Category: Neuroscience



Vers une cognition globale, des super-organismes,communautés, organisations.

 

Quatre formes d’état  distinguent les super organismes émergeants :

  • Le premier super-organisme serait neuro programmé. Comme notre cerveau collectif conditionné par notre culture et éducation.
  • La seconde, serait plus autonome. L’un des processus les plus typiques signant ce genre de comportement est la rétroaction, ou feedback, par lequel un système (méta-individu) est capable de moduler ses entrées pour garder un fonctionnement optimal. Nous devrions observer une multiplication des phénomènes de rétroaction.
  • La troisième, à l’autonomie s’ajoute l’intelligence collective. Cette intelligence en viendra à transcender le mode de pensée humain individuel. Ce qui émerge en ce moment.
  • La quatrième, émergera le superorganisme conscient. L’apparition d’une conscience de soi en réseau d’individus. Le Réseau se manifestera par la génération d’une représentation de lui-même : autrement dit, le réseau développera sa propre cartographie mentale, sa propre représentation et perception collective de la réalité– en temps réel, incluant, bien sûr, une représentation de ladite représentation…on inclut dans le système global des éléments déjà conscients : autrement dit, les êtres humains eux-mêmes.

Après avoir expérimenté différentes méthodes dans le but d’augmenter la conscience individuelle et collective en créant une connexion favorisant l’intelligence collective, une réflexion s’impose sur la modélisation expérimentale de la cognition collective émergeante de super-organismes composés d’un assemblage communautaire de cerveaux humains.  Tout en excluant  volontairement l’aspect systémique dans cet article, l’influence de la culture et les champs sociaux qui ont forcément une très grande influence sur la psyché groupale afin de nous concentrer davantage sur les liens entre individus favorisant des états de conscience et d’intelligence supérieures.

Lorsqu’une émergence collective surgit du néant, une sensation accompagne le groupe comme la suspension du jugement, la légèreté, la profondeur,  une forme d’incompréhensibilité du vécu accompagné de sensation de vide très réel.  La psyché groupale ainsi constituée à partir d’une intention profonde, et dans un espace de cognition d’ensemble, pose la question de l’existence d’un cerveau collectif composé d’un assemblage de cerveaux reptiliens, limbiques et néo cortex (réseau de cerveaux). En effet, dès que le bruit du mental s’estompe suivant un processus défini de  mise en lien collectif et de communication  d’informations entre individu suivant une direction prédéterminée, un état de conscience globale émerge à partir d’une sensation de vide de cognition. Une sorte de pensée a-symbolique et a-culturelle presque inconsciente et pourtant émergente de l’invisible apparaît. Un peu comme si lesschémas mentaux de tous, les croyances collectives s’associaient pour voir plus grand, entendre plus loin, être et faire quelque chose de plus vaste dans un tout plus étenduque soi à la manière d’une super-psyché d’un super organisme avec son propre système nerveux central collectif.

Les sensations collectives ressenties distinctement et individuellement surgissent dans une ambiance très spécifique de ralentissement de la cognition et de silence profond, créant un espace de conscience collective nouveau  à partir d’une sorte de vide fertile. Des méta-individus avec une intelligence et une posture particulière échangeant desinformations limitées et profondes sont capables de mettre en commun des ressources pour accomplir un objectif au-delà des capacités individuelles. De ses ressources supérieures nées un système auto-organisé, sans structure ni leadership, à l’instar des vols d’oiseaux ou des bancs de poissons.

Imaginons une multitude de groupes d’individus composée de 5 personnes (réseaux) souhaitant mettre en commun leur réflexion suivant un processus d’émergence  plus élevé en complexité, nous verrions les groupes s’auto-organiser en structure de commandement  et d’organisation. C’est ainsi que nait un méta-individu ; un individu collectif né de la fusion de ses composants (autres méta-individus), possédant sa propre conscience et son propre système nerveux en lien avec un organe supérieur.

Suivant le mode d’échange égotique ou de conscience de soi, le système identifiera au sein de ces superorganismes des forces antagonistes assurant la cohésion interne (lesgardiens de la conformité), le renouvellement (les générateurs de complexité), l’optimisation de l’affectation des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées par des individus, tels que les chefs, leaders ou leurs serviteurs, consciemment ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter d’un mode et d’une dynamique propre aux échanges de messages entre individus, que ce soit au sein des bancs de poissons, des vols d’oiseaux ou des sociétés humaines. Il disposera notamment, comme le système cognitif, d’agents d’introspection (des hommes en charge de cette fonction) qui l’analyseront en permanence de l’intérieur et produiront des images du groupe mobilisant les agents sensoriels et moteurs (d’autres méta-individus) en relation avec le monde extérieur. Par ailleurs, le concept de superorganisme, nous l’avons vu, aura l’intérêt d’obliger les agents du groupe à le considérer comme un tout, au lieu de disperser leur attention sur les individus qui le constitue.

Le super organisme se trouvera au niveau des capacités d’auto-représentation collective et de génération d’états de conscience partagés (psyché collective). Les groupes humain au contraire auront un très grand nombre d’agents d’introspection indispensables à la prise de conscience de soi dans son environnement et un système nerveux central pour supporterune conscience de soi globale.. Il pourra également mémoriser, globaliser et transmettre ses états de conscience avec une très grande puissance, dans le temps et dans l’espace.


L’être humain, le méta-individu – et aussi les groupes d’êtres humains – sont en chemin vers ce stade d’évolution de la cognition collective au travers de l’éveil à l’intelligence collective.


Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence collective

Le stress est la « maladie du siècle ». Nous nous sentons stressés par notre rythme de vie, notre travail, les transports, etc. Or une vie très stressante favoriserait l’apparition de maladies neurodégénératives. Mais le stress renforce aussi aussi l’attention, la mémoire et les capacités d’apprentissage. Comment le contrôler efficacement ?

Tous les deux mois Cerveau et Psycho décrypte le fonctionnement du cerveau et vous livre des clés pour mieux comprendre vos comportements et ceux d’autrui. Pourquoi vous mettez-vous en colère ? Pourquoi rougissez-vous ? La maladie d’Alzheimer, quels traitements ? Dans chaque numéro, retrouvez : – Des articles de psychologie : le comportement au travail, la séduction, la violence sociale… – Des articles de neurobiologie : la migraine, la mémoire, les illusions – Des dossiers de synthèse : les rêves, les émotions, les dépendances aux drogues… – Des débats, des rubriques, des interviews Et désormais chaque trimestre depuis février 2010, L’Essentiel Cerveau et Psycho vous propose un dossier complet sur une question de psychologie ou de neurobiologie.
Via www.viapresse.com

Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence collective

Maîtriser votre concentration. Un pouvoir qui mène vers l’extase de tous (sportif, sicentifique, religieux, managers, artistes, amoureux, etc..).   Toutes les techniques au banc d’essai!

Le cerveau attentif, contrôle et lâcher-prise
Développer l’attention des enfants   Au pays de l’écologie cognitive et des nouvelles technologies, différentes méthodes existent et rivalisent de promesses. Le Monde de l’Intelligence a sélectionné pour vous 5 techniques à mettre en œuvre.

Via mondeo.fr

Comprendre le fonctionnement du cerveau est l’un des enjeux de la convergence des technologies à la fois parce qu’il est devenu un objet de technologie, mais également parce l’étude de son fonctionnement permet d’envisager des technologies pour dépasser ses limites. C’est ce que va essayer de nous faire comprendre Rémi Sussan dans ce dossier d’InternetActu.

C’est la crise. Le patient château de cartes élaboré au fil des dernières années par les institutions financières s’est effondré d’un seul coup. Une occasion – de plus – pour constater les limites de la croyance en l’homo economicus, animal rationnel qui sait en toutes circonstances choisir ses options en fonction de son intérêt bien compris.

Nous avons vu que le cerveau humain ne correspondait guère à un ordinateur de type PC, en ce qui concernait les entrées-sorties ou la mémoire… Un coup d’oeil sur la manière dont il prend les décisions nous fera comprendre que le cerveau n’est pas, et de loin, une CPU classique (Central Processing Unit pour “Unité centrale de traitement” c’est-à-dire le processeur d’un ordinateur qui interprète les instructions et traite les données d’un programme). Notre raisonnement abstrait n’est pas seulement influencé par le corps, les émotions, et les sens ; bien plus que cela, il est bâti dessus. Pour le linguiste cognitif George Lakoff, même l’architecture la plus abstraite conçue par l’homme, les mathématiques, repose finalement sur un ensemble de métaphores qui trouvent leur origine dans le corps. Dans son livre, Philosophy in the flesh (Philosophie dans la chair), il résume ainsi sa conception de l’esprit :

“L’esprit est fondamentalement incarné.
La pensée est la, plupart du temps inconsciente.
Les concepts abstraits sont largement métaphoriques.
Voici les trois découvertes majeures des sciences cognitives. (…) A cause de ces découvertes, la philosophie ne pourra plus jamais être la même.”

L’intuition et la raison

Selon Jean-Michel Cornu, le neurologue Alain Berthoz divise en deux circuits nos capacités de décision : il y a les “voies courtes”, capables de réagir en 80 ms, et donc idéales pour faire face aux dangers, et les voies longues, qui correspondent à la “pensée” au sens où on l’entend habituellement.

D’autres préfèreront opposer les différentes parties du cerveau. C’est le genre de choses qu’on voit dans les analyses utilisant l’imagerie par résonance magnétique (IRM) tant prisées par les adeptes du neuromarketing. On évoque alors l’activité de l’amygdale (qui réagit face au danger) du cortex préfrontal, qui correspond à nos capacités de planification et de décision, etc. Mais il n’est pas toujours facile d’associer une fonction mentale avec une zone du cerveau. Un économiste comme Terry Burnham simplifie les choses en se contentant d’opposer l’ancien cerveau (Burnham parle du “cerveau du lézard” dans son livre Mean Markets and Lizard Brains), celui qui s’est progressivement développé au cours des millions d’années d’évolution et le cerveau moderne, celui qui héberge nos facultés de raisonnement abstraites. Mais en fait, point n’est besoin d’entrer dans des considérations anatomiques. On peut voir les choses de manière complètement abstraite. C’est largement suffisant pour notre hypothétique cognhacker, qui se pose les questions pratiques (Que faire ? Comment ça marche ?).

Ainsi, le philosophe Nassim Nicholas Taleb, dans son livre Le Cygne noir, la puissance de l’imprévisible, récemment traduit, oppose simplement le “système 1″ au “système 2″… Le “système 1″ est ce qu’on nomme l’intuition. C’est un système rapide, reposant largement sur les émotions, mais qui peut commettre des erreurs. Le second est notre pensée rationnelle classique. La plupart des problèmes explique Taleb, arrivent lorsque nous agissons en utilisant le “système 1″ alors que nous croyons employer notre “système 2″.

Mais ce “système 1″ ne doit pas être sous-estimé. S’il est piètre calculateur et dirigé par l’émotion, il est aussi parfois plus perspicace et plus rapide que le cerveau “rationnel”. L’intuition, ce n’est pas juste un truc New AgeLa fameuse expérience de Bechara et Damasio, effectuée en en 1996, en est l’illustration.

Bechara et Damasio ont ainsi proposé à leurs cobayes de jouer à un jeu truqué. Selon les piles de cartes que l’on tirait, on pouvait avec certaines gagner ou perdre de petites sommes, mais dans l’ensemble, on gagnait de l’argent. Dans les autres piles, on avait beaucoup plus de chance de tirer de mauvaises cartes et donc de perdre gros. On gagnait ou perdait de plus grosses mises, mais au final on était plutôt perdant.

On a remarqué qu’au bout d’un certain nombre de tirages, les sujets avaient spontanément tendance à choisir de plus en plus fréquemment dans les “bons” paquets, et rechigner à piocher dans les “mauvais”. Ce n’est pourtant que bien plus tard qu’ils se rendaient consciemment compte que les chances étaient inégalement distribuées.

Dans ce cas, on peut remercier le “système 1″. Il s’est rendu compte bien avant la conscience rationnelle de l’anormalité des évènements et a agi en envoyant au corps une série de sensations corporelles (sueurs, sensation d’insécurité…) afin d’éviter au sujet d’effectuer le mauvais choix. A noter que certains patients atteints de lésions cérébrales frontales ventromedianes continuaient de leur côté à piocher dans les paquets dangereux, sans recevoir d’avertissement de leur corps.

On le voit, le cerveau du lézard est souvent bien meilleur pour évaluer les risques que notre pensée linéaire et discursive. C’est pourquoi la Darpa essaie de mettre au point des jumelles capables de court-circuiter le conscient et se brancher directement sur les parties primitives de notre cerveau pour repérer plus efficacement les dangers.

Comment notre cerveau nous protège des risques et comment on peut le tromper

Mais le “cerveau du lézard” n’est pas toujours aussi efficace. Par exemple, il est très effrayé à l’idée de perdre de l’argent. Si on demande à quelqu’un de parier en lui promettant soit une perte de 100 euros soit un gain de 150, sachant qu’il peut parier autant de fois qu’il le désire, il aura tendance à refuser. Pourtant sur plusieurs coups, les risques non seulement s’annulent, mais vont dans les sens du gain. On a statistiquement des chances de terminer la partie 25% plus riche qu’au départ. Mais le lézard n’aime pas le risque. Lorsqu’on propose ce type d’expérience à des patients possédant des lésions dans l’une des parties du cerveau concernées par le processus de décision, ils semblent dépourvus de cette “aversion à la perte”.Autrement dit, des cerveaux défectueux s’avèrent parfois davantage capables d’effectuer de bons investissements que ces cerveaux sains !

Naturellement, si des lésions cérébrales sont en mesure d’influencer nos décisions, de nombreux stimuli sont en mesure d’interférer avec notre rationalité. Dans nos colonnes, nous avons relaté à plusieurs reprises comment notre objectivité pouvait être trompée dans les mondes virtuels par l’aspect de nos avatars : par exemple, un avatar plus grand aura de meilleures chances de réussir une transaction. De même, il vaut mieux qu’il soit fortement sexué, l’androgynie ayant tendance à ne pas favoriser les échanges virtuels…

Dans le monde réel, aussi, nos choix dépendent de conditions tout à fait particulières, au premier rang desquelles on trouve bien sûr les produits chimiques.Une expérience de psychologie sur la confiance donna des résultats particulièrement positifs après que les sujets eurent inspiré un produit contenant de l’Ocytocine via un spray nasal. Cette hormone, qui déstresse et augmente la sociabilité, est produite dans le corps lors de l’allaitement, de l’accouchement et des rapports sexuels… Mais point n’est besoin de recourir à des composants aussi difficiles à trouver. Vous voulez mettre toutes chances de votre côté ? Selon une récente expérience, vos transactions auront plus de chances d’aboutir si vous offrez une boisson chaude à votre partenaire. Lui proposer une boisson glacée aura tendance, littéralement, à refroidir l’atmosphère.

Pour le professeur d’économie comportementaleDan Ariely, nous sommes non seulement irrationnels, mais, aussi bizarre que cela paraisse, notre irrationalité est prévisible. Autrement dit, nous refaisons toujours les mêmes erreurs. Parmi les comportements répétitifs, il y a par exemple l’incapacité de juger un prix indépendamment de son contexte. Ainsi, explique-t-il, nous avons tendance à choisir toujours le produit à coût moyen, à mi-chemin entre le plus onéreux et le meilleur marché. D’où l’intérêt, selon lui, qu’ont certains restaurateurs de proposer toujours un plat hors de prix – afin de pousser les clients à demander celui qui se trouve juste en dessous – un plat dont on aura, bien entendu, optimisé le rendement.

Dan Ariely raconte d’autres expériences quasiment surréalistes. Par exemple,on a demandé à un panel de sujets de se remémorer les trois derniers chiffres de leur numéro de sécurité sociale. Ensuite, on leur a présenté une série de produits à acquérir et leur a demandé : “Combien seriez-vous prêts à payer pour chacun de ces produits ?”. Conclusion : ceux qui avaient les numéros de sécu les moins élevés étaient également ceux qui étaient le moins disposés à payer de fortes sommes. C’est ce qu’Ariely nomme “l’ancrage”. Les sujets avaient été “ancrés” dans leurs évaluations par leur numéro de sécurité sociale.

Notre trop grande confiance en nous est un autre exemple classique de nos biais cognitifs. Posez à quelqu’un une question à laquelle il doit répondre par un nombre, mais dont il a peu de chances de connaitre la réponse (combien d’habitants à N’Djamena ?). Proposez-lui ensuite de fixer une marge d’erreur, de la taille qu’il désire. La plupart du temps, sa réponse sera non seulement fausse, ce qui est normal, mais tombera même en dehors de la marge d’erreur, à laquelle il aura assigné une largeur trop étroite. Nous voulons bien admettre avoir un peu tort, mais nous pensons trop souvent être approximativement justes. Nous ne soupçonnons pas à quel point nous pouvons nous tromper.

Ariely expose de nombreux autres comportements de ce type dans son livrePredictably Irrational et sur son blog.

La politique de l’irrationnel

L’ensemble de ces travaux sur la décision a donné naissance à une nouvelle discipline, la neuroéconomie, également nommée économie comportementale et à son fameux rejeton, le neuromarketing. Mais si le neuromarketing laisse souvent sceptique, la neuroéconomie, elle, n’est pas aussi dépréciée. Cette science qui étudie l’influence des facteurs cognitifs et émotionnels dans les prises de décision joue un rôle important pour comprendre les comportements politiques, et a eu une vraie influence sur le retour des démocrates sur la scène américaine et lors de l’élection de Barack Obama. Notamment au travers de Thaler et Sunstein, auteurs du livre Nudge, improving Decision about Wealth, Health and Happiness(que l’on pourrait traduire littéralement par Coup de coude pour améliorer la décision sur la richesse, la santé et le bonheur - et qui a été traduit en Français depuis)…

Alors que le néolibéralisme imagine que chacun est un acteur économique rationnel, capable de maitriser pleinement ses choix, et que les keynésiens souhaitent réguler le marché soulignant par là que chaque acteur économique ne maitrise pas toutes les conséquences de ses actions, Thaler et Sunstein préfèrent une stratégie de l’incitation : plutôt qu’imposer des règlements, l’Etat “pousserait du coude” (Nudge) les citoyens à choisir les meilleures options à coup de formulations appropriées. Ce qu’ils appellent le “libertarisme paternaliste“. On n’oblige personne à faire le bon choix, mais on oriente insidieusement les gens dans la direction voulue. Les deux auteurs prennent exemple sur les associations de charité qui suggèrent de donner “50, 100, 1 000 ou 5 000 dollars”, sachant que le fait de simplement mentionner des sommes aussi élevées va avoir tendance à augmenter les sommes données. On n’est pas loin de la technique d’”ancrage” de Dan Ariely… Les “architectes du choix”, comme ils nomment les décideurs politiques de demain, se trouvent dans la même position qu’un designer ou un spécialiste des interfaces. Un de leurs plus gros travaux consiste à correctement déterminer l’option par défaut. Celle vers laquelle les gens se laisseront naturellement couler.

“Lorsque vous entrez dans une cafétéria”explique Thaler“vous vous retrouvez généralement en face du bar à salade. C’est une bonne chose, car si vous deviez passer par les hamburgers et les frites avant d’arriver aux salades, vous auriez plus de chances de craquer.”

Ainsi, on peut rendre certaines actions plus complexes, tandis qu’on simplifie celles qu’on souhaite voir adoptées. Par exemple, parmi les coups de coude que suggèrent les auteurs (.pdf), il suffit de ne plus interdire aux motards de circuler sans casque. Mais ceux qui voudront rouler tête nue devront passer un permis supplémentaire. Pour remédier à certains des mauvais comportements du consommateur américain, les deux auteurs suggèrent ainsi que les salariés souscrivent automatiquement au plan d’épargne retraite de leur entreprise, sauf s’ils le refusent explicitement. “Dans le monde idéalisé de l’économie néoclassique”, explique John Cassidy dans la New York Review of Books“cela ne fait pas une grande différence. Les gens rationnels décident de ce qui est le mieux pour eux. En fait, à cause de la tendance à maintenir le statu quo, ou par pure paresse, l’option par défaut compte énormément.” En fait, selon le même article, le nombre de gens inscrits à un tel plan d’épargne passe de 50-60% à 90% lorsqu’une telle mesure d’inscription automatique est mise en place.

On a appris en début d’année que Cass Sunstein était nommé à la tête du bureau des régulations de l’administration Obama. Attendons-nous donc à une série de “nudges” dans les prochaines décisions américaines en matière d’économie…

Nous voici donc avec notre cerveau incarné dans un corps, et dont les perceptions comme les actions se manifestent de façon beaucoup plus embrouillées et complexes que notre éducation ne nous y a préparée. Il est donc temps, maintenant, de tenter un début de réponse à la plus grande des questions philosophiques : et maintenant, on fait quoi ?

Rémi Sussan

Ce dossier est paru originellement de janvier à février 2009 sur InternetActu.net. Il a donné lieu à un livre paru chez Fyp Editions : Optimiser son cerveau.

Comprendre le fonctionnement du cerveau est l’un des enjeux de la convergence des technologies à la fois parce qu’il est devenu un objet de technologie, mais également parce l’étude de son fonctionnement permet d’envisager des technologies pour dépasser ses limites. C’est ce que va essayer de nous faire comprendre Rémi Sussan dans ce dossier d’InternetActu.

Dans la perspective d’une convergence des nouvelles technologies dans ce qu’on appelle les NBIC (neurosciences, biotechnologies, informatique et cognition, voir l’explication qu’en donne Jean-Michel Cornu), la cognition est celle dont la présence reste la plus mystérieuse. Il est facile de saisir l’aspect technologique des nanotechnologies, de la biotechnologie ou, bien sûr, de l’informatique. Mais la cognition n’est-elle pas quelque chose de plus abstrait, de plus fondamental ? Ne se trouve-t-on pas plus dans le domaine de la science pure, à la rigueur de la médecine alors que les trois autres initiales désignent plutôt de nouvelles branches de l’ingénierie ?

Regarder le fonctionnement du cerveau sous son aspect technologique est certainement le changement de paradigme le plus troublant de ces dernières années : avec la cognition, c’est-à-dire l’étude des processus mentaux, l’esprit humain a perdu ses derniers restes de sacralité. Comme la matière, comme la vie, il se manipule, se triture, devient prétexte à des expérimentations de toutes sortes.

Ce rapport technologique au cerveau, on peut le décliner d’au moins trois façons.

La plus évidente, spectaculaire, “high-tech” : Le cerveau, de plus en plus, devient objet de technologie. Autrement dit, on multiplie les interfaces, les produits chimiques destinés à modifier son fonctionnement. On l’augmente, on l’améliore, on le rend toujours plus perfectible. C’est le rêve du cyborg, qui en devient kitch à force d’être futuriste.

La seconde manière d’envisager le sujet est plus subtile, plus philosophique : elle souligne que l’esprit n’est jamais absent de la technologie. C’est-à-dire que comprendre le fonctionnement de notre cerveau peut nous aider à trouver des technologies qui permettront de dépasser ses limites.

Comprendre la nature de l’information, le fonctionnement de l’esprit est donc nécessaire pour maitriser la nouvelle révolution technologique. C’est un peu ce qu’affirme William Wallace , dans le fameux rapport NBIC de la NSF (.pdf) :

“Ce que les cogniticiens peuvent penser
Les gens de la nano peuvent le construire
Ceux de la bio peuvent le développer,
et ceux des technologies de l’information peuvent le maitriser.”

Autrement dit, ce qui peut être pensé peut être réalisé. Mais qu’en est-il de ce qui ne peut pas être pensé ? Ce qui apparait tout d’abord comme un truisme (bien évidemment, si on ne peut penser à quelque chose, on ne peut le réaliser) peut aisément se transformer en un projet “d’homme augmenté”. Comment penser ce qui n’a jamais été pensé ? On peut peut être y arriver en “boostant” les capacités du cerveau, mais aussi en en construisant de tout nouveaux, débarrassés des limites cognitives de notre organe biologique, qui, on va le voir, sont nombreuses. Une attitude prônée par certains futuristes “singularitariens” qui considèrent l’architecture de notre cerveau comme trop obsolète pour être sauvée.

Une troisième vision, peut-être la plus importante, se situe plutôt au niveau des mentalités. Le cerveau peut être vu comme un objet technologique en lui même : un nouveau modèle d’ordinateur dont chaque possesseur doit, chacun à sa manière, acquérir la maitrise.

C’est peut-être le point le plus important des technologies NBIC : si pour beaucoup elles représentent de nouveaux et terrifiants moyens de contrôle par les États, les institutions, les corporations, elles possèdent toutes la promesse de devenir, entre les mains de l’individu lambda, des outils susceptibles de l’aider à prendre en main sa destinée.


Image extraite du New Scientist.

Du coup, entre le scientifique pur et le technicien professionnel se dessine maintenant un troisième type de chercheur : le hacker, celui qui cherche à comprendre comment marche la machine et à l’utiliser à son profit. On a vu comment cette attitude commençait à pénétrer la biologie, que ce soit sous la forme du biohacking, de l’expérimentation des techniques de longévité, ou de la génomique personnelle. Existe-t-il un mouvement analogue dans le domaine de la cognition ? Pas officiellement (on remarquera cependant le titre d’un livre, Mind Hacks qui a d’ailleurs donné naissance à un blog tout à fait excellent sur le sujet), mais en réalité, oui, et ce, depuis toujours : une simple tasse de café fait de nous un hacker cérébral, un “cognhaker” (c’est-à-dire un hacker cognitif).

En réalité, la tentative d’améliorer notre capacité mentale date de la nuit des temps : drogues, exercices mentaux de type yoga, psychothérapies en tout genre, de la psychanalyse à la PNL (programmation neurolinguistique), le hacking du cerveau n’a pas attendu les NBIC pour exister. Une différence pourtant s’impose aujourd’hui. Les méthodes variées utilisées par le passé reposaient toutes sur une une base idéologique, une croyance sur la nature de l’esprit auquel l’adepte se conformait : le yogi cherchait à atteindre la libération du cycle des naissances, l’usager de drogues adoptait un matérialisme extrême (ou, au contraire, vénérait les esprits des plantes), les partisans de la psychanalyse se déchiraient sur la nature de l’inconscient entre freudiens, jungiens, adleriens ou lacaniens… Ce qui caractérise le hacker mental d’aujourd’hui, c’est l’absence d’une vision intégrée et unique de l’esprit. Ce qui domine, c’est l’attitude du “truc et astuce” : on prend ce qui marche, quelque soit le niveau d’action de la méthode, chimique, psychologique ou même culturelle : on prend les bonnes molécules, on fait des exercices, on s’investit dans des activités culturelles comme la musique, on pratique la méditation non par conviction, mais parce que ses bienfaits sur les neurones se confirment de jour en jour (du moins parait-il)…

Un article paru l’année dernière dans Wired est très significatif de cette attitude. Un journaliste de la revue, Joshua Green, se donna quatre semaines pour améliorer le fonctionnement de son cerveau.

Un mois plus tôt était sorti dans le New Scientist un article sur le même sujet. Pour ce faire, il a donc attaqué le problème sous plusieurs angles. Il a tout d’abord changé son petit déjeuner : selon Barbara Stewart de l’université d’Ulster, un mélange de protéines et de vitamines est la meilleure combinaison pour le matin, et elle suggère un repas à base de toast et de haricots. Le New Scientist suggère comme alternative de recourir à la très anglaise Marmite à base de levure fermentée – expérience que je ne conseillerais à personne.

Notre expérimentateur s’est ensuite assuré de dormir son content (8 heures minimum), puis s’est attaqué à un usage productif de la caféine. Il ne nous communique pas la démarche qu’il a suivi pour ce faire, mais sachez que le meilleur moyen de consommer de la caféine est de la prendre sous la forme de petites doses fréquentes, plutôt qu’une grosse quantité en une fois. Mieux vaut plusieurs coupes de thé vert prises à une heure d’intervalle qu’un double expresso avalé d’un seul coup. Vous pouvez éventuellement combiner avec du jus de pamplemousse, ou plus banalement, avec du sucre pour optimiser les effets.

Notre cobaye s’est ensuite lancé dans des activités plus bizarres glanées ça et là dans l’actualité insolite des neurosciences : ainsi, il s’est mis à prendre ses douches les yeux fermés (il parait que ça augmente les capacités proprioceptives) et à écouter du Mozart, puisque les partisans de “l’effet Mozart” affirment en effet qu’écouter le musicien autrichien contribuerait à améliorer notre cognition.

Pour vérifier ses performances, le journaliste a recouru au Docteur Kawashima sur Nintendo et à quelques autres sites web. Ici encore, il n’existe guère de moyen de mesurer la valeur scientifique des exercices proposés par le célèbre professeur japonais.

Résultat des courses, une sensation de mieux être, nous affirme Joshua Green. Quelle est la part de l’effet placebo et de l’effet réel dans ce sentiment ? On ne le saura jamais, mais cette façon d’expérimenter sur soi-même est certainement promise à un bel avenir.

En effet, aujourd’hui, ce genre de pratique tend à se répandre, notamment dans les milieux proches de la haute technologie et des sciences : 30% des scientifiques, selon la revue Nature reconnaissent utiliser de la ritaline, du provigil ou des beta bloquants pour faciliter leur travail. Il m’est personnellement arrivé de croiser sur internet des non-fumeurs, utilisant les patches de nicotine pour profiter des bienfaits apportés à la concentration par cette molécule sans pour autant abimer leurs poumons…

Mais l’attitude de ce type de bidouilleurs se heurte à des challenges de plus en plus difficiles. On l’a vu avec la bio, il n’est pas possible de considérer l’ADN comme un simple programme informatique : trop compliqué, trop imprévu. De même, le cerveau n’est pas un ordinateur au sens traditionnel du terme, même si on a créé les ordinateurs dans l’espoir d’imiter les cerveaux. Il est donc nécessaire à notre hypothétique cognhacker d’acquérir certains principes de base qui lui serviront dans son investigation, et surtout, de savoir où les réflexes qu’il a acquis dans sa pratique de l’informatique risquent de nuire à sa compréhension. Il ne lui est pas nécessaire d’acquérir une connaissance exhaustive du sujet, mais au moins d’appréhender certains concepts fondamentaux que nous allons explorer dans les prochaines pages de ce dossier.

Rémi Sussan

Ce dossier est paru originellement de janvier à février 2009 sur InternetActu.net. Il a donné lieu à un livre paru chez Fyp Editions : Optimiser son cerveau.

http://www.lemonde.fr/

 Jean-Pierre Changeux

  • Un kilo et demi : c’est le poids moyen du cerveau humain adulte. Et cela fait plus de trente ans que Jean-Pierre Changeux explore « la jungle des neurones et des synapses qui le constituent ». En 1983, il déclenchait la polémique en affirmant, dans « L’homme neuronal », que le fonctionnement du cerveau est « intégralement descriptible en termes moléculaires ou physico-chimiques ». L’existence humaine déterminée par une série d’interactions « matérielles », le mental comme produit du neural : ces postulats semblaient envoyer aux oubliettes des siècles de métaphysique et des décennies de psychanalyse.

Dans les batailles d’idées, chacun est amené à radicaliser ses positions. Résultat, le public a l’impression d’assister à un affrontement entre avocats de l’inné et défenseurs de l’acquis. En somme, il y aurait d’un côté les tenants de la machinerie humaine et de l’autre ceux de l’esprit dominant la matière. A suivre Changeux dans les trente années de cours au Collège de France qui sont la matière de son livre, on découvre que ces oppositions manichéennes n’ont plus cours depuis longtemps. Certes, on se dit souvent que tout cela manque de poésie, on aimerait que le cerveau où siège la singularité de chacun échappe au froid calcul du savant. On peut trouver déplaisante ou peu convaincante l’idée que les cultures sont le produit de l’évolution biologique : encore faut-il ne pas la caricaturer. Face à ses lecteurs comme face à ses élèves, le professeur n’élude pas les objections, et le tableau qu’il déploie s’avère bien plus touffu et complexe que ce qu’on croyait. Changeux espère que l’alliance enfin réalisée des neurosciences avec les sciences de l’homme et de la société engendrera un « universalisme éthique naturaliste ouvert et tolérant ». Peut-être. Il faut en tout cas espérer qu’elle ne conduira pas à faire du cerveau humain l’enjeu des nouvelles luttes de pouvoir

Pour une défense de la neuroscience

Le cerveau de l’homme est l’objet physique le plus complexe du monde vivant. Il reste l’un des plus difficiles à appréhender. Il ne peut être abordé de manière frontale sans risque de cuisants échecs. [...] Si l’on veut réfléchir utilement et progresser dans la connaissance de notre cerveau, il est indispensable de prendre en compte les multiples niveaux d’organisation hiérarchique et parallèle qui interviennent dans ses fonctions. Autrement, on risque de prendre le cerveau humain pour une collection un peu trop simple de gènes, de neurones, de “microcerveaux” ou de redonner de la vigueur à un dualisme totalement obsolète.

Les sciences du système nerveux ont, au cours des dernières décennies, totalement changé de visage. Il n’est plus de mise, comme autrefois, de creuser son sillon, enfermé dans sa discipline, voire son corporatisme physiologique, pharmacologique, anatomique ou comportemental. Avec la biologie moléculaire, d’une part, et les sciences cognitives, de l’autre, un nuovo cimento, de nouvelles synthèses, tant conceptuelles que méthodologiques, sont devenus possibles. [...]

Au cours des années 1980, l’ingénierie génétique puis le séquençage à grande échelle de plusieurs génomes ont apporté une masse de données nouvelles aux multiples applications, en particulier dans les domaines de la physiologie, de la pharmacologie et de la pathologie. Avec la mise au point des méthodes d’imagerie, cette autre discipline fondamentale qu’est la physique a ouvert une voie d’investigation nouvelle reliant états mentaux et états physiques du cerveau. Avec un souci commun de conceptualisation et de modélisation théorique, ces disciplines ont fécondé un nouveau champ de recherches : la neuro-science, née en 1971, aux Etats-Unis, avec la première réunion de la Society of Neuroscience. Si la révolution de la neuroscience a bien eu lieu, elle n’a pas porté tous ses fruits. Loin s’en faut. Il nous faut maintenant franchir, pas à pas, avec beaucoup d’incertitude et mille précautions, l’immense terra incognita qui sépare encore les sciences biologiques des sciences de l’homme et de la société.

La complexité du cerveau

L’hypothèse originelle est que le cerveau de l’homme élabore le jugement moral et qu’il en possède les capacités. Comme l’écrit Spinoza dans l’”Ethique”, “les hommes jugent les choses suivant la disposition de leur cerveau “. Cette position est-elle plausible pour le neurobiologiste contemporain ou n’est-elle qu’une boutade ?

Rappelons d’abord l’extrême complexité structurale de l’encéphale humain. On y trouve de l’ordre de 100 milliards de neurones reliés entre eux par, en moyenne, 10 000 contacts synaptiques, ce qui crée un nombre de combinaisons accessibles au réseau cérébral, estimé sur la base d’une connectivité rigide-je cite Gerald Edelman-, “plus élevé que le nombre de particules chargées positivement dans l’univers”. L’introduction d’une flexibilité fonctionnelle de la connectivité permet d’aller bien au-delà et fait tomber toute limite fixe, en incorporant l’évolution de l’environnement social et culturel dans l’organisation cérébrale. En outre, la connectivité cérébrale n’est pas distribuée au hasard : elle est organisée et relève à la fois d’un plan d’organisation propre à l’espèce, et largement soumis au pouvoir des gènes, et d’une “réserve d’aléatoire” suffisante pour assurer, au sein de l’enveloppe génétique, flexibilité épigénétique et ouverture aux mondes physique, social et culturel. [...]

L’internalisation des règles morales et des conventions sociales

Une autre disposition, propre à l’homme, est l’exceptionnel prolongement du développement cérébral après la naissance. Ce processus rend l’organisation cérébrale adulte dépendante, de manière critique, de l’environnement social et culturel dans lequel l’enfant s’est développé. Des traces “épigénétiques” d’apprentissage (par sélection de synapses) se déposent dans le réseau nerveux en développement. Elles se mettent en place lors de l’acquisition de la langue maternelle, de la fixation de croyances et de l’internalisation des règles morales. Chez l’adulte, une dynamique évolutive plus rapide et plus réversible de mise en mémoire se produit, qui implique principalement des changements d’efficacité, plutôt que de nombre, dans les connexions. Elle rend possible une évolution des représentations sociales par innovation, sélection, transmission et stockage dans la connectivité cérébrale comme dans les “médias” extracérébraux : le livre, les images, les oeuvres d’art. Ces objets de mémoire, une fois internalisés, de manière consciente ou inconsciente, pourront désormais servir, lors de leur réactualisation dans la “mémoire de travail”, de références dans le jugement moral.

Le jugement moral

Le mot conscience désigne pour nous une fonction cérébrale, un espace de simulation d’actions virtuelles où une évolution interne d’objets mentaux, une dynamique d’activités peuvent se développer avec une économie considérable de temps, d’expériences et de comportements. Cet espace conscient sert de lieu d’évaluation des intentions, des buts, des programmes d’action en référence constante avec :

-la perception actuelle du monde extérieur ;

-le soi et la narration mémorisée de l’histoire individuelle ;

-les mémoires d’expériences antérieures marquées somatiquement de leur tonalité émotionnelle ;

-les règles morales et conventions sociales internalisées.

De nombreuses tentatives ont été faites pour le modéliser, et il est satisfaisant de constater que la définition du neurobiologiste rejoint celle du moraliste. Pour Ricoeur, en effet, la conscience est “un espace de délibération pour les expériences de pensées, où le jugement moral s’exerce sur le mode hypothétique”.

Les origines de la nécessité morale

Arrivés à ce stade du raisonnement, nous nous accorderons pour dire qu’il ne suffit pas de connaître les dispositions du cerveau de l’homme au jugement moral pour comprendre les origines des règles morales.

La recherche des origines des normes morales se heurte, en effet, à plusieurs difficultés. La diversité des cultures qui ont occupé et occupent notre globe dans le temps et dans l’espace soulève le problème du relativisme des morales comme celui des philosophies ou des religions sur lesquelles elles se fondent. Sur ce dernier point, le psychologue Elliot Turiel, déjà mentionné, a mis en évidence, chez les enfants appartenant à des cultures différentes (par exemple, amish et juifs orthodoxes), deux domaines conceptuels distincts : celui des conventions sociales et celui des impératifs moraux. A partir de 39 mois, les enfants jugent acceptables les transgressions des prescriptions religieuses conventionnelles (jour du culte, coiffure, rites alimentaires) par les membres des autres religions, mais inacceptables les transgressions des obligations morales essentielles (calomnie, violence physique…) qui en font des victimes souffrantes. Ces travaux suggèrent qu’il existe dans le cerveau de l’enfant, et donc dans le nôtre, un domaine conceptuel distinct, un corpus de sentiments moraux, de prédispositions morales spontanées, qui pourrait se situer aux sources d’une éthique commune propre à l’espèce humaine. A l’opposé, les conventions sociales qui singularisent, par exemple, un système symbolique (religieux ou philosophique) d’un autre pourraient varier, de manière contingente et neutre, d’une culture à l’autre.

Les mythes de la mort

L’ Homo sapiens enterre ses morts. Il est le premier, dans l’histoire évolutive des ancêtres de l’homme, à avoir pris conscience du tragique de ce phénomène biologique. Son cerveau va tenter activement de rechercher des causes, d’inventer des “modèles” ou des “théories explicatives”. Cette capacité “projective” du cerveau de l’homme apparaît très précocement. On sait, par exemple, que les bébés attribuent des intentions à de simples figures géométriques se déplaçant sur un écran d’ordinateur. Le cerveau de l’homme, dès le plus jeune âge, est un “surproducteur” de sens. Il est remarquable que les premiers témoignages de l’écriture en Chine (sur les os oraculaires de l’époque Shang) soient de type divinatoire et tentent de donner du sens à des lignes de fracture présentes sur des pièces osseuses et distribuées strictement au hasard, c’est-à-dire précisément sans aucun sens.

L’homme, par son cerveau, est à la fois une espèce rationnelle et une espèce sociale. Comme l’écrit Durkheim, ” le seul moyen que nous ayons de nous libérer des forces physiques est de leur opposer des forces collectives “. Le cerveau des hommes réunis en société a donc produit, comme “modèle explicatif”, des “représentations collectives” efficaces sur le plan social (mythes, croyances, pouvoirs magiques, forces surnaturelles…) qui se sont transmises de génération en génération, de cerveau à cerveau. Ces représentations collectives permettent d’organiser le temps, non seulement le sien, mais celui objectivement pensé par tous les hommes d’une même civilisation. Elles apportent une paix intérieure, un réconfort par la stimulation dans notre imaginaire de systèmes de récompense qui engagent des neuromédiateurs modulateurs (dopamine, opiacés). Oserais-je dire que l’”opium du peuple” acquiert ainsi une plausibilité neurale ?

Le beau, le bien, le vrai

L’abandon de toute référence à une “harmonie préétablie” imaginaire et l’incitation à un ascétisme salutaire de la réflexion donnent accès à une nouvelle conception de l’homme, de ses origines et de son avenir, sur la base d’une intégration transdisciplinaire pertinente qui réunit la biologie, la neuroscience, les sciences de l’homme, des sociétés et l’histoire des civilisations humaines. Cette nouvelle approche conduit au réexamen des trois questions fondamentales de Platon sur le Beau, le Bien, le Vrai, après avoir abandonné leur contexte essentialiste originel au bénéfice d’une conception unitaire des savoirs, comme le proposait déjà l’”Encyclopédie”. Chacune d’elles relève, en définitive, d’objets mentaux communicables de cerveau à cerveau au sein d’un groupe social. Chacune d’elles implique des “représentations sociales” épigénétiques, mais de types différents. Le Beau serait ainsi véhiculé sous la forme de synthèses singulières et harmonieuses entre émotion et raison qui renforceraient le lien social ; le Bien consisterait en la poursuite d’une vie heureuse de chacun avec les autres dans la société ; enfin, le Vrai serait la recherche incessante de vérités objectives, rationnelles, universelles et cumulatives, avec constante remise en question critique et progrès des connaissances ainsi engendrées.

Mais quel est le sens ou l’usage de tout cela ?

Pour y répondre, je mentionnerai un texte de 1972 de René Cassin, prix Nobel de la paix, auquel je suis très attaché, où celui-ci soulignait la “part immense de la science dans la conception, le développement et le respect pratique des droits de l’homme”. [...]

Depuis la Renaissance, l’aspiration à la liberté d’examen (notamment la liberté de croyance) va de pair avec l’épanouissement de la liberté d’expression, intrinsèque à la pensée créatrice de la science. Le développement de la science a entraîné, mais indirectement, la reconnaissance progressive des droits de l’homme.

Aujourd’hui, le progrès fulgurant de la neuroscience permet de franchir une étape de plus. Comme je l’écrivais dans “L’homme de vérité”, une meilleure connaissance de l’homme et de l’humanité permet de “valoriser la diversité des expériences personnelles, la richesse des différentes cultures, la multiplicité de leurs conceptions du monde”.

Ce savoir doit “favoriser la tolérance et le respect mutuel sur la base d’une reconnaissance d’autrui comme un autre soi-même appartenant à une même espèce sociale issue de l’évolution des espèces”. Néanmoins, et compte tenu de nos dispositions cérébrales, cela ne se fera pas spontanément et sans effort ; ce sera toujours une responsabilité difficile. Dans un monde fragile à l’avenir incertain, il nous revient d’inciter sans relâche le cerveau des hommes à inventer un futur qui permette à l’humanité d’accéder à une vie plus solidaire et plus heureuse pour et avec chacun d’entre nous

http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/changeux-cerveau-mode-d-emploi/989/0/293344

Entrez dans la Zone

Entrez dans la Zone

Damien Lafont

Quelle est cette mystérieuse Zone dont parlent de nombreux athlètes?

La Zone c’est cette sensation d’euphorie qui efface le doute et la fatigue. C’est cet état qui survient lors de ces moments où tout semble parfait, tout se met en place naturellement, tout devient simple et fluide. Comme si le corps savait quel est le bon mouvement. Car si la Zone est affaire de mental, notre corps est aussi de la partie.

Damien Lafont apporte un éclairage nouveau et complet sur cette dimension cachée du sport. Il passe en revue toutes les hypothèses et donne sa vision sur ces moments de vie intenses. Une enquête fascinante menée auprès des meilleurs spécialistes du domaine : athlètes, entraîneurs, chercheurs et écrivains touchés ou fascinés par la Zone ; un voyage étonnant !

Jusqu’à présent, cette expérience ne semblait accessible qu’au cercle restreint des champions. « Entrez dans la Zone » nous montre que nous avons en chacun de nous le potentiel pour la créer et nous donne les clés pour y parvenir. « Entrez dans la Zone » est une invitation à chercher, expérimenter, non pas pour trouver la Zone, mais notre propre Zone d’excellence. Un livre étonnant qui change notre vision du sport.

Biographie de l’auteur

Damien Lafont a longtemps joué au tennis sur le circuit des tournois français et participé aux championnats de France universitaires. Brevet d’état de tennis puis diplômé en sciences du sport, il est également Docteur en physique. Apres avoir travaillé au prestigieux Jet Propulsion Laboratory de la NASA, il fait maintenant partager son expérience hors du commun dans le monde du sport et des sciences, à la fois comme auteur spécialiste du tennis, de la perception et du mental et aussi, depuis 2010, comme consultant aux États-Unis pour Mental Training Inc.©

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Voir également extase et performance extrême sur http://hyperconscience.wordpress.com/

Par Hubert Guillaud le 16/07/10

A l’occasion de la seconde édition de Lift France qui se tenait la semaine dernière à Marseille, retour sur l’intelligence collective et individuelle. Pouvons-nous devenir plus intelligents, individuellement comme collectivement ? Pouvons nous apprendre mieux et plus vite ? Mieux se souvenir ? Prendre de meilleures décisions ? C’est la question qu’adressaient les organisateurs de la conférence à Anders Sandberg et François Taddéi.

Elaborer de nouveaux systèmes d’intelligence collective

Anders Sandberg travaille à l’Institut pour le futur de l’humanité d’Oxford, un lieu “à la limite de la philosophie” ou l’on s’efforce d’être bizarre, affirme-t-il (voir notre récente interview).

La plupart des grands problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui n’auraient même pas été compris il y a quelques années, estime Sandberg. Pourquoi ? Parce que résoudre les problèmes contemporains exige de plus en plus d’intelligence : comprendre les problèmes écologiques d’aujourd’hui implique de meilleures connaissances en physique par exemple. C’est pourquoi nous avons besoin de plus en plus d’intelligence.

Pour cela il existe une grande gamme de méthodes. Les plus classiques consistent à bien manger, bien dormir ou faire de l’exercice. Il existe aussi des méthodes éducatives qui ont pour objectif d’augmenter le quotient intellectuel…, bien qu’on arrive assez vite à un seuil avec ce type d’entrainement. On peut également prendre des substances chimiques, mais toutes impliquent une contrepartie, des effets secondaires : si certaines permettent de se concentrer plus facilement sur un projet, par exemple, il devient plus difficile de conduire. Il existe également des moyens pour améliorer sa mémoire, mais elles agissent chacune sur différents types de mémoire.

On peut aussi envisager de connecter directement les cerveaux et les ordinateurs. Mais en réalité, c’est un processus très difficile à mettre en place, il faut vraiment être très motivé pour entreprendre ce genre de projet, souligne Anders Sandberg qui a pourtant été un ardent défenseur du transhumanisme, c’est pourquoi il s’intéresse surtout, aujourd’hui, aux personnes handicapées, peut-être parce qu’il semble plus acceptable aujourd’hui de connecter le cerveau de personnes handicapées à des machines…

Enfin, il ya les “gadgets”, les téléphones portables par exemple, qui peuvent grandement aider notre façon de penser. L’intérêt de ces produits est qu’ils sont peu onéreux. Un objet comme le téléphone portable est apparu dans le milieu des affaires et son usage s’est aujourd’hui répandu jusque dans les pays les plus pauvres de la planète.

Enfin, il y a la connexion des cerveaux entre eux, l’intelligence collective. Celle-ci existe depuis longtemps en science, sous la forme de la “critique par les pairs”. Lorsqu’un scientifique publie, il reçoit diverses observations des autres spécialistes du domaine ce qui permet d’améliorer sa théorie originelle.

Mais le problème avec l’intelligence collective c’est que la sagesse des foules semble aller de pair avec sa folie. Ainsi, une grande foule qui délibère est un excellent moyen pour augmenter les “biais” cognitifs, autrement dit les préjugés et les préférences de groupe ! Selon les chercheurs travaillant dans ce domaine, les problèmes pour lesquels on ne dispose pas de solutions sont par exemple mieux traités par des personnes isolées que par des groupes. En revanche, les problèmes qui peuvent se subdiviser en petites tâches sont bien mieux réglés par les groupes.

Toute la question consiste donc à élaborer de nouveaux systèmes d’intelligence collective. Pour cela, il existe de multiples méthodes. Par exemple, dans un jeu à réalité alternée comme The Beast, les joueurs sont divisés en une multitude d’équipes pour résoudre les énigmes posées par le jeu.

La Wikipédia est bien sûr l’exemple le plus célèbre d’une telle connexion des cerveaux. Les recherches et les simulations d’Anders Sandberg ont permis d’établir quelques faits intéressants.

Tout d’abord, une page peut commencer à un très bas niveau et monter très vite en qualité. En fait, l’intervention de rédacteurs incompétents a peu d’incidence sur le système. Leurs erreurs sont assez vite corrigées.

Une intéressante recherche à mis face à face deux groupes différents. L’un était constitué de “spécialistes” de gens qui étaient considérés comme “très intelligents”. Le second groupe était plus divers, et comprenait des gens de niveaux très différents. Il s’avère que la qualité des pages travaillées par le second groupe s’est révélée meilleure que les pages éditées par le premier. Comment cela est-il possible ? Et bien dans le second groupe, il y avait peut-être des gens pas très doués, mais il en avait aussi de très hauts niveaux, supérieurs, en fait aux “intelligents” du premier groupe !

Les blogs constituent un autre moyen de filtrer “l’intelligence collective”, dont la qualité globale augmente via un processus de filtres entre pairs.

Aujourd’hui pourtant, la Wikipédia semble trouver ses limites, et certains se plaignent qu’il devient difficile de lui ajouter grand-chose. Il va falloir trouver des modèles capables d’aller plus loin, mais jusqu’ici toutes les tentatives ont échoué.

La plupart des recherches en intelligence collective sont connues et appréciées des spécialistes de l’internet. Mais ne faut-il pas aller plus loin ? Ne faudrait-il pas essayer de faire sortir les techniques propres à la Wikipédia du monde en ligne pour les appliquer aux mondes réels, notamment aux institutions ? C’est en tout le projet qu’esquisse Anders Sandberg, reste à en trouver les modalités concrètes.

Adapter le système éducatif à demain

Pour devenir plus intelligent, il y a une méthode très ancienne qui a peut-être besoin d’être rajeunie, l’éducation. Comment adapter le système éducatif au XXIe siècle ? Telle est la question que nous adresse François Taddéi chercheur au Centre de recherche interdisciplinaire de l’Inserm.

“Je me suis intéressé à l’éducation quand j’ai eu un enfant et qu’il est allé à l’école. C’est un enfant adorable, mais il pose trop de questions, me disait son professeur avec un ton de reproche”. Cette petite anecdote illustre bien le problème de l’école d’aujourd’hui, estime François Taddéi.

Nous vivons dans un flux d’information où il est difficile de savoir laquelle est pertinente. La méthode socratique a été inventée il y a des milliers d’années pour passer de l’information au savoir. Peut-on questionner collectivement les choses pour trouver de nouvelles narrations et scénarios ? Peut-on rendre la méthode socratique collective ? Chacun de nos enfants est un petit Socrate, même si le système éducatif leur apprend à poser de moins en moins de questions. Comment les aider à aller de plus en plus vite ? A apprendre à en poser plus de plus en plus ?

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Image : François Taddéi sur la scène de Lift, photographié par User Studio.

Le jeu d’échec est un paradigme du futur. Quand Garry Kasparov a perdu contre Deep Blue, The Economist a publié un article qui disait que si votre emploi ressemblait aux échecs, il était temps d’en changer. “Or, moi même, j’ai bâti ma carrière sur la base de ma capacité à mémoriser et à calculer”, reconnaît François Taddéi. Tous les emplois qui ne concernent que le calcul et la mémorisation sont en danger et ce ne sont pas que des emplois peu qualifiés. Pourtant, une fois que l’ordinateur l’a battu aux échecs, Kasparov a lancé les échecs perfectionnés, un concours où les joueurs étaient assistés de leurs ordinateurs pour jouer. Il est intéressant d’observer que ceux qui ont gagné sont ceux qui avaient les meilleures compétences d’interaction entre l’homme et la machine et non pas ceux qui avaient le meilleur programme ou le meilleur joueur d’échec. Et François Taddéi d’en tirer une leçon : “Il faut apprendre aux enfants à utiliser la techno de manière optimale, pour faire le meilleur usage du cerveau et de l’ordinateur”.

