estime que sa théorie du darwinisme neuronal lui permet d’apporter des éclairages importants au débat épistémologique sur la formation des connaissances et sur leur validité, c’est-à-dire sur le concept de vérité scientifique. Il s’inscrit donc de nouveau en défenseur du matérialisme scientifique. Mais dans ce domaine comme dans celui de la conscience, il a voulu rester fidèle à sa méthode, c’est-à-dire éviter les voies sans issues consistant à s’interroger sur les fondements logiques (et a fortiori sur les fondements philosophiques) pouvant justifier de parler de vérités en termes absolus – ce qui renverrait à un improbable réalisme scientifique selon lequel il existerait un monde en soi que l’observateur pourrait espérer décrire par des pratiques expérimentales rigoureuses.

Autrement dit, Gerald Edelman s’inscrit, sans le dire nettement, dans ce que l’on pourrait appeler le relativisme des connaissances. – ou plutôt dans un relativisme tempéré, analogue à celui concernant la conscience elle-même. Nous avons parlé pour notre part, dans d’autres textes, de «constructivisme», terme plus engageant que celui de relativisme. Pour le darwinisme neural, il n’existe pas de conscience en soi, mais des processus d’interaction avec le monde permettant au cerveau de faire émerger des contenus conscients qui sont à la fois propres à chaque individu et qui dans le même temps peuvent être partagés ou répartis au sein des groupes grâce aux échanges langagiers. Il en est de même des connaissances et des prétendues « vérités » qu’elles exprimeraient. Chaque individu construit ses propres connaissances, autrement dit ses propres vérités. Celles-ci, lorsque l’individu considéré a la possibilité de les confronter à des connaissances collectives, prennent une portée plus générale sans pour autant pouvoir prétendre à une valeur absolue.

Le cerveau se représente spontanément le monde au travers des entrées sensorielles et traduit ces connaissances, individuelles ou collectives, par des expressions approximatives, métaphoriques, symboliques, dont aucune ne devrait pouvoir prétendre à l’universalité. Le cerveau, comme Edelman le rappelle constamment, n’est pas un ordinateur travaillant sur des données bien définies et utilisant pour ce faire des programmes pré-constitués. Le cerveau travaille sur le mode très général dit de la « reconnaissance de forme ». On sait que ce terme est employé en intelligence artificielle pour désigner le travail de catégorisation empirique auquel un système informatique non programmé à l’avance se livre pour identifier les constantes du milieu avec lequel il réagit : constantes visuelles, sonores ou phénoménales. Il se dote d’une représentation globale du monde résultant de la compétition darwinienne entre représentations provenant des cerveaux des individus partageant la même éco-niche . Il y a autant de « vérités », qu’il y a de cerveaux, tout au moins au niveau du détail. Au sein des groupes, les échanges entre cerveaux peuvent aboutir à des « vérités collectives,» qui restent cependant relatives (non absolues) et constamment en évolution.

De ces «vérités collectives relatives» peut émerger un «univers virtuel» fait de représentations du monde prenant la forme de lois scientifiques voire de modèles mathématiques. Cet univers est plus «vrai» que l’ensemble des vérités individuelles, au moins pour les individus utilisant la démarche scientifique expérimentale et les mathématiques. Mais, comme on le sait en ce qui concerne la formalisation des savoirs au sein de lois scientifiques et de modèles mathématiques, le passage de l’approximatif à la rigueur se traduit par d’innombrables pertes. Le champ se rétrécit considérablement et souvent le modèle se révèle trop rigide pour rester longtemps adéquat. La science ne renonce certes pas à proposer des lois, mais, en permanence, la critique de ces lois et la recherche de nouvelles lois font un large appel à l’heuristique libre, à l’imagination et au rêve.

L’ «univers» formalisée par la science ne renvoie donc pas plus que les « vérités collectives et individuelles» à une Vérité absolue ou en soi, puisque, comme celles-ci, elle résulte de la compétition darwinienne entre contenus de conscience et n’est donc jamais figée. Elle est seulement plus générale et s’appuie sur des faits expérimentaux qui, tout en nécessitant d’être, eux-aussi, relativisés, présentent des fondations plus solides pour la construction d’une neuro-épistémologie critique que ne le sont les « faits » observés empiriquement par des individus dépourvus d’appareils rigoureux de vérification.

La neuro-épistémologie à la lumière du darwinisme neural

Ceci posé, en quoi ce qui précède peut-il autoriser à parler de neuro-épistémologie comme le fait Gerald Edelman ? Il faut pour le comprendre revenir à la façon dont il se représente la formation et le rôle de la conscience, c’est-à-dire à sa théorie du darwinisme neural. Nous avons vu que pour lui le cerveau est organisé en un très grand nombre de modules distincts mais néanmoins interconnectés (par la réentrance). Certains ont été acquis par l’espèce et sont donc transmis dès la naissance à partir de l’architecture du cerveau définie par la coopération de différents gènes. D’autres résultent du mécanisme général de « reconnaissance de formes », évoqué ci-dessus, par lequel le cerveau dès le stade embryonnaire établit des catégories au sein des informations endogènes et exogènes perçues par les sens.

Un point essentiel, sur lequel Edelman insiste, concerne la redondance (appelée dégénérescence dans le vocabulaire scientifique) entre ces modules. Le terme signifie que des modules différents peuvent représenter plus ou moins approximativement la même forme. Ceci est particulièrement évident au sein des cortex visuels et auditifs. Ainsi est assurée la variation ou variabilité dans les représentations, autrement dit un Générateur de diversité (GOD pour les évolutionnistes, soit Generator of Diversity !), permettant à la compétition darwinienne entre modules de s’exercer.

Edelman, dans la description du cerveau qu’il propose, évoque aussi ce qu’il appelle des «centres de valeurs». Ceux-ci n’ont rien à voir avec les valeurs morales. Le mot désigne les aires cérébrales capables de diffuser dans l’ensemble du cerveau puis de l’organisme des neurotransmetteurs génériques, incitatifs ou inhibiteurs, qui renforcent les réactions globales de l’organisme. Ainsi en est-il de l’adrénaline, qui dans la plupart des espèces, contribue à mobiliser les ressources physiques de l’individu face à un danger. On retrouve là un mécanisme courant dans tous les réseaux de neurones formels, caractérisant ce que l’on appelle les processus de récompense. Le livre évoque enfin, pour compléter ce bref recensement, les neurones moteurs et plus généralement l’appareil sensorimoteur, qui permet à chaque organisme de s’inscrire dans son éco-niche et de le modifier. Chez l’homme moderne, cet appareil sensorimoteur est complété par les machines et instruments produits par la technologie.

Ces divers éléments constitutifs de la complexité du corps en situation contribuent ainsi, selon l’hypothèse du neuro-darwinisme, à la production de faits de conscience plus ou moins élaborés. Le neuro-darwinisme est évidemment l’antichambre méthodologique de la neuro-épistémologie.

Rappelons la théorie de la conscience que tout ceci sous-tend. C’est aussi celle de beaucoup de neuro-scientifiques matérialistes. L’organisme doté d’un système nerveux central situé dans le corps, le corps lui-même étant situé dans son éco-niche, constitue un ensemble évolutionnaire aux millions de modules en interaction. Inévitablement, il en émerge des états de conscience primaire, c’est-à-dire conscience de soi dans son environnement mais non conscience d’être conscient. On admet généralement que de tels états sont présents chez la plupart des animaux supérieurs. Mais comme ceux-ci manquent du langage, ils ne sont pas capables de se représenter eux-mêmes à eux-mêmes en tant que sujets conscients. Ils ne peuvent pas non plus construire de modèles visant le passé ni le futur dans lesquels ils se positionneraient comme acteurs. Ils ne peuvent donc pas élaborer des stratégies de survie à long terme. Sur ce point, Edelman a toujours indiqué que, pour lui, le passé et le futur n’existent pas en soi. Ce sont des constructions utilisant des mots, autrement dit des modèles informationnels, avec lesquels un modèle du soi, lui-même exprimé par le langage, peut être mis en interaction.

Edelman est donc conduit, ce qui est devenu classique depuis quelques années chez les neuroscientifiques matérialistes, à distinguer la conscience primaire et la forme plus «évoluée» de conscience, dite supérieure, qui en émerge au sein des cerveaux disposant d’une complexité supplémentaire. C’est grâce à cette complexité neurale supplémentaire que de nouveaux modules eux-mêmes redondants sont apparus pour désigner le soi et bien d’autres concepts reprenant au second ou au troisième degré des « formes » identifiées par la conscience primaire. Quel est le rôle fonctionnel de cette conscience supérieure ? Celui de la conscience primaire n’est évidemment pas discutable. Elle permet à l’animal d’acquérir une représentation globale du monde, au lieu d’être déterminé par des évènements différents survenant sans ordre apparent. Par contre, sur le rôle fonctionnel de la conscience supérieure, les opinions diffèrent encore.

Comment la conscience supérieure peut devenir causale

Edelman rejoint les neuroscientifiques pour qui la conscience supérieure n’est jamais causale. Autrement dit, il refuse le concept de libre-arbitre, grâce auquel les spiritualistes réintroduisent le dualisme. Cependant, il ne veut pas faire de la conscience supérieure un simple épiphénomène dont la survivance au sein de l’évolution ne s’expliquerait pas. Il en fait un indicateur permettant à l’organisme (par l’intermédiaire du cerveau en général) de nous rendre compte de certains de nos états et de les signaler à nous-mêês et aux autres par le langage. Cette hypothèse repose sur celle selon laquelle la construction du Moi résulte de l’interaction de l’individu avec les autres individus grâce au langage et aux artefacts développés à l’intérieur des sociétés.

Nous pouvons ici expliquer d’une façon très simple pourquoi les individus humains ont hérité de l’évolution la capacité d’exprimer les états dominants de leur conscience primaire à travers le langage et en les attribuant à un Moi supposé causal, c’est-à-dire supposé doté de libre-arbitre. C’est parce que le corps inconscient, le seul qui soit causal (on peut pour faciliter la présentation parler d’un Moi inconscient, qui ne correspond évidemment pas à l’inconscient freudien) peut ainsi faire part de ses états internes aux autres membres du groupe afin d’y recruter des alliés. Les animaux font d’ailleurs cela avec moins de sophistication quand ils expriment des émotions par des cris ou gestes. Ceux-ci sont destinés au groupe, pour provoquer des réactions collectives venant à l’aide de l’individu signaleur.

