LA VIRTUALISATION DE L’INTELLIGENCE
OU LA CONSTITUTION DE L’OBJET

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Le problème de l’intelligence collective

 

Le problème de l’intelligence collective est simple à énoncer mais difficile à résoudre. Des groupes humains peuvent-ils être collectivement plus intelligents, plus sages, plus savants, plus imaginatifs que les personnes qui les composent ? Non pas seulement à long terme, dans la durée de l’histoire technique, des institutions et de la culture, mais ici et maintenant, au fil des événements et des actes quotidiens.

Comment coordonner les intelligences pour qu’elles se multiplient les unes par les autres au lieu de s’annuler ? Y a-t-il moyen d’induire une valorisation réciproque, une exaltation mutuelle des capacités mentales des individus plutôt que de les soumettre à une norme ou de les rabaisser au plus petit commun dénominateur ? On pourrait interpréter toute l’histoire des formes institutionnelles, des langages et des technologies cognitives comme des essais plus ou moins heureux pour résoudre ces problèmes.

Car si les gens sont tous intelligents à leur manière, les groupes déçoivent souvent. On sait que, dans une foule, les intelligences des personnes, loin de s’additionner, auraient plutôt tendance à se diviser. La bureaucratie et les formes d’organisation autoritaires assurent une certaine coordination, mais au prix de l’étouffement des initiatives et du rabotage des singularités.

Sans doute de bonnes règles d’organisation et d’écoute mutuelle suffisent-elles à la valorisation réciproque des intelligences dans les petits groupes. Mais au delà d’un ordre de grandeur de la dizaine de milliers de personnes, la planification hiérarchique et la gestion de l’humain par catégories massives ont longtemps semblé inévitables. Je fais ici l’hypothèse, en accord avec un nombre croissant d’acteurs politiques, économiques et artistiques, que les techniques de communication contemporaines pourraient redistribuer la très ancienne donne anthropologique qui condamnait les grandes collectivités à des formes d’organisation politiques fort éloignées des collectifs intelligents.

Pourquoi le « monde de la culture », au sens bourgeois du terme, c’est-à-dire les groupes humains qui produisirent et goûtèrent la science, la philosophie, la littérature et les beaux-arts, exerça-t-il longtemps un tel attrait ? Probablement parce qu’il approcha, à sa façon élitiste et imparfaite, d’un idéal de l’intelligence collective. Voici quelques-unes des normes sociales, valeurs et règles de comportements censées régir (idéalement) le monde de la culture : évaluation permanente des oeuvres par les pairs et le public, réinterprétation constante de l’héritage, irrecevabilité de l’argument d’autorité, incitation à enrichir le patrimoine commun, coopération compétitive, éducation continue du goût et du sens critique, valorisation du jugement personnel, souci de la variété, encouragement à l’imagination, à l’innovation, à la recherche libre. On aura commencé à résoudre nombre de problèmes cruciaux du monde contemporain lorsqu’on se sera appliqué à mettre en oeuvre un fonctionnement « cultivé » hors des domaines spécialisés et des milieux restreints où il est généralement cantonné. Un des meilleurs signes de la proximité entre ce monde de la culture et les collectifs intelligents est son engagement (de principe) à mettre le pouvoir entre parenthèses. L’idéal de l’intelligence collective n’est évidemment pas de diffuser la science et les arts dans l’ensemble de la société, disqualifiant du même coup d’autres types de connaissance ou de sensibilité. Il est de reconnaître que la diversité des activités humaines, sans aucune exclusive, peut et doit être envisagée, traitée, vécue comme « culture », au sens que nous venons d’évoquer. En conséquence, chaque être humain pourrait, devrait, être respecté comme un artiste ou un chercheur dans une république des esprits.

Un tel programme sonne utopique. Pourtant, la clé de la puissance économique, politique ou même militaire réside aujourd’hui précisément dans la capacité à produire des collectifs intelligents. Je ne nie pas l’existence des relations de pouvoir ou de domination, je tente seulement de les désigner pour ce qu’elles sont : des entraves à la puissance. Car une société partout intelligente sera toujours plus efficiente qu’une société intelligemment dirigée. Le problème n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre l’intelligence collective, mais de choisir entre ses différentes formes. Émergente ou imposée d’en haut? Respectueuse des singularités ou homogénéisante? Valorisant et mettant en synergie la diversité des ressources et des compétences ou les disqualifiant au nom d’une rationalité ou d’un modèle dominant?