La technologie est moralement neutre, mais elle peut-être à la fois utilisée pour détruire ou construire le monde. Le Poète TS Elliot disait dans Le Roc, l’un de ses célèbres poèmes :

“Où est la vie que nous avons perdue en vivant ?
Où est la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ?
Où est la connaissance que nous avons perdue dans l’information ?”

Il faut réinventer l’école estime François Taddéi. “Nous éduquons nos enfants pour les formater via une boite logique, alors que nous avons besoin d’un enseignement plus créatif pour les aider à imaginer l’avenir, à se responsabiliser, à faire ce que l’ordinateur ne sait pas faire. Tous les adultes ont été éduqués par le système éducatif passé et nous avons du mal à aller au-delà de cette boite logique qui nous a formaté et trouver de nouvelles possibilités.”

“Le monde dans lequel nous vivons s’accélère sans cesse plus avant. Lewis Carroll en 1871 avait compris qu’il fallait courir deux fois plus pour rester au même endroit et aller encore deux fois plus vite pour aller ailleurs. Pour s’adapter dans un monde qui va plus vite, il faut effectivement courir plus vite et savoir où l’on court.”

“Biologiste de formation, j’ai été formé à comprendre comment courent les bactéries”, rappelle François Taddéi. “Nous savons allonger la durée de vie, lutter contre de nombreux agents pathogènes… Nous avons triplé l’espérance de vie en deux siècles. Mais les bactéries ont appris à apprendre, elles ont accru leur capacité d’apprentissage, elles savent collaborer, elles savent désapprendre, elles savent construire leur propre environnement adapté à leurs génomes et échangent des informations sur la manière de coopérer. Le paradigme des bactéries se met à l’oeuvre dans un monde de plus en plus vaste. Et il nous faut l’appliquer à l’avenir de la science. La science ouverte, tel qu’elle commence à être pratiquée, montre que les gens apprennent plus vite ainsi et qu’elle peut s’adresser à tous.”

En Afrique, l’oiseau miel ne sait pas trouver seul le miel, explique le chercheur. Il chante une jolie chanson qui va plaire aux humains, les attirer pour leur indiquer là où se situent les abeilles et l’oiseau va profiter du savoir-faire de l’humain pour récupérer un peu de miel. La légende africaine dit que si vous ne donnez pas de miel à l’oiseau, la fois suivante, il vous conduira au lion. Si l’oiseau et l’homme surexploitent la ressource, ni l’un ni l’autre n’auront de quoi vivre. En cela, la fable est une belle métaphore de la coopération. Tous les systèmes apprennent, rappelle le scientifique. Certains primates ont appris à laver des légumes avant de les manger pour qu’il n’y ait pas de sable dedans. Et cette technique s’est d’abord propagée via les jeunes femelles avant de finir par convaincre les vieux mâles dominants, s’amuse François Taddéi en comparant cette appropriation à la façon dont nos sociétés s’approprient les technologies.

Semmelweis a le premier insisté auprès des médecins pour qu’ils se lavent les mains en passant d’un malade à l’autre, de la salle d’autopsie à la salle d’accouchement. Pourtant, malgré ses démonstrations et son insistance, les docteurs de l’époque ne l’entendaient pas. “Souvent, les innovations ne prennent pas, car les gens n’acceptent pas que l’idée d’un autre ce soit mieux que leur pratique quotidienne.”

Kiran Bir Sethi à la conférence TED a évoqué le virus “i can”, c’est-à-dire le fait de pouvoir se dire “je peux le faire”, un virus qu’elle tente de transmettre à des milliers d’enfants indiens pour leur donner l’envie d’apprendre et d’innover.

Il faut établir des liens entre les créateurs et réinventer la manière dont nous créons, estime encore François Taddéi. D’où l’idée d’imaginer des Campus X.0 : un campus en évolution où il faut réinventer en continu la façon dont on procède à l’éducation et dont on utilise la techno tout en étant accessible à tous sur la planète, à l’image des cours du MIT en ligne. Mais au vrai MIT, on a plus que les cours, il y a aussi les interactions avec les enseignants et les étudiants, souligne le chercheur. Plus que de donner accès à la science, “nous avons besoin de zones de créativité”, insiste le chercheur, “car souvent, on est entouré de gens qui ne le sont pas. Il faut créer des espaces de création de manière constructive”. On sait qu’en France on a tendance à critiquer sans faire de propositions constructives pour aller plus loin, ce n’est pourtant pas la démarche de François Taddéi, au contraire. Il a mis en place le programme Wiser-U.net (explications additionnellesvidéo) par lequel tente de créer un espace numérique pour échanger et créer des idées entre étudiants. C’est un espace où ils peuvent trouver des idées, réaliser des projets, de manière ouverte, utilisant l’intelligence collective…

Que peut-on faire de plus beau et de plus utile qu’une tour Eiffel, conclut François Taddéi en nous montrant le symbole d’une époque, en utilisant des technologiques d’une manière constructive et collective ? François Taddéi esquisse une piste. “Il faut créer l’avenir, car nous allons y passer le reste de leur vie”, rappelle-t-il enthousiaste, avant de s’éclipser rapidement prendre un avion pour l’autre bout du monde, certainement pour en convaincre d’autres personnes de l’urgence à développer une école innovante, comme il le disait déjà l’année dernière dans une tribune au Monde.

Rémi Sussan et Hubert Guillaud

Le FLOW : l’expérience optimale ou autotélique (Csikszentmihalyi, 1990, 2004, 2005)

avril 2006, par Jean Heutte

On ne peut comprendre, s’approprier des savoirs (ou des gestes), construire des compétences sans s’investir personnellement fortement dans la tâche, ce qui nécessite un niveau élevé de mobilisation. Cela n’est possible que si le contenu de la tâche ou ses buts sont en eux-mêmes mobilisateurs, s’ils suscitent curiosité, désir, défi, adhésion personnelle, plaisir. Le sens n’est pas alors extrinsèque, lié à un calcul, mais intrinsèque. On ” se prend au jeu “. C’est à partir de ce seuil qu’on travaille sans s’en rendre compte, sans ménager son temps et ses efforts, pour soi et non pour les autres (ses parents, ses enseignants ou son employeur…).

Csikszentmihalyi [1] prononcer « chic-sainte-mihal » ou pour les anglophones « Chick-SENT-me-high »

[2] Dans les versions françaises des textes de Csikszentmihalyi, on trouve indifféremment les termes de « flux », d’« expérience-flux », d’« expérience optimale » ou de « négentropie psychique » (version française de “Mieux vivre”, traduite par Claude-Christine Farny, en 2005)

Le cerveau global est le nom donné au réseau émergent intelligent formé par toutes les personnes sur la Terre, les ordinateurs et liens de communication qui les connectent ensemble. Comme un vrai cerveau, ce réseau est un système immensément complexeauto-organisé, qui traite l’information, prend les décisions, résout les problèmes, apprend les nouvelles connexions et découvre de nouvelles idées. Il joue le rôle d’un système nerveux collectif pour l’ensemble de l’humanité. Aucune personne, aucune organisation, aucun ordinateur ne peut contrôler ce système : ses processus de “pensées” sont distribués sur tous ses composants.

 - Wikipedia Orange

Carte des différents noeuds d’Internet en février 1982 ; le réseau des réseaux était alors en phase de pré-production (beaucoup d’hôtes reliés à ARPANET utilisaient toujours NCP à cette date).

Sommaire

Le superorganisme global

La métaphore du réseau d’information en tant que cerveauglobal peut s’étendre à l’ensemble de la société vue comme un organisme global. Si les processus d’information dans le réseau constituent l’« esprit » de ce système, la totalité des êtres humains composant la société ainsi que ses artéfacts (outils, immeubles, automobiles, etc.) forment son « corps ». L’ensemble des individus en tant qu’organismes peut alors être considéré comme un superorganisme. Ce dernier possède non seulement un « système nerveux » pour traiter l’information, mais aussi un « métabolisme » pour traiter la gestion de l’énergie et des ressources. Le minerai, l’eau, le pétrole sont convertis via différents processus industriels en différentes marchandises et services, transportés vers l’endroit où ils sont demandés, utilisés, et finalement recyclés ou éliminés en tant que déchets. La théorie des systèmes vivants de Miller fournit une correspondance précise entre les différents sous-systèmes d’une société et ceux d’un organisme.

Histoire de l’idée

Comme la diversité de noms le montre, beaucoup de gens ont développé indépendamment l’idée d’une société en tant qu’organisme avec son propre système nerveux, chacun ajoutant ses propres aperçus à notre compréhension du cerveau global. Des analogies simplistes entre un système social et le corps, tel que “le roi est la tête”, “les fermiers sont les pieds”, datent au moins de la Grèce Antique et du Moyen Âge. L’analogie a aussi été utilisée dans un contexte mythologique pour décrire le système de caste hindou (Puruṣa, ou homme cosmique, dont les brahmanes forment la tête). Ces analogies ont inspiré les fondateurs de la sociologie au XIX° siècle, en étant développées peut-être plus en profondeur par Herbert Spencer. Le théologien évolutionniste Teilhard de Chardin fut probablement le premier à se concentrer sur l’organisation mentale de cet organisme social, qu’il a appelé la noosphère. A peu près à la même époque, l’écrivain de science-fictionH. G. Wells a proposé le concept d’un “World Brain” comme un système unifié de connaissance, accessible à tous, très similaire à celle proposée par quelques années plus tôt par le spécialiste en sciences de l’information Paul Otlet. Le terme “global brain” semble avoir été utilisé la première fois en 1983 par Peter Russell. Les premières personnes qui ont fait les connexions avec ce concept de l’Internet émergent peuvent être bien G. Mayer-Kress et Joël de Rosnay. Francis Heylighen, Johan Bollen et Ben Goertzel semblent avoir été parmi les premiers chercheurs à avoir proposé des méthodes concrètes qui pourraient transformer Internet en un réseau intelligent, comme le cerveau.

Internet est parfois aussi comparé, selon l’image de Paul Valéry, à la permanence d’une ville avec ses quartiers spécialisés au cours des âges : ne possédant pas d’intelligence en soi, mais utilisé comme résonateur amplifiant l’efficacité de l’intelligence des hommes.

Le cerveau global en tant que niveau le plus élevé de l’évolution

Même si l’analogie entre l’organisme et la société peut s’appliquer aux société primitives, cela devient clairement plus applicable au fur et à mesure que la technologie se développe. Au fur et à mesure que le transport et la communication deviennent de plus en plus efficaces, différentes sections de la société globale deviennent plus indépendantes. En même temps, la diversité des idées, les spécialisations, et les sous-cultures s’accroissent. Cette intégration simultanée et la différenciation créent un système de plus en plus cohérent, fonctionnant à un niveau bien plus élevé de complexité. L’émergence d’un tel système encore plus ordonné peut être appelé une “transition de métasystème” (concept présenté par Valentin Turchin) ou une “transition évolutionnaire majeure” (voir Szathmary et John Maynard Smith, Nature, 16 mars 1995) . Des exemples de transition de métasystèmes comprennent l’origine de la vie et le développement d’organismes d’organismes multi-cellulaires en dehors de ceux mono-cellulaires. L’apparition d’un cerveau global, fonctionnant à un bien plus haut degré d’intelligence que ses composants humains, semble être un premier exemple d’une telle transition de métasystème.

Technologies de Cerveau Global

Pour faire que le réseau d’information global fonctionne véritablement à un plus haut niveau d’intelligence, au lieu de simplement stocker et transmettre les données, de nouvelles technologies sont requises. Ces technologies sont inspirées par la compréhension que nous avons sur le fonctionnement du cerveau humain : comment il apprend les associations, les pensées, les prises de décision, etc. En même temps, ces technologies doivent prendre en compte que l’information sur le net n’est pas contrôlée par un pouvoir central, mais distribuée par des millions de documents auprès de millions d’individus, avec des milliards de connexions-croisées. Par conséquent, les processus cognitifs au niveau du cerveau global permettent à toute cette information chaotique, hétérogène d’interagir de telle manière que les modèles collectifs puissent émerger. Quelques-unes des technologies plus traditionnelles comprennent les différentes méthodes fondées sur larecherche d’information par mots-clés. D’autres peuvent utiliser des techniques dérivées de l’intelligence artificielle, telles que les agents logiciels, les réseaux neuronaux ou le data mining. D’autres encore, tels que le filtrage collaboratif ou le groupware, permettent la résolution de problèmes collectifs.

Proposé par Stephane Desbrosses, le 13-11-2009
Les machines peuvent-elles penser ? Si la question fut déjà posée deux millénaires auparavant, la réponse suscite encore des débats au sein de la philosophie et des différents courants de l’Intelligence Artificielle, notamment parce qu’elle se heurte à un autre débat philosophique ancien : comment pouvons-nous nous-même savoir si l’on pense ? A partir de quel moment peux-t-on considérer un phénomène comme relevant de la pensée ?

Pensée, intelligence, simulation

Il semble en effet nécessaire, à priori, de savoir définir pensée et intelligence. A priori seulement. En fait, certains tenants de l’intelligence artificielle ont proposé d’évaluer l’intelligence et la capacité d’une machine à penser selon un critère humain : certaines tâches précédemment réalisées strictement par des humains et considérées comme dénotant l’intelligence (jouer aux échec, résoudre un problème mathématique, établir une démonstration…) peuvent désormais être exécutées par des ordinateurs. Deux conclusions peuvent en être tirées : soit il nous faut admettre que la machine possède effectivement un embryon d’intelligence, soit nous devons reconnaître que les capacités que l’on considérait comme reflétant l’intelligence ne sont finalement que des compétences mineures. Mais jusqu’à quand la deuxième conclusion peut elle durer ?Il s’agit en tout cas de l’un des problèmes majeurs posés par la réflexion sur les performances et les possibilités des machines : serions nous capables d’accepter qu’une machine puisse être considérée comme intelligente ?D’une part, la machine est basée sur des principes physiques stricts, à la logique implacable, elle est dénuée d’émotions, de désirs, elle suit des comportements prévisibles, programmés, et ne laisse pas la place à l’interprétation ou la sensibilité aux circonstances. C’est du moins ce que nous en pensons habituellement, mais nous verrons que ces préjugés sont caduques. D’autre part, si la machine réussit à simuler un comportement jugé intelligent, alors on  a tendance à considérer qu’il s’agit justement d’une preuve que ce comportement automatisable n’est pas “intelligent“. Enfin dans le cas de la performance mécanique à une tâche dont on ne peut nier le caractère intelligent, nous estimerons volontiers que la machine résout le problème d’une manière différente de celle de l’homme, et que cette réussite ne constitue donc pas la re-création d’un comportement intelligent, mais simplement une simulation, froide, logique, dure.

Pourtant, ces arguments ne sont pas forcément réalistes : la machine est-elle toujours logique, implacable, dénuée d’émotions ou de désirs ? S’il est vrai que la machine se fonde sur un système physique aux principes stricts, elle n’est pas pour autant insensible à la nuance ou aux circonstances. Certains programmes prennent en compte des valeurs de l’environnement pour décider de leur fonctionnement, ce simple principe permet d’envisager la machine, non plus comme un système isolé commandé par des règles internes strictes, mais comme un système régulé à la fois par ses prédispositions (logiques, mécaniques…) et des données indépendantes tirées de l’environnement. De plus, l’humain évolue également dans un environnement régis par des lois strictes : l’intransigeance des lois électroniques se retrouve dans les lois biochimiques qui sous-tendent le fonctionnement de notre cerveau ou de notre corps. Nous sommes gouvernés et limités par des principes stricts, les lois de la thermodynamique régissent le comportement de notre système nerveux, au niveau élémentaire. Concentrations de matières et déplacements d’influx obéissent rigoureusement à des règles biochimiques stables. Et si l’on se plait à croire que les règles physiques ne font pas de nous des “machines“, alors on ne peut se servir de l’argument selon lequel les principes stricts empêchent la flexibilité du raisonnement, la variabilité des comportements. La contradiction supposée entre cette souplesse de l’intelligence et ce substrat rigide gouverné par des lois immuables n’a peut être pas lieu d’être.

Il n y a alors aucun obstacle théorique à la construction d’une intelligence sur la base de mécanismes figés, par exemple, électroniques. Les tenants de cette école de pensée, dite “maximaliste“, ne voient que des raisons pratiques qui puissent empêcher la machine de simuler la pensée humaine. La complexité d’une telle entreprise force pour le moment les ingénieurs de l’IA à se focaliser sur la simulation de comportements relativement simples, dénotant une certaine dose d’intelligence, de jugement ou de décision. C’est également sur ces tâches que l’autre courant de l’IA fonde sa conception de l’intelligence d’une machine : pour lui, on peut certainement recréer par simulation des comportements nécessitant de l’intelligence, mais on ne pourrait envisager la possibilité de sentiments ou de pensée à l’intérieur d’une machine. Il semble qu’on ne saurait vraisemblablement admettre l’intelligence d’une machine que le jour ou elle égalera l’homme ?

Le test de Turing

C’est sur ce facteur humain que Turing base en 1950(1) son test devenu célèbre, le Test de Turing, une épreuve issue d’une question déjà très présente à l’époque : Les machines peuvent-elles penser ? Turing considérait cette question mal posée et ambiguë : comment pouvons-nous nous-même savoir si l’on pense, qu’est-ce que penser ? Il tente alors de se poser une question plus concrète, qui ne nécessiterait pas d’avoir à définir intelligence ou pensée, mais dont la réponse suffirait à qualifier aux yeux de tous, une machine comme entité disposant d’une forme d’intelligence : une machine peut-elle se faire passer pour un humain ? En substance, cela revient à se demander si les machines sont capables de faire ce que les hommes, en tant qu’entités pensantes, sont capables de faire. Si l’homme ne parvient pas à distinguer une machine d’un humain lorsqu’il leur parle, par exemple, il est alors raisonnable d’attribuer à cette machine la capacité à simuler l’intelligence, et implicitement, la pensée.

Turing propose donc comme réponse le test suivant : un homme (le juge) discute, par clavier interposé et sans les voir, avec deux autres “personnes”, l’un étant humain et l’autre une machine, lesquelles ont pour but de se faire passer pour un humain. Si l’interlocuteur n’arrive pas à déterminer qui est la machine (et par conséquent qui est l’humain) à travers les conversations qu’il entretient avec les deux “personnes”, alors on pourra dire de la machine qu’elle simule correctement l’intelligence et est capable d’égaler certaines performances des humains.

Depuis 1991, un tournoi de bots parlants, le Prix Loebner(2), est organisé chaque année afin de tester sur le principe du test de Turing, les meilleurs programmes de tchat. Turing estimait qu’en 2000, l’avancée de l’informatique permettrait à un ordinateur de bluffer environ 30% des juges lors d’une conversation de 5 minutes. Pour le moment, aucun programme n’a passé le test avec succès, cependant, en 2008, le programme Elbot réussissait à convaincre 25% des juges (3 sur 12). Si nous sommes encore loin de la simulation décrite par Turing, il faut reconnaître que de nombreux bots en activité réussissent à duper l’humain régulièrement, pour peu que celui-ci pense dès le départ, converser avec un humain.

Limites et objections

La Pièce Chinoise

Dans son article(1), Turing proposait également des objections à son approche, pressentant les critiques qu’elle ne manquerait pas de susciter, afin de les discuter. C’est cependant du philosophe John Searle(3) que provient la critique considérée comme la plus pertinente. Celui-ci propose une expérience de pensée connue sous le nom de la Pièce chinoise. Imaginez vous dans une pièce contenant des symboles Chinois, disposant uniquement d’un mode d’emploi vous permettant, à partir d’une entrée formée de ces symboles, de répondre la séquence de symboles adéquats. Sans en saisir le sens, vous pourriez ainsi dialoguer avec un interlocuteur et passer le test de Turing « chinois » en vous faisant passer pour un chinois. Aucune compréhension n’est alors nécessaire, seules des règles d’associations entre l’entrée et la sortie, suffisent. Searle expose à la suite de cette réflexion, une série d’axiome et de conclusions qui semblent démontrer que le programme informatique sera à jamais condamné à la non conscience, et l’absence d’intelligence. Parmi ces conclusions, celle selon laquelle l’ordinateur manipule des symboles sans en comprendre le sens, jouant des règles de syntaxe sans jamais pouvoir leur attribuer une signification (sémantique), des relations avec l’environnement. Egalement, une simulation ne saurait être qu’une intelligence artificielle sans impact sur la réalité, au même titre qu’une simulation d’un moteur ne saurait faire avancer une voiture. La première conclusion est critiquée par Douglas Hofstadter(4), pour qui ce que l’on nomme la sémantique est relativement illusoire :

Si un programme simulait un cerveau comprenant le chinois, il comprendrait le chinois. Supposez que l’on simule un cerveau jusqu’au niveau cellulaire, ce système comprendrait le chinois tout autant qu’un chinois.

Cette position rejette la sémantique comme caractéristique de l’entité intelligente, cette sémantique ne serait qu’une facette de l’âme chère aux dualistes, abstraite et commode pour refuser l’intelligence aux machines manipulant les symboles. Or, il n’existe encore aucune théorie convaincante de la compréhension et rien ne permet de rejeter l’hypothèse selon laquelle des effets émergents de processus simples permettraient de rendre compte de cette compréhension. On associe généralement à la sémantique à des capacités telles que la catégorisation ou le prototypage, mais certains exemples d’architecture neuronale se prêtent tout à fait à la simulation de ce type de caractéristique.

Quant au fait que l’intelligence artificielle soit une intelligence simulée, cela ne la rend pas inexistante et sans impact sur la réalité. Le domaine de la robotique, notamment, offre de nombreux arguments en faveur de la réalité physique des simulations. Dès les années 50, de petits robots commandés par des programmes simples étaient capables de comportements étonnamment ressemblants à ce que l’on pourrait qualifier de comportements intelligents. L’argument de Searle a néanmoins mené à une conception de la simulation s’appuyant sur la similarité de processus sensitifs et moteurs avec ceux des êtres dotés d’intelligence. Cette conception postule que toute tentative efficace de simulation de l’intelligence animale, notamment humaine, doit s’accompagner de substrats sensitifs et moteurs (i-e, un système auditif, un système visuel, un système moteur, etc…) proches de ceux qui accompagnent l’intelligence que l’on souhaite simuler.

Les compétences des juges

Les juges ne sont pas définis, ni leur capacités, notamment de jugement. Lorsque Turing évoque ces fameux juges, il les présente sous le nom de juges « moyens » (average interrogators). Cela suppose que le juge moyen puisse être capable de différencier l’homme de l’ordinateur, or les juges à qui l’on confie cette tache ont  généralement des facultés particulières (psychologues, spécialistes de l’informatique théorique, etc…) tandis que des programmes déjà expérimentés comme les programmes ELIZA et ALICE dupent régulièrement des internautes, lorsqu’ils n’ont aucune raison à priori, de penser qu’ils conversent avec un bot. Dans un sens, donc, de tels programmes ont dors et déjà passé le test de Turing sur des publics non avertis. Certains ont même réussi à bluffer des juges réputés particulièrement compétents en la matière(5), mais le fait de savoir ou non qu’un ordinateur est susceptible d’être son interlocuteur, change notablement les résultats. Il faut cependant tenir compte d’une tendance naturelle des hommes à personnaliser les objets qui l’entourent (biais anthropomorphique). Un juge compétent doit être capable de s’abstraire au maximum de ce biais.

Pratique et pertinence

Le test est un exemple utile à la philosophie de l’esprit, mais en pratique, il est peu pertinent pour mesurer les comportements supposés intelligents. Les praticiens de l’IA préfèrent tester leurs programmes sur la tâche qu’ils sont censés effectuer. Par ailleurs, la simulation de l’intelligence présente un intérêt limité, dans le sens où la recréation d’une intelligence humaine n’est que partie mineure de la recherche en IA. Il n y a pas plus d’intérêt à recréer une intelligence humaine que de créer un avion qui bat des ailes pour voler(6) : dans cet exemple, la recherche s’est inspiré du vol des oiseaux sans pour autant nécessiter sa re-création.

Stupidité artificielle et intelligence surhumaine

Un autre problème s’ajoute à la mesure de l’intelligence : le test propose d’évaluer un comportement humain comme signe de l’intelligence, or, l’intelligence peut être surhumaine, et bien entendu, tous les comportements humains ne sont pas forcément intelligents…

Le test de Turing affirme implicitement que l’ordinateur doit pouvoir reproduire tous les comportements humains, y compris les erreurs de ceux-ci, comme le mensonge, les erreurs d’orthographe ou de grammaire, et même le comportement consistant à vouloir se faire passer pour un ordinateur, par exemple. Turing indique lui-même que pour mimer l’intelligence humaine, l’ordinateur devra montrer des signes de faillibilité. Le premier gagnant du Loebner Prize obtint sa victoire en partie grâce à sa capacité à commettre des erreurs.

A l’opposé, le test place une barrière à l’importance de l’intelligence évaluée. Un programme qui se montrerait supérieurement intelligent le serait visiblement trop pour qu’un juge ne se rende pas compte de son caractère mécanique, le programme éventuel répondant à cette description, bien qu’intelligent, échouerait donc tout de même au test de Turing.

La course vers l’intelligence

On réalise alors combien complexe serait l’opération consistant à mimer l’humain, sans pour autant qu’il soit nécessairement complexe de mimer des processus reconnus comme requérrant de l’intelligence. A la question “les machines peuvent elles penser ?“, le débat dualisme/matérialisme a toujours cours. Sa solution ne repose vraisemblablement que sur l’hypothétique démonstration selon laquelle un niveau supérieur de symbolisme (notamment sémantique), indépendant du substrat biologique, prendrait naissance dans notre cerveau, notre corps ou notre âme. Cette hypothèse est chaque jour mise à mal par les avancées techniques et théoriques : les comportements émergents de systèmes multi-agents permettent d’envisager, par exemple, la création d’une structure d’organisation supérieure à partir d’éléments simples comme les neurones. La complexification des simulations rend en pratique inexplicable, leur fonctionnement interne, parfois même par leurs propres créateurs. Tandis qu’au bout de la chaîne de la pensée, on explique de mieux en mieux le fonctionnement mental humain, celui des machines se complexifie au point que les hommes s’y trompent et leur prêtent des caractéristiques fondamentalement humaines, comme c’est le cas pour des robots de compagnie. Des systèmes informatiques sont désormais capables d’apprentissage, d’associations, de catégorisation, d’inférence…Turing estimait qu’en l’an 2000, l’expression « machine pensante » ne nous choquerait plus. Combien de temps encore les préjugés sur les machines nous empêcheront-ils d’envisager la possibilité d’une « machine qui pense » ?

(1) Turing, A.M. (1950). Computing machinery and intelligence . Mind, 59, 433-460.
(2) http://loebner.net/Prizef/2008_Contest/loebner-prize-2008.html
(3) Searle, John (1980), “Minds, Brains and Programs“, Behavioral and Brain Sciences 3 (3): 417–457
(4) Hofstadter, D. (1985). Mathemagical Themas. Questing for the essence of mind and pattern. Bantam Books
(5) Shah, H;, Warwick, K., (2009c). Hidden Interlocutor Misidentification in Practical Turing Tests. (A paraitre) Kybernetes Turing Test Special Issue
(6) Russell, S. J., Norvig, P., (2003), Artificial Intelligence: A Modern Approach (2nd ed.), Upper Saddle River, NJ. Prentice Hall

Auteur : Yvan Valsecchi

A – Les origines du NeuroMarketing.

Des études de marchés, aux stratégies en passant par le mix-marketing, tout a toujours tourné, pour les responsables du marketing, autour de deux obsessions : pénétrer dans votre esprit pour connaître vos pensées et activer le bouton qui vous fera acheter. Que dois-je faire pour que mon produit plaise, pour que ma marque reste gravée dans la mémoire des consommateurs et comment agir sur leur comportement d’achat ?

Au fil du temps, les traditionnelles recherches de marché, questionnaires, sondages, groupes de discussion ont montré leur limite. C’est bien connu que 80% à 90% des produits lancés sur le marché, échouent au cours de la première année. Pourtant, des études ont précédé leur lancement. Il y a donc un fossé entre ce que les gens disent et ce que les gens font. Les questionnaires sont biaisés, le fait même de poser la question, fausse la réponse. Les groupes de discussions peuvent être complètement «  phagocytés » par un personnage qui prendrait le pouvoir sur les autres d’un point de vue mental ou à cause de sa personnalité.
Neurologues et Psychosociaux se sont penchés sur la question et leur réponse est sans appel : les consommateurs ne disent pas la vérité. Pourquoi ? Parce que si on regarde vraiment comment nos décisions sont prises, il y a une grande part d’émotion. Nous sommes irrationnels, 85% de nos actions sont profondément irrationnelles.

Elizabeth Loftus (Professeur de psychologie, Irvine, CA) a pu démontrer que les souvenirs pouvaient être largement déformés par des événements plus tardifs et notamment par des questions ultérieures. Ainsi faisant voir des diapositives relatant un accident de la circulation, une voiture verte renverse un cycliste en voulant éviter un poids lourd. Si plus tard on pose la question : Pourquoi la voiture bleue a-t-elle renversé le cycliste ?plusieurs ” témoins ” confirmeront que la voiture était bleue. La mémoire est un processus de construction (voirparagraphe II_C). Cette construction évolue au cours du temps et peut se transformer en reconstituant des éléments manquants en fonction d’une meilleure logique de l’histoire, ou en agglomérant des éléments qui proviennent d’autres événements, comme dans la question posée.

Alors comment mesurer de façon sûre et objective l’impact d’une publicité, d’une marque, d’un message publicitaire ? C’est Read Montague, un neurologue Américain, qui en a eu l’idée.

Pespi mena une série de campagnes publicitaires entre 1970 et 1980, montrant des consommateurs effectuant un test à l’aveugle de leur boisson comparée à celle du leader du marché : Coca-Cola. Le Pepsi sortait largement vainqueur de ces tests.
En 2003, Read Montague se souvint de ces tests et se demanda pourquoi si les gens donnaient la préférence à Pepsi lors de tests à l’aveugle, cette marque ne dominait pas le marché. Il refit les mêmes tests et s’aperçut que si les gens préféraient Pepsi lorsque la dégustation se faisait en aveugle, les résultats étaient diamétralement opposés lorsque les testeurs avaient connaissance de la marque de la boisson qu’ils savouraient. Comment expliquer ce changement d’opinion ? C’est là que Read Montague eut une idée simple et géniale. Il refit l’expérience en mettant les consommateurs dans un scanner IRM. Et là, il put constater que les deux tests ne faisaient pas réagir les mêmes zones dans le cerveau des testeurs. Lorsque ces derniers font le test à l’aveugle, une partie bien précise de leur cerveau, le putamen, réagit violemment. Le putamen fait partie de notre cerveau primitif, il serait le siège des plaisirs immédiats et instinctifs. Alors que quand les dégustateurs connaissent la marque de la boisson qu’ils testent, la zone primitive du cerveau n’est plus activée et c’est une autre zone dans le cortex préfrontale (c’est-à-dire la zone de la conscience) qui est activée. Visiblement notre cerveau primitif prend des décisions (j’aime, j’aime pas) et finalement la conscience vient inhiber cette décision. Toute l’imagerie Coca-Cola, tout le branding qui est fait autour de cette marque, les publicités, vont venir changer le choix et la préférence des consommateurs. Quand on leur montre la marque, ils déclarent préférer Coca et le cerveau montre qu’ils aiment moins Pepsi puisqu’il n’y a pas d’activation de la zone de plaisir.

Ce résultat jeta les bases d’un nouveau domaine de recherches : le NEUROMARKETING ou l’étude des réactions du cerveau aux publicités, aux marques et aux messages qui font partie du paysage culturel. Pour Read Montague les sujets se rappelaient des images et des messages publicitaires de Coca-Cola et la marque se substituait dans leur cerveau à leur jugement.

B – Peut-on lire dans les pensées ?

Nous allons développer dans les chapitres qui suivent ce qu’est exactement le neuromarketing, ce qu’il apporte et quelles sont ses limites. Mais que disent les scientifiques ? Peut-on lire dans la pensée des gens ? Si je pense très fortement à un objet, une machine peut-elle « deviner » cet objet ? Il paraît que oui.

Marcel Just (Center for Cognitive Brain Imaging, Carnegie Mellon University, Pittsburgh) et son équipe ont mis au point un logiciel capable de reconnaître des mots auxquels on pense sous IRM. Mots que l’ordinateur devine en regardant l’activité du cerveau. Pas très rassurant si on songe à l’usage que certains pourraient en faire.

Interrogé à ce sujet, le professeur Marcel Just aurait répondu : « Depuis quelques années, on utilise l’IRM pour identifier le contenu des pensées. Grâce à de nouveaux outils de traitement des données et des machines plus intelligentes, nous sommes capables d’établir un lien entre un schéma d’activité cérébrale et un certain type de pensée. Cela veut dire que quand nous pensons à une chaise, à une pomme, à un marteau, ou n’importe quel objet physique, il se passe des choses semblables dans nos cerveaux.
D’ici dix ou vingt ans, on n’aura plus besoin de l’IRM. L’activité électromagnétique du cerveau, sera détectée par de simples capteurs. On aura peut-être un petit matériel portatif, avec lequel on pourra voir ce qui se passe dans le cerveau d’un autre. Ce sera un peu comme un camp de nudisme mental. Je ne sais pas comment éviter que ce soit mal utilisé. C’est un nouveau savoir formidable. Ça peut sûrement être utilisé à des mauvaises fins. On s’inquiète à propos d’interrogatoires de police, du neuromarketing, etc … Bien sûr, on pourra l’utiliser pour de mauvaises raisons. Aujourd’hui, la coopération des gens est nécessaire. On doit faire exprès de penser à une pomme pour que ça marche. Mais au fil du temps, il faudra moins de coopération. Est-ce mauvais si chacun sait à quoi vous pensez ? Ce serait la fin de la vie privée. Au fur et à mesure que la science se développe, les possibilités de manipuler, en bien ou en mal, l’être humain sont absolument énormes. Je crois que nous pourrons modifier la race humaine. Voulons-nous créer une nouvelle espèce ? Je crois que nous en aurons les moyens. C’est au-delà de tout ce que je peux imaginer. Le voulons-nous vraiment ? C’est une des plus formidables questions auxquelles nous aurons à répondre. Et c’est pour bientôt. »

Rassurés ?

C – Sommes-nous manipulés ?

Bon, admettons, on pourra « voir » à quoi je pense, mais pourra-t-on changer mon comportement ? Pourra-t-on me manipuler ? Autrement dit peut-on agir sur mon inconscient pour piloter mes décisions ?

En 1957 déjà, un certain James Vicary responsable marketing affirma que, grâce à l’insertion d’images subliminales telles que « Buvez du Coca-Cola » ou « Mangez du pop-corn », les ventes avaient augmenté de 18% pour le Coca-Cola et de 50% pour le pop-corn. On apprit plus tard qu’il s’agissait d’une escroquerie. Au chômage, James avait fait une fausse annonce avec la complicité d’un animateur de radio. Il prit la fuite après avoir empoché des contrats d’agence de publicité.
L’image subliminale est l’insertion d’une image hors contexte (promotionnelle, par exemple), parmi les 24 images par seconde qui sont projetées sur l’écran. L’image ne s’affichera que 40 millisecondes et ne pourra donc pas être perçue consciemment par le spectateur, mais pourrait être enregistrée par le cerveau malgré tout. Aussitôt, les messages subliminaux furent interdits aux USA et en Europe.
Peu d’études ont été réalisées pour démontrer l’impact réel des messages subliminaux et on ne sait pas si les publicitaires ont eu recours à cette technique. Il n’empêche que cela ouvrit une brèche dans les croyances des consommateurs et l’on pensa dès lors que le cerveau pouvait être stimulé afin de modifier le comportement de quelqu’un.

Le message subliminal n’est pas forcément une image, il peut être sonore. À Louvain (BE), à l’institut de gestion et d’administration, des tests ont été effectués. Alors que des personnes sont supposées tester un logiciel de conduite automobile, le manipulateur propose de brancher la radio. Des noms de marques sont insérées dans l’émission, mais les cobayes n’y prêtent pas attention, trop occupés à conduire. Après le test, l’air de rien, on revient sur les pubs. La majorité de ces personnes prétendent ne pas avoir entendu de publicité. Sous prétexte d’un test auditif, on leur faire alors écouter un dialogue extrêmement dégradé dans lequel on insère à nouveau ces noms de marques. Les personnes vont alors très vite les reconnaître malgré que ces noms sont à peine audibles. Tout se passe comme si les cobayes reconnaissait le message alors qu’ils prétendaient ne pas l’avoir entendu. Le message publicitaire est allé se loger dans la mémoire implicite.

Mais la science avance et Daria Knoch, professeur au département de psychologie sociale et affective de l’université de Bâle, a réussi l’exploit de modifier le comportement d’un sujet. Cette scientifique de réputation internationale connaît de près les méandres du cortex préfrontal latéral, une zone qui joue un rôle important dans la prise de décision. Daria Knoch a mis au point une technique permettant de désactiver temporairement cette zone donc d’influencer directement votre comportement et vos décisions. Il s’agit de stimulations magnétiques, indolores et non invasives. Les impulsions pénètrent dans le cortex frontal et en neutralisent une petite zone.

Nos recherches démontrent clairement, explique Daria Knoch, nous l’avons constaté au travers de neuf études, que lorsque nous stimulons une zone bien précise sur la partie frontale du cerveau, les gens peuvent changer de comportement en devenant par exemple plus impulsifs, moins corrects. Et on peut agir aussi sur d’autres dimensions du comportement.

De quoi faire frémir ! Serons-nous encore capables de décider par nous-mêmes ?

Il est vrai que ces manipulations peuvent aussi servir à des fins thérapeutiques. En stimulant certaines zones du cortex, il est possible de limiter les addictions, d’atténuer les troubles alimentaires ou les toxicomanies. Et les techniques d’influence mises au point par les psychologues sociaux, sont aujourd’hui utilisées dans des campagnes de santé publique, par exemple pour inciter les gens à se faire vacciner ou à faire don de leurs organes. La manipulation n’est donc qu’un outil, tout dépend comment on s’en sert. Il n’empêche qu’au service d’une dictature, il peut s’avérer redoutable.

D – Et la politique, s’est-elle servie de ces techniques ?

Peu avant la campagne présidentielle de 1988, le visage du candidat et président sortant, François Mitterrand, serait apparu discrètement dans le générique du journal de la chaîne Antenne 2 (France 2). Les images furent rapidement retirées, et le procès intenté pour « manipulation électorale » fut perdu, car l’« image » durait plus d’un vingt-cinquième de seconde, ce qui excluait la qualification de subliminale.

Selon Olivier Oullier professeur en neurosciences (université Aix-Marseille) : « En 2004, les neurosciences ont permis de façonner les campagnes de pub des candidats aux États-Unis afin de toucher le plus grand nombre d’électeurs.
Les études ont porté sur les types d’images à mettre dans les spots publicitaires de la campagne Bush / Kerry. Par exemple, l’impact des images du 11 septembre (on voyait en arrière-plan les twin towers qui s’effondraient).
Lors de la dernière campagne (Obama / McCain) les cerveaux des électeurs américains ont été étudiés de près. De grand cabinet de conseil ont épluché leurs réactions et décortiqué leurs différentes zones neuronales. Ils voulaient ainsi connaître l’impact des candidats auprès des électeurs et savoir si un homme de couleur pouvait devenir président des États-Unis. Plusieurs compagnies aux USA étaient sur les starting-blocks avant cette campagne sachant que ça allait être une vache à lait une corne d’abondance pour trouver des fonds et faire fonctionner les compagnies de neuromarketing encore une fois indépendamment de la qualité de l’analyse. Le pouvoir de l’image du cerveau est énorme. »

E – A-t-on abordé les dangers d’un mauvais usage ?

Les possibilités du NEUROMARKETING sont donc importantes et il est à parier qu’elles le seront encore plus à l’avenir au regard des progrès scientifiques. Quant aux dangers que cette science représente … je laisse la parole à ceux qui engendrent ce progrès :

A.K. Pradeep, PDG de NeuroFocus, Berkley USA (l’une des plus grosses entreprises de neuromarketing dans le monde) : « Une bougie peut donner de la lumière, une bougie peut brûler un immeuble. Il faut être prudent quant à l’usage de la bougie et ne pas blâmer la bougie. »

Olivier Oullier Chercheur en neurosciences : « On n’a pas attendu l’imagerie cérébrale par résonance magnétique pour manipuler les gens et les faire acheter ce qu’ils ne voulaient pas ou ce qu’ils ne connaissaient pas. C’est le propre du marketing et de la psychologie appliquée aux consommateurs que de l’influencer ou de le manipuler (on peut jouer sur les mots) de le faire adopter des décisions qu’ils ne voulaient pas prendre. »

C’est pas gentil de nous renvoyer la patate chaude ! (ça c’est moi qui le dit).

En attendant, nous sommes exposés à deux millions de pubs TV dans notre vie. C’est comme regarder 8 heures de pubs par jour, 7 jours sur 7 pendant 6 ans. On ne peut pas se souvenir de tout ! Donc pour survivre, nous devons sélectionner. Et nous savons désormais que le cerveau fait la sélection pour nous. Sinon on « crasherait » comme un ordinateur. On ne se souvient que de ce qui est pertinent. Le reste est littéralement effacé de notre cerveau. Et devinez quoi ? 99.9% des pubs sont diffusées hors contexte. C’est pour cela que ça ne marche pas. Et c’est pour ça que les consommateurs sont irrités.
C’est aussi la raison pour laquelle le neuromarketing se développe autant. Parce que l’industrie désespère de trouver le moyen de comprendre notre dimension irrationnelle pour consolider la valeur de la marque dans notre cerveau.

Un grand nombre d’études expérimentales ont mis en évidence des comportements coopératifs, notamment  dans  des  contextes  où  la  théorie  économique  standard prédit au contraire des comportements égoïstes. L’hypothèse d’empathie, qui conditionne toute représentation de l’autre, court-circuiterait les exigences de la rationalité postulée.

L’empathie  (du grec ancien ὠν,  dans, à l’intérieur et πάθoς, souffrance, ce qu’on éprouve)  désigne   le   mécanisme   par   lequel   un   animal   ou   un   humain   peut « comprendre »  les  sentiments  et  les  émotions  d’un  autre.  L’empathie  est  une capacité à partager les émotions avec autrui, sans confusion entre soi et l’autre, c’est un puissant moyen de communication interindividuelle et l’un des éléments clés dans la relation thérapeutique. L’empathie se différencie de la contagion émotionnelle dans laquelle une personne éprouve le même état affectif qu’une autre, sans conserver  la  distance  entre  soi  et  autrui.  Alors  que  l’empathie  repose sur  une capacité de représentation de l’état mental d’autrui indépendamment de tout jugement de valeur, la sympathie est une réponse motivationnelle qui repose sur une proximité affective avec qui en est l’objet. Carl Rogers (1973) a étudié différents facteurs facilitateurs aux échanges dans les groupes et parmi eux l’empathie.

L’empathie a fait l’objet depuis, de nombreuses investigations neurophysiologiques. Un mécanisme de résonance sensori-somatique entre autrui et soi, relativement primitif sur les plans évolutif et ontogénétique, en place dès la naissance, jouerait un rôle crucial dans le développement de l’empathie et de l’évaluation éthique, en nous permettant de partager la détresse des autres et de déclencher une inhibition des comportements agressifs.

La théorie des « systèmes de neurones miroirs » de giacomo Rizzolatti (2007), met en valeur une catégorie de neurones du cerveau qui présentent une activité, aussi bien lorsqu’un individu (humain ou animal) exécute une action, que lorsqu’il observe un autre individu, en particulier de son espèce, exécuter une action, d’où le terme « miroir ». Ils ont d’abord été observés dans le cortex pré-moteur ventral du singe (aire F5), mais aussi, par la suite, dans la partie rostrale du lobule pariétal inférieur. Ce type de neurones a également été trouvé chez certains oiseaux, où ils sont activés à la fois lors du chant et lorsque l’animal écoute un congénère chantant.

La synchronie est une forme très ancienne d’adaptation aux autres. Elle se construit sur  l’aptitude  à  cartographier  son  corps  à  partir  de  celui  de  l’autre  et  à  s’en approprier les mouvements, ce qui fait que le rire ou le bâillement d’une autre personne, induisent les nôtres. Durant la grossesse, le fœtus partage le même milieu que la mère. Une synchronie pré-natale s’organise entre la mère et son fœtus, synchronie physiologique, hormonale et sensorielle. A la naissance, les signes de synchronie et les échanges s’intensifient avec les proches et en particulier avec la mère : échange de regards, des voix (vocalises et babillages du bébé, mamanèse de la mère, imitation dans les expressions face à face, réactions aux mouvements de l’autre, au toucher). La communication va mettre en jeu tous les sens. Lorsqu’il y a interaction entre plusieurs personnes, on peut observer soit qu’elles bougent ensemble (entièrement ou en partie), soit qu’elles n’ont pas le même rythme et interrompent   celui   des   autres   participants.   Généralement,   les   individus   en interaction remuent ensemble dans une sorte de danse, mais ne se rendent pas compte de la synchronie de leurs mouvements et les exécutent sans musique et sans orchestration consciente. Être en synchronie est une forme de communication. Les messages du corps (non conscients et conscients), sont souvent plus révélateurs des sentiments réels (mais parfois non conscients), que ses paroles. William Condon (in

Cosnier, Brossard, 1984, pp. 31, 70) a analysé image par image, des films de personnes conversant ensemble. Il a mis en évidence que les gestes humains sont commandés par des synchroniseurs corporels. Le synchronisme est un phénomène inné,  visible  dès  le  second  jour  de  la  naissance.  Condon  pense  qu’il  n’est  pas pertinent de représenter les êtres humains « comme des entités isolées, émettant des messages timides les uns en direction des autres ». Il  serait plus fécond de considérer la relation qui se crée entre les humains, comme le résultat d’une participation au sein de formes d’organisation partagée. Cela signifie que les êtres humains sont unis les uns aux autres par une succession de rythmes spécifiques à une culture. Ray Birdwhistell (1970, in Winkin, 1981, pp. 292, 301) a défini la kinésique, comme la façon de se mouvoir et d’utiliser son corps. Il s’agit d’une des formes les plus solidement établie, avant même l’apparition des mammifères. Les lézards, les oiseaux, puis les mammifères communiquent entre eux de cette façon et, dans une certaine mesure, communiquent ainsi avec les autres espèces. L’existence ou le manque de synchronie est un indice de fonctionnement ou de dysfonctionnement, et peut être la source non consciente d’une grande tension, en cas de synchronie faible, inexistante ou inadaptée. Chez les humains, notamment dans les rencontres interculturelles, l’interprétation correcte du comportement non verbal et verbal de l’autre conditionne les échanges à tous les niveaux (Hall, 1979, pp.73, 86).

L’empreinte et l’attachement naissent de la synchronie. L’empreinte ou l’imprégnation est un phénomène au cours duquel un jeune animal apprend très rapidement à reconnaître les caractéristiques d’un individu ou d’une espèce, caractéristiques qui vont durablement marquer son comportement. Cette capacité d’acquisition rapide des caractéristiques d’une forme spécifique, orientera les conduites ultérieures (relation affective, choix du partenaire sexuel…). Par exemple, des cris rythmiques et des objets les plus divers en mouvement déclenchent chez l’oison de l’oie cendrée, juste après l’éclosion, la réaction de « suivre ». Il suit aussi bien un humain, une oie ou une quelconque boîte tirée devant lui. S’il suit un tel objet, même un temps très court, il restera avec lui. Un des processus neurobiologiques crucial de l’empreinte se situe au niveau de l’hyperstriatum, une structure du cerveau qui n’existe pas chez les mammifères, le phénomène d’empreinte, tel qu’il existe chez les oiseaux, ne peut être extrapolé ni aux mammifères, ni à l’être humain.

L’attachement  est une relation affective chez les mammifères, notamment parmi eux les primates et particulièrement les humains, entre un individu et une figure d’attachement (en général la mère, le père ou une personne qui prend soin de lui). Des  recherches  tendent  à  relier  le  mécanisme  d’attachement  à  l’effet  d’une hormone :  l’ocytocine.  L’attachement  humain  peut  être  réciproque  entre  deux adultes, ou s’établir entre un enfant et la personne, qui en prend soin ; dans ce dernier cas, le lien est basé sur les besoins de l’enfant en termes de sécurité, de protection et de soins, en particulier dans la petite enfance et l’enfance. John Bowlby (2002, 2007) a dégagé cinq compétences, qu’il considère comme innées et qui permettent au bambin de s’attacher à sa mère :

-    la capacité de succion (téter),

-    la capacité de s’accrocher,

-    la capacité de pleurer,

-    la capacité de sourire,

-    la capacité de suivre du regard.

« L’attachement »  fait  partie  des  besoins  primaires  du  bambin,  qui  doit  pour  se développer et explorer le monde, pouvoir trouver sécurité et réconfort, par un lien privilégié avec l’adulte et il adopte des stratégies adaptatives différentes, selon la manière, dont on prend soin de lui. Les enfants s’attachent instinctivement aux pourvoyeurs de soins et de care : « caregivers », favorisant ainsi leur survie. Les comportements de pré-attachement surviennent dans les six premiers mois de vie. Durant la première phase (les huit premières semaines), les jeunes enfants sourient, babillent et pleurent pour attirer l’attention des caregivers. Bien qu’ils apprennent à cet âge à distinguer les différentes personnes, qui prennent soin d’eux, leurs comportements sont dirigés envers toute personne de l’entourage. Pendant la seconde phase (de deux à six mois) le jeune enfant distingue de mieux en mieux les adultes familiers des non-familiers, devenant plus particulièrement attentifs à ceux qui prennent soin d’eux. L’orientation visuelle et l’agrippement aux personnes sont ainsi ajoutés au rang des comportements.

