Tout d’abord, il faut définir ce que sont l’une et l’autre.

Étymologiquement, la conscience est la « connaissance« . L’intelligence vient de intellegere : « comprendre« . Mais il n’y a rien à comprendre s’il n’y a de connaissance au préalable. C’est la première différence fondamentale : la conscience ne saurait se confondre avec l’intelligence, puisqu’elle la précède nécessairement. Con-naître, c’est « naître avec ». Com-prendre, c’est « prendre avec » : on ne peut « prendre » que ce qui est « né », ce qui existe. L’intelligence est conséquemment la faculté de comprendre le réel. La conscience est la faculté de s’y adapter : comment appréhender le réel pour le comprendre sans la volonté préliminaire d’adaptation ? La conscience est en quelque sorte le sillon labouré, et l’intelligence est le grain semé qui porte du fruit.

Il y a donc naturellement une interconnexion étroite entre conscience et intelligence : la première éveille la seconde ; celle-ci élargit le champ de la connaissance, et ainsi de suite.

Si la conscience est libre, elle n’est pas autonome : elle est aussi la conscience de l’autre. Cette conscience est mutuelle et collective.

L’intelligence libre se confronte également à celle de l’autre : confrontation n’est pas nécessairement contradiction ! (Celle-ci engendre l’affrontement, non la confrontation.) La conscience de l’autre en éclaire les différences : la confrontation est donc l’examen de ces différences pour en déceler la complémentarité.

La confrontation de deux ou plusieurs intelligences libres et harmonieuses multiplie l’intelligence de chacun et fait émerger l’intelligence collective ainsi que le champ de sa conscience collectif. Selon le fameux mot de Saint Exupéry, c’est « regarder ensemble dans la même direction. »

Bien entendu, cette pleine harmonie n’existe que sur le papier ! Le réel nous fait prendre conscience qu’existe une propension à opposer conscience et intelligence : il nous faut comprendre d’où émane cette opposition. Elle n’émane pas nécessairement de l’autre…

Toute opposition est une tentative de séparation. Toute séparation naît d’une confusion entre plusieurs éléments qui n’ont pas pu -ou su- être distingués : seule la distinction (soit l’établissement formel des différences) permet l’union. La jonction de deux éléments identiques n’est pas une union : c’est une fusion. Et, toute confusion a pour origine une inversion.

Dans le cas présent, postulons que l’intelligence prenne une conscience imbue d’elle-même. Cela signifie déjà qu’elle revendique la première place au détriment de la conscience. Celle-ci nous informe que c’est là une situation des plus courantes : c’est bien sûr le fruit séduisant de l’orgueil…

Malgré lui, l’orgueil permet justement d’établir une seconde différence entre conscience et intelligence : c’est l’ivraie qui vient se mêler au grain semé. De fait, il rend « ivre » l’intelligence ! Mais il ne peut l’atteindre… du moins, pas directement. Il peut la pervertir en s’attaquant à la conscience, qu’il peut toucher. On sait que l’orgueil génère un obscurcissement de la conscience, non de l’intelligence en soi. Plus la conscience est amenuisée et plus l’intelligence devient livrée à elle-même. Décentrée de la conscience, elle se recentre sur elle-même : le réel intérieur va alors prendre le pas sur le réel extérieur, infiniment plus vaste. Or, la conscience est l’expression intériorisée du réel extérieur. La nature ayant horreur du vide, l’intelligence va compenser cette perte en se fabriquant sa propre conscience sur le modèle de son réel intérieur.(Dans le langage courant, c’est ce qu’on appelle « se donner bonne conscience ».)

Il va sans dire que cette conscience de contrebande va incliner l’intelligence à s’opposer au réel extérieur, puisque celui-ci correspondra de moins en moins à ce qu’elle en perçoit. inéluctablement, l’intelligence se déconnecte du réel et fabrique de l’idée. Elle prend ainsi une tournure idéologique, qui n’est rien d’autre que la tentative de substituer au réel extérieur le produit d’un réel intérieur faussé par une conscience tordue.

La liberté de conscience est en soi un bien précieux, qu’il convient d’entretenir par une constante vigilance.  Et cela commence par le respect de l’ordre entre conscience et intelligence : cet ordre nous est antérieur, supérieur et extérieur. Mais elle ne vaut que pour une conscience droite : une liberté de conscience faussée ne peut que diviser l’intelligence au lieu de la multiplier. La sienne, et celle des autres. Une intelligence tournée sur elle-même se veut antérieure, supérieure et extérieure : elle dénie toute liberté de conscience à une intelligence extérieure… une conscience droite lui étant particulièrement insupportable.

La liberté de l’intelligence est un bien non moins précieux : sans intelligence, la liberté n’est qu’un leurre parce qu’elle s’appuie sur l’intelligence de l’autre : c’est la porte ouverte à la manipulation. De fait, une intelligence prisonnière d’une conscience idéologique cherche également à se confronter à une intelligence extérieure : si la nature peut se corrompre, elle ne change pas fondamentalement. Mais cette conscience n’éclaire plus les différences : elle les annule en les opposant. Substituant au réel extérieur le produit d’un réel intérieur, elle cherche à se reproduire chez l’autre. Elle peut y parvenir aisément, à proportion de la malléabilité de l’intelligence qu’elle rencontre.

Il existe cependant une exception notable : pourvue d’une conscience droite, l’intelligence de l’autre ne supporte pas l’inversion. Il s’attache à restaurer l’ordre entre conscience et intelligence. En ce sens, elle restaure de surcroît la liberté de conscience… chez lui comme chez l’autre. Ce qui présente une difficulté majeure, car l’autre va prendre peur en interprétant cette immixtion comme une violation de conscience ! Le paradoxe n’est qu’apparent, la conscience « violée » étant idéologique. Pour son détenteur, c’est nonobstant une « conscience », celle qui lui reste et le rassure : même faussée, elle conserve en effet son statut « protecteur » de l’intelligence… tout en trahissant cette dernière. Se voulant autonome, cette conscience va donc protéger sa fausse liberté en plaquant son réel intérieur sur le réel extérieur tel qu’elle le perçoit. Autrement dit, elle cherche à semer le doute sur la conscience droite, jetant l’anathème sur l’intelligence extérieure… en la qualifiant d’orgueilleuse !

Pour conclure, une ultime différence entre conscience et intelligence est perceptible. Le cerveau est l’organe physiologique de l’exercice de l’intelligence rationnelle, ainsi que le siège de sa mémoire. De même, est-il l’organe mémoriel de ce qui provient de la conscience : ce qui se traduirait en langage informatique par une mémoire de stockage… en langage psychanalytique par l’inconscient. Mais le cerveau N’EST PAS l’organe de l’exercice de cette conscience. Rappelons que cette dernière anime l’intelligence : elle est principe de vie. En langage informatique, c’est la mémoire vive.

  • Que se passe-t-il quand un cœur cesse de battre, fût-ce momentanément ? Nous perdons conscience.
  • Que se passe-t-il quand nous nous donnons « bonne conscience » ? Nous nous fermons le cœur… à notre propre conscience comme à celle d’autrui.
  • Que se passe-t-il quand, au contraire, nous avons mauvaise conscience ? Nous nous fermons également le cœur… quand nous la compensons justement par la « bonne conscience ». Selon notre degré de repentir et notre désir sincère de rédemption, nous nous attachons toutefois à le rouvrir.
  • Que se passe-t-il quand nous travaillons à garder une conscience droite ? Nous nous ouvrons le cœur à cette conscience comme à ce qui la dépasse en hauteur, en largeur et en profondeur.