De « l’intelligence » du monde à l’intelligence collective

Par Éric Julien et Jean-François Maréchal

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E. Julien – DR.

Au détour d’un chemin, perdues au cœur des hautes vallées de la Sierra Nevada de Santa Marta en Colombie, une centaine de femmes de la communauté des indiens Kogis sont assises à l’ombre d’un manguier. Présences silencieuses, mais « habitées » qui captent l’attention. Jeunes et moins jeunes, anciennes, enfants, regroupées autour d’un chaman (Mamu), elles « pensent » l’esprit, la forme du pont que les hommes construisent quelques mètres en contre bas. Elles nourrissent la pensée, « l’esprit » de ce que devra être ce pont. Le soir, cette pensée sera partagée avec les hommes, les principes (féminin/ masculin, pensées/actions, esprit/matière…) pourront être régulés et nourrir « justement » leurs actions. Expérience du monde et de ses cycles, chaque fois réinventées, chaque fois (re) parcourue..

Ce travail de « pensée » effectué avant, pendant et après la construction du pont (ou la mise en œuvre d’une action), doit permettre à la fois de nourrir la vision partagée de ce qui va être réalisé, en l’occurrence un pont, ou il doit être construit, quand et par qui, mais aussi et surtout de faire « justement » les choses à savoir, en accord avec le corps social qui a la charge de sa réalisation et l’espace naturel (vivant) dans lequel il s’inscrit.

Construit sans chef, d’une portée de plusieurs dizaines de mètres, le pont est réalisé par une centaine de Kogis en moins de 48h. Il ne comporte ni clous ni fils de fer.. Il est prévu pour rester en place pendant plusieurs dizaines d’années.

Construire une vision partagée porteuse de sens et proposer une démarche à la fois « juste » et transformatrice, qui permette d’atteindre un objectif (action, projet, situation, etc.) n’est-ce pas là, le fondement de l’intelligence collective ?

Oui, si l’on admet que l’intelligence collective englobe les règles, principes de fonctionnement (valeurs) qui permettent à un ensemble de personnes (identité) de faire émerger un projet, une action, de construire une situation (l’équilibre) qui les dépasse, tout en étant nourri de l’énergie et de la spécificité de chacun. Oui si l’on comprend que la règle précède la forme, puisque du choix et de l’animation d’un processus, d’une démarche, dépend la qualité et la « pertinence » (justesse) d’un résultat. (le tireur à l’arc dans la tradition Zen).

Dernière société Précolombienne à avoir su préserver sa culture et ses modes de fonctionnement à travers les siècles de notre histoire, la société des indiens Kogis a fait de « l’intelligence collective » un art de vivre qui imprègne les pensées et les actes de ses membres. Comme nombre de sociétés « racines » ou « traditionnelles » à travers le monde, il n’est pas un acte, une parole qui ne soit pensée afin de « pouvoir gérer » et dépasser les problèmes, d’ego, de territoires, les émotions qui obscurcissent l’esprit.

Savoir canaliser le pouvoir et les énergies pour qu’elles restent source de créativité et non génératrices de violence a toujours fait partie de leurs préoccupations « essentielles ».

Une préoccupation issue d’une « expérience » (posture) du monde ( et non pas d’une seule « connaissance ») qui permet de concevoir transmettre et faire vivre un ensemble de mécanismes, processus, (rituels) règles de fonctionnement qui préservent de la folie, qui tiennent à distance les déséquilibres, sources de tensions, de maladies et de mort…Car c’est bien le déséquilibre et la mort que l’intelligence collective, cette « mémoire des possibles » qui se développe entre le passé et le futur » doit permettre de tenir à distance.

Et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est aux prémisses d’un XXIème siècle chaotique, aux inégalités criantes, en perte de sens et de repères, ou se multiplient déséquilibres, ruptures et menaces (environnementales, sociétale, politiques etc.) que (ré) apparaît l’impérative nécessité d’une intelligence collective. Car c’est la contrainte (et la menace dont elle est porteuse) qui appelle l’intelligence collective et « la conscience » issue de l’expérience, qui la permet.

Nous voici donc confronté à l’un des plus difficile, mais aussi des plus enthousiasmant défis de notre temps, faire vivre une « intelligence collective »adaptée aux enjeux d’une époque (territoire, culture, représentation etc.), à même de nous permettre de faire face aux déséquilibres issus du fonctionnement de nos sociétés modernes.

Si les Kogis et les peuples « racines » par l’effet miroir qu’ils nous proposent et la mémoire qu’ils ont su préserver, peuvent nous y aider, il nous appartient d’en revisiter les principes, de les (re) parcourir, pour se les réapproprier et en acquérir l’expérience. A 80% urbains, (en 2007, 50% de la population mondiale va vivre en ville),ayant perdu notre relation à l’expérience du monde, à la vie et à nous même, nous avons en grande partie perdu les clés de cette intelligence collective, indispensable à notre survie.

