Category: Territoire virtuel



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 Une propriété connue des insectes sociaux depuis plusieurs dizaines d’années. Les mécanismes d’auto-organisation de ces espèces s’avèrent aujourd’hui essentiels aux secteurs de la robotique et de l’intelligence artificielle. Par Maxence Layet

 Raphael Jeanson
est chercheur au centre de recherche en cognition animale de l’Université Paul Sabatier, à Toulouse.

Elles sont là, quelque part, tapies dans l’ombre, un recoin humide, immobiles les unes à côté des autres.

L’histoire Du Cafard Automate
C’est une imposture peu banale que vient de mener à bien une équipe de biologistes et d’ingénieurs européens. Coordonné entre 2002 et 2005 par le Belge Jean-Louis Deneubourg, responsable du service d’écologie sociale de l’Université Libre de Bruxelles, et financé à hauteur de 1,5 million d’euros par le programme “Future & Emerging Technologies” de l’Union Européenne, le projet Leurre a introduit un mini-robot dans une société de blattes et essayé d’influencer la prise de décision du g…

Attendant leur heure pour venir grignoter le moindre déchet laissé à traîner. Les blattes – appelées aussi cafards ou cancrelats – sont une véritable nuisance très difficile à déloger des habitations négligées. Ces insectes sont pourtant élevés en quantités dans de nombreux labos à travers le monde. Objectif : percer les secrets de leur intelligence collective. Capables de résoudre en groupe d’une petite dizaine à plusieurs milliers d’individus des problèmes d’une étonnante complexité, les « insectes sociaux » font aujourd’hui l’objet de toutes les attentions. Recherche de sources de nourriture, construction de l’habitat, défense coopérative, division du travail… Les capacités de coordination et d’action collective des abeilles, des guêpes, des termites, des fourmis titillent l’intérêt des scientifiques depuis longtemps. Un effort de compréhension également focalisé sur le cafard, par commodité. « Malgré des degrés de sophistication de la communication différents, il semblerait que les règles de comportement présidant à l’agrégation ou aux prises de décision collective soient similaires entre les fourmis, les araignées et les cafards » explique Raphaël Jeanson, chercheur au Centre de Recherche en Cognition Animale de l’Université Paul Sabatier, à Toulouse, et spécialiste des processus de regroupements et d’interactions des arthropodes (animaux dotés d’une carapace articulée). « Une des caractéristiques des blattes – c’est la raison pour laquelle on s’y intéresse – est qu’elles présentent des comportements sociaux très simples. Ces insectes grégaires nous permettent ainsi d’identifier certaines règles préliminaires de la socialité et de voir si ces règles existent également chez des espèces plus sophistiquées, comme les fourmis par exemple. »

En présence de congénères, les choix individuels deviennent optimaux, car l’ensemble du groupe participe à la décision.

Un cafard, cela avance ou reste immobile. Tel un interrupteur on – off. En général, chez les blattes, un même insecte va s’arrêter 6 fois sur 10 après avoir buté contre un obstacle ou une autre blatte. Mais cette probabilité augmente avec

la taille du groupe. « Si l’on regarde les processus d’agrégation, c’est-à-dire comment des individus se rassemblent, la probabilité pour un individu de s’arrêter dans un groupe augmente avec la taille de celui-ci tandis que la probabilité pour un individu de le quitter va, elle, diminuer. Nous avons un effet d’amplification, un effet “boule-de-neige”, où plus le groupe de fourmis ou de blattes est important, plus il va attirer du monde et moins on aura tendance à le quitter. Dans une espèce comme dans l’autre, les individus répondent localement à la densité de leurs congénères. Dans ce cas, leurs règles de comportement sont parfaitement similaires. » L’intelligence collective des blattes combine deux types de mécanismes. L’un, individuel, repose sur le comportement réponse d’une simple blatte face aux modifications de son environnement. La préférence de s’arrêter sous un abri plutôt qu’en dehors par exemple. Ou, dans le cas d’abris de qualité différente, transparent ou foncé, la préférence à choisir un abri foncé. Le second mécanisme émerge avec l’introduction progressive de congénères. D’abord 1, puis 2, puis 3, jusqu’à 10. Reste alors, au fil des modifications de l’environnement, à minutieusement observer les évolutions de la réponse individuelle, et celle, collective, apportée par le groupe de cafards dans son choix de s’agréger sous l’un des deux abris.

Premiers pas artificiels
Les films des expériences réalisées dans les enceintes circulaires du laboratoire toulousain ont permis à la fois de dégager les tendances du comportement collectif (sous forme de modèles de probabilités), mais aussi de quantifier, à l’échelle individuelle, les interactions sociales observées entre chaque cafard. Distance parcourue, temps de stationnement, nombre de contacts antennaires, etc. « En présence de congénères, les choix individuels deviennent plus optimaux, car l’ensemble du groupe participe à la décision, résume Raphaël Jeanson. La présence des congénères amplifie, en la renforçant, la préférence individuelle… y compris dans l’accès aux ressources environnementales que représentent les abris. Ce renforcement accroît la capacité cognitive de chaque individu et aboutit à une réponse collective, élaborée, tout à fait appropriée. » (Voir l’encadré sur la stigmergie). Ces groupes d’insectes sans chef d’orchestre, à l’intelligence également distribuée, fonctionnent de fait à l’image d’un système décentralisé. L’aptitude à prendre la meilleure décision, à résoudre une tâche complexe, émerge logiquement, de la somme des interactions individuelles et de leur adaptation continuelle à un environnement changeant. Les lois, les règles, structurant cette masse grouillante d’échanges d’information, peuvent alors s’exporter et servir de modèle à d’autres systèmes. Artificiels cette fois, dans le domaine notamment des agents intelligents ou de la robotique collective.

Qu’est-Ce Que La Stigmergie ?
Forgée par le biologiste français Pierre Paul Grassé à la fin des années 1950 à partir des mots grecs stigma (piqûre) et ergon (travail), la stigmergie désigne l’habilité des insectes à coordonner leurs activités à l’aide d’interactions rudimentaires, directes et indirectes. En clair, les actions d’un insecte agissent comme des stimuli, suscitant des comportements réflexes de la part des autres membres de la colonie. Cette boucle de rétroaction – on parle de feedback positif ou négatif – …

« Outre notre participation au projet Leurre, l’équipe a implémenté les règles de comportement des blattes dans des petits robots programmables similaires aux InsBot, les Alice, avec lesquels on parvient à retrouver la production de structures collectives similaires à celles relevées chez les blattes. Les robots s’agrègent ou sélectionnent des abris de la même façon » confirme Raphaël Jeanson. Les chercheurs s’interrogent sur l’émergence de la coopération dans les sociétés animales, défrichant par exemple les modèles de comportement de la poule ou du mouton. Une nouvelle frontière que les scientifiques explorent… à plusieurs ! ♦

Les sociétés animales : pigeons, fourmis et ouistitis. Luc-Alain Giraldeau, Frank Cézilly, Guy Théraulaz. Le Pommier, 2006
« Self-organized aggregation in cockroaches. » R. Jeanson, C. Rivault, J. L. Deneubourg, S. Blanco, R. Fournier, C. Jost, and G. Theraulaz. Animal Behaviour 69, 2005.
Le projet Swarbot : les mécanismes d’auto-organisation des insectes sociaux appliqués à des robots autonomes capables de s’assembler: http://www.swarm-bots.org/
Centre de Recherches sur la Cognition Animale, CNRS / Université Paul Sabatier: http://cognition.ups-tlse.fr/


L’émergence d’un phénomène collectif ou communautaire est un des points déterminants des spécificités du Cyberespace depuis plus de dix ans. On sait que la collaboration dans l’apprentissage en ligne est un facteur supplémentaire de réussite et d’enrichissement de la formation. Mais nous pouvons nous demander quelle est la part réelle qui est donnée par les apprenants aux pratiques communautiques dans leurs apprentissages. En nous appuyant sur une recherche conduite en 2009 auprès des publics adultes suivants, qu’il s’agisse de formations à distance ou de formations en ligne, nous décrirons les pratiques communautiques et nous exposerons comment et avec quelles compétences actives se structurent ces pratiques numériques d’interaction et de coopération pédagogique. Nous chercherons à décrire ces pratiques et à comprendre ce qui favoriserait le développement de ces compétences spécifiques à la pratique collective.

Introduction

1L’émergence d’un phénomène collectif ou communautaire est un des points déterminants des spécificités du Cyberespace des dernières années. Ce mouvement est à situer dans le besoin éprouvé par le sujet social de retrouver des espaces séculaires de sociabilité que la société industrielle lui a fait perdre (Rheingold, 1995). Ce déploiement des nouvelles pratiques collectives et des communautés virtuelles dans les espaces de la modernité avancée interroge les approches sociologiques, communicationnelles, éducatives, économiques.

2L’existence même d’un champ de pratiques collectives ou communautaires est affirmée et déjà théorisée par les approches de Cartier (1991) et Slevin (2000), Morino (1994), qui insistent sur les rapports de l’Internet avec l’émergence des nouvelles formes d’associations humaines. Les travaux de Wellman (2001), de Sarr (2002) et d’Harvey (1995) ont montré que les communautés virtuelles sont de vraies communautés malgré leurs apparences d’espace immatériel et intangible. Au sein de ces communautés se développent des pratiques collectives communautaires et des modalités d’actions sociales mettant le groupe ou le collectif au centre de l’action.

3Depuis quelques années, les outils techniques et les artefacts numériques ont favorisé les échanges entre les individus, les groupes et les communautés. Le Web 2.0 a accéléré les pratiques en favorisant l’émergence des réseaux sociaux, des espaces Wiki, des blogs. Ces nouvelles potentialités ont considérablement transformé l’Internet que l’on conçoit aujourd’hui comme un « cyberespace de pratiques numériques ». Mais l’émergence puis le développement des formes hybrides de travail, de communication et d’apprentissage nous interrogent de manière prospective sur la notion « d’action collective » et sur l’émergence des nouvelles formes de pratiques humaines de travail et de cognition au sein du Cyberespace.

1. Les pratiques collectives de communication et d’apprentissage

4Aujourd’hui, le développement de pratiques d’interaction, d’échanges, de coopération sur le Net sont un fait social important qui transforme les pratiques numériques (Benghozi, 2006). Les modalités d’interaction et d’actions sur le Web identifient des communautés et des modes sociaux d’usages du Net.

5Dans les années 1960, Mc Luhan (1968) va élaborer une théorie générale de la vie sociale qui influencera notre perception des médias. Dans son ouvrage Understanding the media, the extension of Man, il explique que l’électronique est un élément qui change la perception que chacun a de soi-même et du monde. La technologie est une occasion nouvelle d’améliorer les possibilités de l’être humain. L’ordinateur devient ainsi le prolongement de notre cerveau. Pour lui, il faut étudier le medium afin de mieux comprendre l’Homme ancré dans sa société. Dans sa théorie, il met en avant la signifiance de deux types de médias : « hot » et « cool ». Les médias « hot » sont source d’informations denses mais ne laissent que peu de place à la participation de l’utilisateur, tandis que les médias « cool » nécessitent plus d’interactions avec l’utilisateur. Le média « cool » favoriserait la « rétribalisation » et donc une « interdépendance » et une « pensée communautaire » en diminuant la notion d’individualisme propre à la société contemporaine. Il était en avance sur son temps et l’on peut considérer qu’il prévoyait en quelque sorte l’avènement du cyberespace lorsqu’il parlait du monde associé à l’électronique en termes de « village global ».

6En 1995, Harvey, reprenant lui aussi les travaux de Mac Luhan, propose un concept fédérateur en utilisant le terme de « communautique ». Il parle à la fois d’un ensemble de pratiques sociales collectives et d’un type de relation virtuelle sociocommunautaire qui existe dans la Cyberespace. Dans son ouvrage « Cyberespace et communautique », Harvey donne une définition du concept : « on peut définir la communautique comme un espace public caractérisé par une communication entre les groupes, c’est-à-dire entre les membres et leur groupe, entre les membres eux-mêmes et entre différents groupes, au moyen des technologies interactives de la communication et de l’information » (Harvey, 1995). La dimension essentielle du concept est, ici, reliée à sa nature de lieu interactif de communication sociale (figure 1).

7En 2002, Moussa Sarr prolonge cette analyse en diagnostiquant que, dans les usages sociaux actuels de l’Internet, la dynamique communautaire devient un élément central du processus d’existence sociale numérique. La communautique peut donc alors pour lui définir non seulement les espaces sociaux virtuels caractérisés par la communication des membres et des groupes mais aussi un ensemble de pratiques et d’usages sociaux des mondes virtuels ou réels qui se caractérisent par l’intercommunication, la coopération et la mise en commun des objets et des savoirs. La communauté virtuelle est en ce sens un nouvel espace de développement du lien social et d’éducation (Keeble & Loader, 2002).

8Dans un ouvrage collectif dirigé par Badillo (2008), cette idée d’émergence d’une communautique est alors replacée dans une double contrainte à la fois d’une société ubiquitaire qui veut être partout en même temps et d’une société prise dans un brouillage informationnel tel qu’elle ne peut plus assurer son objectif de communauté.

Fig. 1 : les pratiques communautiques au sein du Cyberespace actuel.

Fig. 1 : les pratiques communautiques au sein du Cyberespace actuel.

9Les pratiques communautiques sont donc beaucoup plus que des pratiques de communication de pairs à pairs mais bien des pratiques sociales contemporaines ancrées dans une société du XXIème siècle mobile et ubiquitaire. Les enjeux des pratiques communautiques sont donc à replacer entre le nomadisme à vocation identitaire et tribal et une co-construction d’un collectif communautaire et non communautariste.

2. Cognition et compétences en communautique

10La question qui nous intéresse dans un espace où la communautique est centrale, est bien de comprendre comment et par quelles procédures ces usages collectifs des outils et des situations numériques vont perturber, valoriser, potentialiser les pratiques anciennes et au premier chef les pratiques d’enseignement et d’apprentissage.

11Les pratiques en communautique nécessitent-elles des compétences particulières ? Ces pratiques sociales, informationnelles, cognitives ont-elles une spécificité et des modalités d’exécution spécifiques qui nécessitent une reconfiguration des compétences ? Enfin, les modes de cognition, les styles et les stratégies d’apprentissage sont-t-ils modifiés dans ces configurations virtuelles ?

