LA VIRTUALISATION DE L’INTELLIGENCE ET LA CONSTITUTION DU SUJET

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Après avoir examiné, au chapitre précédent, les opérations de la virtualisation, j’évoquerai, dans le chapitre suivant, son objet, ou plutôt le surgissement de l’objet comme accomplissement de la virtualisation. Mais afin d’aboutir à l’objet par une progression logique, j’entraînerai le lecteur dans une exploration préalable de la virtualisation de l’intelligence. Trois thèmes seront entrelacés dans ce chapitre et le suivant : la part collective de la cognition et de l’affectivité personnelle, la question du « collectif pensant » en tant que tel et l’intelligence collective comme utopie technopolitique. L’intrication de la question de l’objet et de celle de l’intelligence collective ne pourra se justifier que dans le cours de la discussion à suivre.

Nous, êtres humains, ne pensons jamais seuls ni sans outils. Les institutions, les langues, les systèmes de signes, les techniques de communication, de représentation et d’enregistrement informent profondément nos activités cognitives : toute une société cosmopolite pense en nous. De ce fait, malgré la permanence des structures neuronales de base, la pensée est profondément historique, datée et située, non seulement dans son propos mais aussi dans ses procédures et modes de fonctionnement.

Si le collectif pense en nous, peut-on aller jusqu’à prétendre qu’il existe une pensée actuelle, effective, des collectifs humains ? Peut-on parler d’une intelligence sans conscience unifiée ou d’une pensée sans subjectivité ? Jusqu’à quel point faut-il redéfinir les notions de pensée et de psychisme pour qu’elles deviennent congruentes à des sociétés ? Nous devenons, dit-on, les neurones d’un hypercortex planétaire, il devient donc urgent d’éclaircir ces problèmes et de marquer les différences entre espèces d’intelligence collective, notamment celles qui séparent les sociétés humaines des fourmilières et des ruches.

Le développement de la communication assistée par ordinateur et des réseaux numériques planétaires apparaît comme la réalisation d’un projet plus ou moins bien formulé, celui de la constitution délibérée de formes nouvelles d’intelligence collective, plus souples, plus démocratiques, fondées sur la réciprocité et le respect des singularités. En ce sens, on pourrait définir l’intelligence collective comme une intelligence partout distribuée, continuellement valorisée et mise en synergie en temps réel. Ce nouvel idéal pourrait remplacer l’intelligence artificielle comme mythe mobilisateur du développement des technologies du numérique… et entraîner de surcroît une réorientation des sciences cognitives, de la philosophie de l’esprit et de l’anthropologie vers les questions de l’écologie ou de l’économie de l’intelligence.

En explorant ces problèmes, je ferai travailler les concepts de virtuel et d’actuel dégagés dans les chapitres précédents, ainsi que la théorie de l’anthropogénèse par virtualisation. On retrouvera notamment les opérations d’élévation à la problématique, de déterritorialisation, de mise en commun, de constitution réciproque de l’intériorité et de l’extériorité qui ont été associées à la virtualisation depuis le début de cet ouvrage.

Après avoir rappelé le rôle capital des langages, des techniques et des institutions dans la constitution du psychisme individuel, j’exposerai brièvement les thèmes centraux de l’écologie ou de l’économie cognitive. Dans un deuxième temps, je tenterai de formuler une définition du psychisme compatible avec l’idée de pensée collective. Cela m’amènera à examiner les conceptions darwiniennes de l’intelligence, puis à compléter ces notions par une approche affective, propre à rendre compte de la dimension d’intériorité de l’esprit. Dans un troisième moment, je décrirai les nouvelles formes d’intelligence collective permises par les réseaux numériques interactifs et les perspectives qu’elles ouvrent pour une évolution sociale positive. L’analyse du fonctionnement du cyberespace aura servi à préparer la dernière partie, consacrée à l’analyse de l’opérateur « objet » dans la constitution des collectifs intelligents, du marché capitaliste à l’énigme de l’hominisation. Nous verrons finalement que l’objet, clé de l’intelligence collective, support par excellence de la virtualité, s’oppose à la chose « réelle » comme à son double tenace et pervers.

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L’intelligence collective dans l’intelligence personnelle : langages, techniques, institutions

J’appelle « intelligence » l’ensemble canonique des aptitudes cognitives, à savoir les capacités de percevoir, de se souvenir, d’apprendre, d’imaginer et de raisonner. Dans la mesure où ils possèdent ces aptitudes, les individus humains sont tous intelligents. Cependant, l’exercice de leurs capacités cognitives implique une part collective ou sociale généralement sous-estimée.

