Il est également connu pour être un membre actif du mouvement transhumaniste, qu’il définit lui même comme « la philosophie qui dit que nous pouvons et devrions nous développer à des niveaux supérieurs à la fois physiquement, mentalement et socialement, en utilisant des méthodes rationnelles », l’idée selon laquelle nous pourrions atteindre l’immortalité grâce à des techniques scientifiques. Ce même mouvement, très bien décrit par Rémi Sussan  dans son ouvrage Les Utopies post humaines (2005), rassemble des scientifiques de tous horizons, et de toutes origines politiques, depuis les libertariens américains – les anarchistes de droite – à des franges plus à gauche, plus humanistes, dont fait partie Anders Sandberg.

Sur l’intelligence collective, Anders Sandberg considère que la diversité est supérieure à l’expertise. Si l’on compare dans le temps le niveau de qualité d’un article produit par un groupe composé exclusivement d’experts à celui produit par un collectif d’individus divers (érudits et béotiens), comme c’est le cas sur Wikipedia, on se rend compte que le niveau d’un article rédigé par des experts initialement de meilleure qualité, sera finalement dépassé  (voir graphique ci-dessous).

Photo : Richard de Logu – Licence : CC-BY-SA 

Le groupe d’expert va stopper sa progression à un moment donné, pensant avoir produit un « bon article », le groupe divers va au contraire interroger le sujet avec plus d’intensité et de variété dans les approches, permettant à terme de produire des contenus inédits. À partir de cette analyse, Anders Sandberg avance que les méthodes utilisées par Wikipedia sont productrices d’intelligence collective, et de conclure : « Ne faudrait-il pas essayer de faire sortir les techniques propres à Wikipédia et les appliquer au monde réel, notamment aux institutions ? »

« un modèle de co-construction et de travail participatif inédit«

Wikipédia fête ses dix ans en 2011, quinze millions d’articles ont été publiés sur l’encyclopédie participative en une décennie, plus d’un million d’articles francophones. Projet universel, 279 versions de Wikipedia cohabitent, pour autant de langues, plus que n’importe quelle instance internationale. En nombre d’articles, le français se classe 3ème langue, le catalan 13ème et le breton 57ème. Wikimedia Commons rassemble plus de huit millions de fichiers multimédias, principalement des images, mais également du son et des vidéos. Comme le rappelle Pierre-Yves Mevel, membre de Wikimedia France, ces sites références sont presque entièrement construits par des bénévoles. La Wikimedia Foundation qui gère une douzaine de projets ne compte que 66 salariés, ses revenus sont issus uniquement des dons de contributeurs anonymes et parfois d’entreprises, sans aucun recours aux revenus publicitaires. À titre de comparaison, Google compte 4 000 salariés. C’est un modèle unique que celui des projets de Wikimedia, basé sur le groupe et la discussion : si les règles d’admissibilité sont strictes sur l’encyclopédie participative, elles sont le fruit de longs débats – parfois virulents – entre les contributeurs bénévoles. Les quelques salariés ne jouent aucun rôle là-dedans, ils n’en auraient de toute façon pas les moyens.

Wikimedia Commons CC-BY-SA – Author : Uwe Kils, Wiska Bodo 

L’intérêt d’un projet comme Wikipedia réside dans son contenu d’une part, dans son mode de gouvernance d’autre part : les pages francophones de Wikipedia ont franchi le million d’articles en novembre 2010, mais en parrallèle, l’encyclopédie compte plus de 4 millions de pages. Ces « pages » sont tous les à-côté la face cachée (mais visible de tous) de l’iceberg, les pages de discussion, les pages d’aide, les espaces personnels, etc… Bien plus qu’une série d’articles, Wikipedia est un modèle de co-construction et de travail participatif inédit à une telle échelle, où chacun a le loisir de participer et de s’investir.

« contraints dans leur espace géographique, mais plus libres dans leur contenus«

Mediawiki, la base logicielle commune à tous les projets Wikimedia est une technologie ouverte donc utilisable par d’autres. Les wikis thématiques se sont ainsi rapidement développés depuis 2001, des wikis sur le metal, ou sur Star Wars… Les wikis de territoire on fait leur apparition en France en 2006 à Brest. Les wikis de territoire sont « liés à un espace géographique : territoire, commune, région. Initiés par une collectivité territoriale, une association ou des bénévoles ils visent à développer une écriture collaborative sur un territoire. » Vingt et un wikis de territoires sont recensés aujourd’hui en France, on en trouve également en Allemagne, en Espagne ou aux États-Unis. Chacun développe sa « personnalité », en fonction des aspirations de leurs instigateurs ou de leurs contributeurs, plutôt encyclopédique, à vocation touristique ou facteur d’animation du territoire. Ouverts à des contenus encyclopédiques, les wikis de territoire peuvent s’ouvrir à des contenus plus « sensibles », ayant trait à la mémoire individuelle et collective. Les wiki de territoires sont contraints dans leur espace géographique, mais plus libres dans leur contenus.

Sur Wiki-Rennes par exemple, on peut aussi bien trouver des articles encyclopédiques et historiques, que des propositions de promenade découverte, les souvenirs d’une retraitée, ou un poème hommage à la ville, tous ces contenus étant sous le régime des licences Creative Commons. Là ou la gouvernance de Wikipedia se fait par la masse critique et l’engagement des contributeurs, le wiki de territoire nécessite un travail d’animation, une personne physique dédiée au projet qui va au devant du public. La régulation de Wikipedia se fait par le nombre, celle d’un wiki de territoire se fait dans le cadre d’une charte, dont un animateur est le garant. C’est à cette condition que ces projets locaux peuvent fonctionner, donnant aux contributeurs, moins nombreux, le loisir de participer chacun selon leurs envies et leurs moyens (en temps notamment).

Dans tous les cas, on retrouve ce même esprit de partage et de coconstruction, le fameux « esprit wiki », l’idée selon laquelle nous sommes plus intelligents collectivement, chacun a sa pierre à apporter à l’édifice, chacun est légitime pour écrire et participer à un projet collectif. Le pédigrée n’a pas droit de cité dans les projets Wikimedia et leurs avatars, la légitimité n’est pas liée à l’héritage ou au patrimoine (le diplôme par exemple), la légitimité se construit dans l’action et dans la discussion.

Régis Chatellier