12Dans un espace communautique, les modalités d’actions, d’interactions et de cognitions prennent alors en compte cette dimension collective et interactive. De Kerckhove et Scheffel-Dunand (2000) proposent de parler alors d’intelligence connective. « Le concept d’intelligence connective révèle une dimension de la psychologie humaine jusqu’ici soit ignorée, soit tenue pour épisodique ou accidentelle, la communauté mentale. L’intelligence et la sensibilité sont généralement tenues pour être de nature exclusivement individuelle. Sans doute croyons-nous pouvoir partager des sentiments, mais seulement par sympathie, pas dans un espace mental véritablement commun. Nous avons acquis et conservé si longtemps l’habitude de penser par nous-mêmes, de nous approprier les ressources du langage par la pensée et l’écriture que nous croyons naturelle l’intelligence privée, et exceptionnels les phénomènes d’intelligence et de sensibilité collectifs » (de Kerckhove & Scheffel-Dunand, 2000).

3. Méthodologie utilisée et premiers résultats

13Pour décrire les pratiques de communautique et comprendre les processus de valorisation et de renforcement des pratiques à la fois numériques et pédagogiques, nous avons travaillé dans une démarche classique de recueil de données centrée sur un questionnaire. Nous avons souhaité que le questionnaire soit d’administration directe en ligne. Par ailleurs, nous avons proposé aux organismes de formation de diffuser une annonce sur leur plateforme d’enseignement à distance et/ou sur les forums, expliquant l’objet du questionnaire et incitant les apprenants à participer à l’étude en cliquant sur le lien indiqué. Comme nous savions que le questionnaire d’administration directe donne généralement moins de résultats, nous avions proposé aux apprenants, dans cette même annonce, de nous transmettre leur adresse mail en fin de questionnaire et ce, afin que nous leur fassions part de leur style d’apprentissage par retour. Deux tests étaient administrés ensuite pour repérer soit le style d’apprentissage privilégié, soit le sentiment d’efficacité personnel déclaré par les sujets.

14Le questionnaire est structuré en six grandes parties distinctes : TIC et formation ; Test sur les styles d’apprentissage ; Opinions sur les pratiques collectives en formation ; Représentations sociales sur technologies éducatives et éducation ; Mesure du sentiment personnel d’efficacité sur le travail en groupe, et enfin sur la maitrise des compétences numériques et la capacité à apprendre en ligne.

15Hypothèse générale : les apprenants favorables aux apprentissages en ligne et qui y adoptent une démarche de participation active, développent des pratiques d’apprentissage spécifiques. Ces pratiques sont généralement axées autour du collectif.

16Nous l’opérationnaliserons sous la forme des hypothèses opérationnellessuivantes :

  1. SH1 : Le fait d’être favorable aux pratiques collectives de formation est corrélé au sentiment d’efficacité en matière de compétences numériques.

  2. SH2 : L’opinion sur les pratiques collectives numériques en formation est corrélée aux variables d’identification.

  3. SH3 : L’adhésion et les usages en matière de pratiques communautique de formation est fonction du style d’apprentissage personnel.

  4. SH4 : Les représentations sociales sur les technologies éducatives et sur l’éducation sont corrélées aux usages d’apprentissage en ligne.

17Public : notre échantillon est composé de 176 personnes inscrites dans des cursus universitaires ou de formation continue. Nous avons mis en ligne le questionnaire sur 5 sites de formation en ligne. Il y a eu dans chaque cas une note envoyée aux étudiants. Nous estimons que la population concernée est environ entre 600 et 900 personnes ce qui donne un pourcentage de réponses entre 29,3 % et 19,5 %.

18La grande majorité (69.9 %) des répondants sont des femmes ce qui s’explique notamment par les formations suivies. Le taux moyen de répartition en genre pour ces établissements est de 70 %. La répartition par genre est donc représentative de la population de départ. La répartition suivant les établissements est la suivante : 16,5 % sont inscrits au CNED, 32,4 % au SED Mirail et 5,1 % à l’IED Paris 8, organismes de formation qui comptent en moyenne plus de 70 % de femmes dans leurs inscrits. L’ESC Toulouse représente 13.1 % des répondants et Unilim (Université Limoges) 32.4 %.

19En ce qui concerne les âges, 36,4 % des répondants ont entre 18 et 25 ans et 31,3 % entre 30 et 45 ans. Les plus de 45 ans représentent 8.5 % des interrogés.

20D’autre part, il apparaît que le groupe des répondants est scindé en deux parties presque équivalentes : 52,3 % sont étudiants et 47,1 % sont en formation continue, demandeur d’emploi ou en congé individuel de formation.

21En ce qui concerne leurs pratiques numériques personnelles, il semble que la majorité utilise le net très régulièrement et pas uniquement pour les fonctionnalités de base. En effet, nombre d’entre eux y ont une démarche active même si a priori une forte part s’accorde pour dire que la démarche en question est souvent dite d’observation, de recherche d’informations. Et enfin, pour notre étude, il nous faut souligner que 88 % des répondants affirment avoir déjà eu une démarche d’apprentissage en ligne.

4. Pratiques collectives et communautique

22Nous avons souhaité recueillir les pratiques collectives des personnes sur deux domaines :

  1. les pratiques personnelles numériques (forum, chat, réseaux) soit dans le domaine du loisir, soit dans le cadre de la formation.

  2. les pratiques collectives de travail dans le domaine de la formation.

23Cette partie du recueil nous permet de mettre en évidence des opinions plutôt favorables aux pratiques collaboratives de formation en ligne (92 %). A cet avis positif, il faut ajouter que, lors d’un travail pédagogique à faire en groupe, il apparaît qu’une large majorité des apprenants (81,3 %) de l’échantillon utilise spontanément le réseau pour travailler ensemble et plus important encore, pas uniquement les mails mais aussi les ENT et surtout les chat et logiciels de travail collaboratif du type Google groups. Il y a donc une adaptation qui semble faire face au problème de la distance et une appropriation des différents outils d’échange et de partage d’informations. Il faut toutefois noter que, lorsqu’on demande ce qui freine le plus cette utilisation, ce sont les difficultés humaines (50,3 %) qui arrivent avant les causes techniques (30,7 %).

4.1 Représentations, sentiment d’appartenance et sentiment d’efficacité

24Nous connaissons le rôle joué par ces trois variables dans l’engagement dans les pratiques et nous avons souhaité mesurer les opinions des sujets sur ces domaines. Pour ce faire, nous avons inclus dans le questionnaire des questions standardisées permettant de repérer les représentations (choix multiples sur des séparateurs sémantiques), le sentiment d’appartenance (questions avec échelle de Likert) et les sentiments d’efficacité (questions issus de la thèse de Safourcade 2009 sur les niveaux du SEP chez Bandura).

25Représentation de l’apprentissage : les opinions recueillies peuvent se placer en deux groupes : ceux qui ont une représentation de l’apprentissage comme une action co-construite (51,2 %) et ceux qui pensent qu’apprendre est un acte personnel individuel (48,8 %).

Tableau 1 : répartition des représentations de l’apprentissage

Tableau 1 : répartition des représentations de l’apprentissage

26Sentiment d’appartenance : Nous souhaitions dans ces questions mesurer le sentiment des étudiants d’appartenir à un dispositif d’enseignement en ligne et à distance et recueillir leurs avis sur ce dispositif (79,5 % répondent suivre ce type de formation). Les échanges avec l’enseignant chargé du cours ont une importance dans l’investissement de l’apprenant dans sa formation c’est pourquoi il était intéressant d’aborder le sujet. Près de 80 % des apprenants disent avoir des échanges avec leur enseignant de manière virtuelle et 21 % environ n’ont pas d’interactions virtuelles et peu ou pas du tout de contact avec l’enseignant. 54.2 % disent utiliser leur ENT pour s’investir dans leur formation, y participer tandis que 45.8 % le font uniquement à la demande de l’enseignant. Pourtant 80.6 % des répondants affirment que l’ENT ou la plateforme correspond à leurs attentes.

27Sentiment d’efficacité : nous avons mesuré trois niveaux du sentiment d’efficacité des sujets :

  1. le sentiment d’efficacité numérique (recouvrant le sentiment technique, relationnel et aussi portant sur la maîtrise des usages) : 49,4 % se déclarent efficaces et 42,6 % assez efficaces et 6,3 % peu efficaces)

  2. le sentiment d’efficacité dans un travail de groupe (on demandait aux personnes interrogées de comparer leur efficacité personnelle dans un travail de groupe par rapport au travail individuel) : 52,3 % se déclarent plus efficaces contre 40,3 % qui se pensent donc plus efficaces en travail individuel.

  3. le sentiment d’efficacité en e-Learning (mesurant la capacité à apprendre en ligne dans l’ensemble de ces formules) : 56,9 % se déclarent efficaces tout le temps ou très souvent contre 43,1 % qui se déclarent pas ou peu efficaces.

28La mise en relation de ces trois niveaux du sentiment d’efficacité personnelle des sujets nous montre une très forte relation statistique entre ces variables et la représentation de l’apprentissage.

Tableau 2 : tableau croisé des variables portant sur l’efficacité (p-value)

Tableau 2 : tableau croisé des variables portant sur l’efficacité (p-value)

4.2 Implication, efficacité, satisfaction : les trois piliers du travail collectif en ligne

29« Implication, efficacité, satisfaction » ces trois mots reflètent des impressions générales, des sentiments que nous avons cherchés à mesurer afin de savoir s’ils pouvaient être des éléments d’influence sur les pratiques collectives dans un apprentissage en ligne. Nous avons d’ailleurs ici changé sciemment le mot « appartenance » en « implication » qui semble plus approprié à l’usage que l’on veut en faire. Plusieurs éléments des résultats sont à considérer en termes d’implication dans la formation. Ainsi, nous avons pu constater tout comme Lewandowski (2003) l’avait fait à propos des communautés d’apprentissage, que plus les apprenants suivaient de cours en ligne, plus ils montraient une propension à créer des groupes de travail informels c’est-à-dire affranchis de toute contrainte émanant de l’enseignant. Nous pouvons considérer que des apprenants qui prennent le parti de se créer un travail supplémentaire en participant à des groupes de travail informels, se sentent particulièrement impliqués dans leur formation.

30À la suite de cela, il est donc facilement compréhensible que leur opinion vis-à-vis des pratiques collectives en formation soit positive (voir figure 2). De même, en demandant aux interrogés d’évaluer leur taux et les raisons de leur participation à l’ENT, nous avons eu un aperçu de leur investissement et nous avons pu confirmer l’importance du sentiment d’appartenance (nous sommes partis du postulat que le sentiment d’appartenance grandissait avec l’implication dans la formation) pour la mise en place d’un travail collectif en ligne. Les échanges avec l’enseignant (en l’occurrence ici, les échanges virtuels) ont une valeur considérable dans la réussite d’un apprentissage en ligne, c’est pourquoi nous avons souhaité connaître les usages de chacun des interrogés à ce sujet. Nous avons pu constater que les apprenants satisfaits de leurs échanges avec l’enseignant étaient généralement favorables et « à l’aise » avec le principe du travail collectif. Ce constat est identique lorsque l’on parle de la satisfaction globale vis-à-vis de la formation suivie.

Fig. 2 : variables en interaction dans le cadre des pratiques en communautique.

Fig. 2 : variables en interaction dans le cadre des pratiques en communautique.

31La notion d’efficacité dans la formation est largement abordée dans notre questionnaire. Ce choix n’est bien sûr pas le fait du hasard puisque nous avions pu voir au travers de la théorie de l’auto-efficacité de Bandura (1976) que la perception, que l’apprenant a de lui-même, de ses capacités, participe de son mode de raisonnement, de sa motivation et de son comportement en formation. Ainsi, plus l’apprenant se « sent capable », plus il ira loin dans son apprentissage. Nous constatons donc que l’inclinaison à utiliser le web pour communiquer dans le cadre d’un travail collectif s’élève avec le sentiment d’efficacité. Il semble donc que la pratique collective nécessite d’avoir un sentiment d’efficacité technique et pédagogique fort. Cela nous conduirait à penser que cette pratique nouvelle peut être considérée comme une pratique de risque. Le sentiment d’efficacité personnelle est un élément favorisant cette prise de risque. Mais il est aussi nécessaire de penser que cette pratique, quand elle est réussie, entraîne une hausse du sentiment d’efficacité (voir figure 2). En effet, la situation de confrontation et d’échange propre à la pratique collective d’apprentissage permet de repérer des accords et des consensus ce qui agit comme un indicateur d’efficacité chez le sujet (processus vicariant). Nous avions relevé dans une des questions ouvertes que les individus qui se sentaient efficaces évoquaient généralement une raison : le fait de pouvoir gérer eux-mêmes leur formation, leur temps de travail. Nous pouvons rapprocher cela du principe de participation de Lave et Wenger (1991) qui indiquait que le fait pour l’apprenant de participer activement à son apprentissage (notamment dans un travail de groupe) était le moteur essentiel de la construction du savoir.

32Le sentiment d’efficacité conditionnerait donc l’adhésion à une quelconque pratique d’apprentissage collectif. C’est, en tout cas, ce que semblent également illustrer les propos récurrents des interrogés.

33A l’inverse, nous voyons au travers de certaines réponses que les personnes qui se sentent inefficaces dans leur formation évoquent des raisons techniques et organisationnelles et considèrent généralement le travail collectif comme un travail supplémentaire qui génère un surplus de travail (voir figure 3). Cette problématique rejoint celle de la surcharge cognitive mais également celle de Rouet (2001). En effet, celui-ci rappelle que l’apprentissage au travers de la navigation hypertexte demande d’avoir acquis certains processus mentaux qui relèvent d’un nouveau savoir-faire langagier. Lorsque l’apprenant les maîtrise, il parvient à communiquer avec les autres de manière efficace.

Fig. 3 : variables en interaction dans le cadre des pratiques individuelles.

Fig. 3 : variables en interaction dans le cadre des pratiques individuelles.

34De plus, cette non maîtrise des outils est en corrélation aussi avec le sentiment de sécurité de l’apprenant qui peut alors se lancer sans risque dans l’échange. Nous confirmons alors le rôle du sentiment de maîtrise comme vecteur d’innovation dans les usages numériques (Alava, 2000). Les sentiments d’efficacité personnelle agissent alors en boucle positive ou négative.

5. Les pratiques numériques personnelles comme point de départ d’une intelligence connective

35Nous avons remarqué dans notre tri à plat des réponses que les interrogés avaient pour la plupart une activité récurrente sur le net dans leur quotidien et que leurs représentations d’Internet et des TIC en général étaient plutôt positives. En croisant ces informations avec l’opinion émise sur les pratiques collectives d’apprentissage, nous avions eu des résultats très significatifs. Ainsi, nous avons pu émettre l’idée que le fait d’avoir une activité récurrente sur le net au quotidien pouvait influencer l’adhésion à des pratiques collectives de formation notamment lorsqu’il s’agissait de personnes ayant une activité très participative sur des forums ou des communautés virtuelles. Nous serions donc ici, comme le pensait Mac Luhan (1968) en plein phénomène de retribalisation favorisé par le média « cool » que représente Internet :

Fig. 4 : variables actives pour renforcer les compétences en communautique.