Prenons un exemple. Circulant en forêt, je perçois inconsciemment la présence d’un prédateur et, toujours inconsciemment, je m’en écarte. Mon Moi inconscient a dans ce cas pris seul la bonne décision. Cependant, si quelques instants plus tard, ma conscience supérieure est avertie (par réentrance) de ce qu’a décidé ma conscience primaire et en avertis le groupe par un discours adéquat ( “j’ai décidé” de m’éloigner de ce fourré où “je pense” que se trouve un prédateur), les autres individus du groupe peuvent comprendre immédiatement le signal de danger et y réagir adéquatement. Réagir signifie en ce cas que la conscience primaire de chacun d’eux comprend inconsciemment le message et prend immédiatement les mesures adéquates.

Mais réagir signifie aussi que le Moi collectif des consciences supérieures ainsi formé grâce au langage partagé renforce dans chacun des organismes individuels les actions destinées à protéger non seulement les individus considérés isolément, mais l’ensemble du groupe se comportant alors en super-organisme doté d’une conscience primaire (voire d’une conscience supérieure). Pour être exhaustif, on ajoutera que l’existence d’une conscience supérieure individuelle Réprésentation de l'adrénalines’exprimant par le verbe n’est pas inutile à la survie de l’individu. Même si je suis seul face au danger, le fait que je me dise (par la voix intérieure de la conscience supérieure) “il y a là un danger” peut aider le Moi inconscient à mieux mobiliser ses ressources, notamment en déclenchant l’action de ce que Edelman appelle les centres de valeur du cerveau – sécrétion d’adrénaline par exemple.

On peut alors considérer que le Moi conscient individuel serait la façon dont une représentation d’un Moi générique construite au sein des collectivités dotées de langage s’incarnerait et se spécifierait au sein de l’individu particulier, grâce aux échanges sociaux et notamment grâce à l’éducation – le tout évidemment à l’occasion de compétitions darwiniennes permanentes, tant dans le cerveau individuel que dans ce que l’on pourrait appeler le cerveau collectif. A ce moment, le Moi individuel s’exprimant au sein de la société et représentant une variante d’un Moi collectif plus général, pourrait sinon redevenir à lui seul causal, du moins contribuer à l’émergence d’une action causale. Ses évolutions commanderaient les organes effecteurs de la société ou plus précisément celles des individus qui manipulent les organes effecteurs.

Or ceux-ci, contrairement aux états de conscience supérieure individuels, sont directement en prise sur le monde. Il devient donc productif de s’interroger par l’épistémologie sur la valeur quant à la survie des connaissances du monde que génèrent de tels Moi collectifs et sur les rapports que ces connaissances peuvent avoir avec une supposée vérité. Si elles s’auto-proclament vraies, relativement ou absolument, elles n’en auront que plus de force persuasive dans la compétition entre les connaissances et entre ceux qui les hébergent.

L’hypothèse d’un Moi fédérateur se développant au sein des neurones du cortex supérieur, celui responsable des associations, pourrait peut-être aussi aider à comprendre la question délicate résumée par le concept de noyau dynamique et d’activité intégrative (Dynamic Core). On nomme ainsi l’espace hypothétique, dit aussi par Bernard Baars « espace de travail global » (Global working space) , ou se formaliserait en dernier ressort la décision consciente. Edelman pour sa part n’y insiste pas. Pour lui, contrairement à d’autres neurologues , Bernard Baars ou Stanislas Dehaene, ce n’est pas un point prioritaire pour la compréhension de la conscience. Il se borne à constater que, dans les cerveaux sains, la conscience n’est pas dissociée, tout au moins dans l’instant présent. Elle est unitaire. Ceci est vrai qu’il s’agisse de la conscience primaire ou de la conscience supérieure. Le cerveau parait capable de réaliser à tout moment une seule et unique synthèse résumant les résultats de la compétition darwinienne incessante entre lesquels s’affrontent les modules neuronaux conscients et inconscients. Ainsi le rapporteur d’un congrès animé peut résumer en un compte-rendu clair les résultats des débats.

Mais quel est le mécanisme qui permet à tout moment l’expression d’un état unique de conscience ? (On parle aussi du problème du « binding »). Où et comment se produit ce phénomène essentiel à la compréhension de l’unité du moi conscient individuel ? On sait que la question n’est pas résolue actuellement. Gerald Edelman fait cependant à ce sujet une observation à laquelle nous devons être attentifs.

Il explique que pour comprendre le fonctionnant du noyau dynamique et la génération d’états de conscience unitaires, il est pratiquement impossible aujourd’hui d’expérimenter chez l’animal vivant et moins encore chez l’homme. Il faudrait de toutes façons sans doute descendre bien au-delà de l’observation des neurones individuels, afin d’observer le fonctionnement corrélé de milliards de cellules – et de molécules chimiques – appartenant au corps dans lequel le cerveau est situé. Par contre, selon lui, on peut espérer que l’étude, bien plus facile à mener, de la façon dont des états de conscience primaire émergent chez les robots pourrait nous quelques pistes – ceci même si l’on découvrait que les robots acquièrent des consciences bien différentes des nôtres, comparables à ce que pourraient être des consciences d’extraterrestres.

Communication. Mosaïque, par Anne Bedel

Section 4. Le cerveau des émotions

Antonio R. Damasio est chef du département de neurologie au Collège de médecine de l’Université de l’Iowa. Il est également professeur adjoint au Salk Institute de La Jolla. Il est aujourd’hui mondialement connu pour ses travaux sur le cerveau humain, dont il explore la complexité, notamment au regard de la mémoire, du langage et des émotions.

Looking for spinozaLa thèse d’Antonio Damasio sur les origines de l’esprit et de la conscience est aujourd’hui remarquablement cohérente et convaincante. Il l’a formalisée dans deux ouvrages principaux : « The Feeling of What Happens » suivi par «Looking for Spinoza», qui ont consacré la prise en considération des sentiments dans la compréhension des relations entre le corps, le cerveau et l’esprit. Cette thèse confirme et éclaire les théories, de plus en plus fréquentes aujourd’hui, montrant que les formes les plus élaborées de l’esprit et de la conscience humaine sont des acquis de l’évolution ayant émergé, selon les lois simples de la compétition darwinienne, dès l’aube de l’apparition de la vie sur Terre. Ce qu’il avance s’appuie sur une série impressionnante d’observations cliniques ou permises par l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Ces expériences n’apportent évidemment pas des preuves définitives, mais leur convergence permet de donner des fondements solides aux interprétations qu’en propose Damasio. Ceux que le prétendu réductionnisme de celui-ci scandaliserait (faire des sentiments conscients et de l’état du Moi lui-même la conséquence d’états bien définis du corps) doivent se dire que l’auteur n’avance rien sans preuves expérimentales.

Essayons de résumer en quelques paragraphes l’essentiel des propositions d’Antonio Damasio. Elles semblent si cohérentes que nous pourrions parler à leur propos d’un véritable “système Damasio” :

L’homéostasie

Les organismes vivants se caractérisent d’abord, avant même leur capacité à se reproduire et à muter, par l’existence d’un “corps” assurant la permanence d’un milieu interne protégé de l’extérieur par une barrière. Des plus simples aux plus complexes, ils n’ont pu survivre qu’en maintenant ce milieu interne à l’abri des agressions de l’environnement. C’est ce que l’on appelle couramment l’homéostasie. L’organisme vivant est une “machine homéostatique” dont le métabolisme est assuré par des processus élémentaires acquis génétiquement et présents dès les formes les plus simples des cellules homozygotes. On retrouve ces mécanismes sans changements fondamentaux tout au long de l’échelle des organismes vivants.

Les stimulus et sensations

Les mécanismes assurant la survie et le métabolisme des organismes sont déclenchés par des stimulus externes (réception d’une phéromone provenant d’un partenaire sexuel possible, par exemple) ou internes (sensation de faim provenant de la baisse du dosage du sucre). Une chaîne de déclenchement (trigger) s’engage ensuite, jusqu’au cerveau, mobilisant les différentes ressources de l’organisme. On ne peut séparer conceptuellement le stimulus ou déclencheur et le mécanisme déclenché. L’un et l’autre co-évoluent en interrelation.

Les réflexes

Les corps ont été dotés progressivement par l’évolution d’organes de plus en plus complexes capables d’assurer les grandes fonctions d’alimentation, d’excrétion, de reproduction, de fuite devant les prédateurs. Ces organes sont commandés par des réflexes de base (basic reflexes) déclenchés par les stimulus précités. Des dispositifs de contrôle coordonné de la bonne exécution de ces fonctions ont été sélectionnés par l’évolution, y compris chez les organismes les plus simples, notamment sous la forme d’échanges de messages chimiques. Dès le début, un système immunologique s’est développé pour assurer la protection contre les invasions extérieures. Ainsi s’est précisé ce qui était pour ces organismes le Bien (les facteurs leur permettant de se maintenir en vie et en bonne santé) et le Mal (les facteurs les conduisant à dépérir et mourir). Spinoza, rappelle Damasio, a qualifié de “conatus” la tendance, propre à la vie, de chaque organisme à persévérer dans son être, en faisant appel aux ressources nécessaires.

Les cartes corporelles cérébrales

Avec la complexification croissante des organismes, des organes spécialisés dans le contrôle de l’homéostasie et dans le déclenchement des actions réparatrices sont apparus. Ce furent les systèmes nerveux. Une part importante des génomes, chez les organismes simples comme le ver ou la mouche ou chez les mammifères supérieurs et l’homme, s’est trouvée dédiée à la programmation des processus d’entrée-sortie et de contrôle coordonnés permettant la surveillance des paramètres de bon équilibre et la mise en œuvre des procédures de survie : s’alimenter, se reproduire, élever les descendants, fuir les prédateurs, etc. Les cerveaux, pour ce faire, disposent de multiples cartes corporelles (body-map) qui permettent la synthèse des signaux provenant du corps. Le cerveau, en ce sens, élabore une image dynamique du corps analogue aux tableaux de bord des machines complexes. Il s’agit de connaître en temps quasi-réel l’état du système et d’engager immédiatement les actions réparatrices.

