Category: Psychologie collective



Vers une cognition globale, des super-organismes,communautés, organisations.

 

Quatre formes d’état  distinguent les super organismes émergeants :

  • Le premier super-organisme serait neuro programmé. Comme notre cerveau collectif conditionné par notre culture et éducation.
  • La seconde, serait plus autonome. L’un des processus les plus typiques signant ce genre de comportement est la rétroaction, ou feedback, par lequel un système (méta-individu) est capable de moduler ses entrées pour garder un fonctionnement optimal. Nous devrions observer une multiplication des phénomènes de rétroaction.
  • La troisième, à l’autonomie s’ajoute l’intelligence collective. Cette intelligence en viendra à transcender le mode de pensée humain individuel. Ce qui émerge en ce moment.
  • La quatrième, émergera le superorganisme conscient. L’apparition d’une conscience de soi en réseau d’individus. Le Réseau se manifestera par la génération d’une représentation de lui-même : autrement dit, le réseau développera sa propre cartographie mentale, sa propre représentation et perception collective de la réalité– en temps réel, incluant, bien sûr, une représentation de ladite représentation…on inclut dans le système global des éléments déjà conscients : autrement dit, les êtres humains eux-mêmes.

Après avoir expérimenté différentes méthodes dans le but d’augmenter la conscience individuelle et collective en créant une connexion favorisant l’intelligence collective, une réflexion s’impose sur la modélisation expérimentale de la cognition collective émergeante de super-organismes composés d’un assemblage communautaire de cerveaux humains.  Tout en excluant  volontairement l’aspect systémique dans cet article, l’influence de la culture et les champs sociaux qui ont forcément une très grande influence sur la psyché groupale afin de nous concentrer davantage sur les liens entre individus favorisant des états de conscience et d’intelligence supérieures.

Lorsqu’une émergence collective surgit du néant, une sensation accompagne le groupe comme la suspension du jugement, la légèreté, la profondeur,  une forme d’incompréhensibilité du vécu accompagné de sensation de vide très réel.  La psyché groupale ainsi constituée à partir d’une intention profonde, et dans un espace de cognition d’ensemble, pose la question de l’existence d’un cerveau collectif composé d’un assemblage de cerveaux reptiliens, limbiques et néo cortex (réseau de cerveaux). En effet, dès que le bruit du mental s’estompe suivant un processus défini de  mise en lien collectif et de communication  d’informations entre individu suivant une direction prédéterminée, un état de conscience globale émerge à partir d’une sensation de vide de cognition. Une sorte de pensée a-symbolique et a-culturelle presque inconsciente et pourtant émergente de l’invisible apparaît. Un peu comme si lesschémas mentaux de tous, les croyances collectives s’associaient pour voir plus grand, entendre plus loin, être et faire quelque chose de plus vaste dans un tout plus étenduque soi à la manière d’une super-psyché d’un super organisme avec son propre système nerveux central collectif.

Les sensations collectives ressenties distinctement et individuellement surgissent dans une ambiance très spécifique de ralentissement de la cognition et de silence profond, créant un espace de conscience collective nouveau  à partir d’une sorte de vide fertile. Des méta-individus avec une intelligence et une posture particulière échangeant desinformations limitées et profondes sont capables de mettre en commun des ressources pour accomplir un objectif au-delà des capacités individuelles. De ses ressources supérieures nées un système auto-organisé, sans structure ni leadership, à l’instar des vols d’oiseaux ou des bancs de poissons.

Imaginons une multitude de groupes d’individus composée de 5 personnes (réseaux) souhaitant mettre en commun leur réflexion suivant un processus d’émergence  plus élevé en complexité, nous verrions les groupes s’auto-organiser en structure de commandement  et d’organisation. C’est ainsi que nait un méta-individu ; un individu collectif né de la fusion de ses composants (autres méta-individus), possédant sa propre conscience et son propre système nerveux en lien avec un organe supérieur.

Suivant le mode d’échange égotique ou de conscience de soi, le système identifiera au sein de ces superorganismes des forces antagonistes assurant la cohésion interne (lesgardiens de la conformité), le renouvellement (les générateurs de complexité), l’optimisation de l’affectation des ressources, etc. Ces forces peuvent être exercées par des individus, tels que les chefs, leaders ou leurs serviteurs, consciemment ou inconsciemment. Mais elles peuvent aussi résulter d’un mode et d’une dynamique propre aux échanges de messages entre individus, que ce soit au sein des bancs de poissons, des vols d’oiseaux ou des sociétés humaines. Il disposera notamment, comme le système cognitif, d’agents d’introspection (des hommes en charge de cette fonction) qui l’analyseront en permanence de l’intérieur et produiront des images du groupe mobilisant les agents sensoriels et moteurs (d’autres méta-individus) en relation avec le monde extérieur. Par ailleurs, le concept de superorganisme, nous l’avons vu, aura l’intérêt d’obliger les agents du groupe à le considérer comme un tout, au lieu de disperser leur attention sur les individus qui le constitue.

Le super organisme se trouvera au niveau des capacités d’auto-représentation collective et de génération d’états de conscience partagés (psyché collective). Les groupes humain au contraire auront un très grand nombre d’agents d’introspection indispensables à la prise de conscience de soi dans son environnement et un système nerveux central pour supporterune conscience de soi globale.. Il pourra également mémoriser, globaliser et transmettre ses états de conscience avec une très grande puissance, dans le temps et dans l’espace.


L’être humain, le méta-individu – et aussi les groupes d’êtres humains – sont en chemin vers ce stade d’évolution de la cognition collective au travers de l’éveil à l’intelligence collective.


8 principes pour éveiller l’intention commune parmi les acteurs clés.

 

Avant la rencontre : se mettre en résonnance et cohérence avec l’intention en devenir et le futur groupe.

  • avoir constitué un groupe noyau * (mise en place de cognition collective et acteurs de changement, etc..)
  • avoir pris conscience où le groupe en est actuellement (quelle ressource possible, quel obstacles lever, quelles stratégies éventuelles, etc…)
  • avoir initié un questionnement réflexif positif au sujet de l’intention initiale et vérifier la demande en profondeur* (initier une attente positive et énergiser, se gonfler de réussites et de valeurs incarnées, etc..)
  • avoir pratiqué quelques exercices individuels de connexion au groupe afin de se préparer au collectif dans sa profondeur* (préparer les signaux faibles inconscient de réussite, bienveillance, empathie, volonté, envie de co-créer, etc..)
  • avoir laissé venir vers soi ce que m’apporte le futur. (percevoir par sa propre sensation profonde le nouveau et champ des possibles, etc..)
  • avoir senti le niveau d’engagement et de passion. (sentir l’envie en vérifiant le fort niveau d’échanges, la production de connaissances et le travail avant la rencontre, etc..)

 

Rencontres avec les acteurs clés :

1 – Avoir vraiment l’intention de servir l’évolution du tout.

2 – Ouvrir son esprit sans aucun jugement et faire confiance à l’intelligence émotionnelle et relationnelle en vous reliant aux autres et à l’intention commune puis écouter en accueillant le tout.

3 – Reliez son esprit aux autres et établissez un lien au plus haut potentiel de tous en chacun et au groupe.

4 – Invitez des « parrains » et « décideurs clés » ayant une forte intention personnelle pour explorer la mise en œuvre de l’idée.

5 – Inclure des passionnés au sein du groupe noyau. Des personnes qui donneraient leur âme pour que cela marche.

6 – Incluez des personnes n’ayant pas voix au chapitre, étudiants, chercheurs, experts, clients, les futurs participants.

7 – Incluez des professionnels du changement pour construire une équipe et une infrastructure d’accompagnement. (coachs, consultants)

8 – Formalisez le lieu, la date et le contexte pour rassembler une constellation qui va co-inspirer le chemin à prendre et l’opportunité à saisir.

 

*(voir autres articles)

Les 8 Clés de développement de l’IFIC

 

La clé de développement de notre institut passe par la création d’une infrastructure d’apprentissage efficace« Clé de développement qui peut être utilisée en toute circonstance comme pour le développement de l’IFIC et en particulier dans nos micros-projets personnels, professionnels ou relationnels ou encore dans le contexte professionnel, amical ou familial. »

Voici 8 fondements de base pour développer les principes d’intelligence collective et de conscience collective des diverses technologies sociales  :

1 Création d’un noyau dur apprenant :

 Ce noyau dur (de 3 à 7 personnes) au sein de l’IFIC ou partout ailleurs doit refléter au mieux l’ensemble de l’IFIC pour donner un sens; des chercheurs en IC, des enseignants apprenants, des industriels de la production et du service soucieux de développer l’apprenance, des chefs d’entreprise, des coachs praticiens du collectif, formateurs en technologies, des consultants en organisations, des bénévoles du monde solidaire, des thérapeutes, des clients curieux, des sportifs de la zone, des spirituels ouvert et non dogmatiques, etc. Bref ce noyau dur est composé de passionnés dont la raison d’être est de contribuer à l’émergence de l’intelligence collective par la pratique.

2 Pratiquez, pratiquez, pratiquez :

Pratiquez les outils sociaux partout où nous avons les deux pieds en dedans et en dehors de l’IFIC:

Professionnel : Produire une performance d’excellence dans son environnement immédiat dans un contexte collectif et introduire de nouveaux outils, processus, règles favorisant l’IC au quotidien.

Personnel : être un agent de changement reconnu par l’exemple et être son propre leader par un développement personnel de qualité. Reconnaitre l’importance d’un travail sur soi. Pratiquez quotidiennement des exercices favorisant votre feeling, votre perception du tout, votre finesse.

Relationnel : Améliorer la qualité relationnelle entre tous par la réflexion, le dialogue et l’action. Connaitre et intégrer les outils de communication avancée et les principes de base invariants des technologies sociales. Se créer aussi ses propres outils.

3 Trouver des terrains d’exercices et des outils :

Sans s’exercer rien ne peut émerger.  L’IFIC est un excellent terrain d’apprentissage. Apprendre les nouvelles technologies, en découvrir, les tester, repérer les outils les plus efficaces en fonction du contexte et pratiquez sur des terrains d’exercice partout où vous le pouvez. Partagez vos retours d’expérience et feedbacks  comme un jeu d’entraide et faites-vous superviser pour affiner vos approches.

4 Créer une architecture d’apprentissage en interne :

Sortez de l’IFIC est pratiquez. Quel que soit le lieu, créez un noyau apprenant entre copains, amis, agents de changement, passionnés, en famille, en coupleDétectez les environnements favorisants les espaces de réflexion, de partage, d’entraide, d’engagement. Participez, créez et favorisez ces lieux en présentiel ou à distance au travers de vos micro-projets ou vos communautés. Exercez-vous tout le temps. Et dans votre quotidien tout simplement.

5 Des principes partagés et un objectif :

Incarner une raison d’être de l’IFIC et une vision qui rassemble. La qualité de l’objectif et de l’intention dépend du contenu de l’IFIC et de la qualité des liens que nous partageons tous ensemble. Construire l’objectif sur les aspirations les plus élevées de l’ensemble des membres.

6 Incarnez notre passion et notre raison d’être :

L’auto-organisation ne s’organise pas toute seule, elle implique de créer activement ses propres conditions d’évolution. Impulsez, inspirez ne suffit pas si personne ne tient le tout.Créez et investissez-vous dans un espace qui vous passionne et vous inspire par exemple les micro-projets IFIC. Organisez-vous et partagez avec les autres espaces et créez du lien avec tous les espaces de façon transversale.  Nommez  la personne qui tient le tout.

7 Centrez-vous sur les perceptions et que les perceptions :

Repérez les « Que puis-je apporter ? »  et les « Que puis-je prendre, recevoir ? » et les répartir dans les espaces IFIC (pionnier, apprenants, actions, ou étendu). Plus l’espace est élevé en terme d’expérience plus le don est important. Impératif pour conforter une organisation comme l’IFIC :

1.      Apport d’un don initial à l’IFIC  d’un capital intellectuel partagé qui donne le ton (qui suis-je et qu’est-ce que j’apporte ?).

2.      Instaurez des pratiques partagées permettant de percevoir (les principes de base)

3.      Reconnaitre et apprécier les contributions de chacun au champ de connaissances communes.

8 La création de valeurs et un capital

Créez le capital intellectuel et relationnel de l’IFIC et proposez des programmes de formations aux nouveaux outils et méthodes. Participez ensemble aux programmes d’ingénierie sociale pour accompagner ou coacher les organisations. Contribuez à promouvoir l’IFIC par la circulation des compétences et le renforcement de l’IFIC.

Les techniques (s’informer est un contre pouvoir de la manipulation)

Manipulation de masse (ce que nous vivions en ce moment)

Le pervers narcissique mythomane (attention regardez autour de vous) Impossible de mettre en place l’intelligence collective avec ce profil.

Il est important de l’écarter des processus pour augmenter la performance collective et le bien être. .. Si c’est votre manager jamais vous ne goûterez à l’intelligence collective.

D’emblé on le trouve attirant, charismatique ; Il fascine par son côté ténébreux .les débuts de la relation avec un pervers narcissique ont toujours un côté magique, et donne à la victime l’impression de vivre un rêve éveillé. Sa force de conviction est incommensurable. Il se présente toujours comme l’homme idéale, celui qui correspond à vos attentes, votre âme sœur. Mystérieux, un brin enfantin, souvent protecteur. Trop attentionné pour être sincère, trop poli pour être honnête. Apparence si lisse qu’elle en est suspecte. Il est si charmant et tellement convaincant que l’on demande qu’à le croire et à lui faire confiance. ‘ Il répond de façon quasi obsessionnelle à ce que vous attendez d’un partenaire.’ C’est qu’il est très attentif dans un premier temps à repérer les désirs et attentes inconscientes de sa proie. L’expression un regard pénétrant prend toute sa réalité chez lui. C’est une façon de mettre l’autre sous emprise, de le vampiriser, l’impressionner et l’emprisonner. Il veut subjuguer sa proie, lui faire peur pour la soumettre. Il ne cesse de brouiller les cartes pour éviter d’être percé à jour. Rien de plus difficile que de coincer un pervers narcissique. Il n’est jamais là ou on l’attend. Instable, il a la bougeotte. Ce que ‘les spectateurs’ prennent souvent pour une force intérieure inébranlable n’est en fait que l’expression de son vide intérieur et affectif

Les troubles de la personnalité borderline

Introduction:

Connexions entre trouble de la personnalité borderline et narcissisme ou perversion. Face à cela, bon nombre de proches, de “non” borderline, peuvent que “leur” borderline est un “pervers narcissique”. Même la personne qui souffre d’un trouble borderline peut parfoit avoir ce sentiment. Les choses sont plus complexes et si je devais répondre uniquement  par “oui” ou “non” à cette question, la réponse serait “non” même si…

Voici notre sentiment.

« Borderline » ou « pervers narcissique » ?

En préambule, les deux types de personnalités comparées ici sont conséquences de personnes qui sont malades et il ne s’agit pas ici de juger tel ou tel mais une fois encore de comprendre, comprendre pour aider.Ce que l’on appelle un « pervers narcissique » et que personnellement je préfère nommer « narcissique à tendances perverses », est une personne qui a généralement un ego surdimensionné, qui est dans sa réalité et qui va chercher à utiliser les autres pour ses propres fins et s’arranger pour se faire passer pour victime et maintenir alors sa « victime » sous sa coupe pour son propre bénéfice.

En lisant ces mots et au regard de certains comportements utilisés (visibles) par les personnes souffrant d’un trouble borderline, certains pourraient se dire « mais alors les borderline sont des pervers narcissiques ! »

Nous parlerions alors de « borderline narcissiques »… mais en règle générale, les narcissiques « libres de faire leurs métiers de narcissiques » (non entravés), ne sont pas enclin à se faire du mal, renoncer à leur identité, à s’auto-mutiler, ou faire tentatives de suicide.

En premier lieu il est donc à priori indispensable de faire le distinguo entre l’apparence et la réalité de l’être…
Le « narcissique à tendances perverses », est convaincu de sa supériorité, il croit vraiment être ce qu’il montre alors que les « borderline » ne sont pas (peu) ce qu’ils montrent au reste du monde.

La première différence profonde entre les deux, c’est que le « narcissique à tendances perverses » ne souffre pas lorsqu’il est libre de faire son “job” (il ne souffre que lorsqu’il est contraint, entravé ou quand il ouvre les yeux sur le fait « qu’un tel génie ne serait finalement qu’assez médiocre », etc.) alors que le « borderline » est, lui, en souffrance…
D’une certaine manière on pourrait dire que le « borderline » est souffrance, au point même que les moments de bien être peuvent être vécus comme le prélude à la catastrophe suivante qui ne manquera pas de se produire tôt ou tard..

Modes de pensée du « narcissique »

Le « narcissique » a un objectif principal qui est lui-même. L’autre est quantité négligeable :

  • « Je suis génial, je suis fort, je suis au dessus du lot »
  • « L’autre ne peut pas ne pas m’aimer »
  • « Je vais me servir de l’autre pour obtenir ce que je veux, ce à quoi j’ai droit et je vais m’arranger pour que ma victime se sente coupable afin qu’elle ne m’en veuille pas et qu’elle n’ait aucun désir d’indépendance »
  • « Pourquoi aurais-je un problème de conscience, ce n’est quand même pas de ma faute si elle est à ce point stupide »
  • « Ma victime me remerciera pour ce que je fais pour elle, ce qui est normal étant donné que c’est vrai, sans moi elle ne serait rien, c’est un honneur que je lui fais »
  • « Quand il arrive un problème à un de mes proches, je suis triste. Mais en fait j’ai de la peine pour moi, pas pour lui » (processus généralement inconscient)

… Le « narcissique » a donc un objectif, obtenir un bénéfice pour sa propre personne. Suite à un événement « exploitant l’autre », il sera d’usage qu’il n’ait pas de problème de conscience, pas de remord, il considérera que l’autre l’avait mérité « il n’avait qu’à pas être si bête » et pourra même se vanter auprès de ses amis d’avoir eu un tel « succès ».
Dans ce contexte, le doute, l’autocritique et les remises en question ne font pas partie de la pensée générale du « narcissique ».
(voir profil cognitif narcissique selon beck)

Modes de pensée du « borderline »

Le « borderline » a un mode de fonctionnement qui est totalement différent et qui, de plus, échappe généralement à son conscient, quand bien même cela peut ressembler de l’extérieur à du narcissisme.
Il peut aussi dans certaines circonstances donner le sentiment de nier l’autre. Mais dans ce mode d’action dit « borderline », l’autre n’existe pas, non pas parce qu’il est quantité négligeable ou parce qu’il serait « inférieur », mais parce que le problème n’est pas la.

  • « Je suis faible »
  • « Au fond de moi, je sais que je suis nul(le) même si j’ai une capacité à comprendre le monde que les autres n’ont pas ou peu ».
  • « Ma nullité est sur le constat de mes échecs et de mon incapacité au bonheur »
  • « L’autre ne peut pas m’aimer, s’il m’aime c’est qu’il se trompe »
  • « Je me trouve dans une situation émotionnelle ingérable… voire ‘mortelle’ de mon point de vue, il me faut donc absolument sortir de cette situation émotionnelle »
  • « Mon émotion décide alors pour moi de la façon dont je dois procéder et même si mon conscient sait que ce n’est pas la solution, je subis mon émotion »
  • « Si pour sortir de cette situation, j’ai été amené à nier l’autre, l’écraser, etc., cela ne faisait néanmoins pas partie de mon objectif qui était ‘d’en sortir’ »
  • « Je suis conscient de ce que j’ai fait. Je pense que c’était mal, et je suis ainsi face à un problème de conscience, de culpabilité qui à nouveau génère une émotion pouvant être insupportable, il me faut donc absolument sortir de cette situation »
  • « Si je ne peux pas trouver d’alternative pour sortir de cette panique émotionnelle, alors je tente de rendre totalement responsable l’autre de ce qui est arrivé, non pas parce que  je cherche à le rabaisser ou m’en servir mais parce que si ce n’est pas lui le responsable alors c’est moi et moi je ne pourrais pas me supporter en ayant agis ainsi »
  • « D’une certaine façon je reproche à l’autre de ne pas m’avoir empêché d’être moi-même. Il aurait du me protéger malgré moi et m’empêcher de me mettre dans cette situation. S’il m’avait respecté et aimé, il ne m’aurait pas mis dans cette situation émotionnellement ingérable. C’est donc bien de sa faute si tout ceci est arrivé »

… Le « borderline » a donc un objectif, échapper à l’émotion ressentie comme « mortelle ». Suite à un événement « faisant du mal à l’autre », il sera d’usage qu’il ait de gros problèmes de conscience, des remords, mais il devra à nouveau échapper à ce flux émotionnel (il pourra par exemple essayer de se suicider après son acte ou rendre l’autre responsable, non pas pour « l’utiliser » mais pour échapper à sa propre culpabilité)
Le doute, l’autocritique et la remise en question sont au coeur de la pensée générale du « borderline » même s’il peut se trouver dans l’impossibilité de l’avouer. (encore une fois car cela pourrait être générateur d’émotions ingérables)
(voir profil cognitif borderline selon beck)

Apparence et non réalité. Impulsivité et transgression réactionnelle dans le trouble borderline.

Pour résumer, on peut effectivement voir le « borderline » comme un « narcissique », un manipulateur, un pervers, un antisocial… C’est effectivement une façade que le borderline peut « montrer ».
« Montrer » car les personnes qui souffrent d’un trouble borderline sont exactement le contraire ! On ne peut donc pas raisonnablement traiter une personne de narcissique sous le seul prétexte qu’elle en présenterait l’apparence.L’essence du trouble borderline est au niveau émotionnel !
C’est l’émotion qui est alors génératrice de comportements d’apparence narcissique !
C’est l’émotion qui est génératrice de comportements impulsifs !
Cette impulsivité peut se traduire en gestes et actions qui « basiquement » transgressent.

Une personne qui souffre d’un trouble borderline peut se droguer, faire de la boulimie, voler, blesser, voire même tuer ou se tuer ce qui est de l’ordre de la transgression. Néanmoins cette transgression n’est pas l’objectif mais « accident de parcours ».
L’objectif de l’impulsion est de résoudre un problème émotionnel et on peut qualifier alors la transgression de « dommage collatéral », ce qui n’a rien à voir avec une démarche profondément narcissique de négation de l’autre où l’objectif est alors son propre plaisir.

Borderline sans transgression ou impulsivité ?

« L’impulsivité et les conduites dommageables sont elles obligatoirement présentes dans le trouble borderline ? ». Notre réponse est « Non »Nous sommes alors dans le cas du « borderline intériorisant » qui a un mode de pensée identique au « borderline extériorisant, passant à l’acte » mais chez lequel l’interdit de l’émotion négative est tel que cela ne peut pas s’exprimer !

  • Chez l’extériorisant impulsif, l’émotion s’exprime par l’action et par le « tu » « tu es nul, tu es parano, sans coeur, violent, etc. » chaque « tu » étant généralement un « je » (« je suis nul, parano, sans cœur… »)

Alors que

  • Chez l’intériorisant, c’est une marmite d’explosions violentes et mélangées mais qui ne sortent pas … Cela ne sort pas parce que « maman ou papa me l’ont interdit ». L’intériorisant conduisant souvent à l’évitement pour “résoudre” ces problèmes émotionnels.

Conclusion ?

Voilà, il est bien entendu que l’objet de ces pages était de synthétiser, la synthèse ne pouvant être que réductrice mais pour autant :
Il est un constante qui est que le « narcissique » s’aime et ne doute pas de lui ni de sa valeur
L’autre constante est que le « borderline » (qui n’est pas dans le déni)ne s’aime pas, doute de lui et de sa valeur, quand bien même il présenterait une toute autre façade

Voir pages borderline et mensonge ou borderline et manipulation ?
Trouble de la personnalité narcissique
Violence, délinquance et trouble de la personnalité borderline

QQ sites:

http://www.aufeminin.com/video-psycho/pervers-narcissique-alberto-eiguer-n58913.html

http://www.aapel.org/bdp/BLperversnarcissique.html

La psychologie sociale s’intéresse, quels que soient les stimuli ou les objets, à ces événements psychologiques fondamentaux que sont les comportements, les jugements, les affects et les performances des êtres humains en tant que ces êtres humains sont membres de collectifs sociaux ou occupent des positions sociales .

Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence et de la conscience collective

Jeux en présentiel une approche pour comprendre le phénomène de l’intelligence collective.
Via www.youtube.com

Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence et de la conscience collective

Sortons enfin de la jungle   Un des mots clés du management est le mot « performance », et toujours implicitement par rapport à quelqu’un d’autre ou quelque chose d’autre : il faut être plus performant que son concurrent – faute de quoi, il va vous battre, et vous allez disparaître, absorbé ou tué –, que son collègue – faute de quoi, il va vous dépasser et ne plus être votre collègue, mais votre supérieur –, et même que soi-même – faute de quoi, vous serez d’abord perçu comme stagnant, puis rapidement déclinant, et donc voué à une retraite anticipée.
Via robertbranche.blogspot.com

Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence et de la conscience collective
Si vous commencez à penser différemment, vous voyez les choses différemment. Et toutes vos actions commencent à changer.    Un savoir-être, à la fois, en tant que comportement de la personne qui agit pour penser le système, que du comportement du système lui-même, que du comportement à mettre en œuvre par les acteurs qui veulent mettre en œuvre ce « nouveau savoir-penser », cette nouvelle façon de se représenter un système.   Le savoir-être se situe essentiellement dans un nouveau regard porté sur les systèmes humains.
Via www.dailymotion.com

C’est vieux 1970  mais les base sont là.

Sigmund Freud Texte intégral

Nous pourrions commencer par une définition de l’âme collective, mais il nous semble beaucoup plus rationnel de donner au lecteur un aperçu d’ensemble des phénomènes qui s’y rattachent, en mettant sous ses yeux quelques-uns d’entre eux, choisis parmi les plus saillants et les plus caractéristiques et en les faisant servir de point de départ à nos recherches ultérieures. Ce double but ne saurait être mieux réalisé qu’en prenant pour guide le livre, devenu justement célèbre, de M. Gustave Le Bon : Psychologie des foules 1.

Voici, une fois de plus, quelle est exactement la situation. Après avoir examiné et analysé les prédispositions, tendances, instincts, mobiles et intentions de l’individu jusque dans ses actions et dans ses rapports avec ses semblables, la psychologie verrait subitement se dresser devant elle une nouvelle tâche réclamant impérieusement une solution. Elle aurait à fournir l’explication de ce fait surprenant que l’individu qu’elle croyait avoir rendu intelligible, se met, dans certaines conditions, à sentir, à penser et à agir d’une manière toute différente de celle à laquelle on pourrait s’attendre, et que ces conditions sont fournies par son incorporation dans une foule humaine ayant acquis le caractère d’une « foule psychologique ». Qu’est-ce donc qu’une foule ? D’où lui vient le pouvoir d’exercer une influence aussi décisive sur la vie psychique de l’individu? en quoi consistent les modifications psychiques qu’elle fait subir à l’individu?

C’est la tâche de la psychologie collective théorique de fournir des réponses à ces trois questions. Et pour bien s’acquitter de cette tâche, elle doit commencer par la troisième. C’est, en effet, l’observation des modifications imprimées aux réactions individuelles qui forme la matière de la psychologie collective. Or, tout essai d’explication doit être précédé de la description de ce qui est à expliquer.

Je laisse donc la parole à M. Le Bon. « Le fait le plus frappant, dit-il, présenté par une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le seul fait qu’ils sont transformés en foule, les dote d’une sorte d’âme collective. Cette âme les fait sentir, penser et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait et agirait chacun d’eux isolément. Certaines idées, certains sentiments ne surgissent et ne se transforment en actes que chez les individus en foule. La foule psychologique est un être provisoire, composé d’éléments hétérogènes, pour un instant soudés, absolument comme les cellules d’un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède » 2.

Nous prenons la liberté d’interrompre l’exposé de M. Le Bon par nos commentaires et nous commençons par formuler la remarque suivante : puisque les individus faisant partie d’une foule sont fondus en une unité, il doit bien y avoir quelque chose qui les rattache les uns aux autres, et il est possible que ce quelque chose soit précisément ce qui caractérise la foule. Laissant cette question sans réponse, M. Le Bon s’occupe des modifications que l’individu subit dans la foule et les décrit dans des termes qui s’accordent avec les principes fondamentaux de notre psychologie de l’inconscient.

« On constate aisément combien l’individu en foule diffère de l’individu isolé, mais d’une pareille différence les causes sont moins faciles à découvrir. – Pour arriver à les entrevoir, il faut se rappeler d’abord cette observation de la psychologie moderne : que ce n’est pas seulement dans la vie organique, mais encore dans le fonctionnement de l’intelligence que les phénomènes inconscients jouent un rôle prépondérant. La vie consciente de l’esprit ne représente qu’une très faible part auprès de sa vie inconsciente. L’analyste le plus subtil, l’observateur le plus pénétrant n’arrive à découvrir qu’un bien petit nombre des mobiles inconscients qui le mènent. Nos actes conscients dérivent d’un substratum inconscient, formé surtout d’influences héréditaires. Ce substratum renferme les innombrables résidus ancestraux qui constituent l’âme de la race. Derrière les causes avouées de nos actes, se trouvent des causes secrètes, ignorées de nous. La plupart de nos actions journalières sont l’effet de mobiles cachés qui nous échappent 3.

Dans une foule, pense M. Le Bon, les acquisitions individuelles s’effacent et la personnalité propre à chacun disparaît. Le patrimoine inconscient de la race vient occuper le premier plan, l’hétérogène se fond dans l’homogène. Nous dirons que la superstructure psychique, qui s’est formée à la suite d’un développement variant d’un individu à l’autre, a été détruite et a mis à nu la base inconsciente, uniforme, commune à tous.

C’est ainsi que se formerait le caractère moyen de l’individu d’une foule. Mais M. Le Bon trouve que l’individu faisant partie d’une foule présente en outre des propriétés nouvelles qu’il ne possédait pas auparavant, et il cherche à expliquer cette apparition de nouvelles propriétés par trois facteurs différents.

« Diverses causes déterminent l’apparition des caractères spéciaux aux foules. La première est que l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés. Il y cèdera d’autant plus volontiers que, la foule étant anonyme et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les individus, disparaît entièrement 4 ».

Notre point de vue nous dispense d’attacher une grande valeur à l’apparition de nouveaux caractères. Il nous suffit de dire que l’individu en foule se trouve placé dans des conditions qui lui permettent de relâcher la répression de ses tendances inconscientes. Les caractères en apparence nouveaux qu’il manifeste alors ne sont précisément que des manifestations de cet inconscient où sont emmagasinés les germes de tout ce qu’il y a de mauvais dans l’âme humaine; que la voix de la conscience se taise ou que le sentiment de la responsabilité disparaisse dans ces circonstances, – c’est là un fait que nous n’avons aucune difficulté à comprendre. Nous avons dit, il y a longtemps, que c’est l’ « angoisse sociale » qui forme le noyau de ce qu’on appelle la conscience morale 5.

« Une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminer chez les foules la manifestation de caractères spéciaux, et en même temps leur orientation. La contagion est un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore et qu’il faut rattacher aux phénomènes d’ordre hypnotique que nous étudierons dans un instant. Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que l’individu sacrifie très facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif. C’est là une aptitude contraire à sa nature, et dont l’homme ne devient guère capable que lorsqu’il fait partie d’une foule 6.

« Une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, détermine dans des individus en foule des caractères spéciaux, parfois fort opposés à ceux de l’individu isolé. Je veux parler de la suggestibilité, dont la contagion, mentionnée plus haut, n’est d’ailleurs qu’un effet. Pour comprendre ce phénomène, il faut avoir présentes à l’esprit certaines découvertes récentes de la physiologie. Nous savons aujourd’hui qu’un individu peut être placé dans un état tel qu’ayant perdu sa personnalité consciente, il obéisse à toutes les suggestions de l’opérateur qui la lui a fait perdre et commette les actes les plus contraires à son caractère et à ses habitudes. Or, des observations attentives paraissent prouver que l’individu plongé depuis quelque temps au sein d’une foule agissante tombe bientôt, par suite des effluves qui s’en dégagent, ou pour toute autre cause encore ignorée, dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de l’état de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étant paralysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient l’esclave de toutes ses activités inconscientes, que l’hypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est évanouie, la volonté et le discernement sont abolis. Sentiments et pensées sont alors orientés dans le sens déterminé par l’hypnotiseur.

« Tel est à peu près l’état de l’individu faisant partie d’une foule. Il n’est plus conscient de ses actes. Chez lui comme chez l’hypnotisé, tandis que certaines facultés sont détruites, d’autres peuvent être amenées à un degré d’exaltation extrême. L’influence d’une suggestion le lancera avec une irrésistible impétuosité vers l’accomplissement de certains actes. Impétuosité plus irrésistible encore dans les foules que chez le sujet hypnotisé, car la suggestion, étant la même pour tous les individus, s’exagère en devenant réciproque 7.

« … Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans le même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, mais un automate que la volonté est devenue impuissante à guider 8. »

Nous avons cité ce passage tout au long, pour montrer que M. Le Bon ne compare pas seulement l’état de l’individu en foule avec l’état hypnotique, mais établit une véritable identité entre l’un et l’autre. Nous n’avons nullement l’intention d’engager ici une discussion, mais nous tenons à relever que les deux dernières causes de la transformation de l’individu faisant partie d’une foule, la contagion et la suggestibilité plus grande, ne sont évidemment pas à mettre au même niveau, car la contagion est, à son tour, une manifestation de la suggestibilité. Il nous semble que M. Le Bon n’établit pas une distinction bien nette entre les effets produits par ces deux causes. Peut-être interpréterons-nous mieux sa pensée en disant que la contagion résulte de l’action réciproque que les membres de la foule exercent les uns sur les autres, tandis que les phénomènes de suggestion que M. Le Bon identifie avec l’influence hypnotique proviendraient d’une autre source. De laquelle alors? Nous trouvons une lacune sensible dans le fait qu’un des principaux termes de cette identification, à savoir la personne qui, dans la foule, remplace l’hypnotiseur, ne trouve aucune mention dans l’exposé de M. Le Bon. Quoi qu’il en soit, il distingue de cette influence fascinante, qu’il laisse dans l’ombre, l’action contagieuse que les individus exercent les uns sur les autres et qui vient renforcer la suggestion primitive.

Voici encore un autre point de vue important pour caractériser l’individu en foule : « Par le fait seul qu’il fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé ; en foule, c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs 9. » L’auteur insiste ensuite tout particulièrement sur la diminution de l’activité intellectuelle que son absorption par la foule détermine chez l’individu 10.

Laissons maintenant l’individu et considérons l’âme collective, telle qu’elle est esquissée par M. Le Bon. Dans cette description il n’est pas un trait dont le psychanalyste ne soit à même d’indiquer l’origine et qu’il ne puisse classer. M. Le Bon nous montre d’ailleurs lui-même le bon chemin, en faisant ressortir les ressemblances qui existent entre l’âme de la foule et la vie psychique des primitifs et des enfants 11.

La foule est impulsive, mobile et irritable. Elle se laisse guider presque uniquement par l’inconscient 12. Les impulsions auxquelles la foule obéit peuvent, selon les circonstances, être nobles ou cruelles, héroïques ou lâches, mais elles sont toujours tellement impérieuses que l’intérêt de la conservation lui-même s’efface devant elles 13. Rien n’est prémédité chez elle. Alors même qu’elle désire une chose passionnément, elle ne la désire jamais longtemps, elle est incapable d’une volonté persévérante. Elle ne supporte aucun délai entre le désir et sa réalisation. Elle éprouve le sentiment de la toute-puissance ; pour l’individu faisant partie d’une foule, la notion de l’impossible n’existe pas 14.

La foule est extraordinairement influençable et crédule, elle est dépourvue de sens critique, l’invraisemblable n’existe pas pour elle. Elle pense par images qui s’appellent les unes les autres à la faveur de l’association, comme dans les états où l’individu donne libre cours à son imagination, sans qu’une instance rationnelle intervienne pour juger du degré de leur conformité à la réalité. Les sentiments de la foule sont toujours très simples et très exaltés. Aussi la foule ne connaît-elle ni doute ni incertitude 15.

« Elles (les foules) vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme tout de suite en évidence indiscutable. Un commencement d’antipathie… devient aussitôt une haine féroce 16 ».

Portée à tous les extrêmes, la foule n’est influencée que par des excitations exagérées. Quiconque veut agir sur elle, n’a pas besoin de donner à ses arguments un caractère logique : il doit présenter des images aux couleurs les plus criardes, exagérer, répéter sans cesse la même chose.

« Ne gardant aucun doute sur ce qu’elle croit vérité ou erreur et possédant d’autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante… Les foules respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée comme une forme de la faiblesse. Ce que la foule exige de ses héros, c’est la force, voire la violence. Elle veut être dominée et subjuguée et craindre son maître… En fait, les foules ont des instincts conservateurs irréductibles et, comme tous les primitifs, un respect fétichiste pour les traditions, une horreur inconsciente des nouveautés capables de modifier leurs conditions d’existence ».

Si l’on veut se faire une idée exacte de la moralité des foules, on doit prendre en considération le fait que chez les individus réunis en foule toutes les inhibitions individuelles ont disparu, alors que les instincts cruels, brutaux, destructeurs, survivances des époques primitives, qui dorment au fond de chacun, sont éveillés et cherchent à se satisfaire. Mais sous l’influence de la suggestion, les foules sont également capables de résignation, de désintéressement, de dévouement à un idéal. Alors que l’avantage personnel constitue chez l’individu isolé à peu près le seul mobile d’action, il ne détermine que rarement la conduite des foules. On peut même parler d’une moralisation de l’individu par la foule 17. Alors que le niveau intellectuel de la foule est tou­jours inférieur à celui de l’individu, son comportement moral peut aussi bien dépasser le niveau moral de l’individu que descendre bien au-dessous de ce niveau.

Quelques traits de la caractéristique des foules, telles que la retrace M. Le Bon, montrent à quel point est justifiée l’identification de l’âme de la foule avec l’âme des primitifs. Chez les foules, les idées les plus opposées peuvent coexister, sans se gêner mutuellement, sans qu’un conflit résulte de leur contradiction logique. Or, la psychanalyse a montré que tel est également le cas de l’individu-enfant ou de l’individu névrotique 18.

En outre, la foule est éminemment accessible à la force véritablement ma­gique des mots, qui sont capables tantôt de provoquer dans l’âme collective les tempêtes les plus violentes, tantôt de la calmer et de l’apaiser. « La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules ; et, tout aussitôt, les visages deviennent respectueux et les fronts s’inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, de puissances surnaturelles 19 ». Il suffit de penser à ce propos au tabou des noms chez les primitifs, aux forces magiques qui, dans leur esprit, se rattachent aux noms et aux mots 20.

Et enfin : les foules n’ont jamais connu la soif de la vérité. Elles demandent des illusions auxquelles elles ne peuvent pas renoncer. Elles donnent toujours la préférence à l’irréel sur le réel; l’irréel agit sur elles avec la même force que le réel. Elles ont une visible tendance à ne pas faire de distinction entre l’un et l’autre.

Nous avons vu le rôle que cette prédominance de la vie imaginative et des illusions nourries par les désirs insatisfaits joue dans la détermination des névroses. Nous avons trouvé que pour le névrotique la seule réalité ayant de la valeur est la réalité psychique, et non la réalité objective, la réalité de tout le monde. Un symptôme hystérique est fondé sur un élément imaginaire, au lieu de reproduire un événement de la réalité. Un sentiment de culpabilité obsédant repose sur le fait d’un projet malveillant qui n’a jamais reçu un commencement d’exécution. Comme dans le rêve et dans l’hypnose, l’épreuve par la réalité ne résiste pas, dans l’activité psychique des foules, à la force des désirs surchargés d’affectivité.

Ce que M. Le Bon dit des meneurs de foules est moins satisfaisant et laisse moins bien entrevoir les lois qui régissent ce phénomène. Toutes les fois, pense-t-il, que les êtres vivants, plus ou moins nombreux, se trouvent réunis, qu’il s’agisse d’un troupeau animal ou d’une foule humaine, ils se mettent aussitôt instinctivement sous l’autorité d’un chef. La foule est un troupeau docile, incapable de vivre sans un maître. Elle a une telle soif d’obéir qu’elle se soumet instinctivement à celui qui s’érige en son chef.

Mais si la foule a besoin d’un chef, encore faut-il que celui-ci possède certaines aptitudes personnelles. Il doit être lui-même fasciné par une profonde croyance (en une idée) pour pouvoir faire naître la foi chez la foule ; il doit posséder une volonté puissante, impérieuse, susceptible d’animer la foule qui, elle, est dépourvue de volonté. M. Le Bon parle ensuite des différentes catégories de meneurs et des moyens par lesquels ils agissent sur la foule. En dernière analyse, il voit la cause de l’influence des meneurs dans les idées par lesquelles ils sont eux-mêmes fascinés.

A ces idées, de mêmes qu’aux meneurs, il attribue en outre une puissance mystérieuse et irrésistible qu’il appelle « prestige ». « Le prestige est… une sorte de fascination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé 21 ».

Il distingue un prestige acquis ou artificiel et un prestige personnel. Le premier est conféré aux personnes par leur nom, leur richesse, leur honorabilité, aux doctrines et aux œuvres d’art par la tradition. Comme il a dans tous les cas sa source dans le passé, il ne nous aide guère à comprendre la nature de cette mystérieuse influence. Le prestige personnel n’est l’apanage que de rares personnes qui, de ce fait même, s’imposent en chefs et se font obéir comme par magie. Mais quel que soit le prestige, il dépend du succès et disparaît à la suite d’insuccès répétés.

On ne peut s’empêcher de trouver que ce que M. Le Bon dit du rôle des meneurs et de la nature du prestige ne s’accorde pas tout à fait avec sa peinture si brillante de l’âme collective.

Notes

1  28e édition, Alcan, 1921.

2 Op.cit., pp. 13-14.

3  Op. cit., pp. 15-16.

4  Op. cit., p. 17.

5  Il y a, entre la conception de M. Le Bon et la nôtre, une certaine différence résultant de ce que sa notion de l’inconscient ne coïncide pas en tous points avec Celle adoptée par la psychanalyse. L’inconscient de M. Le Bon renferme les caractères les plus profonds de l’âme de la race, caractères qui ne présentent pour la psychanalyse aucun intérêt. Nous reconnaissons, certes,que le noyau du moi, dont fait partie « l’héritage archaïque » de l’âme humaine, est inconscient, mais nous postulons en outre l’existence d’un « refoulé inconscient », dérivé d’une partie de cet héritage. C’est cette notion du « refoulé » qui manque chez M. Le Bon.

6  Op. cit., p. 17-18. Nous utiliserons plus loin cette dernière proposition, en en faisant le point de départ d’une hypothèse importante.

7  Op. cit., p. 17-19.

8  Op. cit., p. 19.

9  Op. cit., p. 19.

10  Cf. le distique de Schiller :« Jeder, sieht man ihn einzeln, ist leidlich klug und verstândig; sind sie in corpore, gleich wird euch ein Dummkopf daraus ».[Chacun pris à part peut être intelligent et raisonnable ; réunis, il ne forment tous qu'un seul imbécile].

11  Cf. Op. cit., p. 23.

12  M. Le Bon emploie correctement le mot « inconscient » dans un sens qui n’est pas uniquement celui de « refoulé ».

13  Cf. Op. cit., p. 24.

14  Voir Totem et Tabou, chap. III : Animisme, magie et toute-puissance des idées (traduction française, Payot, Paris).

15  Dans l’interprétation des rêves à laquelle nous sommes redevables de que ce nous savons le mieux sur la vie psychique inconsciente, nous suivons cette règle technique : nous faisons abstraction de tous les doutes et incertitudes qui se manifestent au cours du récit du rêve et nous considérons comme également certains tous les éléments du rêve manifeste. Nous attribuons doutes et incertitudes à l’action de la censure à laquelle est soumis le travail du rêve et nous admettons que le doute et l’incertitude, en tant que contrôle critique, sont étrangers aux idées primaires du rêve. Ils peuvent naturellement, au même titre que n’importe quel autre élément, faire partie du contenu des restes diurnes qui provoquent le rêve (Voir Traumdeutung, 5e édit., 1919, p. 386).

16  Op. cit., p. 36. La même tendance à l’exagération, la même facilité d’aller aux extrêmes et au démesuré caractérisent l’affectivité de l’enfant et se retrouvent dans la vie de rêve où, grâce à la séparation qui existe, dans l’inconscient, entre les divers sentiments, une légère contrariété éprouvée pendant le jour se transforme en une haine mortelle contre la personne, cause de cette contrariété, de même qu’une légère tentation se transforme en une impulsion à commettre un acte criminel représenté dans le rêve. Le Dr Hans Sachs a fait à ce propos la jolie remarque suivante : « Ce que le rêve nous a révélé concernant nos relations avec le présent (la réalité), nous le recherchons ensuite dans la conscience, et nous ne devons pas nous étonner si les monstruosités que nous avons vues à travers le verre grossissant de l’analyse, nous apparaissent comme de minuscules infusoires » (Traumdeutung, p. 357).

17  Op.cit., p. 43.

18  Chez le petit enfant, par exemple, des attitudes affectives ambivalentes à l’égard des personnes les plus proches peuvent exister pendant longtemps, sans qu’il en résulte le moindre conflit. Et lorsque le conflit éclate enfin, il est résolu par le fait que l’enfant change d’objet, qu’il déplace un des sentiments de son ambivalence sur un objet de substitution. Même en étudiant l’évolution d’une névrose chez l’adulte, on constate souvent qu’un sentiment réprimé peut persister pendant longtemps dans des rêves inconscients ou même conscients (dont le contenu se trouve naturellement, de ce fait, en opposition avec une tendance dominante), sans qu’il résulte de cette contradiction une révolte du moi contre le sentiment réprimé. Le rêve est toléré pendant un temps assez long, jusqu’au moment où, par suite le plus souvent d’une exagération de sa charge affective, un conflit éclate subitement entre lui et le moi, avec toutes les conséquences qu’il comporte.A mesure que l’enfant, en se développant, se rapproche de l’âge adulte et mûr, sa personnalité devient de plus en plus intégrée, c’est-à-dire que ses diverses tendances et aspirations, qui jusqu’alors s’étaient développées indépendamment les unes des autres, se réunissent et se fusionnent. Nous connaissons déjà un processus analogue dans le domaine de la vie sexuelle, où toutes les tendances sexuelles finissent par converger, de façon à former ce que nous appelons l’organisation sexuelle. Mais que l’unification du moi soit sujette aux mêmes troubles que ceux qui s’opposent à l’unification de la libido, c’est ce que nous prouvent de nombreux exemples bien connus, comme ceux de savants restés croyants, etc.

19  Op.cit., p. 85.

20  Voir Totem et Tabou.

21  Op. cit., p. 109.

Pour citer ce document

Sigmund Freud, «L’âme collective(d’après Gustave Le Bon)», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 14, Janvier 2009. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=395

Le New-Age est-il de retour ?

Un « nouveau monde » cybersacré
Marie-Jeanne Ferreux
  • 18  J.-F. Lyotard, La condition postmoderne,Paris, Minuit, 1994.

53Le New-Age et l’Internet sont liés. Ils partagent les mêmes objectifs : créer un monde inter-relié. Le premier va accentuer le passage dans le troisième millénaire dans la perspective de la réalisation d’un nouvel-âge et le second va mettre l’accent sur le développement technologique. Mais tous les deux prometteraient la création d’un monde meilleur. Sommes-nous dans le retour « des grands récits18 », des mythes et des utopies ?

  • 1  E. Morin, Vingt ans après, Paris, Complexe, 1988, p. 155-156.