Des attachements plus actifs se développent lors de la troisième phase, de six mois à deux ans environ ; le comportement de l’enfant envers les personnes qui prennent soin de lui commence à s’organiser en fonction d’objectifs basés sur les conditions qui le font se sentir « sécure ». Il n’y a pas de lien entre la réactivité de la mère et la fréquence des pleurs pendant les six premiers mois. Mais le reste de l’année, les bébés, dont les pleurs ont suscité une réaction rapide de la mère ont non seulement développé une très large gamme de nouveaux moyens de communication (mimiques, vocalisation, mouvements…), mais la fréquence et la durée des pleurs se sont considérablement réduites. Cela revient à dire que laisser pleurer un bébé pour réduire ses pleurs est contre-productif. Vers la fin de la première année, l’enfant est capable d’exprimer une gamme de comportements d’attachement destinés à maintenir la proximité. Ceci se manifeste par des protestations lors du départ de la figure d’attachement, par des signes de joie lors de son retour, des comportements de cramponnement lorsqu’il à froid, et de suivi, dès qu’il en est capable. Avec le développement de la locomotion, l’enfant commence à utiliser la personne ou les personnes  comme  base  de  sécurité  à  partir  de  laquelle,  il  peut  explorer  son environnement. L’exploration par l’enfant est facilitée par la présence de l’adulte protecteur, car son système d’attachement ne lui procure alors aucun stress et il est donc libre d’explorer. Un attachement « sécure » engendre une meilleure régulation émotionnelle, et minimise par la suite les troubles de comportement chez l’enfant et l’adolescent. Si la personne référente est inaccessible ou ne répond pas, le comportement d’attachement est plus fortement exprimé. Anxiété, peur, maladie et fatigue causeront également un renforcement des comportements d’attachement. Après la seconde année, alors que l’enfant commence à percevoir le « caregiver » comme une personne indépendante, un partenariat plus complexe et basé vers des objectifs différents, se met en place. L’enfant commence à prendre en compte les objectifs et les sentiments des autres, et à agir  en fonction de cela. Par exemple, tandis que les bébés pleurent, parce qu’ils ont mal, les enfants de deux ans pleurent pour faire venir l’adulte référent, et si cela ne fonctionne pas, pleurent plus fort, crient ou le suivent. Le résultat biologique de l’attachement est un accroissement des chances de survie de l’enfant, et le résultat psychologique celui du sentiment de sécurité. Les émotions et les comportements d’attachement humains courants s’inscrivent dans une perspective évolutive. L’évolution vers l’espèce humaine actuelle a inclue la sélection de comportements sociaux qui favorisent la survivance des individus et des groupes. Le comportement habituel d’attachement des jeunes enfants qui restent près des personnes, qui leurs sont familières, a pu conférer des avantages en terme de sécurité, au cours de l’évolution antérieure, et encore de nos jours.  Être  capable  de  percevoir la  non-familiarité,  l’isolement ou  une approche rapide comme des situations  potentiellement dangereuses est ainsi  un avantage évolutif. Selon john Bowlby, la recherche de proximité de la figure d’attachement en face d’une menace est l’intérêt du système comportemental d’attachement. Les expériences précoces avec les caregivers, permettent l’émergence progressive d’un système de pensées, de souvenirs, de croyances, d’attentes, d’émotions, et de comportements à propos du moi et des autres. Ce système, appelé le “modèle opérant interne des relations sociales”, continue à se développer avec le temps et l’expérience. Les modèles opérants internes régulent, interprètent et prédisent le comportement lié à l’attachement chez le moi et chez les figures d’attachement. Au fur et à mesure qu’ils se développent parallèlement aux changements environnementaux et développementaux, ils incorporent la capacité à réfléchir et communiquer au sujet des relations d’attachement passées et futures. Ces modèles opérants internes continuent à se développer à l’âge adulte, aidant à faire face aux relations amicales, maritales, parentales, toutes développant différents comportements et sentiments. Le développement de l’attachement est un processus transactionnel : les comportements spécifiques d’attachement prennent leur source dans des comportements de la petite enfance prédictibles et apparemment innés ; ils se modifient avec l’âge d’une façon qui est déterminée en partie par l’expérience et en partie par l’environnement au sein duquel ils prennent place. L’évolution des comportements d’attachement avec l’âge est façonnée par les différentes relations qu’expérimente l’individu. Le comportement d’un enfant lorsqu’il se retrouve avec la figure d’attachement n’est pas seulement déterminé par comment cette personne a traité l’enfant dans le passé, mais aussi par l’histoire des influences que l’enfant a eu sur elle. L’âge, la croissance des facultés cognitives et une expérience sociale continue, font progresser le développement et la complexité du modèle interne opérant. Les comportements liés à l’attachement perdent certaines caractéristiques typiques des jeunes enfants et adoptent d’autres caractères liés à l’âge. La période préscolaire permet la mise en place de la négociation et du marchandage. La théorie de l’attachement fut enrichie par la méthodologie innovante et les études observationnelles de mary Ainsworth (1978, 1967). Elle a distingué quatre types d’attachements, ou schèmes, qu’un enfant peut adopter envers une figure d’attachement :   « sécure,  anxieux-évitant,   anxieux-ambivalent   ou   résistant,   et désorganisé/désorienté ». Le type d’attachement développé par les jeunes enfants dépend de la qualité des soins qu’ils ont reçus. Environ 65% des enfants dans la population générale peuvent être classés comme ayant un schème d’attachement sécure, les 35% restant étant divisés entre les différents types d’« insécures ». Des événements sociaux stressants ou des accidents de vie négatifs — tels que maladie, décès, mauvais traitements, divorce — sont associés à une instabilité des schèmes d’attachement de la petite enfance jusqu’au début de l’âge adulte. La théorie de l’attachement fut étendue aux relations sentimentales adultes par Cindy Hazan et Philip Shaver (1994). Quatre styles d’attachement sont couramment décrits chez l’adulte :  « sécure,  préoccupé, détaché-évitant,  craintif ».  Les  adultes  « sécures » tendent à adopter une vision positive d’eux-mêmes, de leurs partenaires et des relations qu’ils nouent. Ils se sentent à l’aise dans l’intimité comme dans l’indépendance, équilibrant les deux. Les adultes « préoccupés » recherchent un haut niveau d’intimité, d’approbation de la part de leurs partenaires, se montrant excessivement dépendants. Ils ont tendance à être moins confiants, à adopter une vision moins positive d’eux-mêmes et de leurs partenaires, et sont susceptibles au sein de leurs relations d’exprimer à un haut degré leurs sentiments, leurs soucis et leur   impulsivité.   Les   adultes   « détachés-évitant »   recherchent   un  haut   degré d’indépendance, et semblent souvent dans le même temps éviter l’attachement. Ils se perçoivent eux-mêmes comme auto-suffisants, non sensibles aux sentiments d’attachement et n’ayant pas besoin de relations proches. Ils tendent à faire taire leurs sentiments, traitant le risque de rejet en gardant eux-mêmes à distance leurs partenaires, dont ils ont souvent une assez pauvre opinion. Les adultes « craintifs- évitants »  éprouvent  des  sentiments  partagés  au  sujet  des  relations  proches, désirant et à la fois se sentant mal à l’aise avec la proximité émotionnelle. Ils ont tendance à se méfier de leurs partenaires et se voient eux-mêmes comme indignes. De  la  même  façon  que  les  adultes  « détachés-évitant »,  les  adultes  « craintifs- évitants » tendent à fuir l’intimité et à faire taire leurs sentiments. A travers les études menées, il apparaît qu’un adulte n’entretient pas un seul type de modèles opérants internes. Il posséderait plutôt à un premier niveau un ensemble de règles et  d’hypothèses  au  sujet  des  relations  d’attachement  en  général,  et  à  un  autre niveau des informations concernant les relations ou les évènements relationnels spécifiques. Les informations des différents niveaux n’ont pas besoin d’être cohérentes entre elles ;  les  individus peuvent donc entretenir différents modèles opérants internes pour différentes relations (Guédeney, 2006).

L’imitation est un facteur important de la communication. C’est une compétence cognitive innée servant de moyen de transmission d’information, parmi certaines espèces animales. Des singes capucins accordent souvent leur amitié à ceux qui les ont imités. Ils préfèrent nettement les personnes qui imitent immédiatement leurs actions à ceux qui se comportent de manière similaire, mais pas en même temps. C’est bien le fait d’imiter, qui permet de gagner l’amitié des capucins et pas simplement de leur montrer plus de familiarité ou d’attention. Comme l’imitation est associée depuis longtemps à un comportement coopératif entre les humains, et qu’elle donne l’occasion de se lier aux autres et de communiquer sa similitude ou son affinité, la  découverte d’un lien entre imitation et comportement amical  chez un primate non-humain, suggère que l’imitation pourrait être un moyen sous-jacent d’induire un comportement social chez tous les primates. Lorsqu’il s’agit d’apprendre des autres, les chimpanzés observent tous les gestes de leur modèle et reproduisent souvent l’action observée avant même d’avoir obtenu eux-mêmes une récompense. Autrement dit, ils ont appris uniquement par observation. L’imitation entre eux des humains, peut être envisagée comme une compétence cognitive, un moyen de transmission culturelle, un principe de l’apprentissage social, un mécanisme d’adaptation, mais aussi parfois comme une stratégie parodique. Les processus d’imitation impliquent des compétences cognitives spécifiques et s’inscrivent dans des  contextes  sociaux  et  culturels.  L’imitation  se  propage  par  ondulation  sur  la société humaine, à condition de ne pas rencontrer d’obstacles, telle une pierre qui produit des ondulations une fois jetée dans l’eau. Celles-ci s’étendent avec plus de facilité à mesure que se développent les techniques de communication et de transport.

L’empathie vient naturellement aux humains, mais aussi à d’autres mammifères : les éléphants, chimpanzés, bonobos, singes capucins, dauphins, baleines. C’est ce que frans de Waal (2010) évoque dans un livre intitulé « L’âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire », qui montre que « la lutte pour la vie », peut aussi se traduire par des comportements de solidarité. L’empathie est une réaction automatique, sur laquelle nous n’avons que peu d’emprise. Nous sommes préprogrammés pour tendre une main secourable. Nous pouvons réprimer cette pulsion,   la   bloquer   mentalement   ou   ne   pas   réagir.   Mais,   hormis   un   faible pourcentage d’humains – qualifiés de psychopathes – personne n’est émotionnellement immunisé contre la situation d’autrui (Waal, ibid, p.70).

Les personnes à forte empathie sont intéressées par les nouvelles d’une victime, juste pour savoir comment la situation a évolué, mais sans considérer que le fait qu’elle aille mieux les récompenserait par leur ressenti d’une joie empathique (Fiske, 2008,  p.421,).  Si  l’empathie  est  une  réponse  affective,  imitant  l’état  émotionnel d’autrui,  on  peut  la  distinguer  d’une  part,  de  la  détresse  personnelle,  qui  se manifeste par des ressentis d’aversion, lors de la perception d’une souffrance et empêche de tenter de ressentir ce que l’autre éprouve, et d’autre part de la sympathie, qui entraîne une compassion ou une tendresse par rapport à la souffrance d’autrui. Alors que la détresse mène à des motivations égoïstes de s’aider soi-même, la sympathie mène à des motivations altruistes. Ainsi, plus les individus disent éprouver de la détresse personnelle, en étant alarmé, affligé, gêné, embarrassé, perturbé, stressé…, moins ils aideront autrui s’ils peuvent eux-mêmes échapper à la situation. Au contraire, plus ils évoquent un élan de compassion, un désir de communiquer de la chaleur humaine, de serrer la personne contre soi, de la protéger, de la soulager, de la soigner…, plus ils participeront à l’aide, qu’ils puissent eux- mêmes échapper ou non à la situation (Fiske, ibid, p. 418).

Les logiques de l’altruisme  réciproque  se distinguent de l’échange mutuellement consenti, par le fait qu’il ne peut être amorcé que par un don à perte, sans contrôle de la situation. Des mécanismes de régulations sont identifiés, le plus évident étant qu’un geste altruiste, qui coûte trop en l’absence de bénéfice, finit par disparaître. Un exemple est celui du partage de nourriture dans les groupes. Le partage consenti par ceux qui ont un excédent, permet à l’ensemble du groupe de mieux équilibrer les disettes ou de s’organiser pour un approvisionnement plus rentable. Dans l’altruisme réciproque, si un individu aide un autre individu, qui l’aide à son tour, alors la survie des deux individus est plus probable.

L’émergence de la conscience

Des témoignages de personnes aphasiques tendent à montrer qu’une pensée élaborée peut se développer, malgré la détérioration d’aptitudes linguistiques. Ainsi une personne affirmait dans ses mémoires, après une période d’aphasie transitoire :

« En voulant parler, je ne trouvais pas les expressions dont j’avais besoin. La pensée

était  toute  prête,  mais  les  sons  qui  devaient  la  confier  n’étaient  plus  à  ma disposition.  Je  me  retourne  en  moi-même  avec  consternation  et  je  dis  en  moi- même : il est donc vrai que je ne puis parler » (Lordat, in Dortier, 2004, P.166). Une autre personne, après une attaque cérébrale et avant de retrouver le langage, déclarait : « Dans l’ambulance, je fis mentalement la somme de ce qui fonctionnait encore en moi… Je possédais encore les concepts, mais non le langage. J’avais la compréhension du monde, de moi-même et des relations sociales, sans rien savoir, en fait, ni de la grammaire, ni du vocabulaire que j’avais utilisés toute ma vie… Jusqu’à ma guérison, je ne cessais de me servir de concepts » (Alexander, in Dortier, ibid). La  pensée ne suppose pas  le langage,  elle s’y est associée, mais  peut s’en trouver dissociée.

Il existe bien chez l’enfant une pensée pré-linguistique. Les bambins sont actifs et réactifs du point de vue cognitif, ils cherchent le contact à travers le toucher, les expressions vocales, les regards… Ils prennent des initiatives d’exploration de leur environnement. Cette pensée est opératoire, concrète, issue de l’expérience. Elle facilite l’acquisition du langage, avec qui elle va se développer en co-évolution. Elle s’appuie sur l’aptitude à  chercher à  comprendre l’esprit d’autrui, une aptitude à l’inter-subjectivité, que cela soit aux travers des gestes, des mimiques, des vocalisations… (Bruner, 1996). C’est progressivement que, dans les premiers mois après la naissance, le bambin va apprendre à discriminer la prosodie, puis les séquences  importantes  d’une  phrase  (syllabes  mots,  intonations  pertinentes). Annette Karmiloff-Smith  (2003) estime que le langage humain n’est pas inné. Chez certains enfants atteints de lésions cérébrales dans l’hémisphère gauche (centre du langage), l’acquisition du langage s’effectue dans l’hémisphère droit. « Les circuits spécialisés  pour  le  traitement  du  langage,   localisés  dans  le  cerveau  humain, émergent au cours du développement de l’interaction du cerveau avec l’environnement linguistique. » En conséquence : « Le langage  n’est pas  d’emblée une fonction spécialisée du cerveau humain, il le devient ».

Ian Tattersall  (2OO2) présente l’histoire des hominidés, comme celle de la plupart des autres groupes d’organismes : une affaire d’expérimentation évolutive continuelle, avec création de nouvelles espèces, tri entre elles par la compétition et extinction des perdantes. L’évolution est opportuniste, elle se contente d’exploiter ou de rejeter les possibilités à mesure qu’elles apparaissent; ces possibilités à leur tour peuvent être favorables ou non selon les circonstances environnementales, à un moment donné. D’après lui, le succès évolutif de la conscience humaine doit beaucoup à l’invention et à l’expérimentation du langage.  Cette capacité relèverait d’un phénomène émergent, c’est-à-dire d’un hasard heureux dans l’acquisition de capacités    cérébrales.   Le    paléontologue    Stephen    Jay    Gould    (1982)    parle d’« exaptations »   pour  décrire  ce   phénomène  et   de  «  spandrels  »  pour  la caractéristique qui en résulte, comme le langage. Une exaptation  (ou pré- adaptation) est une adaptation sélective, dans laquelle la fonction actuellement remplie  par  l’adaptation  n’était  pas  celle  remplie  initialement,  avant  que n’intervienne la pression de la sélection naturelle. A partir du moment où des innovations culturelles, comme celles de manier des symboles et de les mettre en relation, apparaissent dans une population humaine et qu’elles aient activé des capacités potentielles du cerveau, la propagation de cette aptitude s’effectue alors par diffusion culturelle.

Merlin Donald (1999) a proposé une première forme de langage mimant les actions

ou les objets. Il s’appuie pour cela sur le chimpanzé à qui il arrive de singer ou de “copier” une action. Nous adoptons souvent le mime, quand nous nous  trouvons en tant que touristes dans un pays étranger, dont nous ne connaissons pas la langue. Pour dire manger, nous mettons par exemple sa main à la bouche. Le mime permet de représenter des gestes, des objets absents, des situations…; il a ainsi participé au processus de la genèse de la communication. Il existe des relations fortes entre la fabrication d’outils, la gestuelle et le langage, car ils impliquent tous le lobe frontal et les régions pariéto-temporo-frontales, tout particulièrement au niveau de l’hémisphère gauche, dans la région de Broca. Cette imbrication entre fonctions et aires cérébrales, suggère un développement combiné de ces fonctions. Le langage gestuel se révèle très efficace dans les activités de chasse, où il ne faut pas se faire remarquer du gibier. La gestuelle est pratique pour indiquer les directions lors des déplacements; elle permet aussi de fournir une approximation des dimensions d’un objet. Par contre, la voix présente quelques avantages par rapport au geste, tels celui de communiquer dans l’obscurité et de libérer la main, comme l’adoption de la marche, pour la fabrication et le maniement des outils (Corballis, 2002).

Derek Bickerton (1990) a étudié quatre types de sources pour interroger l’origine du langage. D’abord, il s’est référé au langage  des signes appris par les grands singes. Ensuite, il a abordé le langage  des enfants de moins de deux ans ; ensuite, il s’est intéressé à la célèbre histoire de la jeune enfant des États-Unis, appelée « enfant- placard », qui a été séquestrée dans une pièce depuis sa naissance ; enfin, il a exploré les pidgins, langues forgées par des populations de cultures différentes, et qui se retrouvent ensemble pour communiquer. C’est en comparant ces différents types de langages élémentaires, que Bickerton s’est rendu compte qu’ils possèdent des caractères communs. Il a alors fait l’hypothèse d’un protolangage, qui pourrait être celui des anciens Homo, se composant de l’ensemble des représentations qui peuvent décrire les choses : sous formes d’objets, de qualités et d’actions, leur permettant de réaliser toute une série d’actions, ainsi que la coordination des activités. On reconnaît ici l’importance des formes et des verbes d’action. En outre, aucune grammaire n’est présente. La juxtaposition des mots suffit à donner sens. Bickerton suggère par exemple que nos capacités langagières auraient évolué en deux temps : d’abord une protolangue de représentations symboliques matérialisées par des signes vocaux et/ou gestuels qui pourrait avoir duré près de deux millions d’années; puis, il y a environ 50 000 ans, l’élaboration d’une syntaxe plus formelle qui aurait permis d’améliorer de façon significative la précision et la clarté des idées échangées. Car en plus d’étiqueter les choses («empreinte de léopard», «danger», etc.), la syntaxe permet d’unir plusieurs étiquettes pour accéder à encore plus de sens : «Quand tu vois une empreinte de léopard, fait attention ! ». Pour donner une idée du passage possible de l’un à l’autre, Bickerton prend l’exemple des pidgins de l’époque  coloniale,  ces  langues  rudimentaires  développées  par  des  personnes

d’origine  culturelle  différente  ayant  besoin  de  communiquer.  Sans  grammaire aucune, les pidgins deviennent, lorsqu’ils sont appris par une deuxième génération, des créoles, c’est-à-dire des nouvelles langues grammaticales issues de plusieurs langues mères. Ce ne serait qu’avec les débuts de l’écriture, vers 3000 avant notre ère en Orient, que les scribes auraient fixé des règles grammaticales pour enseigner comment parler et écrire correctement.

Si le cerveau d’homo sapiens sapiens a pris sa forme finale durant la préhistoire, avant l’invention de l’écriture, le langage a tenu le même rôle que l’épouillage dans les sociétés de singe. C’est une forme de contact social destiné à entretenir des relations, apaiser les conflits, faciliter la sociabilité. Il lui a permis en plus, d’évoquer des évènements qui se produisent à  un autre moment que celui où il parle. Il a autorisé la référence au passé, l’évocation de l’avenir, le renvoi à ce qui est éloigné dans l’espace comme dans le temps, et à l’imagination. Il nous permet de raconter des « histoires ». Comme l’a observé jerome Bruner (2005), nous commençons très tôt notre vie commune avec « les histoires » et celles-ci nous accompagnent tout au long de la vie. Le processus par lequel nous « construisons la réalité narrative » est à ce point automatique et si rapide, que la plupart du temps, nous ne le percevons pas. La traduction dans les conventions du récit, de l’expérience individuelle en message socialisé, s’effectue à partir d’un fonds plus ou moins commun de contes, de récits populaires, de mythes, d’un sens commun.

C’est encore par exaptation, que l’aire de Wernicke, qui s’était développée avec l’audition et le langage, est dédiée aujourd’hui à la lecture et à l’écriture. De même, le calcul mental active-t-il des aires cérébrales impliquées dans l’attention spatiale, (d’après une étude menée par des chercheurs de l’unité Inserm/CEA “Neuroimagerie cognitive”, à NeuroSpin). Si la littératie est la capacité du cerveau à utiliser et comprendre les symboles écrits pour acquérir et/ou transmettre une information, la numératie est celle qui permet d’utiliser l’arithmétique pour accomplir des actes, pour nous aussi ordinaires que payer un achat, rendre la monnaie ou se repérer dans l’espace.

Le cortex frontal offre ainsi la possibilité à un acteur en situation d’incertitude, de diagnostiquer des situations, de communiquer, de prendre des décisions, d’évaluer leurs impacts et d’en tirer un enseignement pour son comportement futur, sans avoir le pouvoir de contrôle de l’ensemble du cerveau, ni d’ailleurs celui du fonctionnement du corps, même s’il peut agir sur eux. La conscience est nécessaire aux humains pour effectuer des tâches non-automatiques, qui demandent de manipuler de l’information pendant plusieurs secondes. Ainsi, la conscience, malgré et grâce à sa partiellité, ses conflits et ses ambigüités, permettrait à l’acteur, de choisir une stratégie et, si besoin, de la corriger. De plus, elle lui permettrait de se représenter le

contexte de la situation, de décider de continuer ou non à y jouer un rôle, ou encore de s’interroger sur les avantages qu’il peut en retirer. En d’autres termes, l’évolution naturelle a engendré des organismes qui ont des sensations conscientes, ce qui leur confère un avantage sélectif, car la conscience est liée à la faculté de planification, c’est-à-dire à la faculté d’évaluer les conséquences de plusieurs actions possibles et de sélectionner celle qui serait la meilleure pour l’organisme (Koch, 2006, p.221). Il n’en demeure pas moins remarquable qu’une large part de notre vie psychique se déroule en dehors du champ conscient et qu’une pléthore de processus sensori- moteurs accomplissent des tâches complexes, plus élaborés que de simples réflexes, hors de tout contrôle conscient, à travers un traitement rapide, avec une spécialisation pour un certain type de stimuli et un comportement spécifique, en l’absence d’accès à la mémoire de travail. Christoph Koch leur a donné le nom d’« agents  zombis »  (ibid,  pp.223,  233).  Lors  de  crises  d’épilepsie  focale  ou  lors d’épisodes de somnambulisme, des individus peuvent exhiber des conduites relativement élaborées : certains se promènent, déplacent des meubles ou arrivent à conduire une voiture (ibid, p.247).

Comment  décrire  le  sommeil  ?  C’est  un  état  naturel  récurrent  de  perte  de conscience, mais sans perte de la réception sensitive du monde extérieur, accompagnée d’une diminution progressive du tonus musculaire, survenant à intervalles régulier. L’alternance veille-sommeil correspond au cycle du rythme circadien. Chez les humains, le sommeil occupe près d’un tiers de la vie. Le sommeil se distingue du coma par une absence d’abolition des réflexes et par la capacité de la personne endormie à ouvrir les yeux et à réagir à la parole et au toucher. Le sommeil dépend du noyau préoptique ventrolatéral (V.L.P.O.). Déclenché par l’accumulation quotidienne  d’adénosine,  le  VLPO  envoie  aux  centres  de  stimulation  le  signal d’arrêter la production d’histamine et d’autres substances qui nous tiennent éveillés. On distingue plusieurs phases de sommeil : la somnolence et l’endormissement, le sommeil léger, le sommeil profond (où peut se produire le somnambulisme), le sommeil paradoxal. À la fin de chaque cycle, il existe, de façon tout à fait normale, des brefs réveils, en général moins de trois minutes, dont la personne ne se souvient pas le matin. Cependant certaines personnes ne se rappellent que de ces éveils et croient à tort qu’elles n’ont pas fermé l’œil de la nuit. En vieillissant, les périodes de réveil sont mieux mémorisées, donnant l’impression d’un mauvais sommeil, alors que la durée de celui-ci est inchangée.

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

Les perspectives de la neuro-économie

L’homo sapiens sapiens ne prend pas toujours ses décisions en conformité avec ce que prédisent les théories orthodoxes de l’économie. Alors que l’économie classique appréhende la décision comme un choix supposé « rationnel », les apports de la neurobiologie  ont montré d’une part, l’importance du rôle joué par les émotions dans la prise de décision raisonnée (Damasio, 2002, 1995), d’autre part, que les mécanismes de sélection mis en place par les fonctions supérieures du système neuronal supposait la simulation de plusieurs modèles mentaux concurrents ou alternatifs et une épreuve d’évaluation permettant de trancher entre eux (changeux,1983). Frans de Waal  (2009, p.237) donne l’exemple d’hommes qui évaluent des

risques monétaires et dont les régions stimulées du cerveau sont les mêmes que celles activées par des images sexuelles. Le lien entre la sexualité et la cupidité remonterait à des périodes très anciennes, au rôle de l’homme dans l’évolution en tant que pourvoyeur ou accumulateur de ressources pour séduire les femmes. La coopération  et  l’entraide,  tout  aussi  anciennes  solliciteraient  l’hypophyse postérieure, secrétant l’ocytocine qui favorise les interactions sociales amoureuses ou  impliquant  la  coopération,  l’altruisme,  l’empathie,  l’attachement,  le  sens  du « care ».

Daniel Kahneman  (1999), à travers une « psychologie hédoniste », a étudié ce qui rend l’expérience de la vie plaisante ou déplaisante. Elle concerne les sentiments, la douleur et le plaisir, la passion et l’ennui, la joie et le chagrin, la satisfaction ou l’insatisfaction. Elle est corrélée avec toute une gamme de circonstances biologiques ou sociétales qui provoquent la souffrance ou le plaisir. Les plaisirs de l’existence, multiples,   varient   selon   les  individus  et   selon   leur  éducation.   Les   penseurs hédonistes ont orienté leur vie en fonction de leurs dispositions propres, mais on retrouve des thèmes communs : l’amitié,  thème cher à Epicure,  la  tendresse, la sexualité libre, les plaisirs de la table, la conversation, une vie constituée dans la recherche des plaisirs, un corps en bonne santé… On peut aussi trouver la pratique des exercices physiques, des arts et des techniques, les savoirs et les sciences, les activités sociales… Dans le même temps, les douleurs et les déplaisirs à éviter sont le rabaissement et l’humiliation, la soumission à un ordre imposé, la violence, les privations et les frustrations justifiées par des fables…

En étudiant les prises de décision dans le domaine financier, daniel Kahneman  et amos Tversky, ont montré que les personnes réagissent différemment aux perspectives qui suivraient la matérialisation de leurs gains ou leurs pertes.

Ainsi, après des gains, elles tendent à vouloir les consolider, généralement en revendant les actifs, dont le prix a progressé et s’abritant ainsi contre le risque que le prix retombe, même si la hausse est due à de bonnes raisons.

Après des pertes, surtout des fortes pertes, elles sont prêtes à prendre des risques importants, en conservant les actifs dévalorisés, estimant qu’elles n’ont « plus rien à perdre » et ont au contraire des chances de récupérer leur mise par remontée des cours. Elles oublient que le véritable risque pourrait-être une poursuite de la baisse de valeur de ces actifs, dont la baisse est peut-être due à de bonnes raisons.

La théorie des perspectives modélise ce comportement en deux parties : d’abord, l’encadrage, ou établissement d’un cadre de référence, c’est-à-dire une représentation mentale des choix et de leurs conséquences ; ensuite, l’évaluation des choix dans ce cadre.

Kahneman et Tversky ont observé chez les personnes une aversion à la perte, une forme asymétrique d’aversion du risque. Le détenteur d’un actif tend à considérer, par une sorte d’attachement, que les actifs qu’il détient, qu’ils soient en gain ou en perte, valent plus que ce que le marché propose. On passe là du biais cognitif au biais émotionnel, puisqu’il s’agit de la difficulté de se séparer d’un bien auquel on s’est habitué. Les personnes observées, plutôt que d’appliquer un principe de maximisation, mettent en œuvre des heuristiques, c’est-à-dire des routines simples, ne reposant pas sur un calcul d’optimisation, d’autant qu’elles sont souvent incapables d’appliquer, en situation d’incertitude, les lois des probabilités comme celle  des  grands  nombre  et  la  règle  de  Bayes.  Sur  les  marchés  financiers,  ces attitudes non rationnelles, si elles sont largement partagées, peuvent avoir des conséquences telles qu’une certaine viscosité des prix sous-forme de sous-réactions aux mauvaises nouvelles, qui normalement devraient les faire baisser.

Le cortex orbitofrontal est l’aire du cerveau qui opère cette interface entre l’évaluation des conséquences de mes choix, qui est à la fois un calcul et un raisonnement contrefactuel (qu’aurais-je obtenu si j’avais choisi autrement ?) et les émotions que je ressens quand tombent les résultats de mes choix. Plus finement, les  activités  du  cortex  orbitofrontal  sont différenciées, selon que  les  sujets  sont censés éprouver du regret ou de la déception. Le regret, c’est l’émotion que l’on éprouve lorsque nous sommes en mesure de comparer ce que nous avons obtenu avec ce que nous aurions pu obtenir. Cela suppose que soit disponible l’information à propos des conséquences de l’option qui n’a pas été retenue. La déception est un ressenti différent. La déception, c’est l’émotion perçue quand nous sommes mécontents du résultat obtenu, sans que l’on sache ce qui se serait produit si nous avions agi autrement. Le plus remarquable, c’est que seule l’émotion du regret provoque une activité significative dans le cortex orbitofrontal. On constate même que l’activité neuronale liée au regret est fonction de l’amplitude des écarts entre le gain obtenu et le gain non obtenu.

Les expériences menées par giorgio Coricelli (2005) ont permis d’explorer la dynamique  de  l’émotion  dans  l’anticipation  du  regret.  Ce  serait  la  prise  de conscience de la perte (ou tout du moins du manque à gagner), que pourrait entraîner le choix, qui déclenche l’émotion du sujet. C’est donc en apprenant ce qu’il pourrait perdre, que le sujet commence à s’inquiéter. La répétition de l’expérience, révèle du reste un effet d’apprentissage. L’émotion s’accroît ainsi, par l’expérience, en mobilisant au passage des souvenirs désagréables, justifiant notamment l’activation de l’hippocampe. Au bout du compte et sous la pression de la crainte de risquer d’éprouver de tels désagréments, la plupart des sujets soumis à l’expérience, en arrivent à choisir l’option capable de réduire au minimum les désagréments qui accompagnent ce regret. Coricelli et ses collègues y voient la signature neuronale du cingulaire antérieur, zone dévolue aux conflits et à la perception des erreurs. Cette région cérébrale se trouve effectivement activée durant ces séquences, qui suscitent des choix délibératifs et le conflit entre plusieurs évaluations subjectives différentes et contradictoires.

Antonio Damasio (1995) a souligné le fait que les patients souffrant de lésion du cortex préfrontal ventromédian, localisation de fonctions émotives, étaient le plus souvent dans l’incapacité d’appréhender les conséquences à moyen et long terme de leur choix. Le déficit d’émotions condamne ces patients à ne prendre en compte au moment de leur choix, que les conséquences très immédiates qu’ils pouvaient en attendre. La lacune émotionnelle serait ici à l’origine d’une pondération extrême du présent, allant jusqu’à bloquer toute anticipation. Les émotions se révèlent donc nécessaires à l’élaboration de projections à plus long terme, mais elles peuvent aussi être responsables d’une myopie temporelle en nous faisant privilégier le très court terme. Des résultats obtenus par l’imagerie cérébrale (McClure et al, 2004) montrent en effet que deux systèmes neuronaux distincts seraient activés au cours des anticipations. Ils correspondent respectivement aux régions limbiques et paralimbiques, d’une part, aux régions du cortex préfrontal et pariétal postérieur, d’autre-part. Pour les échéances très courtes, le système limbique, générateur des émotions non-contrôlées serait dominant, tandis que l’activation des cortex préfrontaux et pariétaux, à l’origine des opérations plus élaborées, dominerait les choix de plus long terme (Schmidt, 2010, pp. 129, 133).

L’échelonnement dans le temps des émotions attendues n’est pas neutre pour le sujet qui les éprouve. Le fait qu’une majorité d’individus préfèrent accélérer une échéance conçue comme désagréable, avancer, ou, au contraire, retarder une échéance imaginée comme agréable, sur la base d’expériences passées, témoignent de la modularité temporelle des émotions, qui accompagnent un choix (Schmidt, ibid, p.134). Le circuit de la dopamine joue un rôle déterminant. Non seulement, la dopamine active les régions du cerveau qui réagissent aux anticipations des récompenses attendues, mais il semble qu’elle intervienne également dans les mécanismes d’apprentissage et de correction des erreurs, qui président à leur évaluation. On a pu ainsi montrer comment les activités des structures sous- corticales du cerveau humain étaient corrélées avec l’anticipation de la récompense et du risque. Dans ces régions le cerveau encode les deux dimensions clés de la finance moderne. Cet encodage du risque et de la récompense par le cerveau est quasi-immédiat, et assurément beaucoup plus rapide que si un individu devait se livrer à un calcul explicite de ces variables. Notre cerveau est pour ainsi dire capable de prédictions financières, quand bien même le sujet n’aurait aucune notion de finance. Cependant, des déséquilibres dans la transmission de ce neurotransmetteur aux régions du striatum ventral, affectent directement le circuit de la récompense attendue, modifiant, de ce fait, la sensibilité des sujets au risque. Ces déséquilibres pourraient rendre compte de certaines vulnérabilités addictives aux risques, qui ont été observées (Schmidt, pp.207, 208).

Une expérience en économie consiste de la sorte, à créer un environnement contrôlé, afin de reproduire artificiellement une situation reflétant les conditions d’une prise de décision. L’expérimentation permet de provoquer des situations et d’en observer les conséquences (Eber, Willinger, 2005, pp.4, 5). L’une des ambitions de la théorie des jeux expérimentale, est de constituer une banque de données sur le comportement empirique des individus, qui permette de tester efficacement les théories alternatives. Les recherches menées en neuro-économie ont mis en valeur le processus de décision multidimensionnel, au cours duquel s’effectue une synthèse des résultats de multiples opérations : observation, perception, sélection des informations, anticipation, simulation, mobilisation des souvenirs de situations semblables antérieurement vécues, arbitrages et pondération, qui font intervenir des fonctions cognitives différentes, si ce n’est toujours distinctes. La décision fait intervenir à la fois des systèmes neuraux conscients et automatiques. Lorsqu’il s’agit de choix, le calcul raisonné est, de plus, inséparable du contenu affectif qui accompagne l’anticipation du résultat attendu et, parfois l’action elle-même de choisir. Là, où le calcul logique, qui inspire la théorie des jeux, fournit une solution unique au terme d’un processus linéaire, les données neuronales offrent, au contraire, un système complexe de réseaux enchevêtrés, auquel participent diverses régions du cortex préfrontal, qui sont activées en boucles (Schmidt, 2010, p.23, p.37, p.75).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010
Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

Dans de nombreux cas, l’engagement n’est pas conscient et pour expliquer les comportements cohérents, nous avons eu recours notamment à l’analyse des stratégies   de   « la   Communication   engageante ».   Le   « sentiment   d’efficacité personnelle »,  étudié  par  albert  Bandura  (2007),  va  nous  permettre  d’aborder l’engagement,  à  partir  de la  prise  de  conscience  d’un individu à propos  de ses propres capacités, quand cela devient possible. Carl Rogers (1967) avait postulé que chaque individu détient une capacité d’auto-direction  et de développement de ses potentialités, avec une tendance actualisante et un système d’auto-régulation.

Le S.E.P. peut être défini précisément comme une attitude de jugement effectué par une personne quant à sa capacité à faire face aux exigences d’une situation précise, ou à atteindre un objectif.

L’auto-efficacité  agit  comme un mécanisme  auto-régulateur  central  de l’activité humaine. La confiance que la personne place dans ses capacités à produire des effets désirés  influence  ses  aspirations,  ses  choix,  sa  vulnérabilité  au  stress  et  à  la dépression, son niveau d’effort et de persévérance, sa résilience face à l’adversité. Quand les humains ne disposaient que d’une compréhension très faible du monde environnant et de peu de moyens pour modifier son fonctionnement, ils faisaient appel à des forces surnaturelles, censées contrôler leur existence. Ils utilisaient des rituels et des codes de conduites élaborés, afin de gagner la faveur des puissances surnaturelles ou de s’en protéger. L’augmentation des connaissances au cours de l’histoire humaine a amélioré l’aptitude à prévoir les évènements et à les contrôler. La croyance  en  des  systèmes  de  contrôle  surnaturel  a  ainsi  laissé  place  à  des conceptions qui tiennent compte du fait que les humains ont le pouvoir de façonner leur propre destinée. L’ingéniosité et les efforts humains ont supplanté les rituels de conciliation envers les divinités comme moyen de changer les conditions de vie. A partir de leurs connaissances, les hommes ont fabriqué des technologies physiques qui ont radicalement modifié leur vie quotidienne.

L’ingénierie de la mobilité par exemple, a ainsi suscité des découvertes, des inventions, des expériences. Elle a ouvert un champ d’exploration du monde terrestre,  aquatique,  spatial.  Elle  permet  d’observer  la  bio-  diversité  végétale, animale et humaine. Elle les a amenés à voyager, à s’enrichir culturellement par la rencontre d’autres peuples de cultures différentes. Elle permet d’entretenir des relations familiales élargies. Elle répond aux besoins pour travailler, échanger des services, pratiquer des loisirs…

Les processus de pensée sont des activités  cérébrales émergentes (Sperry, 1993), mais  elles  exercent  aussi  une  influence  déterminante.  De  nombreux  systèmes nerveux concourent au fonctionnement humain. Ils agissent de manière inter-active sur différents sites et niveaux, pour produire des expériences cohérentes, à partir de la multitude des processus d’information. Les processus de pensée générés par le système cérébral supérieur sont impliqués dans la régulation des sous-systèmes viscéraux, moteur et d’autres niveaux inférieurs. Une foule d’activités micro- sensorielles, perceptives et de traitement de l’information font émerger le sentiment d’efficacité personnelle. Cependant, une fois formées, les croyances d’efficacité personnelle régulent les aspirations, les attitudes prises, les choix de comportement, la mobilisation et la poursuite de l’effort, ainsi que les réactions émotionnelles. Une agentivité émergente interactive permet de rendre compte du processus évolutif de la conscience.

Les croyances d’efficacité personnelle constituent un facteur clé de l’agentivité humaine. Composante du self, l’agentivité se définit par le fait de se vivre auteur de nos propres actions. L’esprit humain n’est pas seulement réactif, mais également

producteur, créateur et pro-actif. Les individus peuvent devenir producteurs d’idées originales, novatrices ou se détourner totalement de la réalité, lorsque l’imagination perd tout contact. Si une personne estime ne pas pouvoir produire de résultats, elle hésitera également à s’engager.

En recherchant les motivations du comportement exploratoire, Robert w. White (1959) a proposé l’existence d’une motivation d’effectance,  besoin intrinsèque de traiter efficacement l’environnement par l’acquisition cumulative de connaissances et d’aptitudes à gérer l’environnement. Le comportement est réalisé pour le sentiment d’efficacité qu’il procure. Mais comment expliquer le caractère marqué et la persistance du comportement sur de longues périodes, lorsque des récompenses situationnelles immédiates sont faibles, absentes, voire négatives ? Cette implication prolongée requiert des aptitudes à l’autorégulation,  qui agissent de manière anticipatoire.

L’agentivité  personnelle  opère  au  sein  d’un  vaste réseau  d’influences socioculturelles.  Nous  sommes  liés  les  uns  aux  autres  par  résonance  et  par empathie :  par  résonance,  nous  reflétons  automatiquement  les  attitudes  et  les mimiques des autres, tandis que par empathie, nous ressentons ce qu’ils éprouvent, ce qui nous permet de leur venir en aide. En revanche, l’agentivité nous garantit que nous sommes des agents autonomes, maîtres de nos actes, ce qui évite toute confusion entre soi et autrui. Dans les transactions  agentiques,  les individus sont ainsi à la fois producteurs et produits de leur société.

La liberté n’est pas perçue comme l’affranchissement des influences sociales ou des contraintes  situationnelles,  et  de  tout  déterminisme,  elle  est  définie  comme l’exercice de l’influence sur soi-même, dans le but d’obtenir des résultats souhaités. Cette liberté n’est pas une illusion. Elle est le résultat des luttes populaires pour combattre le pouvoir absolutiste, les abus de l’autorité, la corruption, la violence, les discriminations…, afin de faire reconnaître des droits et des devoirs, en créant des institutions démocratiques.

Isaiah Berlin (2002) distingue deux concepts de liberté : la liberté négative, qui est l’absence de soumission, de servitude, d’entraves, tandis que la liberté positive, proche de l’idée de droit et de réalisation de soi, désigne la possibilité de faire quelque chose de façon autonome et volontaire. Si le mouvement social, qui porta le peuple antique d’Athènes à la possession du pouvoir sur lui-même, peut être considéré comme une expression d’autonomie collective, « d’auto-gouvernement », les combats que menèrent les peuples romains et, plus tard, vénitiens, florentins, hollandais, anglais, américains, français… apparaissent davantage marqués par une attitude de défense contre la tyrannie, l’absolutisme, le totalitarisme et d’invention de contre-pouvoirs (Mougel, 2004, p.231) avec la pose d’« actes préparatoires » à la mise en place de démocraties politiques, sociales, économiques dans des sociétés vastes et complexes.

Amartya Sen (2000),  considère la liberté individuelle comme une responsabilité sociale, qui doit porter à la fois sur la liberté positive, sur la liberté négative et sur l’intégralité de leurs relations réciproques, il lui donne le sens pratique de choisir sa vie, en fonction de ses capabilités. Selon sa situation, chacun privilégie les fonctionnements les plus élémentaires – se nourrir convenablement, jouir de la liberté d’échapper aux maladies évitables – jusqu’à des activités ou des états très complexes – participer à la vie de la collectivité, jouir d’une bonne estime de soi… Nos choix sont effectués dans les limites de ce qui est perçu comme faisable. Il définit la capabilité comme les diverses combinaisons de fonctionnements (états et actions) que la personne peut accomplir. La capabilité d’une personne dépend de nombreux éléments, qui comprennent aussi bien les caractéristiques personnelles que l’organisation sociale. Il s’agit d’une forme de liberté substantielle de mise en œuvre des diverses combinaisons. La capabilité est un ensemble de vecteurs de fonctionnements qui indiquent qu’un individu est libre de mener tel ou tel type de vie, en fonction de ses capacités, mais aussi des opportunités offertes et des besoins pris en compte (Sen, ibid, p.106). Les individus ont des besoins très différents, qui varient en fonction de la santé, de la longévité, du climat, du lieu géographique, des conditions de travail, du tempérament et même de la taille du corps (laquelle influe sur les besoins de nourriture et d’habillement)…

Les personnes posent des actes de façon autonome, ce qui leur procure de l’autosatisfaction et un sentiment de valeur personnelle. L’autonomie est relative, non absolue. Une fois que les capacités auto-réactives sont acquises, les capabilités peuvent se mettre en œuvre et le comportement produit plusieurs types de conséquences, des résultats externes, des évaluations par autrui et des postures auto-évaluatives, qui peuvent à leur tour, influencer diversement le comportement.

Si l’acquisition du langage fournit aux enfants les outils symboliques pour réfléchir à leurs expériences et à ce que les autres leur disent sur leurs capacités, par la pensée réflexive, ils commencent à acquérir une connaissance personnelle de ce qu’ils peuvent faire ou non. Les parents, les enseignants ou d’autres personnes, en verbalisant les évaluations de leurs capacités, les guident par rapport aux situations où ils auront à se débrouiller par eux-mêmes.

Le modèle de la pédagogie de maîtrise se donne pour ambition de définir les approches pédagogiques qui sont les plus susceptibles de conduire les apprenants au succès. Certains critères de réussite découlent directement des travaux béhavioristes et en particulier de l’exigence formulée par Skinner que les objectifs à atteindre à

l’issue d’un enseignement, soient fixés et évaluables en termes de comportements observables de l’élève. Mais, Benjamin Bloom (1975, in Huberman, 1988) estimait qu’il  fallait  prendre  en  compte  les trois dimensions psychologiques :  celles de la psychomotricité, de l’affectif et du cognitif. Le domaine psychomoteur se rapporte à la manipulation ou aux habiletés physiques. Le domaine affectif concerne les émotions et les attitudes générées par l’apprentissage. Le domaine cognitif se rapporte à la connaissance et à la compréhension des métaphores et des concepts.

Les élèves doivent être aidés, quand et là où ils rencontrent des difficultés. La pédagogie de maîtrise insiste beaucoup sur l’importance des remédiations qui vont de pair avec l’évaluation continue des acquis des élèves. A ce propos, Bloom parle d’évaluation formative pour désigner une forme d’évaluation intégrée au processus d’apprentissage et dont le but est le diagnostic immédiat des difficultés pour pouvoir y apporter une réponse rapide, sous la forme de remédiations ajustées aux besoins de chacun. La régulation permanente des apprentissages à travers la passation régulière de tests et l’apport judicieux d’activités de remédiation permet, selon Bloom, d’envisager un enseignement collectif, dont l’efficacité ne serait pas loin d’égaler les effets du tutorat individuel. A ce niveau, Bloom insiste beaucoup pour que les remédiations fournies, propose des activités d’apprentissage différentes de celles qui ont conduit à l’échec et constituent de réelles occasions de différenciation des apprentissages offerts à l’élève. Il recommande de favoriser le soutien familial à l’apprentissage des élèves. Il préconise de prendre en compte les rythmes et possibilités des élèves, tout en se donnant les moyens d’analyser le fonctionnement des apprentissages. Sa mise en œuvre paraît apporter une solution intéressante au problème des pré-requis, le respect des différences de rythmes permettant aux plus lents de prendre des repères sur les plus rapides et, de ce fait même, d’avancer plus vite que ne laissait prévoir le strict “respect” des rythmes individuels. C’est donc une pédagogie interactive, qui aspire à s’inscrire dans la durée pour accorder à l’élève “tout le temps, dont il a besoin pour apprendre”.

L’efficacité personnelle concerne les évaluations par l’individu de ses aptitudes personnelles. Elle se développe et se modifie non seulement par les expériences directes de maîtrise, mais aussi par les expériences vicariantes, le modelage et l’auto- modelage. Le sentiment d’efficacité personnel dérive d’un programme de recherche sur « l’expérience de maîtrise guidée », à partir d’une méthode dans laquelle on offre à quelqu’un la possibilité de réussir, par étapes, ce qu’il échoue habituellement, ou ce qu’il craint d’échouer. En quelques sessions, on voit diminuer son anxiété, ses réponses biologiques de stress et son comportement phobique. Le traitement induit de la résilience. Mais comment construire un sentiment d’efficacité résilient ? Une façon, qui est aussi la plus efficace, consiste à vivre des expériences de maîtrise : les succès produisent un sentiment d’efficacité robuste, tandis que les échecs le minent.

Mais en même temps, si les gens n’obtiennent que des succès faciles, ils s’habituent à  des  résultats  immédiats  et  sont  très  vite  découragés  par  les  obstacles.  Pour acquérir un sentiment d’efficacité résilient, il faut avoir surmonté des obstacles par des efforts persévérants. La résilience s’acquiert également en apprenant comment transformer les échecs en sources d’apprentissage (Bandura, in Chapelle, 2004, pp.109, 113).

L’expérience vicariante, c’est l’opportunité de pouvoir observer un individu similaire à soi-même exécuter une activité donnée. Elle constitue une source d’information importante influençant la perception d’auto-efficacité. Cette expérience vicariante vaut  pour  les  adultes  comme  pour  les  enfants,  dans  le  domaine  professionnel comme dans le domaine scolaire, voire dans bien d’autres domaines, y compris médical. L’évaluation d’auto-efficacité varie fortement en fonction des performances de ceux qui sont choisis pour établir la comparaison sociale. Voir ce qui n’a pas marché chez autrui élève la confiance du sujet dans de meilleures alternatives. Inversement, constater qu’une personne compétente réussit à peine, malgré des tactiques très habiles, peut conduire le sujet à considérer que la tâche est bien plus difficile qu’ils ne l’avaient supposé initialement.

Le modelage consiste à porter attention à un comportement modèle. On distingue les modèles de coping, et les modèles experts. Dans les modèles de coping, les personnes prises pour modèle, leur ressemblent par les difficultés qu’elles ont à surmonter leurs problèmes. Les sujets sont amenés à les observer et à les entendre vaincre ces difficultés par leurs efforts persévérants. Voir ou imaginer les autres, similaires à soi, agir avec succès augmente les croyances d’efficacité des sujets. Les personnes qui n’ont pas les compétences de résolution de problèmes, tirent un plus grand bénéfice de l’observation d’autres personnes, modelant des pensées auto- guidantes en lien avec les actions, que de la seule observations de leurs actions. Les autres personnes sont une source d’inspiration, de compétences et de motivation. Assister aux efforts persévérants et aux succès de quelqu’un qui nous ressemble, augmente nos croyances en notre propre efficacité. Autrement dit, les personnes les plus expérimentées et compétentes fournissent des modèles de style efficace de pensée et de comportements. Une grande quantité d’apprentissage social survient ainsi au sein d’un groupe de pairs.

Dans les modèles experts, le sujet pris pour modèle est épistémique et réussit les épreuves sans faire d’erreurs. Ces modèles peuvent être progressifs en guidant le sujet vers « l’excellence », par étapes successives.

Toutefois, d’après Bandura (2007, pp.154, 155) le modelage de coping aide à construire  un  sentiment  plus  fort  d’efficacité  d’apprentissage  que  le  modelage d’expertise. Il a plus de chances de contribuer à la résilience de l’efficacité personnelle dans des circonstances difficiles où le chemin vers le succès est long, parsemé d’obstacles, de difficultés et de déconvenues et où la preuve du progrès est longue à se manifester. Ce sont les conditions habituelles auxquelles font face les innovateurs et ceux qui cherchent à effectuer des changements radicaux.

La persuasion sociale est une autre façon d’influencer le sentiment d’efficacité personnelle. Des encouragements pertinents peuvent aider à poursuivre les efforts, et augmenter les chances de succès. Mais pour qu’un parent, un enseignant, un chef d’entreprise, un thérapeute ou même un ami… réussisse à induire chez une personne un fort sentiment d’efficacité, il ne doit pas seulement le féliciter quand il réussit, il doit le placer dans des situations dans lesquelles il réussira. Il évitera donc de le confronter trop précocement à des difficultés, qui risqueraient de le mener à l’échec. Enfin, il l’encouragera à s’évaluer par rapport à lui-même, plutôt que par rapport aux autres. Les encouragements, sans les conseils pour rendre plus compétent, ne donnent pas beaucoup de résultats positifs.

Mais les sujets ont non seulement besoin de connaître les stratégies efficaces, mais aussi d’être en mesure d’exercer un meilleur contrôle, en s’appliquant avec sérieux et persévérance. Les sujets observent leurs propres réussites, obtenues dans des conditions organisées pour leur permettre de donner le meilleur d’eux-mêmes. Cette forme de modelage constitue un diagnostic direct de ce qu’ils sont capables de faire.

L’objectif prioritaire de l’éducation des enfants et de la formation des adultes est d’équiper les apprenants de capacités auto-régulatrices, qui leur permettent de s’éduquer et de se former eux-mêmes. L’auto-direction contribue au succès tout au long de l’existence. On évalue sa propre efficacité en observant son état physique et émotionnel. Dans les activités physiques, qui demandent force et endurance, la fatigue et la douleur peuvent être interprétées comme des signes d’une faible efficacité personnelle. L’humeur affecte également le sentiment d’efficacité : une humeur positive l’augmente, tandis qu’une négative le diminue. Augmenter la force physique, modifier les interprétations erronées des états physiques, réduire le stress et la dépression, favorisent le sentiment d’efficacité personnelle. L’auto-régulation inclut les compétences à planifier, organiser et gérer les activités d’apprentissage, à solliciter des ressources, à réguler sa motivation et utiliser des compétences auto- évaluatives, pour construire stratégiquement son parcours de formation.

Les efforts visant à contrôler les circonstances de la vie se manifestent dans presque chaque acte de l’existence, car ils procurent d’innombrables bénéfices personnels et sociaux. L’incertitude face à des domaines importants est fortement perturbante. Les réactions de stress sont en grande partie régies par des croyances d’efficacité de coping, plutôt qu’elles ne sont déclenchées directement par les propriétés des menaces et des exigences environnementales. C’est la perception des évènements de vie comme dépassant les capacités de coping de la personne, qui devient la réalité stressante. Un faible sentiment d’efficacité à gérer les stresseurs peut affaiblir la santé humaine. Les cathécolamines sont des neurotransmetteurs qui interviennent dans la sécrétion d’hormones de stress, qui mobilisent le système corporel pour faire face aux menaces perçues. Les niveaux d’adrénaline, de noradrénaline et de dopac, un métabolite de la dopamine, sont bas lorsque les phobiques font face à des menaces estimées contrôlables. Les doutes de soi relatif à l’efficacité de coping produisent une augmentation notable de ces cathécolamines. Alors que celles-ci chutent avec le rejet de la tâche menaçante, le dopac s’élève à son niveau maximal, il est enclenché par la simple perception que les exigences environnementales vont dépasser les capacités de coping de la personne. Quand les exigences de l’activité sont personnellement contrôlables, les individus dont l’efficacité perçue de coping a été  illusoirement  élevée,  parviennent  à  de  meilleures  performances  avec  une tension artérielle et une réactivité cardiaque plus basse que ceux dont les croyances d’efficacité   ont   été   illusoirement   abaissées.   Quand   la   situation   impose   des contraintes sur l’initiative personnelle, les bénéfices d’un sentiment d’efficacité sont mieux obtenus par des enchaînements d’actions soutenant, destinés à relâcher les contraintes, qu’ils ne le sont en luttant contre elles.