Tout d’abord, nous ne pensons jamais seuls mais toujours dans le courant d’un dialogue ou d’un multilogue, réel ou imaginé. Nous n’exerçons nos facultés mentales supérieures qu’en fonction d’une implication dans des communautés vivantes avec leurs héritages, leurs conflits et leurs projets. En arrière-fond ou sur l’avant-scène, ces communautés sont toujours déjà présentes dans la moindre de nos pensées, qu’elles fournissent des interlocuteurs, des instruments intellectuels ou des objets de réflexion. Connaissances, valeurs et outils transmis par la culture constituent le contexte nourricier, le bain intellectuel et moral à partir duquel les pensées individuelles se développent, tissent leurs petites variations et produisent parfois des innovations majeures.

Ce sont plus particulièrement les instruments qui nous retiendront d’abord. Il nous est impossible d’exercer notre intelligence indépendamment des langues, langages et systèmes de signes (notations scientifiques, codes visuels, modes musicaux, symbolismes), qui nous sont légués par la culture et que des milliers ou des millions d’autres personnes utilisent avec nous. Ces langages emportent avec eux des manières de découper, de catégoriser et de percevoir le monde, ils contiennent des métaphores qui constituent autant de filtres du donné et de petites machines à interpréter, ils charrient tout un héritage de jugements implicites et de lignes de pensée déjà tracées. Les langues, langages et systèmes de signes induisent nos fonctionnements intellectuels : les communautés qui les ont forgés et fait lentement évoluer pensent en nous. Notre intelligence possède une dimension collective majeure parce que nous sommes des êtres de langage.

Par ailleurs, les outils et les artefacts qui nous entourent incorporent la mémoire longue de l’humanité. Chaque fois que nous les utilisons, nous faisons donc appel à l’intelligence collective. Les maisons, les voitures, les télévisions et les ordinateurs résument de séculaires lignées de recherche, d’inventions et de découvertes. Ils cristallisent également les trésors d’organisation et de coopération mis en oeuvre pour les produire effectivement.

Mais les outils ne sont pas seulement des mémoires, ce sont également des machines à percevoir qui peuvent fonctionner à trois niveaux différents : direct, indirect et métaphorique. Directement, les lunettes, microscopes, télescopes, rayons X, téléphones, appareils photo, caméras, télévisions, téléphones, etc., étendent la portée et transforment la nature de nos perceptions. Indirectement, les voitures, les avions ou les réseaux d’ordinateurs (par exemple) modifient profondément notre rapport au monde, et en particulier nos relations à l’espace et au temps, de telle sorte qu’il devient impossible de décider s’ils transforment le monde humain ou notre manière de le percevoir. Enfin, les instruments et artefacts matériels nous offrent quantité de modèles concrets, socialement partagés, à partir desquels nous pouvons appréhender, par métaphore, des phénomènes ou des problèmes plus abstraits. Ainsi, Aristote réfléchissait sur la causalité à partir de l’exemple du potier, les gens du XVIIe siècle se représentaient le corps comme une sorte de mécanisme et nous construisons aujourd’hui des modèles computationnels de la cognition. Les artefacts font participer l’immense labeur des hommes et leur intelligence longue à notre perception du monde, ici et maintenant.

L’univers de choses et d’outils qui nous environne et que nous partageons pense en nous de cent manières différentes. Par là, de nouveau, nous participons de l’intelligence collective qui les a produits.

Enfin, les institutions sociales, lois, règles et coutumes qui régissent nos relations influent de manière déterminante sur le cours de nos pensées. Ainsi, que l’on soit chercheur en physique des hautes énergies, prêtre, responsable d’une administration publique ou opérateur financier, dans chaque cas, ce sera telle ou telle qualité intellectuelle qui sera favorisée plutôt qu’une autre. La communauté scientifique, l’Église, la bureaucratie d’État ou la Bourse incarnent chacune des formes différentes d’intelligence collective, avec leurs modes de perception, de coordination, d’apprentissage et de mémorisation distincts. Présidant aux types d’interaction entre individus, les « règles du jeu » social modèlent l’intelligence collective des communautés humaines comme les aptitudes cognitives des personnes qui y participent.

Chaque individu humain possède un cerveau particulier, ayant crû grosso modo sur le même modèle que celui des autres membres de l’espèce. Par la biologie, nos intelligences sont individuelles et semblables (quoique non identiques). Par la culture, en revanche, notre intelligence est hautement variable et collective. En effet, la dimension sociale de l’intelligence se lie intimement aux langages, aux techniques et aux institutions, notoirement différentes selon les lieux et les époques.