1Pendant les années 1960, période de contre-culture, les Etats-Unis voient surgir une multiplicité de nouveaux mouvements religieux. Le New-Ageapparaît dans un contexte historique, celui de la guerre du Viêt Nam, du racisme, de la violence, et où va prévaloir, en contrepoint, l’idée de « reconstruire » un autre monde. Le progrès scientifique devrait pouvoir, alors, être utilisé à bon escient. Dans cet objectif, la cybernétique, la systémique, auxquelles s’adjoignent les nouvelles psychothérapies, instaurent la communication comme « Valeur », une valeur de changement, d’espérance, où se mêleraient à la fois le développement personnel et la création d’un monde global, alternatif, harmonieux. Cet état d’esprit holistique, associé à la volonté de créer un monde différent, formera les bases propices au développement des pratiques et des idéologies du New-Age, dont le lieu d’origine est la Californie, en particulier le centre d’Esalen. En Europe on assiste, dans les années 1960-1970, à ce que E. Morin appelle une « californisation » : « Voici que font irruption en France des thèmes et des vecteurs venus de Californie. Là-bas, avait jailli une sorte de révolution culturelle juvénile portant en elle une revendication à la fois libertaire et communautaire, existentielle et sociale… Là-bas, un néo-naturisme prenait forme cosmique, religieuse, puis soudain se cristallisait en conscience écologique1. »

  • 2  M. Bolle De Bal, La tentation communautaire,Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985, p.(…)

2La situation anomique dans laquelle se trouve une partie de la jeunesse européenne n’est pas sans rappeler celle des jeunes Californiens avec, notamment, une critique et un rejet des valeurs de la société dominante2. L’apogée de cette contestation serait portée par les acteurs de Mai 68 :

  • 3  H. Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, 1969, p. 11.

 « Ces militants ont invalidé le concept d’utopie, et démasqué une idéologie corrompue, peu importe s’il faut voir dans leur action une simple révolte ou une révolution manquée, de toute façon, elle marque un tournant. En proclamant la contestation permanente, la formation permanente, le Grand Refus, ils ont dénoncé l’empreinte de la répression sociale jusque dans les expressions les plus sublimes de la culture traditionnelle, jusque dans les plus spectaculaires réalisations du progrès technique…3 »

3De ce Grand Refus naît une contre-culture qui s’accompagne d’une volonté de changement, de transformation de la société, et c’est là que le mouvement New-Age retiendra l’attention. Il propose des moyens et des méthodes pour accélérer ce changement. Dans cette « ambiance de qualitatif », le New-Age favorise l’émergence d’une société dite « alternative et holistique » associée à un retour à la nature et à des valeurs de liberté, d’égalité, de démocratie dont les slogans sont : « Ici et maintenant »(devise d’Esalen), « Bien dans son corps bien dans sa tête »« Changer les consciences pour changer le monde ».

4Le mouvement s’élargit progressivement pour plusieurs raisons. D’abord il s’agit d’un mouvement diffus, multiple, dont le discours peut être lu à différents niveaux. Aussi, dans le New-Age, on parle souvent de « nouvelles consciences », mais cela peut être interprété de façon différente : « nouvelle conscience de soi, de son corps », « nouvelle conscience religieuse, spirituelle », « nouvelle conscience planétaire, écologique », « nouvelle conscience politique, éducative, etc. » L’idéologie n’est pas unique et précise mais plurielle et diffuse. L’individu, par divers chemins, s’y associe et deviendra, éventuellement, sans avoir à adhérer ou à obéir, par la souplesse de jeu qui demeure aménagé, le relais plus efficace d’une idéologie mobile explicite et ambiguë. Le passage d’un niveau de conscience à un autre peut s’effectuer au cours de conférences, de lectures, de stages. Progressivement la croyance initiale en « l’ère du Verseau » se transforme en une idéologie qui n’est pas si éloignée du discours politique habituel.

L’idéologie New-Age

5L’objectif est simple : « Se transformer soi-même pour transformer le monde. » Le discours a une visée politique et devient idéologique, c’est-à-dire un discours de légitimation qui fait appel à un fondement tenu pour incontestable et hors de portée de vérification4 (Dieu, loi cosmique, nécessité historique.)

  • 4  P. Ansart, Les idéologies politiques, Paris, PUF, 1974.

6La croyance idéologique doit, pour être efficace, exprimer les perceptions, les constructions du monde, les attentes et les espérances d’un groupe. LeNew-Age répond aux critères qui définissent l’idéologie. Cela signifie qu’il utilise les mêmes stratégies que toutes les idéologies et que son fonctionnement ne différerait pas de l’idéologie dominante tant critiquée. Nous voyons là aussi que le New-Age joue le jeu de la modernité et qu’il n’est pas en rupture avec elle ni dans ses pratiques ni dans ses « stratégies idéologiques ». Mais qu’en est-il du contenu lui-même ? La stratégie idéologique du New-Age est de montrer que rien ne va plus et que lui seul possède la solution à cette situation. L’idée centrale est évoquée par M. Ferguson :

  • 5  M. Ferguson, Les enfants du Verseau, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 35.

 « Ce n’est que par un nouvel état d’esprit que l’humanité peut se régénérer, et notre capacité pour un tel changement est naturelle5. »

7Cette transformation doit se faire chez le plus de personnes possible afin qu’elles agissent par « contagions » et aident les autres à évoluer. Il s’agit bien de faire changer le monde à partir de soi, de partir de son énergie pour « toucher le monde extérieur ». La question qui se pose est la suivante : un changement chez quelques individus peut-il modifier l’ensemble d’un groupe ?

8Les expérimentations en psychologie sociale montrent qu’en principe (mis à part les grands chefs charismatiques), la majorité, la masse dominante influencent le comportement des individus qui tendent à s’aligner sur le groupe (même si celui-ci a tort). Il existe une pression vers l’uniformité nécessaire à la cohésion. Pourtant les idéologies minoritaires (religieuses, révolutionnaires, utopiques…) aiment croire et faire croire qu’un changement reste possible. Le « sens commun » partage ce point de vue, c’est-à-dire qu’un changement global doit provenir d’abord de l’individu. Cela s’entend à travers des expressions comme : « Tant que chacun ne sera pas… propre, poli, respectueux, honnête… » ou « Il faut que chacun y mette du sien. » On part de l’individu pour influencer le collectif. D’ailleurs, leNew-Age propose des programmes dans les domaines de la politique, de l’éducation, de l’économie, de la santé. Par exemple, la politique est déterminée par une vision du monde holistique en harmonie avec la nature, la transformation intérieure des individus serait une réforme essentielle en garantissant le succès.

9Le terme qui revient sans cesse est celui de « consensus ». Le changement doit émaner d’un consensus et/ou être inspiré par les dirigeants, le gouvernement doit être un consensus d’individus. On retrouve une forme d’imaginaire, peut-être collective, ou du moins reflétant l’opinion publique, qui consiste à croire que l’on peut faire une bonne société à partir de bonnes valeurs. Implicitement cette croyance signifie : « Si tout le monde était honnête, gentil…. le monde serait beau. » Or, les questions qui se posent sont : peut-on faire une bonne société à partir de valeurs consensuelles ? En quoi des valeurs régulent, organisent une société ? Que se passerait-il, si, comme le veut le New-Age, la transformation de la société se faisait autour de valeurs consensuelles ?

Ses pratiques

10On peut, de façon idéal-typique, dégager trois domaines majeurs :

11Les nouvelles techniques de développement personnel (gestalt, jeux de rôle, systémique, training mental, rebirth, mais aussi expression corporelle, relaxation, sophrologie, etc.) dont l’objectif est une meilleure connaissance de soi pour un mieux être, un changement personnel et une meilleure efficacité (professionnelle, affective, relationnelle, familiale).

12Un ésotérisme occidental et oriental. Le New-Age puise dans un véritable univers symbolique (sagesse antique, druide, cathare) et propose des pratiques anciennes réactualisées (astrologie, numérologie, voyance, yi king, zen, tarot, méditation, magnétisme, etc.) et de nouvelles pratiques (channeling, dialogue avec l’ange, transcommunication, régression dans les vies antérieures). L’objectif est toujours le développement de soi, le changement de conscience et un usage individuel du « sacré ».

13Un intérêt effectif est exprimé pour tout ce qui est le retour à la nature, les produits biologiques, la diététique, la médecine douce, la gymnastique, le yoga, le massage, la musique New-Age. Il s’agit de maintenir en bonne santé notre corps tout comme d’assurer le devenir de la planète. Ces pratiques New-Age ne concerneraient pas seulement une population spécifique, mais, en tendance, tout un chacun, car les moyens de communication exploitent quotidiennement les thèmes ci-dessus et les banalisent.

L’enquête

14L’analyse du « communautaire » vers le « sociétaire », l’analyse de l’organisation des pratiques culturelles et des échanges sociaux en dehors des institutions, l’analyse au quotidien des nouvelles formes de mythologie ou de ritualité nécessitent des outils que j’appelle « socio-anthropologiques ». Pour Pierre Bouvier : « Le socio-anthropologique s’essaie à cette position, entre le Soi et l’altérité, le sociétal, le symbolique, le particulier, le doute6. »

  • 6  P. Bouvier, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000, p. 59.

15Dans cette perspective socio-anthropologique, l’enquête repose à la fois sur :

161) Des analyses de contenus d’ouvrages, de brochures, d’émissions télévisuelles, radiophoniques, des conférences, forums, salons, etc.

172) Des entretiens, des discussions, des observations participantes de groupes New-Age pratiquant le channeling, le dédoublement astral, la régression dans les vies antérieures, la rencontre avec l’ange, la médecine naturelle, la sophrologie.

  • 7  M.-J. Ferreux,  Le New-Age, ritualités et mythologies contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2001.(…)

183) Des comparaisons avec d’autres mouvements non New-Age, comme le cercle spirite Allan Kardec, les théosophes, les anthroposophes, les Rose-Croix, les Témoins de Jéhovah, le Mouvement Œcuménique chrétien (où j’ai effectué des observations participantes durant un an). Cela m’a permis de percevoir les différences et ainsi de mieux cerner et comprendre la dimension « imaginale », « globale » du New-Age par rapport à ces mouvements plus stéréotypés, secrets, ou religieux, s’intégrant de façon moins significative dans la modernité7.

Le cybersacré

19Le New-Age est très présent sur le web. Ce mot-clé renvoie rapidement à des annuaires de sites : Isis, carrefour de l’ésotérisme, ABC du New-Age. Ces différents sites utilisent des modes de construction classique avec des rubriques : nouveautés, forum, agenda, magazine, dossiers, livres, annonces, boutique. On y retrouve l’idéologie et de nombreuses pratiques définies ci-dessus. Le New-Age s’y présente comme un style de vie alliant les médecines naturelles, les nouvelles psychothérapies, la relaxation, la musique, la diététique, la gymnastique douce. Le sacré  n’est qu’une partie de ce mode de vie, un moyen parmi d’autres de transformations individuelle et collective. Se limiter à une approche essentiellement religieuse du New-Age ne rend pas compte de la pluralité du mouvement. Cependant, dans l’esprit de cet article, nous allons donner un exemple précis de ce cybersacré.

20La publicité, le cinéma s’angélisent : on retrouve des symboles liés au ciel, à la couleur bleue, à l’ascension Et parmi des pratiques comme le channeling, le pouvoir des cristaux, la régression dans les vies antérieures, l’astrologie, la numérologie, on peut analyser celle des « Anges Gardiens ». Pour bien comprendre et mettre en valeur cette utilisation du cybersacré, nous allons de façon idéal-typique comparer cette quête des « anges » avec ou sans l’utilisation de l’Internet.

  • 8  Par exemple, le dernier ouvrage de P. Coehlo, Le Démon et mademoiselle Prym,Paris, Anne Carrière,(…)

21Sans accès à l’Internet. X a entendu parler des anges gardiens. Il a l’intuition que son ange le protège, il veut en savoir plus sur le sujet. Habitant la campagne, il se rend dans la ville la plus proche et achète un ouvrage sur les anges gardiens8. Il apprend que d’autres personnes y croient et que certaines entrent en contact avec leur ange gardien. Il aimerait en savoir plus. Il retourne en ville, achète différentes revues New-Age et, effectivement, trouve des lieux de stages, sur « la rencontre des anges gardiens ». Le stage demande un investissement personnel et financier : se rendre dans un lieu inconnu et lointain, travailler avec des personnes que l’on ne connait pas et on est pas sûr du résultat.

22Avec l’accès à l’Internet. Il écrit « anges gardiens », clique et visualise une multiplicité de sites. On peut les imprimer et acquérir rapidement les informations recherchées. Par exemple, il apprend qu’à chaque signe zodiacal correspondent six anges, il peut les connaître grâce à des logiciels vendus en ligne. Les anges sont bénéfiques, ils veulent nous aider à préparer l’ère du Verseau en plus, leur rendre visite sur le web leur fait plaisir ! Surtout l’avantage c’est, ici, l’anonymat. La toile permet des premiers contacts, des échanges, une mise en confiance et peut-être après, une continuité dans des ateliers, des stage.

  • 9 http://anges.free.fr/anges0.html.

23Nous allons nous contenter de décrire un seul de ces sites intitulé : « La voie des anges »9. Sur la première page avec un fond bleu étoilé est écrit : « Bienvenue sur ce site dédié aux anges et aux guides des mondes invisibles. » Le site se divise en plusieurs rubriques, les deux premières sont :

24- « Les anges sont parmi nous »

25- « Les anges dans l’histoire ».

26Leur contenu est semblable. Il s’agit de montrer que dans toutes les religions qu’elles soient chrétiennes, islamistes, hindouiste, croire aux anges est établi. Le discours New-Age se veut non religieux, non dogmatique, il est assez critique face aux religions instituées. Pourtant, il n’hésite pas à utiliser des écrits bibliques lorsque cela se révèle efficace. Pourquoi ces contradictions ? Ce discours historique sur la présence des anges dans les différentes religions est un moyen de légitimation puissant qui fait appel à des référents connus, chargés symboliquement. Cela produit un effet de « halo », c’est-à-dire une confusion amenant l’individu à croire plus facilement au reste des rubriques.

27La troisième rubrique est intitulée : « Les anges aujourd’hui ».

28Après avoir légitimé l’existence des anges dans l’histoire religieuse, ce site propose un message produit par channeling (inspiration). Ce message est très optimiste : les anges se proposent d’aider, de soutenir, de soulager, de guérir. Je cite : « Face aux événements qui arrivent, les hommes auront besoin de nos secours. » C’est signé Hahahel, Beni Elohim, hiérarchie des anges de Mercure.

29D’emblée, il est intéressant de souligner l’utilisation de moyens « paranormaux » pour rendre compte de l’idéologie du New-Age, à savoir la  critique de la société contemporaine et la création d’un monde meilleur. L’originalité est l’attente d’une intervention extérieure pour produire ce changement. Comment interpréter sociologiquement cette aide de l’au-delà, manque de liens sociaux, désespoir, régression ou au contraire amusement ? Recherche de nouvelles sensations « channeling » ? Individualisme ? En plus du signe astrologique nous devrions consulter nos anges gardiens.

30La quatrième rubrique : « Les anges de la Kabbale »

31Il s’agit d’une classification ésotérique de 72 anges suivant leur ordre hiérarchique. Exemple : n°1 les Hayoth, n°2 les Ofanim, n°3 les Erelim. Cela est très complexe, et n’a de sens que pour les personnes initiées à la Kabbale, public limité, alors pourquoi mettre cette classification ardue en ligne ? Là aussi, il s’agit d’un moyen de légitimation puissant, un discours ésotérique que l’on ne peut remettre en cause, écrit à partir de connaissances que d’autres n’ont pas. Cela produit un effet de rigueur, de sérieux.

32La dernière rubrique s’intitule : « Rencontre avec les anges ». Il s’agit d’un rituel individuel, « gratuit » que l’on peut faire tranquillement chez soi. Description : rituels et outils d’invocation et de contact

33Allumez une bougie colorée (voir « Boutique des anges ») en choisissant la couleur correspondant à l’ange invoqué (voir fiche).

34Placez devant vous le pentacle de l’ange invoqué (voir « Boutique des anges »).

35Visualisez la couleur associée … prononcez trois fois le nom de l’archange…

36Utilisez l’encens correspondant à l’ange invoqué (voir « Boutique des anges »).

37Utilisez l’huile angélique correspondant à l’ange (voir « Boutique des anges »).

38Mettez-vous en harmonie avec les deux planètes correspondant à l’ange en les nommant à voix haute.

39Exprimez votre demande à voix haute.

40J’ai simplifié le rituel, mais il est à noter qu’à chaque numéro correspond à un renvoi vers la « Boutique des anges ». On peut donc acheter tout le matériel en ligne.

41Comment sociologiquement interpréter ce rituel de magie blanche en ligne ?

42On peut être surpris qu’un rituel ésotérique soit divulgué sur Internet et qu’un groupe, ou une communauté, ne garde pas ces connaissances qu’elle pourrait exploiter ou réserver à des initiés. D’abord ce site, comme la plupart des sites New-Age, montre bien le passage de valeurs et de pratiques New-Age dans la société contemporaine à travers des productions individuelles. Dans l’idéologie New-Age les connaissances ésotériques, et autres pratiques, doivent être données à tous. Il doit exister une égalité des savoirs, des compétences pour que chacun puisse préparer l’âge d’or. Ainsi, les théories et les pratiques sont simplifiées et réadaptées aux logiques de la société contemporaine. Elles deviennent faciles d’accès. Elles ne demandent aucune connaissance préalable et promettent la réussite, le bien-être et la spiritualité.

  • 10  A ce propos, G. Simmel écrit : «  La société secrète ne faitrien de secret, c’est l’ensemble de se(…)
  • 11  J.-P. Hubert, R. Abrezol, Traité de sophrologie, Paris, Courrier du Livre, t. 2, 1990.

43Ce passage d’une connaissance ésotérique réservée à une élite vers une uniformalisation produit, ici, une transparence « totale ». Sous prétexte que rien ne doit rester secret, on peut parfois constater une absence d’inhibition. Des individus livrent facilement leur vie privée. Alors que, dans des sociétés justement dites secrètes, comme la franc-maçonnerie, la vie privée reste, elle aussi, secrète10. L’internaute peut par la suite envisager de faire un stage. L’animateur du séminaire, Jacques S., se présente comme un sophrologue et un relaxologue. La sophrologie qui est issue du milieu médical et dont l’objectif est l’épanouissement, la connaissance de soi » est réinvestie dans des expériences nouvelles. Dans ce stage, l’animateur propose un contact avec « l’ange tutélaire de naissance ». Il utilise des techniques sophrologiques pour des objectifs qui ne sont pas ceux de la sophrologie, telle que la définit Caycédo11. Se présenter comme sophrologue est un moyen de légitimation non négligeable car, dans les représentations sociales, ce titre est parfois assimilé au médical, à la science symbolisant la rigueur, la méthode, la vérité. La juxtaposition de deux savoirs, l’un relevant du « scientifique » et l’autre du « paranormal » est classique dans le New-Age.

44Face à ces stagiaires, l’animateur s’exprime à la fois au nom de la Science, et à partir de ses expériences personnelles, de ses « dons ». Compétences difficiles à remettre en cause dont il peut accentuer l’un ou l’autre aspect suivant l’attente, les motivations et les résultats de ses stagiaires.

L’Internet et le New-Age partagent la même idéologie

45Ainsi l’internaute, par l’intermédiaire du cybersacré, a la possibilité de télécharger des informations (résumés d’ouvrages), des galeries d’images, des messages des anges, un rituel, de la musique, de participer à des groupes de discussions, d’acheter en ligne des logiciels, des bougies, de connaître des lieux de stages, de conférences. En quelques minutes il est saturé d’informations. La toile est un moyen technologique qui permet d’acquérir des connaissances, de communiquer, d’acheter, qu’il s’agisse de recettes de cuisine ou d’anges gardiens, de spiritualité ; le geste est le même.

  • 12  R. Otto, Le sacré, Paris, Payot, 1995, p. 22-44.

46Le domaine du sacré, qui était considéré par R. Otto12 comme une « expérience transcendante », n’est plus séparé du monde profane mais devient une dimension que l’on croise de temps à autre en « cliquant » sans pour autant émouvoir et ne demandant pas une attitude de respect ou un rituel particulier. Cette banalisation s’accompagne sociologiquement d’un moindre investissement. L’internaute est assis, il boit son café, son seul mouvement est celui de la main tenant la souris, et, comme par magie, il est submergé d’informations visuelles (images, textes) et sonores (musique). Comment reçoit-il ces informations ? Est-ce que l’esprit critique est proportionnel à l’effort fourni ? Lors de nos premières visites sur des sites de l’Internet, n’obéissions-nous pas à des règles de savoir-vivre, de conduites de politesse acquises socialement ? Un individu produit un site, souvent techniquement bien construit, que l’on peut télécharger gratuitement (ou pour le prix d’une communication téléphonique locale). Il serait malvenu de produire un contre-don négatif.

  • 13  Les sites liés à la spiritualité sont innombrables. Techniquement bien construits, ils ont su rapid(…)

47Sociologiquement, on peut poser l’hypothèse que l’absence d’investissement physique ou financier, la diversité des informations, la rapidité d’exécution et le manque de connaissances techniques pourraient amoindrir l’esprit critique et donc conduire à une banalisation du « sacré » ou au pire à un déplacement de celui-ci vers les nouvelles technologies, support de la « magie » et de « l’image » ? Peut-être l’esprit critique nécessite-t-il une nouvelle forme d’apprentissage face à l’Internet du moins pour l’internaute non averti13 ?

Du cybercafé au cybersacré

48Le mythe du New-Age : celui de créer une société harmonieuse est un thème récurrent mais, pour la première fois dans l’histoire, ce mythe se concrétise à travers la technologie contemporaine. La croyance dans les nouvelles technologies comme valeurs et comme moyens de salut pour l’humanité apparaît dans les années 1940-1950. Les recherches de N. Wiener14 sur la cybernétique visaient à mettre au point des machines intelligentes qui aideraient les hommes à mieux gouverner et à lutter contre l’entropie. L’idéologie d’une société transparente et unifiée va s’accentuer dans la période contre-culturelle conjointement au développement du New-Age. Dans les années 1980, pour M. Ferguson, porte-parole du New-Age : « Nous bénéficions du phénomène prévu en 1964 par Marshall Mc Luhan : l’implosion de l’information. La planète est vraiment devenue un village global.15 » En 2000, d’après J.-F. Dortier16, on estime à 250 millions le nombre d’internautes, soit 10 fois plus qu’en 1995.

  • 14  N. Wiener,Cybernétique et société, Paris, Deux Rives, 1952, p. 134.
  • 15  M. Ferguson, op. cit., p. 28.
  • 16  J.-F. Dortier, « Vers une intelligence collective ? », Sciences Humaines, hors-série n° 32, mars-av(…)

49L’échange d’informations « immatérielles » par l’Internet fait partie de la vie quotidienne : monde virtuel, dématérialisé où les échanges sont « numériques » et « lointains ». Le New-Age en profite et prolonge ses connections vers l’au-delà, et réci-proquement, l’au-delà nous répond. Jacques S. nous apprend que les anges lisent sur le web et qu’ils inspirent par « channeling » des personnes leur donnant des messages écrits, des images ou de la musique des sphères, que l’on peut télécharger. (D’ailleurs, pour les problèmes de connexions, l’animateur suggère d’appeler l’archange Gabriel, saint patron des télécommunications.)

50Que l’au-delà se serve du net correspond sociologiquement à un élargissement des frontières sur deux niveaux, déjà inscrit dans le cadre d’un élargissement horizontal à travers l’autoroute mondiale de l’information. Mais il s’agit ici d’un déplacement vers le « haut » que l’on retrouve dans les publicités de l’Internet avec des images et des symboles « d’ascension » : vues aériennes, ciel, planète, espace, vitesse. Si l’on poursuit dans cette logique d’échange « immatériel », le monde global à construire serait non plus une communauté de « corps » mais une communauté spirituelle. Déjà le virtuel permet la rencontre des vivants et des morts à travers des cimetières et de nouveaux rituels funéraires, mais ces échanges se feraient également avec d’autres entités : des « anges », des « êtres de lumières » Le prix à payer pour réussir cette communauté d’âmes serait le sacrifice du corps. Nous n’en sommes pas là.