Les émotions

Les stimulus permettant la mise en œuvre des différents processus vitaux et leur coordination par le cerveau s’organisent, à partir des organes des sens, en messages sensoriels de plus en plus élaborés (sensations) lesquels donnent naissance, au-delà d’un certain niveau d’évolution, à des tendances et appétits (drives, appetites) puis à des émotions d’appétence ou de rejet produisant des états corporels complexes. Dans la terminologie de Damasio, sensations et émotions ne sont pas nécessairement conscientes. Au contraire, dans la totalité des êtres vivants y compris chez l’homme, elles sont principalement inconscientes.

Les émotionsLes émotions ne sont pas des phénomènes gratuits, mais font partie essentielle de la mise en œuvre des processus vitaux. Elles ont été programmées par l’évolution génétique pour mobiliser le plus efficacement possible les ressources de l’organisme au service du bon fonctionnement des organes sensoriels et effecteurs. Damasio les désigne du nom de “emotions proper “, que l’on pourrait traduire par le terme de “tuteur émotionnel” ou “moteur émotionnel”. Il distingue les émotions basiques, énergie, enthousiasme, malaise; les émotions primaires : faim, plaisir, désir, peur et les émotions “sociales” résultant de l’exercice des précédentes dans la vie en société, laquelle est indispensable comme on le sait à la construction des individus, même des plus simples : orgueil, sympathie, indignation, etc.. On a tout lieu de penser que, si les émotions sont difficiles à mettre en évidence chez les organismes relativement simples (insectes, mollusques), elles existent pourtant. En tous cas, on sait maintenant les observer à l’œuvre dans les espèces plus complexes, de la même façon que chez l’homme, même lorsqu’elles ne sont pas entrées dans le champ de la conscience. Dans cette optique, les émotions sont indispensables à la survie.

Les émotions, comme les sensations, mais à un niveau supérieur, se traduisent par diverses modifications corporelles. Celles-ci sont à la fois le signal permettant au cerveau de les enregistrer et le moyen dont dispose l’organisme pour affronter victorieusement les facteurs internes et externes visant à déstabiliser son homéostasie. Ainsi, manifester des signes de colère peut éloigner un adversaire. Là encore, ces modifications corporelles n’ont pas besoin d’être conscientes pour jouer leur rôle protecteur.

Les émotions, facteurs essentiels de la capacité de l’organisme à survivre dans un milieu nécessairement hostile, se déclenchent dés que l’organisme perçoit, sous forme de messages sensoriels simples ou complexes (sensations), les indicateurs internes ou externes signifiant le danger (le Mal) ou au contraire l’obtention d’un état d’équilibre (le Bien). Chaque individu est entouré de stimulus générant des émotions (emotionally competent stimulus, ECS) auxquels il réagit en permanence. L’identification de ces ECS est généralement programmée génétiquement (par exemple la méfiance à l’égard d’un objet non identifié). Mais beaucoup d’ECS sont les produits de l’expérience individuelle, acquise dans le cadre des échanges au sein du groupe (que l’on pourra dire culturelle).

Les processus qui précèdent l’apparition des émotions, et celles-ci elles-mêmes, sont hérités génétiquement, du moins dans leurs grandes lignes. L’évolution individuelle de chacun (sa culture) se borne à individualiser et enrichir ces cadres génétiquement transmis. Les moteurs émotionnels ayant évolué pour optimiser les chances de survie des individus peuvent se révéler mal adaptés ou néfastes dans d’autres circonstances, notamment dans la vie en société moderne. Mais comment espérer que leurs déterminants génétiques puissent cesser d’agir ? C’est là tout le problème du contrat social.

Les sentiments et les pensées

Chez les organismes dotés de pré-conscience ou de conscience, notamment chez l’homme, les mécanismes de survie précédemment décrits et générant des émotions, vont plus loin. Certaines émotions deviennent conscientes. On peut les appeler des sentiments (feeling). Ceux-ci, dans leurs formes extrêmes, prendront la forme de passions. Comment définir les sentiments, par rapport aux émotions, outre le fait qu’ils sont conscients et que celles-ci ne le sont pas nécessairement ? Les sentiments correspondent à la perception d’un certain état du corps à laquelle s’ajoute la perception de l’état d’esprit correspondant, c’est-à-dire des pensées (thought) que le cerveau génère compte tenu de ce qu’il perçoit de l’état du corps. Les sentiments et les pensées ne viennent donc pas de nulle part, mais sont adaptés à la situation où se trouve l’organisme. Damasio rappelle que c’était là le point de vue de William James (1842-1910) aussi méconnu en son temps que Spinoza : “le sentiment est la perception du corps réel modifié par l’émotion”. C’est donc au sommet seulement de processus empilés (nesting principle) qu’apparaissent les sentiments. Du fait que ceux-ci sont conscients, leur importance a été surestimée, tandis que les mécanismes leur donnant naissance, restant inconscients, ont été ignorés ou peu étudiés.

Quel est alors le rôle des sentiments, en termes de sélection darwinienne ? Poser la question revient à poser la question du rôle de la conscience. La conscience, chez l’homme comme chez les organismes dotés de formes de conscience plus simples, se construit sur la base d’émotions transformées en sentiments. Sert-elle à quelque chose ? On admet généralement que la conscience n’est pas un simple épiphénomène, mais permet d’organiser les sensations et les émotions du moment en les comparant les unes aux autres et en les rapprochant de celles constituant la conscience biographique du sujet. La conscience mobilise et regroupe à tout moment dans un espace de travail commun un certain nombre d’informations nécessaires à la définition de stratégies de survie et à la prise de décision.

Damasio, dès le début de ses travaux, s’était efforcé de cerner le concept de proto-soi, de soi instantané, de soi biographique (c’est-à-dire capable de se rétrojecter dans le passé et se projeter dans l’avenir). Aujourd’hui, il fait reposer le soi sur une prise de conscience des émotions les plus fortes, c’est-à-dire aussi de certains des facteurs déclencheurs de ces émotions, ainsi que des modifications corporelles qu’elles entraînent. L’état de conscience en ce cas est d’abord une conséquence des émotions qui le précèdent, mais il agit en retour sur celles-ci, en favorisant la prise de décision commandant des comportements d’adaptation et les modifications corporelles qui leurs sont liées. Il peut s’établir à ce niveau une co-évolution ou interaction entre émotions, sentiments et comportements en découlant.

Les idées

Les sentiments entrant dans le champ conscient génèrent aussi des comportements de type social. La conscience se construit principalement, dans le cerveau conscient, par le jeu des échanges langagiers et symboliques entre individus au sein des groupes. L’interaction entre émotions et sentiments se poursuit à ce niveau. On exprime un sentiment lui-même lié à une émotion, par l’échange d’une information symbolique ayant valeur de langage, signes ou mots. Ceux-ci s’organisent en opinions ou idées dès lors qu’ils respectent un certain formalisme grammatical. Ce faisant on peut communiquer avec les autres sur une base commune, puisque ceux-ci sont organisés génétiquement pour fonctionner d’une façon identique au sein de l’espèce.

A l’intérieur des groupes, les émotions et les sentiments s’expriment sous forme de comportements spécifiques, sélectionnés par l’évolution pour assurer la survie collective. C’est le cas de l’empathie par laquelle on comprend intuitivement ce que ressent autrui. C’est aussi le cas des comportements dits altruistes ou moraux. Les individus y sacrifient un intérêt immédiat au profit d’un avantage plus lointain procuré par la survie du groupe que favorise ce sacrifice. L’établissement et le respect d’un contrat social permettant de sublimer les déterminismes génétiques primaires en découlent aussi.

D’autres comportements collectifs se traduisent par des échanges d’idées. Celles-ci, pour Damasio, ne sont pas inspirées par une rationalité abstraite. Elles expriment directement les émotions et sentiments des individus. Elles ne sont comprises et acceptées par les autres individus que si elles correspondent à leurs propres émotions et sentiments. Sinon, elles sont ignorées ou rejetées.

Toute cette évolution s’est construite par interaction entre les organismes et les milieux de plus en plus étendus auxquels ces organismes se sont trouvés confrontés en conséquence de l’accroissement de leurs possibilités corporelles. On se trouve là dans le paradigme de l’adaptation darwinienne le plus classique, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à aucune finalité ou dessein a priori.

La neurophysiologie des passions

Antonio Damasio ne se limite évidemment pas à la description de ces divers mécanismes élémentaires. Il montre comment ceux-ci construisent les formes et valeurs sociales élaborées, caractéristiques de l’humanité telle que nous la connaissons actuellement. Mais là, ne voulant pas s’engager dans des constructions spéculatives, il admet que l’état actuel des recherches n’est pas suffisant pour démontrer l’interaction de l’anthropologie, de la sociologie, de la psychanalyse avec la neurobiologie. C’est encore moins le cas en ce qui concerne l’éthique, le droit et la religion. Il se borne pour sa part à rechercher, comme nous venons de le voir, les prémisses de l’éthique et de la morale dans les espèces animales, sous la forme des comportements altruistes. Mais il en dit assez pour laisser penser que, de même qu’en ce qui concerne l’altruisme, toutes les formes élaborées de l’activité sociale devraient pouvoir être repérées et, le cas échéant, modifiées, à partir de leurs traces neurales. Les personnes n’ayant pas compris comment des mécanismes évolutionnaires sur le mode darwinien ont conduit à l’apparition de nos sociétés et de leurs cultures reprocheront à Damasio son matérialisme ou son réductionnisme. Mais aujourd’hui il n’est plus possible de présenter les produits les plus élaborés de la société comme ayant surgi de nulle part, ou découlant d’une évolution uniquement culturelle.

Au demeurant, Damasio tient à montrer qu’il n’est pas réductionniste. Pour lui, la biologie des relations entre le corps et l’esprit, la neurophysiologie des émotions et des sentiments (des passions), ouvre des perspectives morales considérables. Est-ce que connaître nos émotions et nos sentiments peut nous conduire à mieux vivre, atteindre un état de “contentement”, d’accomplissement, qui était selon lui celui de Spinoza. C’est parce que Spinoza avait atteint cet état, nous dit Damasio, que malgré sa santé fragile, il a pu réaliser une œuvre aussi sereine, aussi prémonitoire des grandes discussions philosophiques et morales qui allaient se généraliser au siècle des Lumières. A la question qu’il se pose à lui-même, Damasio répond positivement. Découvrir, grâce aux recherches qu’il nous propose, quels sont les ressorts profonds de nos sentiments et de nos pensées nous aidera à rechercher cet état d’accomplissement sans lequel la vie n’est guère supportable.

