8 histoires d’intelligence collective

Emporté par la vague des danseurs

Au début du stage de danse, Anna a mis la vingtaine de participants sur une seule ligne contre un mur et a suggéré d’attendre que « la vague » du groupe nous emporte en avant, sans signal d’elle. Chaque fois nous partions tous à contretemps. Il a fallu une bonne heure de répétition pour que nous commencions à « sentir », à « être » la vague collective. À la fin, c’était hallucinant : nous partions ensemble, absolument synchro, dans un même souffle, un même mouvement en avant. Swinging Mimi

Tout le village garantit le micro-crédit

Bravo aux Suédois d’avoir attribué le Nobel de la Paix à Muhammad Yunus pour son invention du micro-crédit. Mais le banquier du Bengla Desh aurait aussi bien mérité le Prix Nobel en sciences économiques. C’eût été plus futuriste. Un million de villages bengalis (cent millions de personnes) ont pu envisager d’entrer dans le cercle vertueux du développement grâce à la Grameen Bank. Or, le micro-crédit repose sur une responsabilité collective : quand une villageoise reçoit 50 € pour monter un atelier de couture (!), c’est tout son village qui se porte garant. D’où la difficulté d’imiter le système dans des zones où l’esprit communautaire n’existe plus… Mélik Nguédar

Cette monnaie révèle notre richesse invisible

Un tissu économique déchiré peut se remplacer lui-même, s’auto-réparer. Des années 1930 aux années 2000, plusieurs exemples étonnants – à Wörgel (Autriche), à Lignères-en-Berry, à Buenos Aires, à Perth (Australie), etc. – ont prouvé qu’à partir d’un certain nombre de participants motivés (trois mille est un bon seuil), même une région en crise économique grave pouvait décoller et devenir riche (!) et s’inventant une monnaie locale. Généralement mal vue et calomniée par les banques (et pour cause : elles « inventent » la monnaie officielle pour leur plus grand profit), la monnaie locale, appelée depuis quelques décennies SEL (système d’échange local), associe la fonction du troc à celle du tissage de liens sociaux. Son intelligence collective révèle à ceux qui se croyaient définitivement pauvres que leurs savoirs respectifs constituent une richesse, à partir du moment où ils sont partagés. Patrice van Eersel

Après la démocratie, la sociocratie ?

Démocrates, nous avons tendance à penser que les peuples sont habités par une forme de sagesse spontanée. Du Leviathan de Hobbes au Contrat social de Rousseau, en passant par la Main invisible d’Adam Smith, les pères de la démocratie y ont cru, avec raison. Mais la démocratie a un défaut : la majorité y écrase les minorités. C’est dommage, car cette oppression affaiblit l’harmonie d’ensemble. Venus de la pédagogie, des avant-gardistes hollandais (Kees Boeke, Gérard Endenburg) ont inventé la “sociocratie”(mot imaginé par Auguste Comte), où toute objection est considérée a priori comme un enrichissement potentiel et où l’information remonte de bas en haut de la hiérarchie, par une noria de “cercles” indépendants de l’organigramme. Des entreprises hollandaises audacieuses (de l’électromécanique au salon de coiffure), des administrations (dans la police !), des municipalités (en France, à St-Paul de la Réunion !) ont commencé à mettre en application la sociocratie. C’est le meilleur exemple de “démocratie participative”. Bobby Lœwenstein

Contact en France : www.taovillage.com

Le problème vient de l’affaiblissement du moi !

Paradoxalement, alors qu’augmente l’urgente nécessité de nouvelles attitudes collectives, nous observons dans nos sociétés dites « développées » une montée des troubles liés aux difficultés ou aux insuffisances de structuration du moi. Les dérives les plus marquantes sont l’augmentation de l’obésité, les conduites addictives de tous ordres, les phénomènes de dépendance et de vassalité dans la formation des bandes d’adolescents. Les causes de ces troubles sont multiples. Il est cependant possible de les lier à l’insuffisance des cadres collectifs apprenants, au déficit dans la transmission des savoir faire et des savoir être et à une fuite obsessionnelle devant le risque, le manque, la souffrance de tous ordres. L’expérience de la confrontation réussie aux dangers, aux obstacles, source de l’apprentissage et de la structuration du moi, est l’un des facteur majeur de développement de l’intelligence collective. C’est parce que j’ai appris avec les autres à dépasser les épreuves que je peux prendre ma place dans un groupe… Ce n’est qu’au prix d’une initiation volontairement réinvestie, que l’humain pourra réellement prétendre devenir « homo sapiens sapiens ». Un homme sage, capable de choisir son avenir en conscience, et non de le subir.Eric Julien