Le corps produit ses propres analgésiques appelés endorphines. Des stimulations douloureuses déclenchent la libération de ces substances chimiques, qui bloquent la transmission nerveuse de la douleur. Il a été remarqué que l’efficacité perçue de coping peut apaiser les douleurs par différents moyens cognitifs. Le contrôle de la conscience par l’investissement dans des activités de grand intérêt est une stratégie positive  d’engagement.  Les  personnes  qui  croient  pouvoir  exercer  un  certain contrôle sur la douleur ont aussi des chances d’interpréter les sensations et les états corporels déplaisants plus bénignement que ceux qui pensent ne rien pouvoir faire pour alléger leur douleur. Les techniques telles que la relaxation et les placebos augmentent également l’efficacité perçue à supporter et à réduire la douleur. Plus les individus s’estiment efficaces, moins ils ressentent la douleur. Le mécanisme opioïde  entre  en  jeu  dans  les  phases  ultérieures,  quand  le  contrôle  devient insuffisant pour atténuer la douleur croissante ou pour la bloquer par l’effort conscient. L’efficacité perçue favorise même un engagement plus actif dans des activités, qui peuvent augmenter le niveau et la durée de stimulation douloureuse.

Le fait que les humains puissent faciliter l’apparition de résultats significatifs rend ceux-ci plus prédictibles, ce qui incite à une attitude  adaptative  de préparation. Inversement, l’impossibilité d’influer sur les éléments qui affectent négativement la vie personnelle conduit à la peur, à l’apathie ou au désespoir. Pouvoir obtenir des résultats  désirés  et  prévenir  ceux  non  souhaités,  constitue  donc  un  puissant stimulant pour le développement et l’exercice du contrôle personnel. Plus les individus utilisent leur influence pour agir sur les évènements de leur existence, plus ils  peuvent façonner ceux-ci à  leur goût.  Pour  autant,  reconnaît  Bandura  (2007, pp.10, 12), l’aptitude humaine au contrôle est un bienfait mitigé, car son impact sur la qualité de vie dépend de l’objectif visé. Par exemple, la vie des innovateurs et des réformateurs sociaux, dirigée par une volonté puissante, est souvent difficile. Ils sont l’objet de dérision, de condamnation et de persécution, même si la société bénéficie de  leurs  efforts  persévérants. L’aptitude humaine à  transformer  l’environnement peut avoir un impact non seulement sur la vie présente, mais également sur les générations futures. Nombreuses sont les technologies qui, bien que procurant des bénéfices actuels, entraînent des effets susceptibles de causer de graves dommages à l’environnement. Notre capacité technique à détruire ou à rendre inhabitable une partie de la planète, atteste bien le pouvoir croissant de l’être humain. L’opinion publique est devenue particulièrement sensible à l’avenir que nous préparent les technologies que nous créons. A long terme, la poursuite insatiable de l’intérêt personnel produit des effets qui peuvent être néfastes à la société. L’attitude qui consiste à placer l’intérêt individuel au-dessus de l’intérêt collectif entrave les efforts pour résoudre les problèmes plus larges de la société.

La théorie sociale cognitive remet en cause le fonctionnalisme brut. Aucune décision n’est prise sans émotion, et personne n’est motivé uniquement par le désir de maximiser ses intérêts. De même les gens ne choisissent pas ce qui leur est le plus utile. Ils ont tendance à choisir des actions qui leur offrent une satisfaction personnelle et le sens de leur propre valeur, et rejettent celles qui les dévalorisent. Ainsi, les personnes sont prêtes à adopter des alternatives peu utiles ou même à renoncer à des récompenses matérielles substantielles pour préserver une image positive d’eux-mêmes. Et s’ils sont motivés par le care, la sollicitude, la compassion, ils peuvent placer au second plan leur propre intérêt pour le bien-être des autres (Bandura, in Chapelle, 2004, p.113).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

La psychologie de l’engagement repose sur une vision non cartésienne du comportement humain. Pour elle, loin d’agir comme des êtres « a priori rationnels », motivés et cohérents, les êtres humains apparaissent souvent plutôt comme des captifs de leurs actes antérieurs et des situations sociales dans lesquelles ils se trouvent pris. Ce serait à travers des engagements multiples, qui lui permettent de mener diverses expériences, sans les avoir a priori choisies, que l’individu humain aborde très souvent son environnement. À partir du processus de la dissonance cognitive, et en examinant ses effets tant sur les comportements que sur les représentations mentales des personnes, on a pu dégager diverses situations d’interaction propices à un engagement. Selon charles Kiesler (1971), “l’engagement est le lien qui unit un individu à ses actes”. Seuls les actes nous engagent. Nous ne sommes pas engagés par nos idées, ou par nos sentiments, mais par nos conduites effectives. C’est une variable continue, car les gens sont tout le temps, plus ou moins engagés, dans différents comportements. La théorie de l’engagement porte sur les conditions  et  les  effets  de  l’engagement.  Quelles sont les  conditions de l’engagement : pourquoi un individu se sentira-t-il engagé par son acte ?

Après expérimentation, il en ressort que les facteurs nécessaires sont les suivants :

-     le sujet s’engage par son acte,

-     il doit avoir eu le sentiment de choisir sans soumission à une autorité, de faire ce qui lui était proposé de faire.

-     l’acte doit avoir des conséquences, il doit être public et non anonyme.

L’engagement dans un acte affecte alors l’organisation ou la structure des cognitions liées à cet acte, et il peut se renforcer par la répétition des actes. La structure cognitive des participants engagés deviendrait ainsi fortement organisée et, par conséquent, résistante à toute attaque persuasive. Alors que « la théorie de l’action raisonnée » cherchait à modifier les comportements des gens en changeant les gens eux-mêmes, c’est-à-dire en modifiant leurs croyances, et par la suite, leurs intentions, en passant par l’attitude, la norme subjective, la perception du contrôle, la démarche de kiesler s’adresse directement aux actes.

La psychologie de l’engagement procède ainsi : des actes vers d’autres actes et des actes vers les idées. « Les paris adjacents » sont à considérer comme des actes, qu’ils s’expriment par des promesses, des contrats moraux ou juridiques…

Elle  rejoint  de  la  sorte  « La  pragmatique »  du  langage,  développée  à  partir  de l’ouvrage  de  john  Austin  :  « Quand  dire,  c’est  faire »  (1970),  où  l’auteur  fait remarquer qu’à côté des énoncés constatatifs, qui présentent des faits et sont évaluables  sur  des  critères  de plausibilité, on peut trouver  des énoncés performatifs, qui accomplissent une action et peuvent être évalués en terme de succès ou d’échecs. Alors qu’on avait tendance jusqu’alors à négliger et à ignorer les seconds, Austin se demande s’ils ne sont pas l’expression d’une fonction majeure du langage, au point que tous les énoncés puissent être considérés d’une certaine manière, comme performatifs, accomplissant des actes sociaux. Il distingue ainsi « l’acte locutoire » de dire quelque chose, par la production de sons, de vocabulaire et de grammaire, de sens et de référence, « l’acte illocutoire », que l’on accomplit en   disant   quelque   chose,   l’action   accompagné   d’une   parole,   et   « l’acte perlocutoire », qui suscite des effets sur le sentiment, les pensées, les actes de l’auditoire ou de celui qui parle.

La pragmatique met en valeur dans le langage :

-     le concept d’acte : on s’avise que le langage ne sert pas seulement, ni d’abord, ni surtout, à représenter le monde, mais qu’il sert à accomplir des actions.

Parler c’est agir !

-     le concept de contexte : on entend par là la situation concrète où des propos

sont émis ou proférés, le lieu, le temps, l’identité des locuteurs, etc., tout ce que l’on a besoin de savoir pour comprendre et évaluer ce qui est dit. On s’aperçoit combien le contexte est indispensable lorsqu’on en est privé, par exemple lorsque des propos vous sont rapportés par un tiers, isolés, ambigus, inappréciables.

-     le    concept    de    performance    :    on    considère    comme    performance, l’accomplissement de l’acte en contexte, soit que s’y actualise la compétence des locuteurs, c’est-à-dire leur savoir et leur maîtrise des règles, soit qu’il faille intégrer l’exercice linguistique dans la notion de compétence communicative (Armengaud, 1985).

Un message persuasif au ton impératif et menaçant a des chances d’éveiller « la réactance »  de  la  conscience,  dont  l’intensité  sera  d’autant  plus  grande  que l’importance du comportement éliminé ou menacé est grande. On a remarqué que dès que la possibilité de choix entre deux options est menacée, en rendant l’une d’entre elle trop difficile et peu accessible, l’attractivité pour l’individu vis-à-vis de cette  dernière  est renforcée, mais à condition qu’il en ait pris conscience ! Par contre, une absence d’oppression ressentie par le sujet, peut réduire le sentiment de réactance, si la personne affirme avoir eu un choix sans coercition, pour s’engager dans une conduite particulière. Ainsi, si la conscience du sujet peut se manifester grâce  à  « la   réactance »,  quand  l’individu  parvient  à  résister  aux  tentatives persuasives, afin de préserver un espace de liberté (Brehm, 1966), face aux engagements souvent inconscients, la conscience ne réagit que dans les conditions d’une évaluation explicite de la démarche engagée.

Kiesler a évoqué ce qu’il nomme ” l’escalade d’engagement “, ” une tendance que manifestent les gens à s’accrocher à une décision initiale même lorsqu’elle est clairement remise en question par les faits”. Une fois sa décision prise et l’action engagée,  l’individu éprouve toutes les peines du monde à  faire machine arrière. Ainsi, bien que les faits tendent à lui prouver qu’il fait fausse route, l’être humain a souvent  tendance  à  justifier  ses  choix  par  de  ” bonnes  raisons ”  trouvées  à posteriori. Alors que l’individu pourrait remettre en cause ses croyances mises en échec, souvent il les renforce par des actes, tels les paris adjacents, qu’il va rationaliser, afin  d’augmenter la  cohérence de son comportement. Il s’agit d’une justification a posteriori par laquelle il se donne des raisons à lui-même pour augmenter son sentiment de consonance. Répétant ces justifications, il finit par se persuader  lui-même  de  la  justesse  de  son  choix  et  se  met  lui-même  dans  une position d’engagement ” contraint “. C’est ce que l’on nomme le ” piège abscons “, quand l’individu se retrouve ” engagé dans un processus qui se poursuivra de lui- même jusqu’à ce qu’il décide activement de l’interrompre, si toutefois il le décide “.

Kurt Lewin a évoqué un « effet de gel » : une fois la décision prise, on est comme gelé – c’est comme si on était prisonnier de nos décisions qu’elles soient bonnes ou moins bonnes. Une personne a   tendance à maintenir un comportement même s’il n’a pas les effets attendus et de persévérer dans une situation, même si le but n’est pas atteint. Ainsi, quiconque utilise le système de transport en commun s’est probablement déjà retrouvé dans une situation où « l’effet de gel » était à l’œuvre. En effet, plus on attend l’autobus, plus on est prêt à l’attendre longtemps. Et même s’il commence à pleuvoir durant l’attente, à moins de changer de décision et d’admettre qu’on a attendu pour rien, cela ne fait que nous faire patienter plus longtemps ! Même mouillé, il est encore plus dur de reconnaître qu’on aurait dû partir plus tôt ou chercher un autre moyen de transport. Tout se passe comme si l’individu était placé dans un piège dans lequel la difficulté qu’il éprouve à faire le deuil de ce qu’il a déjà investi en temps ou en argent est accentuée par le sentiment qu’il peut avoir de la proximité du but (Beauvois, Joule, 1987, p.36), ou encore comme si le sujet préférait s’enfoncer plutôt que de reconnaître une erreur initiale d’analyse, de jugement ou d’appréciation (p.43). Le dispositif le moins piégeant est celui qui permet à la personne de se donner des limites à ses investissements, de pouvoir évaluer régulièrement sa situation et de pouvoir prendre des décisions alternatives.

Le stratagème du « pied dans la porte », dite aussi du « doigt dans l’engrenage », a été mis en évidence en 1966 par james Freedman et suzanne Fraser, il consiste à faire une demande peu coûteuse qui sera vraisemblablement acceptée, suivie d’une demande  plus  coûteuse.  Cette  seconde  demande  aura  plus  de  chance  d’être acceptée si elle a été précédée de l’acceptation de la première, qui crée une sorte de palier et un phénomène d’engagement. Les gens sont donc prêts à accepter plus facilement une demande importante, si on a préalablement accepté librement une demande apparentée, mais beaucoup plus banale. Les personnes s’avèrent plus coopératives, parce qu’elles ont été conduites à accéder à une première requête si peu coûteuse, que son refus eût été plus difficile que son acceptation (joule, Beauvois, 1987). L’effet de « pied dans la porte » traduit à nouveau un effet de persévération d’une décision antérieure, les sujets engagés dans un premier comportement, acceptant plus facilement une redemande allant dans le même sens, mais notablement plus coûteuse. Jean léon Beauvois et Robert vincent joule (1987, pp. 183, 184) ont constaté que cette technique a été beaucoup utilisée dans les années autour de 1960, par les commerciaux, notamment dans les démarchages à domicile.

Le stratagème de « la porte dans la face » ou encore dite de « la porte au nez » est une variante inverse de la technique du « pied dans la porte ». Cette technique fut analysée en 1975 suite à une expérimentation menée par robert Cialdini et ses collaborateurs (1975). Prenons un exemple : un locuteur demande à quelqu’un de lui prêter sa voiture pour une semaine. Il essuie un refus auquel il s’attendait, d’autant qu’il n’a jamais réellement voulu emprunter la voiture pour une semaine. Il fait alors une demande moins coûteuse, lui prêter sa voiture pour une journée. Par effet de contraste, de concession perçue cette technique augmente fortement les chances d’acceptation de ladite personne. Plusieurs conditions peuvent être favorables à l’acceptation de la seconde requête : qu’une même personne procède aux deux requêtes, que les deux requêtes ne varient que dans le coût. Elles doivent s’inscrire dans le même projet. La requête est d’autant plus légitimée si elle s’inscrit dans une cause généreuse (aider les pauvres, lutter contre le réchauffement climatique etc.). L’intervalle de temps entre les deux requêtes doit être le plus bref possible. Au delà d’une journée, on n’obtient plus guère d’acceptation à la seconde requête.  Le  face-à-face  doit  être  préféré  au  téléphone  et  au  courrier.  Enfin,  La requête initiale doit être exorbitante, mais ni incongrue ni déplacée ou ridicule. Cialdini donne l’explication suivante : la technique de « la Porte-au-nez » se baserait sur le principe de réciprocité : « puisque l’autre fait un pas en ma faveur, il propose une requête moins coûteuse, je me sens un peu plus obligé d’accepter sa seconde requête ». L’acceptation pourrait découler aussi d’un effet de contraste perceptif, qui nous amènerait à penser que la seconde requête est avantageuse, par contraste avec  la   première.   De  nombreux  vendeurs  d’automobiles  par  exemple,  vous proposent d’emblée à l’achat, une voiture très au-dessus de votre budget, avant de

vous montrer ce qu’ils peuvent vous concéder à un prix plus avantageux pour vous, sans que vous y perdiez trop au change. Vous avez l’impression d’avoir fait une bonne affaire, alors que vous avez payé votre véhicule au prix fort, généralement plus cher que vous ne l’aviez envisagé. Comment expliquer que le stratagème soit particulièrement efficace à propos des « causes généreuses » ? Il serait difficile de ne pas aider « quelqu’un de bien », c’est-à-dire “digne et respectable”. La première requête, sous couvert d’une bonne cause, servirait au solliciteur d’être considéré comme  « quelqu’un  de  bien »,  ce  qui  rendrait  difficile  de  ne  pas  considérer  sa seconde demande, d’autant qu’elle paraît plus raisonnable. En se référant à « la dissonance cognitive », on peut avancer l’idée que le refus de la première demande (par exemple pro-sociale et/ou pro-environnementale…) serait assimilable à la réalisation d’un acte contre-attitudinal. Le sujet ressentirait alors une tension qu’il peut réduire en acceptant la seconde requête.

« La communication engageante » (Girandola, 2003, 2005) est une communication qui implique, d’une part, la réception par la cible d’un message à visée persuasive et, d’autre part, la réalisation par la cible d’un acte ou de plusieurs actes dits « préparatoires ». Aussi, la cible a-t-elle un double statut : un statut de récepteur, mais aussi un statut d’acteur à proprement parler. Aux questions habituelles que les chercheurs ont à traiter : Qui dit quoi, par quel moyen, à qui, avec quel effet ?, s’ajoute donc la question suivante : Quel (s) acte(s) préparatoire (s) doit-on obtenir de la part de la cible ? Il faut qu’un sujet s’engage  à émettre un comportement contre-attitudinal public dans une situation où son identité et sa personne sont clairement exposées. L’engagement correspond, dans une situation donnée, aux conditions dans lesquelles la réalisation d’un acte ne peut être imputable qu’à celui qui l’a réalisé. Le conflit cognitif touche l’individu, qui s’est engagé en personne, dans son « estime de soi ». C’est sous cette condition d’engagement  public sans coercition, qu’une justification externe minimale (faible récompense) conduirait à une réaction de changement d’attitude. L’engagement augmenterait   ainsi avec la visibilité et l’importance de l’acte, à partir de 6 facteurs : son caractère public, son caractère explicite, son irrévocabilité, sa répétition, ses conséquences, son coût (en argent, en temps, en énergie, etc.). La condition génératrice du processus de réduction de la dissonance serait, après coup, la conscience de s’être engagé visiblement dans une action, elle suscite une recherche d’arguments consonants avec cet engagement. Ces arguments peuvent d’ailleurs très bien être en contradiction entre eux et néanmoins réduire le taux de dissonance, à condition que chacun  soit  consonant avec la cognition génératrice  (Doise, Deschamps, Mugny,

1991, p.139). On peut augmenter l’engagement en favorisant des auto-attributions internes, avec quelques mots, comme par exemple : « vous êtes vraiment quelqu’un de généreux ». Ces quelques mots d’étiquetage, valorise la personne et positive son acte. De même, le fait de dire : « je comprendrai très bien que vous refusiez, c’est à vous de voir », permet d’éviter une réactance (Bromberg, Trognon, 2004, pp.205, 218).

L’estime de soi concerne les évaluations de sa valeur personnelle. Elle est multidimensionnelle (travail,  vie  familiale,  vie  sociale,  etc.).  Cependant,  elle  est fragile et changeante. Lorsque nous accomplissons quelque chose que nous pensons valable, nous ressentons une valorisation et lorsque nous évaluons nos actions comme étant en opposition à nos valeurs, nous “baissons dans notre estime”. Il est donc possible qu’elle soit très haute ou très basse selon les périodes de notre vie. Celui qui s’estime positivement a tendance à mettre ses aspirations en avant et à se développer. Au contraire, l’individu dont l’estime est faible peut facilement renoncer à repousser ses limites. Les enfants dont l’estime de soi est élevée, ont des parents ouverts, qui formulent des critères explicites, accessibles et qui procurent à  leurs enfants un important soutien et une grande liberté pour acquérir des compétences utiles à la réalisation de leurs objectifs.

Le locus de contrôle (locus of control) de julian Rotter (1966), que nous avons déjà évoqué plus haut, définit l’estime de soi, comme la croyance de l’individu qu’il est acteur des évènements de sa vie (lieu de contrôle interne) ou victime (lieu de contrôle externe). L’espérance de succès dans une action, dépend non seulement de la fréquence des succès antérieurs, mais aussi, du fait que l’individu « attribue » ses succès à son contrôle et non à des facteurs externes qui lui échappent.

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010
Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

Howard s. Becker (2006), sociologue de la seconde « École de Chicago », a cherché à montrer ce à quoi le concept d’« engagement » ouvre l’accès. L’engagement serait utilisé pour expliquer les comportements cohérents. L’acteur se trouve souvent devant divers parcours possibles, tous plus ou moins recommandables et il choisit le plus à même de servir ses buts.

Les théories du « contrôle social » supposent que les individus agissent de manière cohérente car certains types d’activités sont tenus pour justes et adéquats par les membres d’une société ou d’un groupe social et parce qu’agir d’une autre manière se révèle moralement discutable, ou particulièrement inopportun, voire les deux à la fois. Une telle théorie permet d’expliquer de manière logique les comportements déviants. « La déviance » est alors souvent expliquée par un processus circulaire : une personne qui commet pour commencer une infraction mineure, se voit peu à peu mise au ban de la société, c’est pourquoi elle sera tentée de commettre des infractions toujours plus importantes, et ainsi de suite. De plus, le déviant entretient plus de relations avec des individus trouvant son acte déviant adéquat, qu’avec la majorité déniant la valeur positive de son acte. De telles activités sont expliquées par l’existence présumée de valeurs culturelles communément acceptées, qui contraignent le comportement. En d’autres termes les individus choisiraient des solutions concordant avec cette « valeur de base » et déductibles logiquement de celle-ci. Cependant, note Becker, une telle théorie peine à spécifier ce que sont les valeurs de base d’une société. On peut en effet se demander si de telles valeurs sont présentes sur le plan de la mobilité, qui nous amèneraient par exemple à choisir plutôt l’automobile à combustion fossile, qu’un autre mode de transport. Les observateurs doutent de l’existence de prémisses valorielles qui détermineraient nos comportements et montrent que la caractéristique des sociétés humaines contemporaines réside dans l’importance de la conflictualité autour des valeurs sociales et culturelles. Une société en interaction avec un environnement changeant et elle-même en mutation, ne peut avoir des principes fixes pour déterminer les comportements de ses membres. Pour autant, devons-nous abandonner l’idée d’un comportement cohérent ?

Thomas Schelling  (1956), dans ses analyses du processus de négociation, évoque « les paris adjacents », comme des stratégies utilisées pour renforcer la cohérence d’un comportement. Il cite l’exemple d’une personne en situation de négociation d’achat d’une maison. Vous offrez seize mille dollars, mais le vendeur vous en, demande  vingt  mille.  Imaginons  que  vous  donnez  au  vendeur  des  preuves conformes que vous avez parié cinq mille dollars avec un tiers, que vous ne payerez pas plus de seize mille dollars pour la maison. Votre adversaire doit reconnaître que vous perdriez de l’argent en augmentant votre offre, en effet vous vous êtes engagé à ne pas payer plus ce que vous avez offert initialement. Cet engagement a été rendu possible en faisant un pari adjacent. Ici, l’individu engagé a agi de façon à inclure une tierce personne, pourtant extérieure au départ à l’action dans laquelle il est engagé. De par ses actions précédant la phase de négociation, il a misé sur quelque chose représentant de la valeur à ses yeux, quelque chose qui n’est pas relié originellement  à   la   présente  action   :   il   a   misé   sur   la   cohérence  de   son comportement ! Les conséquences de l’incohérence seraient si coûteuses que celle- ci ne représente plus une alternative envisageable dans la négociation.

Becker reconnaît que la vie sociale ne peut se réduire à un schéma si simple. Les intérêts,   les   paris   adjacents   et   les   actes   d’engagement,   de   même   que   les comportements  en  découlant,  semblent  irrémédiablement  enchevêtrés  et requièrent beaucoup d’ingéniosité pour imaginer des indices appropriés permettant de faire le tri. Parfois, une personne découvre qu’elle a fait des paris adjacents, influençant son activité en raison d’attentes culturelles pénalisant ceux qui ne les respectent point.

Les analyses d’Erving Goffman  (1991, 1974, 1973), sur les interactions  de face à face, suggèrent une manière de faire des paris adjacents en lien avec l’image d’eux- mêmes qu’ils souhaitent ou non offrir. En ayant prétendu une fois être un certain type de personne, ils trouvent nécessaire d’agir autant que possible, de manière appropriée. Les règles gouvernant les interactions de face-à-face sont organisées de telle manière que les tiers aident l’individu à jouer son rôle afin de « sauver la face ». Les activités d’une personne sont souvent contraintes par le rôle qu’elle a joué plus tôt dans l’interaction.

Becker remarque que les engagements ne sont pas nécessairement pris consciemment et délibérément. Certains engagements résultent de décisions conscientes, mais d’autres surviennent progressivement; la personne prend conscience qu’elle s’est engagé  lors de certains changements et semble avoir pris l’engagement sans s’en rendre compte. On observe que l’engagement pris sans en avoir conscience – que l’on peut appeler « engagement  par défaut » – survient au travers d’une série d’actes dont aucun n’est crucial, mais qui pris ensemble, constituent pour l’acteur une série de paris adjacents d’une telle ampleur qu’il peut vouloir ne pas les perdre. Chaque acte insignifiant d’une telle série serait, pour ainsi dire, une petite brique d’un mur atteignant une telle hauteur que la personne ne peut le gravir. La routine quotidienne, les évènements se reproduisant chaque jour, impose d’accorder une valeur toujours plus importante à la continuité d’un comportement cohérent, bien que la personne réalise rarement qu’il en soit ainsi. C’est seulement lorsque certains évènements changent la situation, de manière à mettre  en  danger  ses  paris  adjacents,  que  la  personne  comprend  ce  qu’elle  va perdre si elle modifie sa trajectoire d’activité. Si tel est le cas avec l’engagement par défaut, on peut imaginer qu’il en sera de même pour l’engagement résultant de décisions conscientes. Les décisions ne résultent pas de trajectoires d’actions cohérentes, car elles changent souvent. Mais certaines décisions produisent un comportement cohérent. On peut penser que seules les décisions soutenues par des paris adjacents non négligeables, produiront un comportement cohérent. Les décisions non soutenues par de tels paris adjacents, manquent d’endurance, s’effondrant à la moindre opposition ou s’évanouissant pour être remplacé par d’autres décisions peu importantes, jusqu’à ce qu’un engagement basé sur des paris adjacents stabilise le comportement. Mais pour comprendre les engagements d’une personne,  il  faut  rendre  compte  des  systèmes de  valeurs  culturels où  les  paris prennent place. Qu’est-ce qui est désirable pour une personne ? De quelle perte a-t- elle peur ?… (Becker, 2006).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010
Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

3.2.        Un cerveau non cartésien

Si le cerveau est un élément générateur important, il reste indissociable de tout le reste du corps et sous son influence. Le cerveau et les autres parties du corps échangent sans cesse des informations, même si les relations qu’ils entretiennent ne sont pas toujours communiquées à notre conscient. Cela pose la question de savoir quel espace de liberté est dévolu dans nos comportements à la  conscience,  cet avatar évolutif. Notre corps a besoin de traiter des millions d’informations en permanence (température corporelle, stabilisation du corps, paramètres organiques, fabrication d’énergie). Il faut donc un système autonome qui remplisse la majorité de nos fonctions de survie. Aussi, notre corps nous échappe en presque totalité et nous sommes les spectateurs sourds, aveugles et passifs d’une biologie qui nous maintient en  survie,  trie  dans  l’immensité  des  informations  qu’elle  reçoit  chaque  seconde

celles qu’elle rendra accessibles à la conscience (V incent, 1986).

3.2.1.          Le cerveau tri-unique

Paul Maclean (1990), dans sa théorie du cerveau tri-unique, montre que le cerveau est constitué de trois formations évolutives anatomiquement et psychologiquement. Ces trois aires cérébrales se comportent comme des ensembles en interaction. A la base, on trouve un cerveau « reptilien », hérité de nos lointains ancêtres; autour et au-dessus, il y a un cerveau paléo-mammalien apparu dès la naissance des précurseurs des mammifères actuels; autour encore et sur l’avant, s’érige un cerveau néo-mammalien et en fin de compte humain.

Le cerveau reptilien aurait environ 400 millions d’années. Il remonterait à l’époque où des poissons sortent de l’eau et deviennent batraciens. Il régit le fonctionnement des oiseaux, des amphibiens, des poissons et des reptiles. Il est responsable des comportements primitifs assurant nos besoins fondamentaux. Il permet la survie de l’individu et de l’espèce.

Sa première fonction est d’exercer l’homéostasie. Il assure la régulation de notre respiration, de notre rythme cardiaque, de notre tension artérielle, de notre température, de nos échanges hydriques, gazeux et ioniques…

Il apporte la satisfaction de nos besoins primaires ou besoins vitaux tels que l’alimentation, le sommeil, la reproduction…

Il est porteur de réflexes innés tels que le vol migratoire des oiseaux, la ponte des tortues ou des saumons…

Il  est  responsable  de  notre  instinct  de  conservation  et  de  certains  réflexes  de défense comme la morsure du serpent, la fuite, l’envol des oiseaux…

Ce cerveau primitif entraine des comportements stéréotypés, pré-programmés, que l’on retrouve dans les rituels, les rapports dominants-dominés, les attitudes d’exclusion… Une même situation, un même stimulus, entrainera toujours la même réponse. Cette réponse est immédiate et les comportements induits par ce cerveau ne peuvent ni évoluer avec l’expérience, ni s’adapter à une situation, car ce cerveau n’a qu’une mémoire à court terme.

Le cerveau paléo-mammalien ou limbique, serait notre second cerveau, en interaction avec le précédent. Il se serait constitué, il y a 65 millions d’années avec l’apparition des premiers mammifères. Il est dévolu aux principaux comportements

instinctifs et à la mémoire. Il permet les émotions et déclenche les réactions d’alarmes du stress. Le système limbique regroupe des structures du cerveau jouant un rôle très important dans le comportement et notamment dans diverses émotions, ainsi que dans la formation de la mémoire. On considère généralement que les principales composantes du système limbique sont les structures sub-corticales suivantes :

-     l’hippocampe : impliqué dans la formation de la mémoire à long terme,

-     l’amygdale : impliquée dans l’agressivité et la peur,

-     la circonvolution cingulaire,

-     le fornix,

-     l’hypothalamus…

Le cerveau limbique permet l’apprentissage. Il demeure chez l’humain une pièce maîtresse de la mémoire. Son intégrité est indispensable à la fixation des souvenirs. Il est aussi le lieu de l’apparition de l’affectivité.  A l’origine, mémoire et affectivité sont étroitement imbriquées. Elles se conditionnent mutuellement.

Le néo-cortex – ou cerveau néo-mammélien est absent chez les poissons et les amphibiens ; on le trouve à l’état d’ébauche chez certains reptiles et on le retrouve à différents stades chez les animaux dits « supérieurs ». Il est très développé chez les primates, où il présente même une complexité inédite dans le cas de l’être humain. Le cerveau « humain » serait le résultat de la troisième phase de l’évolution de notre cerveau, qui s’est développé ultérieurement sur les autres couches du cortex et en interaction avec les deux précédents. C’est une évolution relativement récente du cerveau, puisqu’il n’aurait que 3.6 millions d’années, date d’apparition des australopithèques africains.

Le néo-cortex humain, impliqué dans la perception par les sens, et dans la réaction par l’appareil locomoteur, est constitué d’une mégapole de cellules nerveuses capables de produire du langage symbolique avec les capacités potentielles de représentation spatiale, de lecture, d’écriture, de calcul… Il est également actif dans le processus de mémoire. Grâce à ses connexions avec les ganglions de la base et le système limbique, ainsi qu’avec l’hippocampe, le cortex frontal établit des relations favorisant la catégorisation des valeurs et des expériences sensorielles elles-mêmes. De la sorte, la mémoire conceptuelle est affectée par les valeurs – ce qui constitue une caractéristique importante, estime Edelman, lorsqu’il s’agit d’améliorer la capacité de survie. (Edelman, 1992, p.144). Le néo-cortex fonctionne de pair avec les parties anciennes du cerveau, et la faculté de raisonnement résulte de leur activité concertée (Damasio, 1995, p.171). L’interaction des pulsions pré-déterminées et des émotions avec les réflexions raisonnées, produit une très large diversité de valeurs. L’embarras du choix, universellement partagé par les humains, serait ainsi l’origine du questionnement éthique (Mougel, 1996, p. 158).

3.2.2.          Le cerveau hormonal

Le cerveau humain et le reste du corps constituent une entité globale, dont le fonctionnement intégré est assuré par des circuits de régulation neuraux   et biochimiques mutuellement interactifs, impliquant aussi les systèmes endocrine, immunitaire et nerveux autonome. Nous évoquerons d’une part, la régulation bio- chimique, et d’autre part la régulation neuronale.

Les phéromones sont des substances chimiques émises par la plupart des animaux et certains végétaux, et qui agissent comme des messagers entre les individus d’une même espèce, transmettant aux autres organismes des informations, qui jouent un rôle dans l’attraction sexuelle notamment. Extrêmement actives, elles agissent en quantités infinitésimales, si bien qu’elles peuvent être détectées, ou même transportées, à plusieurs kilomètres. Chez les reptiles et les mammifères, les phéromones sont détectées par l’organe voméro-nasal, tandis que les insectes utilisent généralement leurs antennes. Elles peuvent être volatiles (perçues par l’odorat), ou agir par contact (composés cuticulaires des insectes par exemple, perçues par les récepteurs gustatifs). Elles jouent un rôle primordial lors des périodes d’accouplement, et chez certains insectes sociaux, telles les fourmis ou les abeilles. Chez l’homme, les phéromones peuvent être sécrétées dans la sueur apocrine axillaire et périnéale et dans la partie prostatique du sperme. Chez la femme, les phéromones peuvent être sécrétées dans la sueur apocrine axillaire, mamelonnaire et périnéale, et dans les sécrétions vaginales produites par les glandes atriales et de Skene. Au cours de l’évolution, les phéromones ont été en grande partie supplantées par les récompenses/renforcements et les stratégies d’engagement… Le comportement de reproduction est devenu un comportement érotique (jared Diamond, 2010).

Les hormones sont des substances chimiques comparables aux phéromones. Mais, tandis que les phéromones sont généralement produites par des glandes exocrines, ou sécrétées avec l’urine, et servent de messagers chimiques entre individus, les hormones (insuline, adrénaline, etc.) sont produites par les glandes endocrines et circulent uniquement à l’intérieur de l’organisme en participant à son métabolisme. Le système endocrinien produit les hormones : molécules messagères transportées par le sang à travers tout l’organisme, en réponse à une stimulation et capables d’agir à très faible dose. Elles régulent l’activité d’un ou plusieurs organes, dont elles modifient le comportement et les interactions. Les hormones assurent la communication entre les cellules, elles intègrent les fonctions chimiques et physiologiques pour maintenir les constantes et adapter la réponse de l’organisme

aux changements de l’environnement. Elles stimulent la croissance et l’identité sexuelle, contrôlent la température corporelle, contribuent à la réparation des tissus lésés  et  aident  à  générer  de  l’énergie.  Les  hormones  interviennent  dans  de nombreux processus, dont la différenciation cellulaire, la nutrition, la croissance, la reproduction (la puberté, la grossesse, la lactation), l’homéostasie, la régulation des rythmes chrono-biologiques, le plaisir… Les éléments du système endocrinien sont situés dans différentes régions de l’organisme : l’hypophyse est dans la boîte crânienne, la thyroïde dans le cou, le thymus dans le thorax, les glandes surrénales et le pancréas dans l’abdomen, les ovaires et les testicules dans le bassin. Les hormones qu’elles libèrent régulent les pulsions et les émotions. Les neuro-hormones sont transportées le long des axones jusqu’à la neurophyse, où elles sont emmagasinées. Elles seront déversées ensuite dans les capillaires sanguins, le moment venu.

Le cerveau induit de la sorte des émotions comme les pulsions amoureuses, la tendresse, la protection, la surprise, la colère, le dégoût, la peur, la tristesse et la joie, à partir d’un nombre relativement limité de sites cérébraux, localisés pour la plupart  au-dessous  du  cortex  cérébral.  Les  principaux  sites  sous-corticaux  se trouvent dans la région du tronc cérébral, de l’hypothalamus, du télencéphale basal et de l’amygdale. Les sites d’induction qui se trouvent dans le cortex cérébral comprennent des secteurs de la région cingulaire antérieure et de la région pré- frontale ventro-médiane. Le rôle de l’amygdale est d’assigner une valeur de récompense ou d’anxiété aux stimuli qui lui arrivent à travers nos cinq sens. Plus le signal est fort, plus l’amygdale s’active. Elle s’active donc particulièrement en cas de danger et représente une zone clé dans le déclenchement de la peur. Une sur- activation de l’amygdale a été observée dans le cadre des troubles anxieux, des phobies sociales et du stress post-traumatique. L’amygdale est en relation avec les différentes structures qui sont responsables de l’augmentation des réflexes, des expressions faciales, de l’activation du système sympathique (aboutissant à l’augmentation du rythme cardiaque) et hypothalamo-hypophyso-surrénalien (aboutissant à l’augmentation des réserves de glucose de l’organisme et sa distribution privilégiée au cerveau et aux muscles). Joseph Ledoux (1998) a distingué dans l’activation de l’amygdale une « voix courte » et une « voix longue ». Dans la voix courte, rapide, mais imprécise, le thalamus sensoriel active directement l’amygdale en réponse à un stimulus en provenance des cinq sens. Dans la voie longue,  plus  lente,  mais  plus  précise, l’information  est envoyée  du  thalamus  au cortex sensoriel, lequel décidera ou non d’activer l’amygdale. La voix courte permet donc de se préparer au danger avant même de savoir de quoi il s’agit. Dans la voix longue,  le  cortex  sensoriel  décide  s’il  s’agit  d’une  fausse  alerte,  dans  ce  cas l’activation de l’amygdale va cesser, si par contre le cortex confirme la perception du thalamus, l’activation de l’amygdale va perdurer ou s’amplifier. Toutefois, si l’amygdale  s’active  lorsque  nous  éprouvons  une  émotion,  d’autres  structures

peuvent s’activer en parallèle, telles que les ganglions de la base pour les émotions positives et l’insula, dans le cas de la tristesse.

A  l’instar  de  l’amygdale,  le  nucleus  acumbens  signale  la  présence  de  stimuli appétitifs. Il s’active quand nous mangeons ou quand nous avons des rapports sexuels. Situé à l’intérieur de la zone corticale prosencéphale, il jouerait un rôle important dans le système de récompense, le rire,    le plaisir, l’assuétude (l’accoutumance, la dépendance, l’addiction), la peur et l’effet placebo. (Mikolajczak, Quoidbach, Kotsou, Nélis, 2009, pp. 26, 35). Comme l’a montré l’imagerie TEP, il n’y a donc pas un seul et unique centre cérébral de traitement des émotions, mais plutôt des systèmes discrets, qui sont liés à des configurations émotionnelles distinctes. Ainsi si l’activation du tronc cérébral se partagent la colère, la crainte et le bonheur, l’activation hypothalamique et préfrontale ventro-médiane semble spécifique à la tristesse (Damasio, 2002, p. 84).

L’émotion est créatrice d’un mouvement, donc d’un changement, dans le monde du vivant – émouvoir, c’est mettre en mouvement ! Ce changement est vécu physiquement à travers différentes manifestations. Dans son livre : « L’expression des émotions chez l’homme et les animaux », en 1872, charles Darwin  (2001) les décrit comme ayant une source innée, universelle et communicative. Les émotions seraient un héritage de nos ancêtres animaux. Elles se développent en réponse à différents ensembles de situations récurrentes. Une particularité des émotions est leur expression, gestuelle, faciale et vocale (Morris, 1978). Si l’instinct est un produit héréditaire et inné de comportement, l’émotion crée une accommodation plus flexible à l’environnement. Alors que chez les insectes, les mollusques, les poissons, les amphibiens, les reptiles, la réponse à un stimulus est habituellement une coordination héréditaire, la situation est beaucoup plus complexe chez les mammifères et en particulier chez les humains. En effet, chez ces derniers, la présence d’un stimulus clé déclenche plutôt une réaction émotionnelle (changement motivationnel)  qu’une  coordination héréditaire  déterminée,  cela  favorise l’apparition de comportements alternatifs et l’apprentissage de nouveaux stimuli clés par un mécanisme d’imitation. Les émotions deviennent culturelles et prennent des caractères spécifiques selon les contextes spatio-temporels. L’étude des cultures révèlent que les groupes humains ressentent, agissent, pensent de façon différente, sans qu’une norme permette de considérer un groupe comme intrinsèquement supérieur ou inférieur à un autre, c’est ce que l’on appelle le relativisme  culturel. Cela ne signifie pas que tous les comportements culturels se valent, mais qu’il faut les appréhender selon leur pertinence par rapport à leur contexte situationnel (Hofstede, 1994, p.22).

Les  émotions  présentent  plusieurs  facettes  :  l’activité  hormonale  et  neuronale,

l’activation physiologique (comme l’augmentation du rythme cardiaque, la pression sanguine,  la  conductance  cutanée,  la  température  corporelle,  le  rythme respiratoire), les sensations corporelles, l’expression faciale, la modification de la posture, les pensées  qui traversent l’esprit… Les émotions seraient caractérisées donc par des modifications physiologiques et/ou chimiques, intervenant dans l’état physique et mental des individus qui les ressentent. Ces modifications sont repérables, soit directement, en mesurant l’émission de certains neuro- transmetteurs (dopamine, sérotonine, acétylcholine…), soit indirectement, par l’intermédiaire de tests appropriés (réaction de la peau, battement du cœur…).

Aussi, l’émotion est-elle une source d’information sur la situation perçue, le ressenti,

la réponse adaptative rapide que développe notre corps ou celui des autres, à un stimulus externe ou interne. Elle nous sert aussi à faciliter le passage à l’action, tout en inhibant d’autres comportements.

Chaque fois qu’un individu passe à l’acte, le système sympathique intervient sous forme de soutien logistique à l’action. Ce système libère des catécholamines – adrénaline et noradrénaline – la première, surtout secrétée par la médullo-surrènale, la seconde par les terminaisons des nerfs sympathiques. Il est sollicité chaque fois qu’une situation d’urgence nécessite une riposte immédiate de l’organisme. La noradrénaline fait se contracter les vaisseaux de la peau et détourne le sang vers les muscles; l’adrénaline fait battre le cœur plus vite et plus fort, elle mobilise le sucre en réserve dans le foie. Grâce à l’action des deux hormones, combustible et oxygène affluent vers les cellules pour soutenir une dépense énergétique accrue. Mais leur signification passionnelle apparaît différente. L’adrénaline est libérée aux dépens de la noradrénaline chaque fois que l’incertitude et l’absence de contrôle de la situation l’emporteraient sur la détermination de l’engagement. Toutefois, l’adrénaline représente une perte de contrôle, tout en continuant de privilégier l’action, la fuite par exemple, alors qu’il n’en est pas de même avec le cortisol (libérée par la cortico- surrénale), sanctionnant chez l’individu son incapacité à réagir dans l’immédiat – une acception de la défaite. On observe une sécrétion accrue de cortisol, lors des situations de stress. L’impuissance à agir aboutit à la dépression, contraire de l’activation. Le cortisol permet néanmoins une adaptation en reconstituant le stock hépatique de sucre, en favorisant l’action des catécholamines, en freinant les défenses   immunitaires   de   l’organisme,   mais   en   provoquant   des   ulcérations gastriques (V incent, 1986, pp.344, 351).

La douleur est la sensation ressentie par un organisme dont le système nerveux détecte un stimulus nociceptif. D’après l’I.A.S.P. (International Association for the Study  of  Pain) :  « La  douleur  est  une  expérience  sensorielle  et  émotionnelle désagréable, liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle, ou décrite en termes d’une telle lésion ». La personne a une sensation extrêmement désagréable, voire

insupportable, qui peut provoquer un mouvement réflexe de retrait (au niveau des membres et des extrémités) ou un changement de position du corps. La douleur peut être provoquée par un traumatisme (brûlure, plaie, choc) ou une maladie, mais aussi par un mauvais fonctionnement du système nerveux responsable de sa transmission. La perception de la douleur, de son intensité, est subjective. Un même phénomène sera ressenti différemment selon la personne et selon la situation. La douleur peut aller d’une simple incommodation jusqu’à un malaise, voire la mise en danger du pronostic vital de la personne. Par ailleurs, la douleur va être mémorisée, et ce souvenir peut  « ressortir » lors d’un événement similaire. La  douleur nous apprend à éviter les situations dangereuses. C’est avant tout un signal d’alarme qui met en jeu des réflexes de protection nous permettant de nous soustraire aux stimulus nocifs – de soulager les parties de notre corps soumises à de trop fortes tensions. La nociception a par conséquent une fonction défensive, d’alarme en permettant l’intégration au niveau du système nerveux central d’un stimulus douloureux, via l’activation des nocicepteurs, récepteurs à la douleur. Le transport de l’information sensorielle par les nerfs se fait de la périphérie (lieu du ressenti de la douleur), jusqu’à l’encéphale. L’influx douloureux est véhiculé par deux grandes voies :

-     « La voie de la sensation », qui correspond à la douleur rapide, par les fibres A delta, responsable de la douleur localisée. Elle rejoint le thalamus latéral par le faisceau néo-spino-thalamique, puis le cortex sensitif;

-     « La voie  de l’émotion  et du comportement », qui est celle de la douleur

tardive véhiculée par les fibres C amyéliniques. Après un relais au niveau des structures du tronc cérébral, l’information douloureuse rejoint le thalamus médian, puis les structures limbiques et le cortex frontal. Il faut que la stimulation dépasse un certain seuil, pour qu’il y ait un déclenchement d’une réponse électrique.

Pour la survie d’une espèce, il importe que les fonctions vitales, comme se nourrir, boire, réagir à l’agression, éviter des dangers, se reproduire…, soient maintenues. Aussi,  notre  cerveau  nous  incite  à  l’action  pour  satisfaire  des  besoins (physiologiques, de sécurité, sociaux). C’est par exemple la faim qui nous pousse à nous faire à manger, quand le taux de glucose diminue dans notre sang. Ou bien le désir sexuel, qui nous pousse à faire l’amour à un partenaire disponible. Ou simplement l’isolement, qui nous pousse à rencontrer les autres, un besoin de socialisation plus spécifiquement humain. Un sentiment de satisfaction vient mettre un terme à l’action, jusqu’à ce qu’un nouveau signal ne viennent réenclencher un désir. Les comportements utiles à notre survie sont donc sous contrôle du cycle «désir – action – satisfaction », qui permet à l’organisme de maintenir son intégrité.

La faim est une sensation qui se produit quand le niveau de glycogène dans le foie

tombe sous un certain niveau, précédant habituellement le désir de manger. Cette sensation, souvent déplaisante, provient de cellules sensibles à une très faible chute de la glycémie, localisées dans l’hypothalamus, puis est libérée par des récepteurs dans le foie. Bien qu’un être humain puisse survivre plusieurs semaines sans manger, la sensation de faim commence en général après quelques heures sans manger. Quand les contractions liées à la faim commencent dans l’estomac, le sujet éprouve parfois   des   douleurs   dans   l’antre   de   l’estomac,   phénomène   appelé   « faim douloureuse ». La satiété est une sensation que l’on ressent lorsqu’on n’a plus faim, après manger ; elle est également conditionnée par l’hypothalamus. Cette sensation est notamment commandée par une hormone: la cholécystokinine, sécrétée par les cellules intestinales. Le taux de l’hormone grimpe dans le sang après avoir mangé et reste élevé entre les repas, ce qui réduit l’envie de manger du sujet. Lorsque le taux de l’hormone diminue, le cerveau l’interprète comme un signal de début de faim. La leptine augmente aussi avec la satiété, tandis que la ghréline augmente quand l’estomac est vide.

La soif est la sensation du besoin de boire et caractérise un manque d’eau chez l’organisme. Sous le contrôle de l’hypothalamus, la soif intervient dans le comportement de boisson, en alertant l’organisme afin qu’il réponde à la nécessité de s’abreuver. La soif intervient dans le maintien de la balance hydrique. Elle régule les entrées d’eau dans l’organisme, exerçant une action complémentaire à celle de l’hormone antidiurétique, qui régit les sorties d’eau.

Des hormones interviennent aussi dans la sexualité, la grossesse, l’accouchement, la coopération, l’altruisme, l’empathie, l’attachement, la défense d’autrui… La testostérone est une hormone stéroïdienne, du groupe des androgènes. Chez les mammifères la testostérone est sécrétée par les testicules des mâles, bien que de faibles quantités soient aussi sécrétées par les glandes surrénales. C’est la principale hormone sexuelle mâle. Chez l’homme, la testostérone joue un rôle clé dans la santé et le bien-être, en particulier dans le fonctionnement sexuel. Entre autres exemples ces effets peuvent être une libido plus importante, une énergie accrue, une augmentation de la production de cellules sanguines et une protection contre l’ostéoporose. En moyenne, un homme adulte produit environ 40 à 60 fois plus de testostérone qu’une femme adulte, mais les femmes sont d’un point de vue comportemental plus sensible à l’hormone. La production d’hormones telles que la testostérone et la progestérone peut être stimulée ou inhibée par des facteurs psychologiques, comme par exemple avec la lecture d’un roman ou le visionnement d’un film… L’apport externe en testostérone a un effet psychostimulant. Elle permet également d’augmenter la masse musculaire et la force, ainsi que la résistance à la fatigue. La vassopressine est une hormone peptidique synthétisée par les noyaux supra-optique  et  paraventriculaire  de  l’hypothalamus,  et  libérée  par  l’hypophyse

postérieure. Elle a un rôle antidiurétique au niveau du rein, où elle provoque une réabsorption d’eau via une action sur le segment distal du néphron, lors d’une déshydratation corporelle. Elle contribuerait aussi au désir sexuel (chez les mâles castrés, la vassopressine diminue de moitié).

Les œstrogènes constituent un groupe de stéroïdes, dont la fonction, à l’état naturel, est d’être une hormone sexuelle femelle primaire. Ils sont produits en premier lieu par  le  développement  des  follicules  des  ovaires,  le  corps  jaune  et  le  placenta. Certains œstrogènes sont également produits en petites quantités par d’autres tissus tels le foie, la surrénale, les seins et le tissu adipeux. Les trois œstrogènes naturels sont : l’estradiol, l’estriol et l’estrone. Bien que les œstrogènes soient présents dans les deux sexes, on en trouve une quantité significativement plus importante chez les femmes que chez les hommes. Elles favorisent le développement des caractères sexuels secondaires, comme les seins, et sont également impliquées dans le contrôle du cycle menstruel. En plus de leurs rôles dans la reproduction féminine mais aussi masculine,  les  œstrogènes  sont  impliqués  dans  le  développement  du  système nerveux central, dans l’homéostasie du squelette et du système cardio-vasculaire. Ils ont également des effets sur le foie et le tissu adipeux. Quant à la progestérone, c’est une hormone stéroïde principalement sécrétée par le corps jaune des ovaires et impliquée dans le cycle menstruel féminin, la grossesse et l’embryogenèse des humains et d’autres espèces.

L’ocytocine   est   une   hormone   peptidique   synthétisée   par   les   noyaux   para ventriculaire et supra optique de l’hypothalamus et sécrétée par l’hypophyse postérieure. Son nom signifie Accouchement rapide (« ocy » du grec ὠκύς,  ôkus : rapide et de « tocine » τόκος : accouchement). Elle est effectivement impliquée lors de l’accouchement, mais elle semble aussi par ailleurs favoriser les interactions sociales amoureuses ou impliquant la coopération, l’altruisme, l’empathie, l’attachement, le sens du « care » pour autrui, même pour un autrui ne faisant pas partie du groupe auquel on appartient. Du point de vue de l’évolution, l’ocytocine et la vasopressine sont d’anciennes substances, proches, et dont les actions ont fortement  contribué  à  la  survie  de  l’espèce,  bien  que  selon  deux  stratégies opposées :

-    la vasopressine intervient dans le système « lutte ou fuite » ;

-    l’ocytocine contrôle un système de type « calme et contacts », impliqué dans les phénomènes sociaux, les relations mère-petit, voire dans certains phénomènes de solidarité ou d’altruisme à l’intérieur d’un groupe.

L’injection d’ocytocine dans le cerveau d’un mammifère produit des modifications significatives  de  son  comportement :  moindre  agressivité,  augmentation  de  la sociabilité,  plus  grande  résistance  à  la  douleur,  baisse  de  la  tension  artérielle,

augmentation de l’appétit et comportement maternel chez les femelles. Ces effets persistent  en moyenne deux  fois plus  longtemps  chez  les  femelles  que chez les mâles. Chez l’être humain, l’inhalation d’ocytocine permettrait de majorer un état de confiance vis-à-vis d’autrui. Pourtant, dans certaines situations, l’ocytocine pourrait aussi induire des comportements agressifs, voire violents pour la défense du groupe, par exemple face à un autrui refusant de coopérer. Elle deviendrait alors une source d’agressivité défensive.

La prolactine est une hormone peptidique sécrétée par les cellules lactotropes de la partie antérieure de l’hypophyse.