Une grande variété de parades aux disfonctionnement dont nous souffrons pourra être envisagée, ceci dès les prochaines décennies. Mais ce sera aussi au plan collectif, celui de la politique et la morale sociales, que ces recherches seront utiles. Les mécanismes régulateurs de l’activité sociale ont été en général développés par l’évolution depuis des millions d’années. D’autres sont récents, datant de quelques millénaires, et se cherchent encore dans le désordre. Mais les problèmes qu’affrontent aujourd’hui l’humanité se compliquent considérablement. Une évaluation systématique des mécanismes régulateurs s’impose de façon de plus en plus pressante. Les remèdes aux disfonctionnements collectifs, par exemple l’addiction aux drogues et la violence, seront plus complexes que ceux applicables aux individus. Connaître l’esprit humain de façon plus scientifique aidera à trouver ces solutions. Il ne servira à rien de vouloir imposer aux gens des conduites ou des sacrifices qu’ils se seront pas en état de comprendre. On peut par contre espérer que, mieux informés par la science, ceux qui s’attacheront à traiter les grands problèmes sociaux, et les individus impliqués eux-mêmes, trouveront des voies d’espoir vers un meilleur état d’équilibre et de “contentement”.

Un modèle déterministe de la conscience ?

Damasio nous propose-t-il un modèle déterministe de la conscience ? C’est le cas, en ce sens que pour lui les sentiments et les idées conscientes découlent d’une chaîne de causes et d’effets dont l’origine se trouve dans les mécanismes simples permettant aux organismes de maintenir leur homéostasie à travers les vicissitudes de leurs interactions avec leur milieu. Comme il le dit lui-même, si les sentiments et les idées ne trouvaient pas là leurs origines, d’où viendraient-ils ? Certainement pas de nulle part ni d’ailleurs.

Ses adversaires ne se sont pas privés de reprocher à l’auteur son prétendu réductionnisme. C’est ce dont d’ailleurs on accuse tous les neurophysiologistes. Il est certain qu’en poussant le modèle à l’extrême, on pourra dire que toutes les idées bonnes ou mauvaises des hommes, toutes les décisions soi-disant rationnelles qu’ils prétendent prendre librement, découlent de l’état de leur métabolisme primaire. Ce ne serait peut-être pas faux, mais à tout le moins il faudrait le prouver au cas par cas. Pourquoi par exemple Spinoza, doté d’un tempérament maladif, n’a-t-il pas versé dans la mélancolie ou l’agressivité, au lieu de produire avant 40 ans l’oeuvre, avec celle de Leibnitz, la plus originale de son temps? Damasio répond à cela, nous l’avons vu, en suggérant qu’en fait Spinoza était un homme “content”.

Mais la question se complique lorsque l’on aborde la raison d’être des grandes œuvres collectives de l’humanité, la science en premier lieu. Faut-il disposer d’un bon équilibre homéostatique pour faire de la bonne science ? Certains trouveront la question risible, et répondront par la négative. Mais, en y réfléchissant, ne peut-on considérer qu’en moyenne les chercheurs sont des gens qui ont trouvé un minimum d’accord entre leurs émotions, leurs sentiments et leur travail. Entrer dans la vaste construction collective qu’est la science suppose de laisser sur le seuil le plus grand nombre de problèmes personnels possibles. Sinon les orientations ou les résultats des recherches risquent d’y perdre l’objectivité nécessaire. Il est vrai cependant que beaucoup de grands inventeurs ont été a posteriori considérés comme des autistes.

Damasio, bien qu’il ne s’attache pas particulièrement à l’étude de ce que peut signifier le libre-arbitre dans l’univers déterministe qu’il nous propose, fait comme tous ceux qui approchent cette question en reconnaissant la complexité des interactions entre l’individu et le collectif, le présent et le passé. Aucun individu ne prend de décision qui soit indépendante de l’état de son corps et de ses émotions, mais il est soumis à tant d’influences que l’hypothèse d’un déterminisme linéaire n’aurait pas de sens. Nous sommes au contraire dans le domaine de la causalité chaotique, ni exhaustivement descriptible ni exhaustivement prédictible.

Section 5. L’inconscient et le conscient

Le nouvel inconscient, Freud, Christophe Colomb des neurosciencesLionel Naccache est neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris et chercheur en neurosciences au sein de l’unité Neuromatrice cognitive de l’Inserm. Il a publié récemment un ouvrage très remarqué sur ces sujets : Le Nouvel inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences. Si l’on interprète convenablement ses propos, une des raisons qui l’ont conduit à rédiger cet ouvrage se trouve dans son admiration pour Freud et pour l’extraordinaire courage intellectuel du père de la psychanalyse. Mais paradoxalement, le livre montre que les hypothèses auxquelles le dernier Freud tenait le plus, celles de l’inconscient et du refoulement, ne peuvent plus aujourd’hui se voir accorder de caractère scientifique. Cependant, nous dit Lionel Naccache, son œuvre peut offrir aux neurosciences des pistes pour explorer non seulement l’inconscient, mais la conscience. C’est précisément le point qui nous intéresse dans ce dossier. Freud n’a pas prouvé l’existence du continent qu’il pensait avoir exploré, celui de l’inconscient (dit aujourd’hui freudien pour le distinguer du tout venant de l’inconscient), mais il a fait mieux. Sans s’en rendre probablement compte, il a jeté les bases d’une exploration entièrement renouvelée d’un territoire ancestral que l’on pensait à tort entièrement connu, la conscience.
Ce n’est cependant pas à Freud ni même aux Freudiens d’aujourd’hui qu’il faut attribuer le mérite de ce nouveau regard sur la conscience. C’est aux scientifiques qui, comme Lionel Naccache, font l’effort de proposer des descriptions du mental conjuguant les enseignements de l’imagerie fonctionnelle appliquée au cerveau et les observations cliniques conduites dans les services neurologiques hospitaliers;

L’inconscient freudien n’existe pas

Rappelons sans insister que par inconscient freudien, on désigne généralement tout ce qui constitue l’essentiel de la doctrine développée par Freud dans la seconde partie de sa vie, et qui a fait depuis l’objet d’innombrables discours et essais de mise en pratique thérapeutique : chaque homme hébergerait une part de psychisme à jamais inconsciente, formée dès les premiers mois de son existence, et qui gouvernerait pour le meilleur et pour le pire l’essentiel de sa vie consciente adulte. Cet inconscient serait interdit d’accès, tant au sujet lui-même qu’aux tiers, notamment par le refoulement. Mais il gouvernerait très largement la vie psychique et même biologique du sujet. Il s’agirait d’un véritable homonculus doublant le sujet, qui prendrait en sous-main, derrière l’apparent pilote humain, toutes les décisions nécessaires au pilotage de celui-ci au travers des complexités de son environnement.

Or, les neurosciences modernes, nous rappelle Lionel Naccache, sont incapables de démontrer l’existence d’une telle entité. Mieux vaut donc si l’on veut conserver un discours scientifique, la rayer de son vocabulaire. Les nombreuses observations présentées par l’auteur, résultant tant de l’exploration fonctionnelle du cerveau que de la neuropsychologie clinique, montrent l’impossibilité de mettre en évidence l’existence d’objets mentaux inconscients correspondant à l’inconscient freudien et aux divers phénomènes tel le refoulement supposés l’affecter. De même, ces expériences montrent qu’il n’est pas possible de prouver l’existence d’opérateurs inconscients réalisant des traitements sémantiques inconscients (saut peut-être dans la manipulation des nombres). Un traitement sémantique, en termes de procédure informatique, consiste à comparer les « contenus » des données et les significations qui leur sont attribuées, au lieu de se limiter à leur appliquer des algorithmes linéaires de type arithmétique. Dès qu’un traitement sémantique apparaît dans l’ordre du mental, supposant par exemple le choix entre deux valeurs, il est possible de mettre en évidence l’intervention d’un opérateur conscient qui lui donne sa signification.

Mais ceci ne veut pas dire que l’inconscient en général n’existe pas. Au contraire. C’est une banalité de rappeler que tous les êtres vivants, de la cellule à l’être humain, sont pour l’essentiel des machines inconscientes. Les êtres vivants sont pilotés par d’innombrables systèmes de type sensori-moteurs (ou stimulus-réponse) résultant de leur évolution darwinienne pour la survie. Ces systèmes sont le produit de l’évolution génétique de chaque espèce et de l’évolution culturelle de chaque individu au sein des groupes propres à son espèce. L’inconscient constitue donc ce que nous pourrions appeler le mode de fonctionnement par défaut de toutes les espèces vivantes.

Il arrive cependant, dans les espèces dotés d’un système nerveux central suffisamment complexe, qu’un certain nombre de sous-systèmes dotés de capteurs et d’effecteurs fonctionnant dans des registres spécialisés puissent communiquer des informations à un organe centralisateur, le cerveau. Celui-ci peut alors dresser un tableau de bord d’ensemble symbolisant le fonctionnement de l’organisme au sein du milieu où il opère. Le rapprochement et la synthèse à tout instant des informations constituant ce tableau de bord fournit une représentation intégrée du système qui permet en retour d’influencer un certain nombre des sous-systèmes sensoriels et moteurs afin de les adapter en temps réel aux exigences de la survie globale de l’individu. Les décisions qui sont prises sont mieux informées que si elles découlaient de réponses non coordonnées.

On pourra appeler conscience la fonction produisant ce tableau de bord et ce pilotage intégré, dont la valeur adaptative est évidente. Seule la conscience permet les traitements sémantiques ou de valeur, puisqu’elle rapproche des informations d’origine différentes qui doivent être agrégées et mises en perspective. Nous avons déjà indiqué qu’il convenait pour se conformer à un discours général distinguer une conscience primaire très répandue chez les êtres vivants et une conscience supérieure, supposant l’élaboration d’un Moi, qui semble limitée à l’homme et quelques mammifères supérieurs. Mais Lionel Naccache ne fait pas cette distinction. Ce qu’il énonce relativement à la conscience concerne le plus souvent la conscience supérieure.