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Sur le stade

Comment, donc, passer de l’intelligence collective, qui est inhérente à l’état d’humanité, aux collectifs intelligents, qui optimisent délibérément leurs ressources intellectuelles ici et maintenant ? Comment faire société de manière souple, intense et inventive, sans pour autant fonder le collectif sur la haine de l’étranger, ni sur quelque mécanisme victimaire, ni sur le rapport à une révélation transcendante ou à un chef providentiel ? Comment mettre en symphonie les actes et les ressources des personnes sans les soumettre à une aliénante extériorité ? Un tel régime ne se décrète pas et il y faut sans plus que de la bonne volonté.

Michel Serres nous a appris à lire sur les stades certains théorèmes d’anthropologie fondamentale. Soit un match de football ou de rugby. Écoutons d’abord le son qui monte des gradins. Les supporters de la même équipe crient presque tous ensemble les mêmes choses au même moment. Les actes des individus se distinguent mal, ne parviennent pas à s’entrelacer pour faire histoire ou mémoire, ils n’enclenchent sur aucune bifurcation irréversible. L’individu est noyé dans la masse des supporters, dans le bruit de fond de la foule. Or l’intelligence de cette masse (capacité d’apprentissage, d’imagination, de raisonnement) est notoirement plutôt faible, qu’elle se manifeste dans le stade ou à la sortie.

Regardons maintenant sur le terrain. Chaque joueur accomplit des actions nettement distinctes de celles des autres. Néanmoins, toutes les actions visent la coordination, tentent de se répondre, veulent faire sens les unes par rapport aux autres. Les actes des joueurs, contrairement à ceux des supporters, interviennent dans une histoire collective, orientent chacun différemment le cours d’une partie indécidée. Les équipes mettent en oeuvre des stratégies, improvisent, risquent. Chacun des joueurs doit être attentif non seulement à ce que font ses adversaires mais également à ce qui se trame dans son camp, pour que les mouvements accomplis par ceux de son équipe n’aient pas été tentés en vain. Le jeu se « construit ».

Les spectateurs n’ont pas d’action possible sur le spectacle qui les réunit, ils ont tous la même fonction face au point haut, ou au point bas, de toutes manières hors d’atteinte, que représente le terrain. Le lien (le spectacle du jeu) est transcendant par rapport aux personnes qui composent le collectif. Sur les gradins, faire société, c’est être pour et contre, être dans un camp, aimer les siens, huer les autres.

Sur le terrain, en revanche, il ne suffit pas de détester le camp d’en face. Il faut l’étudier, le deviner, le prévoir, le comprendre. Il faut surtout se coordonner entre soi en temps réel, réagir finement et rapidement « comme un seul homme », quoique l’on soit plusieurs. Or cette mise en synergie spontanée des compétences et des actions n’est possible que grâce au ballon. Sur le terrain, la médiation sociale abandonne sa transcendance. Le lien entre les individus cesse d’être hors d’atteinte, il revient au contraire entre les mains (ou bien aux pieds) de tous. La vivante unité des joueurs s’organise autour d’un objet-lien immanent. Passant par le détour d’un être circulant, d’un centre mobile qui désigne chacun tour à tour comme transitoire pivot du groupe, le groupe intelligent des footballeurs est à lui-même sa propre référence. Les spectateurs ont besoin de joueurs, les équipes n’ont pas besoin de spectateurs. Demi-habile, un proverbe chinois dit que le doigt montre la lune et que l’idiot regarde le doigt. Habiles, les joueurs font du ballon à la fois un index tournant entre les sujets individuels, un vecteur qui permet à chacun de désigner chacun, et l’objet principal, le lien dynamique du sujet collectif. On considérera le ballon comme un prototype de l’objet-lien, de l’objet catalyseur d’intelligence collective. Je fais l’hypothèse qu’un tel objet, que j’appellerai dorénavant et par convention l’objet tout court, est inconnu des animaux.