Fig. 4 : variables actives pour renforcer les compétences en communautique.

36Le deuxième élément important à souligner dans notre analyse est celui que Bandura appelle l’anticipation cognitive. En effet, on constate que, ceux qui ont fait l’expérience de l’apprentissage formel ou non sur le net par le passé, ont généralement une opinion positive vis-à-vis des pratiques collaboratives d’apprentissage en ligne. Ainsi, le fait d’avoir vécu en ligne une situation proche de celle du travail collectif permettrait à l’apprenant d’appréhender cette situation plus facilement et donc de s’y montrer favorable.

6. Pratiques collaboratives et styles d’apprentissage : une liaison à confirmer

37L’apprentissage est un processus mis en œuvre par l’individu pour enregistrer des connaissances. Chaque apprenant a un style qui lui est propre. Il est important de comprendre la notion de style d’apprentissage lorsque l’on se penche sur les pratiques d’apprentissage en ligne et d’autant plus si le public concerné est adulte et possède donc des modes d’apprentissages spécifiques et construit dans l’expérience. On définit un style d’apprentissage par rapport aux « réactions des individus face à une situation donnée (d’apprentissage) ». En effet, les réactions sont généralement très variées d’une personne à l’autre. En d’autres termes, le style d’apprentissage c’est « la manière préférentielle d’aborder et de résoudre un problème » (Isalem, 1996).

38Les études conduites par Isalem en matière de profils d’apprentissage mettent en évidence que la réussite d’un apprentissage est souvent présente là où l’apprenant a mis en place des stratégies dans les actions qu’il mène. Connaître la ou les stratégies d’apprentissage, c’est comprendre par quels processus mentaux l’apprenant développe une compétence. Une stratégie d’apprentissage est une opération mise en œuvre pour aider à l’acquisition de connaissances (Hrimech, 2003).

6.1 Isalem, les styles d’apprentissage

39Le Laboratoire d’Enseignement Multimédia (LEM) de l’Université de Liège a réalisé un Inventaire des Styles d’Apprentissage, appelé ISALEM, que nous avons utilisé dans notre recherche. Cet inventaire repère 4 profils principaux d’apprentissage chez les apprenants adultes ou étudiants :

Tableau 3 : Description des profils d’apprentissage principaux Isalem

Le profil intuitif réflexif

L’apprenant considère les situations sous différents angles en observant plutôt qu’en agissant. Il apprécie le partage des idées comme lors de « brainstorming ».

Points forts : Imagination, Compréhension des autres, Identification de problèmes

Points faibles : Indécision

Le profil méthodique réflexif

L’apprenant est synthétique, logique et concis et généralement focalisé sur l’analyse des idées et des problèmes plutôt que sur les personnes. Il est rigoureux et accorde beaucoup d’importance à la validité des théories.

Points forts : Planification, Création de modèles scientifiques.

Points faibles : Idées souvent irréalisables, Plus dans la théorie que dans la pratique

Le profil méthodique pragmatique

L’apprenant excelle dans la mise en pratique des idées et des théories. Il a une vision globale des problèmes et prend des décisions optimales rapides.

Points forts : Définition et résolution de problèmes, Raisonnement par déduction

Points faibles : Décision précipitée, Faux problèmes

Le profil intuitif pragmatique

L’apprenant aime apprendre en participant, mettre en œuvre des projets, relever des défis. Il réagit plutôt par instinct qu’en vertu d’une logique. Il aime concerter les autres pour résoudre un problème.

Points forts : Réalisation de projets, Prendre des risques

Points faibles : Agir pour agir, Dispersion

40En nous appuyant sur la méthodologie d’étude des styles d’apprentissage, nous avons analysé cette variable afin de déterminer son action dans les pratiques communautiques. Certains apprenants, en fonction de leur manière d’apprendre et des stratégies qu’ils mettent en œuvre, seront plus ou moins à l’aise dans une démarche collective. Cette liaison n’a pourtant pas été vérifiée par les résultats de notre enquête. Nous pouvons évoquer deux raisons éventuelles à ce résultat. En effet, la tendance chez les apprenants de notre échantillon à être majoritairement intuitifs ne peut permettre de voir une corrélation. Nous pouvons également penser que c’est l’expérience, la pratique en FOAD qui a transformé le style d’apprentissage de chacun. On assisterait ainsi à une uniformisation des pratiques.

41Ce lien entre les pratiques en communautique et les styles des apprenants apparaît pourtant corrélé pour deux styles (ISALEM) les intuitifs et les pragmatiques quand nous réalisons une analyse par correspondance multiple (ACM).

42Cette analyse a permis de mettre en valeur trois axes de répartition de variables qui structurent l’ensemble des positions et opinions des sujets par rapport aux pratiques collectives sur le Net et en matière de FOAD.

6.2 L’axe F1 : sentiment personnel d’efficacité et avis positif pour le travail de groupe et les forums

43L’ACM met en valeur un axe de répartition des variables et des modalités par rapport à trois domaines :

  1. D’une part, les sentiments personnels d’efficacité par rapport à la capacité d’apprentissage et par rapport aux suivis des cours.

  2. Participation personnelle des sujets aux forums, utilisation fréquente des forums et des groupes d’études.

  3. Opinion favorable ou défavorable par rapport à l’apport du travail en groupe en apprentissage.

Fig. 5 : axe F1 de l’ACM.

Fig. 5 : axe F1 de l’ACM.

Sep : sentiment d’efficacité personnelle.

44Nous confirmons nos analyses précédentes et nous voyons que les pratiques communautiques sont dépendantes sur cet axe du sentiment positif sur les capacités du sujet, d’une pratique confirmée en matière de forums et d’échanges sur le Net et des sentiments positifs en rapport au travail de groupe en formation.

6.3 L’axe F2 : Expérience et maîtrise des outils et des usages numériques

45Cet axe sépare les sujets en rapport à deux domaines :

  1. La maîtrise technique de l’ordinateur, du Net et des techniques numériques

  2. L’expérience positive ou négative par rapport a la FOAD et au travail de groupe on-line.

Fig. 6 : axe F2 de l’ACM.

Fig. 6 : axe F2 de l’ACM.

46Plus les sujets sont experts en matière numérique, plus ils expérimentent les échanges en ligne. Plus ils ont l’expérience concrète d’un enseignement en ligne, plus les sujets développent des pratiques collectives de formation et d’apprentissage.

6.4 L’axe F3 : Interaction et goût de l’échange

47Les pratiques collectives en formation online sont aussi en corrélation avec l’expérience positive d’interaction virtuelle et d’échanges interpersonnels numériques. Ces échanges sont aussi en corrélation avec le sentiment plus ou moins positif que le sujet éprouve sur ses capacités à apprendre et suivre des cours en ligne. Ce rapport personnel fait d’usages et d’opinions agit sur l’émergence des pratiques collectives.

Fig. 7 : axe F3 de l’ACM.

Fig. 7 : axe F3 de l’ACM.

48En conclusion, nous avons voulu regrouper seulement les variables et les modalités corrélées aux axes (0,05 KHI2). Nous voyons apparaître quatre groupes qui se caractérisent par rapport aux pratiques communautiques et qui font apparaître une orientation par rapport aux styles d’apprentissage.

Fig. 8 : caractéristique des classes de pratiques en communautique.

Fig. 8 : caractéristique des classes de pratiques en communautique.

49En résumé, nous pouvons mettre en valeur 6 constats visibles dans la figure ci-dessus :

  1. Les pratiques en communautique sont favorisées par une expérience personnelle d’échanges et d’interactions virtuelles.

  2. Les pratiques en communautique sont favorisées par une opinion favorable aux échanges dans le domaine privé mais aussi en formation.

  3. Les pratiques en communautique sont favorisées par un sentiment personnel d’efficacité en matière technique, des usages numériques.

  4. Les pratiques en communautique sont favorisées par un sentiment personnel d’efficacité en matière de suivi de cours en ligne et d’utilisation des groupes en apprentissages numériques.

  5. Les pratiques en communautique sont favorisées par une représentation co-constructive de l’apprentissage.

  6. Les pratiques en communautique sont favorisées par un style d’apprentissage Intuitif et pragmatique.

7. Conclusion

50Notre recherche a permis de décrire les pratiques collectives dans la formation en ligne et de comprendre quels étaient les vecteurs d’adhésion et de mise en place de ces pratiques. Nous avons souhaité nous appuyer sur les théories de l’apprentissage social ainsi que sur la psychologie cognitive. Après analyse et interprétation de nos résultats, nous pouvons conclure que l’apprentissage en ligne entraîne le plus souvent une modification des comportements d’apprentissage. Par modification, nous entendons le terme d’« adaptation » pour certains et de création pour d’autres. En fonction du niveau de connaissances et de pratique d’Internet, chaque apprenant construit ses stratégies d’apprentissage. Les possibilités qu’offre le réseau en matière d’échange d’informations entrainent un glissement progressif selon les formations vers des pratiques d’apprentissage généralement collectives.

51Il existe encore des disparités conséquentes d’utilisation des TIC dépendantes de l’âge des apprenants et du milieu de vie (on évoque ici particulièrement les apprenants étrangers dont les connexions au réseau sont parfois encore très précaires). On peut penser que le fossé numérique culturel dû en partie à la cohabitation entre la génération « Digital native » et celle qui l’a vu naître tendra à rétrécir considérablement dans les années à venir. Dans cette logique, les opinions vis-à-vis des pratiques collectives d’apprentissage devraient évoluer positivement. En effet, comment imaginer que la nouvelle génération, habituée à la communication et aux interactions permanentes via notamment le web 2.0, pourrait être réticente vis-à-vis de ces pratiques ? Dans le domaine des pratiques d’apprentissage, nous confirmons l’importance des pratiques collectives, vecteur important de la dynamique d’enseignement et d’apprentissage. Nous avons montré combien les différentes variables actives entrent en jeu pour valoriser cette évolution des pratiques individuelles vers des pratiques communautiques.

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Bibliographie

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 : les pratiques communautiques au sein du Cyberespace actuel.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-1.png
Fichier image/png, 107k
Titre Tableau 1 : répartition des représentations de l’apprentissage
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-2.png
Fichier image/png, 72k
Titre Tableau 2 : tableau croisé des variables portant sur l’efficacité (p-value)
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-3.png
Fichier image/png, 8,9k
Titre Fig. 2 : variables en interaction dans le cadre des pratiques en communautique.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-4.png
Fichier image/png, 75k
Titre Fig. 3 : variables en interaction dans le cadre des pratiques individuelles.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-5.png
Fichier image/png, 72k
Titre Fig. 4 : variables actives pour renforcer les compétences en communautique.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-6.png
Fichier image/png, 91k
Titre Fig. 5 : axe F1 de l’ACM.
Légende Sep : sentiment d’efficacité personnelle.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-7.png
Fichier image/png, 45k
Titre Fig. 6 : axe F2 de l’ACM.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-8.png
Fichier image/png, 31k
Titre Fig. 7 : axe F3 de l’ACM.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-9.png
Fichier image/png, 35k
Titre Fig. 8 : caractéristique des classes de pratiques en communautique.
URL http://questionsvives.revues.org/docannexe/image/521/img-10.png
Fichier image/png, 123k

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Pour citer cet article

Référence électronique

Séraphin Alava et Eléonore Message-Chazel, « Les pratiques en communautique au cœur des apprentissages en ligne », Questions Vives [En ligne], Vol.7 n°14 | 2010, mis en ligne le 15 juin 2011, consulté le 13 novembre 2011. URL : http://questionsvives.revues.org/521

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Auteurs

Séraphin Alava

Professeur en Sciences de l’éducation – Université de Toulouse II – UMR « Éducation, Formation, Travail et Savoirs » – Toulouse.

Articles du même auteur

Eléonore Message-Chazel

Étudiante en Master Sciences de l’Éducation, Université de Toulouse II.

Séraphin Alava et Eléonore Message-Chazel
p. 55-70

Mercredi 3 février 2010 17:39 

« Comment construire et animer une communauté en ligne ? » 
Telle est la question qui m’est posée de façon récurrente depuis bientôt six mois par la plupart des entreprises pour lesquelles j’interviens.

Voici un résumé des conseils que je tente de leur transmettre lorsqu’elles m’en donne l’occasion. J’espère qu’il vous sera utile et que vous y ajouterez en commentaire vos propres conseils.

1. Objectif : Affichez l’objectif de la communauté

cibles-applatie-500
Photo Creative Commons Luc Legay

Comment mobiliser les membres et futurs membres sans un objectif clairement affiché et partagé par tous ?

L’adoption de votre objectif sera d’autant plus contagieux que vous arriverez à le transformer en cri de ralliement. Slogan, mantra ou dicton gravé dans le marbre, toutes les communautés à succès ont le leur. Aussi, fixez-vous un énoncé d’objectif simple qui pourra se résumer en une phrase courte. Puis affichez systématiquement cette promesse avec le nom de la communauté.

2. Motivation : Offrez un vrai motif de participation à vos membres

Image-2-abeille
Photo Creative Commons Peter Shanks

Quels avantages concrets un membre obtiendra-t-il en adhérant à votre communauté ?

Parfois, afficher sa propre présence aux côtés d’autres membres, plus prestigieux ou simplement reconnus, suffit à motiver une adhésion. Mais aussi : retrouver ses pairs, recevoir des invitations personnelles pour participer à des événements. Afficher le badge de la communauté sur son profil ou sur son blog. Porter un tee-shirt aux couleurs du groupe. Partager ses idées ou poser des questions. Parler au nom de la communauté. Obtenir des réductions sur vos produits ou services. Les motivations sont aussi diverses et variées que les communautés elles-mêmes.

3. Animation : Le community manager doit servir l’intérêt de la communauté et non l’inverse

Image-3-arbitre
Photo Creative Commons : CottonIJoe

Le rôle du community manager est celui de guide, de référent, d’arbitre ou de facilitateur.

La communauté ne doit pas servir de faire valoir au gestionnaire de la communauté, ni servir ses propres intérêts. Si tel était le cas, changez de community manager au plus vite. Ce sont toujours les contenus produits par la communauté que l’animateur devra valoriser et non les siens.

4. Ambassadeurs : Donnez à vos membres les moyens de devenir réellement vos ambassadeurs

Image-4-badge
Photo : Foursquare

Proposez à vos membres un kit de recrutement de nouveaux membres.