On sait que si cette nouvelle fonction adaptative nommée conscience ou conscience de soi est évidente chez l’homme, il n’y a pas de raisons d’exclure qu’elle puisse exister sous des formes plus ou moins simples ou différentes au sein de nombreuses autres espèces. L’intelligence artificielle évolutionnaire s’efforce actuellement de la faire apparaître au sein de populations de robots dits autonomes. Certains s’étonnent de voir employer le concept de traitements conscients de type sémantique s’agissant de robots. Mais c’est précisément l’objet de la conscience artificielle que donner à des robots autonomes la capacité de traiter des intentions et des valeurs au lieu de les maintenir confinés dans des procédures informatiques linéaires.

Chez l’homme, la conscience s’est développée d’une façon extraordinaire du fait de l’apparition du langage symbolique complexe. Pour beaucoup de chercheurs dont Lionel Naccache, elle est liée au langage. Sans langage, c’est-à-dire sans les échanges qu’il permet, il ne peut y avoir de conscience supérieure. Certains en discutent. Il parait clair cependant que si une personne adulte peut éprouver momentanément des états conscients en dehors d’une expression langagière, les états de conscience ne peuvent se construire en dehors d’échanges symboliques codifiés avec les semblables. Quoi qu’il en soit, l’explosion du langage symbolique, qui semble corrélée à celle du cortex et que beaucoup de linguistes évolutionnaires s’expliquent mal ne s’est pas produit avec cette ampleur dans les autres espèces animales, même lorsque certaines d’entre elles ont généré des langages spécifiques simples pouvant induire des états de conscience eux-mêmes simples.

Ajoutons qu’il faudrait, selon nous, considérer d’une part la production de la conscience individuelle par un mécanisme quasi standard propre à chaque individu, et d’autre part, la production de consciences collectives résultant de l’échange et de la mise en commun d’un certain nombre des données composant les consciences individuelles (tableaux de bords individuels) au sein des groupes sociaux. Les mécanismes générant des états de conscience collective sont très divers et mal étudiés. Le moi social résultant du fonctionnement de la conscience sociale, que ce soit dans les groupes humains ou chez les animaux dotés de rudiments de conscience, peut rassembler et conserver les faits de conscience individuels sélectionnés sur le mode darwinien comme importants pour la survie, tant du groupe que des individus. La conscience sociale s’exprime par la transmission des signes et symboles du langage, ainsi que par l’imitation. Constituant une structure d’information permanente, la conscience sociale sert ainsi à informer les consciences individuelles au moment de leur élaboration chez les jeunes individus puis tout au long de la vie de ceux-ci. Dans les sociétés scientifiques, c’est elle qui mémorise et redistribue les contenus de connaissances produits par les activités scientifiques et technologiques.

Lionel Naccache détaille la façon dont le système inconscient cohabite avec le système conscient. La commande inconsciente n’est pas limitée aux couches de basse complexité de l’organisme (les systèmes dits réflexes) décrits par le neurologue britannique J.H. Jackson à la fin du XIXe siècle, tandis que la commande consciente s’épanouirait dans les couches de haute complexité, au sein notamment des six couches neuronales constituant le cortex associatif humain. Tout au contraire, la commande inconsciente est répartie au long de l’architecture hiérarchique des fonctions mentales. Il en résulte que nécessairement, un certain nombre d’entrées/sorties sensori-motrices inconscientes affectent la production des faits de conscience et peuvent en retour être affectées par ceux-ci. Il s’agit des liens innombrables qu’étudie par exemple la médecine afin d’expliciter les influences réciproques du mental et du physique. Mais Lionel Naccache montre que les conditionnements inconscients n’ont rien à voir avec ceux dont l’inconscient freudien fait l’hypothèse. Ils ne peuvent pas non plus être modifiés par les méthodes de l’analyse freudienne.

La conscience comme un jeu vidéo

On sait qu’aujourd’hui les neurosciences cognitives, de même qu’elles évacuent l’hypothèse d’un inconscient localisé dans les couches basses du système nerveux, ont évacué celle d’une localisation précise de cette fonction associative supérieure qualifiée de conscience ou conscience de soi. Cette dernière est une propriété (émergente) résultant de la coopération de nombreuses aires cérébrales et réseaux de neurones en relation avec des systèmes sensori-moteurs. La conscience ne peut donc être localisée avec précision dans le cerveau, encore que l’on sache que sa capacité à émerger disparaît lorsque certaines aires cérébrales sont détruites. Même si elle n’a pas de siège à proprement parler, la conscience résulte nécessairement d’un processus de traitement coopératif d’un certain nombre d’informations mentales, supposant lui-même une organisation neuronale spécifique. Tout cela ne surprendra pas les informaticiens. Lionel Naccache rappelle que les hypothèses actuelles désignent du terme générique d’espace de travail global conscient l’ensemble des neurones spécialisés, massivement interconnectés et réentrants, permettant de créer à tous moments ce que nous pourrons appeler des faits ou états de conscience. Ceux-ci (ou plutôt les assemblées de neurones qui les matérialisent) sont en compétition darwinienne continue pour élaborer l’état de conscience globale, lequel s’exprime seul à l’extérieur, quitte à être modifié constamment par de nouvelles entrées.

Mais comment décrire la conscience dans cette approche ? Lionel Naccache n’hésite pas pour ce faire à bouleverser les approches classiques. La fonction principale de la conscience consiste selon lui à créer au profit du sujet conscient un monde virtuel dans lequel un modèle de ce sujet simule un comportement lui permettant d’optimiser ses chances de survie. La formulation que nous donnons ici n’est pas exactement celle proposée par Lionel Naccache mais elle nous parait s’imposer à la lecture de la description qu’il fait de l’espace de travail global conscient et de son rôle fonctionnel.

La première question que se posent les cognitivistes de la conscience concerne la raison pour laquelle cette fonction complexe a été sélectionnée par l’évolution. D’innombrables organismes, telles les bactéries, peuvent survivre sans elle. La réponse couramment donnée peut être résumée par l’image du tableau de bord d’un avion de combat, que chacun aujourd’hui peut comprendre. Le sujet conscient, tel un pilote de Rafale, dispose «sous le casque», en temps réel, d’un certain nombre de paramètres agrégés et de signaux d’alerte qui lui pPiloteermettent de prendre les meilleures décisions globales in situ et tempore. Dans certaines situations d’urgence les décisions sont même prises automatiquement à la place du pilote. Celui-ci n’est donc pas obligé d’attendre passivement que les événements se produisent pour réagir aux signaux d’alerte qu’émettent ses différents capteurs.

Cependant la conscience n’est pas seulement un tableau de bord donnant des informations agrégées. Elle est organisée, pour reprendre l’exemple du pilotage du Rafale, comme un simulateur de vol. On sait que les simulateurs de vol, qui sont les produits les plus élaborés de la “réalité virtuelle”, ne mettent pas en scène des images du monde extérieur, telles qu’elles pourraient par exempleSimulateur de volêtre captées par des caméras embarquées. Ils proposent un environnement entièrement reconstruit par le calcul au sein duquel agit, virtuellement, un sujet lui-même reconstruit sous forme d’”avatar”. L’avantage d’un tel dispositif est de donner à l’utilisateur du simulateur accès à des mondes virtuels ou futurs bien plus riches que ceux résultant de l’observation réelle. D’innombrables situations possibles ou “histoires” peuvent ainsi être élaborées de façon économique. Dans le domaine de la conscience, si ces paramètres comportent des données décrivant un peu largement l’univers avec lequel interagit le sujet, si par ailleurs le système permet des retours historiques et des prévisions pour le futur, le sujet conscient pourra simuler son avenir et élaborer des stratégies qui là encore amélioreront (globalement) ses chances de survie adaptative. Si enfin le tableau de bord comporte un simulacre ou avatar du pilote (ou de l’avion personnifiant le pilote) qui le représente en situation, ledit pilote se verra ainsi constamment rappelé à la vigilance et à la nécessité d’anticiper le futur probable.

C’est ce service que rend la conscience au sujet conscient en le positionnant comme principal acteur de toutes les histoires possibles. Le tableau de bord qu’offre la conscience est d’autant plus efficace qu’il comporte un avatar du sujet conscient doté d’une apparence (ou simulacre) d’une capacité à la libre décision. Ce simulacre incite le système de simuler des événements non routiniers au regard desquels il pourra tester ses facultés d’adaptation. Le fait que la décision effective du sujet véritable soit déterminée importe peu si ce sont des facteurs préalablement testés virtuellement comme les plus adaptés aux exigences de la survie qui entraînent la décision.

Pour que ce mécanisme fonctionne, le sujet doit se croire libre d’imaginer le futur avec le minimum de contraintes. D’où l’utilité fonctionnelle du concept de libre arbitre, accompagnant généralement celui de conscience. Le libre arbitre fait partie des histoires développées par le simulateur. Si les simulations n’offraient pas de possibilité de choix, mais se bornaient à répéter que les décisions sont déterminées, le sujet conscient ne ferait aucun effort pour échapper aux déterminismes qu’il subit ici et maintenant afin d’imaginer des déterminismes futurs aujourd’hui inconnus de lui qui pourraient effectivement modifier le cours de son évolution. Un élève-pilote confronté à un simulateur de vol se trouve exactement dans la même situation. Si son instructeur lui disait qu’il ne peut rien imaginer ni inventer, il ne chercherait pas à se comporter en agent pro-actif. Mais les termes de l’invention et les résultats produits résultent du fonctionnement émergent du système. Ils ne proviennent pas d’un hypothétique ailleurs.

Il n’est pas utile de souligner que la formulation qui précède est de type matérialiste. Elle refuse le dualisme qui postulerait l’existence d’un sujet extérieur au cerveau lequel se servirait de la conscience pour actionner le corps. La conscience est une propriété émergente résultant de la réunion d’un certain nombre de conditions favorables, notamment la présence de sous-systèmes sensori- moteurs capables d’échanger des informations au travers de neurones associatifs. Les multiples traitements réalisés en compétition au sein de l’espace de travail conscient font à leur tour émerger des contenus de conscience fédérateurs, notamment celui du Moi. Le Moi est une information qui sert de référence à l’ensemble des contenus de conscience puisque ceux-ci ne prennent leur sens que par rapport à lui. Mais le Moi n’agit pas sur le mode volontariste. D’où tiendrait-il en effet l’autonomie de sa volonté ?