51Le cybersacré profite à des individus qui à la fois diffusent l’idéologie optimiste du New-Age : « Nous pouvons changer le monde » et en vendent les techniques, les pratiques, les logiciels et les ouvrages. La finalité du cybersacré New-Age se dit. Le lien social virtuel dans un monde dématérialisé n’est pas réalisable. Le lien social nécessite la rencontre des individus car l’on n’échange pas seulement des « informations » mais des regards, des comportements, des attitudes, des émotions, des contacts physiques qu’une webcam ne peut remplacer.

  • 17  Ph. Breton, Le culte de l’Internet, Paris, La Découverte, 2000, p. 6.

52Ainsi de nouveaux liens sociaux peuvent apparaitre : X ne dispose pas de l’Internet, mais il habite près de Grenoble. Il peut se rendre au New-AgeCybercafé ouvert depuis 1996 qui propose des connections (25 francs pour 30 minutes). Les internautes sont présents autour de lui et physiquement très proches car il y a peu d’espace. Ils partagent les mêmes valeurs, le « cyberespace », il peut s’adresser à eux et simultanément surfer. Pour Philippe Breton : « L’engouement pour Internet se déploie dans un climat qui apparaît véritablement comme celui d’une nouvelle religiosité.17 » Dans cette perspective, comment s’établissent les contacts dans les cybercafés ? Donnent-ils lieux à de nouveaux rituels ? Est-ce que le « néophyte » est pris en charge par des internautes confirmés ? Peut-on distinguer des modes d’adaptation, de régulation des systèmes de recon-naissance ?

Haut de page

Notes

1 E. Morin, Vingt ans après, Paris, Complexe, 1988, p. 155-156.
2 M. Bolle De Bal, La tentation communautaire, Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985, p. 139.
3 H. Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, 1969, p. 11.
4 P. Ansart, Les idéologies politiques, Paris, PUF, 1974.
5 M. Ferguson, Les enfants du Verseau, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 35.
6 P. Bouvier, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000, p. 59.
7 M.-J. Ferreux,  Le New-Age, ritualités et mythologies contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2001.
8 Par exemple, le dernier ouvrage de P. Coehlo, Le Démon et mademoiselle Prym,Paris, Anne Carrière, 2000.
9 http://anges.free.fr/anges0.html.
10 A ce propos, G. Simmel écrit : «  La société secrète ne fait rien de secret, c’est l’ensemble de ses membres qui est  lui-même un secret. » in Secret et sociétés secrètes, Strasbourg, Circé, 1991, p. 92.
11 J.-P. Hubert, R. Abrezol, Traité de sophrologie, Paris, Courrier du Livre, t. 2, 1990.
12 R. Otto, Le sacré, Paris, Payot, 1995, p. 22-44.
13 Les sites liés à la spiritualité sont innombrables. Techniquement bien construits, ils ont su rapidement s’adapter et profiter de ce nouvel outil qu’est le web. Outre leNew-Age, il serait intéressant d’analyser  la visibilité des nouveaux mouvements religieux et montrer comment ils savent mettre l’internaute en confiance (« Vous êtes le 700e visiteur. »), comment ils utilisent plusieurs sites et différents moteurs de recherche et attendent parfois plusieurs  échanges avant de révéler leur identité.
14 N. Wiener, Cybernétique et société, Paris, Deux Rives, 1952, p. 134.
15 M. Ferguson, op. cit., p. 28.
16 J.-F. Dortier, « Vers une intelligence collective ? », Sciences Humaines, hors-série n° 32, mars-avril-mai 2001, p. 24.
17 Ph. Breton, Le culte de l’Internet, Paris, La Découverte, 2000, p. 6.
18 J.-F. Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1994.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Jeanne Ferreux , « Le New-Age », Socio-anthropologie [En ligne] , N°10 | 2001 , mis en ligne le 15 janvier 2003, Consulté le 13 novembre 2011. URL : http://socio-anthropologie.revues.org/index158.html

Haut de page

Auteur

Marie-Jeanne Ferreux

Université Michel de Montaigne, Bordeaux III

Haut de page

Droits d’auteur

© Tous droits réservés

Texte intégral

Personne n’était mieux préparé que Blondel pour écrire une Introduction à la psychologie collective 1. Dans sa thèse sur la Conscience morbide, qui représente le résultat de longues années d’études et observations cliniques, il avait montré à quel point le fonctionnement mental est conditionné par le milieu social. C’est par une rupture de contact entre l’individu et le groupe qu’il expliquait les interprétations délirantes des malades et leurs comporte­ments. La théorie des représentations collectives, telle qu’il la trouvait présentée dans les livres de Lévy-Bruhl, lui paraissait projeter une vive lumière sur les problèmes de psycho-pathologie les plus complexes. Ce n’est pas trop dire que, par un tel rapprochement, il orientait l’étude du langage, de la sen­sibilité et du raisonnement vers des voies entièrement nouvelles. Plus tard, dans deux chapitres qu’il écrivit pour le Manuel de psychologie de Janet et Dumas, il n’hésitait pas à aborder par les mêmes méthodes deux questions qui, plus que toutes les autres, semblaient relever de la psychologie individuelle et d’elle seule. Paradoxe, en apparence, que d’expliquer par la société la volonté et la personnalité, c’est-à-dire ce qui parait bien le plus intime à l’individu, mais paradoxe fécond, peut-être. C’est un fait bien remarquable qu’un psychologue aussi pénétrant ait renversé la barrière dressée depuis longtemps et maintenue traditionnellement entre des disciplines à première vue aussi distinctes. Après avoir tiré un tel parti de cette méthode, il essaie, dans ce livre, d’en préciser la portée.

Le plan de l’ouvrage est très net. Dans une première partie, consacrée à l’étude des doctrines. Blondel cherche quelle idée se sont faite de la psycho­logie trois auteurs, Auguste Comte, Durkheim, et Tarde, qui, plus nettement que tous les autres, ont posé le problème de ses rapports avec la sociologie. Dans une seconde partie, intitulée : la part du collectif dans la vie mentale, et qui est une étude directe des faits, il passe successivement en revue la percep­tion, la mémoire, la vie affective, en vue de montrer jusqu’à quel point les influences sociales permettent d’en rendre compte. N’essayons point d’en donner ici un résumé. Ce livre, on s’en apercevra sans peine, vaut non moins par le détail que par l’ensemble. Les remarques psychologiques dont il est semé font souvent penser à cette remarque de Pascal que les auteurs qui nous entretiennent de nous-même de façon à nous apprendre quelque chose se feront toujours lire. Chez Blondel, le moraliste (dans le sens où ce mot s’applique aux écrivains du XVIIe siècle) se double parfois d’un humoriste, mais ne disparaît jamais entièrement. Il nous est impossible de descendre cependant dans ce détail. Nous présenterons seulement les réflexions suivan­tes sur quelques points de doctrine qu’il a touchés.

M. Georges Dumas nous disait, il y a quelque temps, qu’il était très frappé de constater que la psychologie contemporaine se développait en deux direc­tions qu’Auguste Comte avait nettement distinguées il y a trois quarts de siècle. D’une part la psychologie expérimentale et pathologique étudie les fonctions mentales dans leurs rapports avec le cerveau et le système nerveux : c’est la psychophysiologie. D’autre part, il existe dès maintenant une psycho­logie collective, qui explique l’esprit humain et ses opérations en s’attachant aux influences que les groupes exercent sur leurs membres : c’est la psycho-sociologie, Entre ces deux psychologies, il n’y a point de place pour une troisième, à condition qu’on ne confonde pas la science de l’esprit humain avec une métaphysique. On sait, en effet, que Comte vit d’abord dans la psy­chologie une simple section de la biologie. Elle se réduisait, pour lui, à la psychologie cérébrale. Mais il découvrit ensuite que pour déterminer, classer et hiérarchiser les facultés mentales, la biologie ne suffisait pas. Sans doute le biologique est la condition du social. Mais c’est la sociologie, c’est le dévelop­pement historique qui nous révèle, et qui nous révèle seul ce que l’homme était biologiquement capable de faire. « Les sièges cérébraux, d’après Comte, dit Blondel, symbolisent la hiérarchie et le classement des facultés, tels qu’ils résultent de l’histoire. » Il y aurait donc toute une section de la psychologie qui serait une partie intégrante de la sociologie, et qui devrait se constituer d’abord. Quant à l’étude des conditions physiologiques de la vie mentale, elle viendrait après. La physiologie vient avant la sociologie. Mais, pour com­pléter la biologie, pour constituer la physiologie cérébrale, il faut partir de l’humanité, et faire retour à la vie. Blondel a montré que, sur ce point, Durk­heim et Tarde s’accordent au fond l’un avec l’autre, et s’accordent avec Comte. L’homme est double. Il est animal. Sa vie mentale reflète sa vie physiologique. Il est esprit. Sa vie mentale reflète la société et la civilisation. Il y a donc et il n’y a que deux psychologies.

On peut dire que Blondel accepte en somme cette distinction. D’un bout à l’autre de son livre, il s’efforce d’établir que la psychosociologie ou psycho­logie collective doit venir d’abord, qu’elle a le pas sur la psychophysiologie. Mais il n’en reste pas là. Pour lui, ces deux études n’épuisent pas le contenu de la science des faits mentaux. Il existe une autre psychologie, la psychologie individuelle proprement dite, qui dépend des deux autres, mais qui les dépas­se. Elle demeure sur le plan scientifique. Ce n’est pas la psychologie intro­spective. Mais elle seule doit nous apporter une explication complète et vraiment exhaustive des faits mentaux. Il faut insister sur ce point, qui est essentiel, car si la psychologie individuelle était vraiment une science distinc­te, par son domaine comme par sa méthode, on en reviendrait peut-être à considérer la psychophysiologie et la psychologie collective comme des disci­plines importantes sans doute, mais auxiliaires, et qui n’atteindraient ni l’un ni l’autre ce qu’il y a de spécifique dans la vie mentale.

Or Blondel rappelle, d’abord, qu’Auguste Comte lui-même, dans leSystème de politique positive, a jugé nécessaire de compléter saclassification des sciences, et, après les six sciences fondamentales, d’en introduire une septième, l’anthropologie ou morale, qui serait, en réalité, la science des faits mentaux individuels. La physiologie cérébrale, aidée de la sociologie, nous fait connaître l’humanité dans l’homme, comme la zoologie, la félinité dans le chat. Mais il reste les individus. Les conditions matérielles, biologiques et sociales, expliquent comment se différencient les groupes (races, sexes, peu­ples, professions), mais non comment se distinguent les uns des autres les individus. La morale systématisera la connaissance spéciale de notre nature individuelle. En un sens, elle procédera par déduction à partir des données de la biologie et de la sociologie. Mais, d’autre part, elle exige directement, comme toute autre science, des inductions qui lui soient propres.

L’objet de cette psychologie individuelle sera principalement l’affectivité. La vie affective, en effet, influencée sans doute par l’activité et l’intelligence, subit surtout, dit Comte, l’action viscérale, déréglée et particulière, variable d’individu à individu. Ces effets s’annulent entre eux, et n’exercent aucune influence appréciable sur l’évolution de l’humanité. On ne peut donc les étudier en partant de la sociologie. C’est ce qu’il y a d’essentiellement indivi­duel en nous. C’est par une observation de l’individu comme tel qu’on peut les déceler.

Ni la psychophysiologie, ni la psychosociologie ne suffiraient donc, cha­cune pour sa part, d’après Comte, à expliquer le détail des mentalités indivi­duelles. « Il est indispensable, pour atteindre cette explication, de procéder à un recoupement systématique de leurs données pour lequel ni l’une ni l’autre ne sont compétentes. »

Blondel ne se place pas exactement au point de vue d’Auguste Comte. Dans le dernier chapitre de son livre, qui traite de la vie affective, il a bien montré que non seulement l’expression des émotions, mais aussi leur intimité et leur nature se conforme aux représentations et impératifs collectifs. Savoir qu’en telles circonstances nous devons manifester tel sentiment, « utiliser l’expression qu’il comporte, c’est le rendre présent à notre conscience, et l’introduire en elle du dehors » (p. 161). « Les préjugés collectifs nous four­nissent la clef de nos émotions… jamais chez l’homme en société, le seul que nous connaissions, la vie affective n’échappe à la convention pour recouvrer un naturel dont cette convention ne serait pas partie intégrante… Pour con-naître de tels états, il serait bien vain de scruter les consciences individuelles avant d’avoir interrogé le milieu qui, seul, en a permis l’épanouissement » (p. 168). Ainsi, à la différence de Comte, Blondel n’oppose pas l’affectivité à l’intelligence et à la volonté, comme l’individuel au collectif. C’est que Comte restreignait vraiment trop le champ de la sociologie, lorsqu’il lui attribuait pour objet l’évolution collective de l’humanité, et, en réalité, les grandes lois et les directions les plus générales de cette évolution. Certes, le mouvement humain dans son ensemble n’est pas modifié par les émotions que ressentent les individus. Mais au sein de groupes plus restreints qui embrassent les pa­rents, les amis, les voisins, les hommes d’une même classe, d’une même pro­fession, à plus forte raison à l’intérieur et comme à la surface des groupes éphémères qui se forment à l’occasion d’un voyage, d’une distraction, perpé­tuellement prennent naissance et se développent des émotions et sentiments de forme collective. Ils alimentent la vie du groupe, et représentent comme une partie de sa substance. Comment la sociologie s’en désintéresserait-elle ? Du moment qu’il descendait dans le détail et dans l’intimité des groupes, Blondel devait donc mettre en relief les formes et le contenu social de la vie affective. Cependant il n’en maintient pas moins qu’il y a lieu à une psy­chologie individuelle, et, lorsqu’il en définit l’objet, il s’écarte moins qu’il ne semblait d’abord du point de vue où Comte s’est placé.

« Au sein d’un même groupe social, nous dit-il, il existe des différences individuelles. Elles naissent de combinaisons ou interférences des parti­cularités physiologiques de l’intéressé et des particularités de sa vie sociale » (p. 187). Comte parlait, en des termes voisins, de « l’intime relation entre l’existence corporelle et l’économie cérébrale » ou mentale, qui ” acquiert une importance capitale dans l’étude définitive de l’ordre individuel » Et Blon­del, à l’appui de sa thèse qu’il existe une psychologie individuelle, ou une troi­sième branche de la psychologie, distincte de la physiologie cérébrale, et de la sociologie, cite également ce passage de Tarde : « l’homme comprend une individualité physiologique élémentaire, toute organique et présociale, et une individualité supérieure, toute mentale et postsociale. Notre moi s’allume au point de rencontre d’un courant vital, et d’un courant social, l’un hypo­psychique, l’autre hyperpsychique. L’homme est un être social greffé sur un être vital » Mais l’individualité elle-même, telle qu’elle résulte de ce croise-ment entre une série de faits physiologiques et une série de faits sociaux, ni la psychologie, ni la sociologie ne peuvent l’expliquer. « Il est manifeste, cepen­dant, que la psychologie ne se jugera arrivée à son terme qu’au jour, qui peut-être ne se lèvera jamais, où elle pourra nous rendre compte non seulement du fonctionnement de l’esprit en général, mais du détail des phénomènes singu­liers qui interviennent dans les consciences individuelles. » C’est pourquoi, qu’il s’agisse de la perception, de la mémoire ou de la vie affective, la même conclusion s’impose à Blondel : « la psychologie de la perception doit se répartir entre trois disciplines : psychologie collective, psychologie spécifique [ou physiologique, qui porte sur les traits mentaux communs à toute l'espèce humaine], et psychologie individuelle » « Il faut répartir l’étude de la mé­moire entre la psychologie collective et les psychologies physiologique et différentielle. » C’est enfin une des « évidences » où nous conduit l’étude des émotions et sentiments, que « la psychologie collective, ici encore, doit précé­der non seulement la psychologie différentielle, mais la psychologie spécifi­que » Ainsi, sous quelque face qu’on la retourne, la psychologie retombe toujours sur trois pieds.

La psychologie individuelle, telle que l’entend Blondel, ne se confond pas, nous l’avons dit, avec la psychologie introspective. Il a fait état d’un article très curieux, publié en 1898 sous le titre : Représentations individuelles et représentations collectives, dans lequel Durkheim considère la psychologie comme une science autonome, distincte de la physiologie. Durkheim croyait que la mémoire est une faculté proprement psychologique en ce sens que les représentations passées conserveraient une réalité psychique tout en demeu­rant inconscientes. Il voyait dans les souvenirs des « réalités qui, tout en soutenant avec leur substrat [organique] d’intimes rapports, en sont pourtant indépendantes dans une certaine mesure », tout de même que les représen­tations collectives par rapport aux représentations individuelles. Peut-être n’est-ce là, au fond, qu’un raisonnement par analogie, qui conserverait toute sa valeur, si Durkheim s’en était tenu à dire que, si les états psychologiques existent dans les cellules cérébrales, ils supposent cependant une manière d’être particulière des cellules associées. Mais Blondel pense-t-il qu’entre la mémoire organique et la mémoire collective il en faille distinguer une troi­sième, qui serait proprement psychologique ? Dans le chapitre qu’il a consacré à la mémoire, où il reprend et développe, mais, nous semble-t-il, en en atténu­ant la portée, une objection qu’il nous avait faite, il admet qu’il y a un certain nombre de souvenirs spontanés qui ne s’expliquent point par des influences sociales, et qui remontent cependant très loin dans le passé. « S’il existe de tels souvenirs, il faut donc laisser sa place à une mémoire qui serait repro­duction du passé… Il n’y aurait pas de mémoire si quelque reflet des intuitions sensibles initiales, dont le caractère est tout personnel, ne parvenait à se rouvrir l’accès de la conscience. » Nous réservons pour une autre occasion l’examen approfondi de cette critique. Tout ce que nous en retenons, c’est que Blondel ne dit pas que ces souvenirs spontanés ne s’expliquent point par des conditions physiologiques. Il ne dit pas que les souvenirs sont des états psychiques inconscients qui subsistent en nous indépendamment des facteurs cérébraux. Ce n’est pas à l’étude de tels souvenirs (d’ailleurs très rares, dit Blondel, s’ils existent) que doit s’appliquer la psychologie individuelle. Elle doit expliquer seulement pourquoi les souvenirs, sous des influences soit physiologiques, soit sociales, se conservent et reparaissent suivant tel ordre, associés de telle manière, chez un individu et chez un autre. Quand il n’y aurait en présence que des souvenirs organiques et des souvenirs sociaux, le problème ne s’en poserait pas moins, ni dans d’autres termes. La psychologie individuelle n’étudie pas des éléments nouveaux, mais le mode de groupement des éléments déjà distingués par la psychologiespécifique ou physiologique et par la psychologie collective.

Plaçons-nous donc à ce point de vue. Blondel, pour désigner le troisième ordre de recherches psychologiques qu’il distingue, emploie deux expressions qui ne sont pas équivalentes : psychologie individuelle, et psychologie diffé­rentielle. La première est un peu équivoque. S’agit-il d’expliquer les démar­ches ou le comportement de chaque individu, en chaque lieu, à chaque moment, ou même d’un seul ou de quelques individus ? Mais, quand il s’agit de l’esprit humain, pas plus, et nous pouvons même dire : non moins que quand il s’agit des êtres organiques ou des objets matériels, on ne peut expli­quer scientifiquement l’individuel. Un incendie, une avalanche, la croissance d’une plante, la mort d’un animal, sont des événements uniques, non pas en leur genre, mais en tant que chacun d’eux se distingue de tous les autres du même genre, au même titre que les états complexes d’une conscience indivi­duelle, ou les actes par lesquels un être humain manifeste sa personnalité. C’est là un vieux débat qu’il est inutile de rouvrir : mais peut-être l’histoire, si l’on entend par là la description des faits et des êtres individuels, des événe­ments qui ne se répètent pas, commence-t-elle précisément là où la science des faits sociaux, en particulier, finit. Mais Blondel précise sa pensée, lorsqu’il énumère quelques-unes des études qui, dès maintenant, représentent la psy­chologie différentielle telle qu’il l’entend : pédagogie, orientation profession­nelle, éthologie, pathologie mentale. Or, dans chacune de ces recherches, il est bien certain que les cas individuels passent souvent au premier plan. Il s’agit alors, en présence d’un individu, de déterminer ses aptitudes intellectuelles ou professionnelles, ses dispositions morales ou son état mental. Mais ce sont là aussi autant de problèmes pratiques, qui supposent des distinctions ou classifications préalables. Le cas individuel, en d’autres termes, n’intervient qu’au moment de l’application, et aucune de ces disciplines ne ressemblerait à une science, si elle se bornait à accumuler des observations individuelles. On peut même aller plus loin, et se demander si ce sont des sciences, en effet, dans la mesure où elles se bornent à juxtaposer des données hétérogènes, empruntées à des sciences différentes. Nous ne connaissons guère, à la vérité, de lois proprement scientifiques qui ne mettent pas en rapport des termes homogènes, et croyons bien que de telles études ne dépassent pas le stade de la description. Au reste Blondel a montré avec beaucoup de force que l’effort des savants doit se concentrer d’abord sur la psychologie collective et sur la psychophysiologie. Mais peut-être l’une et l’autre de ces sciences sont-elles encore trop peu développées pour que nous posions dès maintenant des pro­blèmes plus complexes et peut-être insolubles.

Ces deux psychologies, spécifique ou organique, et collective, savons-nous bien, seulement, quelle limite sépare leurs domaines ? Blondel, qui fait une si large part au point de vue sociologique, ne laisse pas de témoigner d’un peu d’agacement et d’inquiétude, en présence de certains envahissements. Nous avons vu qu’il ouvre généreusement à la recherche sociologique toute une province de la psychologie générale, c’est-à-dire toute la vie affective, dont Auguste Comte la tenait écartée. En revanche il n’admet pas que l’étude des fonctions intellectuelles supérieures soit tout entière annexée par Durk­heim et ses disciples.

Ce n’est pas, hâtons-nous de l’observer, que l’explication durkheimienne de l’intelligence rencontre en lui un adversaire. Bien au contraire. Il a, d’une plume spirituelle, tracé deux amusants portraits de Tarde et de Durkheim. A lire ce qu’il dit du premier, et surtout du second : « la gravité quasi religieuse de son esprit garde partout quelque chose d’implacable. Dans ses écrits, il y a des enthousiasmes, des colères, des âpretés ; je ne me rappelle pas y avoir rencontré un sourire », on devine que la figure de Tarde l’attirait davantage. Mais il est certain que la théorie des concepts et des catégories élaborée par Durkheim l’a fortement impressionné, et que, ce qui l’a impressionné surtout, c’est qu’alors que « depuis que les hommes s’exercent à la réflexion, un problème [celui des catégories de l'intelligence] n’a rencontré que deux solu­tions, Durkheim en a découvertune troisième », qui n’est pas plus paradoxale que les autres, et dont le principe même semble à Blondel « aujourd’hui à peu près acquis », (p. 61). D’autre part, abordant l’œuvre de Tarde, il s’est plu, visiblement, à montrer que l’auteur des Lois del’imitation, qu’on oppose communément à Durkheim, si individualiste fût-il, s’est exprimé cependant à bien des reprises comme Durkheim lui-même. Il s’étonnait « qu’on ait cru pouvoir, par les seules ressources de la psychologie, sans faire appel aux phénomènes sociologiques », expliquer la formation des idées générales. « Il nous invite à admettre que les catégories, nées du langage, sont sociales au même titre que lui. » Il a même « été bien près de dire que les catégories et la science nous sont venues de la religion » Blondel ne songe pas du tout à jouer un mauvais tour posthume à Tarde, en signalant ce qu’on pourrait appeler ses contradictions. Bien au contraire, il lui fait honneur de ne pas avoir « fermé les yeux aux faits et à la réalité, alors même qu’ils ne s’accordaient pas avec sa doctrine » Il n’en tire pas moins de son témoignage un argument en faveur de l’explication durkheimienne.