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Économies cognitives

Avec les institutions et les « règles du jeu », nous passons des dimensions collectives de l’intelligence individuelle à l’intelligence du collectif en tant que tel. On peut en effet considérer les groupes humains comme des « milieux » écologiques ou économiques dans lesquels des espèces de représentations ou d’idées apparaissent et meurent, se répandent ou régressent, se font concurrence ou vivent en symbiose, se conservent ou mutent. Nous ne parlons pas seulement des idées, représentations, messages ou propositions individuelles, mais bel et bien de leurs espèces : genres littéraires ou artistiques, modes d’organisation des connaissances, types d’argumentations ou de « logiques » en usage, styles et supports des messages. Un collectif humain est le théâtre d’une économie ou d’une écologie cognitive au sein desquels évoluent des espèces de représentations.

Formes sociales, institutions et techniques modèlent l’environnement cognitif de telle sorte que certains types d’idées ou de messages ont plus de chance de se reproduire que d’autres. Parmi tous les facteurs contraignant l’intelligence collective, les technologies intellectuelles que sont les systèmes de communication, d’écriture, d’enregistrement et de traitement de l’information jouent un rôle majeur. En effet, certains types de représentations peuvent difficilement survivre ou même apparaître dans des environnements dépourvus de certaines technologies intellectuelles, tandis qu’ils prospèrent dans d’autres « écologies cognitives ». Par exemple, les listes de nombres, les tableaux, les connaissances organisées sur un mode systématique ne peuvent aisément se transmettre dans des cultures sans écriture. En revanche, les sociétés orales favorisent le codage des représentations sous forme de récit, qui peuvent se retenir et se transmettre plus facilement en l’absence de support écrit. Pour prendre un exemple plus contemporain, une part croissante de connaissances s’exprime aujourd’hui par des modèles numériques interactifs et des simulations, ce qui était évidemment impensable avant les ordinateurs à interfaces graphiques intuitives. Les types de représentations qui prévalent dans telle ou telle « économie cognitive » favorisent des modes de connaissance distincts (mythe, théorie, simulations), avec les styles, les critères d’évaluation, les « valeurs » qui leur correspondent, si bien que les changements de technologies intellectuelles ou de médias peuvent avoir indirectement de profondes répercussions sur l’intelligence collective.

Les infrastructures de communication et les technologies intellectuelles ont toujours noué d’étroites relations avec les formes d’organisation économiques et politiques. Rappelons à ce sujet quelques exemples bien connus. La naissance de l’écriture est liée aux premiers États bureaucratiques à hiérarchie pyramidale et aux premières formes d’administration économique centralisée (impôt, gestion de grands domaines agricoles). L’apparition de l’alphabet en Grèce ancienne est contemporaine de l’émergence de la monnaie, de la cité antique et surtout de l’invention de la démocratie : la pratique de la lecture étant répandue, chacun pouvait prendre connaissance des lois et les discuter. L’imprimerie a rendu possible une large diffusion des livres et l’existence même des journaux, fondement de l’opinion publique. Sans elle, les démocraties modernes ne seraient pas nées. Par ailleurs, l’imprimerie représente la première industrie de masse, et le développement technoscientifique qu’elle a favorisé fut un des moteurs de la révolution industrielle. Les médias audiovisuels du XXe siècle (radio, télévision, disques, films) ont participé à l’émergence d’une société du spectacle qui a bouleversé les règles du jeu aussi bien dans la cité que sur le marché (publicité, économie de l’information et de la communication).

Il importe cependant de souligner que l’apparition ou l’extension de technologies intellectuelles ne déterminent pas automatiquement tel ou tel mode de connaissance ou d’organisation sociale. Distinguons donc soigneusement les actions de causer ou de déterminer, d’une part, et celles de conditionner ou de rendre possible, d’autre part. Les techniques ne déterminent pas, elles conditionnent. Elles ouvrent un large éventail de nouvelles possibilités dont un petit nombre seulement est sélectionné ou saisi par les acteurs sociaux. Si les techniques n’étaient pas elles-mêmes des condensations de l’intelligence collective humaine, on pourrait dire que la technique propose et que les hommes disposent.