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Proies, territoires, chefs et sujets

 

Les mammifères supérieurs, et plus particulièrement les primates sociaux dont nous sommes issus, n’ont pas d’objets. Certes, ils connaissent les proies, comme tous les animaux. En un sens, la proie est un proto-objet. La chasse peut donner lieu à coopération. La proie capturée suscite des rivalités ou des combats. C’est donc bien un opérateur primitif de socialisation. Mais la proie est destinée à être dévorée, incorporée, résorbée finalement dans un sujet. Voit-on les joueurs lacérer, se partager puis manger le ballon qu’ils ont attrapé ?

Les animaux connaissent aussi des relations fortes avec les territoires, chaque société défendant le sien contre l’invasion des autres. La société animale définit notamment son identité par sa relation avec un territoire particulier. Les chiens, les chats et de nombreux autres animaux marquent leur territoire de leur odeur corporelle. Les oiseaux l’occupent par leur chant. Pourquoi le territoire n’est-t-il pas encore un objet ? Parce qu’il fonctionne sur le mode de l’appropriation ou de l’identification exclusive. Vous ne verrez jamais un joueur plantant son drapeau sur un ballon et prétendre à sa possession exclusive. Le vrai fondateur de la société civile fut celui qui renonça à enclore une portion de l’univers physique et déclara pour la première fois : ceci est un objet. Pour jouer son rôle anthropologique, l’objet doit passer de main en main, de sujet à sujet, et se soustraire à l’appropriation territoriale, à l’identification à un nom, à l’exclusivité ou à l’exclusion.

Les primates sociaux, enfin, connaissent aussi les relations de dominance, qui jouent un rôle essentiel dans la régulation de leurs interactions. Notons d’ailleurs que les rapports stables de domination, avec des gradations de rangs et des hiérarchies subtiles, n’existent que chez les vertébrés. On n’en trouve pas chez les insectes sociaux qui, en revanche, connaissent la polyéthie (comportements très typés selon les castes) et la polymorphie (différences anatomiques en fonction de la division sociale du travail). Les relations sociales hiérarchiques, échappant à la programmation génétique, se décident souvent à l’issue de combats ouverts. Elles doivent sans doute être mises en rapport avec les aptitudes à l’autonomie individuelle plus marquées des mammifères par rapport aux insectes. Les éthologues les considèrent également comme un mode de régulation de l’agressivité entre membres du même groupe social, ce type d’agressivité étant très rare chez les insectes. L’individu dominant exerce une fonction d’unification et de coordination de la société en inhibant l’agressivité des individus entre eux, en polarisant l’attention des autres membres, en imposant les grandes orientations (chasse, migration). De nouveau, ni le sujet dominant, ni le sujet soumis ne sont des objets. Pourtant, le ballon a quelque affinité avec la relation de dominance puisqu’il est à la fois soumis et centre de l’attention. En un sens, il se substitue au chef, au subordonné ou à la victime, mais en les virtualisant. Loin de fixer quelque rapport stable de dominance, le ballon maintient au contraire une relation coopérative (dans la même équipe) et compétitive (entre les équipes) égalitaire et toujours ouverte. Certes, le jeu sacre des champions et laisse des vaincus, mais ces statuts ne durent qu’entre les parties. Aucune hiérarchie instituée ne pèse pendant le jeu : la circulation du ballon les suspend.

Le rapport à l’objet résulte d’une virtualisation des relations de prédation, de dominance ou d’occupation exclusive. Le doigt désigne la victime, montre le sujet dominant, indique la proie ou circonscrit le territoire. L’idiot regarde le doigt et invente l’objet.

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Outils, récits, cadavres

Le ballon illustre merveilleusement le concept d’objet. Il est typique de sa fonction d’hominisation puisqu’une aptitude marquée pour le jeu est une des caractéristiques majeures de notre espèce. Aucun animal ne joue collectivement au ballon ni à quoique ce soit d’analogue. Les jeux animaux sont la plupart du temps des simulations de combat, de prédation, de domination ou de relations sexuelles qui mettent directement les corps aux prises sans passer par un intermédiaire objectif. Mais il est évidemment d’autres types d’objets, correspondant plus ou moins au type idéal si bien représenté par le ballon. Citons notamment : l’outil, le matériau ou l’artefact qui passent de main en main durant les travaux collectifs ; les récits immémoriaux que l’on se transmet en les transformant de bouche à oreille et de génération en génération, chaque maillon écoutant et racontant tour à tour ; le cadavre pendant et après les rites funéraires.