Cependant Durkheim, aux yeux de Blondel, a eu le grand tort de prétendre « socialiser toute l’intelligence » La science, en particulier, d’après Durkheim, est sortie de la religion, et la religion est née de la société : la science nous est donc présente comme un fruit poussé sur l’arbre social. Si notre logique et notre science, ajoute-t-il, ont pu se dégager de la société, c’est que la société est dans la nature, que le règne social est un règne naturel, et que la nature est la même, ici et là. Pardon, objecte Blondel : si la société est dans la nature, toute la nature n’est pas dans la société. Les sociétés ne sont pas des micro­cosmes. Bien plus : les sociétés primitives ne se font pas d’elles-mêmes une idée objective et fidèle. Elles ne se connaissent pas bien, et l’on nous dit qu’elles ne connaissent le monde qu’en se le représentant à leur image. « Com­ment une représentation inexacte de la société pourrait-elle, en se généralisant à l’univers, aboutir, par le développement d’un contenu objectivement illu­soire, à nous donner du monde une connaissance précise, susceptible d’orien­ter efficacementnotre action et d’avoir prise réellement sur les choses ? » On ne peut pas comprendre qu’on ait passé de la diligence au chemin de fer, de la religion totémique à la physique d’Einstein, s’il n’est pas survenu dans l’esprit humain une révolution essentielle.

Cette révolution, d’après Blondel, date du moment où les diverses tech­niques se constituèrent. Et voici le reproche capital qu’il fait à Durkheim. Pour démontrer que la science est sortie tout entière de la religion « Durkheim a sciemment et volontairement négligé toute une part de l’activité mentale des primitifs, part sans conteste capitale puisqu’elle est pour eux d’une nécessité vitale » On sait, par exemple, que les sociétés australiennes passent alternati­vement par deux phases différentes. Tantôt la population se disperse : chaque famille va de son côté, chassant, pêchant, etc. Tantôt elle se concentre, et se condense : c’est alors qu’on célèbre les principales cérémonies religieuses. Or, d’après Durkheim, c’est dans la seconde phase que l’activité spirituelle de la tribu ou du clan atteint son plus haut degré. C’est dans des périodes de ce genre que durent éclore au sein des groupes les premières notions que possé­dèrent les hommes sur la nature et sur eux-mêmes, notions dans lesquelles la science était en germe. « Il n’en est pas moins vrai, dit Blondel, que la période pratique et économique de la vie australienne existe à côté de celle consacrée au culte. Pourquoi faire à l’une tout l’honneur du développement de l’intelli­gence humaine, et ne pas se demander si l’autre n’y serait pas aussi pour quelque chose ? Car, enfin, cultiver, chasser, pêcher sont des actes qui mettent en contact avec le réel, qui peuvent éveiller la curiosité, et donner la possi­bilité de le connaître »

Blondel, je le crois bien, simplifie trop ici la pensée de Durkheim, et sim­plifie également les faits. Ainsi, il admet que les deux phases par lesquelles passent les sociétés australiennes répondent à deux genres d’activités nette-ment différenciées, l’une religieuse, l’autre pratique ou économique. Mais cette distinction, qui nous est familière, ne s’applique pas à ces sociétés. Tandis que le clan est concentré, et qu’on prépare les cérémonies religieuses, il s’y dépense une grande somme d’activité manuelle. Il faut, en effet, fabri­quer les objets du culte, les masques, les représentations symboliques du totem. Les indigènes y consacrent beaucoup de temps et de peine. Bien plus, les cérémonies qui ont pour objet d’assurer la reproduction de l’animal ou de la plante qui sert de totem sont aussi économiques, aux yeux des indigènes, que l’est pour nous l’acte de fumer un champ. Quand la population est disper­sée, d’autre part, ne nous imaginons pas que les membres des diverses familles deviennent brusquement de purs techniciens, et que, lorsqu’ils pêchent et chassent, ils emportent leurs arcs et leurs filets, mais laissent derrière eux leurs imaginations magiques ou religieuses. Bien au contraire. Nous savons qu’un indigène s’abstiendra de partir pour la chasse ou la pêche quand il aura eu certains rêves, qu’il évitera, par scrupule religieux, de poursuivre des bêtes de telle espèce, et que, s’il rapporte chez lui beaucoup de gibier ou de poisson, il croira qu’il y est parvenu non seulement grâce à son habileté, à la bonne fabrication de ses armes et de ses engins, mais encore et peut-être surtout parce qu’il a observé scrupuleusement un certain nombre de règles et d’inter-dits traditionnels qui n’ont, à nos yeux, aucune valeur. Ainsi, le domaine de la technique et le domaine de la religion ne sont pas séparés. existe une techni­que religieuse et magique qui met peut-être l’homme en contact avec des aspects et des propriétés bien plus multiples et variées de la nature que les opérations monotones et uniformes par lesquelles il assure sa subsistance matérielle. Mais, d’autre part, livré en apparence à lui-même, durant la période où la tribu se disperse, l’indigène n’est cependant pas seul, et n’est pas en contact rien qu’avec la nature physique. En d’autres termes, l’indigène ne sort jamais réellement de son groupe. jamais son esprit ne cesse de s’alimenter aux sources de la pensée collective, puisqu’il conserve toujours les mêmes croyan­ces, et garde en quelque sorte l’élan qu’il a reçu lorsque toute la tribu était rassemblée. « La vie des sociétés australiennes passe, alternativement, par deux phases différentes » Oui. Mais elle ne cesse à aucun moment d’être une vie sociale.

Il n’est pas évident, d’ailleurs, que, même hors de ces sociétés primitives où l’initiative individuelle a si peu de champ, les découvertes scientifiques essentielles aient été le fait de techniciens. Cultiver, chasser, pêcher, nous dit Blondel, sont des actes qui mettent en contact avec le réel. Mais quelles inventions scientifiques proprement dites doit-on aux paysans, aux pêcheurs et aux chasseurs ? Et pourtant, ils sont nombreux. Toutefois, si un naturaliste chassait ou pêchait, si un chimiste ou un physicien cultivaient, il est probable que leurs observations et leurs expériences enrichiraient notre connaissance de la nature. Pourquoi, si ce n’est parce qu’ils ne sont pas, en effet, de purs techniciens, et qu’ils ont été formés à la recherche scientifique au sein de la société ? Auguste Comte disait, déjà, que le théologisme, en créant la classe sacerdotale, rendit possible la science, et en posa, en quelque sorte, le fonde-ment. A partir de ce moment, en effet, un groupe d’hommes dont toute la société subissait l’impulsion se préoccupait d’enfermer, en un certain nombre de notions communicables, la somme des connaissances que les hommes pou­vaient acquérir de la nature et d’eux-mêmes. Une telle entreprise eût toujours dépassé les forces de quelque individu que ce fût. Auguste Comte ajoutait que, dès ses débuts, et sous sa forme fétichiste, le théologisme eut le mérite d’apporter une interprétation complète de la nature.

Interprétation fausse, sans doute, mais l’essentiel n’était-il pas de commen­cer ? Entre ce point de vue et celui où s’est placé Durkheim il y a, je crois, un accord profond. Ce ne sont pas les fontainiers de Florence, c’est Pascal qui a découvert que l’air était pesant. Ce n’est même pas un charron, mais c’est Pascal encore qui a inventé la brouette. y a-t-il vraiment lieu de s’en étonner ? « Il y a, dit Blondel, une forme d’intelligence, qui, appliquée tout entière à la matière, technicienne et fabricante, échappe à sa source à l’ingérence du mi-lieu social. » Il ajoute qu’elle est capitale, puisque « connaissance objective et scientifique semblent lui devoir, en partie au moins, leur origine » Mais il y a aussi toute une catégorie d’hommes qui, tournés vers la matière pendant la durée de leur travail, échappent également, tout ce temps, à l’influence spiri­tuelle du milieu social. Ce sont les ouvriers. La physique et la chimie se sont cependant constituées sans eux, en dehors de leur groupe, et, sauf quelques cas bien exceptionnels, ils n’ont guère contribué aux progrès de la technique elle-même.

Ce n’est pas qu’il n’y ait rien à retenir de cette dernière critique, et en par­ticulier de ces remarques sur l’origine de la science. Bien au contraire. On peut admettre que les sciences, et non pas seulement les sciences expérimentales, mais toutes les sciences n’ont progressé que parce qu’il s’est rencontré des savants qui, comme il le dit, en raison d’une organisation cérébrale particu­lière, et d’une disposition exceptionnelle de leur système sensori-moteur (p. 102), se trouvaient capables de fixer leur attention sur tel aspect encore inconnu, ou mal observé, de la nature matérielle. Mais il est bien évident, d’autre part, que de telles prédispositions organiques, réduites à elles-mêmes, n’auraient pas suffi pour qu’ils missent au jour n’importe quelle vérité scien­tifique nouvelle, Au cours de tant de siècles, et même de tant de millénaires, dans de grandes civilisations comme la Chine, au sein de populations relati­vement denses, il s’est rencontré certainement quelques hommes qui, par la structure de leur cerveau et leur organisation sensorielle, reproduisaient à peu de choses près le type réalisé par quelqu’un de nos grands savants. Il n’y a non plus aucune raison de croire que durant les quatorze ou quinze premiers siècles de l’ère chrétienne une sorte de fatalité physiologique ait pesé sur la race humaine, qui ait empêché que ne vinssent au monde des hommes prédis-posés, en vertu de leur constitution organique, à faire de grandes découvertes, dans le domaine des sciences physiques et chimiques. Mais l’organisme, ici, joue le rôle d’un instrument, et il se peut fort bien que, l’homme lui-même, qui se trouve posséder cet instrument, ainsi que les membres de son groupe, n’en remarquent et ne soient pas capables d’en deviner l’utilité. Il faut distinguer, dans le savant, à côté des prédispositions organiques, l’appareil mental proprement dit, qui lui permet d’en tirer parti : or cet appareil est monté tout entier par la société.

Le « petit d’homme » imaginé par Kipling est sans doute un homme en puissance. C’est ce qui explique qu’il jouisse d’un prestige particulier auprès des animaux de la jungle. Mais si l’hérédité n’a déposé en lui aucune des acquisitions de la société dont il est détaché, et s’il n’est pas destiné à y rentrer, toutes ses puissances ne passeront jamais à l’acte. Il n’est guère de savant qui, avant de rien découvrir de notable, ne se soit assimilé une bonne partie des connaissances scientifiques dès maintenant acquises sur l’ordre de faits qui l’intéresse. C’est donc la société qui, à l’occasion des contacts nouveaux qui s’établissent entre ses membres et la nature, étend, limite, corrige et remanie ses notions. D’où il résulte qu’on pourrait préciser en ce sens la pensée de Durkheim : il n’est pas étonnant que les notions inventées par la société prépa­rent la science des phénomènes naturels, puisque la société n’est pas seule-ment une partie de la nature, mais que, par tous ses membres, elle est en con-tact avec cette autre partie de la nature qui n’est pas elle. Blondel raisonnait correctement lorsqu’il soutenait que, de cette proposition: « La société est dans la nature », on ne peut tirer que cette autre : « une partie seulement de la nature est la société », et qu’on ne peut exclure celle-là : « une partie de la na­ture (celle qu’étudie principalement la science) est hors de la société » Disons plutôt : « aucun contact de l’individu (coupé de la société) avec la nature ne nous apporte une connaissance scientifique » Donc « aucune connaissance scientifique n’est possible hors de la société »

Dans la conclusion de son livre, Blondel remarque que la psychologie collective entre en rapports si étroits avec la sociologie qu’elle en vient pres­que à se confondre avec elle pour un nombre considérable de chercheurs (p. 198). Il est naturel cependant que les questions ne soient pas traitées de la même manière, ni les faits envisagés du même biais, suivant que les préoccupations et méthodes de travail ont orienté un auteur de préférence vers – la sociologie ou la psychologie individuelle. Blondel, étant psychologue, et traitant par exemple de la perception, prend solidement son point d’appui sur les données psychopathologiques. C’est là, pour lui, le matériel positif. Quant aux représentations et tendances collectives, il les saisit surtout dans le témoignage qu’en peut apporter l’individu, qui d’ailleurs les perçoit, les analyse et les exprime au moyen des cadres de la pensée sociale et du langage. C’est qu’il se préoccupe essentiellement de reconnaître leur action au sein de chacune des consciences, et de la décrire en vue de l’éliminer. Il veut faire place nette pour la psychophysiologie, qui étudie sans doute l’espèce, mais chez l’individu organique. Pour un sociologue, au contraire, le donné positif, c’est le groupe, le groupe envisagé comme une chose sensible qu’on peut toucher, percevoir, décrire et mesurer. Naturellement, derrière les choses elles-mêmes, ce que le sociologue s’efforce d’atteindre, ce .sont aussi les tendances collectives et le contenu de la pensée commune à tous les membres d’une société. Mais ce n’est pas aux individus qu’il s’adresse pour connaître ces états psychiques collectifs. Il les saisit hors des consciences individuelles, dans la forme et la structure des institutions et des coutumes, dans les régularités objectives que lui découvrent les statistiques. Il y a bien là deux méthodes en vue d’atteindre une même sorte de réalité, mais deux méthodes qui conver­gent. Blondel, qui a employé surtout la première, n’a pas manqué de complé­ter et confirmer l’observation psychologique par la description sociologique, par exemple quand il traite de la vie affective, et étudie les manifestations du deuil chez les peuples d’Extrême Orient et dans nos sociétés. Certes, à aucun moment – et nous nous garderions bien de le regretter – il n’oublie et ne nous laisse oublier qu’il est psychologue. Il n’a pas besoin des lunettes des sociolo­gues pour apercevoir les représentations collectives, et reconnaître la place qu’elles occupent dans notre vie mentale. Mais il n’est nullement étranger à nos préoccupations spéciales, et un sociologue a tout à gagner à le prendre pour guide, jusqu’à ce col où se rejoignent les deux massifs : psychologie et sociologie, où il s’est aventuré un des premiers, et d’où il nous découvre de telles perspectives. Quant aux lecteurs « tout court », ils liront avec un intérêt singulier ce livre plein de talent, riche de contenu, et vraiment original.

Pour citer ce document

Maurice Halbwachs, «La psychologie collective d’après Charles Blondel», Les cahiers psychologie politique [En ligne], numéro 8, Janvier 2006. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1086

Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence collective

Le stress est la « maladie du siècle ». Nous nous sentons stressés par notre rythme de vie, notre travail, les transports, etc. Or une vie très stressante favoriserait l’apparition de maladies neurodégénératives. Mais le stress renforce aussi aussi l’attention, la mémoire et les capacités d’apprentissage. Comment le contrôler efficacement ?

Tous les deux mois Cerveau et Psycho décrypte le fonctionnement du cerveau et vous livre des clés pour mieux comprendre vos comportements et ceux d’autrui. Pourquoi vous mettez-vous en colère ? Pourquoi rougissez-vous ? La maladie d’Alzheimer, quels traitements ? Dans chaque numéro, retrouvez : – Des articles de psychologie : le comportement au travail, la séduction, la violence sociale… – Des articles de neurobiologie : la migraine, la mémoire, les illusions – Des dossiers de synthèse : les rêves, les émotions, les dépendances aux drogues… – Des débats, des rubriques, des interviews Et désormais chaque trimestre depuis février 2010, L’Essentiel Cerveau et Psycho vous propose un dossier complet sur une question de psychologie ou de neurobiologie.
Via www.viapresse.com

Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence collective

Maîtriser votre concentration. Un pouvoir qui mène vers l’extase de tous (sportif, sicentifique, religieux, managers, artistes, amoureux, etc..).   Toutes les techniques au banc d’essai!

Le cerveau attentif, contrôle et lâcher-prise
Développer l’attention des enfants   Au pays de l’écologie cognitive et des nouvelles technologies, différentes méthodes existent et rivalisent de promesses. Le Monde de l’Intelligence a sélectionné pour vous 5 techniques à mettre en œuvre.

Via mondeo.fr

Via Scoop.itCoaching de l’Intelligence collective

Philosophe et historien des sciences, Michel Serres réclame l’indulgence pour les jeunes, obligés de tout réinventer dans une société bouleversée par les nouvelles technologies.
Via www.liberation.fr

Entre résistance aux changements, préservations et transformations de nos sociétés, deux forces s’affrontent pour décider de l’avenir à l’image de nos deux cerveaux.

Premier Commandement
Tu délimiteras les caractéristiques qui distinguent la science de la pseudoscience.

Deuxième Commandement
Tu distingueras scepticisme de cynisme.

Troisième Commandement
Tu distingueras scepticisme méthodologique de scepticisme philosophique.

Quatrième Commandement
Tu distingueras les propositions pseudoscientifiques des propositions qui sont tout
bonnement fausses.

Cinquième Commandement
Tu distingueras la science des scientifiques.

Sixième Commandement
Tu expliqueras les fondements cognitifs des croyances pseudo-scientifiques.

Huitième Commandement
Tu présenteras aux étudiants des exemples issus de la vraie science, autant que des exemples issus de pseudosciences.

Neuvième commandement
Tu adopteras une seule et même exigence intellectuelle.

Dixième Commandement
Tu distingueras les revendications pseudoscientifiques des revendications religieuses purement métaphysiques.

L’état affectif dans lequel nous nous trouvons influence-t-il la manière dont nous percevons et  formulons des jugements sur les objets, les idées et les personnes? Les nombreuses recherches  conduites sur ce sujet indiquent que notre état émotionnel influence non seulement le contenu de nos  pensées mais aussi la manière dont nous pensons. 

Ceci constitue un véritable enjeu pour la compréhension du fonctionnement (socio)cognitif et du comportement humain dans lesquels on s’accorde de plus en plus à considérer que les états affectifs jouent un rôle central.

Allport, 1954

« La psychologie sociale consiste à essayer de comprendre et d’expliquer comment les pensées, sentiments et comportements des individus, sont influencés par la présence imaginaire, implicite ou explicite des autres »

Source : Allport, G. W. (1954). The historical background of modern social psychology, in G. Lindzey & E. Aronson (Eds), The Handbook of Social Psychology. Reading, Addison-Wesley.

Brown, 1965

« La psychologie sociale étudie les processus mentaux (ou les comportements) des individus déterminés par les interactions actuelles ou passées que ces derniers entretiennent avec d’autres personnes »

Source : Brown, R. (1965). Social psychology. New York, Free Press.

Deconchy, 1980

« Son identité ne s’épuise pas dans un rôle de charnière. Elle ne vise pas seulement à lester la psychologie de données et d’effets de milieu qu’elle irait chercher dans le champ des sociologues, ni à dynamiser la sociologie par l’évocation des mécanismes, des projets et des désirs individuels mis en évidence par les psychologues. La psychologie sociale trouve son identité dans l’analyse des jonctions et des disjonctions entre l’homme et les divers groupes sociaux – réels ou imaginaires, attestés ou contestés, existants ou en projet – dont il fait partie, dont il se retire ou qu’il contribue à mettre en place . Elle tend de ce fait à fonder scientifiquement une lecture conjuguée de l’espace individuel et du champ social, qu’elle refuse de considérer comme des données disjointes. Elle constitue, en fait, un domaine foncièrement original par l’indissociabilité de ces deux points de vue dans une perspective unique. »

Source : La psychologie sociale, manuscrit non publié, Université Paris 10 – Nanterre. Cité par Dubost, J. (2006). Psychosociologie et Intervention. Paris, L’Harmattan.

Baron et Byrne, 1981

« La psychologie sociale est le domaine d’étude scientifique qui étudie la façon par laquelle le comportement, les sentiments ou les pensées d’un individu sont influencés ou déterminés par le comportement ou les caractéristiques des autres »

Source : Baron, R. A. et Byrne, D. (1981). Social Psychology. Boston, Allyn and Bacon

Gergen et Gergen, 1984

« La psychologie sociale est une discipline où l’on étudie de façon systématique les interactions humaines et leurs fondements psychologiques »

Source : Gergen, K. et Gergen, M. (1984). Psychologie sociale. Laval, Études Vivantes.

Moscovici, 1984

« La psychologie sociale est la science du conflit entre l’individu et la société »

« La psychologie sociale est la science des phénomènes de l’idéologie (cognitions et représentations sociales) et des phénomènes de communication »

Source : Moscovici, S. (1984). Psychologie Sociale, Paris, Presses Universitaires de France.

Myers et Lamarche, 1992

« La psychologie sociale est « l’étude scientifique de la façon dont les gens se perçoivent, s’influencent et entrent en relation les uns avec les autres »

Source : Myers, D.G. et Lamarche, L. (1992). Psychologie Sociale. New York, McGraw Hill.

Vallerand, 1994

« La psychologie sociale est le domaine d’étude scientifique qui analyse la façon par laquelle nos pensées, nos sentiments et comportements sont influencés par la présence imaginaire, implicite ou explicite des autres, par leurs caractéristiques et par les divers stimuli sociaux qui nous entourent et qui de plus examine comment nos propres composantes psychologiques personnelles influent sur notre comportement social »

Source : Vallerand, R.-J. (Dir.) (1994). Les fondements de la psychologie sociale. Boucherville, Gaëtan Morin.

Smith et Mackie, 1995

« La psychologie sociale est l’étude scientifique des effets des processus sociaux et cognitifs sur la manière dont les individus perçoivent, influencent et interagissent avec autrui »

Source : Smith, E. R. et Mackie, D. M. (1995). Social psychology. New York, Worth.

Leyens et Yzerbyt, 1997

« La psychologie sociale s’intéressera à autrui d’un triple point de vue : sa connaissance, les influences réciproques entre soi et autrui, et les interactions sociales »

Source : Leyens, J.-P. et Yzerbyt, V. (1997). La psychologie sociale. Sprimont, Mardaga.

Beauvois, 1998

« La psychologie sociale s’intéresse, quels que soient les stimuli ou les objets, à ces événements psychologiques fondamentaux que sont les comportements, les jugements, les affects et les performances des êtres humains en tant que ces êtres humains sont membres de collectifs sociaux ou occupent des positions sociales (en tant donc que leurs comportements, jugements, affects et performances sont en partie tributaires de ces appartenances et positions) »

Source : Beauvois J.-L., Joule R.-V., Monteil J.-M. (1998). Vingt ans de psychologie sociale expérimentale francophone. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble.

Comprendre le fonctionnement du cerveau est l’un des enjeux de la convergence des technologies à la fois parce qu’il est devenu un objet de technologie, mais également parce l’étude de son fonctionnement permet d’envisager des technologies pour dépasser ses limites. C’est ce que va essayer de nous faire comprendre Rémi Sussan dans ce dossier d’InternetActu.

On imagine trop souvent le cerveau comme l’organe central supervisant le corps entier. Un organe enfermé dans une boite (crânienne), recevant des nouvelles du monde via les sens et communiquant ses dictats au corps (qui n’est pour lui qu’un appendice secondaire, mais bien utile) pour effectuer des actions. Dans une perspective informatique, le cerveau serait le processeur qui est capable à tout moment de consulter sa mémoire, tandis que les organes sensoriels sont les périphériques d’entrée et le corps dans son ensemble le périphérique de sortie.

Qu’est-ce qui, dans cette description, correspond à la réalité biologique ? En gros, rien.

Le mystère de l’incarnation

D’abord, finissons-en avec la machine à penser enfermée dans une boite. Notre esprit est incarné. Nous pensons avec notre corps. Nous percevons en agissant. L’expérience des chatons de Held et Hein, qui date de 1958, en reste un exemple frappant, malgré son ancienneté. Les chercheurs ont pris un groupe de chatons peu après la naissance et les ont enfermés dans le noir. Une heure par jour, ils les sortaient à la lumière, mais le groupe était divisé. Une première équipe devait se déplacer dans la pièce en tirant une carriole miniature. Les autres chatons se tenaient dans la carriole, immobiles. Au bout de quelques jours, les animaux furent libérés. Le premier groupe, celui des “pilotes”, n’eut aucun problème à s’adapter au monde extérieur, mais les chats “passagers” restèrent comme aveugles : parce qu’ils n’avaient pas pu interagir avec le monde extérieur, ils ne pouvaient donner du sens à leurs perceptions visuelles. Comme l’explique Francisco Varela dans L’inscription corporelle de l’esprit :“voir des objets ne consiste pas à en extraire des traits visuels, mais à guider visuellement l’action dirigée vers eux.”