Inutile d’ajouter que la définition matérialiste et déterministe de la conscience est classique aujourd’hui chez la plupart des cognitivistes, pour qui la conscience n’est jamais causale, en ce sens qu’elle n’intègre pas une fonction permettant au sujet de prendre des décisions en dehors de toute cause préalable. Les chercheurs précédemment présentés dans ce Dossier s’y réfèrent tous. Le libre arbitre n’a pour eux aucun sens scientifique, même s’il reste professé par l’ensemble des religions, comme par beaucoup de philosophes. Cependant, de façon également classique, Lionel Naccache rappelle que la décision résultant d’une pondération entre différents déterminismes est plus « intelligente », c’est-à-dire plus apte à une bonne adaptation, que celle résultant d’une obéissance passive à des déterminismes immédiats surgissant en séquence.

En revanche, il innove sensiblement par rapport aux théoriciens de la conscience en introduisant le concept de monde virtuel. Celui-ci serait le principal produit de la conscience. La conscience générerait un univers de symboles analogue à celui utilisé dans leavatas simulateurs, professionnels ou ludiques (jeux électroniques). Cet univers représenterait à partir des signaux reçus des multiples capteurs et effecteurs sensori-moteurs constituant l’organisme, le monde complexe dans lequel le sujet, simulé lui-même sous la forme de son avatar, jouerait des scénarios lui permettant d’imposer des intentionnalités à des données qui sinon resteraient sans significations utiles pour lui. Cette perspective intéressera beaucoup ceux qui raisonnent sur la conscience artificielle.

Le concept de scénario simulé n’est évidemment pas nouveau non plus. On sait bien qu’un prédateur se représente ainsi l’acte de chasse ou qu’un sujet humain imagine les épreuves ou les satisfactions que la vie lui réserve. Mais Lionel Naccache va très loin dans le sens de la déréalisation (ou non-réalisme) des contenus de conscience. On estime généralement que la conscience fournit au sujet des représentations relativement fidèles du monde réel qui l’entoure. Elle serait donc « réaliste ». Lionel Naccache adopte au contraire une hypothèse de plus en plus répandue en épistémologie de la connaissance, selon laquelle la connaissance, fut-elle scientifique, ne renvoie pas à des objets du monde en soi (réalisme des essences) mais à des relations chaque fois spécifiques entre observateur-acteur, entité observé et instruments. On parle alors de relativisme des connaissances. Nous avons nous-mêmes fortement défendu ce point de vue dans un ouvrage précédent (J.P Baquiast, Pour un principe matérialisme fort, Editions Jean-Paul Bayol).

Mais toutes les connaissances n’ont pas la même valeur. La conscience peut colporter des connaissances non rationnelles comme des connaissances plus ou moins rationnelles. Les jugements émanant de la conscience de sujets dotées d’une vaste culture scientifique sont évidemment plus pertinents que ceux émanant d’un esprit inculte, car ils renvoient à une expérience antérieure collective sélectionnée par l’évolution. Les connaissances expérimentales scientifiques se distinguent en effet des connaissances pré-scientifiques de type empirique et plus encore des jugements à l’emporte-pièce par le fait qu’elles résultent d’un consensus universel provenant de la communauté scientifique. Ce consensus est lui-même remis en cause en permanence par de nouvelles hypothèses ou observations dûment validées.

Conscience et psychologie

Concernant le statut de la conscience primaire, nous avons signalé que Lionel Naccache ne distingue pas les deux niveaux de conscience généralement évoqués par les spécialistes de la conscience : la conscience primaire, qui semble très répandue chez les animaux disposant d’une certaine complexité et la conscience supérieure, qui serait réservée aux hommes et à quelques rares mammifères. Cette dernière se caractérise par la conscience de soi. Elle seule aurait besoin du langage symbolique pour apparaître. Mais est-ce exact? La conscience de soi sous sa forme primaire n’existe-t-elle pas sous des formes intuitives ou pré-verbales, chez tous les organismes vivants dotés d’une capacité à se représenter de façon intégrée ou unitaire. C’est elle qui s’active lorsque nous réagissons par l’évitement à l’intrusion d’un tiers dans notre espace corporel de sécurité, avant même que nous ayons pu analyser le type de menace pouvant représenter cette intrusion. Il ne s’agit sans doute pas d’un simple réflexe mais de quelque chose de plus complexe. Pourquoi n’en pas rechercher l’existence, par exemple chez un oiseau ou même un arthropode ?

Si cela était le cas, le psychisme comporterait un grand nombre de couches qui ne seraient pas directement accessibles à la conscience supérieure et qui pourtant joueraient un grand rôle dans notre existence. C’est sans doute ce niveau de représentations que Freud désignait par le concept de pré-conscient. Ce pré-conscient est-il durablement opaque à l’analyse consciente ou pourrait-il au contraire entrer après apprentissage dans la sphère du conscient ? On serait en tous cas tenté de considérer que, même s’il ne se confond pas avec le prétendu inconscient freudien, il s’en rapproche beaucoup et mériterait donc des études approfondies.

Souvernirs, souvenirsUne autre question intéresse le statut des souvenirs. Certains neurologues considèrent que, par sa richesse neuronale et synaptique, le cerveau mémorise sans peine une représentation de tous les événements qui affectent un humain. Ces «objets mentaux» ainsi mis en mémoire permettraient au cortex associatif de caractériser un évènement nouveau. Informé de la survenue d’un tel évènement, le cortex formulerait une prédiction relative à la proximité entre celui-ci et l’un des événements mis en mémoire. Seuls seraient analysés au niveau des couches corticales supérieures les événements n’ayant pas de précédents disponibles en mémoire. Ce mécanisme fonctionnerait en permanence mais ne deviendrait conscient que dans ce dernier cas. Rien n’interdirait cependant au cortex, par exemple dans une circonstance mobilisant l’attention, de faire remonter à la conscience des événements du passé qui ne seraient oubliés qu’en apparence.

Si ce mécanisme était vérifié en tout ou partie, se poserait alors avec acuité la question des souvenirs, de leur accessibilité par la conscience supérieure et surtout de leur influence sur la détermination du comportement actuel. On ne pourrait certes pas se souvenir de ce qui n’aurait pas été mémorisé (les événements de la toute petite enfance, notamment) ou de ce qui aurait été effacé pour des raisons biochimiques diverses. Mais le sujet conscient pourrait-il retrouver dans certaines circonstances des informations dont il aurait perdu le souvenir conscient mais qui continueraient à peser dans ses décisions présentes. Dans ce cas, il serait utile pour améliorer la pertinence des décisions dites volontaires de faciliter la mise en évidence puis la remontée en conscience d’événements apparemment oubliés mais toujours actifs sur le mode inconscient, pouvant avoir des effets nuisibles aux capacités d’adaptation du sujet. Ceci justifierait alors les efforts de la psychanalyse – ou d’autres types de psychothérapies – pour faciliter conjointement avec les neurosciences, l’exploration de la base de données des souvenirs mémorisés par le cerveau.

Cette question pose aussi celle du statut des rêves. On sait que, pour faciliter l’exploration de l’inconscient, les psychanalystes, comme d’ailleurs beaucoup de psychologues, attachent de l’importance au contenu manifeste des rêves. On peut voir dans le contenu des rêves dont le sujet se souvient – qu’il s’agisse des images ou de la charge affective de celles-ci – l’expression d’un inconscient éventuellement réprimé (mais par qui?). On peut y voir plus simplement la remontée en conscience d’informations mémorisées à la suite des événements vécus par le sujet et réactivés par des événements récents. Dans tous les cas, le contenu des rêves n’aurait pas qu’un intérêt de circonstances.

Nous pensons qu’il convient d’être attentif au contenu des rêves, qu’il s’agisse des siens ou de ceux d’autrui. Leur analyse à fin d’explicitation n’est jamais facile car elle oblige souvent à remonter haut dans la mémoire et l’expérience du sujet. Mais elle ne pourrait qu’être utile. Même si les rêves ne sont pas la manifestation de troubles psychiques profonds, ils ne surviennent pas au hasard et mériteraient donc toujours une interprétation pouvant se révéler informative pour un sujet souhaitant mieux éclairer ses pulsions et désirs. Ceci d’autant plus qu’ils sont souvent à la source de la création artistique voire scientifique. A plus forte raison, l’étude des rêves d’un sujet présentant des troubles psychiques devrait intéresser ceux qui prétendent l’aider à surmonter ses difficultés. Mais dans tous ces cas, une nouvelle « science des rêves » faisant appel aux techniques des neurosciences cognitives mériterait d’être entreprise, bien loin des banalités traditionnelles.

Dans le même esprit, on pourrait souhaiter que les nouvelles sciences du cerveau et de la conscience s’intéressent davantage aux fantasmes, dont le rôle est omniprésent, non seulement dans les vies psychiques mais dans la façon dont les psychismes se traduisent dans les comportements des individus et des sociétés. Appelons ici fantasme la représentation généralement répétitive d’une image ou d’une situation qui accompagne et qui généralement conditionne le succès d’un comportement ayant une grande importance pour la vie affective et sociale du sujet. L’exemple le plus simple venant à l’esprit est celui des fantasmes sexuels qui accompagnent le plus souvent et conditionnent en grande partie l’accès à l’orgasme des individus «normaux» des deux sexes. Un tel fantasme est très lié à la conscience supérieure (encore qu’il faudrait s’interroger sur la question de savoir si les animaux ne peuvent en vivre d’analogues). Il a été construit par le sujet à partir d’éléments formels glanés dans les langages sociaux, mais réinvestis fortement lors de l’histoire du sujet, dans des conditions dont il a le plus souvent perdu le souvenir. En fait, il est perçu par le sujet comme une part mystérieuse mais essentielle de sa personnalité.

Nous pensons donc qu’il serait utile aujourd’hui d’analyser l’origine, la typologie et le rôle des fantasmes, qu’ils agissent dans la vie courante ou qu’ils puissent intervenir aussi dans la genèse d’événements dramatiques tels les crimes ou les génocides. Une part importante de ce qui demeure encore secrètement explosif dans l’esprit humain se tient là, à la frontière entre l’inconscient et le conscient.