On reconnaît l’objet à sa puissance de catalyse du rapport social et d’induction de l’intelligence collective. L’intelligence technique et la coopération pour les outils ; l’inventivité collective des mythes, des légendes et du folklore pour la circulation des récits. Ces deux cas évidents n’appellent pas de commentaire particulier. L’exemple du cadavre est moins immédiat. La dépouille mortelle renvoie au rituel et à ce que nous appelons maintenant la religion, formes archaïques mais puissantes de l’intelligence collective. Pendant les funérailles, le groupe tourne autour de son mort, l’entoure, le lave, l’habille, le pleure, le reconstruit par les éloges, le touche par fleurs ou poignées de terre interposée, l’enterre ou le brûle. Même impur ou intouchable, le mort ritualisé, objectivé, reste un opérateur de socialisation. A contrario, que le cadavre ne soit pas entraîné dans le jeu funèbre qui en fait l’objet d’un collectif, qu’il soit traité comme une simple chose, que la chair en décomposition ne soit pas virtualisée en corps du mort, c’est le signe certain de la désintégration d’un groupe, de sa déshumanisation. Il est tentant de voir dans le rapport au cadavre la virtualisation originelle, la transition du sujet de la dominance à l’objet : corps momifié du chef ou crâne de vaincu ramené en trophée. La tête réduite des Jivaros, qui joue effectivement un rôle complexe de refondation du collectif, serait-elle une sorte de précurseur monstrueux du ballon ?

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L’argent, le capital

 

La monnaie en régime capitaliste constitue sans doute un des objets les plus efficaces. Si chacun gardait son argent dans un coffre personnel, le jeu économique contemporain s’effondrerait brusquement et complètement. En revanche, que chaque propriétaire garde sa terre et aucune conséquence catastrophique ne s’ensuit pour l’agriculture. Fluide, partageable, anonyme, la monnaie est l’antithèse du territoire. C’est ce qu’exprime de manière imagée le fameux adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur. Aucun individu, aussi puant soit-il, ne peut marquer l’argent de son identité ou de ses actes. La monnaie n’existe en tant que telle et n’a de fonction économique positive que par sa circulation. C’est le traceur, le vecteur et le régulateur des relations économiques.

L’argent n’est pas la richesse, mais sa virtualité. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il est inappropriable, ou plutôt, par son incessante circulation, il retourne le public en privé et le privé en public, faisant participer chacun, et chacun différemment, à l’intelligence collective du marché capitaliste. L’argent peut être évidemment un levier pour le pouvoir et la domination, mais il catalyse également des forces sociales déterritorialisantes qui ne respectent aucune hiérarchie instituée. À travers les frontières, malgré les antagonismes, l’argent contribue, pour le meilleur et pour le pire, à coordonner, à réguler sans autorité centrale d’innombrables activités. Entraînant à sa suite les moyens de transport et de communication, c’est bel et bien l’argent du marché capitaliste, entre les mains de milliards d’humains, qui tisse aujourd’hui la société mondiale. Inutile d’insister sur ce point : s’il y a comme de vagues esquisses d’outils, de langages ou de rites funéraires dans certaines sociétés animales, rien n’y ressemble à la monnaie et encore moins au capital.

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La communauté scientifique et ses objets

 

La communauté scientifique est un autre exemple de collectif intelligent uni par la circulation d’objets. Ces objets sont, en principe, « étudiés pour eux-mêmes », sur un mode désintéressé : cela revient à dire qu’ils ne sont ni des territoires, ni des proies, ni des sujets soumis ou révérés. De tels objets émergent d’une dynamique d’intelligence collective qui virtualise certaines manifestations particulières (fruits de l’observation, de l’expérience, de la simulation) pour faire exister des problèmes consistants : l’électron, le trou noir, tel virus…