La leçon de Lou Reed au public parisien

J’avais 30 ans. C’était la première fois que je voyais chanter Lou Reed depuis la fin du Velvet et l’animal se démenait sur la scène d’un Palais des Sports. J’étais heureux, pourtant quelque chose clochait. Un décalage que je n’aurais su définir. Ça swinguait… mais j’avais mal dans la nuque : pourquoi ? Tout d’un coup, c’est lui qui a explosé, sur scène. Personne n’attendait sa gueulante : « Il y a vraiment un truc bizarre dans cette salle ! Je ne sais pas ce que vous avez, d’ailleurs, dans tout ce pays ! Ma parole, vous êtes coincés ou quoi ? Mais, vous allez vous sortir de cette glue, oui ? Allez, arrachez-moi ces masques, vivez, nom de Dieu ! » L’injonction du chanteur libéra la salle en un éclair. Quelques secondes après, nous ne formions plus qu’un corps, collectif, euphorique. Ce fut l’un des meilleurs concerts de ma vie. Ce souvenir me fait penser à une amie concertiste qui me disait combien les publics pouvaient être différents : certains soirs, elle doit ramer fébrilement pour pousser la salle jusqu’à la catharsis ; d’autres fois, la magie est là, avec mille personnes comme confondues dans une même attention. Marc de Smedt

La révolution Internet dans les quartiers

Qui aurait prédit la dilatation de la blogosphère il y a encore deux ou trois ans ? La vague des « journaux intimes en ligne » roule follement, formant une sorte d’énorme livre de bord collectif, avec près de dix millions de blogueurs rien qu’en France. Pour le meilleur et pour le pire : blogs fachos, blogs racistes, blogs ultra-violents côtoient toutes sortes de blogs pacifiques, heureusement beaucoup plus nombreux, individuels ou collectifs, appelant à une vie plus conviviale, notamment dans la vie de quartier. À titre d’exemple, faites donc un tour surwww.peuplade.fr – www.paris14.info – www.eiffelsuffren.nethttp://forum.toulouse.fr – www.i-canut.com – www.i-lyon9.com – www.i-lyon1.com

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Pendant le mois de septembre 2006, le sondage mensuel du site nouvellescles.com vous a demandé sous quelle forme se manifestait selon vous une conscience collective. Voici les résultats des 1658 réponses reçues :

- un réseau de solidarité : 23,7%
- un groupe de méditation : 18,8%
- un réseau de résistance : 11,2%
- une ONG humanitaire : 9,7%
- le web : 6,8%
- un grand concert : 6,3%
- autre chose : 5,7%
- les religions : 5,7%
- les classes sociales : 4,5%
- les partis politiques : 2,4%
- l’ONU : 2,6%
- l’État : 1,9%
- rien : 1%

Où l’on voit clairement exprimée, dans les trois réponses à deux chiffres (solidarité 23,7%, méditation 18,8%, résistance 11,2%) la convergence, signalée dès 1995 par la fameuse étude de Paul Ray et Sherry Anderson sur les « Créatifs Culturels » (1), entre l’action sociale et la spiritualité. Cette dernière est plutôt conçue comme laïque, dépassant les frontières des anciennes obédiences – alors que les religions se retrouvent loin derrière (5,7%). La conscience politique n’est plus incompatible avec une démarche spirituelle, mais elle est désormais beaucoup moins portée par les partis (2,4%) ou l’État (1,9%) que par des réseaux de citoyens (34,9% en tout) ou d’ONG (9,7%).

http://www.nouvellescles.com/