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Machines darwiniennes

La notion d’intelligence collective n’est pas une simple métaphore, une analogie plus ou moins éclairante mais bel et bien un concept cohérent. Nous allons maintenant tenter de construire un tel concept. Il nous faut une définition d’un « esprit » qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif, c’est-à-dire avec une intelligence dont le sujet soit à la fois multiple, hétérogène, distribué, coopératif/compétitif et constamment engagé dans un processus auto-organisateur ou autopoiétique. L’ensemble de ces conditions élimine automatiquement les modèles calculatoires ou informatiques de type « machine de Turing », qui n’ont pas la propriété d’autocréation.

En revanche, les modèles inspirés de la biologie semblent de meilleurs candidats, et notamment l’approche « darwinienne ». Par définition, les principes « darwiniens » s’appliquent à des populations. Ils font jouer un générateur de variabilité ou de nouveauté : mutations génétiques, usage d’une nouvelle connexion neuronale, inventions, création d’entreprise ou de produits, etc. Couplée à son environnement, la machine darwinienne sélectionne parmi les nouveautés injectées par le générateur. Son choix est notamment contraint par la viabilité et la capacité de reproduction des individus ou des sous-populations pourvus du nouveau caractère. Les systèmes darwiniens font preuve d’une capacité d’apprentissage non dirigé ou (ce qui revient au même du point de vue d’une théorie de l’esprit) d’une capacité d’autocréation continue. Par le jeu dialectique des mutations, des sélections et de la transmission des éléments sélectionnés, les machines darwiniennes entraînent leurs environnements avec elles sur le chemin d’une histoire irréversible. Les machines darwiniennes incarnent à leur façon la mémoire de cette histoire.

Les principes des systèmes darwiniens s’appliquent à la fois dans l’écologie des espèces vivantes, parmi les groupes humains considérés comme milieux de développement des représentations, dans l’économie de marché (populations de producteurs, de consommateurs, de biens), dans le psychisme individuel entendu comme société de pensées et de modules cognitifs, ils s’appliquent au fonctionnement du cerveau, enfin, compris selon les principes du darwinisme neuronal. Ajoutons que les systèmes capables d’apprentissage non dirigé peuvent être, avec leurs environnements, simulés par ordinateur. Les algorithmes génétiques et divers systèmes de « vie artificielle » laissent imaginer que le logiciel, symbiotiquement lié au milieu technologique et humain du cyberespace, pourrait bientôt représenter le dernier en date des systèmes darwiniens capables d’apprentissage et d’autocréation.

La machine darwinienne est d’autant plus intelligente qu’elle fonctionne « fractalement », à plusieurs échelles ou niveaux d’intégration emboîtés. Par exemple, le marché peut être considéré comme une machine darwinienne, mais il est d’autant plus « intelligent » que les entreprises et les consommateurs qui l’animent sont à leur tour des machines darwiniennes (organisations apprenantes, associations de consommateurs). Un cerveau est à la fois le résultat d’un processus darwinien à l’échelle de l’évolution biologique et à l’échelle de l’apprentissage individuel. De plus, il intègre plusieurs types de « populations apprenantes » d’échelles différentes : groupes de neurones, cartes étendues de zones sensorielles, systèmes de régulation globaux, etc.

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Les quatre dimensions de l’affectivité

Même si le fait d’être un système darwinien est une condition nécessaire pour être un esprit, ce n’est pourtant pas, à notre avis, une condition suffisante. Est-ce l’intentionalité ou le fait de se référer à des entités extérieures à l’esprit qui pose problème, comme dans les débats pour ou contre l’intelligence des ordinateurs ? Non, car les machines darwiniennes ne tournent en aucun cas en circuit fermé, elles sont par définition couplées à un environnement. Leur nature est de traduire l’autre en soi ou d’impliquer dans leur propre organisation l’histoire de leurs relations avec leur environnement. En revanche, rien, dans la définition générale des machines darwiniennes, n’implique nécessairement l’expérience subjective, la dimension d’intériorité de la sensation, c’est-à-dire en définitive l’affectivité. Il faut soigneusement distinguer entre l’affectivité et la conscience. Un esprit peut être inconscient, comme l’esprit de certains animaux, comme une part majeure de l’esprit humain ou, nous allons le voir, comme les « esprits » qui émergent de collectifs intelligents. Quant à l’affectivité, qui peut être confuse, inconsciente, multiple, hétérogène, elle constitue – contrairement à la conscience – une dimension nécessaire du psychisme et peut-être même son essence. Sans affectivité, le système considéré retourne à l’insensibilité, à l’extériorité et à la dispersion ontologique du simple mécanisme. Un esprit doit être affectif, il n’est pas nécessairement conscient. La conscience est le produit de la sélection, de la linéarisation et de l’affichage partiel d’une affectivité à laquelle elle doit tout.