La circulation est constitutive à la fois de l’objet et de la communauté : un phénomène mis en évidence dans un laboratoire ne devient « scientifique » que s’il est reproduit (ou, à la limite, reproductible) dans d’autres laboratoires. Un laboratoire qui n’accueille plus – et ne renvoie plus aux autres centres de recherche – les instruments, les protocoles expérimentaux et finalement les « objets » de la communauté (astres, particules élémentaires, molécules, phénomènes physiques ou biologiques, simulations) n’en n’est plus un membre actif. L’inventivité scientifique consiste à faire surgir de véritables objets, c’est-à-dire des vecteurs de communautés intelligentes, capables d’intéresser d’autres groupes qui mettront en circulation, enrichiront, transformeront, voire feront proliférer l’objet initial et transformeront ainsi leur identité dans la communauté. Comme dans le cas du football, le rôle de chacun est singulier et doit l’être (un article scientifique est tenu à l’originalité), le jeu est à la fois coopératif et compétitif, les actions se « construisent » les unes sur les autres, contribuant à instaurer une historicité, une irréversibilité complexe. Les disciplines figent en territoires la dialectique ouverte des objets et des collectifs scientifiques.

Certes, le jeu scientifique est soumis à des contraintes économiques, sociales, politiques et notamment du côté des « moyens » nécessaires et des « retombées » escomptées ou effectives. On pourrait en dire autant du football professionnel. Mais si la technoscience se réduisait à des contraintes, à des rapports de forces et à des jeux d’alliances, fût-ce dans le milieu hybride des collectifs hommes-choses, sa créativité singulière, comme sa prise sur le monde, ne feraient pas long feu. Ce serait un peu comme si l’on décidait de ne rendre compte de l’amour qu’avec les conceptions de la marquise de Merteuil. On critique moins ici les théories de la nouvelle école d’anthropologie des sciences et des techniques [Latour, 1989, 1993] que les caricatures auxquelles certaines de ses formulations ont parfois donné prise.

Ni simple relation entre des humains, ni prédation ou appropriation des choses, l’entreprise scientifique met en boucle la constitution réciproque de collectifs intelligents et d’objets de connaissance. Loin de préexister à leurs « découvertes », ou de constituer des référents transcendants pour des vérités absolues, les objets de la science sont immanents aux procédures techniques qui les construisent, aux collectifs qui les font circuler. Mais ils ne sont pas pour autant arbitraires ou purement relatifs. Car ils se risquent dans des processus de sélection qui les qualifient et qu’ils jugent en retour. De toutes les propositions d’objets qui sont émises, bien peu sont finalement capables d’imposer la pertinence des épreuves qui leur permettront de « faire objet » [Stengers, 1993].

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Le cyberespace comme objet

L’extension du cyberespace représente sans doute le dernier en date des grands surgissements d’objets inducteurs d’intelligence collective. Qu’est qui rend Internet si intéressant ? Dire qu’il est « anarchiste » est une manière grossière et fausse de présenter les choses. C’est un objet commun, dynamique, construit, ou tout au moins alimenté, par tous ceux qui s’en servent. Il a sans doute acquis ce caractère de non-séparation d’avoir été fabriqué, étendu, amélioré par les informaticiens qui en étaient au début les principaux utilisateurs. Il fait lien d’être à la fois l’objet commun de ses producteurs et de ses explorateurs [Huitéma, 1995].

Le cyberespace offre des objets roulant parmi les groupes, des mémoires partagées, des hypertextes communautaires pour la constitution de collectifs intelligents. On doit le distinguer, d’abord, de la télévision, qui ne cesse de désigner des puissants ou des victimes à des masses d’individus séparés et impuissants. Il ne faut surtout pas le confondre, ensuite, avec son double pervers, l’autoroute électronique, qui met en scène un territoire (les réseaux physiques, les services à péage) en lieu et place d’objets communs. L’autoroute électronique dégrade en chose appropriable ce qui était un objet circulant. Si le cyberespace résulte d’une virtualisation des ordinateurs, l’autoroute électronique réifie ce virtuel. L’âpreté des débats autour du caractère marchand ou non marchand d’Internet a de profondes implications anthropologiques. Une des fiertés de la communauté qui a fait croître le Net est d’avoir inventé, en même temps qu’un nouvel objet, une manière inédite de faire intelligemment société. La question n’est donc pas de bannir le commerce d’Internet (pourquoi l’interdire ?) mais de préserver une manière originale de constituer des collectifs intelligents, différente de celle qu’induit le marché capitaliste. Les cybernautes n’ont pas besoin d’argent puisque leur communauté dispose déjà d’un objet constitutif, virtuel, déterritorialisé, producteur de lien et cognitif par sa nature même. Mais, par ailleurs, le cyberespace est parfaitement compatible avec l’argent ou d’autres médiateurs immanents, il accroît même considérablement la puissance virtualisante et la vitesse de circulation des objets monétaires et scientifiques. Accueillant aux liens circulants des collectifs intelligents, le Net est un accélérateur d’objets, un virtualisateur de virtuels. En la matière, on n’a probablement encore rien vu.

