Pierre Rabhi, Séverine Millet, Paul Lannoye

À l’occasion des Entretiens de Millançay, organisés une fois par an par Philippe Desbrosses, nous avons demandé à trois acteurs de terrain ce qu’ils pensaient de l’intelligence collective : l’agriculteur Pierre Rabhi, l’avocate Séverine Millet et le député Paul Lannoye. Leurs réactions ne sont pas exactement négatives, mais échaudés par des décennies d’attente, ils sont enclins à une certaine méfiance… 

Débarrassons-nous surtout de la bêtise collective !

Pierre Rabhi, agriculture bio, tisseur de liens, écrivain

Il y a à l’œuvre dans le cosmos, une intelligence universelle. Notre rôle est de la percevoir, de la révéler, pas d’en être la source. Elle est dans la graine, insignifiante, sans cerveau et contenant pourtant un programme incroyable. Elle est dans la plante, capable, en conditions extrêmes, d’abréger sa croissance pour hâter sa reproduction. Nous, humains, croyons posséder un cerveau individuel, alors que celui-ci n’est rien s’il n’est alimenté par le collectif, comme le montre l’histoire de l’enfant sauvage, isolé des siens, qui marche à quatre pattes. Et nous transposons cette coupure à grande échelle, nous prétendant d’un ordre étranger aux autres, enclave à part dans la nature.

L’urbanisation, le hors-sol appliqué à l’humain, les prodiges techniques employés sans lucidité, l’intelligence réduite aux diplômes, l’idée que l’antagonisme est la seule dynamique de vie, tout cela fait perdre la capacité à se brancher sur l’intelligence universelle. Et ne résout pas vraiment notre angoisse primale, fondamentale, d’humains se sachant faibles et mortels. Pour nous rassurer, nous avons maîtrisé le feu, inventé cultes au soleil, rituels, religions et aujourd’hui, bombes atomiques, assurances et sécurité à tout prix. Mais la vie est une aventure, un chemin initiatique qui n’a d’intérêt que si l’on en surmonte les difficultés !

On le sait, sortir de la bêtise collective actuelle passe par un travail individuel autant que collectif. L’individu rencontre la nécessité de « se libérer du connu », comme disait Krishnamurti. Comment émerger à ma propre conscience si je ne suis libéré de la conscience collective ? L’évolution d’un être passe par un affranchissement le plus large possible de ce qui l’a déterminé, afin de déterminer lui-même sa vie. Cette transition – initiatique – lui permet de ne plus se sentir comme défini par son appartenance à quelque chose, mais comme une conscience reliée au tout. Résoudre ses conflits, peurs et angoisses, atteindre l’apaisement, l’acceptation, faire de soi-même son propre chef-d’œuvre, autant de libérations qui, par les comportements qu’elles induisent, contribuent à la libération de tous, sans intention pédagogique ni prosélytisme.

Quand l’action collective reflète de telles consciences en marche, elle conduit forcément à raccorder l’humanité à l’intelligence universelle, donc à la planète. L’écologie, en ce sens, n’est pas un catalogue de solutions techniques – même si ces solutions sont à appliquer d’urgence, surtout dans l’agriculture et en Afrique. De même, le vrai intérêt des monnaies locales n’est pas le troc, mais le lien social ! L’écologie implique mon esprit, mon émotion, mes sens, tout ce qui fait de moi un mammifère doté d’entendement, capable de s’enchanter devant la beauté, accédant au sacré. Nul n’a envie de nuire à ce qui l’enchante. Porter l’intelligence universelle, pour la conscience collective, c’est retrouver la dimension sacrée des choses. Les religions qui croient en un Dieu créateur devraient être en tête sur le front !

Une conscience nouvelle anime les gens, mais pas l’État !

Séverine Millet : avocate, spécialiste de l’agriculture bio

Le droit aide-t-il l’émergence d’une conscience collective ? On a parfois de grands espoirs, comme lorsque la Charte de l’Environnement a été ajoutée à la Constitution, en 2005. Mais si le droit est censé porter des valeurs sociales pour nous permettre de vivre ensemble, c’est avant tout un objet de confrontation, extrêmement violent et peu fédérateur. Il y a toujours de formidables intérêts économiques en jeu. Quant aux députés et sénateurs qui font les lois, ils ne sont pas porteurs d’une vision nouvelle du collectif, comme les grands politiques du temps des Lumières ! Ils subissent en outre un lobbying intense, quotidien, mené par des gens intelligents, qui maîtrisent leurs dossiers et disposent d’arguments puissants (emplois, revenus, pouvoir d’achat…). Les grands principes constitutionnels s’en trouvent défigurés ! On a l’impression que l’État agit surtout de manière à ne rien changer en profondeur dans notre société, nos modes de consommation, etc.

Par contraste, sur le terrain, quel décalage ! Nos concitoyens aimeraient une autre société et ils changent, localement. Un nouveau projet social est en train d’émerger. Même s’il n’est pas encore inscrit dans les faits, le développement durable, par exemple, avance au niveau régional, où élus et administration, plus proches des réalités, ont davantage de conscience. Mais il faudra du temps pour sortir de l’hyper-individualisme et pour que les gens, renouant avec la vie, se rendent compte qu’ils ont besoin de solidarité. Un basculement est nécessaire. Nous sommes de plus en plus nombreux à le vivre.

Le changement collectif repose plus que jamais sur l’individu

Paul Lannoye : Cofondateur du parti vert belge, Paul Lannoye, trois fois député européen, anime aujourd’hui le GRAPPE (groupe de réflexion et d’action pour une politique écologique).

À l’évidence, l’humanité est collectivement inconsciente d’où elle va. Pour moi, venu à l’écologie avec le choc pétrolier de 1973, ayant travaillé comme physicien sur le solaire, l’exemple type est Tchernobyl. À l’époque, je pensais : « Tout le monde va enfin comprendre. » Pas du tout ! Vingt ans après, on relance l’idée nucléaire, alors qu’un accident similaire est inévitable chez nous – on l’a frôlé en Suède en août 06. Je ne crois donc plus aux vertus pédagogiques de la catastrophe. Mais l’expérience montre aussi les limites de l’action politique classique. Les partis verts ? Surtout occupés à obtenir des postes. Les institutions internationales ne valent pas mieux. L’ONU, la moins mauvaise, reste une tribune, malgré les jeux de pouvoir paralysants des membres du Conseil de Sécurité. L’OMC est la pire : catastrophe pour les pays pauvres, moins visible pour nous, elle symbolise la démission du politique face au marché, imposant ses règles à des secteurs qui n’ont rien à voir avec le commerce. Quant aux ONG, elles font un travail de conscientisation, mais leur fonctionnement est souvent peu démocratique et peu respectueux du terrain.

Le changement collectif repose donc plus jamais sur l’individu. Il s’agit de résister à la pression de la pensée dominante, de s’informer, d’être un acteur et non un consommateur qui attend qu’on lui dise quoi faire. Je crois beaucoup à l’impact des blessures et accidents personnels… Mais aussi à l’influence d’éveilleurs de conscience, ayant la capacité morale, intellectuelle et physique de porter des valeurs d’avenir, disséminés un peu partout et reliés en réseaux plutôt qu’en partis. La conscience collective évolue souvent par l’action de petits groupes convaincus. Nous n’avons donc d’autre choix que d’agir.