Donnez-leur accès aux outils qui leur permettront de transmettre vos messages et de motiver à leur tour de nouveaux membres : méthodologie, badges, tee-shirts, wiki, FàQ, règles de fonctionnement, etc.

  • Exemple : La communauté Barcamp.

5. Identité : Soignez la présentation du profil des membres

Image-profils
Photo Creative Commons Wackystuff – Jeffrey Errick

La communauté est le lieu de la connaissance des autres avant de pouvoir devenir éventuellement celui de la reconnaissance.

Ne rendez aucun champ de profil obligatoire à l’inscription mais donnez plus de visibilité à ceux qui ont un profil complet. Simplifiez et automatisez si possible l’ajout des contacts dans le profil à partir d’un carnet d’adresse existant (via des API Google, Twitter, Facebook…). Reliez toujours vers le profil de leurs auteurs les commentaires, les notations et les contenus produits par ces derniers.

  • Exemple : les profils de TechToc TV (le profil s’affiche au survol de la souris)

6. Activité : Ayez de quoi occuper les membres de la communauté et sachez valorisez les plus actifs

Image-6-activite-vumetre
Photo Creative Commons : Pascal Perriot

La reconnaissance de l’individu par le groupe est la principale motivation de participation à une communauté.

Aussi, donnez-leur l’occasion d’être actifs en leur permettant par exemple d’ajouter des favoris, de noter des articles, de republier facilement leurs liens préférés. Puis mettez en avant les membres les plus actifs de votre communauté. En prévoyant par exemple d’afficher sur le profil de l’utilisateur : nombre de productions, nombre de commentaires, membre depuis, nombre de contacts, nombre de vues du profil… Affichez régulièrement à la une du site : les membres les plus actifs, les plus commentés, les plus productifs, etc.

7. Feedback : Ecoutez, écoutez et écoutez encore votre communauté

Image-7-singes
Photo Creative Commons : Anderson Mancini

Certains membres de votre communauté en savent plus que vous sur le sujet.

Et quelques-uns connaissent mieux que vous les besoins des autres membres. Alors écoutez-les encore et encore avant de passer à l’action. Votre plate-forme doit afficher au moins un dispositif de feedback (retour) qui permettra aux membres de proposer leurs avis, souhaits, idées, ou expérience de bugs… tout en ayant accès aux feedbacks déjà soumis. Un des rôles les plus stratégiques du community manager est de communiquer aux membres toutes les actions engagées à la suite des souhaits exprimés par la communauté.

8. Règles : Affichez les règles de fonctionnement de la communauté

image-8-regles
Photo Creative Commons : Sean Dreilinger

Charte éditoriale, charte éthique et déontologique, règles de bonne conduite, conditions d’adhésion au groupe, conditions d’utilisation des données personnelles, conditions d’utilisation des contenus produits par les membres…

Autant de règles qui doivent être précisées et rendues accessibles. Attention ! si vous souhaitez que les règles de la communauté soient lues, ne faites pas rédiger ces pages par un service juridique. Ces règles doivent-être courtes, simples et sans ambiguïté. Quelques points doivent suffire.

Le détail des règles peut être proposé en lien dans d’autres pages. Si les membres de la communauté ne sont pas capables d’énoncer de mémoire ces règles aux futurs membres, c’est qu’elles sont certainement trop complexes pour être applicables. C’est aussi au Community manager de rappeler en permanence les règles de la communauté aux participants.

9. Vraie vie : Favorisez les connexions dans la vraie vie

Image-9-vraie-vie
Photo Creative Commons : Jeremy Blanchard

Une communauté vivante est une communauté qui partage des moments dans la vie réelle.

Proposez régulièrement à vos membres des moments de rencontres physiques qui favoriseront la cohésion du groupe. Incitez aussi vos membres à prendre des initiatives et à organiser eux-mêmes des rencontres avec d’autres membres en mettant à leur disposition les outils nécessaires (agenda partagé, page « créer un événement », etc.).

10. Croissance : Commencez petit mais prévoyez grand

Image-9-champignons
Photo Creative Commons : Brian Auer

Votre petite communauté est promise au développement si son modèle est reproductible à l’identique dans une grande communauté.

Une communauté fonctionne comme un organisme vivant. Si la croissance de la communauté nécessite des ressources (en temps, en coût, en énergie…) qui croissent plus vite que la communauté elle-même, alors le modèle est condamné. C’est pourquoi votre modèle de fonctionnement doit intégrer, dès sa conception, son modèle de développement.

  • Exemple : En passant de 40 contributeurs en 2001 à 700 000 en 2009, le modèle de fonctionnement de Wikipedia est un modèleextensible.

A lire aussi :

Remerciements : François Duport (Formavia) pour ses suggestions éclairées.


03/02/2011

Le tome 3 de l’histoire des réseaux sociaux d’entreprise, racontée par Useo, est paru. Cette année, 28 logiciels ont été évalués selon deux grands types d’usage : relationnel et conversationnel. Ce sont les mêmes axes d’étude que l’année dernière, mais le cabinet de conseil et d’assistance à maîtrise d’ouvrage a affiné sa méthodologie en pondérant les critères. Il en a, en outre, ajouté de nouveaux pour tenir compte de l’évolution de l’offre.

Un premier constat se dégage : l’intelligence collective, qui se traduit par la capacité de l’entreprise à mobiliser ses ressources de manière plus ciblée et plus pertinente, est mieux adressée par les éditeurs. « La moitié des solutions figurent dans le quadrant Intelligence collective, contre 20% l’année dernière », souligne Arnaud Rayrole, dirigeant d’Useo.

Matrice des potentiels sociaux 2011

Useo Matrice des potentiels sociaux 2011

Pour répondre à ce besoin d’intelligence collective, les logiciels doivent associer des fonctions pointues tant dans leurs dimensions relationnelle que conversationnelle. Dans le premier cas, l’enjeu consiste à aller au-delà de la gestion de profils et du suivi de l’activité de membres pour intégrer la recherche d’experts ou la suggestion de mises en relation.

Dans le second, il s’agit de dépasser le partage de documents, les blogs et les wikis pour proposer des mécanismes de recommandation et de vote, voire permettre la collaboration dans le flux de la conversation.

Des spécialistes en mode Saas plus axés
sur la conversation

Si globalement les outils font mieux que l’année dernière, les différentes familles de logiciels – Useo distingue les solutions Saas, les logiciels à installer dans son infrastructure et les outils open source – ne sont toutes pas logées à la même enseigne.

Sans surprise, ce sont les logiciels en mode Saas, catégorie dans laquelle on retrouve de nombreux éditeurs spécialisés, qui sont les mieux représentés dans le quadrant Intelligence collective.

Cela s’explique notamment en raison de leurs innovations dans le domaine conversationnel. Citons Bluekiwi, à la pointe de ce qui se fait en la matière, Knowledge Plaza, YoolinkPro, Talkspirit et Seemy, un éditeur français qui mériterait d’être davantage connu. Il propose en effet une solution complète, bien positionnée dans l’étude d’Useo, à l’ergonomie soignée.

Les innovations dans le relationnel sont davantage
le fait d’éditeurs généralistes

Dans le carré Intelligence collective, on retrouve aussi de grands noms des réseaux sociaux avec des solutions à installer sur les serveurs de l’entreprise. C’est le cas notamment de Lotus Connections, de Jive (même si ce dernier propose aussi un mode Saas), ou de Telligent.

Thomas Poinsot, qui a mené l’étude pour Useo, observe que dans cette famille d’outils les palettes conversationnelles se sont étoffées. C’est le cas par exemple de Jalios, qui dans la version 7 de son logiciel, a ajouté un module de Questions/Réponses ou encore de Socialtext qui propose désormais une fonction de recommandation de contenus.

En revanche, les solutions open source (Liferay, Elgg, Drupal…) ne sont pas encore au niveau des autres solutions en termes de potentiel social, même si elles progressent. Nous avions fait un zoom il y a quelques semaines sur ces solutions suite à une étude de Smile (RSE : l’open source rattrape son retard). Il est à noter que Smile et Useo organisent ensemble un séminaire sur les RSE open source le 10 février.

Le cas Sharepoint

Incontournable dans les entreprises, Sharepoint n’est présent dans le quadrant Intelligence collective que lorsqu’il est associé à un logiciel tiers, en l’occurence Newsgator ou Calinda Software, qui étend ses capacités conversationnelles. Sinon, la plate-forme de Microsoft, étudiée sous le seul angle du potentiel social, est rangée parmi les outils de networking, c’est-à-dire ceux qui intégrent des mécanismes avancés de mise en relation des individus.

L’étude de 120 pages, disponible gratuitement en ligne sur le site d’Useo, ne se contente pas d’analyser l’offre du marché, elle explore également le développement des pratiques sociales dans l’entreprise. Cela fera l’objet d’un prochain article la semaine prochaine

 


 

Le Web 2.0 en entreprise est censé donner naissance à l’«Entreprise 2.0». Or, la technologie n’est qu’un support de l’intelligence collective et non un moyen de l’obtenir. Du coup, hormis les natives du Web 2.0, la plupart des entreprises oscillent entre pipeau et omerta.

 

jeudi 06 janvier 2011 11:48 Olivier Zara

Vous avez sûrement dû entendre au moins une fois l’expression «Entreprise 2.0» qui fait référence à la mise en œuvre des outils Web 2.0 dans une organisation.

Pourtant, le Web 2.0 ne décrit pas une nouvelle version d’un logiciel mais un concept, celui du Web participatif, du Web de la co-construction, de la co-création, de l’intelligence collective. Et avant lui, le Web 1.0 n’est nullement une ancienne version ou génération de logiciels mais un concept, celui du Web informatif, le Web de l’information et de la communication.

Nous avons besoin du Web 2.0 ET du Web 1.0 et nous en aurons toujours besoin parce que chacun a son utilité dans un contexte ou pour un objectif particulier. Aujourd’hui peu de services sont totalement 1.0 ou totalement 2.0, ils sont souvent hybrides. On pourrait presque dire 1.5 !

Prenons un quotidien classique de presse. C’est un média 1.0 (communication top down d’un seul journaliste vers des milliers de lecteurs) mais à partir du moment où le lecteur peut faire un commentaire (co-construction du contenu proposé par un journaliste puis enrichi par les lecteurs), ce média 1.0 a une petite couche 2.0. Je dis une petite couche parce que cela reste un média 1.0 étant donné que le contenu du journaliste est au cœur du dispositif tandis que les commentaires sont annexes et surtout parce que la plupart des journalistes ne répondent pas aux commentaires et n’entrent pas en conversation, en mode co-construction contrairement à la plupart des «vrais» blogueurs.

IMPLEMENTER LE 2.0 DANS L’ENTREPRISE

Après les médias traditionnels (presse, radio, TV) et sociaux (Facebook, blogosphère, Twittosphère, Youtube, Flickr,…), il est normal qu’on se pose aujourd’hui la question de l’implémentation du Web 2.0 dans l’entreprise.

Un logiciel dont l’ADN est 1.0 peut devenir 2.0 à travers des usages « détournés » ou « inventés ». De même, un logiciel dont l’ADN est 2.0 peut être exclusivement utilisé dans une optique 1.0. Mais, si vous prenez un stylo pour vous peigner, vous serez moins efficace qu’avec un peigne. Ces usages « déviants » sont donc le plus souvent très contre-productifs. Au lieu de gagner du temps collectivement, on en perd ! Un logiciel utilisé dans une entreprise doit absolument s’intégrer dans des processus de management précis tout comme les ERP. Une formation technique à l’outil lui-même ne suffit pas.

Quand une entreprise se crée et que son dirigeant fonctionne dans une logique 2.0, tout va bien. Quand une entreprise est née bien avant la naissance de ces outils, cela se passe moins bien parce que cela induit une transformation partielle de l’organisation. Sur le long terme, tous les dirigeants ont pris conscience que ces outils permettraient d’obtenir une performance collective supérieure à la somme des performances individuelles. Mais, la transformation 2.0 impacte une partie de la culture d’entreprise (certaines valeurs, comportements), les compétences managériales (savoir organiser une réflexion collective dans une logique de co-création), le fonctionnement et l’organisation (superposition des silos et de processus transverses au sein de la même organisation). Et là, ils sont pris de vertige.

Certains dirigeants renoncent : ils vivent une crise existentielle quasi insurmontable… si proche de la retraite. D’autres choisissent la solution de facilité : acheter une solution 2.0. Ainsi naît le web2washing ou pipeau 2.0 qui trouve son origine dans l’omerta 2.0. Qu’est-ce-à-dire ?

L’entreprise 2.0 est pour l’instant un idéal macroscopique et une réalité microscopique. Traduction: beaucoup de bonnes pratiques au niveau local (département, équipe, projet, communauté,…) et pas grand-chose au niveau global (toute l’entreprise) dans la durée. Pourtant, certaines personnes continuent à affirmer le contraire selon 2 dynamiques, le pipeau 2.0 et l’omerta 2.0 qui ont en commun l’achat d’une solution 2.0 :

1. Le pipeau 2.0 ou comment travailler sa marque employeur façon « mousse »
Une entreprise déclarait récemment dans une table ronde : « Nous sommes une entreprise 2.0″. Ayant quelques « amis » dans la place, je me « renseigne » et découvre un grand écart entre ce qu’affirment les dirigeants de l’entreprise et la réalité du salarié en bas de l’échelle ou au milieu. On arrive à cette situation quand on achète une solution 2.0 que peu de personnes utilisent dans la durée, c’est-à-dire au-delà des quelques mois qui suivent la réussite du projet pilote réunissant les geeks de service. A ce moment-là, le seul ROI possible consiste à faire mousser sa marque employeur vis-à-vis des Gen Y. En fait, les dirigeants sont victimes de l’omerta 2.0.

2. L’omerta 2.0 : le pacte de non agression
Après l’euphorie du lancement, quand les geeks et créatifs culturels découvrent que leur contribution au collectif n’est pas prise en compte dans l’entretien annuel d’évaluation, l’omerta s’installe.
Le salarié n’a aucun intérêt à se vanter de ne pas « collaborer » ou à s’en plaindre. Le manager préfère que chacun se concentre sur ses objectifs individuels afin qu’il puisse atteindre ses propres objectifs. La DSI n’a pas intérêt à alerter les dirigeants sur le problème : beaucoup d’argent investi dans une solution informatique à l’abandon. Les éditeurs doivent vendre et ne vont pas faire des études de cas sur ces échecs. Les dirigeants d’une entreprise ne traitent que les problèmes qui remontent à eux, or l’omerta a fait disparaître le problème et ils peuvent donc de bonne foi faire du pipeau 2.0. Bienvenue dans le monde de Candide : tout va pour le mieux !