D’autres sujets mériteraient l’attention des sciences cognitives. Citons la question de l’introspection. On sait que Freud avait jeté les premières bases de sa doctrine en procédant par introspection à l’analyse de ses souvenirs. Mais les psychanalystes ne croient plus guère à cette sorte d’auto-analyse. Les sciences cognitives elles-mêmes ne lui accordent guère de crédit, au prétexte que le sujet est le moins bien placé de tous pour produire des observations ou procéder à des expériences de pensée le concernant. Cependant, l’introspection a toujours joué et continue à jouer un rôle essentiel dans la création littéraire et la réflexion philosophique.

Nous pensons que le mépris de l’introspection constitue une erreur profonde. Elle représente la première et toujours principale exigence du «connais-toi toi-même» que la morale et la raison sociale imposent à tout citoyen responsable. Elle demeure de toutes façons la première phase de l’émergence sous forme de discours langagiers des contenus profonds du psychisme. Mais comme elle est aussi en effet la source de multiples fourvoiements intellectuels et affectifs (notamment les “rationalisations” à juste titre dénoncées par la psychanalyse), elle mérite d’être analysée et critiquée avec les outils des sciences cognitives. Il sera sans doute possible ensuite d’en recommander un usage plus systématique à chacun, y compris aux scientifiques. Comment un système peut-il se retourner sur lui-même pour s’analyser ? On voit que l’introspection, ainsi présentée, serait la forme la plus performante de la conscience. Mais alors les robots conscients pourront-ils se livrer à cette activité, et pour quels motifs.

L’émotion esthétique, sous toutes ses formes, a joué un rôle essentiel dans l’histoire de l’humanité. Elle continue aujourd’hui encore – peut-être de plus en plus – à déterminer de nombreuses activités individuelles ou sociales. Il n’est pas exclu qu’elle intervienne aussi, non pas comme épiphénomène mais comme facteur causal, dans certains comportements animaux. Son statut au regard de la conscience rationnelle est ambigu. L’homme, qu’il s’agisse du créateur ou du «consommateur» d’art, la ressent très fortement. Elle est donc très présente à la conscience, et peut donner lieu de la part du sujet à beaucoup d’auto-justifications. Mais dans le même temps, nul ne se l’explique véritablement. Elle est donc considérée comme relevant du domaine de l’inconscient ou du pré-conscient. Nous pensons que pour ces diverses raisons, l’émotion esthétique, définie d’une façon très large, devrait devenir un sujet d’étude systématique de la part des neurosciences cognitives. Ce n’est pas vraiment le cas actuellement.

Conscience et neurologie

Nous rangerons sous ce titre aussi général qu’imprécis le recours à des approches diverses, généralement peu pratiquées voire ignorées tant des psychanalystes que de nombreux cogniticiens, qui ouvrent cependant des perspectives intéressantes sur l’inconscient et la conscience.

Une première question intéresse le mode de computation au sein de l’espace de travail global conscient. Le système hyper-complexe des neurones associatifs servant d’infrastructure à l’espace de travail conscient – à supposer que les neurosciences de demain valident l’hypothèse d’un tel espace – mériterait dès aujourd’hui, malgré la difficulté, de faire l’objet d’hypothèses et d’expériences. C’est tout le statut de la conscience supérieure qui en dépend, c’est-à-dire le «hard problem» évoqué par le philosophe David Chalmers. Mais ce seront aussi les recherches sur la conscience animale et surtout sur la conscience artificielle qui pourraient en tirer profit, sans mentionner les technologies de la communication en réseau sur le mode du web.

Le mode de computation retenu par l’évolution pour assurer le fonctionnement de cet espace de travail dont émerge indiscutablement la conscience fait-il appel à l’architecture des neurones formels, généralement présente partout dans le système nerveux, ou à celle très différente des systèmes multi-agents adaptatifs – voire à une synthèse des deux formules. On prolongera la question par une autre encore plus difficile à traiter dans l’état actuel des connaissances : des processus relevant de la théorie quantique de l’information interviennent ils dans le fonctionnement des neurones de ce domaine essentiel du cortex associatif ? Nous évoquerons ci-dessous à ce sujet les réponses que suggèrent les promoteurs de la thèse dite du cerveau bayésien.

Une autre question liée aux précédentes concerne le statut des informations susceptibles d’entrer dans l’espace de travail global. Pourquoi telle information est-elle accueillie et telle autre rejetée. Pourquoi certaines d’entre elles produisent-elles de véritables «révolutions culturelles» dans les contenus de conscience ? Les informations nouvelles sont-elles prises en compte en fonction de leur «poids» informationnel, et de quelle façon ce poids est-il évalué. Doivent-elles satisfaire à des normes externes ou relatives à leurs contenus qui les rendraient compatibles avec le système d’exploitation global où les informations déjà mémorisées?

Lorsque enfin un état de conscience s’impose sur tous les autres, ne fut-ce que très momentanément, au sein de l’espace de travail global, cet état de conscience exerce-t-il un effet de contamination sur les autres, qui contribuerait à sa permanence éventuelle ? Exercerait-il ce même effet de contamination en dehors du cerveau du sujet qui l’héberge, c’est-à-dire sur les contenus des cerveaux d’autres personnes ?

Ajoutons une question . Si l’on retenait l’hypothèse de Lionel Naccache selon laquelle l’espace de travail global conscient produirait l’équivalent d’un vaste environnement de jeu vidéo dans lequel des simulations seraient réalisées en permanence autour de la figure dominante du Moi, il faudrait s’interroger sur la nature des processus computationnels permettant la production et la validation des hypothèses virtuelles ainsi élaborées. Il s’agirait en effet d’une modalité très intéressante d’introduction de l’innovation dans la formulation des stratégies, qui donnerait indiscutablement au sujet conscient un avantage sélectif par rapport aux organismes non dotés de conscience. Mais il faudrait s’interroger sur la façon dont au cours de l’évolution cette fonction s’est introduite dans un certain nombre d’espèces animales chez qui des versions moins performantes du dispositif sont sans doute présentes.

On peut aussi ici rappeler les hypothèses concernant le rôle supposé des mèmes dans la construction des systèmes de conscience. Nous ne discuterons pas ici de mémétique, compte-tenu du caractère encore problématique et difficile à valider des proposées par cette «science». Bornons-nous seulement à indiquer que l’explication mémétique, conjuguée avec l’étude de l’apparition des langages dans des populations de robots, peut aider à comprendre comment se sont construits les cortex associatifs supports de la conscience supérieure humaine et comment ces cortex se sont peuplés de contenus langagiers symboliques ayant permis la diffusion des contenants de conscience au sein des groupes humains.

L’étude de l’émergence du langage chez les robots montre que contraints par la nécessité de communiquer pour répondre à des pressions de sélection sur le mode darwinien, les robots s’accordent spontanément sur un vocabulaire de symboles qui représentent l’amorce d’un véritable langage syntaxique. En rétroaction, l’usage de ce langage oblige les robots à réorganiser leurs systèmes computationnels pour optimiser le traitement de ces langages. On voit donc émerger simultanément le langage, le cerveau qui le manipule et les contenus cognitifs générés par la collaboration de ces deux agents différents.

On peut montrer que le même mécanisme, appliqué à des substrats biologiques et non plus informatiques, a pu produire le même résultat. Des organismes vivants dotés d’un système nerveux central, qu’il s’agisse d’animaux ou d’humains, ont, sous la pression du besoin de communiquer, généré des langages symboliques plus ou moins complexes. Les avantages sélectifs apportés par la communication utilisant ces langages ont encouragé le développement des organismes faisant appel à ces outils nouveaux. Ce succès lui-même a permis la sélection de cerveaux de plus en plus performants en matière de traitement symbolique – et donc de plus en plus riches en aires corticales associatives.

La mémétique montrera à son tour que ces langages sont constitués d’entités informationnelles, les mèmes, ayant la possibilité de se répandre et se multiplier sur le mode viral. Pour les méméticiens c’est leur prolifération dans les cerveaux d’animaux contraints à communiquer par la pression darwinienne qui a entraîné en retour le développement des aires associatives et langagières, ainsi que des divers processus de prise de conscience. Plus généralement, la logique des relations entre inconscience et conscience pourra être analysée en termes de traitement mémétique de l’information. C’est ainsi que, pour Susan Blackmore, théoricienne de la mémétique, le Moi ou Je qui trône au centre des systèmes conscients est lui-même un même, capable de se reproduire et se complexifier dès qu’il trouve des conditions favorables. Les méméticiens pratiquant les neurosciences cognitives cherchent actuellement à mettre en évidence des entités neurales correspondant aux mèmes, qu’ils ont déjà nommé des neuromèmes.

Section 6. Le cerveau bayésien

Revenons en arrière. Nous avons vu que, selon la plupart des scientifiques présentés ici, le cerveau formule des hypothèses sur le monde à partir des informations perçues par les sens. Ces hypothèses sont ensuite testées immédiatement par le sujet, qui en tire des représentations du monde lui permettant d’améliorer sa situation dans ce même monde. Les scientifiques font appel à cette procédure routinière quand ils s’efforcent de réintroduire l’imagination scientifique dans la pratique quotidienne d’élaboration des connaissances. Certes, la sanction suprême que représente l’expérience ne peut pas être refusée. Mais pour eux la capacité de formuler des hypothèses sur le monde ne doit pas être inhibée par la peur de ne pas pouvoir proposer d’expériences falsificatrices. La formulation de ces hypothèses ouvrira obligatoirement un large éventail de vérifications expérimentales, les unes susceptibles de confirmer les hypothèses, les autres de les infirmer. Le retour d’expérience permettra d’identifier celles des hypothèses disposant du plus grand nombre de preuves expérimentales favorables, voire de la plus grande probabilité d’être ultérieurement vérifiées par les expériences à venir. Ces hypothèses seront donc considérées comme présentant le modèle du monde le plus apte à comprendre le milieu dans lequel est plongé le scientifique.