Un autre exemple particulièrement éclairant est issu des recherches d’Umberto Castiello (.pdf), professeur de psychologie à l’université de Padoue. Celui-ci a démontré que nous avons tendance à esquisser les gestes de préhension d’un objet situé dans notre champ visuel, même si nous n’avons pas l’intention de le prendre dans nos mains. Pour cela, l’équipe de recherche a examiné la manière dont on prend une cerise sur une table, puis ensuite comment on prend une pomme. De façon évidente, l’écart entre les doigts de la main est plus large lorsqu’on saisit la pomme que la cerise ! Mais là où les choses deviennent bizarres, c’est lorsque la pomme et la cerise se trouvent toutes les deux sur une table et qu’on demande au sujet de prendre la cerise. L’écart entre ses doigts sera alors plus large que nécessaire, comme si la seule présence de la pomme obligeait les doigts à s’écarter. Comme l’explique Chris Frith dans son livre Making up the Mind“l’action nécessaire pour saisir la cerise interfère avec mon action d’attraper la pomme.”

Les exemples de ce genre sont multiples. Ils suffisent à montrer que la différence entre les “entrées” et les “sorties” est loin d’être aussi claire qu’on pourrait le penser. Dans l’expérience des chatons, la “sortie” (l’action musculaire) détermine “l’entrée” (la vision). Dans le second cas, “l’entrée” perturbe la “sortie” (le mouvement des doigts).

Ces constats ouvrent la porte à de nouvelles méthodes d’éducation. Selon le Boston GlobeSusan Goldin-Meadow, professeur de psychologie à l’université de Chicago, a découvert que les enfants ayant des problèmes mathématiques s’en tiraient mieux s’ils réfléchissaient en gesticulant. De même, un acteur se remémorera mieux le texte qu’il doit apprendre s’il le fait en bougeant. Aristote, qui enseignait la philosophie en marchant, avait-il déjà entrevu l’existence de ce rapport entre le corps et l’esprit ?

Comme Angeline Lillard, professeur de psychologie à l’université de Virginie, l’a expliqué au Boston Globe, un tel type de recherche validerait les méthodes d’une pédagogue comme Maria Montessori, où les enfants apprennent la lecture, l’écriture ou les mathématiques par la manipulation systématique d’objets : “nos cerveaux ont évolué pour nous aider à vivre dans un environnement dynamique, à y naviguer, y trouver la nourriture et échapper aux prédateurs. Il n’a pas évolué pour nous aider à écouter quelqu’un, assis sur une chaise dans une salle de classe, puis à régurgiter l’information.”

On peut se demander cependant si les enfants qui ont des capacités manuelles limitées ou des problèmes visio-spatiaux, comme ceux qui ont tendance à ladyspraxie, ne se trouveraient pas, eux, handicapés par un tel type d’enseignement. Peut-être ne suffit-il pas de remplacer une méthode “universelle” par une autre ?

On aperçoit là une question qui pose le problème de la neurodiversité, une notion sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.

La mémoire n’est pas la mémoire

Nous n’avons pas de disque dur interne. Se rappeler, c’est recréer. Et nous ne nous souvenons pas d’un évènement, nous nous rappelons la dernière fois que nous nous en sommes souvenus, ce qui est bien différent. C’est que semble montrer la fameuse expérience “d’effacement des souvenirs” de Nader,Schafe et LeDoux. On a dressé des rats à associer deux stimuli, dans la bonne tradition pavlovienne : par exemple un bruit de cloche et une stimulation électrique. Puis on a laissé mariner les malheureuses bêtes pendant 45 jours, afin de les laisser bien intégrer cette association dans la “mémoire à long terme”. Ensuite, on a réactivé le souvenir en utilisant le premier des deux stimuli. Immédiatement après, on a introduit dans le cerveau du rat un produit chimique effaçant la mémoire à court terme. Le rat était donc incapable de se souvenir de ce dernier évènement. Pourtant, après l’expérience on découvrit que les rats étaient amnésiques. Ils avaient oublié l’association entre les deux stimuli, faites 45 jours plus tôt. En supprimant leur dernier souvenir, les rongeurs avaient perdu la trace de leur souvenir plus lointain.

Pour Jonah Lehrer, journaliste à Seed Magazine et auteur du brillant Proust was a neuroscientist, ce genre d’expérience confirme l’intuition de Proust qui considérait la mémoire non comme un entrepôt d’informations statiques mais comme une constante réactivation et recréation de l’expérience. Comme il l’explique“cela nous montre que chaque fois que nous nous souvenons de quelque chose, la structure neuronale de la mémoire est délicatement transformée en un processus nommé reconsolidation (Freud appelait ce processus Nachtraglichkeit ou “rétroaction”). La mémoire est altérée en l’absence du stimulus original, elle est de moins en moins concernée par ce dont vous vous souvenez et de plus en plus par vous-même”.

Une telle “mémoire créative” est bien sûr aux antipodes de l’archivage d’un disque dur, ou de techniques comme le lifelogging, et donc d’une part de la question de l’identité numérique. Si la mémoire est une création constante, en quoi puis-je être considéré comme étant identique à “mes traces” ? Si mon expérience subjective diverge radicalement de l’accumulation de données concernant mon passé, le risque de ces pratiques ne serait-il pas, non de nous faire perdre la mémoire, comme le craignent certains, mais plus subtilement (et plus dangereusement) d’asservir notre psyché un modèle de la mémoire radicalement opposé à notre mode d’être et surtout non créatif, non stimulant pour le fonctionnement du cerveau ?

On a parlé de l’importance du corps dans la perception. Mais il jouerait aussi son rôle dans la mémoire. En effet une récente étude affirme que la posture corporelle peut influencer fortement le rappel de certains souvenirs. Ceux-ci parviendraient effectivement plus vite à la mémoire si la position adoptée leur correspond. Par exemple, il est plus difficile de se remémorer sa participation à un match de basket si on est assis le dos bien droit sur une chaise, les mains sur la table.

Il existe bien d’autres manières d’évoquer les différences entre le cerveau biologique et les ordinateurs. Voici une une liste qui insiste sur des points différents de ceux abordés ici.

Reste le problème du processeur, de l’unité centrale. Comment raisonnons-nous ? Comment prenons-nous des décisions ? Sur ce point encore, nous divergeons radicalement de l’ordinateur. Nous ne sommes pas des programmes informatiques La rationalité est loin d’être le facteur déterminant de nos pensées et de nos actes, ainsi que nous allons le voir dans la prochaine partie.

Rémi Sussan

PS : Bien entendu, et cet avertissement vaut pour tous les exemples donnés dans ce dossier, il est très difficile de dire que ces expériences “prouvent” quoi que ce soit. Nous ne sommes pas dans le domaine de la physique nucléaire, où les mesures sont très précises. Avec l’humain, on est beaucoup plus dans le flou : la qualité du groupe test, le type d’interprétation adoptée, les méthodes mathématiques utilisées pour les statistiques, tout cela joue fortement dans les résultats obtenus. Il faut donc prendre toutes ces recherches avec une certaine distance. Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’IRM ne constitue en rien, du moins pour l’instant, un facteur objectif “irréfutable”.

Ce dossier est paru originellement de janvier à février 2009 sur InternetActu.net. Il a donné lieu à un livre paru chez Fyp Editions : Optimiser son cerveau.

Libérer l’intelligence collective pour plus de créativité…

Notre conscience collective s’élève, la vérité est en chacun de nous.

Une nouvelle forme d’intelligence collective émerge avec le nouveau paradigme….

Propagande ou un air de vérité ???

par Claire Melchiori, samedi 23 octobre 2010, 12:32

Le célèbre linguiste et philosophe nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des « Dix Stratégies de Manipulation » à travers les média. Nous la reproduisons ici. Elle détaille l’éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation jusqu’à maintenir le public dans l’ignorance et la médiocrité.

21 septembre 2010 – PRESSENZA Boston

1/ La stratégie de la distraction

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. »

2/ Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une”situation” prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3/ La stratégie de la dégradation

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité,délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/ La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5/ S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisant, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas âge ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans ».

6/ Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7/ Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures.

8/ Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9/ Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique,l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution !…

10/ Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

Article publié le 8 avril 2011

Pour citer cet article : Pascal Michon, « Les neurosciences face à la question de la pensée. Contribution à l’émergence d’un paradigme rythmique », Rhuthmos, 8 avril 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article319

Une observation des neurosciences même aussi superficielle que celle menée précédemment permet d’y mettre au jour une mutation fondamentale à la fois des objets, des modes d’observation et des formes conceptuelles. Il reste que cette mutation épistémologique est loin d’être achevée. Non seulement, nous observons dans ces sciences des hésitations et, parfois, quelques retours vers des positions antérieures, mais il n’est pas sûr que les solutions adoptées pour faire face au défi que leur lance le primat du rythme soient toutes aussi adéquates à la tâche qui leur est assignée.
Je voudrais montrer que les neurosciences gagneraient certainement de ce point de vue à s’inspirer de modèles utilisés dans des sciences apparemment très éloignées d’elles comme la poétique. Ce faisant j’espère convaincre de l’intérêt que nous aurions à généraliser les pratiques de confrontation, d’emprunt voire d’hybridation conceptuels entre disciplines et à participer ainsi, au deux sens du terme, à l’émergence du paradigme rythmique.

 Un problème en suspens : l’organisation de la pensée

Je partirai d’une discussion de la conception de la pensée proposée par Gerald Edelman et Giulio Tononi dans leur livre A Universe of Consciousness. How Matter Becomes Imagination paru en 2000. Bien que le modèle théorique présenté par ces derniers représente certainement une avancée épistémologique remarquable, il laisse toutefois un certain nombre de questions sans réponses : il nous fournit une description très puissante des processus neuronaux qui semblent soutenir la conscience ; il nous montre combien ces processus sont à la fois intégrés et différenciés, c’est-à-dire complexes ; il nous montre aussi comment ils progressent au sein du cœur dynamique à l’image de tourbillons de signaux pris dans d’autres tourbillons de signaux, liant cette fois le cœur à ses appendices extérieurs, et comment ils produisent finalement une « scène consciente ». Mais ils ne nous disent pas grand chose sur les moments de « choix » par lesquels, toutes les quelques centaines de millisecondes, le cerveau sélectionnerait un état de conscience particulier parmi des milliards d’autres possibles, assurant ainsi le progrès d’un procès de conscience particulier.
Edelman et Tononi rejettent avec raison toute idée d’un « homuncule » guidant les mouvements du cœur dynamique et sélectionnant chaque état suivant parmi tous les états de conscience possibles, ce qui constituerait une explication purement verbale du type de la « vertu dormitive » du pavot. Les raisons du « choix » doivent être comprises comme immanentes au système composé du cœurdynamique, des routines inconscientes qui lui sont associées, et, au-delà, du corps tout entier de l’individu voire de l’environnement dans lequel il évolue. Mais, sauf erreur de ma part, la seule représentation qu’ils donnent de ce processus de choix immanent se réfère à un procès adaptatif d’adéquation entre des circuits neuronaux plus ou moins stabilisés et la réalité extérieure : « L’ensemble de relations dynamiques entre des groupes de neurones fonctionnellement spécialisés doit d’abord être développé, sélectionné et raffiné au cours d’un long processus d’adaptation au monde extérieur. Ce processus prend place pendant l’évolution, le développement et l’expérience à travers de nombreux mécanismes de variation, sélection et amplification différentielle qui accompagnent les interactions continues entre le corps, le cerveau et l’environnement […] Il devient, au cours du temps, adapté et relié à la structure statistique de l’environnement. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 137)
Il faut ouvrir ici une parenthèse : il est juste de signaler que pour Edelman et Tononi, contrairement à ce que soutient quant à lui Changeux sur des bases sélectionnistes par ailleurs relativement proches, ce processus d’adéquation ne se traduit pas par des représentations du monde extérieur qui seraient stockées et réutilisées quand cela est nécessaire, mais seulement par une transformation progressive et adaptative de l’ensemble de l’activité neuronale qui, bien qu’elle varie sans cesse, constitue, comme l’avait déjà vu Bergson, un flux continu depuis les premiers mois de la vie de l’embryon jusqu’à la mort de l’individu : « Les signaux extrinsèques convoient de l’information non pas tant par eux-mêmes que par la manière dont ils modulent les signaux intrinsèques échangés à l’intérieur d’un système neuronal résultant d’une expérience antérieure. En d’autres mots, un stimulus agit non pas tant en ajoutant d’importantes quantités d’information extrinsèques qui serait à intégrer qu’en amplifiant l’information intrinsèque résultant des interactions neuronales sélectionnées et stabilisées par la mémoire au cours des rencontres précédentes avec l’environnement. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 137)
Autrement dit, la mémoire ne devrait pas être vue comme une fonction séparée du cerveau, localisée dans des zones précises, qui permettrait de stocker des souvenirs et de les retrouver lorsque cela serait nécessaire. Elle constitue une modalité parmi d’autres du travail de ce dernier qui, lorsqu’il est confronté aux nécessités d’une situation particulière, recrée un ou plusieurs états de conscience qu’il a déjà connu(s) dans le passé. Un souvenir serait donc « similaire » à des états de conscience précédents non pas dans le sens où il serait supporté par les mêmes circuits neuronaux – il est même très probable que des circuits à chaque fois différents soient impliqués lorsqu’un souvenir est « rappelé » – mais uniquement dans la mesure où il produirait les mêmes conséquences mentales et motrices. La similarité serait dans le résultat ou dans la « cause finale » comme aurait dit Aristote (Edelman-Tononi, 2000, p. 93).
Une telle similarité téléologique serait rendue possible, selon Edelman et Tononi, par le fait que le cerveau tisserait sans cesse de grandes quantités de circuits neuronaux plus ou moins redondants, qui constitueraient de très vastes « répertoires » dans lesquels il pourrait puiser lorsque, sous l’impulsion d’un signal venant du monde, d’une autre partie du cerveau ou du corps, il aurait besoin de reproduire un effet mental ou moteur particulier. Pour le dire autrement, le cerveau serait la source et le lieu d’une profusion de circuits qui auraient la capacité de produire le même résultat. Edelman et Tononi appellent cette propriété « dégénérescence » [degeneracy] (Edelman-Tononi, 2000, p. 86). Cette profusion de circuits serait, elle-même, soumise à un constant processus de transformation au gré des « expériences » qui s’accumulent tout au long de la vie, ainsi que de l’action d’un « système de valeurs » ayant son origine dans le locus coeruleus (Edelman-Tononi, 2000, p. 89). Celui-ci relâcherait des neuromodulateurs fournissant les contraintes nécessaires à ce que ce tri prioritairement destiné à améliorer les capacités de survie de l’individu se fasse également en accord avec les structures qui ont été sélectionnées pendant le temps long de l’évolution de l’espèce.
De ce point de vue, la mémoire serait clairement non représentationnelle (Edelman-Tononi, 2000, p. 93). La mémoire résulterait « d’un accord sélectif qui se produit entre une activité neuronale distribuée et incessante, et différents signaux qui proviennent du monde, du corps et du cerveau lui-même. Les altérations synaptiques qui s’en suivent affectent les réponses futures d’un cerveau particulier à des signaux similaires ou différents. Ces changements se reflètent dans la capacité à répéter un acte mental ou physique après quelque temps malgré un contexte changeant, par exemple, en “rappelant” une image » (Edelman-Tononi, 2000, p. 95). La mémoire aurait donc moins à voir avec un stockage et un déstockage de représentations d’objets ou d’événements qu’avec la création de répertoires de circuits en transformation constante et qui pourraient reproduire des effets passés. Elle constituerait « une forme de recatégorisation constructive pendant que l’expérience a lieu, plutôt qu’une réplique précise d’une séquence précise d’événements » (Edelman-Tononi, 2000, p. 95). Elle impliquerait au fond un capacité à se projeter dans l’avenir : « Tout acte de perception est, d’une certaine manière, un acte de création, et tout acte de mémoire est, en quelque sorte, un acte d’imagination. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 101)
On voit en quoi cette conception corrobore les conclusions exposées dans l’article cité plus haut concernant l’évolution générale des études neuroscientifiques. Elle s’inscrit nettement en faux contre toutes les conceptions élémentaristes et prend le parti d’une conception intégralementdynamique et globalisante de la pensée. Mais – et je referme ici la parenthèse –, tout cela ne change rien au problème évoqué plus haut : le « choix » immanent au cœur dynamique et à ses dépendances, c’est-à-dire le principe même du développement de la pensée au sein de la conscience, reste lié à un processus d’adéquation purement statistique à la réalité intérieure ou extérieure.
En dernière analyse, rien dans cette théorie n’explique le fait qu’une pensée ne se développe pas seulement à travers une stratégie de reconnaissance par tâtonnements suivant une logique de l’essai et de l’erreur, mais qu’elle possède aussi une certaine consistance et une cohérence propres, c’est-à-dire une manière particulière de fluer qui ne doit pas nécessairement toutes ses qualités aux contraintes que fait peser sur l’individu la nécessité d’une adéquation correcte avec la réalité extérieure présente ou passée. Le processus de sélection qui permet au cœur dynamique de choisir son prochain état global parmi des milliards ne peut se résumer à un procès progressif d’adéquation avec la réalité ; il doit aussi comprendre des vérifications ou des comparaisons avec des états antérieurs du cœur dynamique, ainsi peut-être qu’avec des états potentiels qui ne sont pas encore actualisés.
En d’autres termes, même si nous acceptons une conception profusionniste et sélectionniste de la pensée, il reste encore à expliquer la cohérence et la consistance que celle-ci tire de la capacité du cerveau (ou plus largement du corps ?) de se rappeler, mais aussi, indissociablement, de vouloir, de désirer et d’imaginer. Ces dernières dimensions de la vie du cerveau sont à peine mentionnées par Edelman et Tononi, et des clés importantes manquent donc encore pour comprendre les forces qui donnent à une succession d’états de conscience une certaine direction, une certaine manière de se développer ou, pour le dire autrement, une suite de raisons de choisir le prochain état de conscience parmi des milliards d’autres.

 La pensée comme mélodie et harmonie d’ensemble

Bien qu’il conserve la douteuse notion de « représentation » qui vient sans cesse freiner le mouvement qui le porte vers une conception pleinement rythmique, et bien qu’il ne prête pas non plus beaucoup d’attention à la volonté, au désir et à l’imagination, Changeux a le mérite de proposer deux concepts pour rendre compte de cette organisation téléologique du flux de la conscience : les concepts de « mélodie » et d’« harmonie d’ensemble ».
Lorsqu’il aborde l’organisation du flux mental à l’intérieur de ce qu’il appelle « l’espace de travail conscient », Changeux commence par noter que « le flux de la conscience est dynamique et continuellement changeant » mais que « ce flux est tout sauf un chaos. Il est, comme Alfred Fessard l’a fait remarquer, “tout à la fois un et multiple en chacun de ses moments” ». Il s’agit d’une « synthèse unifiée et dynamique » qui est à la fois cohérente et diversifiée (Changeux, 2002, p. 116). Afin de rendre compte de ces caractéristiques organisationnelles, il propose alors le concept de « mélodie consciente » : « Les tâches de réponse différée comme la tâche de Stroop, les expériences de rappel de mémoire et d’autres tâches cognitives de planification consciente se développent séquentiellement dans le temps et donnent naissance à des enchaînements temporels, des “mélodies” assez brèves et simples. » (Changeux, 2002, p. 164) La succession des états de conscience n’est en rien un chaos et son organisation fluante serait du même ordre que celle d’une mélodie : « Les neurones de l’espace de travail peuvent entrer en activité de manière organisée [version anglaise : time-ordered sequences] et former des “mélodies” de représentations mentales. Avec la syntaxe, les mélodies du langage se servent de vastes possibilités combinatoires offertes par le réseau neuronal de l’espace de travail. » (Changeux 2002, p. 191)
Changeux reprend ici sans le dire une idée de Bergson exposée dans son Essai sur les données immédiates de la conscience en 1889. Comme on sait, celui-ci y fait remarquer que lorsque nous venons d’entendre une horloge d’une oreille distraite, nous sommes toutefois capables, par un effort d’attention rétrospective, de compter combien de coups ont été frappés jusqu’au moment où nous avons pris conscience de ce qui se passait. Ce phénomène montrerait que la conscience n’est pas composée d’éléments distincts qui seraient ensuite combinés les uns avec les autres mais qu’elle constitue une dynamique immédiatement et simultanément globale et diversifiée, « une durée », « une multiplicité qualitative », analogue à « une phrase musicale » (Bergson, 1889, p. 95) ou mieux encore à une « mélodie ». Une mélodie constitue en effet un type d’organisation qui est à la fois différenciée – on peut en égrener les notes une à une – et synthétique – qu’une seule note change et la mélodie entière est altérée : « Ne pourrait-on pas dire que, si ces notes se succèdent, nous les apercevons néanmoins les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable à un être vivant, dont les parties, quoique distinctes, se pénètrent par l’effet même de leur solidarité ? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la mélodie, ce n’est pas sa longueur exagérée, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apporté par là à l’ensemble de la phrase musicale. » (Bergson, 1889, p. 75)
Mais Changeux ajoute à cette idée bergsonienne une seconde idée qui lui est propre et qui lui permet d’approfondir encore sa représentation du fonctionnement téléologique de la pensée. Non seulement la succession des états de conscience est organisée comme une mélodie, mais, à certains moments, cette mélodie peut déboucher sur une expérience très particulière : d’un coup, quelque chose fait sens, une illumination traverse le cerveau. La temporalité de la trajectoire mélodique fait place à un élargissement instantané de la pensée ; la progression linéaire se transforme en une sorte de progression en largeur, éphémère mais extrêmement gratifiante.
Pour expliquer ce phénomène Changeux rappelle, tout d’abord, les témoignages de Poincaré et d’Hadamard sur l’importance des incohérences du rêve dans l’élaboration des théories scientifiques : « Il est vraisemblable que le rêve favorise l’action du “générateur de diversité” mental et introduise des associations aléatoires entre représentations éloignées ou même sans lien entre elles. L’activité “paradoxale” du sommeil introduirait un surplus de “variabilité” au cours de l’évolution darwinienne des représentations qui intervient lors de la veille dans l’espace de travail neuronal. » (Changeux, 2002, p. 375) Il est probable par ailleurs qu’au cours de la réflexion « le bricolage des pré-représentations est confronté au projet scientifique visé, aux données disponibles et aux structures conceptuelles effectivement présentes dans le cerveau du scientifique, qu’elles soient innées ou bien qu’elles résultent de l’épigenèse » (Changeux, 2002, p. 375).
Or, grâce à ces confrontations incessantes, il peut parfois se produire – en général à l’improviste – une combinaison harmonique de quelques éléments qui se propage d’un coup – par « transduction » aurait dit Simondon – à tout le matériel mental mobilisé mais jusque-là resté sans liens : « Après de nombreux tâtonnements, à l’occasion d’une nouvelle observation ou d’une nouvelle combinaison de règles formelles, il peut se produire une sorte de “cristallisation” d’un ensemble de pré-représentations, qui envahit l’espace de travail conscient. À ce moment précis, des éléments qui étaient dispersés dans le cerveau une fraction de seconde auparavant se trouvent mis en relation d’un seul coup. Voilà l’illumination dont parle Hadamard dans le cas de la création mathématique. » (Changeux, 2002, p. 375)
La « mélodie » de la conscience se transformerait ainsi, parfois et de manière très fugace, en une « résonance intérieure » ou en un « accord » musical : « La dynamique de l’enchaînement des représentations dans l’espace conscient pourrait se comparer à une “mélodie”. Chaque “note” résultant de la mobilisation parallèle de processus distincts resterait quelque temps “en ligne” dans l’espace de travail jusqu’à l’“accord” final [version anglaise : until a moment of convergence or resolution is reached] […] La mise à l’épreuve d’un enchaînement de “raisons”, d’une mélodie de “formes” ou d’une argumentation de “règles de conduite” pourrait se manifester par une résonance intérieure, une perception organisée et envahissante, répondant à ce que l’architecte de la Renaissance Alberti appelait consensus partium ou le peintre Henri Matisse, “harmonie d’ensemble”. » (Changeux, 2002, p. 376)
Cette « mise en relation d’un seul coup » d’éléments qui étaient, une fraction de seconde auparavant, « dispersés dans le cerveau », la « résonance intérieure » et l’« harmonie mentale » qui en résulteraient seraient la cause du « sentiment de beauté » ressenti, au dire de Poincaré, par un mathématicien lorsqu’il observe une théorie nouvelle qui fonctionne ou de la « satisfaction » éprouvée par toute personne qui réfléchit, « à la vision qu’une idée “marche”, que “la clé ouvre la serrure”, qu’un schéma global fonctionne, que d’un seul coup des éléments divers se mettent en place de façon cohérente » (Changeux, 2002, p. 376). Et ce sentiment de « beauté » ou de « félicité » montrerait que cette résonance s’accompagne très probablement d’importantes gratifications : « Alors, la perception interne de ce phénomène se traduit par un sentiment de nouveauté et d’harmonie qui déclenche probablement un effet de récompense très puissant à l’échelle de l’ensemble du cerveau. » (Changeux, 2002, p. 376)
Ces remarques jettent indubitablement une lumière sur la façon dont la pensée semble se développer. En affrontant sans détours la question de la qualité spécifique d’un flux de conscience, c’est-à-dire de sa manière propre de fluer, Changeux apporte ici un complément très intéressant au travail d’Edelman et de Tononi. Il suggère un début de réponse à la question de ce qui explique les « choix » immanents établis par le cœur dynamique au sein de la profusion des ébauches qu’il produit sans cesse : ceux-ci seraient guidés par l’anticipation et la recherche active de moments d’intégration mentale apportant de fortes récompenses. Changeux ne le dit pas mais on le comprend facilement : l’organisation de la succession des états de conscience serait toujours déjà orientée téléologiquement par l’anticipation d’une intégration différenciée de la totalité des éléments traités. Si nous anticipons un peu, nous pouvons dire la chose suivante : plus la complexité de cette totalité serait grande, plus les gratifications qui lui seraient liées seraient puissantes.
Mais Changeux se heurte alors à de nouveaux problèmes. Les témoignages d’architectes, de peintres et même de mathématiciens qu’il utilise ont le défaut de faire penser que le « consensus partium » ou « l’harmonie d’ensemble », qui s’établissent parfois à l’intérieur de la conscience et qui lui fourniraient en quelque sorte une finalité interne, seraient du même ordre formel que le plan d’un bâtiment, la composition d’un tableau ou même la structure d’une théorie mathématique. Or, ces témoignages ne montrent en réalité rien de tel, mais seulement qu’un architecte, un peintre ou un mathématicien perçoivent un sentiment très fort de félicité quand un bâtiment, une peinture ou une théorie sont achevés d’une manière qui leur semble « harmonieuse ».
Par ailleurs, Changeux a tendance à séparer la question du « consensus partium » de celle des mélodies qui y conduiraient. On retire de sa description l’impression que celles-ci seraient linéaires et inscrites dans la successivité du temps alors que celui-là s’établirait dans l’instant d’une harmonie simultanée. On sent qu’il manque aux neurosciences les ressources théoriques qui leur permettraient de se libérer du dualisme qui les fait utiliser conjointement, mais sans pouvoir véritablement les relier les uns aux autres, des concepts d’organisation purement diachroniques : la mélodie, la phrase, l’enchaînement ; et des concepts purement synchroniques : le plan, la composition, la structure. Dans la mesure où c’est le « même » cœur dynamique qui prend successivement différentes formes, il faut bien que ce soit le même concept qui rende compte de ses états de recherche et de ses états harmoniques. Ainsi manque-t-il aux neurosciences un concept qui leur permette de penser ensemble l’organisation et le mouvement, la linéarité et l’anticipation constante d’une totalité transversale.