Pipeau et omerta sont dans le même bateau. Dans une optique de développement durable, il est urgent de couler le bateau. Quand on parle 2.0, il y a une règle simple :

CE QUI N’EXISTE PAS DANS LE REEL, N’EXISTE PAS DANS LE VIRTUEL

Une organisation doit d’abord créer en face à face au quotidien une dynamique participative, de co-construction, de co-création, de connexion des intelligences et des savoirs avant de se poser la question des logiciels. Une solution 2.0 ne change pas la culture, les compétences managériales ou les modes de travail pour une raison très simple : trop peu de personnes utilisent ces solutions dans la durée. Oui, une solution 2.0 pourrait transformer une organisation mais à condition d’être utilisée !
L’organisation hiérarchique pyramidale est le meilleur système pour exécuter des décisions, pour produire, pour les activités courantes. Mais, c’est le pire système qui existe pour prendre des décisions, innover, résoudre des problèmes ou partager des bonnes pratiques. On a donc besoin d’une organisation intelligente… aussi ! On pourrait parler de la mise en place d’une organisation chaordique qui sait faire coexister l’ordre 1.0 et le chaos 2.0. Il faut apprendre à gérer ce paradoxe pour qu’un jour on ne parle plus de pipeau ou d’omerta…

Pour cela, je propose de transformer l’intelligence collective en « temps » et non en espaces / territoires.On ne peut pas faire co-exister un territoire 1.0 et un territoire 2.0 mais on peut faire co-exister un territoire 1.0 avec un temps 2.0. L’intelligence collective deviendrait une sorte d’horloge. Dans ce cadre, mon livre « Le management de l’intelligence collective » décrirait le fonctionnement de cette horloge : quand, pourquoi, comment utiliser cette horloge ?

L ‘expression « Entreprise 2.0″ est à la mode, mais je lui préfère « entreprise intelligente » parce que la technologie n’est qu’un support de l’intelligence collective et non un moyen de l’obtenir. « Entreprise 2.0″ est un concept marketing visant à accélérer la vente de solutions logiciels et conseils à des entreprises 1.0. Cette approche marketing me semble finalement contre-productive puisqu’elle culpabilise l’entreprise dans sa culture et son fonctionnement. Si l’entreprise 1.0 est consciente de l’importance du Web 2.0, elle n’est pas pour autant prête à changer de culture. Nous sommes donc dans une impasse et je vous ai proposé quelques pistes pour en sortir. L’entreprise intelligente, c’est l’organisation qui laisse l’entreprise 1.0 vivre sa vie et qui organise des espaces et des temps 2.0 autour de l’entreprise 1.0.


La cognitique est une discipline d’ingénierie apportant des compétences, en vue d’une plus grande intégration entre:

  • systémes automatisés
  • facteurs humains
  • gestion du savoir

Ce domaine appartient aux sciences émergentes et convergentes autour de la cognition, de la complexité, et de l’étude des interfaces (à l’instar des bio-nano-technologies, de la robotique, et de la bio-génétique).
Techniquement son savoir est transdiciplinaire, il repose sur:

  • les sciences cognitives (Ia, psychologie, neurosciences, epistémologie, sociologie, anthropologie, linguistique)
  • l’informatiques (programmation, simulation, modèlisation, sbc, ntic, sgc)
  • les sciences de l’automatique (systèmes asservis, optimisation, traitement du signal)

La cognitique doit répondre aux besoins suivants:

  • la réalisation d’interfaces ergonomiques plus transparentes: des IHM cognitivements congruentes, pour une tache précise ou devant faire face à la variabilité interindividuelle…
  • la conception de technologies de la connaissance (recherches, expertise personalisée, visualisation de données complexes, réalité augmentée…)
  • la direction de groupe de spécialistes aux connaissances hétérogénes
  • la réalisation de synthèses informatives ou applicatives, aux frontières de nombreuses disciplines
  • la prise en compte des facteurs humains et de la gestion des connaissances afin d’optimiser les processus d’une entreprise
  • la modèlisation de la cognition en situation, pour résoudre des problèmatiques complexes d’ingénierie humaine ou industrielle

L’ingénierie cognitive

13L’ingénierie cognitive est une discipline émergeante à l’intersection de la psychologie cognitive, de l’ergonomie et de l’ingénierie. Elle est tout particulièrement née des travaux précurseurs de l’ingénieur danois Jens Rasmussen dans les années 80 (Rasmussen, 1986). L’ingénierie cognitive a comme objectif originel de concevoir des systèmes techniques adaptés à la fois aux opérateurs, à leurs modes de traitement de l’information et aux contraintes relatives aux objets sur lesquels les opérateurs doivent effectuer des transformations, ce qui est appelé domaine de travail. Deux grandes avancées ont été permises dans l’étude des instruments de travail grâce à l’ingénierie cognitive. Tout d’abord, une méthodologie d’étude d’un système de travail a été systématisée. Particulièrement, les travaux de Kim Vicente au Canada (Vicente, 1999) ont permis d’aboutir à une méthode appelée « Cognitive Work Analysis » (CWA). Cette méthode se distingue des méthodes classiques d’analyse du travail par le fait qu’elle souligne l’importance d’une description des contraintes provenant du domaine du travail pour comprendre le comportement des opérateurs ayant à effectuer des tâches. En ce sens, il s’agit d’une approche écologique des activités humaines. Les comportements humains sont considérés comme principalement forgés par les contraintes provenant du domaine sur lequel ils déploient une activité.

14Ensuite, sur la base des résultats d’une CWA, il est possible de concevoir des instruments et notamment des interfaces Homme-Machine dites « écologiques » (Ecological Interface Design – EID), c’est-à-dire affichant de manière claire les contraintes du domaine de travail auxquels les opérateurs doivent s’adapter. De nombreux travaux notamment expérimentaux montrent qu’une interface de ce type améliore la performance des opérateurs notamment en situation imprévue (Vicente, 2002). Ces derniers perçoivent distinctement les contraintes du domaine et donc s’y adaptent de manière plus efficiente que durant des interactions avec des instruments et interfaces classiques qui privilégient certaines informations parmi d’autres au gré des choix souvent intuitifs des concepteurs de système.

15Dans le cadre de notre étude de l’activité d’un barrage au sein d’un écosystème estuarien, nous avons débuté une CWA. Cette approche de gestion intégrée passe par la prise en compte des activités du barrage, instrument central dans la problématique écologique d’envasement et de conflits d’usage. Nous allons donc maintenant présenter les étapes de la CWA.

L’analyse cognitive du travail (Cognitive Work Analysis – CWA)

16Cette méthode se déroule en cinq étapes. Chaque étape correspond à un ensemble de contraintes venant définir un ensemble de degrés de libertés dont disposent les opérateurs pour effectuer leurs activités. Le premier ensemble de contraintes provient du domaine ; c’est-à-dire des objets et des propriétés par lesquels les opérateurs réalisent des transformations. Cette première étape permet de caractériser les fonctions que le système de travail (opérateurs, instruments et organisation) doit respecter pour aboutir à une activité adaptée à l’égard des objets du domaine et de leurs propriétés. L’analyse du domaine de travail se fonde sur deux techniques de modélisation du domaine : la Hiérarchie de Raffinement (HR) ou encore appelée Hiérarchie « Partie-Tout » et la Hiérarchie d’Abstraction (HA) également appelée Hiérarchie « Fins-Moyens ».

17La Hiérarchie de Raffinement décompose le système technique en sous-systèmes et composantes. La Hiérarchie d’Abstraction permet pour sa part de décrire le domaine selon différents points de vue fonctionnels. Habituellement, cinq points de vue ou « niveaux » sont utilisés pour décrire un domaine. Du point de vue le plus abstrait au plus concret, on discerne ainsi :

  • Les objectifs fonctionnels justifient la présence du domaine de travail. Qu’est-ce qui fait que le domaine existe en lui-même ?

  • Les fonctions abstraites représentent les lois et les priorités dirigeant le domaine. Ces lois et priorités confèrent une certaine régularité au comportement fonctionnel du domaine ;

  • Les processus (appelés également fonctions génériques ou généralisées) correspondent au domaine vu sous l’angle des mécanismes qui le définissent.

  • Les fonctions physiques représentent les variables impliquées dans le domaine, dans la mise en œuvre des processus ;

  • Les formes physiques constituent l’ensemble des ressources physiques du domaine ainsi que leurs caractéristiques en termes d’appartenance et de localisation spatiale.

18Des relations de types « fins-moyens » sont identifiables entre les différents niveaux d’une HA. Les niveaux les plus concrets servent de moyens pour atteindre les niveaux les plus abstraits. Une ressource physique sert à manipuler une variable (fonction physique) ; cette variable sert à activer un processus ; ce processus est impliqué dans des lois générales (fonctions abstraites) pour aboutir à un objectif général. Inversement, les niveaux les plus abstraits se spécifient par les niveaux les plus concrets. L’analyse d’un domaine se veut la plus exhaustive possible. Idéalement pour chaque sous-système ou composante identifiée dans la HR, il est possible de présenter les fonctions déployées sous la forme des niveaux de la HA. Pour aboutir concrètement à ce type d’analyse, il est nécessaire de collecter des informations sur le domaine grâce à des entretiens et réunions avec des experts et à travers l’analyse de documents décrivant le domaine (Burns et Hajdukiewicz, 2004).

19La deuxième étape de la CWA consiste à analyser les contraintes provenant de la réalisation des tâches par le système de travail. Effectuer une tâche consiste à percevoir des informations et à agir sur le domaine. L’analyse de la tâche décrit ce qui est nécessaire de recevoir comme information et les types d’actions à mener. Cette analyse permet de définir les contraintes en termes de capteurs et d’effecteurs à mettre en œuvre.

20La troisième étape de la CWA relève de l’analyse des stratégies à mettre en œuvre pour effectuer ces tâches. Autrement dit, l’analyse passe de la question «que faire ?» à la question « comment le faire ? ». Une stratégie implique la mise en œuvre de critères pour sélectionner les actions efficaces en fonction du contexte de la tâche.

21La quatrième étape de l’analyse vise à prendre en considération les contraintes socio-organisationnelles. Compte tenu des stratégies à mener, il est nécessaire d’organiser le travail entre des équipes d’opérateurs et un ensemble d’outils et de règles de fonctionnement au sein de l’organisation. Elle induit également des choix en termes d’allocation des tâches entre les opérateurs humains et les systèmes automatiques.

22Enfin, la dernière étape de l’analyse vise à étudier les compétences nécessaires de la part des opérateurs pour s’adapter aux contraintes préalablement étudiées. L’aboutissement de cette démarche permet de définir le champ des activités possibles pour un opérateur donné, une fois qu’est satisfait l’ensemble des contraintes provenant du domaine, de la tâche, des stratégies, de l’organisation sociale et des compétences requises.

Mise en œuvre de la CWA dans l’étude de l’écosystème impliquant le barrage d’Arzal.

23Notre CWA s’est actuellement focalisée sur la première étape de la méthode, c’est-à-dire l’analyse du domaine. Classiquement, les champs d’application de cette méthode d’ingénierie cognitive relèvent de situations de travail dans lesquelles le contrôle du système de travail sur le domaine est bien délimité, comme par exemple dans le contrôle d’une centrale nucléaire, d’un avion, etc. (Vicente, 2002). Cependant, si l’on veut employer cette méthodologie dans le cadre d’un domaine naturel, la situation devient plus complexe : comme nous le verrons par la suite, les limites du domaine sont floues, l’environnement naturel ne dispose que partiellement de finalité fonctionnelle et enfin, de multiples systèmes interagissent avec le domaine naturel (Burns et Hajdukiewicz, 2004).

24Notre analyse s’est effectuée sur la base de documents scientifiques relatifs à l’analyse systémique d’un estuaire, notamment le rapport (PNUE/PAM/PAP, 1999), ainsi qu’à travers des entretiens avec les gestionnaires et opérateurs du barrage. Nous nous sommes également basés sur nos connaissances du site et de son fonctionnementsédimentologique, hydrologique et morphobathymétrique (Goubert, 1997 ; Menier et al., 2001 ; Goubert et al., 2000, 2005 ; Goubert et Menier, 2005 ; Goubert, 2006).

25Une fois que l’analyse du domaine a atteint un niveau de description suffisamment stable, nous nous sommes penchés sur les informations et actions requises pour effectuer les tâches de régulation du cours d’eau au quotidien via le barrage. Cette analyse fondée notamment sur des entretiens et observations du travail des opérateurs a permis d’inférer quelques éléments constituant des contraintes dans la réalisation des tâches et la mise en œuvre de stratégies de régulation du cours d’eau.

Résultats

26La figure 2 présente de manière synthétique l’articulation entre le domaine étudié, les contraintes liées aux tâches de régulation du barrage et celles propres aux stratégies de régulation. L’analyse du domaine a nécessité de mettre en place un modèle composé de trois Hiérarchies d’Abstraction : une hiérarchie propre au système « barrage » décrivant les équipements et fonctionnalités du barrage, une hiérarchie décrivant le domaine naturel, ses composantes et ses lois et enfin, une hiérarchie d’abstraction regroupant les dispositifs et fonctions partagés par les usagers humains de l’écosystème étudié (hormis le barrage).

Figure 2. Analyse du système existant à travers une approche d’ingénierie cognitive.

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27Cette représentation tripartite du domaine est liée au fait qu’il s’agit d’un domaine composite. Burns, Bryant et Chalmers (2005) se sont confrontés les premiers à ce problème durant leur analyse du domaine de travail d’une frégate. La réalisation de tâches sur une frégate nécessite de tenir compte d’un domaine composé à la fois des propriétés propres à la frégate (ses objectifs, ses lois de fonctionnement, processus, variables et équipement), des propriétés de l’environnement naturel avec lequel elle interagit (air, terre, mer) et enfin les propriétés de systèmes avec lesquels elle entrerait en contact (navire ou avion ami ou ennemi).

28Concernant l’analyse de la tâche, la figure 2 montre que les données obtenues par les opérateurs proviennent de la structure fonctionnelle du barrage présente dans le domaine. Cela signifie que les opérateurs ayant à effectuer la tâche perçoivent l’écosystème à travers les possibilités offertes par les équipements constituant le barrage dans la limite de leur champ d’action. Cette évidence a des implications fortes lorsqu’il s’agit de comprendre le point de vue des gestionnaires et opérateurs du barrage sur le plan écologique. Enfin, les stratégies vont tenter de gérer les conflits de priorité entre les trois composantes du domaine pour une prise de décision et une planification des régulations à mener sur la rivière.