Or c’est précisément de cette façon que les systèmes nerveux des animaux procèdent pour construire les représentations du monde dont ils ont besoin. Leur cerveau, ainsi que l’a bien montré Christopher Frith précité, est bombardé en permanence de messages venant des sens. Pour les interpréter, leur cerveau élabore des hypothèses relatives à la signification de ces messages, en s’appuyant sur le vaste catalogue des expériences déjà vécues par l’individu et mémorisées dans les aires cérébrales adéquates. Les humains ne se distinguent pas fondamentalement en cela des autres animaux. Si mes sens reçoivent des informations sonores et visuelles émises par un insecte se rapprochant de moi, mon cerveau compare ces informations avec celles correspondant aux «signatures» qu’il a conservées en mémoire à la suite des interactions précédentes avec des insectes. Ceci afin d’en tirer les ordres permettant d’éviter des situations désagréables ou dangereuses. Le cerveau fera une première hypothèse, en «supposant» que l’insecte est un hyménoptère piqueur et non une mouche. Il vérifiera immédiatement cette hypothèse en commandant aux organes sensoriels d’affiner leurs observations. Si l’hypothèse de l’hyménoptère est confirmé (renforcée), restera à la préciser : guêpe, abeille ou frelon ? Le cerveau procédera à des observations complémentaires. Il faudra ensuite faire des hypothèses sur la direction et la vitesse de l’objet ciblé ainsi que sur la meilleure façon d’éviter un choc frontal. Le tout en quelques centièmes de seconde. Les sous-mariniers reconnaîtront sans peine le travail que fait un asdic moderne couplé avec un ordinateur pour identifier un écho susceptible de révéler la présence d’un ennemi.

Robot AsimoLe schéma que nous venons de décrire présente cependant un défaut. Il laisse supposer au lecteur que le cerveau se comporte en véritable chef d’orchestre capable de déclencher au choix les meilleures actions et réactions nécessaires à la survie, comme le ferait l’humain chef de quart à bord du sous-marin évoqué ci-dessus. En réalité, toutes les opérations évoquées ici se déroulent sur un mode automatique, par mise en œuvres d’algorithmes simples. Ces algorithmes eux-mêmes ne tombent pas du ciel, ils ont nécessairement résulté de millions d’années d’évolution. Mais peut-on les identifier?

La réponse n’était pas claire, jusqu’à ces derniers temps. On a certes proposé depuis longtemps l’hypothèse que le cerveau se comporte comme un système automatique de reconnaissance de formes. Il construit une première forme hypothétique à partir des signaux initialement reçus, il la compare à des formes voisines conservées en mémoire, affine si nécessaire l’analyse, puis finalement propose un diagnostic permettant ou bien de reconnaître et nommer la forme perçue ou bien de la classer comme inconnue. Le tout utilise des empilements de réseaux neuronaux du type des neurones formels s’échangeant de l’information. Cependant, la complexité du cerveau est telle que, si l’on peut identifier à peu près bien les mécanismes élémentaires correspondant à ces diverses phases, une grande obscurité demeure concernant les processus neuronaux profonds intéressant notamment l’apprentissage et la prise de décision. Le cerveau accomplit de nombreuses fonctions complexes, souvent en parallèle, perception, attention, émotion, raisonnement, mémorisation, apprentissage. Il utilise un nombre considérable de cellules différentes, réparties dans de multiples aires de compétences elles-mêmes reliées par un tissu apparemment inextricable de fibres associatives. Les échanges entre tous ces acteurs obéissent-ils à des logiques chaque fois différentes ou font-elles appel à une logique commune ?

La bonne nouvelle est qu’une réponse à ces questions difficiles semble s’esquisser. Gregory T. Huang rapporte en effet, dans un article très récent duNewScientist (31 mai 2008, p. 30 ), qu’une équipe de l’University College London (UCL), dirigée par Karl Friston, a proposé une loi mathématique qui pourrait selon certains constituer la «grande théorie unifiée» du cerveau. Le neurologue français Stanislas Dehaene aurait marqué son intérêt pourThomas Bayes ce travail, qui devrait selon lui apporter des idées neuves très profondes dans les sciences cognitives. Les hypothèses de Karl Friston reposent sur la théorie du cerveau bayésien (du nom du révérend et mathématicien britannique Thomas Bayes 1702-1761) inspirée de formulations devenues courantes en IA et concernant la plausibilité des hypothèses au regard des vérifications expérimentales. Le cerveau bayésien est conçu comme une machine probabiliste qui fait constamment des prédictions sur le monde et les actualise en fonction de ce qu’il perçoit.

En 1983, le chercheur canadien Geoffrey Hinton avait suggéré que le cerveau prenait des décisions basées sur les incertitudes du monde extérieur. Ultérieurement d’autres chercheurs avaient envisagé la possibilité que le cerveau puisse représenter ses connaissances sur le monde en terme de probabilités. Une distance dans l’espace, ainsi, ne serait pas estimée par un nombre unique mais par une série de valeurs dont certaines apparaissent plus probables que les autres. L’expérimentation, c’est-à-dire les nouveaux messages reçus des sens, obligerait à modifier (actualiser) ces valeurs en temps réel. On emploie le terme de cerveau bayésien parce que Thomas Bayes avait réalisé une méthode permettant de calculer comment évolue la probabilité d’un évènement au reçu de nouvelles informations le concernant.

Le fait que le cerveau fasse en permanence des prédictions sur le mode bayésien concernant aussi bien les événements extérieurs que les modifications de ses propres états internes n’est plus discuté aujourd’hui. Mais cela n’explique pas pourquoi le cerveau fonctionne de cette façon, ceci avec semble-t-il une très grande uniformité quelles que soient les zones cérébrales concernées. Pour comprendre la raison de cette convergence, Friston a repris l’hypothèse du cerveau bayésien en l’appliquant non seulement à la perception mais à toutes les autres fonctions du cerveau. Il montre que tout ce que fait le cerveau est conçu pour minimiser l’erreur de perception (assimilée au concept d’ «énergie libre» pour des raisons que nous ne développerons pas ici, découlant de la modélisation sur les réseaux de neurones formels). Le corps considéré comme une machine thermodynamique obligée pour survivre d’économiser son énergie a en effet intérêt à minimiser l’erreur de perception afin de réduire le nombre d’opérations nécessaires à l’affinement des messages reçus des sens et minimiser par ailleurs l’effet de surprise, toujours coûteux, lorsque l’erreur de perception est élevée. «Tout ce qui peut changer et s’adapter dans le cerveau le fera pour réduire l’erreur de perception, depuis la décharge du neurone individuel, le câblage entre les neurones, les mouvements des yeux et les choix de la vie quotidienne».

Plasticité du cerveauL’incitation à la plasticité cérébrale, grâce à laquelle le cerveau modifie ses câblages en fonction de l’expérience, en découle. Il s’agit du mécanisme de base permettant la mémorisation et l’apprentissage. Mais plus généralement, c’est l’ensemble des échanges entre les niveaux d’entrée des informations sensorielles et les différents niveaux de réponse et d’intégration des couches corticales supérieures qui obéirait à cette exigence d’économie. Selon Friston, l’hypothèse pourrait expliquer également la façon dont s’organisent et travaillent les neurones en charge des fonctions les plus nobles du cerveau : l’élaboration de la pensée et sans doute même celle de la conscience de soi. Les neurones miroirs qui s’activent lorsque l’on regarde un tiers exécuter un mouvement, et qui s’activent de la même façon lorsque l’on fait soi-même ce mouvement, sont en effet considérés comme jouant un rôle important dans la production de la conscience. Il serait intéressant de montrer qu’ils fonctionnent eux aussi sur la base de processus simples visant à minimiser l’erreur de perception (perception externe et perception interne). Beaucoup des prétendus « mystères de la conscience » pourraient s’éclaircir. La conscience peut en effet être considérée comme la perception par certains neurones spécialisés des états internes du cerveau, perception organisée autour d’un modèle du Moi développé dans le cadre des interactions sociales.

Si ces hypothèses étaient vérifiées par les diverses expériences en cours faisant à la fois appel à des modèles informatiques et à l’utilisation de l’imagerie cérébrale, nous disposerions d’une explication simple permettant de comprendre l’apparition et le développement progressifs des réseaux neuronaux dans la suite des espèces vivantes et ce jusqu’à l’homme. On retrouverait en effet à la base de ces constructions des principes universels d’organisation visant à économiser l’énergie. On peut identifier ces principes aussi bien dans l’anatomie et la physiologie des cellules et organes que dans les systèmes thermomécaniques du monde non biologique. Par ailleurs, de nombreuses applications, en sciences cognitives, en thérapeutique humaine et, bien sûr, en robotique autonome, pourraient être envisagées.


Bibliographie complémentaire

Sur le thème de ce Dossier, le lecteur pourra consulter certains auteurs de premier plan dont nous avons présenté les travaux sur ce site sous les références ci-dessous :

*Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia : Les neurones miroirs, Editions Odile Jacob, 2007
* Stanislas Dehaene, préface de Jean-Pierre Changeux: Les neurones de la lecture, Editions Odile Jacob, 2008
* Douglas Hofstadter; I am a Strange Loop, Basic Book – 2006
* Gilbert Chauvet : Comprendre l’organisation du vivant
et son évolution vers la conscience,
Collection Automates Intelligents – Editions Vuibert – février 2006
* Jeff Hawkins: Intelligence, Edition française Campus Press, 2005
Edition américaine: On intelligence, Henry Holt 2004 – mars 2005
* Gerald M. Edelman : Plus vaste que le ciel. Une nouvelle théorie générale du cerveau, Odile Jacob sciences 2004
* Alain Berthoz : La décision, Editions Odile Jacob 2003
* Antonio Damasio : Spinoza avait raison (traduit de Looking for Spinoza),
Editions Odile Jacob 2003
* Antonio R.Damasio : Le sentiment même de soi, Editions Odile Jacob 1999
Traduction française de “The feeling of what happens. Body and emotion in the making of conciousness” Harcourt 1999″
* Antonio R.Damasio : L’erreur de Descartes, Editions Odile Jacob 1995
* Jerry Fodor : L’esprit, ça ne marche pas comme ça
(traduit de The Scope and Limits of Computational Psychology) Editions Odile Jacob 2003
* Steven Pinker : The Blank Slate, Viking Press 2003
* Daniel Dennett : Freedom Evolves, Viking Press 2003
* Rita Carter : Exploring Consciousness, University of California Press – 2002
* Jean-Pierre Changeux : L’Homme de vérité, Editions Odile Jacob – 2002
* Alain Cardon : Conscience artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999

http://www.wat.tv/swf2/976930nIc0K113443535

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