Chez les mammifères, la prolactine a :

-    un effet mammotrope (croissance des glandes mammaires),

-    un effet lactogénique (stimulation de la synthèse du lait).

-    un effet libidinal (en participant à la sensation de plaisir et de bien-être après un orgasme)

La prolactine joue un rôle dans le bon fonctionnement de la libido. On observe une libération accrue de prolactine par l’hypophyse lors de l’orgasme. Cette élévation du taux persiste quelques heures et participe à la sensation de bien-être et de plénitude de cette période. En cas d’abstinence prolongée on observe un “tassement” des taux avec parfois des conséquences sur l’organisme (fatigue, dépression, manque d’envie sexuelle). Par ailleurs, elle contribue au déclenchement du comportement maternel. La   montée   de   lait   déclencherait   des   pulsions   maternantes,   parmi   d’autres incitateurs,   qui   peuvent   intervenir   avec   plus   ou   moins   d’effets,   selon   les circonstances   :   odeurs   des   petits,   cris   et   sourires   des   bébés,   prototypes   : physionomie du nourrisson, grands yeux, visage rond, petite main potelée…

L’orgasme, en grec : οργασμός (orgasmós), « bouillonner d’ardeur », est la réponse physiologique qui a lieu au maximum de la phase d’excitation sexuelle. Il est souvent synonyme de jouissance extrême. Il est généralement associé, chez l’homme, à l’éjaculation et à des contractions musculaires rythmiques des muscles du périnée, chez la femme, à la rétraction du clitoris, à des contractions musculaires rythmiques périnéales et intra-vaginales. Une sensation euphorique généralisée est ressentie, qui sera dès lors accompagnée de la dernière phase : la résolution de la tension sexuelle, un apaisement. Les êtres humains stimulent ainsi leurs zones érogènes, car cela leur procure des récompenses / renforcements dans le cerveau. Ces récompenses, en particulier l’orgasme, sont perçues au niveau de la conscience comme des sensations de plaisirs érotiques et de jouissances. Autrement dit, les humains recherchent les activités sexuelles, car elles procurent du plaisir sexuel et surtout l’orgasme.

L’évolution   a   en   effet   validé   des   circuits   cervicaux,   dont   le   rôle   est   de « récompenser »  ces  fonctions  vitales  par  une  sensation  agréable  de  plaisir.  Le système de récompense / renforcement implique le système mésocorticolimbique, relié  à  l’hippocampe  et  à  l’amygdale.  Les  parties  du  cerveau  concernées  par  le

« circuit de la récompense » sont : l’aire tegmentale ventrale, le noyau accumbens, le pallidum ventral, le septum latéral, le cortex préfrontal, en interrelation. L’aire tegmentale ventrale est caractérisée comme la zone de localisation des neurones à dopamine. L’amygdale est considérée comme le centre des émotions, l’hippocampe serait  le  régulateur  de  la  mémoire,  le  cortex  pré-frontal  est  impliqué »  dans  la motivation. Quant au noyau accumbens, il jouerait un rôle d’interface entre les émotions et les réponses motrices sélectionnées. Toutes ces structures projettent sur l’hypothalamus, qui régule les fonctions neuro-végétatives (non-conscientes) de l’organisme, en produisant et distribuant la plupart des hormones vers l’ensemble du corps. L’aire tegmentale ventrale reçoit les informations de plusieurs régions cérébrales,  dont  l’hypothalamus,  et  transmet  « ses  conclusions »  jusqu’au  noyau accumbens et au reste du circuit de la récompense sous la forme d’une modification de la libération de dopamine. La dopamine a des effets variés sur l’organisme, qui dépendent de l’endroit où elle est libérée dans le système nerveux et de la quantité libérée, depuis la décontraction musculaire à la palpitation cardiaque, en passant par le sentiment de plaisir (Salomon, 2010, p.45).

Les endorphines ou endomorphines, sont des composés opioïdes peptidiques endogènes, secrétées par l’hypophyse et l’hypothalalus chez les vertébrés lors d’activité physique intense, excitation, douleur et orgasme. La libération de ces molécules intervient dans les situations de stress psychologique ou physique, lors d’un effort ou d’émotions intenses. Leur action consiste notamment à apporter à l’organisme une dose de morphine calmante lorsque le corps est en souffrance, par leur capacité analgésique et à procurer une sensation de bien-être. Elles bloquent la transmission des signaux douloureux et réduisent la sensation de douleur. Elles sont également impliquées dans le contrôle du transit gastro-intestinal. Elles modèrent les fonctions cardiaque et respiratoire. Elles participent à la réduction du stress notamment par le contrôle de la respiration. Elles limitent l’essoufflement à l’effort et l’épuisement. Elles provoquent les sensations de plaisir poussant à l’euphorie. Les endorphines sont aussi à la base du sentiment amoureux durable et de la rêverie éveillée. Plus les situations sont stressantes ou physiquement difficiles et plus la production s’intensifie. Lorsque le cerveau libère ces molécules, elles se dispersent dans le système nerveux central pour rejoindre les tissus de l’organisme et le sang. Les sentiments de bien-être et de plaisir procurés par les endorphines créent un effet de  dépendance  psychologique,  avec  à  certains  moments  des  sensations  d’un manque, qui rendent la personne anxieuse et irritable, jusqu’à ce qu’elle trouve une nouvelle opportunité pour générer du stress et obtenir de nouveau du plaisir.

3.2.3.          Le cerveau neuronal

Après cette rapide évocation de quelques hormones importantes de l’organisme des humains, nous pouvons aborder les régulations neuronales. On peut observer dans le cerveau, des couches de cellules nerveuses qui forment des voisinages, où elles échangent des signaux. Au sein de chaque aire fonctionnelle, différents groupes de neurones traitent de façon préférentielle les aspects spécifiques d’un stimulus. On observe une intégration anatomique : les neurones d’un même groupe sont reliés ensemble et répondent de façon simultanée lorsque le stimulus survient. Au sein d’un neurone, les informations transitent électriquement le long de la membrane. Comme la discontinuité entre les cellules adjacentes ne permet pas la propagation de ce signal électrique, il existe une transmission chimique par des neuro- transmetteurs, avec une transduction du signal au niveau des synapses, terminaison de l’axone du neurone. Les petits neurotransmetteurs comprennent l’acétylcholine, les acides aminés dont le glutamate (le neurotransmetteur excitateur le plus courant dans le cerveau) et le GABA (l’inhibiteur le plus répandu), mais aussi les dérivés d’acides aminés comme la dopamine, la noradrénaline ou la sérotonine. Les neurotransmetteurs peptidiques sont constitués de chaînes d’acides aminés comme les enképhalines. Parmi les cellules gliales, les astrocytes (de type II) jouent un rôle important dans la propagation du signal nerveux en agissant sur la dispersion des neurotransmetteurs et sur leur recapture, influant ainsi sur l’intensité d’un signal et sa  durée.  Ils  forment  un  réseau  tridimensionnel,  qui  a  un  rôle  de  soutien,  de maintien des structures, de contact avec les synapses, les capillaires et les méninges, de transports de substances entre les vaisseaux sanguins et les neurones, de cicatrisation en cas de lésions du tissu nerveux et semblerait-il, de synchronisation de l’activité cérébrale. Ils participeraient plus ou moins directement à l’endormissement, via la diminution de l’activité neuronale.

Les récepteurs dopaminergiques sont impliqués dans plusieurs processus neurologiques, comme la motivation, le plaisir, la cognition, la mémoire, l’apprentissage et la motricité fine, ainsi que la modulation de la signalisation neurendocrine. Si  dans  le  système  nerveux  périphérique,  la  dopamine  assure  la fonction d’analeptique circulatoire, stimulant des fonctions assurant la circulation sanguine, au niveau du système nerveux central, elle a un effet globalement stimulant. Elle est impliquée dans les phénomènes de dépendances via le système de récompense. Par exemple, la cocaïne provoque une inversion du fonctionnement du système de recapture de la dopamine qui est chargé de diminuer son action. La nicotine provoque aussi une augmentation de la transmission dopaminergique.

De plus, elle est impliquée dans le phénomène de contrôle des fonctions motrices. La maladie de Parkinson est une maladie dont la cause est la dégénérescence d’un groupe de neurones dans la substance noire, produisant de la dopamine. Comme ces neurones interviennent dans le contrôle des mouvements, quand certains d’entre- eux sont détruits, on voit apparaître les tremblements caractéristiques de cette maladie. Le médicament L-dopa ralentit la progression de la maladie, car le cerveau transforme cette substance en dopamine. Au contraire, une sur-utilisation de la dopamine présente dans le cerveau entraîne la schizophrénie, ce qui engendre des hallucinations et des perturbations de la pensée et des émotions. Elle est aussi impliquée dans la zone cérébrale non incluse dans la barrière hémato-encéphalique responsable du réflexe de vomissement, ce qui explique l’effet anti-émétique des neuroleptiques (antagonistes dopaminergiques). La pratique régulière d’un sport permet d’augmenter la  sécrétion naturelle de dopamine. Elle est aussi impliquée dans le trouble de déficit de l’attention/hyperactivité, dont la cause est un problème de recapture de la dopamine par les synapses.

Dans le cerveau, il existe des projections, qui relient les aires les une aux autres et forment un enchevêtrement permettant que toute perturbation dans une partie du maillage, soit aussi ressentie ailleurs. Ainsi, la dynamique de l’intelligence se réalise, simultanément, à plusieurs échelles à la fois : à l’échelle d’un neurone, à l’échelle du cerveau dans sa globalité, en passant  par un ensemble d’échelles intermédiaires, définissant des niveaux de description de la réalité reconstruite. Comme les systèmes endocrines et immunitaires, l’organisation du réseau neuronal relève, d’après gerald Edelman (2007, 1992), d’un processus darwinien. Une sélection s’effectue au cours du développement notamment à travers l’émission de facteurs de croissance et la mort sélective de cellules. Les comportements induisent le renforcement ou l’affaiblissement sélectif de diverses populations de synapses. Le cerveau est en perpétuelle ré-organisation.  Des synapses de connexion se créent sans cesse entre les neurones, alors que d’autres disparaissent. On estime que 90% des connexions entre les quelques 100 milliards de neurones dont dispose le cerveau, sont établies après la naissance, à partir de l’expérience personnelle de chaque individu, de ses interactions multiples et toujours spécifiques avec les personnes et son environnement naturel et socio-culturel. En fonction des apprentissages et des interactions avec le monde environnant, certaines éléments du réseau sont stimulés, et d’autres abandonnés. Cette plasticité du cerveau qui opère jusqu’à la mort, est à l’œuvre dans la vie quotidienne pour assurer l’apprentissage et la mémoire, mais aussi pour compenser des défaillances en cas de lésions cérébrales. Le cerveau a ainsi en permanence la capacité de réorganiser le réseau par lequel circule l’information. La plasticité se traduit non seulement par la mobilisation de réseaux neuronaux pour assurer une nouvelle fonction, mais aussi par des propriétés de réversibilité, quand la fonction n’est plus sollicitée (V idal, Benoît-Browaeys, 2003, p.36). Des nouveaux neurones sont créés dans le bulbe olfactif et dans l’hippocampe, permettant au cerveau  de  se  régénérer.  La  démonstration  d’une  neurogénèse secondaire dans

l’hippocampe des primates, hommes compris, date de 1998. Ainsi, l’expérience et l’environnement peuvent-ils contribuer à la maturation du cerveau au cours du développement post-natal et dans l’émergence de certaines fonctions cognitives et comportementales. Les remaniements des connexions neuronales dans les régions ayant des fonctions liées à l’apprentissage et à la mémoire, inscrivent dans nos réseaux de neurones des marques propres à chacun. La neurogénèse adulte, en tant que mécanisme de plasticité favorise l’individuation (pierre-marie Lledo, in jean- pierre V incent, 2009, pp. 153, 157).

Il existe différents types de mémoire :

-    Pour entreprendre une action, on peut mobiliser tout d’abord « le registre sensoriel » : il peut retenir une grande quantité d’informations sous forme visuelle pendant un temps extrêmement court (quelques millisecondes).

-    Nous utilisons une « mémoire de travail » ou « mémoire à court terme », qui contient un nombre limité d’éléments stockés sous forme verbale pendant quelques secondes. Elle permet de maintenir pendant un temps court et pour une action précise des informations et de les traiter dans l’activité en cours. Chez le jeune adulte, le rappel immédiat d’une liste de quinze mots différents est en moyenne de sept. Après vingt secondes, ce rappel n’est plus que de trois à quatre mots.

-    Nous faisons appel à une « mémoire procédurale », qui porte sur les habiletés motrices, les savoir-faire, les gestes habituels. C’est grâce à elle qu’on peut se souvenir comment exécuter une séquence de gestes. Elle permet d’acquérir des habiletés à la suite d’un entraînement, de les stocker et de les restituer, sans  faire  référence  aux  expériences  antérieures,  comme  conduire  une voiture, faire du vélo, jouer du piano. Elle est très fiable et conserve ses souvenirs même s’ils ne sont pas utilisés pendant plusieurs années.

-    Nous  nous  servons  de  «  la  mémoire  perceptive ».  Elle  nous  permet  de reconnaître sans effort, des informations avec lesquelles nous avons déjà été en  contact.  C’est  elle,  par  exemple  qui  est  sollicitée  pour  faire  un  trajet habituel en voiture entre son domicile et son travail.

-    On peut aussi recourir à une « mémoire épisodique », qui stocke les souvenirs

sur du long terme, c’est la mémoire de l’expérience personnelle, des évènements vécus et situés dans un contexte spatial et temporel. Si la récupération d’un souvenir donne l’impression de revivre l’évènement, l’événement n’est pas revécu, mais en fait reconstruit. Les émotions que font revivre les souvenirs modifient notre souvenir du passé. Cette mémoire sémantique est nécessaire à l’utilisation du langage, c’est un thésaurus mental pour les mots, les symboles non verbaux et leurs significations avec le premier, de sorte que l’influx nerveux circule à répétition dans le réseau.

-    Nous faisons appel à la « mémoire  sémantique », c’est celle de la  culture

générale sur le monde et sur les identités de soi. On distingue deux modes de classement : par association entre différents concepts utilisés et par catégorisation.

Dans la perspective connexionniste, « le sens » n’est pas stocké en mémoire, mais il émerge des modes de fonctionnement épisodique de la mémoire, de l’excitation ou de l’inhibition de nos sens perceptifs et de l’apprentissage que chaque corps humain enrichit par le renforcement des connections (synapses). Le « modèle connexionniste de traitement parallèle distribué » tient compte des spécialisations des différentes régions du cerveau (McClelland, 1995). L’information pourrait suivre ce trajet : lorsqu’une perception sensorielle se formerait dans le cortex sensitif (pariétal), les neurones corticaux distribueraient les influx dans deux réseaux parallèles destinés à l’hippocampe et au corps amygdaloïde, qui ont chacun des connexions avec le diencéphale (thalamus et hypothalamus), le télencéphale ventral et le cortex préfrontal. Le télencéphale ventral fermerait ensuite la boucle de la mémoire en renvoyant les influx aux aires sensitives qui avaient initialement formé la perception. Cette rétroaction transformerait la perception en un souvenir relativement durable. Ainsi, des connexions neuronales s’établiraient entre les régions corticales, où aurait lieu la mémoire à long terme au moyen d’un appel conférence et ce jusqu’à ce que les données puissent être consolidées. Le souvenir récent resurgirait à l’occasion d’une stimulation des mêmes neurones corticaux.

L’attention portée sur certaines des informations activées (focus attentionnel) serait dépendante du degré d’activation de ces dernières, soit par la perception, sous la forme de stimuli, soit sous la forme d’informations récupérées par les phénomènes d’amorçage. En d’autres termes, moins une information serait activée, moins elle aura de chance de faire partie d’une représentation explicite, verbale ou imagée. Chaque confrontation à un événement entraine la création d’une trace mnésique, qui correspond aux activations sensori-motrices (et notamment émotionnelles) provoquées par celui-ci. Ce serait l’accumulation de ces traces multiples, qui permettrait, à partir des confrontations répétées à un objet par exemple, dans une large étendue de contextes différents, d’extraire en quelque sorte un sens, recréé à chaque activation. Ce sens, qui n’est pas stocké en tant que tel, correspond en quelque sorte à l’ensemble des activations sensori-motrices liées à cet objet, en fonction du degré de liaison. On parle d’« apprentissage implicite », chaque fois que l’on  observe  des  effets  du  passé  sur  la  construction  de  pensées  ou  d’actions nouvelles, sans souvenir de ce passé. On parle d’« apprentissage explicite, quand il y a rappel conscient d’évènements passés.

Antonio Damasio  (1995) a développé une « théorie des marqueurs  somatiques » pour montrer l’influence des émotions sur la prise de décisions, face à un événement

nouveau. Il réfute le mythe d’une analyse « purement rationnelle ». Une personne qui prend une décision fait appel à ses souvenirs, qui contiennent des composantes affectives, émotionnelles des évènements passés. Si le souvenir rappelle une conséquence négative, il va fonctionner comme un marqueur : ce signal, dont on n’est pas nécessairement conscient, indique qu’il présente des risques. Le cerveau va alors « réveiller » ce que l’évènement émotionnel avait provoqué dans le corps, ainsi que le sentiment ressenti, et cela va influencer la prise de décision. Les marqueurs somatiques résultent de l’histoire individuelle et des interactions entre soi et l’environnement.

La lecture de la semaine est un grand article de Nicholas Carr paru dans le numéro de juin du magazine américain Wired. Nicholas Carr (blog), écrivain américain, que l’on connaît pour ses positions très dures sur les effets négatifs d’Internet, revient à la charge avec la publication d’un nouveau livre The Shallows : What The Internet is doing to our brains dont il livre à Wired une synthèse, dont je vous livre les points principaux.

Carr commence par le récit d’une expérience réalisée par Gary Small, professeur de psychiatrie à l’université de Californie à Los Angeles. Small a demandé de faire une recherche sur Google à deux populations, l’une d’internautes aguerris, l’autre de novices, et a observé grâce à l’IRM leur activité cérébrale. Les résultats ont été différents pour chacun des groupes. L’activité cérébrale des internautes aguerris étant beaucoup plus extensive que celle des novices, particulièrement dans le cortex préfontal, ère que l’on associe à la prise de décision et la résolution des problèmes. Quand ces mêmes populations se sont vues projeter des textes en bloc, il n’y avait plus de différence entre elles du point de vue de l’activité cérébrale. D’où la conclusion de Garry Small : la disposition neuronale distincte des utilisateurs expérimentés d’internet s’était développée à cause de leur usage d’internet.

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Mais le résultat le plus remarquable de son expérience est apparu quand Small a réitéré les tests six jours plus tard. Entre temps, il avait demandé aux novices de passer une heure par jour sur l’internet à utiliser des moteurs de recherche. Les nouveaux scanners ont montré que leur activité cérébrale avait changé du tout au tout. Elle était semblable à celle des vétérans du Net. Small écrivait donc : “Cinq heures sur Internet et les sujets novices ont déjà reformaté leur cerveau”.

A la première publication de cette recherche, on s’est enthousiasmé : en mobilisant un grand nombre de cellules cérébrales, Google semblait nous rendre plus intelligents. Mais Small le notait : une plus grande activité cérébrale n’est pas forcément une meilleure activité cérébrale. La vraie révélation, c’était la vitesse et la taille des changements qu’internet apportait à notre fonctionnement neuronal. Et Gary Small concluait son étude par ces mots : “L’explosion actuelle des technologies numériques ne change pas seulement la manière dont nous vivons et nous communiquons, elle altère tout aussi profondément notre cerveau.”

Et Carr d’ajouter que ce sera sans doute un grand sujet de recherche dans les années à venir. Mais, remarque-t-il, des dizaines d’études de psychologues, de neurobiologistes et d’éducateurs nous mènent déjà à certaines conclusions : quand nous allons sur l’internet, nous entrons dans un environnement qui favorise la lecture cursive, la pensée rapide et distraite, et l’apprentissage superficiel. Même si l’internet permet l’accès à un grand nombre d’informations, il nous transforme en penseurs superficiels en modifiant littéralement la structure de notre cerveau.

Après l’exposé de sa thèse, Nicholas Carr passe aux arguments.

Et d’abord, la déception des éducateurs qui avaient introduit les ordinateurs dans les classes en pensant que l’hypertexte favoriserait l’apprentissage, qu’il enseignerait la mise en relation des textes et augmenterait la capacité critique. Des éducateurs qui se sont aperçu dix ans plus tard qu’il en allait autrement. Que les aptitudes mobilisées par l’hypertexte – le fait d’évaluer les liens, de décider où cliquer, d’ajuster les formats – étaient étrangères au processus de la lecture. Et même que, amoindrissant la concentration, elles fragilisaient la compréhension. Et Carr de citer plusieurs études en renfort. L’une d’entre elles, réalisée en 1990, montrait par exemple que les gens ne se souvenaient pas de qu’ils avaient lu et pas lu. Notre familiarité croissante avec le Web n’a pas changé les conclusions de ces études, précise Nicholas Carr. Elles continuent à montrer que les gens qui lisent linéairement comprennent mieux les textes, qu’ils s’en souviennent mieux et apprennent plus que ceux qui lisent des textes farcis d’hyperliens. Ces études montrant que la présence seule de liens dans un texte, mobilisant l’attention pour savoir s’il faut cliquer ou pas, est une distraction néfaste. Des études plus récentes ont montré que la distraction était encore supérieure quand des liens étaient entourés d’images, de vidéos et de publicités.

Nicholas Carr explique : notre intelligence repose sur notre aptitude à transférer les informations depuis notre mémoire au travail vers la mémoire à long terme. Quand les faits et les expériences entrent dans notre mémoire de long terme, nous pouvons les transformer en idées complexes qui donnent toute sa richesse à notre pensée. Mais le passage de la mémoire au travail à la mémoire de long terme est une sorte de goulot inversé. Alors que notre mémoire de long terme a une capacité de stockage presque illimitée, notre mémoire au travail ne peut traiter qu’un petit nombre d’informations à la fois. Ce stockage de court terme est donc fragile : une rupture d’attention peut éjecter le contenu hors de notre cerveau. Une lecture concentrée permet de faire passer dans notre mémoire de long terme les informations par petits blocs, avec des pertes moindres, ce qui fabrique les associations essentielles à la création de la connaissance et de la sagesse. Sur le Net, les informations sont trop nombreuses. On transfère vers la mémoire longue des informations morcelées et disparates, pas un flux cohérent et continu. Ce qui, d’après les psychologues, nous met dans l’incapacité de traduire le nouveau matériau en connaissance conceptuelle. Notre apprentissage et notre compréhension en souffrent. C’est pourquoi, selon Carr, une activité cérébrale étendue, comme celle découverte par Gary Small, ne doit pas étre célébrée comme on l’a fait. Elle peut mener à une surcharge cognitive.

Pour Carr, Internet est un système interruptif. Et d’énumérer toutes les occasions que le Net nous fournit de nous distraire. Pour mesurer les effets négatifs de ce système interruptif, Carr s’appuie sur ce que les neurologues appellent le switching cost le “coût de la commutation”. Chaque fois que notre attention se détourne, notre cerveau doit se réorienter et puise dans ses ressources. Ce phénomène, disent les études, peut ajouter à la surcharge cognitive et mener à la difficulté à interpréter. Sur Internet, où l’on jongle sans cesse entre différentes tâches, les coûts de commutation sont toujours plus élevés.

S’en suit une critique en règle du multitasking, le fait d’être sur plusieurs tâches en même temps. Selon Carr, quand on demande à être interrompu, par les pop-ups, par nos mails, par les messageries instantanées et les flux RSS, nous organisons la perte de concentration et la fragmentation de notre attention et donc les dommages faits à notre activité cérébrale.

Bien sûr, tempère Nicholas Carr, les conséquences mentales de notre appétence pour l’information en ligne ne sont pas toutes mauvaises. Certaines capacités cognitives sont renforcées : la coordination oeil-main, les réponses réflexes… en gros, la recherche sur Internet renforce les fonctions cérébrales liées à la résolution rapide des problèmes. Mais pour Carr, cela ne suffit pas à conclure que le web nous rend plus intelligent.

Et de citer encore une étude, de 2009 celle-là, qui s’est concentrée sur les effets des différents médias en terme de cognition. La conclusion de Patricia Greenfield, la chercheuse coordonnantcette étude“Chaque médium développe des capacités cognitives aux dépens d’autres.” Toujours selon Patricia Greenfield, notre usage croissant d’Internet aurait mené au développement sophistiqué d’aptitudes visio-spatiales, mais aurait fragilisé notre capacité à acquérir des connaissances profondes, à mener des analyses inductives, à produire de l’esprit critique, de l’imagination et la réflexion. Notre cerveau est plastique, il s’adapte aux médias et se forme à leurs exigences. Ce qui signifie que ce que nous acquérons, ou perdons, avec l’activité en ligne, s’étend au reste de notre vie.

Pour Carr, il n’y a rien de mauvais en soi à absorber très vite des informations en pièces détachées. Nous l’avons toujours fait en lisant le journal ou des magazines. Cette aptitude est aussi importante que celle qui nous permet de nous concentrer. Ce qui l’inquiète, c’est que cette absorption devienne une fin en soi, qu’elle devienne notre seule méthode d’apprentissage.

Carr conclut en disant que nous faisons, au sens métaphorique, un trajet inverse à celui des débuts de la civilisation. Nous passons du stade de cultivateurs de la connaissance personnelle à celui de chasseur dans la forêt des données. Dans ce processus, nous allons fatalement perdre beaucoup de ce qui fait que l’esprit est si intéressant.

Xavier de la Porte

 

Révolution dans l’habitat ou nouveau buzz marketing ? Le Wall Street Journal a récemment publié un curieux article sur l’usage des sciences cognitives dans la création de… cuisines aménagées ! On y expose les idées d’un certain Johnny Grey, créateur de cuisines depuis plus de 30 ans, dont les techniques d’aménagement reposeraient sur une connaissance profonde des habitudes émotionnelles et cognitives de notre cerveau. Ou du moins, c’est ce qu’il affirme. Et d’énoncer quelques-uns des plus prestigieux clients de l’artisan, tels Steve Jobs ou Sting.

Car pour Grey, une cuisine n’est pas seulement un endroit pour préparer à manger. C’est un lieu dans lequel les couples ou les familles passent de plus en plus de temps.

Pour créer une cuisine de rêve, Grey et son d’équipe passent près de 80 heures à s’entretenir avec leur client n’hésitant pas, précise le Wall Street Journal, à s’installer chez eux pour analyser sa personnalité et ses préférences.

Selon Mr Grey, Un bon moyen de commencer à créer une cuisine heureuse”, affirme l’article,“consiste à découvrir ce qu’il appelle le “point de bien être (sweet spot)” … vous savez, votre point de vue préféré, là où vous avez une vue sur la table, le paysage, l’entrée ou la cheminée, tout en préparant un plat”.

Un article plus ancien du Guardian, lui aussi consacré à Grey, nous en apprend un peu plus sur cette recherche du point G architectural : “Toute activité dans la cuisine devrait faire face à la pièce. Vous ne devriez jamais faire face au mur lorsque vous cuisinez. Cela va contre tous nos instincts. Nous avons examiné comment les hormones travaillent dans le cerveau et comment certaines activités stimulent celles-ci.”

Dans le même article, Grey ajoute : “Tout ce qui se trouve dans votre vision périphérique active votre cerveau. Quelque chose de pointu créera une anxiété, même si elle est subliminale, parce que vous penserez à quelque chose qu’il faut éviter”.

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Image : le vaudou des corrélations en neurosciences sociales…

Naturellement une telle invocation des forces de la neuroscience ne pouvait que déclencher l’intérêt du “Neurocritique”, grand pourfendeur devant l’Eternel des interprétations pseudo scientifiques – il y a deux ans, il a publié sur son blog un article qui fit un certain bruit sur “le vaudou des corrélations en neurosciences sociales” qui attaquait les prétentions à déduire le comportement humain à partir de l’imagerie IRM. Le Neurocritique se demande si cette cuisine cognitivement améliorée ne serait pas une manifestation de ce qu’il appelle la “neurophilie explicative”, autrement dit la tendance qu’ont les gens à gober tout discours intégrant les neurosciences : même s’il est probable que les analyses “pseudo-scientifiques” de Grey ne proposent aucune valeur explicative supplémentaire, les clients paieront plus cher pour une cuisine “scientifiquement conçue”.

Vaughan Bell, de l’excellent blog Mind Hacks, s’attaque lui aussi aux prétentions scientifiques de notre cuisiniste, dans un post plus ancien, faisant référence non pas à l’article du Wall Street Journal, mais à un papier du Financial Times, malheureusement indisponible aux non-abonnés – à croire, d’ailleurs, que les recherches “neurologiques” de Grey semblent beaucoup intéresser la presse économique et financière !

Reprenant une affirmation de John Grey à propos du “point de bien-être” selon laquelle lorsque nous faisons face à la pièce, l’ocytocine, l’hormone du lien, et la sérotonine, associée à la relaxation et au plaisir se retrouvent libérées : “non seulement il fait le lien souvent effectué, mais faux, entre des états mentaux spécifiques et des neurotransmetteurs aux effets plus généraux, affirmant sans preuve la relation entre des activités précises et la libération de ces neurotransmetteurs, mais il lance l’idée totalement improuvée que se retrouver dos aux gens dans une cuisine crée de la peur et de l’anxiété, tandis que leur faire face procure relaxation et joie”.

Les ambiguïtés de la neuroarchitecture

On pourrait en rester là et se gausser de l’usage marketing fait du discours scientifique. Mais ce serait peut-être manquer une partie de la complexité du problème. Qu’apprend-on dans les articles du WSJ, du Guardian ou même sur le blog du Neurocritique ? Que Grey a travaillé avec un certainJohn Zeisel, scientifique au pedigree long comme le bras, spécialiste de la maladie d’Alzheimer et notamment de la manière dont l’environnement influe sur le comportement des malades.

Zeisel, avec son organisation Hearthstone Alzheimer Care crée des environnements susceptibles d’aider les patients atteints de cette affection cérébrale, en travaillant à “incorporer les informations de navigation dans l’architecture plutôt qu’en demandant aux patients de la retrouver dans leur mémoire (…) en créant des fonctionnalités qui évoquent des souvenirs confortables, des souvenirs lointains, comme des cheminées ou des vues sur un jardin ; s’assurer que chaque pièce évoque un état d’esprit spécifique, afin que les patients puissent savoir quand ils pénètrent en un lieu différent. Proposer un accès facile à la lumière du jour et aux espaces extérieurs, afin de permettre aux personnes atteintes de garder un contact avec les rythmes naturels. Le but est d’exercer les parties du cerveau qui fonctionnent encore bien et de soulager celles qui sont endommagées”, nous explique un article de IET. Zeisel est de surcroit membre d’un institut très sérieux consacré à la relation entre le cerveau et l’habitat, l’ANFA (Academy of Neuroscience for Architecture).

Si le Neurocritique est assez silencieux sur Zeisel, Vaughan Bell n’hésite pas à critiquer certains des propos du chercheur, rapportés par le Financial Times. Zeisel aurait ainsi déclaré : “quand nos cerveaux sont satisfaits, une certaine endorphine est libérée, donc nous avons besoin de créer des maisons susceptibles de faciliter cette libération d’endorphines.”

Mais, remarque Bell : “Les endorphines sont les opioïdes naturels du cerveau et peuvent être libérées dans une grande variété de situations: quand nous éprouvons du plaisir, mais aussi aussi quand nous ressentons du stress ou de la peine. Donc créer des maisons qui maximiseraient la sécrétion de cette endorphine peut aussi bien amener à créer des bouges stressants et inconfortables.”

Bell s’attaque également à certains principes défendus par Zeisel, selon qui ” nous avons développé génétiquement des instincts qui nous font nous sentir relaxés au milieu des fleurs, du foyer, de la nourriture et de l’eau… Tandis que les lieux qui nous apparaissent comme trop stériles et dangereux peuvent éventuellement pousser l’hypothalamus à relâcher des hormones de stress.” Aucune preuve, selon Bell, d’une telle disposition génétique vers les fleurs et les petits oiseaux, et aucune indication non plus que des immeubles “stériles” ou “confus” puissent déclencher un stress – à noter toutefois que certaines expériences vont bel et bien dans le sens de Zeisel, telle par exemple cette recherche sur l’importance du milieu naturel sur les capacités cognitives.

Entre science, marketing et culture générale

Qu’en déduire ? Probablement que la “neuroarchitecture” présente la même ambiguïté que celle existant entre la neuroéconomie qui étudie les mécanismes de la décision, et le neuromarketing, qui prétend améliorer la vente de produits en s’inspirant des études sur le cerveau. Là aussi la démarcation entre le pur “buzz” et le vrai travail de fond n’est pas toujours évidente. Où placer par exemple Thaler et Sunstein et leur doctrine du “libertarianisme paternaliste” ? Science fondée ou pur truc marketing ?

De fait toute tentative d’application des découvertes en neurosciences et sciences cognitives se heurte au problème de l’interprétation des données et à la difficulté de juger de l’efficacité d’une intervention. Ça a toujours été le cas en psychologie, mais l’arrivée des neurosciences change la donne et a tous les aspects d’un cadeau empoisonné.

Auparavant, la psychologie et la philosophie étaient difficilement séparables. Pour employer la fameuse expression de Karl Popper, la plupart des théories psychologiques n’étaient pas réfutables : on ne pouvait bâtir de protocole expérimental établissant ou non leur validité. Avec les neurosciences (mais aussi et peut-être plus encore, avec l’expérimentation systématique en sciences cognitives) tout est chamboulé. On se retrouve avec une masse de données chiffrées, obtenues à partir de protocoles précis, de manière répétable et donc réfutable. Pour autant, en déduire une théorie globale du comportement est toujours aussi difficile – et aussi subjectif.

Si Grey avait invoqué, pour ses cuisines, le recours à des théories comme la psychanalyse, le fonctionnalisme du Bauhaus, le postmodernisme ou la déconstruction, voire les traditions chinoises du Feng Shui ou de la géométrie sacrée pythagoricienne, on n’aurait probablement pas trouvé grand-chose à redire : un artiste ou un artisan peut trouver son inspiration où il veut, seule importe la qualité finale de son travail. Mais Grey utilise des concepts se réclamant des neurosciences, et du coup on n’a plus le choix qu’entre accepter naïvement sa Parole ou lui tomber dessus.

De fait, les “neurocuisines” et la neurarchitecture en général posent la question épineuse de l’application des neurosciences à des problèmes non médicaux. Sommes-nous condamnés, au nom d’une certaine prudence épistémologique, à ignorer pour toujours le corpus de découvertes sans cesse grandissant dans ce domaine, pour éviter de faire des contresens, voire d’être accusés d’insincérité ou d’argumentaire marketing ? Et dans ce cas accepter que le divorce entre les “deux cultures” celle des humanités et celle des sciences soit définitivement consommée ? Où faut-il accepter qu’entre la pure réalité scientifique et nos pratiques quotidiennes on puisse bâtir une certaine forme de pont, même s’il faut pour cela recourir à une forte part de métaphore et accepter l’approximation ? Sans compter que ce ne sont pas seulement les non-scientifiques, comme Grey, mais aussi les chercheurs, à l’instar de Zeisel, qui s’aventurent dans cette “zone grise” chaque fois qu’ils cherchent à tirer des conclusions pratiques de leurs travaux !

Reste maintenant à trouver de nouveaux moyens, de nouveaux outils intellectuels nous permettant d’évaluer un tel discours “mixte” ou “flou” qui sort de la recherche scientifique pure tout en reposant sur les conclusions de celle-ci…

Rémi Sussan

 

Entretien avec Patrice Van Ersel, journaliste et co-créateur du Jeu du Tao. Quelle est la fonction des neurones-miroirs ? Quels sont les éventuels obstacles aux mécanismes de l’empathie ?

N.B.: aux USA, l’autisme est reconnu comme pouvant avoir des causes principalement biologiques.

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Neurones miroirs et conscience de soi

Une nouvelle étude montre un lien entre les neurones miroirs et l’empathie

Marie-Christine Désy
Marie-Christine Désy a fait un exposé de sa recherche qui lui a valu l’un des prix de la meilleure présentation affichée.

Selon des travaux réalisés par Hugo Théoret, les neurones miroirs – ces étranges neurones du cortex prémoteur qui s’activent lorsqu’on observe quelqu’un faire un geste – joueraient un rôle essentiel dans l’empathie en nous permettant de ressentir ce que ressentent les autres.

Une nouvelle étude, menée par l’une de ses étudiantes au doctorat, Marie-Christine Désy, apporte des éléments inédits quant au lien entre neurones miroirs et empathie. En cherchant à savoir si les neurones en question jouent un rôle dans la conscience de soi, l’étudiante a incidemment fait ressortir que les neurones miroirs des femmes s’activaient plus que ceux des hommes.

«Les neurones miroirs se situent dans le cortex où loge la représentation de chaque partie du corps, signale la chercheuse. Lorsque nous regardons un mouvement, comme une main qui bouge sur un écran d’ordinateur, les neurones miroirs liés à l’exécution de ce mouvement s’activent chez l’observateur sans qu’il esquisse le mouvement. Cela ne se produit que dans le cas d’un “mouvement biologique”; la réaction ne survient pas si l’observateur perçoit qu’il s’agit d’une main artificielle, en métal par exemple.»

Des travaux récents donnent à penser que ce système exercerait une action dans l’établissement de la distinction entre soi et les autres; les neurones miroirs réagiraient davantage quand l’observateur est en présence de personnes présentant des similarités avec lui sur le plan de la personnalité ou des opinions. Ce système semble donc jouer un rôle dans la conscience de soi, et Marie-Christine Désy et son directeur ont voulu savoir comment les neurones miroirs répondraient en présence de caractéristiques physiques similaires et différentes de celles de l’observateur.

Des résultats contre-intuitifs
La chercheuse a présenté à  48 sujets des séquences vidéo où des mains de femmes, d’hommes, de Noirs et de Blancs exécutaient un mouvement de l’index. «D’après les études précédentes, nous nous attendions à ce que le système miroir soit plus actif lorsque la personne observée possède des caractéristiques qui ressemblent aux nôtres», précise-t-elle.

À son grand étonnement toutefois, la différence notée a été contraire aux attentes: l’activité  s’est avérée plus importante quand la main différait radicalement de celle de l’observateur, c’est-à-dire lorsqu’elle était d’une autre race. «Le système des neurones miroirs est donc plus sensible quand la personne observée diffère de soi», souligne Marie-Christine Désy.

À son avis, la différence entre ces résultats et ceux des études antérieures serait due au fait que les autres travaux prenaient en considération des éléments de la personnalité qui demandent une évaluation cognitive supérieure à celle des simples différences physiques.

La plus grande surprise, cependant, a été de constater que la différence d’activité neuronale ne s’est produite que chez les femmes et que dans l’hémisphère droit, c’est-à-dire lorsqu’elles regardaient le mouvement d’une main gauche. Ceci a été remarqué chez toutes les femmes, tant chez les Blanches que chez les Noires. «Ces résultats sont à mettre en relation avec les autres travaux ayant montré que l’hémisphère droit joue un rôle plus important que le gauche dans la conscience de soi», affirme la chercheuse.

L’empathie féminine
Mais pourquoi uniquement chez les femmes? L’étudiante avance deux explications possibles. D’une part, la différence entre soi et l’autre pourrait susciter un affect plus marqué chez les femmes. Mais l’interprétation la plus probable est liée à l’empathie.
Comme l’ont démontré d’autres travaux d’Hugo Théoret, les sujets moins prédisposés à l’empathie, comme les autistes, présentent un déficit d’activation des neurones miroirs; ce déficit pourrait être, selon le professeur, l’une des causes de la difficulté pour les autistes de pouvoir se mettre dans la situation de l’autre.

Par contre, il est reconnu que les femmes sont généralement  plus disposées que les hommes  à l’égard de l’empathie. Cela a  de nouveau été confirmé dans cette étude par un questionnaire  évaluant le degré d’empathie  de chaque participant: sur une échelle de 80, le score moyen des hommes a été de 41 alors que celui des femmes a grimpé à 47. Cette différence est jugée significative et est de même proportion que celle précédemment obtenue par l’auteur du questionnaire auprès de 197 sujets. À ce même test, le score des autistes est de 20 sur 80.

La différence notée entre hommes et femmes dans cette recherche de Marie-Christine Désy pourrait ainsi être liée à la différence intersexe dans l’empathie. «Mais il nous reste à poursuivre les travaux, peut-être avec des autistes, pour mieux comprendre le phénomène», indique-t-elle.

L’exposé de cette recherche, à la journée scientifique annuelle tenue par le Département de psychologie le 21 mars, a valu à Marie-Christine Désy l’un des prix de la meilleure présentation affichée.

Daniel Baril

Empathie : la fin des neurones miroirs ?

Ressentir la souffrance physique d’autrui passe par les neurones miroirs, mais aussi par l’évaluation d’une douleur morale.

Sébastien Bohler

Les neurones miroirs sont des stars des neurosciences. Invoqués depuis une dizaine d’années pour expliquer la plupart des mécanismes de communication émotionnelle, d’imitation, d’empathie ou de compassion chez l’être humain comme chez d’autres animaux, ils véhiculent un concept aussi simple que séduisant : ces neurones ont la particularité de s’activer aussi bien lorsque nous faisons quelque chose, que lorsque nous voyons quelqu’un d’autre le faire. Facile, dès lors, d’expliquer les phénomènes d’empathie : si une personne en voit une autre pleurer ou rire, ses neurones miroirs s’activent en voyant les distorsions du visage de son vis-à-vis, et ce sont les mêmes neurones qui s’activent lorsque cette personne rit ou pleure elle-même. Elle ressent alors le fait de rire ou de pleurer. 

Cette théorie, aussi séduisante soit-elle, commence à donner quelques signes de faiblesse. Récemment, le neuroscientifique Nicolas Danziger, de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, a réalisé des expériences qui montrent qu’il faut aussi, vraisemblablement, un intense travail mental de représentation et d’imagination de « ce que l’autre ressent », qui va bien au-delà qu’un simple mimétisme automatique reposant sur les neurones miroirs.

Prenons l’exemple de la perception de la douleur d’autrui. Selon la théorie fondée sur les neurones miroirs, le cerveau reproduirait l’activité électrique liée à la douleur, si bien qu’un observateur accéderait à l’expérience de son vis-à-vis en ravivant des bribes d’expériences douloureuses du passé. Oui, mais N. Danziger a montré que des personnes insensibles à la douleur (en raison de mutations génétiques) parviennent fort bien à évaluer le degré de souffrance d’autrui à partir de l’expression des visages. Elles le font nécessairement sans raviver des sensations douloureuses qu’elles auraient éprouvées, puisqu’elles en sont dépourvues.

En fait, N. Danziger a montré que chez les personnes insensibles à la douleur, la capacité à évaluer la souffrance d’autrui est reliée à un score psychologique d’empathie, évalué au moyen de questionnaires portant, par exemple, sur les sentiments de pitié ou le désir de venir en aide à autrui dans certaines situations. Ce score d’empathie est lui-même relié à l’activité d’une aire cérébrale nommée cortex cingulaire postérieur, dont la fonction est complexe, probablement à mi-chemin entre abstraction et ressenti émotionnel. Devant une personne qui souffre, peut-être ce cortex cingulaire postérieur « réfléchit-il » à ce que signifie ce visage, en mobilisant des émotions négatives d’un autre ordre que la douleur physique, peut-être des peines morales auxquelles ces personnes sont sensibles.

Pour les personnes insensibles à la douleur, imaginer la douleur d’autrui requiert par conséquent un travail de nature cognitive, visible dans l’activation d’une autre zone cérébrale dévolue aux représentations abstraites, le cortex préfrontal ventromédian. Ce substrat de pure abstraction entre en jeu lorsqu’on montre à ces personnes, non plus des visages de personnes souffrantes, mais des scènes évoquant la douleur (un marteau s’abattant sur un doigt, par exemple). Elles doivent alors faire intervenir tout un raisonnement pour comprendre ce que l’on doit ressentir dans de telles situations. Pour deviner ce que ressent l’autre, ces personnes puisent sans doute dans leur expérience de la souffrance morale.

Deviner ce que ressent l’autre, c’est finalement ce que chacun de nous fait dans la vie quotidienne, plutôt que de reproduire en miroir l’expérience subjective d’autrui. C’est bien grâce à cela que l’on peut prendre en compte des souffrances que l’on n’a pas vécues soi-même. Accepter l’autre, c’est peut-être essayer de comprendre ce qu’il vit, tout en sachant qu’on ne ressentira jamais vraiment la même chose.


La plasticité du cerveau

Comment notre cerveau se répare, se remodèle, se régénère ?

On compare souvent notre cerveau à un ordinateur. A tort ! car il y a une différence notoire entre matière inerte et matière vivante.

Les circuits électroniques sont figés une fois pour toute lors de leur fabrication,  leur fonctionnement peut–être amélioré soit en remplaçant les pièces soit par des astuces de logiciels.

Au contraire les réseaux de neurones assemblés sous notre crâne sont d’une plasticité remarquable. L’activité de ces circuits est modulée par nos apprentissages et nos expériences. Il s’en crée aussi de nouveaux : des connexions entre neurones se forment et viennent s’insérer dans les tissus existants.

(extraits des dossiers de la recherche – Juillet/Août 2007 n°410)

Cette plasticité de notre cerveau a été découverte récemment en étudiant des situations pathologiques sur des cerveaux endommagés (Accident Vasculaire Cérébral) qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement normal et de mieux appréhender la « dynamique du cerveau ordinaire ».

1 – la réorganisation

Les recherches de ces dernières années ont permis d’explorer l’étonnante capacité que possède le cerveau humain à se réorganiser lui même, en dépit d’une perte de neurones définitive. Deux phénomènes s’opposent dans le cas d’hémiplégie, totale au début.

-          la première : dans bon nombre de cas l’hémiplégie diminue et ce dans les premier mois qui suivent l’attaque cérébrale pour que les patients marche à nouveau. Chez un petit nombre de ce groupe, cette récupération spontanée  est spectaculaire.

-          La seconde : pour d’autres, la récupération est quasi inexistante.

Les chercheurs en neurologie se sont penchés alors sur les mécanismes responsables de la récupération fonctionnelle et la réorganisation cérébrale spontanée que les spécialistes appellent « plasticité ».

Depuis les années 60, des expériences montraient que le système nerveux pouvait se réorganiser après une lésion mais aucun ne savait comment. Les avancées en matière d’imagerie ont permis de prouver la réalité de cette réorganisation.

1 – Je ne m’étendrais pas sur les expériences mais certaines ont démontré que le système moteur (et d’autres systèmes tels que le langage…) peut mobiliser des régions inactives en l’absence de lésions, par l’activation des cortex droit et gauche pour la partie endommagée, alors que la partie non endommagée active uniquement le cortex moteur opposé à la lésion (comme chez tout sujet sain)

–         les droitiers par exemple utilisent les régions frontales et temporales de l’hémisphère gauche

Une étude menée par Cornélius WEILLER en 1993, en Allemagne, démontre que des sujets ayant partiellement récupéré d’une aphasie vasculaire, mobilisent les régions préservées de l’hémisphère gauche mais aussi les régions symétriques situées dans l’hémisphère droit.

Le cerveau humain est donc capable de mobiliser des ressources parfois à distance de la lésion. Il peut aussi modifier sensiblement la fonctionnalité des régions de la lésion. En effet dans le cas d’hémiplégie, le cortex moteur lésé est suractivé et une extension spatiale de l’activité de la région motrice primaire a été observée.

Or cette récupération fonctionnelle est imprévisible et considérablement variable d’un individu à un autre. Plasticité cérébrale et récupération fonctionnelle sont intimement liées.

2 – la régénération

Des études ont montré que la qualité finale de la récupération fonctionnelle dépendait de l’activation de certaines régions du système moteur par le biais d’un entraînement, d’une ré-éducation : le ré apprentissage d’une fonction par la répétition régulière de tâches et l’utilisation de différentes stimulations conduit à une meilleure récupération. cela à permis aussi de se rendre compte que suivre un protocole de ré apprentissage, accélérait la ré-appropriation de la fonction, mais aussi que cette amélioration s’accompagnait d’une modification de la représentation corticale de la fonction mais aussi d’une augmentation des neurones recrutés pour réaliser la tâche.

Dans le cas d’une séquelle linguistique l’utilisation d’un protocole de ré-apprentissage spécifique a validé l’idée que cette pratique induisait une réorganisation intracérébrale fonctionnelle du système moteur.

Mieux encore …..

3 – Hémisphères en équilibre

L’hémisphère droit et l’hémisphère gauche semblent en compétition permanente pour que nous soyons conscients de tout l’espace qui nous entoure ….

L’hémisphère gauche gère (entre autre) le langage, l’hémisphère droit les fonctions spatiales, ceci est vrai pour les droitiers mais également pour la majorité des gauchers. Lorsque une lésion apparaît sur l’hémisphère droit, l’hémisphère gauche devient plus actif. Lorsque une lésion est également reproduite dans l’hémisphère gauche, les conséquences régressent. Ceci a permis d’établir qu’une lésion ne produit pas seulement de déficit de fonctionnement local. Elle peut aussi interférer et parfois de manière positive, avec d’autres aires et fonctions cérébrales reliées à l’aire lésée, en modifiant des fonctions d’inhibition qui d’ordinaires permettent d’équilibrer les deux cotés du cerveau.

En d’autres termes, l’inhibition des neurones situés en miroir de la lésion améliore les performances, l’amélioration des symptômes s’accompagne de l’activation d’aires cérébrales du coté sain. Ceci relève également de l’activation des sens par des stimulations externes.(en agissant sur le cerveau par des voies externes).

Un exemple du travail collectif: l’amour d’un acte

Le cerveau amoureux

http://www.facebook.com/pages/Neuropsychologiefr/111163825617630

 

L’empathie

 

Vidéos diverses sur l’empathie

http://www.institut-repere.com/Videos/video-pnl.html

Comment notre conscience et notre intelligence fonctionne ? C’est en comprenant ses fonctions que nous pouvons imaginer l’inter subjectivité, les interactions entre nous et les autres, la culture, l’intelligence collective.

L’ÉGOÏSME DE NOS NEURONES MIROIRS : VIVE L’ÉQUIPE DE FRANCE

Depuis quelques jours, les attentats qui viennent de se produire à Bombay font la une de tous les journaux. A juste titre, l’émotion face à ces morts est vive. Certes…

Pourtant quand, le 13 septembre, 5 bombes avaient explosé à Delhi, on n’en avait pratiquement pas parlé. Pour donner une idée de l’importance de ces événements, c’est un peu comme si, à Paris, des explosions simultanées s’étaient produites place de l’Etoile, au centre commercial des Halles et à Neuilly, le tout faisant plus de vingt morts et de cent blessés…
Et qui, ici, sait que, le 28 juillet, 16 explosions avaient eu lieu à Ahmedabad, une autre grande ville indienne, faisant près de cinquante morts et de 200 blessés.
C’est un long chapelet de morts et de violence. L’Inde fait face à un douloureux processus de déstabilisation dont il est bien difficile de trouver les tenants et les aboutissants.

Mais nous ne nous y intéressons pas, nous ne nous sentons pas concernés : quelle importance pour nous le sort de ces plus d’un milliard d’habitants ? Tant qu’il n’y a pas d’occidentaux parmi les victimes…

Ce n’est pas nouveau. Souvenir de la Côte d’Ivoire où je suis allé régulièrement de 2003 à 2005. En novembre 2004, toute la France s’était émue à cause des émeutes et des menaces planant sur les ressortissants français. Finalement alors, l’essentiel des morts à déplorer l’ont été du côté ivoirien… et à cause des tirs de l’armée française.

Qui sait que c’est une vraie guerre civile qui s’est déroulée en Côte d’Ivoire pendant plusieurs années, créant une partition entre le Nord et le Sud ? Personne ne connait précisément le nombre de victimes.

Mais quelle importance, puisque ce ne sont que des Ivoiriens, non ? Ils ne font pas partie de notre tribu. Les Indiens, non plus. Alors… L’important, c’est de savoir qui va sortir gagnant du 50/50 du PS ou du match PSG/OM…

Nous sommes toujours ces animaux de la jungle : nous cherchons à protéger nos proches, ceux qui sont comme nous… Tant que nous ne nous sentons pas directement impliqués, nos « neurones miroirs » ne mobilisent pas nos émotions. Les différences nous font peur
Mais si un tsunami vient balayer la plage où nous nous étions baignés, si notre équipe de football en vient à gagner une coupe du monde, si deux français meurent au milieu du désarroi des indiens, alors là oui, nous nous levons et crions.