Grâce aux produits de l’activité économique et scientifique, en s’appuyant sur les moyens du cyberespace, les rapports de prédation, d’appropriation et de pouvoir reprennent de plus belle, sur une plus grande échelle encore. De tout le règne animal, c’est l’homme qui pratique au plus haut degré l’impérialisme territorial, la chasse impitoyable et l’implacable domination. Mais, chez lui, ces types de relation sont momentanément suspendus par la grâce du rapport à l’objet. Certes, la technoscience, l’argent et le cyberespace font de l’homme un chasseur, un propriétaire, un dominateur plus terrifiant que jamais. Mais les grands objets contemporains ne lui confèrent ces pouvoirs qu’en le forçant à faire l’expérience proprement humaine du renoncement à la proie, de la désertion du pouvoir et de l’abandon de la propriété. L’expérience de la virtualisation.

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Qu’est-ce qu’un objet ?

 

Il est temps maintenant de dégager les caractères généraux de l’objet anthropologique, objet-lien ou médiateur d’intelligence collective. Cet objet doit être le même pour tous. Mais, dans le même temps, il est différent pour chacun, au sens ou chacun est à son égard dans une position différente. L’objet marque ou trace les relations entretenues par les individus les uns vis-à-vis des autres. Il circule, physiquement ou métaphoriquement, entre les membres du groupe. Il se trouve, simultanément ou alternativement, entre les mains de tous. De ce fait, chacun peut y inscrire son action, sa contribution, son impulsion ou son énergie. L’objet permet non seulement d’amener le tout auprès de l’individu mais encore d’impliquer l’individu dans le tout. Contenu et maîtrisé par les groupes qu’il constitue, l’objet reste cependant extérieur, « objectif », puisqu’il n’est pas membre du groupe comme un autre sujet. Il fait donc fonctionner une sorte de transcendance tournante, mettant alternativement et fugitivement chaque localité qu’il contacte dans une position d’agent central. Cette transcendance distribuée, ce centre fuyant de place en place constitue sans doute une des figures majeures de l’immanence. Finalement, l’objet ne tient que d’être tenu par tous et le groupe ne se constitue que de faire circuler l’objet.

L’objet soutient le virtuel : déterritorialisé, opérateur du passage réciproque du privé au public ou du local au global, non détruit par son usage, non exclusif, il trace la situation, il porte le champ problématique, le noeud de tensions ou le paysage psychique du groupe. Cette virtualité à support objectif s’actualise normalement en événements, en processus sociaux, en actes ou affects de l’intelligence collective (passes du ballon, énonciations d’un récit, achats ou ventes, nouvelles expériences, liens ajoutés sur le Web). Mais au lieu de conduire des actes, l’objet peut aussi s’effondrer en chose, en sujet ou en substance, se réifier en proie, en territoire. Suivant la fonction qu’on lui fait jouer, la même entité peut être chose ou objet.

Le fonctionnement d’un objet comme médiateur d’intelligence collective implique toujours un contrat, une règle du jeu, une convention. Mais il faut souligner que, d’une part, la plupart des contrats ne concernent pas la circulation des objets et que, d’autre part, un contrat (respectivement : une règle, une convention, une loi…) ne suffit jamais à lui tout seul pour faire émerger de l’intelligence collective. L’événement rare n’est pas la passation d’un contrat ou l’établissement d’une règle, mais l’éclosion d’un objet. A titre d’exemple, il n’y a évidemment pas d’objets scientifiques sans conventions ni règles de méthodes, mais il est beaucoup plus facile de proclamer des recettes épistémologiques que de faire une découverte!