 Rythme et mélodie dans la révolution poétique symboliste – Mallarmé

Changeux lui-même suggère, au détour d’une page, que les neurosciences pourraient peut-être, afin de résoudre ce problème, regarder vers la poétique et les sciences sociales : « La consonance des représentations mentales aux objets du monde extérieur ou entre objets mentaux interviendrait de manière critique dans l’imagination scientifique, comme la résonance de la mélodie de sons, de formes ou de mots pour la création artistique, ou la mise en harmonie avec le bien commun d’hypothétiques règles de conduite de l’individu au sein du groupe social. » (Changeux, 2002, p. 377) Malheureusement, il ne va pas plus loin.
M’appuyant sur cette suggestion, je voudrais montrer les profits que les neurosciences pourraient retirer, au moins sur cette question, d’emprunts à la poétique – pour ne pas alourdir le propos, je laisserai ici de côté les sciences sociales.
Afin de bien comprendre en quoi pourraient consister ces emprunts, il nous faut tout d’abord remonter à la révolution poétique qui s’est déroulée au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. À cette époque, Wagner vient de libérer la musique des conventions quadratiques qui dominaient les productions de Mozart et de Beethoven. S’inspirant de son exemple, Baudelaire, puis Mallarmé et les symbolistes commencent à émanciper l’art poétique des formes d’organisation symétriques et répétitives. Dans la poésie de Mallarmé, fait remarquer l’un des grands historiens de cette mutation croisée, « des signifiants polyvalents sont construits à partir de symboles récurrents qui sont libérés de toute domination des structures hypotactiques [c’est-à-dire subordonnées, par opposition aux structures paratactiques organisées comme des juxtapositions]. “Rien”, “écume”, “musique”, “rêve”, “éventail”, “dentelle” sont quelques-unes des images isolées, arrachées à des contextes banals et juxtaposées avec d’autres images de manière à créer une forme de signifiance qui reste indéfiniment ouverte [an open-ended pattern of meaning] » (Hertz, 1987, p. 24). La métrique et l’organisation poétique traditionnelles en strophes et en vers régulièrement nombrés, ainsi que les manières anciennes dont sont corrélés sens et syntaxe, sont abandonnées car trop rigides pour rendre les « modulations individuelles de l’âme ».
Cette recherche poétique amène Mallarmé et les symbolistes à l’idée que l’effet poétique, dont on pensait jusque-là qu’il devait nécessairement être obtenu par le moyen d’une organisation métrique et versifiée régulière, pouvaient l’être également par d’autres types d’organisation du flux du discours. La symétrie, la succession réglée des temps forts et des temps faibles, le nombre des syllabes toujours identique ou alterné des vers, le retour régulier de la rime, la répartition périodique des strophes ne constituent qu’une forme d’organisation possible parmi des quantités infinies d’autres.
Mais cela ne veut pas dire non plus que toute organisation doive disparaître pour autant car, comme le note David Hertz, « [chez Mallarmé] les mots qui reviennent sont peu nombreux et très soigneusement contrôlés et régulés » (Hertz, 1987, p. 24). Le célèbre poème « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » (1897) associe ainsi une liberté totale à de nouveaux types de contraintes. Du reste, Mallarmé lui-même y insiste : « Très strict, numérique, direct, à jeux conjoints, le mètre, antérieur, subsiste […] Le vers, aux occasions, fulmine, rareté (quoiqu’ait été à l’instant vu que tout, mesuré, l’est). » (Mallarmé, 1894, p. 644)
Apparaît alors la nécessité de trouver un nouveau concept qui puisse faire droit à la fois à la fluidité nouvelle de la poésie acquise par le travail syntaxique mallarméen et l’introduction du « vers libre », et à la persistance du fait que cette liberté n’est en rien une plongée dans l’aléatoire et le non-sens mais qu’elle représente une nouvelle manière, plus individualisée mais pas moins partageable, d’organiser le flux du langage.
On le sait, le concept bergsonien de mélodie joue parfois ce rôle : « Toute âme est une mélodie, qu’il s’agit de renouer » proclame ainsi Mallarmé dans Crise de vers (Mallarmé, 1897, p. 363). Mais le rythme est celui qui est la plus souvent utilisé. Selon Mallarmé, le vers libre et l’organisation souple du flux langagier qu’il rend possible permettent mieux de saisir les dynamiques de « l’âme » que les formes cérémonielles et d’origine sacrale de la poésie traditionnelle, ce qu’il appelle « les grandes orgues générales et séculaires, où s’exalte, d’après un lent clavier, l’orthodoxie » (Mallarmé, 1894, p. 644). Loin d’avoir une fixité et une unité absolues, l’âme est en effet à la fois oscillatoire et plurielle. Elle n’est pas, comme on l’a dit depuis des siècles, une « substance » ; elle constitue un « nœud rythmique » : « Une heureuse trouvaille avec quoi paraît à peu près close la recherche d’hier, aura été le vers libre, modulation (dis-je souvent) individuelle, parce que toute âme est un nœud rythmique. » (Mallarmé, 1894, p. 644) Dans la mesure où il est dominé par l’« instinct de rythmes » (Mallarmé, 1896, p. 383), le poète est ainsi celui qui est en relation la plus directe avec l’humain dans ses profondeurs les moins accessibles.
En adoptant le terme de rythme pour rendre compte de cette organisation du flux du langage poétique – désormais en « vers libres » – Mallarmé en transforme de facto le concept. Celui-ci ne peut plus être identifié, comme on le faisait traditionnellement depuis Platon, à la seule succession de temps forts et de temps faibles répartis suivant des proportions arithmétiques, et doit être compris comme une forme d’organisation pluridimensionnelle où la succession temporelle n’est qu’une dimension parmi d’autres d’un écheveau de séquences, d’associations, d’échos, d’oppositions entrecroisés et de silences. Un concept de forme bien plus complexe que celui de mélodie – et même que celui de rythme au sens musical traditionnel – émerge ainsi de cette lutte entre l’ordre et le hasard qu’illustre le poème du « coup de dés ».
En posant le primat du rythme, Mallarmé cherche, tout comme Bergson avec la mélodie, à penser l’unité d’un flux à la fois linéaire et différencié. Mais, comme ce flux est pour lui langagier, sa totalisation ne peut en aucun cas être analysée à partir de l’exemple d’une phrase sonore asignifiante, comme le fait Bergson. Du fait même qu’il réfléchit à la pratique poétique, il ne lui est pas possible de se placer du point de vue d’une conscience vide et d’une durée pure, et il lui faut adopter celui du développement d’un discours dans lequel chaque élément ne signifie qu’en écho à ce qui a déjà été dit mais aussi, par anticipation, au total de ce qui aura finalement été prononcé.
Du point de vue mallarméen, la focalisation bergsonienne sur la mélodie semble ainsi une réduction du concept d’organisation du flux de la conscience dans lequel la dimension de totalité est indûment soumise à un primat de la linéarité. L’âme, du fait de sa pluralité, de son caractère « oscillatoire » et de son intrication avec l’activité langagière, ne peut être décrite de cette manière et doit être saisie à partir d’un concept de rythme d’emblée pluridimensionnel : « Toute prose d’écrivain fastueux, soustraite à ce laisser-aller en usage, ornementale, vaut en tant qu’un vers rompu, jouant avec ses timbres et encore les rimes dissimulées : selon un thyrse plus complexe. » (Mallarmé, 1894, p. 644)

 La critique rythmanalytique du modèle mélodique – Bachelard

Dans les années 1930, Gaston Bachelard aboutit, à son tour, à une critique du modèle mélodique et à une promotion du concept de rythme. En s’attachant, à travers celui-là, à penser l’unité qualitative d’un processus linéaire différencié, Bergson, reconnaît Bachelard, cherche à combattre toutes les notions d’organisation uniforme et spatialisée du temps produites par la science. Et en ce sens, pourrions-nous ajouter, il poursuit un but qu’il partage avec les symbolistes et des penseurs contemporains comme Simmel ou Tarde. Mais il place cette recherche justifiée sous la lumière douteuse de la durée intime. Contre les abus analytiques, quantitatifs et dominateurs du scientisme du XIXe siècle, il adopte le parti inverse – tout aussi abusif – du continu essentiel, de la qualité pure et de la passivité.
Or, fait remarquer Bachelard, la durée ne peut se percevoir en dehors des instants qualitativement différents qui la peuplent. Ce n’est pas notre continuité intime qui est première et les instants de purs artefacts produits par l’intellect, mais bien la suite plus ou moins régulière des moments saillants de notre vie, qui nous permet de nous sentir durer : « Nous ne savons sentir le temps qu’en multipliant les instants conscients. Si notre paresse détend notre méditation, sans doute il peut rester encore suffisamment d’instants enrichis par la vie des sens et de la chair pour que nous ayons encore le sentiment plus ou moins vague que nous durons ; mais si nous voulons éclaircir ce sentiment, pour notre part, nous ne trouvons cet éclaircissement que dans une multiplication de pensées. » (Bachelard, 1931, p. 88) Autrement dit, ce sont les rythmes de notre vie qui permettent de percevoir la durée et non l’inverse : « Les phénomènes de la durée sont construits avec des rythmes, loin que les rythmes soient nécessairement fondés sur une base temporelle bien uniforme et régulière […] Pour durer, il faut donc se confier à des rythmes, c’est-à-dire à des systèmes d’instants. » (Bachelard, 1932, p. IX)
Par ailleurs, la durée est certes qualitative mais cela ne lui donne pas pour autant unité et pureté. Elle est une réalité multiple et diversifiée : « Dès que nous avons été un peu exercé, par la méditation, à vider le temps vécu de son trop-plein, à sérier les divers plans des phénomènes temporels, nous nous sommes aperçus que ces phénomènes ne duraient pas tous de la même façon et que la conception d’un temps unique, emportant sans retour notre âme avec les choses, ne pouvait correspondre qu’à une vue d’ensemble qui résume bien mal la diversité temporelle des phénomènes. » (Bachelard, 1932, p. VII) Et là encore, Bachelard montre la nécessité d’introduire le concept de rythme. La diversité des durées est une diversité des rythmes : « Bref, à notre avis, la continuité psychique pose un problème et il nous semble impossible qu’on ne reconnaisse pas la nécessité de fonder la vie complexe sur une pluralité de durées qui n’ont ni le même rythme, ni la même solidité d’enchaînement, ni la même puissance de continu [...] toute durée véritable est essentiellement polymorphe. » (Bachelard, 1932, p. VIII)
Enfin, le sentiment de durée est toujours le produit d’une reconstruction active et non pas d’une réception passive de ce qui se passe en nous : « La conscience du temps est toujours pour nous une conscience de l’utilisation des instants, elle est toujours active, jamais passive, bref la conscience de notre durée est la conscience d’un progrès de notre être intime. » (Bachelard, 1931, p. 88) Ainsi les moments de résolution et d’intégration du divers mental, auxquels Changeux faisait plus haut référence, doivent-ils se comprendre dans la perspective d’une construction rythmique progressive : « Si nous arrivons ensuite – par une construction savante – à l’uniformité de notre méditation, il nous semble que c’est alors une conquête de plus, car nous trouvons cette uniformité dans une mise en ordre des instants créateurs, dans une de ces pensées générales et fécondes par exemple qui tiennent sous leur dépendance mille pensée ordonnées […] La cohérence de la durée, c’est la coordination d’une méthode d’enrichissement. » (Bachelard, 1931, p. 88-89)
Au scientisme et à la spatialisation du temps pratiquée au XIXe siècle, il ne fallait donc pas opposer une durée continue, unitaire et passive, pensée sous l’égide du concept de mélodie, mais une durée où le continu impliquait toujours du discontinu, une durée multiple et active, organisée par des rythmes différenciés : « Le rythme est vraiment la seule manière de discipliner et de conserver les énergies les plus diverses. Il est la base de la dynamique vitale et de la dynamique psychique. Le rythme – et non pas la mélodie trop complexe – peut fournir les véritables métaphores d’une philosophie de la durée. » (Bachelard, 1932, p. 128)
Généralisant cette conclusion, Bachelard soutenait que l’ensemble de la réalité psychique, sociale et matérielle pouvait finalement être pensé sous l’égide du concept de rythme et il suggérait l’élaboration d’une « rythmanalyse » qui aurait envisagé toutes les difficultés de l’homme du point de vue des rythmes qui le construisent et le déconstruisent sans cesse. Quoi qu’on pense de cette ontologie et du type de projet critique qui lui est lié, du point de vue formel qui seul nous intéresse ici, ces conclusions allaient dans le sens de Mallarmé, qu’il citait d’ailleurs par deux fois en exergue dans L’Intuition de l’instant (Bachelard, 1931, p. 11 et 57). Comme la mélodie, le rythme fusionnait des éléments différenciés dans un tout, mais il comprenait lui-même des pluralités internes, neutralisait l’opposition du continu et discontinu, et opposait son activité et sa puissance de synthèse à la passivité de la réception de la durée.

 Le rythme sans mélodie – la poétique d’Henri Meschonnic

La dernière étape de cette élaboration du concept de rythme et de la déconstruction simultanée de celui de mélodie s’est produite au cours de la seconde moitié du XXe siècle. En dépit de l’avancée qu’elle représentait, la conception bachelardienne restait en effet au moins sur un point non négligeable bien en-deçà des résultats des recherches mallarméennes : le rythme y restait enfermé dans sa définition métrique traditionnelle et considéré comme une simple succession de temps forts et de temps faibles organisée arithmétiquement. Il revient, me semble-t-il, à Henri Meschonnic d’avoir opéré la synthèse des aspects les plus avancés de la conception bachelardienne et de la pointe des travaux symbolistes.
Selon celui-ci, la « littérarité » d’un discours, ce qui lui donne sa qualité littéraire, dépend en effet de ce qu’il appelle son « rythme », c’est-à-dire de « l’organisation des marques par lesquelles les signifiants, linguistiques et extra-linguistiques (dans le cas de la communication orale surtout) produisent une sémantique spécifique, distincte du sens lexical, et [qu’il] appelle la signifiance : c’est-à-dire les valeurs propres à un discours et à un seul. Ces marques peuvent se situer à tous les “niveaux” du langage : accentuelles, prosodiques, lexicales, syntaxiques » (Meschonnic, 1982, p. 216-217).
Comparée à celle de Bachelard, cette conception apporte au moins deux nouveautés. La première concerne le langage. Bien que l’énonciation et le discours intérieur lui imposent tous deux un certain degré de linéarité, l’existence même de la littérature montre qu’il est certainement très superficiel d’aborder celui-ci à travers ce seul facteur, comme on le fait encore très couramment et en particulier dans les neurosciences lorsqu’elles le définissent comme un lexique associé à une série de règles syntaxiques. Ce qui fait sens et parfois nous bouleverse, c’est toujours le système entier des marques qui sont actives dans un discours. Ces marques peuvent être lexicales et syntaxiques, mais elles peuvent tout aussi bien être prosodiques et métriques. La plupart du temps, les sons, leurs oppositions et leurs échos au cours du temps, la disposition des silences, sont plus importants pour la signification et l’effet qu’ils ont sur nous que ce que l’on appelle habituellement le « contenu sémantique » (la référence à un objet, à un événement ou à une idée). Comme l’avait déjà entrevu Mallarmé, le sens est produit par un entrecroisement d’interactions entre les signifiants qui se superposent à la linéarité imposée par l’articulation.
La deuxième conséquence de cette conception concerne la littérature. Contrairement à ce qui est souvent affirmé à partir de considérations idéologiques ou esthétiques, celle-ci ne s’oppose en rien au langage ordinaire. Elle ne constitue qu’un usage maximalisé d’une activité signifiante rythmique, commune à l’ensemble des êtres humains. La puissance informationnelle et suggestive d’un discours dépend du système entier des signifiants qui constitue son « rythme », c’est-à-dire de l’organisation signifiante de son flux. Or, la qualité littéraire d’un discours est à son maximum quand ce rythme porte en soi suffisamment de tensions irrésolues pour que se créent une sorte de réverbération continue et donc un potentiel jamais épuisé pour de nouvelles lectures. Dans ce cas – et seulement dans ce cas –, le discours humain atteint un niveau rythmique grâce auquel il devient absolument unique mais aussi complètement partageable. Le présent contient alors non seulement le passé, mais aussi, au moins d’une manière potentielle, le futur. Et c’est ce qui donne son prix à la littérature pour les êtres humains.
En proposant de considérer les discours à partir de leurs « rythmes » et non plus de leurs « mélodies », Meschonnic se place – sans d’ailleurs vouloir le reconnaître – dans le sillage de Bachelard. Il en adopte clairement la position anti-bergsonienne et certaines de ses prémisses : la volonté de surmonter par le rythme l’opposition continu/discontinu, la pluralité des rythmes et leur caractère synthétisant et actif. Mais en redéfinissant le concept de rythme comme système de marques signifiantes produisant une sémantique spécifique, Meschonnic puise aussi directement à la source mallarméenne, ce qui le fait s’écarter assez vivement de la définition métrique conservée, en dépit de tout, par son prédécesseur. Mu par des questions soulevées par sa pratique de l’écriture et de la traduction, ainsi que par des suggestions provenant de la linguistique de l’énonciation, il introduit ainsi dans les idées bachelardiennes des conceptions provenant du travail de démétrification de la poésie accompli par Baudelaire, les symbolistes et Mallarmé au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.