Attention, la mondialisation n’est plus un sujet de recherche, mais une réalité. Notre planète est connectée. Nous sommes tous reliés par les neurones des échanges, des télécommunications et d’internet. Nous sommes entrés dans le Neuromonde.
Apprenons à nous sentir concernés par tout ce qui touche un être humain où qu’il soit, quel qu’il soit…

 

SAVOIR OUBLIER CE QUE L’ON SAIT POUR POUVOIR COMPRENDRE

Télescopage entre mes dernières lectures :

L’Art de la méditation de Matthieu Ricard (Nil Éditions 2008) :

- « On compare l’esprit à un singe captif qui s’agite tant et si bien qu’il s’entrave lui-même et se trouve incapable de défaire ses propres chaînes » (p.30)
- « Transportons-nous maintenant au cœur de la rose et imaginons-nous sous l’aspect d’un atome. Nous n’existons plus que sous la forme de trajectoires énergétiques dans un monde kaléidoscopique, au sein d’un tourbillon de particules qui traversent un espace presque entièrement vide » (p.107)

L’Univers élégant de Brian Greene (Folio essais 2000) :
- « L’onde d’un électron doit se comprendre en termes de probabilité. Les endroits où l’amplitude de l’onde est élevée sont ceux où on a le plus de chances de trouver l’électron… L’Univers obéit à un modèle mathématique précis et rigoureux, mais qui ne détermine que la probabilité d’occurrence d’un futur possible – ce futur n’étant pas forcément celui qui se réalise. » (P.180-183)
- « Le mouvement des particules microscopiques se déchaîne lorsqu’elles sont examinées et confinées dans les régions toujours plus petites de l’espace » (p.194)

Il y a comme un rebond entre d’une part la vision bouddhiste de l’évanescence des choses et de l’illusion de l’identité, et d’autre part le principe d’incertitude d’Heisenberg et l’emboîtement de la matière jusqu’aux cordes de l’infiniment petit…
Souvent on s’arrête aux apparences, à ce que l’on voit, à ce que l’on croît… et on oublie la réalité qui est derrière, cachée, sous-jacente.

Comprendre suppose souvent d’abord de se défaire de ce que l’on sait…

ATTENTION À NE PAS ARRÊTER LE PRODUIT LE PLUS RENTABLE

Les activités de distribution de ce groupe pétrolier étaient très diversifiées : vente de carburant en vrac et dans son réseau de stations, activités de service des stations, vente de fuel domestique via son réseau de filiales, lubrifiants, carburant avion, fuel lourd… On avait l’habitude d’y dire : le pétrole, c’est comme le cochon, tout est bon, et, pour gagner de l’argent, il faut savoir accommoder les restes.

Certes, mais du coup, il devenait de plus en plus difficile d’apprécier la rentabilité de chaque activité : la direction générale avait bien une bonne vision globale, mais ensuite tout était emmêlé. Notamment les dépenses du siège étaient affectées aux lignes de produits via un coût à la tonne, et ce de façon identique pour toutes les activités. Brutal mode de répartition.
Toutes les méthodes de calcul, et singulièrement les clés d’affectation des frais de siège, ont donc été revisitées. Il a été possible de relier directement la plus grande partie des ces prestations à certaines activités et donc réduire considérablement les frais affectés à la tonne. Ceci a eu un impact important sur l’appréciation différentielle de la rentabilité
Par exemple, l’activité de vente en vrac de fioul lourd est passée de déficitaire à rentable. En effet, il s’agissait d’une activité représentant un très fort tonnage, faite par quelques vendeurs et ne nécessitant presque aucun appui du siège. Dans le système précédent, elle supportait un coût élevé via les clés de répartition, et ce sans justification.
Cette erreur d’appréciation avait amené la Direction Générale à freiner au maximum ce débouché…
Attention aux effets déformants du Miroir Rentabilité !

QUAND L’ENTREPRISE EST TROMPÉE PAR SA TROP GRANDE EXPERTISE

Pour cette entreprise industrielle, on avait notamment cherché à comprendre comment fonctionnait globalement la relation client. S’agissant d’une vente à entreprise, c’était une relation entre deux organisations.

L’ensemble du questionnaire a été synthétisé sur trois thèmes :

- la connaissance des services du client qui intervenaient dans l’achat,
- la connaissance des services souhaités,
- la connaissance du meilleur fournisseur et du positionnement relatif chez ce client.
Un décalage a été constaté sur le thème « meilleur fournisseur », alors que les autres étaient en ligne. Or le personnel de l’entreprise avait une connaissance précise de sa concurrence et une vue exacte de la qualité relative de ces prestations.
Que se passait-t-il ?
Pour les clients, la performance de l’entreprise n’était pas comparée à ses concurrents – souvent elle était le fournisseur unique pour ces produits –, mais à tous les fournisseurs que voyait la structure d’achat.
Ainsi la même performance objective de l’entreprise donnait lieu à des interprétations pouvant être complètement différentes, puisque les référentiels n’étaient pas du tout les mêmes : l’entreprise experte de son secteur se comparaît à ses concurrents, ses clients experts de leur métier comparaient l’entreprise en dehors de son secteur.
Divergence des repères et des histoires qui conduit à une divergence des interprétations.

(sur le même thème, voir “SANS EFFETS MIROIRS, LES ENTREPRISES NE PEUVENT PAS RESTER CONNECTÉES AU RÉEL“)

TOUT SE PASSE BIEN, CE N’EST PAS NORMAL !

Ce projet informatique mené dans un établissement bancaire est un projet majeur pour le marketing, car il va lui permettre de mener efficacement des campagnes complexes et multicanaux. Compte tenu de l’enjeu, un processus rigoureux associant les équipes marketing et la direction informatique est conduit. Il aboutit au choix du progiciel le plus adapté et à charger une société de service en informatique le connaissant de mener l’intégration dans le système d’information.

L’objectif affiché clairement dès le départ par la Direction Générale est de limiter tout développement spécifique, de rester le plus près possible du progiciel et de ne dépasser en aucun cas le budget total. Si nécessaire, il est indiqué qu’il faudra remettre en cause les processus existants.
Le projet démarre et, au bout de neuf mois, à la fin du premier lot, un constat est fait : les objectifs marketing sont atteints, mais le taux de spécifique est largement plus élevé que prévu et, ce qui va de pair, les coûts ont dérapé.
Que s’est-il passé ?
Dans la phase initiale du projet, lors de l’établissement des spécifications fonctionnelles, aucune confrontation sérieuse n’a eu lieu entre les demandes du marketing et les caractéristiques natives du progiciel. Elles ont donc été acceptées sans que personne ne se rende compte de leurs conséquences. Quand ceci est apparu, il était trop tard : les développements avaient été effectués.
Ce défaut de confrontation au bon niveau et dès l’amont n’a pas mis en cause le succès du projet pour le marketing, car ses objectifs sont atteints. Mais les contraintes données par la Direction Générale, à savoir peu de spécifique et respect du budget initial, n’ont pas été placées sous contrôle : l’absence de confrontation s’est traduite par un découplage entre le système de management central et la réalité de l’entreprise.
Tout le monde avait été content que tout se passe bien au début, mais ce n’était en fait pas un signe positif, mais le signe d’un évitement : il n’était pas normal que tout se passe aussi bien.________________________________

SAVOIR DISTINGUER LES FAITS DES OPINIONS

L’objet de la réunion était de discuter de la relance d’un produit qui existait depuis une quarantaine d’années, et qui voyait sa part de marché décliner régulièrement. La promesse produit reposait fortement sur la présence d’un ingrédient, visible dans la texture même de la formule qui était en deux phases physiquement distinctes.

Le chef de produit présentait le résultat des études
« La présence de cet ingrédient vieillit le produit et toute rénovation ambitieuse suppose une nouvelle formule homogène, dit-il.
– Sur quelles données repose cette affirmation, l’interrompit le Directeur Général ? ».
Le chef de produit, interloqué, a repris sensiblement la même explication et terminé par la même affirmation. Il s’est tourné vers le Directeur Général qui, à nouveau, lui a demandé sur quels faits reposait sa conclusion. Blanc dans la salle.
Le chef de produit s’est mis à bredouiller et a fini par dire : « Je n’ai pas vraiment d’études, mais je sais bien que cet ingrédient est dépassé.
– Monsieur, la prochaine fois, vous êtes prié de préciser, quand vous parlez, s’il s’agit de faits ou d’une opinion personnelle, lui a alors asséné le Directeur Général. Vous avez bien sûr le droit d’avoir des opinions, mais, tant que vous n’aurez pas de faits probants montrant que cet ingrédient est dépassé, il sera maintenu. Sujet suivant.»

TAILLER LES ARBRES N’EST PAS QU’UNE AFFAIRE DE LOGIQUE ET DE TECHNIQUE…

Je suis dans le TGV, de retour de ma maison en Provence. Avec novembre, revient le moment de la taille des arbres. Jeu d’entretien et de sculpture.

Au fil des années, j’ai appris à sentir les branches qu’il fallait couper, celles qu’il fallait conserver. Tailler un arbre n’est pas un acte logique et « rationnel » : bien sûr, il y a quelques règles techniques de base à respecter, mais ce n’est pas vraiment l’essentiel.

C’est d’abord une affaire d’esthétique et d’équilibre, comme les volumes d’une statue ou le jeu de couleurs d’un tableau. Pour réussir une taille, il faut savoir prendre du recul et s’observer agissant pour deviner les conséquences des gestes que l’on est en train d’entreprendre.

C’est aussi une affaire d’imagination. En effet, il faut se projeter dans le futur et imaginer ce que va pouvoir devenir cet arbre et ceux qui l’environnent. Chaque entaille faite aujourd’hui est porteur de ce futur implicite qui est inscrit de façon indélébile dans les choix faits.

C’est enfin savoir respecter les rythmes de la nature. Inutile de vouloir brusquer les choses ou de chercher à faire naître une branche là où c’est impossible. Tailler ce n’est pas créer, c’est accompagner la vie et choisir entre des possibles préexistants.

Ces tailles répétées années après années sont à chaque fois comme une leçon qui me ramène à l’essentiel, à ce que, lorsque l’on veut manager une entreprise, on oublie trop souvent, à ces trois principes « naturels » :

-          prendre du recul pour veiller à l’équilibre de ce que l’on entreprend ;

-          savoir lire les conséquences à long terme des choix immédiats ;

-          comprendre que décider c’est choisir parmi des possibles

 

UNE AGENCE DE TOURISME QUI INVENTE LE SAFARI « NON TOURISTIC » !

Souvenir issu de mon voyage, l’été dernier en Inde. Mon périple m’avait amené jusqu’à Jaisalmer, ville située à l’extrême Ouest, au bord du désert.
Le charme de cette ville est tel qu’elle attire une foule de touristes – et singulièrement des français –. Du coup, tous les 10 mètres, on trouve une agence de tourisme qui propose ses services.
Au détour d’une rue, je suis tombé en arrêt devant l’une d’elles et sa pancarte pour le moins paradoxale : elle avait inventé le concept du « non touristic camel safari » !
Elle rejoint le Mc Donald du métro Parmentier et ses « 24h sur 24 sauf de 2h à 5h » (voir l’article) dans le club fermé de promesses intenables !
A nouveau, restons vigilant pour ne pas nous faire manipuler, car la plupart du temps les promesses mensongères sont moins évidentes à déceler que celles-là !

14/11/08 :: Interprétations :: aucun commentaire

TANT QUE L’ON PARLE DE « QUOTA », IL Y A PEU DE CHANCES QU’UNE APPROCHE MARKETING RÉELLE S’AMORCE

La culture dominante de ce groupe pétrolier était industrielle, aussi la distribution avait été pensée jusqu’alors comme une activité de logistique dont le rôle principal était d’acheminer efficacement le carburant jusqu’au client final. Pas question alors d’en faire le lieu d’un service pour les clients : c’était juste un endroit facile d’accès où l’on pouvait être servi – s’il y avait encore alors de pompistes – en carburant. Un point, c’est tout.
Mails depuis lors, les temps avaient changé : la concurrence entre groupes pétroliers était de plus en plus réelle, et surtout un nouvel acteur était apparu, les grandes surfaces. Du coup, l’entreprise s’était mise au marketing et revoyait toute son approche dans les stations-service.
Or dans le même temps, elle continuait à parler non pas de sa part de marché, mais de son « quota » ! Cette expression issue de son histoire était tellement inscrite dans les habitudes qu’il a fallu plus d’un an pour que chacun – Direction Générale y compris – passe à la part de marché : ce changement était nécessaire, car on ne « voit pas le monde » de la même façon quand on parle de sa part de marché ou de son quota.
Attention aux mots que vous employez, ils vont mobiliser différemment vos inconscients collectifs…

 

QUAND LES MOTS VIENNENT CONTREDIRE LE CHANGEMENT

Cet établissement financier avait décidé de transformer son organisation France.

L’entreprise était classiquement structurée en Directions Régionales regroupant les agences. Ces dernières faisaient marginalement de l’accueil physique et majoritairement du contact téléphonique, et étaient « propriétaires » d’un portefeuille clients, ceux qui habitaient sur son territoire.

Dans la nouvelle organisation, elles ont été maintenues, mais aucun portefeuille clients ne leur était plus rattaché : les appels téléphoniques étaient gérés par un système central qui les routait en fonction des disponibilités locales et de quelques critères de priorité.

C’était un changement extrêmement important non seulement sur le plan technique, mais aussi sur le plan du management puisque le rôle et le métier de chaque agent se trouvaient modifiés en perdant sa dimension géographique.

Dans un changement de cette ampleur, le rôle de la Direction – et singulièrement des Directeurs Régionaux – est essentiel pour indiquer la cible et accompagner le mouvement. Or le métier même du Directeur Régional était profondément changé, puisqu’il n’était plus, lui aussi, responsable géographiquement des clients.

Le maintien du nom « Directeur Régional » a été un facteur de confusion et n’a pas indiqué la portée du changement, puisque le mot de « Régional » a été maintenu. Une appellation comme « Directeur Délégué » aurait été préférable.

On a constaté, au bout d’un an, que la plupart des Directeurs Régionaux ne portaient pas la nouvelle réforme et que l’organisation commerciale avait du mal à se l’approprier. Le maintien du nom n’a pas été à lui seul la cause de ses difficultés, mais il y a contribué : le langage interne était en contradiction avec l’objectif.

NEUROCRISE POUR UN NEUROMONDE (SUITE)

Sauf à vouloir ériger une immense ligne Maginot mondiale, la globalisation des activités est aujourd’hui un phénomène irréversible qui va aboutir à une meilleure répartition des richesses au plan mondial. Mais sommes-nous prêts dans les pays occidentaux à voir baisser notre niveau de vie relatif ? Et peut-on imaginer que ce « sacrifice » soit d’abord celui des classes les plus aisées ?

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QUAND DÉSORDRE RIME AVEC HARMONIE ET EFFICACITÉ

Certains groupes sont managés « rationnellement » : régulièrement, des comités de direction examinent en détail les comptes du mois ; tout investissement doit être présenté au travers d’un dossier très structuré ; pour chaque projet, il y a un seul responsable clairement défini.
Chez d’autres, rien de tel. Dans ces groupes, le président ne veut ni chiffres, ni dossiers : il veut qu’on lui « raconte » le projet. Les business plan, on n’y croît pas vraiment. Pour chaque projet, il y a comme une confusion avec plusieurs membres du comité de direction qui vont intervenir et ce sans responsable clair.
La première fois que je me suis trouvé confronté à ce deuxième type de management, j’ai été franchement perdu et ai pensé qu’ils allaient dans un mur ! Et puis, petit à petit, j’ai vu que ce désordre apparent était paradoxalement efficace.
Pourquoi ?
Parce que, quand les métiers sont incertains, il faut des défricheurs : produire des chiffres sur le futur, du coup, n’a pas grand sens. L’important, c’est de comprendre qu’elle est la logique du projet et si on y croît.
Parce que, finalement, c’est l’intelligence collective qui compte : grâce au surnombre apparent, il y a une expertise cumulée très importante et le président peut faire le bon choix.
Parce que, à certains moments, il faut aller plus vite que les concurrents – surtout s’ils sont le challenger -. Ce qui compte alors c’est le charisme du président et sa capacité de focaliser les énergies de tous : il doit fonctionner comme un « aimant » qui orienterait via un champ magnétique tout le comité de direction. A l’inverse quand il n’y a pas et comme notre président est dans ce métier de longue date, il y a une expertise cumulée très importante et il peut faire le bon choix.

A l’inverse quand il n’y a pas d’urgence, le fait d’être plusieurs sur un même projet, fait que personne n’est indispensable et qu’il y a moins de risques d’erreurs.
Résultat des courses, j’ai pu constater que, le plus souvent, leur rentabilité est supérieure à celle du leader.
Alors qui est le plus “rationnel” ?

 

SURPUISSANCE DE LA NEUROFINANCE

Le texte ci-dessous est un extrait de mon livre « Neuromanagement » dont l’écriture a été terminée en août dernier… Il me semble plus que d’actualité !

« Le système financier fonctionne de plus en plus comme un tout : les bourses réagissent quasiment comme un système unique où les décalages horaires rythment les propagations ; le nombre des monnaies d’échange se réduit ; les systèmes d’assurance et de refinancement mondiaux sont la règle…

…Est ainsi en train de se mettre en place une forme d’espace de travail global qui devient le centre principal des décisions :

-  Au vu d’analyses comparatives mondiales construites dynamiquement, des flux financiers se déplacent quasiment instantanément si une opportunité se présente : arbitrage quand un différentiel apparaît entre deux modes de valorisation d’un bien, ou prise de contrôle quand une survaleur peut être créée par un rapprochement ou un démantèlement.

-  Un événement qui se produit dans un des sous-ensembles du réseau déclenche progressivement un effet sur l’ensemble du réseau : témoin ce qui s’est passé en 2007-2008 à partir des « subprimes ». Des systèmes de régulation sont mis en place pour piloter ces effets de propagation et les gérer.

-  Aucune grande entreprise ne peut agir indépendamment du système financier. Même avec sa puissance financière propre, Microsoft ne peut pas être indépendant de l’évolution de son cours de bourse : la guerre entre Google et Microsoft est d’abord une guerre de valorisation boursière.

- Il est interconnecté avec les Directions des grandes entreprises non financières : les revenus des dirigeants des entreprises cotées sont déterminés de façon croissante par l’évolution du cours de bourse, et non de la performance réelle de leur entreprise. Jugés d’abord en fonction de ce que le réseau financier « pense » de leur performance, ils appartiennent de fait de plus en plus à ce réseau global, et de moins en moins à leur entreprise.

…Cette émergence de cette neurofinance surpuissante peut globalement être un moteur positif de croissance pour l’économie mondiale, si deux conditions majeures sont respectées :

1. Que les outils et les méthodes d’optimisation soient valides :

… La taille du réseau financier et sa complexité font qu’il est de plus en plus difficile à des individus d’en assurer le contrôle : multiplication des logiciels experts, interdépendance entre les sous-systèmes, croissance des informations brassées, évolution en temps réel.

Le management du réseau se fait alors très largement au travers d’outils informatiques : ce réseau central est donc fortement piloté de façon « inconsciente ». Tous les outils liés à l’arbitrage et à l’anticipation sont notamment de plus en plus sophistiqués. Cette sophistication amène à une prise de risque qu’il n’est pas toujours facile d’évaluer.

N’ayant pas vraiment de contre-pouvoir face à lui, le système financier peut dériver. La crise des prêts immobiliers aux USA en est un bon exemple. Les conséquences des initiatives du trader de la Société Générale en sont un autre…

2. Que la valorisation financière corresponde à la valorisation économique réelle

… Le mode de calcul de la rentabilité d’une activité ne mesure pas nécessairement sa valeur économique : c’est le résultat de conventions plus ou moins proches du réel.

Or la surpuissance du système financier amène à orienter toutes les entreprises dans une logique financière : il devient l’étalon unique de mesures de la performance et influence directement toutes les décisions prises dans les entreprises.

…L’exactitude des modèles utilisés devient donc critique.

Ainsi, sans contre-pouvoir face à lui, à force de renforcer sa puissance, à force d’élargir son étendue, à force de complexifier sa structure, le système financier risque de dériver du réel, c’est-à-dire de se décorréler de la production effective de richesse.

Attention à ne pas avoir un système central surpuissant…mais malade.  »

QUAND L’INCONSCIENT EMPÊCHE L’ACTIVITÉ DE VIVRE…

Depuis peu Président Directeur Général d’une grande entreprise d’équipements de télécommunications, il était avant tout un spécialiste des processus industriels lourds et n’avait jamais managé de métiers grand public à cycle de développement très rapide. Comme la plupart des dirigeants de son entreprise étaient eux aussi essentiellement issus d’une culture industrielle, l’affaire fut vite entendue : la logique dominante de l’organisation des télécommunications serait celle du marché des infrastructures, et le marché des terminaux portables lui serait rattaché.

Or, si le marché des infrastructures est un marché professionnel très concentré – pour l’essentiel, les clients sont les opérateurs de télécommunications –, le marché des terminaux portables est lui un marché grand public où le marketing et la communication sont essentiels. Handicapée par cette organisation qui ne tenait pas compte des différences structurelles entre les deux métiers, l’activité des terminaux n’a jamais pu faire face vraiment à sa concurrence : freinée dans ses prises de décisions, elle a été constamment en retard d’une gamme de produit ; surestimant la dimension technologique, elle a eu un handicap en matière d’ergonomie et d’interface utilisateur ; sous-investissant en communication et pression commerciale, elle n’a jamais émergée dans le bruit ambiant.

Elle en est morte à petit feu sans que la Direction Générale ne se rende réellement compte de « l’inconscient de structure » généré par l’organisation…

(EXTRAIT DU LIVRE NEUROMANAGEMENT)

Stella Polaris, mosaïque, par Anne Bedel (http://www.admiroutes.asso.fr/art/bedel/index.htm)

Sommaire
Avant propos et Introduction
Section 1. Généralités sur la conscience humaine
Section 2. La conscience est un produit du cerveau
Section 3. Propriétés et limites de la conscience supérieure
Section 4. Le cerveau des émotions
Section 5. L’inconscient et le conscient
Section 6. Le cerveau bayésien
Bibliographie complémentaire

Avant-propos

Depuis la création de cette revue, en 2000, nous avons présenté et largement commenté certains ouvrages scientifiques consacrés au fonctionnement du cerveau et aux fonctions dites cognitives [on trouvera en annexe de ce dossier la liste des articles correspondants].
Parmi les fonctions cognitives se trouve la conscience. Bien que beaucoup de scientifiques refusent de traiter ce thème, parce que trop imprécis et encombré d’interprétations métaphysiques, certains de nos lecteurs nous demandent régulièrement un rappel des hypothèses faites à ce sujet. Beaucoup se placent dans la perspective de la future conscience artificielle et veulent comparer ses futures performances avec celles de la conscience humaine. Nous avons pensé qu’il n’était pas inutile, pour éclairer ce thème difficile, de faire une rapide synthèse de ce que nous avons cru pouvoir retenir des travaux d’un certain nombre des neuroscientifiques dont nous avons analysé les ouvrages. Que ceux qui ne sont pas cités dans ce dossier ne s’en formalisent pas. Si nous avions voulu traiter convenablement l’ensemble des contributions, il aurait fallu y consacrer plusieurs volumes.

Introduction

Même si le sujet de la conscience est comme rappelé ci-dessus obscurci d’ambiguïtés philosophiques et religieuses, nous n’allons pas ici affirmer d’emblée que la conscience n’existe pas, ou bien qu’elle peut être réduite à des mécanismes neurologiques simples. Personne ne pourrait prendre une telle affirmation au sérieux. Il est évident que si l’on proposait au plus sceptique des neurologues de l’amputer de l’aptitude à se percevoir lui-même en tant que personne consciente, par un coup sur la tête ou par l’administration d’un fort neuroleptique, tout en lui expliquant qu’il pourrait très bien conserver toutes ses facultés en poursuivant sa vie sur le mode inconscient, il refuserait de tenter l’expérience.

La même observation peut-être faite à propos du libre-arbitre, autrement dit de l’impression que nous jouissons tous, à tout moment, de la capacité de prendre telle ou telle décision, petite ou importante, en toute liberté – c’est-à-dire sans obéir à des contraintes extérieures à nous que nous n’assumerions pas. Si nous nous levons le matin, bien que notre corps préférerait se reposer au lit quelques instants de plus, nous avons l’impression de le faire librement, au regard de finalités librement choisies, et non contraints par des déterminismes extérieurs que nous ne pourrions pas refuser. Affirmer à quelqu’un qu’il n’est pas libre – à supposer qu’il accepte de le croire, ce qui est douteux – ne le pousserait-il pas à s’abandonner sans réagir à toutes les facilités contre lesquelles il passe son temps à lutter : paresser au lit, agresser ses proches, noyer ses angoisses dans l’alcool, etc.

Pour les scientifiques évolutionnaires, les propriétés psychologiques ou comportementales dont on constate le fort enracinement dans les sociétés d’aujourd’hui ont été acquises et conservées par l’évolution parce qu’elles jouent un rôle plus ou moins important pour la survie de ces sociétés. Nous avons tout lieu de penser qu’il en est ainsi de cette propriété universellement reconnue dans les sociétés occidentales modernes, propriété que l’on désigne du terme synthétique de conscience volontaire individuelle. Observons cependant qu’il existe aujourd’hui et qu’il a existé dans le passé de nombreuses autres formes d’organisation sociale parfaitement viables qui n’incitent pas les individus à revendiquer d’autonomie et de liberté. Elles tentent au contraire de persuader les individus qu’ils ne s’accompliront qu’en se soumettant à des règles extérieures à respecter strictement. En pratique, l’observation montre que toutes les sociétés biologiques (même chez les végétaux) reposent sur la formulation de contraintes globales, gardiennes de la conformité, selon le terme de Howard Bloom, et d’initiatives locales, génératrices de diversité, selon le terme du même auteur.

Le rôle éminent reconnu dans nos sociétés à la conscience volontaire ne doit pas cependant empêcher les scientifiques et les philosophes de s’interroger sur ce qui correspond à ce concept global au niveau de l’anatomie et de la physiologie des individus humains, comme au niveau des comportements sociaux faisant appel à la conscience. Faisons une comparaison. Nous sommes persuadés que le monde tel que nous le percevons par l’intermédiaire de nos yeux est constitué d’objets et de cadres en trois dimensions et en couleurs. Les neurologues étudiant le traitement des informations visuelles par le cerveau montrent que ces propriétés que nous attribuons au monde, relief et couleur, sont en fait des qualités dites émergentes construites par notre cerveau à la suite de millions d’années d’évolution. Elles correspondent à des caractéristiques physiques du monde extérieur qui, dans d’autres systèmes de perception et de traitement des données, pourraient donner lieu à des résultats très différents. Si les espèces animales dont nous sommes issues ont retenu ces solutions particulières par lesquelles nous percevons le monde, et non d’autres qui auraient été également possibles, c’est parce que ces solutions ont représenté un optimum dans la coévolution génétique et culturelle de ces espèces, face aux contraintes de survie. Les primates dont nous descendons avaient tout intérêt à bien identifier les reliefs et pouvoir reconnaître à distance les prédateurs et les aliments grâce à leurs colorations.

Ceci admis, il serait tout aussi aberrant d’affirmer que le relief et les couleurs n’existent pas vraiment dans le monde extérieur qu’affirmer à l’inverse que les reliefs et les couleurs sont des propriétés ontologiques de ce monde, qu’il ne convient pas d’analyser. Il en est de même de la conscience.

Section 1. Généralités sur la conscience humaine

Définir de façon aussi précise que possible la conscience humaine, notamment sous sa forme évoluée que l’on nomme conscience volontaire, présente un intérêt en soi que nul ne discutera, au vu des études et publications de plus en plus nombreuses consacrées à ces sujets dans la science et la littérature contemporaine. Mais l’intérêt est encore plus grand au regard des perspectives de la conscience artificielle, dite aussi avec moins d’ambition la cognition artificielle. Nous savons que l’intelligence artificielle (IA) sous ses formes les plus récentes, envisage sérieusement de construire, sur divers supports informatiques et technologiques, différentes sortes de systèmes capables de se représenter eux-mêmes dans leur environnement. Il sera difficile à terme de distinguer leurs comportements de ceux des humains agissant de façon consciente. On sera tenté d’attribuer une conscience à ces « artefacts ». On parlera donc à leur sujet de conscience artificielle. Mais qui permettra d’assurer qu’il s’agira bien de conscience. En quoi celle-ci sera-t-elle comparable à la conscience humaine ?

Il est évident qu’il n’est pas possible de réfléchir à la conscience artificielle sans évoquer, ne fut-ce que sommairement, la façon dont les sciences occidentales se représentent la conscience humaine. Le point qui soulève le plus de discussions concerne la conscience de soi (consciousness en anglais). Celle-ci nous permet non seulement de nous représenter le monde, mais de nous représenter nous-mêmes comme agissant dans le monde. Le symbole emblématique de la conscience de soi est le Moi, figure que construit progressivement chaque cerveau individuel et autour duquel il rassemble un grand nombre de souvenirs associés au passé de la personne.

Chez l’homme, la conscience de soi est très généralement implicite. On la vit sans se l’expliquer et souvent sans l’exprimer par le langage. Mais les langages symboliques lui sont nécessaires pour se construire véritablement et communiquer ses contenus aux autres. La plupart des animaux dont les langages symboliques sont limités aux échanges vitaux pour la survie, ont très vraisemblablemenPhoto : D.R.t une conscience du monde et d’eux-mêmes non nulle mais restreinte au temps présent et à leur environnement immédiat. Seuls les humains et sans doute certains grands singes ou cétacés sont capables d’avoir une représentation de leur propre existence située dans un espace et un temps construit par leur cerveau et susceptible de s’exprimer par des langages structurés.

Souvent, nous l’avons dit, la conscience de soi s’accompagne de la conscience d’être capable de prendre des décisions volontaires, sous la seule responsabilité de la personne, le Moi, qui décide. Il s’agit de ce que l’on appelle le libre-arbitre ou conscience volontaire. Le concept de libre-arbitre, qui n’existe pas dans certaines civilisations, est apparu récemment, à la suite des religions et des philosophies pour qui l’individu doit prendre de l’autonomie par rapport aux déterminismes naturels, afin de choisir entre ce qu’elles définissent comme le bien et le mal. Le libre-arbitre est donc très lié à la conscience morale ou représentation de devoirs et de droits à l’égard des autres et de soi-même. Il ne faut pas confondre la conscience de soi avec la conscience morale. Cette dernière semble antérieure à la conscience de soi. Elle s’exprime par des interdits ou des » incitations à faire » qui sont souvent implicites, sinon génétiquement programmés. Les psychologues évolutionnaires la relient aux comportements altruistes et coopératifs (symbiotiques) qui sont omniprésents dans pratiquement toutes les espèces vivantes, en antagonisme avec les comportements d’agression.

Certains scientifiques pensent que la conscience de soi, s’exprimant par le Moi, est une illusion, une sorte d’image virtuelle qui ne joue aucun rôle dans les décisions que prend à tous moments l’organisme. La plupart d’entre eux cependant, parmi lesquels nous nous rangeons, considèrent que la conscience de soi, la forme la plus élaborée de la conscience, joue un rôle au service de la survie des individus et des sociétés. Une fonction de cette importance, qui mobilise en permanence les réseaux nobles du cortex associatif, ne se serait pas développée dans le cours de l’évolution si elle n’avait aucun rôle dans la lutte pour la survie. Mais ce rôle est sans doute différent de ce que l’opinion courante croit y voir.

On ajoutera que pour les spiritualistes, la conscience de soi n’est pas très différente de ce que beaucoup de religions appellent l’âme, substance immatérielle momentanément liée au corps pendant la vie de celui-ci, et capable de lui survivre. Nous n’aborderons pas ici cette façon de séparer l’esprit du corps, qui ne relève pas de la démarche scientifique mais de celle de la foi. Il n’est pas exclu par contre de chercher à préciser les qualités que les religions prêtent à l’âme pour rechercher en quoi elles pourraient être comparées à celles de la conscience de soi telle qu’étudiée par la science

Concernant le concept de libre arbitre, la plupart des scientifiques pensent qu’il s’agit d’une illusion radicale. On ne peut pas concevoir qu’un système, fut-il complexe, puisse prendre des décisions sans que ces décisions soient déterminées par des séries de causes antérieures. Même si ces causes ne sont pas discernables par le sujet lui-même, même si des observateurs extérieurs ne les discernent pas, elles n’en existent pas moins.

Pour reprendre une formule devenue courante, on peut dire que le libre-arbitre est une émergence, dont les causes sous-jacentes sont cachées. Plus exactement, la décision ressentie comme libre est une émergence. Le sujet la constate, de même que les tiers, elle s’impose à eux en toute clarté, mais ses prémisses sont généralement ignorées ou autres que celles qui lui sont attribuées.

Mais dire que la décision ressentie comme libre par le sujet qui la prend est une émergence ne signifie pas qu’elle soit déterminée par des séries causales linéaires qu’il serait facile d’identifier. En évolution, on désigne souvent par le terme d’émergence la création de complexité à partir d’éléments simples. La vie, qui résulte de l’interaction de molécules chimiques relativement simples, est dite propriété émergente par rapport à ces molécules. Dans l’état actuel de la science, il n’est pas possible de comprendre comment ces interactions produisent des phénomènes vitaux, tels que l’aptitude à s’individualiser et se reproduire. Mais cela n’autorise pas à dire que la vie résulte d’une création ex nihilo ou, qu’à l’opposé, il s’agisse d’un phénomène imaginaire. Il en est de même des processus qui, dans le cerveau ou dans le corps tout entier, aboutissent à ce que l’on désigne par une libre décision. Ce n’est pas parce que les processus neurologiques supposés plus simples aboutissant à cette décision ne sont pas généralement identifiables qu’il faille, soit dire que la décision est prise ex nihilo, soit qu’à l’opposé, l’impression de liberté ressentie à son sujet soit totalement imaginaire.

Sur le libre-arbitre, nous pouvons remarquer que le sujet qui se réfère au libre arbitre concernant les décisions qu’il prend lui-même pourrait facilement se convaincre que les décisions des autres sont strictement déterminées. « Il fait ceci parce que, en réalité, il est obligé à le faire par telle ou telle cause qu’il ne s’avoue pas (influence d’un parent ou d’un chef, par exemple) ». En appeler à la liberté d’un tiers pour qu’il change d’avis consiste en fait à le contraindre plus ou moins fortement à modifier sa décision première.

Concernant la conscience humaine et le rôle du cerveau dans la prise de décision, nous commencerons notre réflexion par un rappel de la façon dont les sciences modernes, sciences cognitives et neurosciences, étudient l’organisation et le fonctionnement du cerveau lorsqu’il se livre à des activités faisant appel à la conscience du sujet. Comme indiqué en introduction, nous nous appuierons sur certains travaux récents publiés par des neuroscientifiques dont la compétence est internationalement reconnue. Leurs conclusions seront certainement modifiées, comme toute œuvre scientifique, à la suite de nouveaux travaux dans les mois ou années à venir. Mais nous prétendons qu’il s’agit pour l’heure d’un état de l’art indiscutable. Nous aurions pu citer une dizaine d’autres auteurs contemporains dont les conclusions sont les mêmes, dont nous avons rendu compte dans d’autres documents.

Historiquement, nous l’avons rappelé, ce fut l’observation clinique de patients dont le cerveau était endommagé qui a fait progresser la compréhension du rôle de cet organe dans l’élaboration de la conscience de soi et la construction de la personnalité. L’importance de l’observation clinique demeure malheureusement grande, car les attaques cérébrales, les accidents et les maladies dégénératives dont le nombre ne diminue pas obligent les thérapeutes à intervenir de plus en plus profondément dans le tissu cérébral.

Imagerie cérébraleMais depuis quelques années, la technique dite de l’exploration fonctionnelle par imagerie cérébrale a permis d’observer le fonctionnement du cerveau sain, lorsque le sujet se livre à des activités de la vie courante. On voit avec une précision de plus en plus grande comment s’activent les neurones pour créer des états mentaux. On peut également capter les ondes cérébrales, de l’extérieur, c’est-à-dire en général sans implanter d’électrodes, et les utiliser pour commander certains mouvements à des automates. Ces expériences ont d’abord été faites sur l’animal. Mais elles sont progressivement étendues à des humains volontaires. Initialement réservées à l’observation de fonctions relativement simples, telles que le traitement d’un message reçu des sens, elles permettent aujourd’hui d’aborder l’étude de fonctions de plus en plus abstraites : la lecture, la langage, l’apprentissage et la prise de décision.

La science de la conscience est donc devenue, malgré les difficultés que nous évoquerons, une discipline à part entière. Il faut préciser que si c’est le cas, c’est parce que les recherches à ce sujet présentent un intérêt qui n’est pas seulement celui de la connaissance désintéressée. Les gouvernements se préoccupent des applications militaires pouvant leur être données, ainsi que de la façon dont ils pourraient éventuellement, grâce aux résultats obtenus, orienter les esprits et les comportements des individus afin d’en faire le cas échéant des combattants modèles. Les entreprises commerciales ont des objectifs très voisins, visant à «discipliner» et orienter le consommateur. Mais c’est le propre de toutes les sciences. Il serait naïf de penser qu’elles sont financées dans le seul souci de la connaissance désintéressée.

Pour ceux qui connaissent mal les développements des neurosciences appliquées à la conscience, nous devons d’emblée indiquer que le domaine, même s’il est précisé tous les jours davantage, comporte encore une grande part d’ignorance ou d’incertitudes. Les spiritualistes en tirent argument pour affirmer que ces difficultés sont la preuve du caractère ineffable, divin, de la conscience. Ceci tient à ce que le concept de conscience lui-même, dont le grand public semble avoir une représentation claire, ne l’est pas du tout. Si de nombreux laboratoires annoncent qu’ils étudient le cerveau, il en est fort peu pour annoncer qu’ils étudient la conscience. Nous avons rappelé en avant-propos que beaucoup de chercheurs considèrent même que ce thème n’est pas scientifique. La conscience, avec si l’on peut dire un grand C, la Conscience, est pour eux un non-sujet. Ceci tient au fait qu’on ne peut pas identifier une faculté que l’on nommerait conscience et qui se retrouverait monolithique, semblable à elle-même, chez tous les humains et à toutes les époques. Il faut selon eux distinguer plusieurs sortes de consciences, qui jouent des rôles très différents.

Concernant les mécanismes mettant en jeu le système nerveux, y compris le cerveau, nous n’étonnerons personne en écrivant que les chercheurs les répartissent en deux grandes catégories, ceux qui sont inconscients et ceux qui sont conscients. Les mécanismes inconscients déterminent l’immense catégorie des comportements liés au fonctionnement des organes du corps et dont le cerveau associatif supérieur, présumé être le siège de la conscience, n’est pas informé ou est mal informé, sauf dans certains cas s’ils dysfonctionnent. Le cerveau associatif lui-même, comme nous allons le rappeler, fonctionne principalement sur le mode inconscient, même lorsqu’il prend des décisions vitales mettant en œuvre de véritables raisonnements logiques. C’est heureux car le fonctionnement sur le mode inconscient permet généralement de réagir vite et bien. Dans ces divers cas, on ne parlera pas d’inconscient pour l’opposer au conscient. Pas plus que pour ce qui concerne la conscience, il n’est possible d’identifier un ensemble monolithique de comportements qui répondraient à la définition d’inconscient avec un grand I, l’Inconscient.

Le mode inconscient, mode de fonctionnement par défaut du système nerveux, ne doit pas non plus être assimilé à l’inconscient freudien. Nous verrons que les neurosciences ne peuvent rien observer qui corresponde aux grandes catégories de forces que Freud croyait voir à l’oeuvre dans la vie psychique. On considère généralement que ce à quoi se réfère l’inconscient freudien, dans la mesure où ce terme est encore employé, devrait être approfondi afin de caractériser certains comportements psychologiques dont les bases biologiques demeurent encore obscures mais dont les manifestations sont évidentes. A ce titre, s’il conserve quelque pertinence dans le dialogue entre patients et analystes, il est prudent de ne s’en servir qu’en précisant la façon dont les neurosciences associées à la psychanalyse s’efforcent aujourd’hui de le définir. Citons par exemple les travaux portant sur le rôle curatif ou tout au moins adjuvant des relations de confiance s’établissant entre un médecin et son patient ou de l’effet placebo.

La conscience primaire

Au rang des mécanismes de la conscience de soi relevant de l’inconscient, les scientifiques placent ce que l’on nomme paradoxalement la conscience primaire. Paradoxalement car celle-ci fonctionne essentiellement sur un mode inconscient. Elle est présente chez la plupart des animaux. Elle permet au corps de distinguer ce qui appartient au sujet (au corps du sujet) et ce qui relève de l’extérieur. On sait que les robots modernes disposent aussi d’une représentation de l’environnement au sein de laquelle ils s’identifient en tant qu’acteurs. Ils possèdent donc une conscience primaire élémentaire.

Les mécanismes construisant la conscience primaire ont pour rôle l’identification etla protection de l’intégrité du sujet, tant au regard des agressions internes que des agressions externes. Mais ils font sans doute davantaPétrini  : le sommeil de Saint-Pierrege, méritant ainsi d’être présentés comme des précurseurs de la conscience supérieure. Il semble qu’étant extrêmement nombreux et vitaux, ils peuvent produire des messages globaux, sous forme de «conscience d’être conscient» qui entrent dans le champ de la conscience supérieure. Leur travail coopératif génère chez le sujet, même s’il n’en a pas «clairement conscience», la perception quasi physique de son unité en tant qu’individu, ceci aussi bien pendant la veille que durant le sommeil.

Il arrive également, chez l’homme et même chez certains animaux, que la conscience primaire génère des états particuliers qui soient capables de pénétrer explicitement dans le champ de la conscience supérieure. Dans le langage courant, on parle généralement en ce cas d’états préconscients, flottant momentanément entre l’inconscient et le conscient. Si dans une foule, je m’écarte instinctivement de quelqu’un qui, au regard des normes sociales en vigueur, se montre trop envahissant, je le fais parce que les mécanismes qui assurent la protection de mon espace vital ont été alertés et ont commandé une action d’évitement. Je peux me rendre compte après coup de mon geste de recul, c’est-à-dire en prendre conscience et y réagir, mais à l’origine, il a résulté d’un processus automatique de type réflexe.

Les manifestations, chez l’homme, de ce que l’on nomme l’intuition, peuvent aussi être rattachées au fonctionnement de la conscience primaire. Différents processus dont le sujet n’a pas conscience lui permettent de se représenter le monde extérieur et les tiers. Il s’agit soit de perceptions sensorielles ou de perceptions affectives, soit des calculs logiques pré-rationnels, faisant appel aux hémisphères cérébraux ou aux zones cérébrales spécialisés. Les résultats globaux des opérations de détail concernées peuvent rester totalement inconscients et dicter des comportements dont le sujet ne s’expliquera pas la cause. Ils peuvent au contraire donner lieu à des perceptions conscientes. Mais celles-ci resteront confuses, même si elles s‘imposent avec force. On parlera alors d’intuition. Ainsi l’intuition d’un danger me conduira à refuser telle situation, même si ma conscience explicite n’a pas perçu les raisons pour lesquelles j’ai jugé la situation dangereuse.

L’étude de la conscience primaire ne présente pas beaucoup de difficultés méthodologiques. Elle relève le plus souvent d’observations relativement faciles à conduire sur le sujet vivant. Ces observations et leurs résultats peuvent être présentés de façon objective, c’est-à-dire sans impliquer d’options philosophiques. Ce n’est pas le cas de l’étude de la conscience de soi et moins encore de la conscience dite volontaire, par laquelle le sujet disposerait d’un libre arbitre. La raison de cette difficulté n’apparaît pas toujours, y compris aux chercheurs eux-mêmes.

La conscience supérieure ou se regarder par la fenêtre passer dans la rue

A quoi faisons-nous allusion ? La science progresse généralement en construisant des hypothèses théoriques qu’elle soumet ensuite à l’expérience. On dit que ces hypothèses sont des modèles de l’objet à étudier. Ainsi, même dans des domaines particulièrement abstraits, tels que la cosmologie, le scientifique n’hésite pas à supposer l’existence d’objets dont il donne, sous forme d’un modèle généralement mathématique, une description purement théorique. Il imagine ensuite des expériences permettant de rechercher dans la nature la manifestation de telle ou telle des propriétés que devrait posséder l’objet réel s’il était conforme au modèle proposé.

De la même façon, construire à titre d’hypothèse un modèle supposé représenter la conscience devrait en principe permettre d’imaginer des expériences objectives destinées à valider ce premier modèle et poursuivre ultérieurement l’exploration. Or il apparaît que cette démarche ne peut être utilisée facilement pour étudier la conscience.

L’une des premières causes de cette difficulté, qui n’a rien de méthodologique, tient à l’emprise déjà signalée de la philosophie et des religions sur les chercheurs, même s’ils s’en défendent. On constate que chacun, pour des raisons personnelles, se donne de la conscience des définitions différentes, souvent contradictoires. De plus, ces définitions, au lieu d’être tenues pour des hypothèses, sont considérées comme décrivant un phénomène appelé conscience, existant en soi. Les expériences imaginées pour vérifier la pertinence de ces définitions sont donc difficiles et prêtant à controverses, car elles visent à démontrer des options de départ différentes.

La persistance dans l’esprit de beaucoup de chercheurs de définitions philosophiques ou spiritualistes de la conscience n’est pas seule à provoquer ces difficultés. Une raison véritablement méthodologique sinon logique les explique. Elle tient à ce que, lorsque le sujet conscient cherche à se regarder lui-même de l’extérieur, il se heurte à un obstacle relevant d’une variante d’un problème plus général dit du problème de l’incomplétude. Ceci avait été noté dès le XIXe siècle par les rationalistes. «Nul ne peut de sa fenêtre se regarder passer dans la rue». De nombreuses formulations de cette évidence ont été données depuis. Un système ne peut pas être décrit exhaustivement par un observateur qui resterait à l’intérieur de ce système. Il faut passer à un niveau de complexité supérieure. Mais cette opération n’est pas possible quand le système dans lequel on se trouve ne parait pas posséder de niveau supérieur.

Neurones (vue d'artiste)C’est le cas des descriptions relatives au fonctionnement du cerveau. Il n’existe pas de super-cerveau au niveau duquel on pourrait se placer pour décrire le cerveau. Le chercheur qui analyse le fonctionnement d’un cerveau extérieur à lui peut certes opérer sur celui-ci comme il le ferait à propos de n’importe quel autre organe du corps. Mais il ne doit pas oublier qu’il est lui-même doté d’un cerveau et que les hypothèses et observations auxquelles procède son propre cerveau n’incluent pas, en principe, d’hypothèses sur les raisons pour lesquelles ce cerveau élabore ces hypothèses, interprète les expériences faites à leur sujet et finalement s’enrichit des résultats découlant de l’ensemble du processus.

Ce qui est vrai de l’étude des fonctions supérieures du cerveau l’est encore plus quand il s’agit d’apprécier une fonction aussi évanescente que celle correspondant à ce que l’on nomme aujourd’hui la conscience. Le scientifique le plus objectif est bien obligé d’admettre que lorsqu’il aborde les manifestations les plus subtiles de la conscience, celles concernant la conscience de soi et le rôle du Moi conscient, c’est son propre Moi construit par son cerveau qui s’exprime. Mais le Moi, que nous assimilerons pour simplifier à ce que l’on pourrait appeler le cerveau conscient, n’est pas capable de se regarder de façon objective. Il est soumis à un certain nombre de processus inconscients dont malgré les incitations extérieures provenant du milieu, il demeurera prisonnier. Affirmer le contraire serait un postulat métaphysique. Le Moi choisit donc parmi l’ensemble de connaissances dont dispose le cerveau tout entier celles qui correspondent à ses déterminismes les plus profonds. La plupart de ces déterminismes lui sont et lui resteront inconscients. Lorsqu’il formule une hypothèse, le Moi ou cerveau conscient cherche souvent à démontrer ce que les jugements inconscients du cerveau global sous-jacent voudraient que soit la conscience.

Section 2. La conscience est un produit du cerveau

Making up the mindLe dernier livre du biologiste britannique Chris Frith, Making up the Mind, constitue sous une forme très accessible, une des thèses « monistes » la plus radicale à ce jour . Le professeur Frith collabore aux recherches financées par le Wellcome Trust Centre for Neuroimaging de l’University Collège de Londres. Parmi les équipes de ce centre, se trouve également celle dirigée par le professeur Friston qui développe une des hypothèses les plus avancées à ce jour permettant de comprendre le fonctionnement du cerveau, l’hypothèse du «cerveau bayésien». Nous la présenterons dans une section dédiée.

Rappelons que, par thèse moniste, on désigne une thèse qui s’oppose aux arguments spiritualistes ou dualistes selon lesquels l’esprit et la conscience sont chez l’homme d’une essence distincte de celle de la matière cérébrale. Chris Frith ne se cache pas d’être matérialiste. Mais il n’argumente pas dans ce livre en faveur du matérialisme philosophique. Il se borne à relater avec beaucoup de modestie épistémologique ce que l’expérimentation scientifique montre aux psychologues évolutionnaires tels que lui. Cette expérimentation s’appuie évidemment, non seulement sur une solide expérience hospitalière mais sur l’imagerie cérébrale qui est aujourd’hui le complément indispensable de l’observation clinique lorsque l’on veut analyser le fonctionnement du cerveau inclus (embodied) dans le corps – ceci aussi bien chez l’animal que chez l’homme.

On sait que différents ouvrages récents proposent au grand public des thèses analogues. Nous examinerons ci-après rapidement ceux de Gerald Edelman et d’Antonion Damasio. Qu’ajoute à cet égard le livre de Chris Frith ? Nous pourrions dire qu’il formule avec ce que l’on pourrait appeler une clarté particulièrement aveuglante la thèse fondamentale de la psychologie évolutionnaire, qui devrait semble-t-il s’imposer à tous ceux qui prétendent discourir scientifiquement sur le cerveau, l’esprit, la conscience et le prétendu libre-arbitre. Nous avons plusieurs fois formulé cette thèse dans des ouvrages et articles précédents (voir notamment Baquiast, Pour un Principe matérialiste fort, Edtions Jean-Paul Bayol, 2007). Comment la résumer?

L’auteur le fait dans le prologue (p. 17). Traduisons son propos : « La distinction entre le mental et le physique est fausse. Il s’agit d’une illusion créée par le cerveau. Tout ce que nous savons du monde physique, de notre propre corps et de notre monde mental, vient de notre cerveau. Mais nous n’avons pas de relations directes avec les objets ou les idées. En nous cachant le travail de (re)construction du monde auquel il procède, notre cerveau nous donne l’illusion de cette relation directe. Il nous fait croire également que notre monde mental est indépendant du monde et nous appartient en propre. A travers cette double illusion, nous nous ressentons comme des « agents » capable d’une action autonome sur le monde. Dans le même temps cependant notre expérience du monde, construite par le cerveau, a été partagée depuis des millénaires par des organismes analogues aux nôtres, d’où est née la culture humaine qui à son tour modifie le fonctionnement du cerveau sans qu’il s’en rende compte» .

Chris Frith s’est plus particulièrement centré, concernant l’élaboration de l’esprit, sur le rôle joué chez l’homme par le cerveau. Mais son analyse peut être élargie à l’histoire de l’évolution des êtres vivants. Comme il se doit de la part d’un psychologue évolutionnaire, elle trouve ses fondements dans l’histoire d’une évolution biologique s’étant poursuivie sans véritable solution de continuité pendant des centaines de millions d’années.

Que pouvons-nous en dire en ce qui nous concerne ? Les organismes vivants élémentaires se sont différenciés du monde physique en acquérant une membrane, un milieu intérieur, puis des organes sensoriels et effecteurs complétés d’un système nerveux coordonnateur et centralisateur. Chez les organismes plus évolués, le système nerveux s’est trouvé doté d’un organe, le cerveau, capable de conserver la trace neuronale des expériences vécues par l’organisme en interaction avec son milieu. Nous savons que c’est d’une façon très comparable qu’est aujourd’hui conçue l’architecture des robots évolutionnaires, ceux sur lesquels on espère voir naître des consciences rudimentaires.

Le propre de la vie est de se développer sans cesse, en fonction des sources d’énergie disponibles et des résistances du milieu. Chaque type d’organisme, que ce soit au niveau de l’espèce (génotype) ou de l’individu (phénotype), explore donc incessamment son environnement sur le mode dit des essais et erreurs. Un certain nombre de tentatives échouent et disparaissent. D’autres réussissent et sont conservées. On dit qu’elles sont sélectionnées par l’évolution. C’est l’ensemble de ces solutions réussies et conservées que mémorisent, sur le long terme, les gènes de l’espèce et sur le court terme, dans le temps de sa vie, le corps et le cerveau de chaque individu.