Les Kogis n‘ont jamais rompu ce lien, cette relation au vivant. C’est la nature, et l’expérience fusionnelle qu’ils en ont, qui leur transmet les règles et les principes de vie qui régit leur société et leur permet de maintenir l’équilibre du monde. Temps cyclique, prédominance de l’expérience sur la connaissance, équilibre des contraires, mais aussi humilité, respect, partage, solidarité, circulation, sont des évidences vécues et transmises au quotidien par l’ensemble des membres de la communauté « tout est écrit dans la nature, et notamment la façon dont il convient de maintenir l’équilibre, de canaliser l’énergie entre la vie et la mort, pour éviter le chaos. C’est dans la nature que les lois, et les règles qui régissent notre société prennent leurs racines. C’est là que nous savons comment maintenir le monde en harmonie, comment penser et agir ensemble, afin d’éviter les maladies, les catastrophes naturelles, les grèves et les disputes familiales, car tout est liée. Les règles et les lois occidentales sont faites par les hommes au profit de la société humaine. La loi Kogi est cosmique elle permet de maintenir l’équilibre du monde au service de la vie ».

Faire vivre cette « intelligence collective » la réinventer par choix, accepter l’ouverture qu’appelle l’altérité, quitter ce que nous connaissons pour nous risquer vers l’inconnu du partage et de la construction commune, faire « trembler nos maisons intérieures » c’est bien ce pari, car il est vital, auquel ont choisi de se confronter les membres fondateurs de « L’alliance pour la planète » officiellement crée en mars 2006 à Paris.

Forte de 63 organisations, (WWF, Green peace, Les Amis de la Terre, la FNH (Fondation Nicola Hulot), Tchendukua Ici et Ailleurs, Ecologie sans frontière etc. L’alliance pour la planète tente de (re) parcourir ce chemin, de réinvestir pas à pas cette intelligence collective du monde, indispensable pour faire émerger ensemble les nouvelles façons d’être et d’agir qu’appelle le monde de demain.

Dans la continuité de la « pénsée » Kogi , Il faut pouvoir recréer les champs énergétiques que forme l’interaction de tous les individus membres d’un collectif. L’appartenance à ces champs et les conséquences qui en découlent peuvent être observées à plusieurs niveaux. Le premier est celui de l’identité. Le fait de faire partie du collectif est un élément constitutif et identitaire pour chaque individu. Il ne s’agit pas d’une simple étiquette, mais d’un sentiment profond d’appartenance à un groupe et à ce qui constitue son identité. Ainsi à la question « Qui es tu ? », un Kogi répondra invariablement « nous sommes Kogis, habitants de la Sierra Nevada de Santa Marta ». Le deuxième niveau est celui des valeurs. La valeur de la solidarité par exemple, est une valeur qui relie tous les membres de la communauté Kogi. Elle organise activement toutes les formes que prend le partage au quotidien de la nourriture, du travail et des rituels. Leur « vision » de la solidarité rend possible le développement d’une intelligence collective, car elle oriente chaque individu vers la recherche du bien commun tout en donnant à comprendre les mécanismes collectifs qui permettent le développement et la survie de la communauté.

Le troisième niveau est celui des capacités. Ce que l’on veut, peut et sait faire ensemble doit être en permanence travaillé et partagé par les membres du groupe..Les décisions collectives s’inscrivent alors dans la continuité de ces processus d’appropriation et de partage. Elles se prennent dans une dynamique de construction et de recherche de solution qui révèle un « haut » niveau de compréhension des enjeux d’une décision, reflet d’une vision et d’une compréhension systémique des situations. Une fois construite l’identité, partagées les valeurs et mises en place les compétences, savoir faire et savoir être nécessaire, la conduite des actions, leur exécution ainsi que le partage des informations qu’elle nécessite devient fluide. Le niveau (maturité) d’intelligence collective des situations permet de prendre rapidement des décisions « justes » et pertinentes.

L’intelligence collective ou l’affaiblissement du moi :

Paradoxalement, alors qu’augmente l’urgente nécessité de nouvelles intelligences collectives, nous observons dans nos sociétés occidentales dites « développées » une montée des troubles liés aux difficultés ou aux insuffisances de structuration du moi . Les dérives les plus marquantes sont par exemple l’augmentation des problèmes d’obésité, celles des conduites addictives de tous ordres, ou encore les phénomènes de dépendance et de vassalité dans la formation des « bandes » d’adolescents. Les causes de ces troubles sont multiples et vont au delà de cette réflexion. IL est cependant possible de considérer que ces difficultés sont liées à l’insuffisance des cadres collectifs apprenants, au déficit dans la transmission des savoir faire et des savoir être et à une fuite obsessionnelle devant le risque, le manque, la souffrance de tous ordres. Or l’expérience de la confrontation réussie aux dangers, aux obstacles, source de l’apprentissage et de la structuration du moi, est l’un des facteur majeur de développement de l’intelligence collective . C’est parce que j’ai appris avec les autres à dépasser les épreuves que je peux prendre ma place dans un groupe…

Ce n’est donc qu’au prix d’une intelligence collective volontairement réinvestie, que l’humain pourra réellement prétendre devenir « homo sapiens sapiens ».. ; un homme « sage « capable de choisir son avenir en conscience, et non simplement de le subir. Et comme le rappel Marco Chaman Kogi

-« Seuls nous ne pouvons pas protéger la terre ensemble, nous pouvons faire quelques chose. Pour cela il faudrait que nous puissions dialoguer, nous comprendre et nous respecter pour voir ensemble ce que nous pouvons faire. Il n’est plus temps de parler mais d’agir »

- Eric JULIEN, Géographe – Consultant Président de l’association Tchendukua Ici et Ailleurs. www.tchendukua.com

- Jean François MARECHAL, Consultant