29La figure 3 représente le contenu synthétique de la HA tripartite décrivant les fonctions du domaine auquel se confronte le barrage. Nous n’avons présenté ici que les fonctions les plus représentatives de chaque niveau de la HA pour simplifier la démonstration.

Figure 3. Représentation tripartite du domaine.

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Quelques adresses:

http://cognitic.com/paradigmes

http://cognitic.com/m%C3%A9thodes

http://cognitic.com/marketing

http://cognitic.com/management

http://cognitic.com/cognition

http://cognitic.com/instruments

http://cognitic.com/test

http://k.cognitic.com/2007/1/2/la-cognitique

http://cognitic.com/interaction

http://cognitic.com/interface

http://cognitic.com/interface

http://cognitic.com/apprentissage


Discours intéressant, nous vivons une prise de conscience de la puissance de notre état de conscience émotionnelle et relationnelle collectif. Ce qui nous sort de notre propre conditionnement actuel pour entrer dans un nouveau type d’état de conscience ou de conditionnement davantage libéré et plus responsable. C’est un changement de niveau 2 !

Jean François Noubel est le créateur d’un institut de recherche en Intelligence collective.

Entretien avec Jean-François Noubel, par Sylvain Michelet et Patrice van Eersel

Selon Jean-François Noubel, chercheur français en sciences humaines travaillant surtout aux Etats-Unis, l’émergence d’une « intelligence globale » rendue nécessaire par les impasses de l’organisation pyramidale, typique de l’ère industrielle, représente plus qu’une évolution de culture ou de civilisation : c’est une transformation de l’espèce humaine elle-même ! 

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JF. Noubel – DR.

Nouvelles Clés : Vous donnez des conférences et des ateliers sur le sujet des deux côtés de l’Atlantique, mais c’est quoi, pour vous, la conscience collective ?

Jean-François Noubel : Je pense que la conscience collective est avant tout un ressenti intérieur. Tout le monde en a fait plus ou moins l’expérience, en intégrant une chorale, une équipe sportive ou un groupe de travail bien soudé. On se sent relié à une conscience qui émane du groupe, que le groupe fabrique lui-même, dans une relation dynamique, où l’individu et le collectif se nourrissent mutuellement. De même qu’un neurone n’a certainement aucune idée de la conscience dont il fait partie, mais interagit pourtant bien avec elle, « quelque chose » opère en dehors de moi, auquel je participe et dont je ne peux pas savoir tout.

Mais l’évolution suit deux chemins parallèles, qui opèrent en miroir l’un de l’autre : celui de la conscience, impalpable autrement que dans l’expérience directe de l’introspection, et celui du monde matériel où cette conscience prend forme et qui, en même temps, la rend possible. C’est dans ce monde manifesté que l’on voit apparaître, un beau jour, des espèces sociales faisant preuve d’intelligence collective, c’est-à-dire de la capacité, pour un groupe d’individus, à formuler son futur et à y parvenir dans un contexte complexe. Les humains possèdent ainsi, comme les loups ou les dauphins, une intelligence collective « originelle » leur permettant de réussir ensemble ce qu’aucun ne parviendrait à faire seul. Cette intelligence de la tribu – et aujourd’hui encore, du petit groupe – engendre des structures caractérisées par les échanges et les relations, où le leadership vient d’une expertise reconnue par le groupe et tourne en fonction des situations. Mais elle a ses limites : le nombre et la distance. Il faut être dans le même espace physique, et assez peu nombreux pour pouvoir se sentir, s’entendre, se parler. Au-delà d’un certain seuil, il y a trop de bruit, trop de complexité.

N.C. : L’humain, dans son évolution, a donc dépassé l’intelligence collective originelle ?

J.-F. N. : Oui, il a inventé l’intelligence pyramidale, dont l’émergence a reposé sur l’invention de l’écriture. Grâce à l’écrit, on pouvait séparer l’émetteur et le récepteur d’un message, dépasser la perception sensorielle directe. On a pu également créer une mémoire collective, la conserver sur un support matériel, compter, ou qualifier les individus en fonction d’un attribut social tel que leur nom, leurs possessions ou toute autre étiquette pouvant servir au système de régulation du collectif. Une nouvelle forme d’intelligence collective s’est donc mise en action, que l’on peut appeler « pyramidale » dans la mesure où elle fonctionne selon le principe de la hiérarchie. Une minorité dirige, la majorité exécute, la chaîne de commande se répartit en niveaux. Jusqu’à présent, ce système a bien rempli son rôle, celui de faire de « grandes choses » avec un grand nombre de participants. Il a posé les infrastructures techniques, les briques fondamentales, de la prochaine évolution de notre espèce. Aujourd’hui nous faisons tous partie à la fois de petites structures où l’on fonctionne en intelligence collective originelle – on recherche tous ça, l’évolution a conçu nos corps pour cela -, et de grandes organisations faisant appel à l’intelligence pyramidale, complètement hiérarchisées.

N.C. : Et nous en atteignons aujourd’hui les limites ?

J.-F. N. : À l’évidence, les organisations pyramidales sur lesquelles nos sociétés reposent (école, gouvernement, administration, entreprise, Églises, etc.) ont engendré une complexité qu’elles ne parviennent plus à gérer. Trop de complexité pour qu’une minorité dirigeante puisse l’embrasser aujourd’hui, aussi bienveillante et compétente soit-elle. Trop de changement pour qu’une architecture sociale freinée par le « codage en dur » de sa structure hiérarchique puisse suivre le rythme – même en changeant sans cesse l’organigramme, comme la plupart des entreprises ces dernières années. Trop de diversité pour nos systèmes fondés sur les économies d’échelle et la simplification des procédures – on le voit avec l’école et ses filières sans issue. Trop de dissociation chez chacun, enfin, entre l’être essentiel et le rôle impersonnel, voire immoral, qu’il faut tenir en fonction de son « poste ».

N.C. : Nous sommes donc à un tournant ?

J.-F. N. : Aujourd’hui, on se rend compte que cette complexité ne s’appréhende pas uniquement par les machines ou les systèmes d’information. Ça passe aussi par une évolution de l’humain, où technologie et évolution de soi seront comme deux miroirs se regardant l’un l’autre. Mais le vivant, s’il porte ses limites en lui de par sa structure, crée aussi le terreau pour passer à la prochaine étape. Nous créons, en quelque sorte, les causes de notre propre évolution. Les organisations pyramidales, par exemple, ont eu besoin d’humains de plus en plus formés, de systèmes d’information et de gestion de plus en plus sophistiqués. Elles ont ainsi créé les briques fondamentales pour passer à l’étape suivante : l’intelligence collective globale, dont nous voyons apparaître les premières manifestations.

N.C. : Vous pensez à internet ?

J.-F. N. : Oui, surtout animé par les logiciels libres de l’open source. La création de Linux a été un événement historique, l’acte de naissance de l’intelligence globale ! Comme le célèbre Windows du géant Microsoft – qui vient d’accepter, le 2 novembre 06, après avoir beaucoup fanfaronné, de rendre ses propres systèmes compatibles avec son concurrent (ça a fait la une des médias !) – Linux est un système d’exploitation, un gros logiciel qui gère toutes les fonctions d’un ordinateur. Mais Linux, lui, est libre, gratuit ! Il évolue dans l’écologie sociale suivant les besoins du collectif, et non suivant une seule logique marchande. Des gens connectés en réseau, sans quartier général, sans patron, sans direction ni ordres, l’ont fabriqué ensemble, au sein d’une communauté virtuelle regroupant aujourd’hui des dizaines de milliers de programmeurs et des millions d’utilisateurs. Aujourd’hui, tout ce que propose Microsoft comme applications est disponible en logiciels libres (par exemple le moteur de recherche Firefox). Chacun peut s’en servir, les améliorer, sachant que la communauté s’attend à ce qu’il remette ses améliorations gratuitement dans le circuit. Même logique pour Wikipédia, l’encyclopédie en ligne où chacun peut écrire ou corriger les articles. On fait confiance au système : s’il y a une erreur, quelqu’un viendra la corriger.

N.C. : Mais comment cela peut-il fonctionner, économiquement ?

J.-F. N. : Le système pyramidal est fondé sur la propriété, donc sur la rareté qui donne au produit sa valeur marchande. Mais le savoir, par nature, n’est pas rare. Il a fallu créer, grâce aux brevets, une rareté artificielle. Microsoft crée un logiciel, en garde la propriété industrielle et vend des licences d’exploitation. En intelligence globale, on passe à un tout autre système, où l’on ne rémunère pas la propriété, mais la valeur ajoutée du travail reconnue par le collectif. Le logiciel devient un bien public. Si une entreprise me demande de l’améliorer ou de lui ajouter une fonction, je serai payé pour la valeur ajoutée reconnue de mon travail, mais ni moi ni l’entreprise n’en garderons la propriété.

N.C. : Qu’est-ce vous empêche d’essayer d’en tirer profit ?

J.-F. N. : On en tire profit, sinon, pourquoi participer ? Mais on en tire profit différemment, pour soi ET pour les autres, comme dans l’intelligence collective originelle, non pour soi CONTRE les autres, comme en pyramidal. Le système est robuste. Sa transparence permet de remplacer la surveillance centralisée, propre aux structures pyramidales, par une sous-veillance, une surveillance distribuée. Il y a bien sûr des brebis galeuses, mais celui qui tire le drap à lui est vite connu de tout le monde et perd toute crédibilité. Ici le principe n’est plus la compétition et la propriété, mais l’excellence et le partage. La recherche et le développement, par exemple, passent entièrement dans le domaine public, au lieu d’être secrets et propriétarisés. Cela paraît utopique quand on ne connaît pas, mais je vous invite à ne pas céder au scepticisme devant quelque chose qui existe déjà et fonctionne ! Dans le secteur de l’énergie, par exemple. Les organisations pyramidales se considèrent comme seules capables de gérer l’énergie dans le paradigme actuel, notamment parce qu’elles se concentrent sur des sources centralisées à leur image (pétrole, nucléaire). Mais aujourd’hui on sait que chaque mètre carré sur Terre possède suffisamment de potentiel énergétique pour devenir producteur d’énergie, par une judicieuse combinaison des ressources (éolien, solaire, thermique, hydraulique, carbone…). Non pas en autarcie, mais en interdépendance, au sein d’un réseau dont nous pouvons gérer la complexité grâce à la technologie, sans passer par des structures hiérarchisées.

En intelligence globale, chacun peut devenir émetteur d’énergie et d’info, mais aussi de monnaie, d’éducation, de santé, de nourriture… Tous les domaines de la vie sociale sont concernés. De nouvelles proximités s’installent, non plus géographiques, mais fondées sur de nouveaux territoires symboliques qui rapprochent, indépendamment de la distance. On a ainsi des communautés de valeurs, ou de projet, ou d’action…

N.C. : Sans proximité physique, ces contacts restent très virtuels !

J.-F. N. : Abandonnons cette polarisation entre virtuel et réel. Si les habitants d’un village utilisent les logiciels relationnels et le cyber espace, ça ne veut pas dire qu’ils sont enfermés chez eux et ne se parlent plus. Ils ne font que réguler leurs activités, échanges, flux énergétiques, marchés, sans passer par les travers hiérarchiques. Cela n’a rien de virtuel ! Le contact, les échanges, les actions sont bien réelles. On voit par exemple des gens, disséminés aux quatre coins du monde, se réunir via des logiciels de communication vocale sur internet d’une grande qualité sonore – on entend les respirations, les bruissements de vêtements quand quelqu’un change de posture. Ils vont méditer puis réfléchir ensemble à un sujet, prendre des décisions, conduire des actions. Eh bien, s’ils maîtrisent les façons de communiquer, de sentir et de faire ressentir leurs positions et humeurs suivant les codes comportementaux du monde en ligne, ils vivent une expérience de communion tout à fait réelle ! Est-ce que vous sentez dans le virtuel quand vous téléphonez ou lisez un livre ? En leur temps, ces technologies ont paru parfaitement virtuelles à ceux qui ne les connaissaient pas.

Il faut du temps pour intégrer tout ça, mais quand on l’a intégré dans son corps, dans ses sens, on a la sensation de s’inscrire non pas dans une évolution de société ou de civilisation, mais carrément dans une évolution d’espèce. Faisant partie de cette nouvelle société à intelligence globale en émergence, je peux vous dire que la sensation de mon corps est d’être relié au monde et à autrui d’une façon que mes parents n’ont absolument jamais connue. Et ce n’est qu’une expérience de connexion via une infrastructure technique encore balbutiante. Demain, on le sait, la technologie et le corps vont se mêler, nos mondes intérieurs se rencontreront de plus en plus. Voilà pourquoi je parle de mutation d’espèce.

N.C. : Ça repose la question de la conscience : sera-t-elle d’un niveau suffisant pour appréhender cette puissance ?

J.-F. N. : Puissance et conscience marchent ensemble : quand l’une se présente, l’autre se manifeste aussi. Chaque percée technique est une opportunité de plus de conscience, chaque percée de la conscience amène des percées techniques. Ainsi le feu, l’écriture, la roue, l’informatique… À chaque pas, notre responsabilité s’accroît, les risques aussi, et la conscience est invitée à grandir une fois encore. Des précurseurs, comme La Mère et Sri Aurobindo, Steiner, Teilhard de Chardin ou d’autres visionnaires éclairés en leur époque, ont senti où la conscience voulait se diriger, ils ont planté les germes dans leurs écrits, leurs réalisations, pressenti la matérialisation technique que cela engendrerait. Aujourd’hui, beaucoup de gens souffrent du système pyramidal, et veulent le combattre – alors qu’il suffit seulement de le dépasser. Ce n’est pas un nouveau système politique, mais une évolution du vivant social. Cela s’accompagne de changements intérieurs :

- abandonner le sentiment de propriété de ce que l’on produit,
- considérer les points de vue adverses comme complémentaires,
- cesser de légitimer l’écrasement des minorités par la majorité, mais chercher à voir où le minoritaire apporte une suggestion intéressante,
- apprendre en quoi les méthodes collaboratives, la coopération ou la communication non violente sont puissantes,
- appliquer des protocoles de réunion adaptés à leur objet,
- etc.

Tout ça n’est pas facile, surtout lorsque nous avons été éduqués à l’école de l’individualisme. Mais le global porte plus de conscience collective que le pyramidal, donc plus de liberté. La relation de l’individu au tout s’en trouve renforcée. Loin de se perdre dans une structure technovivante, ses possibilités de conscience et de puissance individuelles et collectives sont augmentées. Réconciliant l’être et le faire, la personne peut accéder à des états de sagesse collective, faisant appel, par un retour à l’intelligence originelle débarrassée de ses limites, à des techniques psycho-techno corporelles énergétiques et vibratoires qui engagent intellect, corps, émotions, l’être tout entier. On entre dans un chemin spirituel. Un bodhisattva collectif, voilà ce que la conscience a envie aujourd’hui d’inventer.