Sur le plan anatomique, le corps propre à telle ou telle espèce peut être considéré comme un modèle «en creux» du milieu dans lequel cette espèce se développe. Si tel animal est doté d’yeux, par exemple, on peut en conclure que le milieu où il vit comporte des sources émettant des photons, lesquelles sources signalent la présence d’aliments à exploiter ou de dangers à éviter. Les animaux dépourvus d’yeux, par contre, qui survivent en utilisant d’autres sens, tel l’odorat, nous révèlent que leur habitat est obscur : cavernes ou terriers souterrains. En examinant l’animal, nous pouvons obtenir des modèles descriptifs de l’environnement auquel il s’est progressivement adapté, sans avoir à étudier directement cet environnement.

Dans sa globalité, le milieu naturel est constitué d’un enchevêtrement de particules et de forces dont aucun organisme vivant n’est capable de modéliser les interactions de façon exhaustive. Mais chaque espèce, en interagissant avec son milieu, se construit une niche de survie ou environnement propre, dont l’organisation corporelle des individus composant cette espèce est à la fois le produit et l’agent constructeur. Cette organisation constitue donc une description pertinente de cet environnement propre, Chaque individu de l’espèce considérée la partage avec les autres. Pour l’espèce, la question de la vérité de cette description ne se pose pas. Elle est forcément vraie. Mais la portée du modèle se limite à la façon dont les organes sensoriels dont disposent les représentants de cette espèce perçoivent les relations entre particules et forces du milieu particulier dans lequel vit celle-ci. Chaque espèce ne s’intéresse, de fait qu’au modèle décrivant le milieu précis avec lequel elle interagit. La « vérité » ou pertinence du modèle peut cependant être améliorée en permanence. Du fait des mutations génétiques, l’organisme produit de nouvelles hypothèses sur son environnement, dont certaines se révèleront «vraies», en ce sens qu’elles amélioreront son adaptation, et d’autres «fausses», en ce sens qu’elles entraîneront sa mort.

La construction des représentations

Comprendre ceci est indispensable pour comprendre le rôle du cerveau en tant qu’organe améliorant l’interaction du corps avec le milieu. La relation des organismes dotés d’un cerveau avec le milieu dans lequel ils vivent n’est pas différente de celle établie par les espèces dont le système nerveux est plus simple ou qui n’ont pas de système nerveux. Cependant le cerveau apporte une dimension supplémentaire en ce sens qu’il permet de mémoriser sous forme d’associations neuronales les résultats de l’expérience acquise par l’organisme en interaction avec son milieu. Le cerveau devient donc le support d’un modèle du monde beaucoup plus complet et flexible que celui résultant de l’organisation corporelle proprement dite. Ce modèle suscite les réactions les plus appropriées à la survie. Ainsi, au lieu de réagir en direct aux informations venues du monde extérieur, comme le fait une bactérie se dirigeant vers un milieu riche en aliments dès qu’elle a perçu les signaux en provenant, l’animal disposant grâce à son cerveau d’un modèle plus complexe du monde, acquis par expérience, pourra faire appel aux stratégies de recherche de nourriture qui auront été mémorisées dans son cerveau comme s’étant révélées les plus efficaces en fonction des circonstances.

L’organisation neurologique du cerveau de chacune des espèces, comme celle de leur corps, a résulté de l’histoire évolutive de ces espèces. Ainsi les cerveaux des prédateurs sont-ils plus aptes que ceux des végétariens à identifier le mouvement, puisque, au fil des temps, la réception d’images mobiles a été associée pour les premiers à la présence de proies éventuelles. Encore faut-il que les capacités cérébrales acquises par l’évolution et transmises génétiquement soient mises en œuvre au cours d’un apprentissage individuel. Elles ne s’expriment que rarement à la naissance. C’est au cours d’une éducation personnelle, toujours sur le mode essais et erreurs, notamment à l’occasion des jeux si fréquents dans beaucoup d’espèces animales, que le cerveau du jeune individu apprendra à construire le modèle du monde le plus apte à garantir la survie de celui-ci. L’apprentissage se poursuit d’ailleurs tout au long de la vie. Le rôle des parents, notamment de la mère, est essentiel pour que le jeune apprenne à distinguer, au sein de milliers d’expériences différentes, où se situent respectivement l’erreur à évier et l’essai à poursuivre – ceci afin de survivre. La neurogenèse de détail, c’est-à-dire la façon dont s’établissent les connexions neuronales à la suite de ces expériences, se construit à cette occasion.

Dans cette optique, la question de la «vérité» ou pertinence du modèle du monde conservé par le cerveau individuel ne se pose pas davantage que celle du modèle du monde correspondant à l’organisation corporelle acquise lors de l’évolution et transmise par le génome. Le cerveau fait en permanence des prédictions sur le monde, que l’organisme met à l’épreuve. Les prédictions améliorant l’adaptation de l’organisme sont conservées et sont donc vraies» pour lui. Les autres disparaissent. Nous verrons ci-dessous que, si l’on transpose la question de la vérité au niveau des connaissances collectives détenues par l’espèce, la même problématique se retrouve. Le modèle collectif du monde ne renvoie pas à des vérités absolues, mais à des connaissances permettant à l’espèce de s’adapter au mieux ici et maintenant. Ce sont les seules vérités ayant un sens pour l’espèce. Les autres disparaissent plus ou moins rapidement.

Le cerveau des espèces supérieures, celui de l’homme en particulier, est donc devenu avec le temps le support de modèles du monde décrivant le milieu dans lequel chacune de ces espèces se trouve plongée. Ce mécanisme ne fonctionne pas toujours parfaitement. Un cerveau, qu’il soit sain ou, à plus forte raison, endommagé, peut créer des représentations qui ne correspondent pas aux signaux que reçoivent les organes sensoriels. A l’inverse, il peut recevoir de bonnes informations mais ne pas les intégrer au modèle global du monde qu’il fournit à l’individu.

De plus, même lorsqu’il fonctionne normalement, le cerveau ne décrit jamais le monde tel qu’il serait aux yeux d’un observateur extérieur omniscient. Il produit, toujours par essais et erreurs, une vision «hallucinée» du monde (Christopher Frith parle de «fantasy» ou «fantasme») qui détermine les décisions que prend l’organisme tout entier pour optimiser son adaptation au monde. Il s’agit par ailleurs d’un processus de regroupement statistique des informations pertinentes, par lequel le cerveau échappe à l’envahissement des détails perçus en permanence par les organes sensoriels.

Si l’hallucination se révèle pertinente, elle est conservée. Sinon, elle disparaît et parfois, avec elle, le cerveau et l’individu qui l’ont générée. Ainsi, face à une crevasse qu’il faut franchir pour échapper à un prédateur, le cerveau de tel individu peut estimer à la suite d’expériences précédentes que l’exploit est faisable. Il génère en conséquence une représentation sur le mode hallucinatoire le décrivant en train d’accomplir et réussir le saut. Le corps, déterminé par cette vision, commande les gestes nécessaires. Mais l’exploit ne réussit pas à tous les coups. L’inadéquation entre le modèle et le milieu réel peut se payer durement. Ceux qui étudient les primates en liberté ont été frappés par le grand nombre des accidents mortels atteignant des singes grimpeurs ayant manqué la branche qu’ils visaient. Tout ceci se déroule évidemment sur un mode purement déterministe. A aucun moment, ni le cerveau ni le corps de l’individu ne prennent de décisions qui ne seraient pas déterminées par des enchaînements antérieurs de causes et d’effets. Autrement dit, évoquer la «liberté» du décideur, au sens où les spiritualistes parlent de libre-arbitre, n’aurait aucun sens.

Pour résumer ce passage consacré à la construction des représentations par le cerveau, nous pourrions prendre une image technique, que l’on se gardera évidemment de transposer sans précautions aux cerveaux biologiques. Lorsqu’on achète un ordinateur, doté de ses divers logiciels, la notice explique comment le personnaliser, c’est-à-dire charger sa mémoire des informations qui nous ‘intéressent. Pour cela, il suffira de s’en servir pendant quelques jours en utilisant les fonctions disponibles, naviguer sur le web, communiquer par la messagerie, téléchécranarger tel ou teldocument extérieur, rédiger grâce au traitement de texte tel ou tel article, etc. Après cette période d’interaction avec l’extérieur, par mon intermédiaire, la mémoire de l’ordinateur se trouvera enrichie d’un grand nombre d’informations qu’elle ne comportait pas en sortant de l’atelier. Ces informations pourront être considérées comme des représentations du monde construites par mon activité et susceptibles de me servir de références en cas de problème à résoudre. Elles pourront aussi servir à d’autres utilisateurs éventuels de l’ordinateur.

Notons cependant un point important. Imaginons qu’au lieu de s’être procuré un ordinateur moderne, on ait utilisé un matériel datant des années 1980 retrouvé vierge dans un magasin. Son architecture et ses logiciels ne m’auraient pas permis de l’enrichir beaucoup. Sans doute aurais-je du me limiter à la fonction traitement de texte ou tableur.
Ainsi, si l’on considère les générations successives d’ordinateurs comme le résultat d’une évolution darwinienne de l’espèce « ordinateur », on constate que le génotype ou gènes propres à cette espèce (par exemple les notices techniques utilisées par le constructeur) ont évolué sous la pression de sélection pour rendre les générations successives d’individus (les phénotypes) de plus en plus aptes à s’adapter à la pression de sélection s’exerçant sur le monde de l’informatique. Chaque phénotype à son tour (c’est-à-dire chaque ordinateur au sein de sa génération) a grandi en s’enrichissant des informations que son organisation génétique lui permettait d’acquérir. Mais comme les besoins des utilisateurs ne cessaient de croître, les pressions de sélection s’exerçant sur les phénotypes ont progressivement conduit les concepteurs de génotypes, autrement dit les constructeurs, à faire évoluer le génotype de l’espèce.

C’est au cours d’une aventure de cette nature que l’espèce humaine s’est retrouvée dotée d’un cerveau de plus en plus performant. Chaque propriétaire d’un cerveau le garnit d’un modèle du monde qui lui est propre. Il le construit à partir des informations recueillies en interagissant avec son environnement.

Les modèles collectifs du monde et le Moi


Les psychologues ont tendance à étudier le fonctionnement du cerveau chez l’individu, en oubliant que celui-ci est le produit d’une évolution génétique et phénotypique qui se produit au sein du groupe. Il faut rappeler que les représentations neuronales se construisent pour l’essentiel lors des interactions en miroir des individus entre eux. Chez les espèces telles que l’espèce humaine ayant développé des langages dotés de mots, c’est-à-dire des symboles globaux pouvant résumer une expérience collective, les modèles collectifs du monde s’expriment par l’intermédiaire de ces langages. Le langage scientifique s’est imposé, chez certains humains tout au moins, parce que, à l’expérience, il s’est révélé le plus adéquat pour produire des prédictions elles-mêmes les plus efficaces en terme d’adaptation. Il va de soi que le langage scientifique n’est pas plus «vrai», dans l’absolu, que toutes les représentations, conscientes et inconscientes, produites ou utilisées par un cerveau en bon état de marche. Il est seulement le plus pertinent de tous pour réaliser des prédictions effectives, parce qu’il rassemble l’expérience très vaste de millions d’humains. Sa mise à jour sur le mode essais et erreurs s’impose cependant, comme celle de tous les modèles prédictifs plus restreints.

Parmi les créations collectives qui s’imposent de facto aux cerveaux des individus en interaction sociale se trouve le Moi. Certains scientifiques, nous l’avons signalé, estiment qu’il s’agit d’une illusion de plus créée par le cerveau, du fait qu’il n’est pas capable de faire apparaître en simultanéité les multiples liens reliant l’individu au monde physique et au monde social, ainsi que leurs interactions réciproques. Ce sont ces liens et ces interactions qui déterminent en fait le comportement, comportement durable ou comportement dans l’instant. Pour Christopher Frith, le cerveau génère donc une nouvelle illusion ou hallucination, celle d’un Moi se comportant en agent autonome. Elle exprime sous forme d’une image facilement compréhensible et communicable aux autres l’intuition implicite ressentie par chacun d’entre nous, celui de disposer d’une personnalité résultant d’un ensemble complexe de traitements d’informations réalisés à tout instant par les différentes composantes du cerveau. Mais ce Moi se borne à entériner avec quelques instants de retard les décisions prises par l’organisme tout entier, sous la coordination globale du système nerveux central et du cerveau. Ces décisions elles-mêmes ne sont pas libres. Elles découlent de l’enchaînement complexe des causes et des effets qui s’applique en permanence à l’individu dans le cours de sa vie biologique et sociale.

Nous avons pourtant indiqué que la sensation, pour ne pas parler d’illusion, de liberté que ressent le sujet (humain) présente sans doute quelques avantages évolutionnaires, même si beaucoup de chercheurs pensent difficile de préciser lesquels. Nous allons donc examiner les travaux des scientifiques qui se sont efforcés d’approfondir ce concept de Moi et proposer des pistes permettant de comprendre son intérêt pour les espèces, essentiellement l’espèce humaine, qui en sont dotées.

Section 3. Propriétés et limites de la conscience supérieure

Gerald Edelman est sans doute un des spécialistes du cerveau qui a le mieux réussi à préciser le concept omniprésent et pourtant bien mal compris encore de conscience. Ses principaux ouvrages s’inscrivent dans une réflexion générale sur la conscience d’inspiration matérialiste. Dans divers travaux, il a développé une théorie de la conscience que l’on peut résumer ainsi :

« On ne distinguera pas la conscience telle qu’elle se manifeste au niveau individuel de celle qui émerge dans les relations de groupe. La conscience supérieure ou conscience de soi ne présente pas toutes les propriétés d’omniscience qui lui sont généralement attribuées.

« Elle est partielle, des pans entiers de la représentation du monde par l’organisme, y compris les informations qu’il a sur lui-même, lui échappent définitivement ou durablement. Le champ de l’inconscient est considérable. On y trouve la plupart des automatismes vitaux pour la survie.

« Elle est tardive autrement dit non « primo-décisionnelle ». Les décisions, ressenties comme volontaire par le sujet conscient, résultent en fait d’une décision antérieure déterminée, elle-même provenant d’autres parties de l’organisme tout entier.

« Elle joue cependant un rôle, permettant d’attirer l’attention sur des phénomènes que l’expérience a classé comme importants pour la survie. Ceci au niveau individuel comme, grâce au langage, au niveau collectif. L’attention, à son tour, déclenche des mécanismes correcteurs, conscients ou inconscients. »

Courverture du livre "Second nature"Gerald Edelman a précisé ceci dans un ouvrage publié récemment, «Second Nature», qui complète avec beaucoup de pertinence ses efforts pour comprendre la conscience . Renoncer en effet à cette compréhension conduit inexorablement au dualisme selon lequel l’esprit et la matière sont deux dimensions différentes de l’univers. Mais essayer de comprendre la conscience en termes monistes, c’est-à-dire en faisant de cette faculté une propriété émergente de la matière, peut donner lieu à de nombreuses impasses. Faut-il ne chercher la conscience que chez l’homme et exclure qu’elle puisse exister également chez les animaux ? Comment la conscience est-elle apparue au cours de l’évolution et à quoi a-t-elle pu servir ? Le cerveau est-il le seul siège de la conscience et si oui, où se trouve ce siège ? Peut-on simuler la conscience chez des artefacts, autrement dit des robots ?

Il apparaît immédiatement que de telles questions resteront sans réponses utiles si l’on ne dispose pas d’une théorie (ou d’une hypothèse globale) permettant de comprendre comment le fonctionnement quotidien des neurones cérébraux intégrés à un corps (embodied) doté notamment d’organes sensoriels et effecteurs, corps lui-même situé (embedded) dans un milieu bien défini (ce que Gerald Edelman appelle une éconiche), peut aboutir à l’élaboration de connaissances sur le monde. La critique de ces connaissances permet à son tour de préciser ce que peut signifier le concept de vérité. On en arrive ainsi à l’épistémologie, définie comme critique raisonnée des connaissances et des méthodes permettant de les acquérir.

Le darwinisme neural

Gerald Edelman a depuis bientôt 20 ans, dans le prolongement de ses recherches sur le système immunitaire, qui lui avaient valu le Prix Nobel de médecine, proposé une approche permettant d’expliciter ces divers sujets. C’est ce qu’il a nommé le Darwinisme neural (neural Darwinism) dès 1987. Celui-ci, dans la ligne du darwinisme génétique, lui a permis de montrer comment, au sein des 100 milliards de neurones du cerveau humain, des neurones ou groupes de neurones entrent en compétition pour traiter les informations reçues dès le stade embryonnaire par le corps situé. Cette compétition a favorisé (ou a résulté de) la mise en place de réseaux de neurones associatifs, au sein du cortex ou d’aires particulières du cerveau, permettant ce que Edelman a nommé la réentrance.

En simplifiant, on dira que les fibres réentrantes informent telle partie du cerveau du fait que dans telle autre partie, des neurones réagissent de façon synchrone à des stimulus externes ou internes. Ainsi se créent des unités de travail analogues à ce que l’informatique nomme des réseaux de neurones formels. Elles permettent de construire des structures neuronales en fonction de la force, de la répétition et de la nature des informations reçues par le cerveau et le corps situé dans son éconiche. Le cerveau adulte disposerait de centaines de millions sinon davantage de telles structures. La compétition entre neurones produit des résultats spécifiques à chaque individu, tout en s’inscrivant cependant dans les grandes fonctions cérébrales acquises depuis longtemps par les animaux dotés d’un système nerveux central.

Le darwinisme neural vient donc contredire directement les trois principales attitudes qui avaient cours jusque là à propos de la conscience :
1) qu’il s’agit d’une fonction du cerveau, certes (ce qui exclut l’hypothèse dualiste) mais d’une fonction trop complexe pour être étudiée –
2). que la conscience résulte de traitements algorithmiques analogues à ceux auxquels procède un ordinateur et
3). que la conscience a résulté d’une évolution darwinienne au sein des contenus mentaux, indépendamment des supports neuronaux. Cette dernière hypothèse, dite aussi du darwinisme culturel, a été récemment reprise par lamémétique, expliquant que c’est la compétition entre mèmes, passant d’un cerveau à l’autre, qui a fait apparaître, notamment, la conscience de soi (que Susan Blackmore a nommé un memeplexe ou complexe de mèmes). Nous reviendrons sur ce dernier point plus bas.

Les structures neuronales résultant du développement au sein du cerveau de millions de systèmes de neurones en compétition darwinienne sur le mode mutation/sélection et résultant de l’interaction du sujet avec son milieu, construisent ainsi, pour ce sujet, ce que l’on nommera des systèmes de connaissances. Ceci se produit largement en amont de l’apparition des fonctions conscientes, puisque de tels systèmes existent chez tous les animaux dotés d’un système nerveux central. Ces connaissances, qui sont pour le sujet la seule « vérité » dont il peut disposer relativement à ce qu’est le monde extérieur, lui permettent de répondre avec un avantage sélectif aux contraintes du milieu et à la concurrence qui s’exerce sur lui.

Cette concurrence provient des membres de son espèce, étant entendu que chaque espèce est elle-même en concurrence avec d’autres. Chez les animaux non dotés de conscience, les connaissances ou informations sur le monde se matérialisent au travers des modules spécialisés du cerveau acquis par l’évolution. Mais elles s’expriment aussi par l’intermédiaire de l’architecture même du cerveau cognitif, transmis par héritage génétique. Au fil des millions d’années de l’évolution, les cerveaux ont été façonnés par les exigences de la survie. Ils commandent ainsi des comportements basiques, affinés par les démarches d’apprentissage des individus.

La compétition entre les connaissances

Chez l’homme, à ces mécanismes présents chez tous les animaux s’ajoutent les connaissances sur le monde faisant l’objet des contenus conscients. Nous reviendrons sur la façon dont Edelman distingue la conscience primaire, existant sans doute chez tous les animaux supérieurs (esquissée aussi chez des robots évolutionnaire) et la conscience supérieure ou conscience d’être conscient. Mais pour le moment, tenons-nous en aux connaissances constituant des contenus de conscience. Ces connaissances ont une dimension collective importante, s’exprimant notamment au sein des langages. Mais elles sont modulées au sein de chaque individu par le fonctionnement du cerveau conscient dont on sait qu’il n’est jamais strictement identique d’un individu à l’autre. La grande diversité et variété des connaissances mettent nécessairement celles-ci aussi en compétition darwinienne. La compétition aboutit à sélectionner celles qui sont les plus efficaces pour représenter le monde et qui sont donc les mieux capables de survivre et de se transmettre – conjointement avec les individus qui les hébergent.

Dans les sociétés modernes, la réflexion sur la validité des connaissances et plus généralement sur les processus permettant de les élaborer a donné naissance à une forme de pensée critique nommée l’épistémologie. Gerald Edelman veut désormais fonder une nouvelle sorte d’épistémologie, s’appuyant sur les sciences du cerveau. Il l’appelle «brain-based epistemology», épistémologie basée sur les sciences du cerveau, que nous traduiront approximativement par neuro-épistémologie ou épistémologie neurale. Pour lui, l’épistémologie classique, définie comme une étude critique des savoirs humains, a pris différentes formes dont la plupart selon lui se heurtent à des impasses, analogues aux impasses que rencontre des définitions non évolutionnaires (ou non physiques) de la conscience.

Nos lecteurs connaissent sans doute bien les débats relatifs aux fondements de la connaissance et subséquemment, au concept de vérité censé les exprimer. Doit-on considérer qu’il existe une vérité relative au monde en soi que les connaissances conscientes ont pour rôle de préciser progressivement, de préférence au travers d’un formalisme expérimental et mieux encore logico-mathématique strict et universel ? Y a-t-il au contraire autant de vérités qu’il existe de connaissances utiles aux individus qui s’y réfèrent et de parties du monde auxquelles ces individus sont spécifiquement confrontés. Dans ce cas, les «vérités» peuvent être approximatives, faire appel aux analogies et à l’intuition. On dira alors que seule doit compter l’aide qu’elles apportent aux individus dans leur lutte pour la survie. Qu’importe que le chat soit noir ou gris s’il attrape les souris.

Pour Edelman, la neuro-épistémologie doit viser plus loin que la simple réflexion sur l’émergence des savoirs. Elle doit viser à rapprocher les savoirs relatifs aux sciences dures et ceux relatifs aux sciences humaines, à la création artistique et autres activités ou intervient la sensibilité et la créativité informelle. En effet, comme on le verra, il n’y a pas pour lui de différences de nature entre ces différentes formes de création et de connaissance. Elles relèvent d’un processus commun qui, là encore, trouve ses sources dans le darwinisme neural. Il faut donc supprimer les fossés qui se sont établies entre elles, notamment dans le monde académique. Sans être à proprement parler wilsonien, c’est-à-dire partisan de la sociobiologie, Gerald Edelman milite en faveur de la «consilience», terme utilisé par E.O.Wilson pour exprimer la convergence des savoirs. Ceci posé, il faut bien admettre que les différentes connaissances émergent et se maintiennent, au cas par cas, selon leurs capacités à s’imposer, c’est-à-dire finalement selon leurs capacités à favoriser l’adaptation des individus et des groupes qui les produisent et les utilisent.

La querelle de la vérité

On ne peut pas parler d’épistémologie sans parler de vérité. On sait qu’aujourd’hui la question de la vérité devient un véritable enjeu de société, enjeu de nature politique, avec la multiplication, hors de toute démarche scientifique, des églises, sectes et mouvements politiques qui prétendent détenir des Vérités absolues et les imposer à tous. Cet absolutisme n’est évidemment pas Intelligent designnouveau. Il avait marqué l’histoire de la pensée dès ses origines. Mais on pouvait croire, avec les progrès en Occident de ce que l’onavait appelé les Lumières ou le rationalisme, qu’il perdait du terrain. L’expérience montre qu’il n’en est rien. Comme au Moyen-âge chrétien, chacun est désormais sommé par les nouvelles intolérances de s’incliner devant des vérités auto-proclamées, sauf à mettre sa liberté, voire sa vie, en danger. Le débat est particulièrement actuel aux Etats-Unis, où les fondamentalistes chrétiens éliminent petit à petit les tenants de la rationalité scientifique. Ils rejoignent d’ailleurs en intolérance les fondamentalistes islamiques, eux-mêmes de plus en plus nombreux y compris dans le monde occidental.

On peut penser que c’est pour contribuer à la réflexion sur la vérité et à la critique des contenus de connaissances, en réponse aux procès faits à la science par les tenants de l’Intelligent Design, que Gérald Edelman a décidé, sur la fin d’une carrière bien remplie, d’orienter ses travaux.. Face à l’influence croissante, en Amérique, de ce que Richard Dawkins les «talibans chrétiens», il estime que sa théorie du darwinisme neuronal lui permet d’apporter des éclairages importants au débat épistémologique sur la formation des connaissances et sur leur validité, c’est-à-dire sur le concept de vérité scientifique. Il s’inscrit donc de nouveau en défenseur du matérialisme scientifique. Mais dans ce domaine comme dans celui de la conscience, il a voulu rester fidèle à sa méthode, c’est-à-dire éviter les voies sans issues consistant à s’interroger sur les fondements logiques (et a fortiori sur les fondements philosophiques) pouvant justifier de parler de vérités en termes absolus – ce qui renverrait à un improbable réalisme scientifique selon lequel il existerait un monde en soi que l’observateur pourrait espérer décrire par des pratiques expérimentales rigoureuses.

Autrement dit, Gerald Edelman s’inscrit, sans le dire nettement, dans ce que l’on pourrait appeler le relativisme des connaissances. – ou plutôt dans un relativisme tempéré, analogue à celui concernant la conscience elle-même. Nous avons parlé pour notre part, dans d’autres textes, de «constructivisme», terme plus engageant que celui de relativisme. Pour le darwinisme neural, il n’existe pas de conscience en soi, mais des processus d’interaction avec le monde permettant au cerveau de faire émerger des contenus conscients qui sont à la fois propres à chaque individu et qui dans le même temps peuvent être partagés ou répartis au sein des groupes grâce aux échanges langagiers. Il en est de même des connaissances et des prétendues « vérités » qu’elles exprimeraient. Chaque individu construit ses propres connaissances, autrement dit ses propres vérités. Celles-ci, lorsque l’individu considéré a la possibilité de les confronter à des connaissances collectives, prennent une portée plus générale sans pour autant pouvoir prétendre à une valeur absolue.

Le cerveau se représente spontanément le monde au travers des entrées sensorielles et traduit ces connaissances, individuelles ou collectives, par des expressions approximatives, métaphoriques, symboliques, dont aucune ne devrait pouvoir prétendre à l’universalité. Le cerveau, comme Edelman le rappelle constamment, n’est pas un ordinateur travaillant sur des données bien définies et utilisant pour ce faire des programmes pré-constitués. Le cerveau travaille sur le mode très général dit de la « reconnaissance de forme ». On sait que ce terme est employé en intelligence artificielle pour désigner le travail de catégorisation empirique auquel un système informatique non programmé à l’avance se livre pour identifier les constantes du milieu avec lequel il réagit : constantes visuelles, sonores ou phénoménales. Il se dote d’une représentation globale du monde résultant de la compétition darwinienne entre représentations provenant des cerveaux des individus partageant la même éco-niche . Il y a autant de « vérités », qu’il y a de cerveaux, tout au moins au niveau du détail. Au sein des groupes, les échanges entre cerveaux peuvent aboutir à des « vérités collectives,» qui restent cependant relatives (non absolues) et constamment en évolution.

De ces «vérités collectives relatives» peut émerger un «univers virtuel» fait de représentations du monde prenant la forme de lois scientifiques voire de modèles mathématiques. Cet univers est plus «vrai» que l’ensemble des vérités individuelles, au moins pour les individus utilisant la démarche scientifique expérimentale et les mathématiques. Mais, comme on le sait en ce qui concerne la formalisation des savoirs au sein de lois scientifiques et de modèles mathématiques, le passage de l’approximatif à la rigueur se traduit par d’innombrables pertes. Le champ se rétrécit considérablement et souvent le modèle se révèle trop rigide pour rester longtemps adéquat. La science ne renonce certes pas à proposer des lois, mais, en permanence, la critique de ces lois et la recherche de nouvelles lois font un large appel à l’heuristique libre, à l’imagination et au rêve.

L’ «univers» formalisée par la science ne renvoie donc pas plus que les « vérités collectives et individuelles» à une Vérité absolue ou en soi, puisque, comme celles-ci, elle résulte de la compétition darwinienne entre contenus de conscience et n’est donc jamais figée. Elle est seulement plus générale et s’appuie sur des faits expérimentaux qui, tout en nécessitant d’être, eux-aussi, relativisés, présentent des fondations plus solides pour la construction d’une neuro-épistémologie critique que ne le sont les « faits » observés empiriquement par des individus dépourvus d’appareils rigoureux de vérification.

La neuro-épistémologie à la lumière du darwinisme neural

Ceci posé, en quoi ce qui précède peut-il autoriser à parler de neuro-épistémologie comme le fait Gerald Edelman ? Il faut pour le comprendre revenir à la façon dont il se représente la formation et le rôle de la conscience, c’est-à-dire à sa théorie du darwinisme neural. Nous avons vu que pour lui le cerveau est organisé en un très grand nombre de modules distincts mais néanmoins interconnectés (par la réentrance). Certains ont été acquis par l’espèce et sont donc transmis dès la naissance à partir de l’architecture du cerveau définie par la coopération de différents gènes. D’autres résultent du mécanisme général de « reconnaissance de formes », évoqué ci-dessus, par lequel le cerveau dès le stade embryonnaire établit des catégories au sein des informations endogènes et exogènes perçues par les sens.

Un point essentiel, sur lequel Edelman insiste, concerne la redondance (appelée dégénérescence dans le vocabulaire scientifique) entre ces modules. Le terme signifie que des modules différents peuvent représenter plus ou moins approximativement la même forme. Ceci est particulièrement évident au sein des cortex visuels et auditifs. Ainsi est assurée la variation ou variabilité dans les représentations, autrement dit un Générateur de diversité (GOD pour les évolutionnistes, soit Generator of Diversity !), permettant à la compétition darwinienne entre modules de s’exercer.

Edelman, dans la description du cerveau qu’il propose, évoque aussi ce qu’il appelle des «centres de valeurs». Ceux-ci n’ont rien à voir avec les valeurs morales. Le mot désigne les aires cérébrales capables de diffuser dans l’ensemble du cerveau puis de l’organisme des neurotransmetteurs génériques, incitatifs ou inhibiteurs, qui renforcent les réactions globales de l’organisme. Ainsi en est-il de l’adrénaline, qui dans la plupart des espèces, contribue à mobiliser les ressources physiques de l’individu face à un danger. On retrouve là un mécanisme courant dans tous les réseaux de neurones formels, caractérisant ce que l’on appelle les processus de récompense. Le livre évoque enfin, pour compléter ce bref recensement, les neurones moteurs et plus généralement l’appareil sensorimoteur, qui permet à chaque organisme de s’inscrire dans son éco-niche et de le modifier. Chez l’homme moderne, cet appareil sensorimoteur est complété par les machines et instruments produits par la technologie.

Ces divers éléments constitutifs de la complexité du corps en situation contribuent ainsi, selon l’hypothèse du neuro-darwinisme, à la production de faits de conscience plus ou moins élaborés. Le neuro-darwinisme est évidemment l’antichambre méthodologique de la neuro-épistémologie.

Rappelons la théorie de la conscience que tout ceci sous-tend. C’est aussi celle de beaucoup de neuro-scientifiques matérialistes. L’organisme doté d’un système nerveux central situé dans le corps, le corps lui-même étant situé dans son éco-niche, constitue un ensemble évolutionnaire aux millions de modules en interaction. Inévitablement, il en émerge des états de conscience primaire, c’est-à-dire conscience de soi dans son environnement mais non conscience d’être conscient. On admet généralement que de tels états sont présents chez la plupart des animaux supérieurs. Mais comme ceux-ci manquent du langage, ils ne sont pas capables de se représenter eux-mêmes à eux-mêmes en tant que sujets conscients. Ils ne peuvent pas non plus construire de modèles visant le passé ni le futur dans lesquels ils se positionneraient comme acteurs. Ils ne peuvent donc pas élaborer des stratégies de survie à long terme. Sur ce point, Edelman a toujours indiqué que, pour lui, le passé et le futur n’existent pas en soi. Ce sont des constructions utilisant des mots, autrement dit des modèles informationnels, avec lesquels un modèle du soi, lui-même exprimé par le langage, peut être mis en interaction.

Edelman est donc conduit, ce qui est devenu classique depuis quelques années chez les neuroscientifiques matérialistes, à distinguer la conscience primaire et la forme plus «évoluée» de conscience, dite supérieure, qui en émerge au sein des cerveaux disposant d’une complexité supplémentaire. C’est grâce à cette complexité neurale supplémentaire que de nouveaux modules eux-mêmes redondants sont apparus pour désigner le soi et bien d’autres concepts reprenant au second ou au troisième degré des « formes » identifiées par la conscience primaire. Quel est le rôle fonctionnel de cette conscience supérieure ? Celui de la conscience primaire n’est évidemment pas discutable. Elle permet à l’animal d’acquérir une représentation globale du monde, au lieu d’être déterminé par des évènements différents survenant sans ordre apparent. Par contre, sur le rôle fonctionnel de la conscience supérieure, les opinions diffèrent encore.

Comment la conscience supérieure peut devenir causale

Edelman rejoint les neuroscientifiques pour qui la conscience supérieure n’est jamais causale. Autrement dit, il refuse le concept de libre-arbitre, grâce auquel les spiritualistes réintroduisent le dualisme. Cependant, il ne veut pas faire de la conscience supérieure un simple épiphénomène dont la survivance au sein de l’évolution ne s’expliquerait pas. Il en fait un indicateur permettant à l’organisme (par l’intermédiaire du cerveau en général) de nous rendre compte de certains de nos états et de les signaler à nous-mêês et aux autres par le langage. Cette hypothèse repose sur celle selon laquelle la construction du Moi résulte de l’interaction de l’individu avec les autres individus grâce au langage et aux artefacts développés à l’intérieur des sociétés.

Nous pouvons ici expliquer d’une façon très simple pourquoi les individus humains ont hérité de l’évolution la capacité d’exprimer les états dominants de leur conscience primaire à travers le langage et en les attribuant à un Moi supposé causal, c’est-à-dire supposé doté de libre-arbitre. C’est parce que le corps inconscient, le seul qui soit causal (on peut pour faciliter la présentation parler d’un Moi inconscient, qui ne correspond évidemment pas à l’inconscient freudien) peut ainsi faire part de ses états internes aux autres membres du groupe afin d’y recruter des alliés. Les animaux font d’ailleurs cela avec moins de sophistication quand ils expriment des émotions par des cris ou gestes. Ceux-ci sont destinés au groupe, pour provoquer des réactions collectives venant à l’aide de l’individu signaleur.

Prenons un exemple. Circulant en forêt, je perçois inconsciemment la présence d’un prédateur et, toujours inconsciemment, je m’en écarte. Mon Moi inconscient a dans ce cas pris seul la bonne décision. Cependant, si quelques instants plus tard, ma conscience supérieure est avertie (par réentrance) de ce qu’a décidé ma conscience primaire et en avertis le groupe par un discours adéquat ( “j’ai décidé” de m’éloigner de ce fourré où “je pense” que se trouve un prédateur), les autres individus du groupe peuvent comprendre immédiatement le signal de danger et y réagir adéquatement. Réagir signifie en ce cas que la conscience primaire de chacun d’eux comprend inconsciemment le message et prend immédiatement les mesures adéquates.

Mais réagir signifie aussi que le Moi collectif des consciences supérieures ainsi formé grâce au langage partagé renforce dans chacun des organismes individuels les actions destinées à protéger non seulement les individus considérés isolément, mais l’ensemble du groupe se comportant alors en super-organisme doté d’une conscience primaire (voire d’une conscience supérieure). Pour être exhaustif, on ajoutera que l’existence d’une conscience supérieure individuelle Réprésentation de l'adrénalines’exprimant par le verbe n’est pas inutile à la survie de l’individu. Même si je suis seul face au danger, le fait que je me dise (par la voix intérieure de la conscience supérieure) “il y a là un danger” peut aider le Moi inconscient à mieux mobiliser ses ressources, notamment en déclenchant l’action de ce que Edelman appelle les centres de valeur du cerveau – sécrétion d’adrénaline par exemple.

On peut alors considérer que le Moi conscient individuel serait la façon dont une représentation d’un Moi générique construite au sein des collectivités dotées de langage s’incarnerait et se spécifierait au sein de l’individu particulier, grâce aux échanges sociaux et notamment grâce à l’éducation – le tout évidemment à l’occasion de compétitions darwiniennes permanentes, tant dans le cerveau individuel que dans ce que l’on pourrait appeler le cerveau collectif. A ce moment, le Moi individuel s’exprimant au sein de la société et représentant une variante d’un Moi collectif plus général, pourrait sinon redevenir à lui seul causal, du moins contribuer à l’émergence d’une action causale. Ses évolutions commanderaient les organes effecteurs de la société ou plus précisément celles des individus qui manipulent les organes effecteurs.

Or ceux-ci, contrairement aux états de conscience supérieure individuels, sont directement en prise sur le monde. Il devient donc productif de s’interroger par l’épistémologie sur la valeur quant à la survie des connaissances du monde que génèrent de tels Moi collectifs et sur les rapports que ces connaissances peuvent avoir avec une supposée vérité. Si elles s’auto-proclament vraies, relativement ou absolument, elles n’en auront que plus de force persuasive dans la compétition entre les connaissances et entre ceux qui les hébergent.

L’hypothèse d’un Moi fédérateur se développant au sein des neurones du cortex supérieur, celui responsable des associations, pourrait peut-être aussi aider à comprendre la question délicate résumée par le concept de noyau dynamique et d’activité intégrative (Dynamic Core). On nomme ainsi l’espace hypothétique, dit aussi par Bernard Baars « espace de travail global » (Global working space) , ou se formaliserait en dernier ressort la décision consciente. Edelman pour sa part n’y insiste pas. Pour lui, contrairement à d’autres neurologues , Bernard Baars ou Stanislas Dehaene, ce n’est pas un point prioritaire pour la compréhension de la conscience. Il se borne à constater que, dans les cerveaux sains, la conscience n’est pas dissociée, tout au moins dans l’instant présent. Elle est unitaire. Ceci est vrai qu’il s’agisse de la conscience primaire ou de la conscience supérieure. Le cerveau parait capable de réaliser à tout moment une seule et unique synthèse résumant les résultats de la compétition darwinienne incessante entre lesquels s’affrontent les modules neuronaux conscients et inconscients. Ainsi le rapporteur d’un congrès animé peut résumer en un compte-rendu clair les résultats des débats.

Mais quel est le mécanisme qui permet à tout moment l’expression d’un état unique de conscience ? (On parle aussi du problème du « binding »). Où et comment se produit ce phénomène essentiel à la compréhension de l’unité du moi conscient individuel ? On sait que la question n’est pas résolue actuellement. Gerald Edelman fait cependant à ce sujet une observation à laquelle nous devons être attentifs.

Il explique que pour comprendre le fonctionnant du noyau dynamique et la génération d’états de conscience unitaires, il est pratiquement impossible aujourd’hui d’expérimenter chez l’animal vivant et moins encore chez l’homme. Il faudrait de toutes façons sans doute descendre bien au-delà de l’observation des neurones individuels, afin d’observer le fonctionnement corrélé de milliards de cellules – et de molécules chimiques – appartenant au corps dans lequel le cerveau est situé. Par contre, selon lui, on peut espérer que l’étude, bien plus facile à mener, de la façon dont des états de conscience primaire émergent chez les robots pourrait nous quelques pistes – ceci même si l’on découvrait que les robots acquièrent des consciences bien différentes des nôtres, comparables à ce que pourraient être des consciences d’extraterrestres.

Communication. Mosaïque, par Anne Bedel

Section 4. Le cerveau des émotions

Antonio R. Damasio est chef du département de neurologie au Collège de médecine de l’Université de l’Iowa. Il est également professeur adjoint au Salk Institute de La Jolla. Il est aujourd’hui mondialement connu pour ses travaux sur le cerveau humain, dont il explore la complexité, notamment au regard de la mémoire, du langage et des émotions.

Looking for spinozaLa thèse d’Antonio Damasio sur les origines de l’esprit et de la conscience est aujourd’hui remarquablement cohérente et convaincante. Il l’a formalisée dans deux ouvrages principaux : « The Feeling of What Happens » suivi par «Looking for Spinoza», qui ont consacré la prise en considération des sentiments dans la compréhension des relations entre le corps, le cerveau et l’esprit. Cette thèse confirme et éclaire les théories, de plus en plus fréquentes aujourd’hui, montrant que les formes les plus élaborées de l’esprit et de la conscience humaine sont des acquis de l’évolution ayant émergé, selon les lois simples de la compétition darwinienne, dès l’aube de l’apparition de la vie sur Terre. Ce qu’il avance s’appuie sur une série impressionnante d’observations cliniques ou permises par l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Ces expériences n’apportent évidemment pas des preuves définitives, mais leur convergence permet de donner des fondements solides aux interprétations qu’en propose Damasio. Ceux que le prétendu réductionnisme de celui-ci scandaliserait (faire des sentiments conscients et de l’état du Moi lui-même la conséquence d’états bien définis du corps) doivent se dire que l’auteur n’avance rien sans preuves expérimentales.

Essayons de résumer en quelques paragraphes l’essentiel des propositions d’Antonio Damasio. Elles semblent si cohérentes que nous pourrions parler à leur propos d’un véritable “système Damasio” :

L’homéostasie

Les organismes vivants se caractérisent d’abord, avant même leur capacité à se reproduire et à muter, par l’existence d’un “corps” assurant la permanence d’un milieu interne protégé de l’extérieur par une barrière. Des plus simples aux plus complexes, ils n’ont pu survivre qu’en maintenant ce milieu interne à l’abri des agressions de l’environnement. C’est ce que l’on appelle couramment l’homéostasie. L’organisme vivant est une “machine homéostatique” dont le métabolisme est assuré par des processus élémentaires acquis génétiquement et présents dès les formes les plus simples des cellules homozygotes. On retrouve ces mécanismes sans changements fondamentaux tout au long de l’échelle des organismes vivants.

Les stimulus et sensations

Les mécanismes assurant la survie et le métabolisme des organismes sont déclenchés par des stimulus externes (réception d’une phéromone provenant d’un partenaire sexuel possible, par exemple) ou internes (sensation de faim provenant de la baisse du dosage du sucre). Une chaîne de déclenchement (trigger) s’engage ensuite, jusqu’au cerveau, mobilisant les différentes ressources de l’organisme. On ne peut séparer conceptuellement le stimulus ou déclencheur et le mécanisme déclenché. L’un et l’autre co-évoluent en interrelation.

Les réflexes

Les corps ont été dotés progressivement par l’évolution d’organes de plus en plus complexes capables d’assurer les grandes fonctions d’alimentation, d’excrétion, de reproduction, de fuite devant les prédateurs. Ces organes sont commandés par des réflexes de base (basic reflexes) déclenchés par les stimulus précités. Des dispositifs de contrôle coordonné de la bonne exécution de ces fonctions ont été sélectionnés par l’évolution, y compris chez les organismes les plus simples, notamment sous la forme d’échanges de messages chimiques. Dès le début, un système immunologique s’est développé pour assurer la protection contre les invasions extérieures. Ainsi s’est précisé ce qui était pour ces organismes le Bien (les facteurs leur permettant de se maintenir en vie et en bonne santé) et le Mal (les facteurs les conduisant à dépérir et mourir). Spinoza, rappelle Damasio, a qualifié de “conatus” la tendance, propre à la vie, de chaque organisme à persévérer dans son être, en faisant appel aux ressources nécessaires.

Les cartes corporelles cérébrales

Avec la complexification croissante des organismes, des organes spécialisés dans le contrôle de l’homéostasie et dans le déclenchement des actions réparatrices sont apparus. Ce furent les systèmes nerveux. Une part importante des génomes, chez les organismes simples comme le ver ou la mouche ou chez les mammifères supérieurs et l’homme, s’est trouvée dédiée à la programmation des processus d’entrée-sortie et de contrôle coordonnés permettant la surveillance des paramètres de bon équilibre et la mise en œuvre des procédures de survie : s’alimenter, se reproduire, élever les descendants, fuir les prédateurs, etc. Les cerveaux, pour ce faire, disposent de multiples cartes corporelles (body-map) qui permettent la synthèse des signaux provenant du corps. Le cerveau, en ce sens, élabore une image dynamique du corps analogue aux tableaux de bord des machines complexes. Il s’agit de connaître en temps quasi-réel l’état du système et d’engager immédiatement les actions réparatrices.

Les émotions

Les stimulus permettant la mise en œuvre des différents processus vitaux et leur coordination par le cerveau s’organisent, à partir des organes des sens, en messages sensoriels de plus en plus élaborés (sensations) lesquels donnent naissance, au-delà d’un certain niveau d’évolution, à des tendances et appétits (drives, appetites) puis à des émotions d’appétence ou de rejet produisant des états corporels complexes. Dans la terminologie de Damasio, sensations et émotions ne sont pas nécessairement conscientes. Au contraire, dans la totalité des êtres vivants y compris chez l’homme, elles sont principalement inconscientes.

Les émotionsLes émotions ne sont pas des phénomènes gratuits, mais font partie essentielle de la mise en œuvre des processus vitaux. Elles ont été programmées par l’évolution génétique pour mobiliser le plus efficacement possible les ressources de l’organisme au service du bon fonctionnement des organes sensoriels et effecteurs. Damasio les désigne du nom de “emotions proper “, que l’on pourrait traduire par le terme de “tuteur émotionnel” ou “moteur émotionnel”. Il distingue les émotions basiques, énergie, enthousiasme, malaise; les émotions primaires : faim, plaisir, désir, peur et les émotions “sociales” résultant de l’exercice des précédentes dans la vie en société, laquelle est indispensable comme on le sait à la construction des individus, même des plus simples : orgueil, sympathie, indignation, etc.. On a tout lieu de penser que, si les émotions sont difficiles à mettre en évidence chez les organismes relativement simples (insectes, mollusques), elles existent pourtant. En tous cas, on sait maintenant les observer à l’œuvre dans les espèces plus complexes, de la même façon que chez l’homme, même lorsqu’elles ne sont pas entrées dans le champ de la conscience. Dans cette optique, les émotions sont indispensables à la survie.

Les émotions, comme les sensations, mais à un niveau supérieur, se traduisent par diverses modifications corporelles. Celles-ci sont à la fois le signal permettant au cerveau de les enregistrer et le moyen dont dispose l’organisme pour affronter victorieusement les facteurs internes et externes visant à déstabiliser son homéostasie. Ainsi, manifester des signes de colère peut éloigner un adversaire. Là encore, ces modifications corporelles n’ont pas besoin d’être conscientes pour jouer leur rôle protecteur.

Les émotions, facteurs essentiels de la capacité de l’organisme à survivre dans un milieu nécessairement hostile, se déclenchent dés que l’organisme perçoit, sous forme de messages sensoriels simples ou complexes (sensations), les indicateurs internes ou externes signifiant le danger (le Mal) ou au contraire l’obtention d’un état d’équilibre (le Bien). Chaque individu est entouré de stimulus générant des émotions (emotionally competent stimulus, ECS) auxquels il réagit en permanence. L’identification de ces ECS est généralement programmée génétiquement (par exemple la méfiance à l’égard d’un objet non identifié). Mais beaucoup d’ECS sont les produits de l’expérience individuelle, acquise dans le cadre des échanges au sein du groupe (que l’on pourra dire culturelle).

Les processus qui précèdent l’apparition des émotions, et celles-ci elles-mêmes, sont hérités génétiquement, du moins dans leurs grandes lignes. L’évolution individuelle de chacun (sa culture) se borne à individualiser et enrichir ces cadres génétiquement transmis. Les moteurs émotionnels ayant évolué pour optimiser les chances de survie des individus peuvent se révéler mal adaptés ou néfastes dans d’autres circonstances, notamment dans la vie en société moderne. Mais comment espérer que leurs déterminants génétiques puissent cesser d’agir ? C’est là tout le problème du contrat social.

Les sentiments et les pensées

Chez les organismes dotés de pré-conscience ou de conscience, notamment chez l’homme, les mécanismes de survie précédemment décrits et générant des émotions, vont plus loin. Certaines émotions deviennent conscientes. On peut les appeler des sentiments (feeling). Ceux-ci, dans leurs formes extrêmes, prendront la forme de passions. Comment définir les sentiments, par rapport aux émotions, outre le fait qu’ils sont conscients et que celles-ci ne le sont pas nécessairement ? Les sentiments correspondent à la perception d’un certain état du corps à laquelle s’ajoute la perception de l’état d’esprit correspondant, c’est-à-dire des pensées (thought) que le cerveau génère compte tenu de ce qu’il perçoit de l’état du corps. Les sentiments et les pensées ne viennent donc pas de nulle part, mais sont adaptés à la situation où se trouve l’organisme. Damasio rappelle que c’était là le point de vue de William James (1842-1910) aussi méconnu en son temps que Spinoza : “le sentiment est la perception du corps réel modifié par l’émotion”. C’est donc au sommet seulement de processus empilés (nesting principle) qu’apparaissent les sentiments. Du fait que ceux-ci sont conscients, leur importance a été surestimée, tandis que les mécanismes leur donnant naissance, restant inconscients, ont été ignorés ou peu étudiés.

Quel est alors le rôle des sentiments, en termes de sélection darwinienne ? Poser la question revient à poser la question du rôle de la conscience. La conscience, chez l’homme comme chez les organismes dotés de formes de conscience plus simples, se construit sur la base d’émotions transformées en sentiments. Sert-elle à quelque chose ? On admet généralement que la conscience n’est pas un simple épiphénomène, mais permet d’organiser les sensations et les émotions du moment en les comparant les unes aux autres et en les rapprochant de celles constituant la conscience biographique du sujet. La conscience mobilise et regroupe à tout moment dans un espace de travail commun un certain nombre d’informations nécessaires à la définition de stratégies de survie et à la prise de décision.

Damasio, dès le début de ses travaux, s’était efforcé de cerner le concept de proto-soi, de soi instantané, de soi biographique (c’est-à-dire capable de se rétrojecter dans le passé et se projeter dans l’avenir). Aujourd’hui, il fait reposer le soi sur une prise de conscience des émotions les plus fortes, c’est-à-dire aussi de certains des facteurs déclencheurs de ces émotions, ainsi que des modifications corporelles qu’elles entraînent. L’état de conscience en ce cas est d’abord une conséquence des émotions qui le précèdent, mais il agit en retour sur celles-ci, en favorisant la prise de décision commandant des comportements d’adaptation et les modifications corporelles qui leurs sont liées. Il peut s’établir à ce niveau une co-évolution ou interaction entre émotions, sentiments et comportements en découlant.

Les idées

Les sentiments entrant dans le champ conscient génèrent aussi des comportements de type social. La conscience se construit principalement, dans le cerveau conscient, par le jeu des échanges langagiers et symboliques entre individus au sein des groupes. L’interaction entre émotions et sentiments se poursuit à ce niveau. On exprime un sentiment lui-même lié à une émotion, par l’échange d’une information symbolique ayant valeur de langage, signes ou mots. Ceux-ci s’organisent en opinions ou idées dès lors qu’ils respectent un certain formalisme grammatical. Ce faisant on peut communiquer avec les autres sur une base commune, puisque ceux-ci sont organisés génétiquement pour fonctionner d’une façon identique au sein de l’espèce.

A l’intérieur des groupes, les émotions et les sentiments s’expriment sous forme de comportements spécifiques, sélectionnés par l’évolution pour assurer la survie collective. C’est le cas de l’empathie par laquelle on comprend intuitivement ce que ressent autrui. C’est aussi le cas des comportements dits altruistes ou moraux. Les individus y sacrifient un intérêt immédiat au profit d’un avantage plus lointain procuré par la survie du groupe que favorise ce sacrifice. L’établissement et le respect d’un contrat social permettant de sublimer les déterminismes génétiques primaires en découlent aussi.

D’autres comportements collectifs se traduisent par des échanges d’idées. Celles-ci, pour Damasio, ne sont pas inspirées par une rationalité abstraite. Elles expriment directement les émotions et sentiments des individus. Elles ne sont comprises et acceptées par les autres individus que si elles correspondent à leurs propres émotions et sentiments. Sinon, elles sont ignorées ou rejetées.