 La pensée comme rhuthmos langagier

Le lecteur voit peut-être déjà en quoi le modèle formel qui s’esquisse ici peut intéresser les neurosciences. Il peut en effet leur permettre de dépasser la simple juxtaposition d’un bergsonisme plus ou moins conscient (la notion de « mélodie ») et d’un structuralisme plus ou moins avoué (la notion de « consensus partium »), juxtaposition qui leur sert pour le moment de cadre théorique dans leur réflexion sur les processus de pensée.
Tout d’abord, les neurosciences y trouveraient une théorie du langage beaucoup plus opérante que celles qu’elles utilisent couramment, dont les principes lexicalistes et syntaxiques sont pour la plupart obsolètes. Je passe rapidement sur cet aspect mais il est essentiel car on ne laisse pas de s’étonner du caractère plus que rudimentaire des conceptions du langage qui sont mobilisées par les neurosciences, à la fois dans leurs théories, comme chez Changeux, ou dans leurs expériences, comme dans les travaux d’imagerie mentale dont elles sont aujourd’hui friandes.
Ensuite, elles pourraient y puiser des concepts qui devraient leur permettre d’aller bien plus loin qu’elles n’ont pu le faire pour penser l’articulation des instants de conscience ordinaires et des instants d’illumination, de souvenir intense ou de percée imaginative. Vu de la poétique, on comprend mieux ce qui manque aux notions d’ordre empruntées à cet effet par les neurosciences aux différents arts et pourquoi elles restent sans liens avec les formes de progression mentale les plus banales : elles font toutes référence à des formes achevées qui ne possèdent aucune signification propre. Pour parler comme Benveniste, que ce soient les formes architecturales, picturales, mathématiques ou même musicales, ces formes mobilisent des sémiotiques sans sémantique. Autrement dit, elles sont toutes des formes d’organisation extra-langagières et d’une certaine manière extra-temporelles qui dépendent entièrement du langage qui les sémiotise. À partir de la poétique et du primat du langage qu’elle présuppose, on peut en revanche imaginer des solutions théoriques qui permettent de lier ensemble les instants de conscience ordinaires et les instants d’ « harmonie d’ensemble », comme sont liés les discours ordinaires et les discours littéraires.
Enfin, les neurosciences y retrouveraient des notions d’unité dynamique différenciée, d’écho ou de résonance des parties au sein d’un tout, auxquelles elles sont désormais attachées. Le rythme d’un discours, et en particulier d’un discours littéraire, se présente comme un phénomène dynamiquehautement « complexe », très précisément au sens d’Edelman et Tononi : il constitue un système simultanément fluant, différencié et intégré ; il possède des sous-ensembles spécialisés mais chacun d’eux a un effet sur tous les autres, grâce à des interactions constantes (L. Bourassa, 2009). C’est unrhuthmos, pas un skhéma. Ce que sa définition poétique apporte en plus, toutefois, c’est l’idée que le rythme du discours ordinaire est capable de franchir un seuil de complexité qui le rend à la fois absolument unique mais aussi complètement partageable. Le présent contient alors non seulement le passé, mais, au moins d’une manière potentielle, aussi le futur. Une chaîne de réactualisations infinie et non déterminée à l’avance peut alors s’enclencher.
Résumons. Edelman et Tononi pensent, nous l’avons vu, que le développement de la pensée se fait au cours d’une trajectoire de quale en quale, c’est-à-dire d’état de conscience complexe en état de conscience complexe qui seraient spatialisables comme des points dans un espace à N-dimensions. Ils n’en disent pas plus et ne se prononcent pas sur les raisons qui, au fond, motivent cette trajectoire.
Bien qu’il pèche par un représentationnalisme dépassé, Changeux ajoute à cette première conception deux idées importantes : la première, d’origine clairement bergsonienne, est que cette trajectoire n’est pas quelconque, qu’elle ne relie pas seulement des qualia indifférents les uns aux autres, mais qu’elle a elle-même une certaine « qualité synthétique » qui la fait ressembler à une mélodie, c’est-à-dire qu’elle a une unité qui, sans vraiment faire « sens », possède une certaine « cohérence ». La deuxième est que cette trajectoire peut prendre parfois une « qualité synthétique » instantanée qui étend alors transversalement la notion d’un ordre qui n’était jusque-là apparemment que linéaire. De cela, nous avions déjà conclu que cette qualité synthétique instantanée est probablement toujours déjà anticipée dans les moments de conscience ordinaires et que c’est elle qui motive la recherche d’une solution aux problèmes posés. Mais il manque àChangeux un concept qui lui permette de penser ensemble l’organisation et le mouvement, la linéarité et l’anticipation constante d’une totalité transversale, c’est-à-dire la « qualité synthétique d’un flux d’interactions » ou ce que j’ai proposé ailleurs d’appeler tout simplement une « manière particulière de fluer » (Michon, 2007). Les concepts d’organisation diachroniques – la mélodie, la phrase, l’enchaînement – restent séparés des concepts synchroniques – le plan, la composition, la structure – et empêchent de penser l’unité des modulations du cœur dynamique.
Nous pouvons maintenant aller plus loin. La théorie du rythme poétique – au sens qui s’est petit à petit dégagé depuis Mallarmé – fournit, me semble-t-il, un modèle formel qui rend précisément possible de dépasser l’opposition de la mélodie et de la structure, de la diachronie et de la synchronie. Les processus de pensée ne sont probablement pas composés, comme le soutientChangeux, d’une succession de phrases musicales et d’accords, de suites linéaires et d’instants d’élargissement. Ils constituent, vraisemblablement et plus simplement, des séquences d’états du cœur dynamique de complexité variable, éventuellement progressives, dont les modulations sont guidées par la recherche des gratifications associées au dépassement de certains seuils d’intégration-différenciation. Ils se caractérisent donc comme des manières de fluer, des rhuthmoi, plus ou moins complexes. Rien au cours de ces processus ne permet de distinguer des formes d’organisation différentes du cœur : les moments de souvenir intense, d’illumination intellectuelle et d’enthousiasme créatif sont seulement aux séquences d’états de conscience qui les précédent ce que les textes littéraires sont aux discours ordinaires ; nous n’avons jamais affaire qu’à des différences de degré de complexité du cœur dynamique et à la possibilité que celui-ci prenne parfois un aspectsursaturé ou maximalisé.
Ainsi en arrivons-nous à la conclusion suivante : le souvenir intense, l’illumination intellectuelle ou le coup de génie imaginatif qui constituent les guides de tout processus de pensée ne peuvent pas se limiter à des moments d’adéquation réussie avec la réalité présente, ils doivent surtout représenter des moments d’intégration-différenciation maximalisés du cœur dynamique, des sortes de moments de surcomplexification, qui font bien surgir en son sein une forme d’adéquation, mais aussi bien avec le présent qu’avec le passé ou le futur. Dans cet état sursaturé, le cœur dynamique est alors doté d’une énergie potentielle particulière qui fait que l’un et l’autre, l’un ou l’autre, sont alors comme contenus dans le premier. Le cœur peut re-créer un état de conscience antérieur ou créer un état entièrement nouveau qui peut représenter la solution d’un problème actuel ou à l’inverse la production d’un problème qui prendra à l’avenir une importance déterminante.
Cette conclusion fait ressurgir, nous le voyons, une très vieille thèse : celle de la parenté profonde entre le langage et la pensée, mais elle le fait en plaçant celle-ci sous un jour entièrement nouveau. Si nous pouvons penser, ce n’est pas parce que le lexique nous permet de découper le monde en entités logiques manipulables que nous pourrions ensuite, grâce à la syntaxe, organiser en propositions. Ce n’est pas non plus parce que nous disposerions d’un système linguistique qui constituerait la matrice formelle de toute production de sens. C’est parce que le langage nous dote d’une puissance poétique, c’est-à-dire non pas de la capacité de créer des fictions plus ou moins plaisantes, mais de produire des discours dont la « complexité » ou le « rythme », c’est-à-dire la manière de fluer, sont tels qu’ils leur confèrent un potentiel sémantique indéfiniment ouvert, qui nous permet à la fois d’imaginer et de nous souvenir, de recréer le passé et, en un certain sens, de prophétiser le futur. Cette conclusion paraîtra peut-être audacieuse, mais elle n’est pas différente en son fond, non seulement de la position de Bachelard, qui voyait dans le rythme « des passages, des accords, des correspondances toutes baudelairiennes entre la pensée pure et la poésie pure » (Bachelard, 1932, p. X), mais aussi de celle d’Edelman et de Tononi qui notent pour leur part : « Tout acte de perception est, d’une certaine manière, un acte de création, et tout acte de mémoire est, en quelque sorte, un acte d’imagination. » (Edelman-Tononi, 2000, p. 101)

 Conclusions

On voit tout l’intérêt qu’il y aurait à faire à nouveau circuler les concepts transversalement, comme cela a été le cas dans la deuxième moitié du XXe siècle. L’exemple des théories récentes de la pensée produites par les neurosciences qui vient d’être analysé le montre suffisamment : celles-ci pourraient beaucoup gagner, du point de vue même des mutations épistémologiques qui les traversent, si elles acceptaient de s’intéresser à des ressources formelles existantes mais qui leur sont, pour le moment, restées totalement étrangères : par exemple, le concept de rythme tel qu’il a été réélaboré par la poétique, mais aussi, très probablement, tel qu’il commence à être reformulé dans les sciences sociales et sur lequel je n’ai rien pu dire ici faute de place (pour une première approche voir Michon, 2005 et 2007).
L’un des problèmes que les neurosciences n’arrivent pas à traiter concerne la qualité spécifique et pourtant partageable des flux organisés qu’elles observent. En réduisant la pensée à un processus d’adéquation purement statistique à la réalité intérieure ou extérieure, les neurosciences ne rendent pas compte du fait que toute expérience mentale possède une certaine consistance propre, c’est-à-dire une manière particulière de fluer, qui lui est assurée par le jeu de la mémoire, d’une part, de la volonté, du désir et de l’imagination, de l’autre. Or, le modèle formel proposé par la poétique pourrait certainement les aider à répondre à ce problème. En s’appuyant sur ce modèle, on pourrait proposer l’hypothèse suivante : l’illumination intellectuelle, le coup de génie imaginatif ou même le souvenir proustien, tous ces moments qui, par le fait qu’ils sont associés à de fortes gratifications, guident la sélection au sein de la profusion mentale, représenteraient des instants d’intégration-différenciation maximalisés du cœur dynamique qui feraient surgir en son sein une énergie potentielle d’un type particulier. L’imagination, la compréhension et la mémoire seraient ainsi liées à la capacité du cerveau d’atteindre des états neuronaux extrêmement complexes, dominés par une sorte de réverbération interne généralisée permettant, en quelque sorte, au passé, au présent et au futur de refluer les uns sur les autres. Ces états particuliers ne feraient toutefois que maximaliser des possibilités neuronales qui seraient déjà présentes dans les états ordinaires du cœur dynamique.
Les neurosciences pourraient donc trouver dans la poésie une alliée paradigmatique efficace pour comprendre la vie du cerveau. Mais une telle alliance devrait bien sûr être recherchée également dans l’autre sens – le narcissisme des littéraires dût-il en souffrir quelque peu. On pourrait se demander, de ce point de vue, si le lien entre la qualité poétique d’un discours et la maximalisation de sa complexité rythmique, tel qu’il a été repéré par les études de poétique depuis Mallarmé, ne pourrait pas s’expliquer, quant à lui, en fonction des formes de dynamiques neuronales. La poésie apparaîtrait comme une fonction langagière aussi nécessaire à la vie des hommes que les moments de forte complexité le sont à la vie de notre cerveau. On attendrait alors peut-être – qui sait ? – à l’un des fondements neurologiques de l’art.

 Bibliographie

G. Bachelard, L’Intuition de l’instant (1931), Paris, Stock-Le Livre de poche, 1992.
G. Bachelard, La Dialectique de la durée (1932), Paris, PUF, 2006.
E. Benveniste, Essais de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966.
H. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Paris, PUF, 1970.
L. Bourassa, L’Entrelacs des temporalités. Du temps rythmique au temps narratif, Québec, Nota Bene, 2009.
J.-P. Changeux, L’Homme de vérité, Paris, Odile Jacob, 2002.
G. Chapouthier, Biologie de la mémoire, Paris, Odile Jacob, 2006.
G. M. Edelman et G. Tononi, A Universe of Consciousness. How Matter Becomes Imagination, New York, Basic Books, 2000.
D. Hertz, The Tuning of the Word. The Musico-Literary Poetics of the Symbolist Movement, Carbondale and Edwardsville, Southern Illinois university Press, 1987.
Th. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques (1962), Paris, Flammarion, 1983.
S. Mallarmé, « Crise de vers » (1886-1892-1896), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1945.
S. Mallarmé, « La Musique et les lettres » (1894), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1945. S. Mallarmé, « Le Mystère dans les lettres » (1896), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1945.
H. Meschonnic, Critique du rythme. Anthropologie historique du langage, Lagrasse, Verdier, 1982.
P. Michon, Rythmes, pouvoir, mondialisation, Paris, PUF, 2005a.
P. Michon, « Vivre dans le langage », G. Dessons, S. Martin et P. Michon (éd.), Henri Meschonnic, la pensée et le poème, Paris, Inpress, 2005b, p. 55-66.
P. Michon, Les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Paris, Le Prairies ordinaires, 2007a.
P. Michon, « Les enjeux du concept de rythme aujourd’hui », P. Petitier et G. Séginger (éd.), Les Formes du temps. Rythme, histoire, temporalité, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2007b, p. 403-409.
P. Michon, Fragments d’inconnu. Pour une histoire du sujet, Paris, Le Cerf, 2010.
A. Prochiantz, Machine-Esprit, Paris, Odile Jacob, 2001.
F. Varela, « Resonant cell assemblies : a new approach to cognitive functions and neuronal synchrony », Biol. Res., 28, 1995, p. 81-95.
F. Varela, J.-F. Lachaux, E. Rodriguez and J. Martinerie, « The brainweb : phase synchronisation and large scale integration », Nature Reviews-Neuroscience, 2, 2001, p. 229-238.

Enregistrer au format PDF Version imprimable de cet article Version imprimable envoyer l'article par mail envoyer par mail 

Des relations humaines à l’intelligence collective… Par Philippe Rodet

Publié le 29/11/2010

Nombre de personnes s’accordent sur l’importance du facteur humain dans la réussite de l’entreprise. Cependant, si on attache beaucoup d’importance au choix de la technique ou à la formation de la personne que l’on recrute, on n’accorde pas le même intérêt à la culture de l’intelligence collective. Or, le succès sera de plus en plus lié aux synergies que les collaborateurs sauront bâtir.

Et ces synergies ne verront le jour que si l’ambiance de travail le permet, que si une certaine forme de solidarité existe entre les collaborateurs.

Et pour qu’une certaine forme de solidarité émerge, il y a quelques leviers qui peuvent aider et agir comme des ferments.

Encourager les échanges !

Je me souviens d’un grand groupe où les portes des principaux managers étaient toujours ouvertes… Parfois, on voyait un collaborateur venir demander de l’aide à son supérieur hiérarchique, sans crainte… Certains managers avaient même l’intelligence de poser des questions sur le développement de tel ou tel projet pour montrer à leur collaborateur l’intérêt de leur visite. On comprend pourquoi, lorsque l’on a l’impression de faire progresser les autres et de progresser grâce aux autres, on a plus envie de s’entraider…

Cultiver la confiance !

Un des moyens de parvenir à un tel résultat peut passer par une part d’autonomie. On fixe un objectif à son collaborateur, on lui précise le cadre et on lui demande de tout mettre en œuvre pour parvenir au résultat escompté en lui laissant une part d’autonomie. En revanche, plus la part d’autonomie est importante, plus le contrôle, réalisé de manière habile, est nécessaire. Je me souviens des propos d’un chef d’entreprise qui disait : “Je ne supporterais pas que mes salariés pointent, je préfère aller les saluer tous les matins…”

Être perçu comme juste !

Dans des contextes difficiles, il est indispensable d’expliquer, de manière claire et compréhensible, la réalité de la situation à chacun des collaborateurs, afin qu’un sentiment d’injustice n’émerge pas. Lorsqu’un collaborateur n’a pas l’impression d’être considéré à sa juste valeur, il sera tenté de rétablir la situation en se désinvestissant. Ainsi, il dépensera plus d’énergie à convaincre ses collaborateurs de la véracité de son ressenti qu’à les mobiliser pour réussir ensemble un nouveau challenge.

La correction des fautes doit être réalisée de manière très sérieuse afin de ne pas générer un sentiment d’injustice. Cela passe par un entretien au cours duquel on abordera le point à corriger en même temps que deux points où le collaborateur réussit très bien. Ainsi, il percevra que l’on se rend bien compte des efforts qu’il réalise et il sera tenté de considéré l’attitude de son manager comme juste.

Présenter une finalité riche de sens !

Chaque collaborateur doit savoir quel est le but de l’entreprise et avoir envie de contribuer à la réussite de celui-ci parce qu’il prend conscience qu’il est utile au bien commun. Le but ne doit donc pas être qu’une réussite financière. En effet, comme le souligne Gary Hamel, le président-fondateur de Strategos, Cabinet international de conseil en stratégie basé à Chicago, « l’optimisation de la richesse n’a pas le pouvoir de mobiliser pleinement les énergies humaines ». Pour mobiliser pleinement les énergies humaines et faire en sorte que les salariés aient envie de réussir ensemble, chaque collaborateur doit donc connaître le but et percevoir pleinement le sens de celui-ci.

Exprimer sa gratitude !

On ne dit jamais trop merci ! Un soir, une directrice commerciale est peinée de constater que son président s’est contenté de lui envoyer un email avec comme seul message “TB”, alors qu’elle vient de décrocher un très gros contrat. Exprimer sa gratitude vis à vis de ses collaborateurs ne se limite à dire “merci”, il faut prendre le temps de le faire en se souvenant de la célèbre phrase de Christian Lemoine, “les Hommes les plus applaudis sont ceux qui réussissent le mieux”. En outre, s’il est un domaine où le risque de surdosage est très faible, c’est bien celui-ci.

Oser dire pardon !

Il peut arriver à tout manager d’avoir des soucis d’origines très diverses et de ne pas se comporter comme il convient de le faire. C’est une réaction humaine qui montre, s’il le fallait, que nous avons tous des limites. Dans ce cas, il n’y a qu’une attitude possible : aller dire pardon ! Ainsi, cela sera l’occasion d’un échange qui cicatrisera la souffrance provoquée chez son collaborateur et permettra à chacun d’en sortir plus fort.

Ainsi, des relations de qualité existeront entre les collaborateurs permettant à une certaine forme d’affection de voir le jour. Je serais presque tenté de parler d’affection sociétale, au sens de la notion juridique d’affectio societatis, “l’envie de poursuivre ensemble une œuvre commune”. Et lorsque l’on parle de “l’envie de poursuivre ensemble une œuvre commune”, comment ne pas penser à cette belle phrase d’Antoine de Saint Exupery : “S’aimer, ce n’est pas se regarder l’un, l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction”. Et grâce à cette affection sociétale, une certaine solidarité pourra se développer, une solidarité source d’intelligence collective et donc de performance. Mais la solidarité a un autre intérêt, parce que l’Homme est avant tout un “animal social”, elle est aussi à l’origine d’un véritable bien être.

A propos de l’auteur :Docteur Philippe Rodet

Consultant, auteur de “Se libérer du stress : un médecin urgentiste raconte” aux éditions Eyrolles, Philippe Rodet s’intéresse à l’interaction entre la motivation et le stress depuis une vingtaine d’année. Selon lui, le plaisir inhérent à la motivation annihile une grande partie des effets toxiques du stress, ainsi la motivation permet d’allier performance et santé. Il a consacré deux autres ouvrages à cette approche : « /L’ardeur nouvelle/ » en 1998 et « Le stress : nouvelles voies » en 2007 (Editions de Fallois). En 2006, il fait émerger le blog stress-info (http://www.stress-info.org). En 2007, il contribue à fonder la Commission nationale sur le stress de l’ANDRH (Association Nationale des Directeurs de Ressources Humaines). En 2008, il participe à la création de la Commission nationale sur le stress du CJD (Centre des Jeunes Dirigeants). En 2009, il intègre « le Cercle de l’Humain » de « L’Expansion ».

L’outil suprême de la mobilisation de l’intelligence collective

Entrez dans la Zone

Entrez dans la Zone

Damien Lafont

Quelle est cette mystérieuse Zone dont parlent de nombreux athlètes?

La Zone c’est cette sensation d’euphorie qui efface le doute et la fatigue. C’est cet état qui survient lors de ces moments où tout semble parfait, tout se met en place naturellement, tout devient simple et fluide. Comme si le corps savait quel est le bon mouvement. Car si la Zone est affaire de mental, notre corps est aussi de la partie.

Damien Lafont apporte un éclairage nouveau et complet sur cette dimension cachée du sport. Il passe en revue toutes les hypothèses et donne sa vision sur ces moments de vie intenses. Une enquête fascinante menée auprès des meilleurs spécialistes du domaine : athlètes, entraîneurs, chercheurs et écrivains touchés ou fascinés par la Zone ; un voyage étonnant !

Jusqu’à présent, cette expérience ne semblait accessible qu’au cercle restreint des champions. « Entrez dans la Zone » nous montre que nous avons en chacun de nous le potentiel pour la créer et nous donne les clés pour y parvenir. « Entrez dans la Zone » est une invitation à chercher, expérimenter, non pas pour trouver la Zone, mais notre propre Zone d’excellence. Un livre étonnant qui change notre vision du sport.

Biographie de l’auteur

Damien Lafont a longtemps joué au tennis sur le circuit des tournois français et participé aux championnats de France universitaires. Brevet d’état de tennis puis diplômé en sciences du sport, il est également Docteur en physique. Apres avoir travaillé au prestigieux Jet Propulsion Laboratory de la NASA, il fait maintenant partager son expérience hors du commun dans le monde du sport et des sciences, à la fois comme auteur spécialiste du tennis, de la perception et du mental et aussi, depuis 2010, comme consultant aux États-Unis pour Mental Training Inc.©

commandez sur amazon.fr

Voir également extase et performance extrême sur http://hyperconscience.wordpress.com/

RÉSUMÉ DE LECTURE : Les enjeux psychiques du travail de Pascale MOLINIER

Chapitre V : Métis / Métier


L’intelligence n’existe et ne se déploie que par rapport à une situation réelle et des conditions concrètes, dans l’action, sur le terrain. A la conception cognitiviste, abstraite, théorique et désincarnée de l’intelligence, qui ignore son caractère situé, il faut opposer la notion d’intelligence pratique, d’ingéniosité ou, en référence aux Grecs de l’Antiquité, la métis, à l’œuvre dans les situations de travail.

Ainsi, la métis se manifeste à travers l’ingéniosité des soignants d’un hôpital psychiatrique qui, essayant de donner une poupée à l’une des leurs patientes qui imagine tenir un enfant, obtiennent qu’elle accepte de s’alimenter et ne fasse plus obstacle, par son comportement récalcitrant, à l’efficacité de leur activité professionnelle. Les médecins, qui raisonnent en recourant à la causalité et la rationalité scientifique, plutôt qu’à cette intelligence pratique qu’ils méconnaissent, ne se placent pas du point de vue de l’affectivité, du vécu intersubjectif, du lien social et ignorent le pouvoir symbolique de la poupée et le sens qu’y investit la patiente. Cette intelligence rusée n’est pas prise en compte non plus par les théories philosophiques ou psychologiques.

Si nous considérons l’idée de la métis telle qu’elle apparaît dans la mythologie grecque, nous nous apercevons qu’elle émerge et prend son sens dans le milieu des artisans, alors que les élites ne reconnaissent pas la valeur de la réussite obtenue par ruse et la jugent déloyale et immorale. La métis est une forme d’intelligence pratique nécessairement liée à l’exercice d’habiletés professionnelles, de tours de mains et d’astuces qui permettent une action efficace dans le cadre d’un métier. La métis permet de se tirer avec succès d’une situation dans laquelle on ne peut triompher par des moyens conventionnels, en se montrant ingénieux et en contournant les règles, alors que l’on se trouve désavantagé et en position de faiblesse. Là se retrouve l’opposition maître / esclave, dominant / dominé, concepteurs / exécutants… qui explique cette négation de l’intelligence spécifique des opérateurs par les sciences du travail : là également, les regards et les savoirs sont situés selon la place de ceux qui les produisent dans la hiérarchie sociale.

Certains comportements couramment observés qui peuvent sembler aberrants et irrationnels au regard de l’organisation prescrite du travail s’avèrent sensés du point de vue de l’intelligence pratique mobilisée par les opérateurs. Ils obéissent à une rationnalité pathique. Pascale MOLINIER cite l’exemple de ces ouvriers qui ont l’habitude de jouer au scrabble plutôt que de maintenir une surveillance constante des machines comme ils seraient censés le faire, à des moments où le process est stable… En faisant cela, ils préservent les conditions nécessaires à la mise en œuvre d’un contrôle efficace, qui permet une réaction rapide aux anomalies éventuelles. En effet, ils se maintiennent en activité et se détendent en luttant contre l’ennui, l’énervement et l’angoisse qui les empêcheraient d’écouter attentivement les bruits des machines, qu’ils ont appris à reconnaître par expérience. Ni cette technique de contrôle, ni les vertus cachées du jeu de scrabble ne leurs ont été enseignées ou prescrites. Elles ont été inventées et élaborées à travers l’expérience et la pratique, sans recours à la rationalité ou la formalisation théorique et leur légitimité ne tient qu’à leur efficacité éprouvée.

Cet exemple permet de dégager plusieurs caractéristiques de la métis : elle mobilise le corps de l’opérateur (détente, écoute attentive…), elle implique une transgression des prescriptions (surveiller sans interruption), elle permet une économie (diminution des tensions, mise au repos) et soulage la charge psychique de travail par son caractère ludique (jeu). En outre, elle présente une dimension collective (jeu de société), s’inscrit dans une coopération entre individus (par distinction avec la coordination prescrite) et concourt aux stratégies de défenses collectives. Toutefois, la métis est en deçà de la compréhension formalisée et échappe à la pensée explicite.

L’intelligence pratique mobilisée collectivement par les opérateurs leur permettent de tenir compte d’aléas liés au réel (ennui et angoisse lorsque le process est en rythme de croisière) que ne prend pas en compte l’organisation prescrite de travail. Ce faisant, ils apportent une solution créative en réponse à une difficulté, conciliant des prescriptions contradictoires (faisceau organisationnel : contrôle constant, efficacité du contrôle, réactivité), et sont efficaces dans leur travail. Mais cela est au prix d’une transgression qui les culpabilise et les fait donc souffrir. Pour mettre fin à cette situation, il convient d’amener les intéressés à verbaliser et expliciter ce qu’ils font, au moyen d’entretiens de groupe, en garantissant la libre expression, l’absence de sanction et la prise en compte des améliorations apportées à l’organisation du travail.

Luc Fournier
CNAM de Lille

http://www.advizer.fr/BLOGS/luc_fournier_chap_5.php

Un Blog WordPress.com. | Thème : Motion par volcanic.
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 1 218 followers