Quelques articles récents se sont intéressés à l’aspect philosophique d’Internet. L’un d’entre eux paru dans le numéro spécial de Sciences humaines No 32 consacré à  » la société du sa­voir « , confronte les aspirations parfois utopistes des penseurs les plus en vue et les fonction­nements des communautés scientifiques sur le Web. Il conclut en laissant entendre que ces philosophes se sont trompés de cible.  » La théorie de l’intelligence collective repose sur un présupposé implicite. La connexion des intelligences par le biai des ordinateurs suffirait à pro­duire une conscience collective  » émergente « , un univers de pensée virtuel-celui de la noosphère-, où il n’y aurait plus de frontière entre les disciplines scientifiques, les sciences et la philosophie, les arts, la religion… Belle utopie, mais qui ne permet pas de comprendre les conditions sociales, institutionnelles, épistémologiques de production et de diffusion des savoirs « .

Le raisonnement qui consiste à comparer le mode de collaboration d’une communauté de scientifiques, les physiciens, avec les analyses des philosophes du cyberspace suffit-il à démontrer leur inanité s’il débusque une inadéquation? L’auteur l’affirme quand il dit qu’on  » dispose désormais de quelques bonnes études sur l’histoire d’Internet, son fonctionnement, l’organisation des internautes, pour valider ou non la thèse de l’intelligence collective « .

Je me propose ici d’examiner deux concepts liés: l’intelligence collective et la virtualisation. Pierre Lévy est la référence la plus sûre en ces matières, je restreindrai volontairement mon champ d’investigation principal à cet auteur, Le texte qui suit est un résumé légèrement remanié (le moins possible, pour respecter la pensée et le style propre de l’auteur) de deux livres: « L’intelligence collective » et « Qu’est-ce que le virtuel? ».
L’intelligence collective.
L’intelligence collective occupe le cyberespace, qui se définit comme un réseau de connexions où tout élément d’information se trouve en contact virtuel avec n’importe quel autre, et avec tout le monde. Le postulat de Pierre Lévy est que  » l’évolution en cours converge vers la constitution d’un nouveau milieu de communication, de pensée et de travail pour les sociétés humaines « . Internet est aujourd’hui le symbole de ce nouvel espace. En pleine formation, il est malléable, on peut  » y réfléchir collectivement et tenter d’infléchir le cours des choses [...]. Les nouveaux moyens de création et de communication pourraient aussi renouveler profondément les formes du lien social dans le sens d’une plus grande fraternité, et aider à résoudre les problèmes dans lesquels se débat aujourd’hui l’humanité « . La forme et le contenu du cyberespace sont encore flous, aucune technologie n’est suffisemment dominante pour s’imposer sans contestation.. Les acteurs politiques et économiques ont encore la possibilité d’ouvrir un grand débat sur la nature et la finalité de cet espace.

Mais il ne s’agit pas seulement de réfléchir en terme d’impact (quel sera l’impact des autoroutes électroniques sur la vie politique, économique et culturelle?), mais aussi de projet (à quelle fin voulons-nous développer les réseaux numériques de communication interactive?).  » Les décisions techniques, l’adoption de normes [...] contribueront à modeler les équipements collectifs de la sensibilité, de l’intelligence et de la coordination qui formeront demain l’infrastructure de la civilisation mondialisée « . Voilà situé le contexte de la réflexion de Pierre Lévy, qui veut situer la problématique du cyberespace dans une perspective anthropologique. Bien plus qu’une simple adaptation ou un passage d’une culture à l’autre, la situation actuelle s’inscrirait dans une transformation plus radicale, un passage d’une  » humanité à l’autre, une autre humanité qui non seulement reste obscure, indéterminée, mais que nous nous refusons même à interroger, que nous n’acceptons pas encore de viser « .

Importance des TIC
Il faut inventer de nouveaux procédés de pensée et de négociation qui puissent faire émerger de véritables intelligences collectives.  » Les technologies intellectuelles n’occupent pas un secteur comme un autre de la mutation anthropologique contemporaine, elles en sont potentiellement la zone critique, le lieu politique. Est-il besoin de le souligner? On ne réinventera pas les instruments de la communication et de la pensée collective sans réinventer la démocratie partout distribuée, active, moléculaire. [...] l’humanité pourrait ainsi ressaisir son devenir. Non pas en remettant son destin entre les mains de quelque mécanisme prétendument intelligent, mais en produisant systématiquement les outils qui lui permettront de se constituer en collectifs intelligents, capables de s’orienter parmi les mers orageuses de la mutation « .

L’intelligence collective soit s’inventer, elle n’est pas donnée, n’est pas dans la nature. Il faut inventer les techniques, les systèmes de signes, les formes d’organisation sociale et de régulation qui permettent de penser ensemble, de concentrer les forces intellectuelles et spirituelles,  » de multiplier nos imaginations et nos expériences, de négocier en temps réel et à toutes les échelles les solutions pratiques aux problèmes complexes que nous devons affronter .

L’intelligence collective vise moins à la maîtrise de soi par les communautés humaines qu’un lâcher-prise essentiel qui porte sur l’idée même d’identité, sur les mécanismes de domination et de déclenchement des conflits, sur le déblocage d’une communication confisquée, sur la relance mutuelle de pensées isolées. « 

Il s’agit de découvrir ou d’inventer un au-delà de l’écriture, un au-delà du langage tel que le traitement de l’information soit partout distribué et partout coordonné, qu’il s’intègre naturellement à toutes les activités humaines, revienne entre les mains de chacun.

Cette nouvelle dimension de la communication devrait nous permettre de mutualiser nos connaissances et de nous les signaler réciproquement, ce qui est la condition élémentaire de l’intelligence collective. Au-delà, elle ouvrirait deux possibles majeurs, qui transformeraient radicalement les données fondamentales de la vie en société. Premièrement, nous disposerions de moyens simples et pratiques pour savoir ce que nous faisons ensemble. Deuxièmement, nous manierions encore plus facilement que nous n’écrivons aujourd’hui les instruments qui permettent l’énonciation collective.

Cette vision d’avenir s’organise autour de deux axes complémentaires: celui du renouvellement du lien social par le rapport à la connaissance et celui de l’intelligence collective proprement dite.


Renouvellement du lien social et intelligence collective.

L’Espace du savoir  » incite à réinventer le lien social autour de l’apprentissage réciproque, de la synergie des compétences, de l’imagination et de l’intelligence collectives. On l’aura compris, l’intelligence collective n’est pas un objet purement cognitif. L’intelligence doit s’entendre ici comme dans l’expression  » travailler en bonne intelligence  » ou dans le sens qu’elle a dans  » intelligence avec l’ennemi « . Il s’agit d’une approche très générale de la vie en société et de son avenir possible. L’intelligence collective est un projet global dont les dimensions éthiques et esthétiques sont aussi importantes que les aspects technologiques et organisationnels « .

Les connaissances vivantes, les savoir-faire et compétences des êtres humains sont en passe d’être reconnus comme la source de toutes les autres richesses. Dès lors, quelle finalité assigner aux nouveaux outils de communication? Leur usage socialement le plus utile serait sans doute de fournir aux groupes humains des instruments pour mettre en commun leurs forces mentales afin de constituer des intellects ou des imaginants collectifs. L’informatique communicante se présenterait alors comme l’infrastructure technique du cerveau collectif ou de l’hypercortex de communautés vivantes. Le rôle de l’informatique et des techniques de communication ne serait pas de remplacer l’homme ni de s’approcher d’une hypothétique intelligence artificielle, mais de favoriser la construction de collectifs intelligents où les potentialités sociales et cognitives de chacun pourront se développer et s’amplifier mutuellement.[...] Peut-être alors sera-t-il possible de dépasser la société du spectacle pour aborder une ère post-médias, ère dans laquelle les techniques de communication serviront à filtrer les flux de connaissances, à naviguer dans le savoir et à penser ensemble plutôt qu’à charrier des masses d’informations.

Dans nos interactions avec les choses nous développons des compétences. Par notre rapport aux signes et à l’information, nous acquérons des connaissances. En relation avec les autres, moyennant initiation et transmission, nous faisons vivre le savoir. Compétence, connaissance et savoir, (qui peuvent concerner les mêmes objets) sont trois modes complémentaires de la transaction cognitive et passent sans cesse l’un dans l’autre.


Qu’est-ce que l’intelligence collective ?

« C’est une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences. Le fondement et le but de l’intelligence collective sont la reconnaissance et l’enrichissement mutuels des personnes ».

La totalité du savoir n’appartient à personne, et chaque être humain sait quelque chose. Le savoir n’est autre que ce que les humains savent, la somme des savoirs individuels. Il n’y a pas de source transcendante de savoirs. L’intelligence est-elle alors la simple maîtrise d’un plus grand savoir? Non, la « lumière de l’esprit » brille « même là où on essaye de faire croire qu’il n’y a pas d’intelligence [...], s’il vous prend la faiblesse de penser que quelqu’un est ignorant, cherchez dans quel contexte ce qu’il sait devient de l’or ».

Il est difficile de critiquer cette profession de foi de Pierre Lévy, mais un objection s’impose: dans un réseau, on met à disposition ses connaissances, pas soi-même. On ne peut offrir ce qu’on ignore posséder, et il n’y a pas moyen pour quiconque d’obtenir ce qu’on ne met pas à disposition. Il faudrait une interconnexion des êtres, des psychismes, un  » réseau neuronal « , finalement une transparence et une égalité absolues qui s’apparentent aux utopies classiques, de la République de Platon à l’Utopia de Thomas Moore et aux Phalanstères de Prud’hom. Mais ces systèmes ont peu ou prou éliminé les qualités individuelles, à l’inverse de Pierre Lévy, qui les met au premier plan, et pour qui l’égalité vient de la reconnaissance de la différence. On examinera plus loin ce que Pierre Lévy appelle esprit.


Valoriser les savoirs

L’intelligence, si elle est partout distribuée, n’est aujourd’hui pas valorisée. Elle n’est pas utilisée partout où elle est, il y a un grand gâchis de cette ressource,  » la plus précieuse « . Au contraire,  » on assiste aujourd’hui à une véritable organisation de l’ignorance sur l’intelligence des personnes, à un effroyable gâchis d’expériences, de savoir-faire et de richesses humaines « .

La coordination en temps réel des intelligences nécessite des technologies numériques sophistiquées, et la mise à disposition des membres d’une communauté d’un même espace virtuel, espace de significations dans lequel chacun peut interagir avec d’autres membres d’une collectivité délocalisée (il n’est plus besoin de parler de  » collectif intelligent  » puisqu’on l’a vu, tout être humain est intelligent au sens de Pierre Lévy. Une collection d’intelligences est alors intelligente, par définition. Reste à définir si l’intelligence du système équivaut à la somme des intelligences qu’il contient, ou est plus élevée, ou moins) .

Pour aboutir à une mobilisation effective des compétences, encore faut-il les identifier. Pour cela il faut les reconnaître pleinement, dans toute leur diversité. Cette reconnaissance a une dimension éthico-politique, puisqu’à l’âge de la connaissance, ne pas reconnaître l’autre dans son intelligence, c’est lui refuser sa véritable identité sociale, c’est nourrir son ressentiment et son hostilité, c’est alimenter l’humiliation, la frustration d’où naît la violence. Valoriser autrui dans ses savoirs, c’est lui permettre de s’identifier sur un mode nouveau et positif et de se mobiliser dans des projets collectifs. C’est une manière de motiver chacun.

Ce que l’intelligence collective n’est pas
Il n’est pas inutile de préciser ce que l’intelligence collective n’est pas. « Il ne faut surtout pas la confondre avec des projets totalitaires de subordination des individus à des communautés transcendantes et fétichisées. Dans une fourmilière, les individus sont ‘bêtes’, ils n’ont aucune vision d’ensemble et ne savent pas comment ce qu’ils font se compose avec les actes des autres individus. Mais bien que les fourmis isolées soient ‘stupides’, leur interaction produit un comportement émergent globalement intelligent. Ajoutons que la fourmilière possède une structure absolument fixe, que les fourmis sont rigidement divisées en castes, et qu’elles sont interchangeables au sein de ces castes. La fourmilière donne l’exemple du contraire de l’intelligence collective au sens ou nous l’entendons.[...] « .

Intelligence collective et culture
L’intelligence collective ne commence qu’avec la culture et s’accroît avec elle, mais pas la culture au sens où on l’entend habituellement. Dans un collectif intelligent la communauté se donne pour objectif la négociation permanente de l’ordre des choses, de son langage, du rôle de chacun, le découpage et la définition de ses objets, la réinterprétation de sa mémoire.

 » Ce projet convoque un nouvel humanisme qui inclue et élargisse le  » connais-toi toi-même  » vers un  » apprenons à nous connaître pour penser ensemble  » et qui généralise le  » je pense donc je suis  » à un  » nous formons une intelligence collective, donc nous existons comme une communauté éminente « . On passe du cogito cartésien au cogitamus. Loin de fusionner les intelligences individuelles dans une sorte d’indistinct magma, l’intelligence collective est un processus de croissance, de différenciation et de relance mutuelle des singularités « .

On peut donc penser que l’intelligence collective est avant tout un projet socio-politique fondé sur le partage, la reconnaissance et la responsabilité de chacun; au fonds, on peut y voir le rêve d’un penseur qui extrapole à la société entière l’idéal et la pratique des pionniers de l’internet. Mais l’intelligence collective n’est pas que cela, elle n’est pas que la somme des intelligences qui consentent à en faire partie.  » L’intellectuel collectif est une sorte de société anonyme à laquelle chaque actionnaire apporte en capital ses connaissances, ses navigations, sa capacité d’apprendre et d’enseigner. Le collectif intelligent ne soumet ni ne limite les intelligences individuelles, mais au contraire les exalte, les fait fructifier et leur ouvre de nouvelles puissances. Ce sujet transpersonnel ne se contente pas de sommer les intelligences individuelles. Il fait croître une forme d’intelligence qualitativement différente, qui vient s’ajouter aux intelligences personnelles, une sorte de cerveau collectif ou d’hypercortex. Or cette intelligence différente de celle des individus, tout autre, qui pourtant nous éclaire et nous exalte, n’a-t-elle pas d’abord été pensée comme intelligence divine? Construire une intelligence collective, n’est-ce-pas, pour les communautés humaines, une manière laïque, philanthropique et raisonnable d’atteindre à la divinité?… « . Il sort évidemment du cadre de ce modeste travail d’examiner ce que l’analyse de Pierre Lévy doit à Maimonide, au chapitre  » L’intellect, l’intelligible, l’intelligent  » in Le Guide des égarés. Nous sommes là au coeur de sa pensée, et il serait un peu cavalier de la taxer simplement de mystique, comme le fait l’auteur de l’article cité plus haut.. Avant lui C.G:Jung a eu à subir le même reproche méprisant pour un concept approchant: l’inconscient collectif.