On pourrait raconter l’histoire de l’humanité, à commencer par sa naissance, comme une succession de surgissements d’objets, chacun d’eux indissociable d’une forme particulière de dynamique sociale. On verrait alors que tout nouveau type d’objet induit un style particulier d’intelligence collective et que tout changement social conséquent implique une invention d’objet. Dans la durée anthropologique, les collectifs et leurs objets se créent du même mouvement. A la mesure de la circulation et de la taille de ses objets (ceux du cyberespace, de l’économie et de la technoscience) et seule dans ce cas de tout le règne animal, l’espèce humaine tend à ne plus constituer qu’une seule société. Les collectifs n’ayant que l’intelligence de leurs objets, l’humanité devra perfectionner les siens, voire en inventer de nouveaux afin de faire face à la nouvelle échelle des problèmes. Ces objets-monde à venir, vecteurs d’intelligence collective, devront rendre sensible à chaque individu les effets collectifs de ses actions. Capables de faire vivre l’immensité auprès de l’individu, ils devront surtout impliquer chacun, prendre en compte chaque localité singulière dans l’intotalisable dynamique de l’ensemble. L’objectivité à l’échelle du monde ne surgira que d’être entretenue par tous, de circuler parmi les nations et de faire croître en culture l’humanité.

La terre météorologique, la terre des tremblements, la terre des éléphants et des baleines, la terre de l’Amazone et de l’Arctique, la terre survolée des satellites, la terre énorme et pacifique, la Terre est bleue comme un ballon.

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L’objet / l’humain

Nous expliquions plus haut que l’humanité s’était constituée en virtualisant la violence par le contrat, l’ici et maintenant par le langage et ses fonctions organiques par la technique. Or l’objet, transversal, vient parachever et unifier les trois virtualisations du rapport aux êtres, du rapport aux signes et du rapport aux choses.

En effet, nous pouvons ajouter maintenant que la virtualisation de la violence ne passe pas seulement par le contrat mais aussi et surtout par l’objet, qui induit des liens sociaux non-violents puisqu’échappant à la prédation, à l’appropriation exclusive et à la dominance.

Par ailleurs, la virtualisation de l’ici et maintenant opérée par le langage étend, nous l’avons vu, le temps et l’espace au delà de l’immédiateté sensorielle. Mais ce procès de virtualisation ne s’achève qu’avec la construction de l’objet, un objet indépendant des perceptions et des actes du sujet individuel, un objet dont l’image sensible, le maniement, l’effet causal ou le concept puisse être partagé par d’autres sujets. Le monde objectif qui émerge dans le langage excède amplement n’importe quel monde matériel qui ne serait peuplé que de choses. Tel est l’enjeu du langage : l’existence d’un monde objectif qui, de la même opération, relie les êtres et constitue les sujets.

Enfin, la technique virtualise l’action et les fonctions organiques. Or l’outil, l’artefact, ne sont pas seulement des choses efficaces. Les objets techniques passent de mains en mains, de corps en corps, comme des témoins. Ils induisent des usages communs, se font vecteurs de savoir-faire, messagers de mémoire collective, catalyseurs de coopération. Depuis le premier biface jusqu’aux aéroports et aux réseaux numériques, de la hutte originelle jusqu’aux métropoles sillonnées d’autoroutes et plantées de grattes-ciel, objets techniques et artefacts sont cette glu qui tient les hommes ensemble et implique le monde physique au plus intime de leur subjectivité.

Ainsi, l’objet traverse les trois virtualisations fondamentales de l’anthropogénèse, il est constitutif de l’humain comme sujet social, sujet cognitif et sujet pratique. Il entrelace et unifie les subjectivités technique, langagière et relationnelle.

Si tu n’es pas un animal, si ton âme est plus virtuelle, plus détachée de l’inertie que celle d’un singe ou d’un bison, sans doute est-ce parce qu’elle peut atteindre à l’objectivité. Notre subjectivité s’ouvre au jeu des objets communs qui tissent d’un même geste symétrique et compliqué l’intelligence individuelle et l’intelligence collective, comme l’avers et le revers de la même étoffe, brodant sur chaque face le chiffre indélébile et flagrant de l’autre.