Toute cette évolution s’est construite par interaction entre les organismes et les milieux de plus en plus étendus auxquels ces organismes se sont trouvés confrontés en conséquence de l’accroissement de leurs possibilités corporelles. On se trouve là dans le paradigme de l’adaptation darwinienne le plus classique, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à aucune finalité ou dessein a priori.

La neurophysiologie des passions

Antonio Damasio ne se limite évidemment pas à la description de ces divers mécanismes élémentaires. Il montre comment ceux-ci construisent les formes et valeurs sociales élaborées, caractéristiques de l’humanité telle que nous la connaissons actuellement. Mais là, ne voulant pas s’engager dans des constructions spéculatives, il admet que l’état actuel des recherches n’est pas suffisant pour démontrer l’interaction de l’anthropologie, de la sociologie, de la psychanalyse avec la neurobiologie. C’est encore moins le cas en ce qui concerne l’éthique, le droit et la religion. Il se borne pour sa part à rechercher, comme nous venons de le voir, les prémisses de l’éthique et de la morale dans les espèces animales, sous la forme des comportements altruistes. Mais il en dit assez pour laisser penser que, de même qu’en ce qui concerne l’altruisme, toutes les formes élaborées de l’activité sociale devraient pouvoir être repérées et, le cas échéant, modifiées, à partir de leurs traces neurales. Les personnes n’ayant pas compris comment des mécanismes évolutionnaires sur le mode darwinien ont conduit à l’apparition de nos sociétés et de leurs cultures reprocheront à Damasio son matérialisme ou son réductionnisme. Mais aujourd’hui il n’est plus possible de présenter les produits les plus élaborés de la société comme ayant surgi de nulle part, ou découlant d’une évolution uniquement culturelle.

Au demeurant, Damasio tient à montrer qu’il n’est pas réductionniste. Pour lui, la biologie des relations entre le corps et l’esprit, la neurophysiologie des émotions et des sentiments (des passions), ouvre des perspectives morales considérables. Est-ce que connaître nos émotions et nos sentiments peut nous conduire à mieux vivre, atteindre un état de “contentement”, d’accomplissement, qui était selon lui celui de Spinoza. C’est parce que Spinoza avait atteint cet état, nous dit Damasio, que malgré sa santé fragile, il a pu réaliser une œuvre aussi sereine, aussi prémonitoire des grandes discussions philosophiques et morales qui allaient se généraliser au siècle des Lumières. A la question qu’il se pose à lui-même, Damasio répond positivement. Découvrir, grâce aux recherches qu’il nous propose, quels sont les ressorts profonds de nos sentiments et de nos pensées nous aidera à rechercher cet état d’accomplissement sans lequel la vie n’est guère supportable.

Une grande variété de parades aux disfonctionnement dont nous souffrons pourra être envisagée, ceci dès les prochaines décennies. Mais ce sera aussi au plan collectif, celui de la politique et la morale sociales, que ces recherches seront utiles. Les mécanismes régulateurs de l’activité sociale ont été en général développés par l’évolution depuis des millions d’années. D’autres sont récents, datant de quelques millénaires, et se cherchent encore dans le désordre. Mais les problèmes qu’affrontent aujourd’hui l’humanité se compliquent considérablement. Une évaluation systématique des mécanismes régulateurs s’impose de façon de plus en plus pressante. Les remèdes aux disfonctionnements collectifs, par exemple l’addiction aux drogues et la violence, seront plus complexes que ceux applicables aux individus. Connaître l’esprit humain de façon plus scientifique aidera à trouver ces solutions. Il ne servira à rien de vouloir imposer aux gens des conduites ou des sacrifices qu’ils se seront pas en état de comprendre. On peut par contre espérer que, mieux informés par la science, ceux qui s’attacheront à traiter les grands problèmes sociaux, et les individus impliqués eux-mêmes, trouveront des voies d’espoir vers un meilleur état d’équilibre et de “contentement”.

Un modèle déterministe de la conscience ?

Damasio nous propose-t-il un modèle déterministe de la conscience ? C’est le cas, en ce sens que pour lui les sentiments et les idées conscientes découlent d’une chaîne de causes et d’effets dont l’origine se trouve dans les mécanismes simples permettant aux organismes de maintenir leur homéostasie à travers les vicissitudes de leurs interactions avec leur milieu. Comme il le dit lui-même, si les sentiments et les idées ne trouvaient pas là leurs origines, d’où viendraient-ils ? Certainement pas de nulle part ni d’ailleurs.

Ses adversaires ne se sont pas privés de reprocher à l’auteur son prétendu réductionnisme. C’est ce dont d’ailleurs on accuse tous les neurophysiologistes. Il est certain qu’en poussant le modèle à l’extrême, on pourra dire que toutes les idées bonnes ou mauvaises des hommes, toutes les décisions soi-disant rationnelles qu’ils prétendent prendre librement, découlent de l’état de leur métabolisme primaire. Ce ne serait peut-être pas faux, mais à tout le moins il faudrait le prouver au cas par cas. Pourquoi par exemple Spinoza, doté d’un tempérament maladif, n’a-t-il pas versé dans la mélancolie ou l’agressivité, au lieu de produire avant 40 ans l’oeuvre, avec celle de Leibnitz, la plus originale de son temps? Damasio répond à cela, nous l’avons vu, en suggérant qu’en fait Spinoza était un homme “content”.

Mais la question se complique lorsque l’on aborde la raison d’être des grandes œuvres collectives de l’humanité, la science en premier lieu. Faut-il disposer d’un bon équilibre homéostatique pour faire de la bonne science ? Certains trouveront la question risible, et répondront par la négative. Mais, en y réfléchissant, ne peut-on considérer qu’en moyenne les chercheurs sont des gens qui ont trouvé un minimum d’accord entre leurs émotions, leurs sentiments et leur travail. Entrer dans la vaste construction collective qu’est la science suppose de laisser sur le seuil le plus grand nombre de problèmes personnels possibles. Sinon les orientations ou les résultats des recherches risquent d’y perdre l’objectivité nécessaire. Il est vrai cependant que beaucoup de grands inventeurs ont été a posteriori considérés comme des autistes.

Damasio, bien qu’il ne s’attache pas particulièrement à l’étude de ce que peut signifier le libre-arbitre dans l’univers déterministe qu’il nous propose, fait comme tous ceux qui approchent cette question en reconnaissant la complexité des interactions entre l’individu et le collectif, le présent et le passé. Aucun individu ne prend de décision qui soit indépendante de l’état de son corps et de ses émotions, mais il est soumis à tant d’influences que l’hypothèse d’un déterminisme linéaire n’aurait pas de sens. Nous sommes au contraire dans le domaine de la causalité chaotique, ni exhaustivement descriptible ni exhaustivement prédictible.

Section 5. L’inconscient et le conscient

Le nouvel inconscient, Freud, Christophe Colomb des neurosciencesLionel Naccache est neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris et chercheur en neurosciences au sein de l’unité Neuromatrice cognitive de l’Inserm. Il a publié récemment un ouvrage très remarqué sur ces sujets : Le Nouvel inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences. Si l’on interprète convenablement ses propos, une des raisons qui l’ont conduit à rédiger cet ouvrage se trouve dans son admiration pour Freud et pour l’extraordinaire courage intellectuel du père de la psychanalyse. Mais paradoxalement, le livre montre que les hypothèses auxquelles le dernier Freud tenait le plus, celles de l’inconscient et du refoulement, ne peuvent plus aujourd’hui se voir accorder de caractère scientifique. Cependant, nous dit Lionel Naccache, son œuvre peut offrir aux neurosciences des pistes pour explorer non seulement l’inconscient, mais la conscience. C’est précisément le point qui nous intéresse dans ce dossier. Freud n’a pas prouvé l’existence du continent qu’il pensait avoir exploré, celui de l’inconscient (dit aujourd’hui freudien pour le distinguer du tout venant de l’inconscient), mais il a fait mieux. Sans s’en rendre probablement compte, il a jeté les bases d’une exploration entièrement renouvelée d’un territoire ancestral que l’on pensait à tort entièrement connu, la conscience.
Ce n’est cependant pas à Freud ni même aux Freudiens d’aujourd’hui qu’il faut attribuer le mérite de ce nouveau regard sur la conscience. C’est aux scientifiques qui, comme Lionel Naccache, font l’effort de proposer des descriptions du mental conjuguant les enseignements de l’imagerie fonctionnelle appliquée au cerveau et les observations cliniques conduites dans les services neurologiques hospitaliers;

L’inconscient freudien n’existe pas

Rappelons sans insister que par inconscient freudien, on désigne généralement tout ce qui constitue l’essentiel de la doctrine développée par Freud dans la seconde partie de sa vie, et qui a fait depuis l’objet d’innombrables discours et essais de mise en pratique thérapeutique : chaque homme hébergerait une part de psychisme à jamais inconsciente, formée dès les premiers mois de son existence, et qui gouvernerait pour le meilleur et pour le pire l’essentiel de sa vie consciente adulte. Cet inconscient serait interdit d’accès, tant au sujet lui-même qu’aux tiers, notamment par le refoulement. Mais il gouvernerait très largement la vie psychique et même biologique du sujet. Il s’agirait d’un véritable homonculus doublant le sujet, qui prendrait en sous-main, derrière l’apparent pilote humain, toutes les décisions nécessaires au pilotage de celui-ci au travers des complexités de son environnement.

Or, les neurosciences modernes, nous rappelle Lionel Naccache, sont incapables de démontrer l’existence d’une telle entité. Mieux vaut donc si l’on veut conserver un discours scientifique, la rayer de son vocabulaire. Les nombreuses observations présentées par l’auteur, résultant tant de l’exploration fonctionnelle du cerveau que de la neuropsychologie clinique, montrent l’impossibilité de mettre en évidence l’existence d’objets mentaux inconscients correspondant à l’inconscient freudien et aux divers phénomènes tel le refoulement supposés l’affecter. De même, ces expériences montrent qu’il n’est pas possible de prouver l’existence d’opérateurs inconscients réalisant des traitements sémantiques inconscients (saut peut-être dans la manipulation des nombres). Un traitement sémantique, en termes de procédure informatique, consiste à comparer les « contenus » des données et les significations qui leur sont attribuées, au lieu de se limiter à leur appliquer des algorithmes linéaires de type arithmétique. Dès qu’un traitement sémantique apparaît dans l’ordre du mental, supposant par exemple le choix entre deux valeurs, il est possible de mettre en évidence l’intervention d’un opérateur conscient qui lui donne sa signification.

Mais ceci ne veut pas dire que l’inconscient en général n’existe pas. Au contraire. C’est une banalité de rappeler que tous les êtres vivants, de la cellule à l’être humain, sont pour l’essentiel des machines inconscientes. Les êtres vivants sont pilotés par d’innombrables systèmes de type sensori-moteurs (ou stimulus-réponse) résultant de leur évolution darwinienne pour la survie. Ces systèmes sont le produit de l’évolution génétique de chaque espèce et de l’évolution culturelle de chaque individu au sein des groupes propres à son espèce. L’inconscient constitue donc ce que nous pourrions appeler le mode de fonctionnement par défaut de toutes les espèces vivantes.

Il arrive cependant, dans les espèces dotés d’un système nerveux central suffisamment complexe, qu’un certain nombre de sous-systèmes dotés de capteurs et d’effecteurs fonctionnant dans des registres spécialisés puissent communiquer des informations à un organe centralisateur, le cerveau. Celui-ci peut alors dresser un tableau de bord d’ensemble symbolisant le fonctionnement de l’organisme au sein du milieu où il opère. Le rapprochement et la synthèse à tout instant des informations constituant ce tableau de bord fournit une représentation intégrée du système qui permet en retour d’influencer un certain nombre des sous-systèmes sensoriels et moteurs afin de les adapter en temps réel aux exigences de la survie globale de l’individu. Les décisions qui sont prises sont mieux informées que si elles découlaient de réponses non coordonnées.

On pourra appeler conscience la fonction produisant ce tableau de bord et ce pilotage intégré, dont la valeur adaptative est évidente. Seule la conscience permet les traitements sémantiques ou de valeur, puisqu’elle rapproche des informations d’origine différentes qui doivent être agrégées et mises en perspective. Nous avons déjà indiqué qu’il convenait pour se conformer à un discours général distinguer une conscience primaire très répandue chez les êtres vivants et une conscience supérieure, supposant l’élaboration d’un Moi, qui semble limitée à l’homme et quelques mammifères supérieurs. Mais Lionel Naccache ne fait pas cette distinction. Ce qu’il énonce relativement à la conscience concerne le plus souvent la conscience supérieure.

On sait que si cette nouvelle fonction adaptative nommée conscience ou conscience de soi est évidente chez l’homme, il n’y a pas de raisons d’exclure qu’elle puisse exister sous des formes plus ou moins simples ou différentes au sein de nombreuses autres espèces. L’intelligence artificielle évolutionnaire s’efforce actuellement de la faire apparaître au sein de populations de robots dits autonomes. Certains s’étonnent de voir employer le concept de traitements conscients de type sémantique s’agissant de robots. Mais c’est précisément l’objet de la conscience artificielle que donner à des robots autonomes la capacité de traiter des intentions et des valeurs au lieu de les maintenir confinés dans des procédures informatiques linéaires.

Chez l’homme, la conscience s’est développée d’une façon extraordinaire du fait de l’apparition du langage symbolique complexe. Pour beaucoup de chercheurs dont Lionel Naccache, elle est liée au langage. Sans langage, c’est-à-dire sans les échanges qu’il permet, il ne peut y avoir de conscience supérieure. Certains en discutent. Il parait clair cependant que si une personne adulte peut éprouver momentanément des états conscients en dehors d’une expression langagière, les états de conscience ne peuvent se construire en dehors d’échanges symboliques codifiés avec les semblables. Quoi qu’il en soit, l’explosion du langage symbolique, qui semble corrélée à celle du cortex et que beaucoup de linguistes évolutionnaires s’expliquent mal ne s’est pas produit avec cette ampleur dans les autres espèces animales, même lorsque certaines d’entre elles ont généré des langages spécifiques simples pouvant induire des états de conscience eux-mêmes simples.

Ajoutons qu’il faudrait, selon nous, considérer d’une part la production de la conscience individuelle par un mécanisme quasi standard propre à chaque individu, et d’autre part, la production de consciences collectives résultant de l’échange et de la mise en commun d’un certain nombre des données composant les consciences individuelles (tableaux de bords individuels) au sein des groupes sociaux. Les mécanismes générant des états de conscience collective sont très divers et mal étudiés. Le moi social résultant du fonctionnement de la conscience sociale, que ce soit dans les groupes humains ou chez les animaux dotés de rudiments de conscience, peut rassembler et conserver les faits de conscience individuels sélectionnés sur le mode darwinien comme importants pour la survie, tant du groupe que des individus. La conscience sociale s’exprime par la transmission des signes et symboles du langage, ainsi que par l’imitation. Constituant une structure d’information permanente, la conscience sociale sert ainsi à informer les consciences individuelles au moment de leur élaboration chez les jeunes individus puis tout au long de la vie de ceux-ci. Dans les sociétés scientifiques, c’est elle qui mémorise et redistribue les contenus de connaissances produits par les activités scientifiques et technologiques.

Lionel Naccache détaille la façon dont le système inconscient cohabite avec le système conscient. La commande inconsciente n’est pas limitée aux couches de basse complexité de l’organisme (les systèmes dits réflexes) décrits par le neurologue britannique J.H. Jackson à la fin du XIXe siècle, tandis que la commande consciente s’épanouirait dans les couches de haute complexité, au sein notamment des six couches neuronales constituant le cortex associatif humain. Tout au contraire, la commande inconsciente est répartie au long de l’architecture hiérarchique des fonctions mentales. Il en résulte que nécessairement, un certain nombre d’entrées/sorties sensori-motrices inconscientes affectent la production des faits de conscience et peuvent en retour être affectées par ceux-ci. Il s’agit des liens innombrables qu’étudie par exemple la médecine afin d’expliciter les influences réciproques du mental et du physique. Mais Lionel Naccache montre que les conditionnements inconscients n’ont rien à voir avec ceux dont l’inconscient freudien fait l’hypothèse. Ils ne peuvent pas non plus être modifiés par les méthodes de l’analyse freudienne.

La conscience comme un jeu vidéo

On sait qu’aujourd’hui les neurosciences cognitives, de même qu’elles évacuent l’hypothèse d’un inconscient localisé dans les couches basses du système nerveux, ont évacué celle d’une localisation précise de cette fonction associative supérieure qualifiée de conscience ou conscience de soi. Cette dernière est une propriété (émergente) résultant de la coopération de nombreuses aires cérébrales et réseaux de neurones en relation avec des systèmes sensori-moteurs. La conscience ne peut donc être localisée avec précision dans le cerveau, encore que l’on sache que sa capacité à émerger disparaît lorsque certaines aires cérébrales sont détruites. Même si elle n’a pas de siège à proprement parler, la conscience résulte nécessairement d’un processus de traitement coopératif d’un certain nombre d’informations mentales, supposant lui-même une organisation neuronale spécifique. Tout cela ne surprendra pas les informaticiens. Lionel Naccache rappelle que les hypothèses actuelles désignent du terme générique d’espace de travail global conscient l’ensemble des neurones spécialisés, massivement interconnectés et réentrants, permettant de créer à tous moments ce que nous pourrons appeler des faits ou états de conscience. Ceux-ci (ou plutôt les assemblées de neurones qui les matérialisent) sont en compétition darwinienne continue pour élaborer l’état de conscience globale, lequel s’exprime seul à l’extérieur, quitte à être modifié constamment par de nouvelles entrées.

Mais comment décrire la conscience dans cette approche ? Lionel Naccache n’hésite pas pour ce faire à bouleverser les approches classiques. La fonction principale de la conscience consiste selon lui à créer au profit du sujet conscient un monde virtuel dans lequel un modèle de ce sujet simule un comportement lui permettant d’optimiser ses chances de survie. La formulation que nous donnons ici n’est pas exactement celle proposée par Lionel Naccache mais elle nous parait s’imposer à la lecture de la description qu’il fait de l’espace de travail global conscient et de son rôle fonctionnel.

La première question que se posent les cognitivistes de la conscience concerne la raison pour laquelle cette fonction complexe a été sélectionnée par l’évolution. D’innombrables organismes, telles les bactéries, peuvent survivre sans elle. La réponse couramment donnée peut être résumée par l’image du tableau de bord d’un avion de combat, que chacun aujourd’hui peut comprendre. Le sujet conscient, tel un pilote de Rafale, dispose «sous le casque», en temps réel, d’un certain nombre de paramètres agrégés et de signaux d’alerte qui lui pPiloteermettent de prendre les meilleures décisions globales in situ et tempore. Dans certaines situations d’urgence les décisions sont même prises automatiquement à la place du pilote. Celui-ci n’est donc pas obligé d’attendre passivement que les événements se produisent pour réagir aux signaux d’alerte qu’émettent ses différents capteurs.

Cependant la conscience n’est pas seulement un tableau de bord donnant des informations agrégées. Elle est organisée, pour reprendre l’exemple du pilotage du Rafale, comme un simulateur de vol. On sait que les simulateurs de vol, qui sont les produits les plus élaborés de la “réalité virtuelle”, ne mettent pas en scène des images du monde extérieur, telles qu’elles pourraient par exempleSimulateur de volêtre captées par des caméras embarquées. Ils proposent un environnement entièrement reconstruit par le calcul au sein duquel agit, virtuellement, un sujet lui-même reconstruit sous forme d’”avatar”. L’avantage d’un tel dispositif est de donner à l’utilisateur du simulateur accès à des mondes virtuels ou futurs bien plus riches que ceux résultant de l’observation réelle. D’innombrables situations possibles ou “histoires” peuvent ainsi être élaborées de façon économique. Dans le domaine de la conscience, si ces paramètres comportent des données décrivant un peu largement l’univers avec lequel interagit le sujet, si par ailleurs le système permet des retours historiques et des prévisions pour le futur, le sujet conscient pourra simuler son avenir et élaborer des stratégies qui là encore amélioreront (globalement) ses chances de survie adaptative. Si enfin le tableau de bord comporte un simulacre ou avatar du pilote (ou de l’avion personnifiant le pilote) qui le représente en situation, ledit pilote se verra ainsi constamment rappelé à la vigilance et à la nécessité d’anticiper le futur probable.

C’est ce service que rend la conscience au sujet conscient en le positionnant comme principal acteur de toutes les histoires possibles. Le tableau de bord qu’offre la conscience est d’autant plus efficace qu’il comporte un avatar du sujet conscient doté d’une apparence (ou simulacre) d’une capacité à la libre décision. Ce simulacre incite le système de simuler des événements non routiniers au regard desquels il pourra tester ses facultés d’adaptation. Le fait que la décision effective du sujet véritable soit déterminée importe peu si ce sont des facteurs préalablement testés virtuellement comme les plus adaptés aux exigences de la survie qui entraînent la décision.

Pour que ce mécanisme fonctionne, le sujet doit se croire libre d’imaginer le futur avec le minimum de contraintes. D’où l’utilité fonctionnelle du concept de libre arbitre, accompagnant généralement celui de conscience. Le libre arbitre fait partie des histoires développées par le simulateur. Si les simulations n’offraient pas de possibilité de choix, mais se bornaient à répéter que les décisions sont déterminées, le sujet conscient ne ferait aucun effort pour échapper aux déterminismes qu’il subit ici et maintenant afin d’imaginer des déterminismes futurs aujourd’hui inconnus de lui qui pourraient effectivement modifier le cours de son évolution. Un élève-pilote confronté à un simulateur de vol se trouve exactement dans la même situation. Si son instructeur lui disait qu’il ne peut rien imaginer ni inventer, il ne chercherait pas à se comporter en agent pro-actif. Mais les termes de l’invention et les résultats produits résultent du fonctionnement émergent du système. Ils ne proviennent pas d’un hypothétique ailleurs.

Il n’est pas utile de souligner que la formulation qui précède est de type matérialiste. Elle refuse le dualisme qui postulerait l’existence d’un sujet extérieur au cerveau lequel se servirait de la conscience pour actionner le corps. La conscience est une propriété émergente résultant de la réunion d’un certain nombre de conditions favorables, notamment la présence de sous-systèmes sensori- moteurs capables d’échanger des informations au travers de neurones associatifs. Les multiples traitements réalisés en compétition au sein de l’espace de travail conscient font à leur tour émerger des contenus de conscience fédérateurs, notamment celui du Moi. Le Moi est une information qui sert de référence à l’ensemble des contenus de conscience puisque ceux-ci ne prennent leur sens que par rapport à lui. Mais le Moi n’agit pas sur le mode volontariste. D’où tiendrait-il en effet l’autonomie de sa volonté ?

Inutile d’ajouter que la définition matérialiste et déterministe de la conscience est classique aujourd’hui chez la plupart des cognitivistes, pour qui la conscience n’est jamais causale, en ce sens qu’elle n’intègre pas une fonction permettant au sujet de prendre des décisions en dehors de toute cause préalable. Les chercheurs précédemment présentés dans ce Dossier s’y réfèrent tous. Le libre arbitre n’a pour eux aucun sens scientifique, même s’il reste professé par l’ensemble des religions, comme par beaucoup de philosophes. Cependant, de façon également classique, Lionel Naccache rappelle que la décision résultant d’une pondération entre différents déterminismes est plus « intelligente », c’est-à-dire plus apte à une bonne adaptation, que celle résultant d’une obéissance passive à des déterminismes immédiats surgissant en séquence.

En revanche, il innove sensiblement par rapport aux théoriciens de la conscience en introduisant le concept de monde virtuel. Celui-ci serait le principal produit de la conscience. La conscience générerait un univers de symboles analogue à celui utilisé dans leavatas simulateurs, professionnels ou ludiques (jeux électroniques). Cet univers représenterait à partir des signaux reçus des multiples capteurs et effecteurs sensori-moteurs constituant l’organisme, le monde complexe dans lequel le sujet, simulé lui-même sous la forme de son avatar, jouerait des scénarios lui permettant d’imposer des intentionnalités à des données qui sinon resteraient sans significations utiles pour lui. Cette perspective intéressera beaucoup ceux qui raisonnent sur la conscience artificielle.

Le concept de scénario simulé n’est évidemment pas nouveau non plus. On sait bien qu’un prédateur se représente ainsi l’acte de chasse ou qu’un sujet humain imagine les épreuves ou les satisfactions que la vie lui réserve. Mais Lionel Naccache va très loin dans le sens de la déréalisation (ou non-réalisme) des contenus de conscience. On estime généralement que la conscience fournit au sujet des représentations relativement fidèles du monde réel qui l’entoure. Elle serait donc « réaliste ». Lionel Naccache adopte au contraire une hypothèse de plus en plus répandue en épistémologie de la connaissance, selon laquelle la connaissance, fut-elle scientifique, ne renvoie pas à des objets du monde en soi (réalisme des essences) mais à des relations chaque fois spécifiques entre observateur-acteur, entité observé et instruments. On parle alors de relativisme des connaissances. Nous avons nous-mêmes fortement défendu ce point de vue dans un ouvrage précédent (J.P Baquiast, Pour un principe matérialisme fort, Editions Jean-Paul Bayol).

Mais toutes les connaissances n’ont pas la même valeur. La conscience peut colporter des connaissances non rationnelles comme des connaissances plus ou moins rationnelles. Les jugements émanant de la conscience de sujets dotées d’une vaste culture scientifique sont évidemment plus pertinents que ceux émanant d’un esprit inculte, car ils renvoient à une expérience antérieure collective sélectionnée par l’évolution. Les connaissances expérimentales scientifiques se distinguent en effet des connaissances pré-scientifiques de type empirique et plus encore des jugements à l’emporte-pièce par le fait qu’elles résultent d’un consensus universel provenant de la communauté scientifique. Ce consensus est lui-même remis en cause en permanence par de nouvelles hypothèses ou observations dûment validées.

Conscience et psychologie

Concernant le statut de la conscience primaire, nous avons signalé que Lionel Naccache ne distingue pas les deux niveaux de conscience généralement évoqués par les spécialistes de la conscience : la conscience primaire, qui semble très répandue chez les animaux disposant d’une certaine complexité et la conscience supérieure, qui serait réservée aux hommes et à quelques rares mammifères. Cette dernière se caractérise par la conscience de soi. Elle seule aurait besoin du langage symbolique pour apparaître. Mais est-ce exact? La conscience de soi sous sa forme primaire n’existe-t-elle pas sous des formes intuitives ou pré-verbales, chez tous les organismes vivants dotés d’une capacité à se représenter de façon intégrée ou unitaire. C’est elle qui s’active lorsque nous réagissons par l’évitement à l’intrusion d’un tiers dans notre espace corporel de sécurité, avant même que nous ayons pu analyser le type de menace pouvant représenter cette intrusion. Il ne s’agit sans doute pas d’un simple réflexe mais de quelque chose de plus complexe. Pourquoi n’en pas rechercher l’existence, par exemple chez un oiseau ou même un arthropode ?

Si cela était le cas, le psychisme comporterait un grand nombre de couches qui ne seraient pas directement accessibles à la conscience supérieure et qui pourtant joueraient un grand rôle dans notre existence. C’est sans doute ce niveau de représentations que Freud désignait par le concept de pré-conscient. Ce pré-conscient est-il durablement opaque à l’analyse consciente ou pourrait-il au contraire entrer après apprentissage dans la sphère du conscient ? On serait en tous cas tenté de considérer que, même s’il ne se confond pas avec le prétendu inconscient freudien, il s’en rapproche beaucoup et mériterait donc des études approfondies.

Souvernirs, souvenirsUne autre question intéresse le statut des souvenirs. Certains neurologues considèrent que, par sa richesse neuronale et synaptique, le cerveau mémorise sans peine une représentation de tous les événements qui affectent un humain. Ces «objets mentaux» ainsi mis en mémoire permettraient au cortex associatif de caractériser un évènement nouveau. Informé de la survenue d’un tel évènement, le cortex formulerait une prédiction relative à la proximité entre celui-ci et l’un des événements mis en mémoire. Seuls seraient analysés au niveau des couches corticales supérieures les événements n’ayant pas de précédents disponibles en mémoire. Ce mécanisme fonctionnerait en permanence mais ne deviendrait conscient que dans ce dernier cas. Rien n’interdirait cependant au cortex, par exemple dans une circonstance mobilisant l’attention, de faire remonter à la conscience des événements du passé qui ne seraient oubliés qu’en apparence.

Si ce mécanisme était vérifié en tout ou partie, se poserait alors avec acuité la question des souvenirs, de leur accessibilité par la conscience supérieure et surtout de leur influence sur la détermination du comportement actuel. On ne pourrait certes pas se souvenir de ce qui n’aurait pas été mémorisé (les événements de la toute petite enfance, notamment) ou de ce qui aurait été effacé pour des raisons biochimiques diverses. Mais le sujet conscient pourrait-il retrouver dans certaines circonstances des informations dont il aurait perdu le souvenir conscient mais qui continueraient à peser dans ses décisions présentes. Dans ce cas, il serait utile pour améliorer la pertinence des décisions dites volontaires de faciliter la mise en évidence puis la remontée en conscience d’événements apparemment oubliés mais toujours actifs sur le mode inconscient, pouvant avoir des effets nuisibles aux capacités d’adaptation du sujet. Ceci justifierait alors les efforts de la psychanalyse – ou d’autres types de psychothérapies – pour faciliter conjointement avec les neurosciences, l’exploration de la base de données des souvenirs mémorisés par le cerveau.

Cette question pose aussi celle du statut des rêves. On sait que, pour faciliter l’exploration de l’inconscient, les psychanalystes, comme d’ailleurs beaucoup de psychologues, attachent de l’importance au contenu manifeste des rêves. On peut voir dans le contenu des rêves dont le sujet se souvient – qu’il s’agisse des images ou de la charge affective de celles-ci – l’expression d’un inconscient éventuellement réprimé (mais par qui?). On peut y voir plus simplement la remontée en conscience d’informations mémorisées à la suite des événements vécus par le sujet et réactivés par des événements récents. Dans tous les cas, le contenu des rêves n’aurait pas qu’un intérêt de circonstances.

Nous pensons qu’il convient d’être attentif au contenu des rêves, qu’il s’agisse des siens ou de ceux d’autrui. Leur analyse à fin d’explicitation n’est jamais facile car elle oblige souvent à remonter haut dans la mémoire et l’expérience du sujet. Mais elle ne pourrait qu’être utile. Même si les rêves ne sont pas la manifestation de troubles psychiques profonds, ils ne surviennent pas au hasard et mériteraient donc toujours une interprétation pouvant se révéler informative pour un sujet souhaitant mieux éclairer ses pulsions et désirs. Ceci d’autant plus qu’ils sont souvent à la source de la création artistique voire scientifique. A plus forte raison, l’étude des rêves d’un sujet présentant des troubles psychiques devrait intéresser ceux qui prétendent l’aider à surmonter ses difficultés. Mais dans tous ces cas, une nouvelle « science des rêves » faisant appel aux techniques des neurosciences cognitives mériterait d’être entreprise, bien loin des banalités traditionnelles.

Dans le même esprit, on pourrait souhaiter que les nouvelles sciences du cerveau et de la conscience s’intéressent davantage aux fantasmes, dont le rôle est omniprésent, non seulement dans les vies psychiques mais dans la façon dont les psychismes se traduisent dans les comportements des individus et des sociétés. Appelons ici fantasme la représentation généralement répétitive d’une image ou d’une situation qui accompagne et qui généralement conditionne le succès d’un comportement ayant une grande importance pour la vie affective et sociale du sujet. L’exemple le plus simple venant à l’esprit est celui des fantasmes sexuels qui accompagnent le plus souvent et conditionnent en grande partie l’accès à l’orgasme des individus «normaux» des deux sexes. Un tel fantasme est très lié à la conscience supérieure (encore qu’il faudrait s’interroger sur la question de savoir si les animaux ne peuvent en vivre d’analogues). Il a été construit par le sujet à partir d’éléments formels glanés dans les langages sociaux, mais réinvestis fortement lors de l’histoire du sujet, dans des conditions dont il a le plus souvent perdu le souvenir. En fait, il est perçu par le sujet comme une part mystérieuse mais essentielle de sa personnalité.

Nous pensons donc qu’il serait utile aujourd’hui d’analyser l’origine, la typologie et le rôle des fantasmes, qu’ils agissent dans la vie courante ou qu’ils puissent intervenir aussi dans la genèse d’événements dramatiques tels les crimes ou les génocides. Une part importante de ce qui demeure encore secrètement explosif dans l’esprit humain se tient là, à la frontière entre l’inconscient et le conscient.

D’autres sujets mériteraient l’attention des sciences cognitives. Citons la question de l’introspection. On sait que Freud avait jeté les premières bases de sa doctrine en procédant par introspection à l’analyse de ses souvenirs. Mais les psychanalystes ne croient plus guère à cette sorte d’auto-analyse. Les sciences cognitives elles-mêmes ne lui accordent guère de crédit, au prétexte que le sujet est le moins bien placé de tous pour produire des observations ou procéder à des expériences de pensée le concernant. Cependant, l’introspection a toujours joué et continue à jouer un rôle essentiel dans la création littéraire et la réflexion philosophique.

Nous pensons que le mépris de l’introspection constitue une erreur profonde. Elle représente la première et toujours principale exigence du «connais-toi toi-même» que la morale et la raison sociale imposent à tout citoyen responsable. Elle demeure de toutes façons la première phase de l’émergence sous forme de discours langagiers des contenus profonds du psychisme. Mais comme elle est aussi en effet la source de multiples fourvoiements intellectuels et affectifs (notamment les “rationalisations” à juste titre dénoncées par la psychanalyse), elle mérite d’être analysée et critiquée avec les outils des sciences cognitives. Il sera sans doute possible ensuite d’en recommander un usage plus systématique à chacun, y compris aux scientifiques. Comment un système peut-il se retourner sur lui-même pour s’analyser ? On voit que l’introspection, ainsi présentée, serait la forme la plus performante de la conscience. Mais alors les robots conscients pourront-ils se livrer à cette activité, et pour quels motifs.

L’émotion esthétique, sous toutes ses formes, a joué un rôle essentiel dans l’histoire de l’humanité. Elle continue aujourd’hui encore – peut-être de plus en plus – à déterminer de nombreuses activités individuelles ou sociales. Il n’est pas exclu qu’elle intervienne aussi, non pas comme épiphénomène mais comme facteur causal, dans certains comportements animaux. Son statut au regard de la conscience rationnelle est ambigu. L’homme, qu’il s’agisse du créateur ou du «consommateur» d’art, la ressent très fortement. Elle est donc très présente à la conscience, et peut donner lieu de la part du sujet à beaucoup d’auto-justifications. Mais dans le même temps, nul ne se l’explique véritablement. Elle est donc considérée comme relevant du domaine de l’inconscient ou du pré-conscient. Nous pensons que pour ces diverses raisons, l’émotion esthétique, définie d’une façon très large, devrait devenir un sujet d’étude systématique de la part des neurosciences cognitives. Ce n’est pas vraiment le cas actuellement.

Conscience et neurologie

Nous rangerons sous ce titre aussi général qu’imprécis le recours à des approches diverses, généralement peu pratiquées voire ignorées tant des psychanalystes que de nombreux cogniticiens, qui ouvrent cependant des perspectives intéressantes sur l’inconscient et la conscience.

Une première question intéresse le mode de computation au sein de l’espace de travail global conscient. Le système hyper-complexe des neurones associatifs servant d’infrastructure à l’espace de travail conscient – à supposer que les neurosciences de demain valident l’hypothèse d’un tel espace – mériterait dès aujourd’hui, malgré la difficulté, de faire l’objet d’hypothèses et d’expériences. C’est tout le statut de la conscience supérieure qui en dépend, c’est-à-dire le «hard problem» évoqué par le philosophe David Chalmers. Mais ce seront aussi les recherches sur la conscience animale et surtout sur la conscience artificielle qui pourraient en tirer profit, sans mentionner les technologies de la communication en réseau sur le mode du web.

Le mode de computation retenu par l’évolution pour assurer le fonctionnement de cet espace de travail dont émerge indiscutablement la conscience fait-il appel à l’architecture des neurones formels, généralement présente partout dans le système nerveux, ou à celle très différente des systèmes multi-agents adaptatifs – voire à une synthèse des deux formules. On prolongera la question par une autre encore plus difficile à traiter dans l’état actuel des connaissances : des processus relevant de la théorie quantique de l’information interviennent ils dans le fonctionnement des neurones de ce domaine essentiel du cortex associatif ? Nous évoquerons ci-dessous à ce sujet les réponses que suggèrent les promoteurs de la thèse dite du cerveau bayésien.

Une autre question liée aux précédentes concerne le statut des informations susceptibles d’entrer dans l’espace de travail global. Pourquoi telle information est-elle accueillie et telle autre rejetée. Pourquoi certaines d’entre elles produisent-elles de véritables «révolutions culturelles» dans les contenus de conscience ? Les informations nouvelles sont-elles prises en compte en fonction de leur «poids» informationnel, et de quelle façon ce poids est-il évalué. Doivent-elles satisfaire à des normes externes ou relatives à leurs contenus qui les rendraient compatibles avec le système d’exploitation global où les informations déjà mémorisées?

Lorsque enfin un état de conscience s’impose sur tous les autres, ne fut-ce que très momentanément, au sein de l’espace de travail global, cet état de conscience exerce-t-il un effet de contamination sur les autres, qui contribuerait à sa permanence éventuelle ? Exercerait-il ce même effet de contamination en dehors du cerveau du sujet qui l’héberge, c’est-à-dire sur les contenus des cerveaux d’autres personnes ?

Ajoutons une question . Si l’on retenait l’hypothèse de Lionel Naccache selon laquelle l’espace de travail global conscient produirait l’équivalent d’un vaste environnement de jeu vidéo dans lequel des simulations seraient réalisées en permanence autour de la figure dominante du Moi, il faudrait s’interroger sur la nature des processus computationnels permettant la production et la validation des hypothèses virtuelles ainsi élaborées. Il s’agirait en effet d’une modalité très intéressante d’introduction de l’innovation dans la formulation des stratégies, qui donnerait indiscutablement au sujet conscient un avantage sélectif par rapport aux organismes non dotés de conscience. Mais il faudrait s’interroger sur la façon dont au cours de l’évolution cette fonction s’est introduite dans un certain nombre d’espèces animales chez qui des versions moins performantes du dispositif sont sans doute présentes.

On peut aussi ici rappeler les hypothèses concernant le rôle supposé des mèmes dans la construction des systèmes de conscience. Nous ne discuterons pas ici de mémétique, compte-tenu du caractère encore problématique et difficile à valider des proposées par cette «science». Bornons-nous seulement à indiquer que l’explication mémétique, conjuguée avec l’étude de l’apparition des langages dans des populations de robots, peut aider à comprendre comment se sont construits les cortex associatifs supports de la conscience supérieure humaine et comment ces cortex se sont peuplés de contenus langagiers symboliques ayant permis la diffusion des contenants de conscience au sein des groupes humains.

L’étude de l’émergence du langage chez les robots montre que contraints par la nécessité de communiquer pour répondre à des pressions de sélection sur le mode darwinien, les robots s’accordent spontanément sur un vocabulaire de symboles qui représentent l’amorce d’un véritable langage syntaxique. En rétroaction, l’usage de ce langage oblige les robots à réorganiser leurs systèmes computationnels pour optimiser le traitement de ces langages. On voit donc émerger simultanément le langage, le cerveau qui le manipule et les contenus cognitifs générés par la collaboration de ces deux agents différents.

On peut montrer que le même mécanisme, appliqué à des substrats biologiques et non plus informatiques, a pu produire le même résultat. Des organismes vivants dotés d’un système nerveux central, qu’il s’agisse d’animaux ou d’humains, ont, sous la pression du besoin de communiquer, généré des langages symboliques plus ou moins complexes. Les avantages sélectifs apportés par la communication utilisant ces langages ont encouragé le développement des organismes faisant appel à ces outils nouveaux. Ce succès lui-même a permis la sélection de cerveaux de plus en plus performants en matière de traitement symbolique – et donc de plus en plus riches en aires corticales associatives.

La mémétique montrera à son tour que ces langages sont constitués d’entités informationnelles, les mèmes, ayant la possibilité de se répandre et se multiplier sur le mode viral. Pour les méméticiens c’est leur prolifération dans les cerveaux d’animaux contraints à communiquer par la pression darwinienne qui a entraîné en retour le développement des aires associatives et langagières, ainsi que des divers processus de prise de conscience. Plus généralement, la logique des relations entre inconscience et conscience pourra être analysée en termes de traitement mémétique de l’information. C’est ainsi que, pour Susan Blackmore, théoricienne de la mémétique, le Moi ou Je qui trône au centre des systèmes conscients est lui-même un même, capable de se reproduire et se complexifier dès qu’il trouve des conditions favorables. Les méméticiens pratiquant les neurosciences cognitives cherchent actuellement à mettre en évidence des entités neurales correspondant aux mèmes, qu’ils ont déjà nommé des neuromèmes.

Section 6. Le cerveau bayésien

Revenons en arrière. Nous avons vu que, selon la plupart des scientifiques présentés ici, le cerveau formule des hypothèses sur le monde à partir des informations perçues par les sens. Ces hypothèses sont ensuite testées immédiatement par le sujet, qui en tire des représentations du monde lui permettant d’améliorer sa situation dans ce même monde. Les scientifiques font appel à cette procédure routinière quand ils s’efforcent de réintroduire l’imagination scientifique dans la pratique quotidienne d’élaboration des connaissances. Certes, la sanction suprême que représente l’expérience ne peut pas être refusée. Mais pour eux la capacité de formuler des hypothèses sur le monde ne doit pas être inhibée par la peur de ne pas pouvoir proposer d’expériences falsificatrices. La formulation de ces hypothèses ouvrira obligatoirement un large éventail de vérifications expérimentales, les unes susceptibles de confirmer les hypothèses, les autres de les infirmer. Le retour d’expérience permettra d’identifier celles des hypothèses disposant du plus grand nombre de preuves expérimentales favorables, voire de la plus grande probabilité d’être ultérieurement vérifiées par les expériences à venir. Ces hypothèses seront donc considérées comme présentant le modèle du monde le plus apte à comprendre le milieu dans lequel est plongé le scientifique.

Or c’est précisément de cette façon que les systèmes nerveux des animaux procèdent pour construire les représentations du monde dont ils ont besoin. Leur cerveau, ainsi que l’a bien montré Christopher Frith précité, est bombardé en permanence de messages venant des sens. Pour les interpréter, leur cerveau élabore des hypothèses relatives à la signification de ces messages, en s’appuyant sur le vaste catalogue des expériences déjà vécues par l’individu et mémorisées dans les aires cérébrales adéquates. Les humains ne se distinguent pas fondamentalement en cela des autres animaux. Si mes sens reçoivent des informations sonores et visuelles émises par un insecte se rapprochant de moi, mon cerveau compare ces informations avec celles correspondant aux «signatures» qu’il a conservées en mémoire à la suite des interactions précédentes avec des insectes. Ceci afin d’en tirer les ordres permettant d’éviter des situations désagréables ou dangereuses. Le cerveau fera une première hypothèse, en «supposant» que l’insecte est un hyménoptère piqueur et non une mouche. Il vérifiera immédiatement cette hypothèse en commandant aux organes sensoriels d’affiner leurs observations. Si l’hypothèse de l’hyménoptère est confirmé (renforcée), restera à la préciser : guêpe, abeille ou frelon ? Le cerveau procédera à des observations complémentaires. Il faudra ensuite faire des hypothèses sur la direction et la vitesse de l’objet ciblé ainsi que sur la meilleure façon d’éviter un choc frontal. Le tout en quelques centièmes de seconde. Les sous-mariniers reconnaîtront sans peine le travail que fait un asdic moderne couplé avec un ordinateur pour identifier un écho susceptible de révéler la présence d’un ennemi.

Robot AsimoLe schéma que nous venons de décrire présente cependant un défaut. Il laisse supposer au lecteur que le cerveau se comporte en véritable chef d’orchestre capable de déclencher au choix les meilleures actions et réactions nécessaires à la survie, comme le ferait l’humain chef de quart à bord du sous-marin évoqué ci-dessus. En réalité, toutes les opérations évoquées ici se déroulent sur un mode automatique, par mise en œuvres d’algorithmes simples. Ces algorithmes eux-mêmes ne tombent pas du ciel, ils ont nécessairement résulté de millions d’années d’évolution. Mais peut-on les identifier?

La réponse n’était pas claire, jusqu’à ces derniers temps. On a certes proposé depuis longtemps l’hypothèse que le cerveau se comporte comme un système automatique de reconnaissance de formes. Il construit une première forme hypothétique à partir des signaux initialement reçus, il la compare à des formes voisines conservées en mémoire, affine si nécessaire l’analyse, puis finalement propose un diagnostic permettant ou bien de reconnaître et nommer la forme perçue ou bien de la classer comme inconnue. Le tout utilise des empilements de réseaux neuronaux du type des neurones formels s’échangeant de l’information. Cependant, la complexité du cerveau est telle que, si l’on peut identifier à peu près bien les mécanismes élémentaires correspondant à ces diverses phases, une grande obscurité demeure concernant les processus neuronaux profonds intéressant notamment l’apprentissage et la prise de décision. Le cerveau accomplit de nombreuses fonctions complexes, souvent en parallèle, perception, attention, émotion, raisonnement, mémorisation, apprentissage. Il utilise un nombre considérable de cellules différentes, réparties dans de multiples aires de compétences elles-mêmes reliées par un tissu apparemment inextricable de fibres associatives. Les échanges entre tous ces acteurs obéissent-ils à des logiques chaque fois différentes ou font-elles appel à une logique commune ?

La bonne nouvelle est qu’une réponse à ces questions difficiles semble s’esquisser. Gregory T. Huang rapporte en effet, dans un article très récent duNewScientist (31 mai 2008, p. 30 ), qu’une équipe de l’University College London (UCL), dirigée par Karl Friston, a proposé une loi mathématique qui pourrait selon certains constituer la «grande théorie unifiée» du cerveau. Le neurologue français Stanislas Dehaene aurait marqué son intérêt pourThomas Bayes ce travail, qui devrait selon lui apporter des idées neuves très profondes dans les sciences cognitives. Les hypothèses de Karl Friston reposent sur la théorie du cerveau bayésien (du nom du révérend et mathématicien britannique Thomas Bayes 1702-1761) inspirée de formulations devenues courantes en IA et concernant la plausibilité des hypothèses au regard des vérifications expérimentales. Le cerveau bayésien est conçu comme une machine probabiliste qui fait constamment des prédictions sur le monde et les actualise en fonction de ce qu’il perçoit.

En 1983, le chercheur canadien Geoffrey Hinton avait suggéré que le cerveau prenait des décisions basées sur les incertitudes du monde extérieur. Ultérieurement d’autres chercheurs avaient envisagé la possibilité que le cerveau puisse représenter ses connaissances sur le monde en terme de probabilités. Une distance dans l’espace, ainsi, ne serait pas estimée par un nombre unique mais par une série de valeurs dont certaines apparaissent plus probables que les autres. L’expérimentation, c’est-à-dire les nouveaux messages reçus des sens, obligerait à modifier (actualiser) ces valeurs en temps réel. On emploie le terme de cerveau bayésien parce que Thomas Bayes avait réalisé une méthode permettant de calculer comment évolue la probabilité d’un évènement au reçu de nouvelles informations le concernant.

Le fait que le cerveau fasse en permanence des prédictions sur le mode bayésien concernant aussi bien les événements extérieurs que les modifications de ses propres états internes n’est plus discuté aujourd’hui. Mais cela n’explique pas pourquoi le cerveau fonctionne de cette façon, ceci avec semble-t-il une très grande uniformité quelles que soient les zones cérébrales concernées. Pour comprendre la raison de cette convergence, Friston a repris l’hypothèse du cerveau bayésien en l’appliquant non seulement à la perception mais à toutes les autres fonctions du cerveau. Il montre que tout ce que fait le cerveau est conçu pour minimiser l’erreur de perception (assimilée au concept d’ «énergie libre» pour des raisons que nous ne développerons pas ici, découlant de la modélisation sur les réseaux de neurones formels). Le corps considéré comme une machine thermodynamique obligée pour survivre d’économiser son énergie a en effet intérêt à minimiser l’erreur de perception afin de réduire le nombre d’opérations nécessaires à l’affinement des messages reçus des sens et minimiser par ailleurs l’effet de surprise, toujours coûteux, lorsque l’erreur de perception est élevée. «Tout ce qui peut changer et s’adapter dans le cerveau le fera pour réduire l’erreur de perception, depuis la décharge du neurone individuel, le câblage entre les neurones, les mouvements des yeux et les choix de la vie quotidienne».

Plasticité du cerveauL’incitation à la plasticité cérébrale, grâce à laquelle le cerveau modifie ses câblages en fonction de l’expérience, en découle. Il s’agit du mécanisme de base permettant la mémorisation et l’apprentissage. Mais plus généralement, c’est l’ensemble des échanges entre les niveaux d’entrée des informations sensorielles et les différents niveaux de réponse et d’intégration des couches corticales supérieures qui obéirait à cette exigence d’économie. Selon Friston, l’hypothèse pourrait expliquer également la façon dont s’organisent et travaillent les neurones en charge des fonctions les plus nobles du cerveau : l’élaboration de la pensée et sans doute même celle de la conscience de soi. Les neurones miroirs qui s’activent lorsque l’on regarde un tiers exécuter un mouvement, et qui s’activent de la même façon lorsque l’on fait soi-même ce mouvement, sont en effet considérés comme jouant un rôle important dans la production de la conscience. Il serait intéressant de montrer qu’ils fonctionnent eux aussi sur la base de processus simples visant à minimiser l’erreur de perception (perception externe et perception interne). Beaucoup des prétendus « mystères de la conscience » pourraient s’éclaircir. La conscience peut en effet être considérée comme la perception par certains neurones spécialisés des états internes du cerveau, perception organisée autour d’un modèle du Moi développé dans le cadre des interactions sociales.

Si ces hypothèses étaient vérifiées par les diverses expériences en cours faisant à la fois appel à des modèles informatiques et à l’utilisation de l’imagerie cérébrale, nous disposerions d’une explication simple permettant de comprendre l’apparition et le développement progressifs des réseaux neuronaux dans la suite des espèces vivantes et ce jusqu’à l’homme. On retrouverait en effet à la base de ces constructions des principes universels d’organisation visant à économiser l’énergie. On peut identifier ces principes aussi bien dans l’anatomie et la physiologie des cellules et organes que dans les systèmes thermomécaniques du monde non biologique. Par ailleurs, de nombreuses applications, en sciences cognitives, en thérapeutique humaine et, bien sûr, en robotique autonome, pourraient être envisagées.


Bibliographie complémentaire

Sur le thème de ce Dossier, le lecteur pourra consulter certains auteurs de premier plan dont nous avons présenté les travaux sur ce site sous les références ci-dessous :

*Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia : Les neurones miroirs, Editions Odile Jacob, 2007
* Stanislas Dehaene, préface de Jean-Pierre Changeux: Les neurones de la lecture, Editions Odile Jacob, 2008
* Douglas Hofstadter; I am a Strange Loop, Basic Book – 2006
* Gilbert Chauvet : Comprendre l’organisation du vivant
et son évolution vers la conscience,
Collection Automates Intelligents – Editions Vuibert – février 2006
* Jeff Hawkins: Intelligence, Edition française Campus Press, 2005
Edition américaine: On intelligence, Henry Holt 2004 – mars 2005
* Gerald M. Edelman : Plus vaste que le ciel. Une nouvelle théorie générale du cerveau, Odile Jacob sciences 2004
* Alain Berthoz : La décision, Editions Odile Jacob 2003
* Antonio Damasio : Spinoza avait raison (traduit de Looking for Spinoza),
Editions Odile Jacob 2003
* Antonio R.Damasio : Le sentiment même de soi, Editions Odile Jacob 1999
Traduction française de “The feeling of what happens. Body and emotion in the making of conciousness” Harcourt 1999″
* Antonio R.Damasio : L’erreur de Descartes, Editions Odile Jacob 1995
* Jerry Fodor : L’esprit, ça ne marche pas comme ça
(traduit de The Scope and Limits of Computational Psychology) Editions Odile Jacob 2003
* Steven Pinker : The Blank Slate, Viking Press 2003
* Daniel Dennett : Freedom Evolves, Viking Press 2003
* Rita Carter : Exploring Consciousness, University of California Press – 2002
* Jean-Pierre Changeux : L’Homme de vérité, Editions Odile Jacob – 2002
* Alain Cardon : Conscience artificielle et systèmes adaptatifs, Eyrolles, 1999

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