Les individus dorment, l’intellect collectif ne s’éteint jamais,  » quand un esprit glisse dans le sommeil, cent autres veillent et prennent le relais. Si bien que le monde virtuel est sans cesse éclairé, animé par les flammes d’intelligences vivantes. En unissant des milliers de lueurs intermittentes, on obtient un luminaire collectif qui, lui, brille toujours. » Si je dors,  » l’expression que j’ai voulu donner à ma mémoire, à mon savoir, à mes navigations, à mon désir d’apprendre, à mes hiérarchies d’intérêts, aux rapports que j’entretiens avec les autres membres de la communauté pensante  » continue d’agir dans le monde virtuel. Ce messager numérique contribue à informer, orienter, évaluer en permanence le monde virtuel, qui est lui-même l’expression de tous les messagers.

 » L’intelligence humaine? Son espace est la dispersion. Son temps, l’éclipse. Son savoir, le fragment. L’intellect collectif réalise son remembrement. Il construit une pensée transpersonnelle mais continue. Une cogitation anonyme, mais perpétuellement vivante, partout irriguée, métaphorique. Par l’intermédiaire des mondes virtuels, nous pouvons non seulement échanger des informations mais vraiment penser ensemble, mettre en commun nos mémoires et nos projets pour produire un cerveau coopératif. [...] L’intellect collectif pense partout, tout le temps, et relance perpétuellement la pensée de ses membres. Pour la communauté pensante que nous appelons de nos voeux, comme pour le Dieu d’Avicenne ou de Maïmonide, l’intellect et l’intelligible ne font qu’un. Cette union de l’intellect et de l’intelligible d’un être collectif, nous l’avons appelée son monde virtuel. Il est à la fois société de signes animés, organe de perception commun, mémoire coopérative, espace de communication et de navigation.

Intellection de l’intellectuel collectif
Quant à l’intellection de l’intellectuel collectif, elle réside encore et toujours dans les expériences, les apprentissages et les gestes mentaux de ses membres individuels; le monde virtuel n’est qu’un support à des processus cognitifs, sociaux et affectifs ayant cours entre des individus bien réels. Les mondes virtuels devraient permettre aux gens qui le souhaitent de se repérer mutuellement et d’étendre leurs relations amicales, professionnelles, politiques ou autres. Le monde virtuel est certes le médium de l’intelligence collective, il n’en est ni le lieu exclusif, ni la source, ni le but. ».

Le macro psychisme peut se décomposer selon quatre dimensions complémentaires:

  • une connectivité (topologie) ou un  » espace  » en transformation constante: association, liens et chemins;
  • une sémiotique, c’est-à-dire un système ouvert de représentations, d’images, de signes de toutes formes et de toutes matières qui circulent dans l’espace des connexions;
  • une axiologie ou des  » valeurs  » qui déterminent des tropismes positifs ou négatifs, des qualités affectives assiciées aux représentations ou aux zones de l’espace psychique;
  • une énergétique, enfin, qui spécifie la force des affects attachés aux images.

Le psychisme social peut alors être conçu comme un hypertexte fractal, un hypercortex qui se reproduit de manière semblable à différentes échelles de grandeur, en passant par des psychismes transindividuels de petits groupes, des âmes individuelles, des esprits infrapersonnels (zones du cerveau,  » complexes  » inconscients). Chaque noeud ou zone de l’hypercortex contient à son tour un psychisme vivant, une sorte d’hypertexte dynamique traversé de tensions et d’énergies, coloré de qualités affectives, animé de tropismes, agité de conflits.

Au sein de ce mégapsychisme fractal, les opérations consistent à :

  • agir sur la connectivité: monter des réseaux, ouvrir des portes, diffuser ou, au contraire, retenir l’information, maintenir des barrières, filtrer l’information, ou bien encore garantir la sécurité de l’ensemble (communications, transports, commerces, formations, sevices sociaux, polices, armées, gouvernements, etc…)
  • créer ou modifier des représentations, des images, faire évoluer d’une manière ou d’une autre les langues en usage et les signes en circulation (arts, sciences, industrie, médias, etc.);
  • créer, transformer ou maintenir les tropismes, les valeurs, les affects sociaux: le bien, le mal, l’utile et le nuisible, l’agréable et le pénible, le beau et le laid, etc. (éducation, religion, philosophie, morale, arts…);
  • modifier, déplacer, augmenter, diminuer la force des affects liés à telle ou telle représentation en circulation (médias, publicité, commerce, rhétorique…).

Les êtres humains ne pensent jamais seuls mais toujours dans le courant d’un dialogue ou d’un multilogue, réel ou imaginé. Nous n’exerçons nos facultés mentales supérieures qu’en fonction d’une implication dans des communautés vivantes avec leurs héritages, leurs conflits et leurs projets. En arrière-fonds ou sur l’avant-scène ces communautés sont toujours déjà présentes dans la moindre de nos pensées, qu’elles fournissent des interlocuteurs, des instruments intellectuels ou des objets de réflexion. Connaissances, valeurs et outils transmis par la culture constituent le contexte nourricier, le bain intellectuel et moral à partir duquel les pensées individuelles se développent, tissent leurs petites variations et produisent parfois des innovations majeures. Il nous est impossible d’exercer notre intelligence indépendamment des langues, langages et systèmes de signes (notations scientifiques, codes visuels, modes musicaux, symbolismes), qui nous sont légués par la culture et que des milliers ou millions d’autres personnes utilisent avec nous. Les outils et les artefacts qui nous entourent incorporent la mémoire longue de l’humanité. Chaque fois que nous les utilisons nous faisons appel à l’intelligence collective. Les outils ne sont pas seulement des mémoires, ce sont aussi des machines à percevoir. L’univers de choses et d’outils qui nous environne et que nous partageons pense en nous de cent manières différentes. Par là, de nouveau, nous participons de l’intelligence collective qui les a produits. Enfin, les institutions sociales, lois, règles et coutumes qui régissent nos relations influent de manière déterminante sur le cours de nos pensées.

Avec les institutions et les  » règles du jeu « , nous passons des dimensions collectives de l’intelligence individuelle à l’intelligence du collectif en tant que tel. Les représentations et les idées naissent et meurent dans les groupes humains. Il ne s’agit pas seulement des idées, représentations, messages, modes d’organisation des connaissances, types d’argumentation ou de  » logiques  » en usage, styles et supports des messages. Un collectif humain est le théâtre d’une économie ou d’une écologie cognitive au sein desquelles évoluent des espèces de représentations.

Formes sociales, institutions et techniques modèlent l’environnement cognitif de telle sorte que certains types d’idées ou de messages ont plus de chance de se reproduire que d’autres. Parmi tous les facteurs contraignant l’intelligence collective, les technologies intellectuelles que sont les systèmes de communication, d’écriture, d’enregistrement et de traitement de l’information jouent un rôle majeur. Les infrastructures de communication et les technologies intellectuelles ont toujours noué d’étroites relations avec les formes d’organisation économiques et politiques.

Il importe cependant de souligner que l’apparition ou l’extension de technologies intellectuelles ne déterminent pas automatiquement tel ou tel mode de connaissance ou d’organisation sociale. Distinguons donc soigneusement les actions de causer ou de déterminer, d’une part, et celles de conditionner ou de rendre possible, d’autre part. Les techniques ne déterminent pas, elles conditionnent. Elles ouvrent un large éventail de possibilités dont un petit nombre seulement est sélectionné ou saisi par les acteurs sociaux.

Machine darwinienne
La notion d’intelligence collective n’est pas une simple métaphore, une analogie plus ou moins éclairante mais bel et bien un concept cohérent. Il faut une définition d’un  » esprit  » qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif, c’est-à-dire avec une intelligence (ensemble des aptitudes cognitives, à savoir les capacités de percevoir, de se souvenir, d’apprendre, d’imaginer et de raisonner), dont le sujet soit à la fois multiple, hétérogénèse, distribué, coopératif/compétitif et constamment engagé dans un processus auto-organisateur ou autopoiétique. L’ensemble de ces conditions élimine automatiquement les modèles calculatoires ou informatiques de type  » machine de Turing « , qui n’ont pas la propriété d’autocréation. En revanche, les modèles inspirés de la biologie semblent de meilleurs candidats, et notamment l’approche  » darwinienne « . Par définition, les principes  » darwiniens  » s’apliquent à des populations. Ils font jouer un générateur de variabilité ou de nouveauté: mutations génétiques, usage d’une nouvelle connexion neuronale, inventions, création d’entreprise ou de produits, etc. Couplée à son environnement, la machine darwinienne sélectionne parmi les nouveautés injectées par le générateur. Son choix est notamment contraint par la viabilité et la capacité de reproduction des individus ou des sous-populations pourvus du nouveau caractère. Les systèmes darwiniens font preuve d’une capacité d’auto­création continue, d’une capacité d’apprentissage non dirigé. Elles peuvent être simulées par ordi­nateur. Les algorithmes génétiques et divers systèmes de « vie artificielle » laissent imaginer que le logiciel, symbiotiquement lié au milieu technologique et humain du cyberspace, pourrait bientôt représenter le dernier en date des systèmes darwiniens capables d’apprentissage et d’autocréation.

La machine darwinienne est d’autant plus intelligente qu’elle fonctionne « fractalement », à plu­sieurs échelles. Par exemple, le marché peut être considéré comme une machine darwi­nienne, mais il est d’autant plus « intelligent » que les entreprises et les consommateurs qui l’animent sont à leur tour des machines darwiniennes (organisations apprenantes, associa­tions de consommateurs). Un cerveau est à la fois le résultat d’un processus darwinien à l’échelle de l’évolution biologique et à l’échelle de l’apprentissage individuel. De plus, il intègre plusieurs types de « populations apprenantes » d’échelles différentes: groupes de neurones, carte étendue de zones sensorielles, systèmes de régulation globaux, etc.

Ainsi donc, le fonctionnement psychique est parallèle et distribué plutôt que séquentiel et li­néaire. Un affect, ou une émotion, peut se définir comme un processus ou un événement psychique qui met en jeu au moins une des quatre dimensions décrites plus haut: topologie, sémiotique, axiologie et énergétique. Mais ces quatre dimensions étant mutuellement immanentes, un affect est, plus généralement, une modification de l’esprit, un différentiel de vie psychique. Symétriquement, la vie psychique apparaît comme un flux d’affects.

 » C’est donc peu dire que le psychisme est ouvert sur l’extérieur, il n’est que l’extérieur, mais un extérieur infiltré, mis en tension, compliqué, transsubstancié, animé par l’affectivité. Le sujet est un monde baigné de sens et d’émotion « .

Cette image de l’intelligence vivante ou du psychisme est celle du virtuel. Comment ce virtuel s’actualise-t-il? Par des affects, qui désignent les actes psychiques, quelle que soit leur nature. Ainsi il n’existe pas de limites a priori à l’éclosion de nouveaux types d’affects. La classification ordinaire des émotions (peur, amour, etc..) ne présente donc qu’une liste restreinte et fort simplifiée des types d’affects.
Sociétés pensantes
On comprend mieux pourquoi l’intelligence est traversée d’une dimension collective: parce que ce ne sont pas seulement les langages, les artefacts et les institutioins sociales qui pensent en nous, mais l’ensemble du monde humain. Agir sur son milieu, si peu que ce soit, même sur un mode que l’on pourrait prétendre purement technique matériel ou physique, revient à ériger le monde commun qui pense différemment en chacun de nous, à secréter indirectement de la qualité subjective, à travailler dans l’affect. Que dire alors de la production de messages ou de relations? Voilà le noeud de la morale: vivant, agissant, pensant, nous tissons l’étoffe même de la vie des autres.

Le psychisme est d’emblée et par définition collectif. Mais comme les monades de Leibnitz ou les occasions actuelles de Whitehead, les personnes incarnent chacune une sélection, une version, une vision particulières du monde commun ou du psychisme global.

 » Certaines civilisations, certains régimes politiques ont tenté de rapprocher l’intelligence collective humaine de celle des fourmilières, ont traité les personnes comme des membres d’une catégorie, ont fait croire que cette réduction de l’humain à l’insecte était possible ou souhaitable. Notre position philosophique, morale et politique est parfaitement tranchée: le progrès humain vers la constitution de nouvelles formes d’intelligence collective s’oppose radicalement au pôle de la fourmilière. Ce progrès doit au contraire approfondir l’ouverture de la conscience individuelle au fonctionnement de l’intelligence sociale et améliorer l’intégration et la valorisation des singularités créatrices que forment les individus et les petits groupes humains aux processus cognitifs et affectifs de l’intelligence collective.

Dans le cyberespace, chacun est potentiellement émetteur et récepteur dans un espace qualitativement différentié, non figé, aménagé par les particpants, explorable. Ici, on ne rencontre pas les gens principalement par leur nom, leur position géographique ou sociale, mais selon des centres d’intérêts, sur un paysage commun du sens ou du savoir. Selon des modalités encore primitives, mais qui s’affinent d’année en année, le cyberespace offre des instruments de construction coopérative d’un contexte commun dans des groupes nombreux et géographiquement dispersés. Cette objectivation dynamique d’un contexte collectif est un opérateur d’intelligence collective, une sorte de lien vivant tenant lieu de mémoire, ou de conscience commune. L’objet commun suscite dialectiquement un sujet collectf.

L’intelligence collective soit s’inventer, elle n’est pas donnée. C’est à cette production nouvelle que nous invite Pierre Lévy. Non pas seulement à la constrution d’un contexte commun résumé à une sorte de bibliothèque universelle, qui contiendrait tous les savoirs. Trop de contraintes en empêche l’apparition, contraintes juridiques et économiques (droits d’auteurs, droits commerciaux). Mais est-ce vraiment de cela dont parle Pierre Lévy? Peut-on vraiment lui opposer que  » même si elle était réalisée, la bibliothèque universelle ne résoudrait pas les questions majeures de la documentation électronique: comment s’y retrouver dans une information proliférante? La somme des informations séparées ne suffit pas à faire une intelligence globale. « . Il ne ressort pas de la lecture des textes que Pierre Lévy a consacré à l’intelligence globale qu’elle se résume, pour lui, à cette simple addition, a une simple connexion des données.

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