Il entre moins dans notre propos de décider de ce qui relève du psychisme et ce qui n’en relève pas, que de donner une définition du psychisme qui puisse s’appliquer aussi bien à un esprit humain individuel qu’à une intelligence collective : un concept d’esprit qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif.

Un psychisme intégral, donc capable d’affect, peut s’analyser selon quatre dimensions complémentaires : une topologie, une sémiotique, une axiologie et une énergétique. J’ai déjà évoqué ces quatre dimensions dans le chapitre sur la virtualisation de l’économie, je les développe maintenant plus à loisir.

1) Une topologie. Le psychisme est structuré à chaque instant par une connectivité, des systèmes de proximités ou un « espace » spécifique : associations, liens, chemins, portes, commutateurs, filtres, paysages d’attracteurs. La topologie du psychisme est en transformation constante, certaines zones étant plus mobiles et d’autres plus figées, certaines plus denses et d’autres plus lâches.

2) Une sémiotique. Des hordes mutantes de représentations, d’images, de signes, de messages de toutes formes et de toutes matières (sonores, visuels, tactiles, proprioceptifs, diagrammatiques), peuplent l’espace des connexions. En circulant sur les chemins et en occupant les zones de la topologie, les meutes de signes modifient le paysage d’attracteurs psychiques. C’est pourquoi les signes, ou groupes de signes, peuvent être aussi appelés des agents. Symétriquement, les transformations de la connectivité influent sur les populations de signes et d’images. La topologie est elle-même l’ensemble des connexions ou relations, qualitativement différenciées, entre les signes, messages ou agents.

3) Une axiologie. Les représentations et les zones de l’espace psychique sont liées à des « valeurs » positives ou négatives selon différents « systèmes de mesures ». Ces valeurs déterminent des tropismes, des attractions et des répulsions entre images, des polarités entre zones ou groupes de signes. Les valeurs sont par nature mobiles et changeantes, quoique certaines puissent aussi faire preuve de stabilité.

4) Une énergétique. Les tropismes ou valeurs attachées aux images peuvent être intenses ou faibles. Le mouvement d’un groupe de représentations peut vaincre certaines barrières topologiques (distendre certains liens, en créer d’autres, modifier le paysage d’attracteurs) ou, par manque de « force », rester en-deçà. L’ensemble du fonctionnement psychique est ainsi irrigué et animé par une économie « énergétique » : déplacements ou immobilisations de forces, fixation ou mobilisation de valeurs, circulations ou cristallisations d’énergie, investissement ou désinvestissement sur des représentations, des connexions, etc.

Il ressort du modèle que nous venons de brosser à grands traits que le fonctionnement psychique est parallèle et distribué plutôt que séquentiel et linéaire. Un affect, ou une émotion, peut se définir comme un processus ou un événement psychique qui met en jeu au moins une des quatre dimensions que nous venons de mentionner : topologie, sémiotique, axiologie et énergétique. Mais ces quatre dimensions étant mutuellement immanentes, un affect est, plus généralement, une modification de l’esprit, un différentiel de vie psychique. Symétriquement, la vie psychique apparaît comme un flux d’affects.

Ce modèle, soulignons-le, est compatible à la fois avec les dernières données de la psychologie cognitive (et notamment ce qui concerne l’organisation « sémantique » de la mémoire à long terme), avec les thèses principales de la psychanalyse, voire de la schizoanalyse, sans contredire non plus l’expérience introspective ou la phénoménologie.

Il est également compatible avec l’approche darwinienne puisque les configurations de l’espace psychique abstrait à quatre dimensions sont continuellement modifiées par des apports « extérieurs » et redistribuées par les dynamiques propres du milieu psychique. On peut faire correspondre ces transformations constantes aux effets du « générateur de variété » de la machine darwinienne. Couplé à son environnement, le système psychique « sélectionne » des dynamiques affectives viables au cours d’une histoire ou d’un chemin évolutif irréversible : constitution de la « personnalité » individuelle ou collective, apprentissages, inventions, obsolescence de langages, investissements ou désinvestissements affectifs.

Le psychisme constitue une intériorité. En effet, sa topologie n’est pas un contenant neutre, un pur système de coordonnées, mais au contraire un espace qualitatif, différencié, dont les parties sont en rapport les unes avec les autres et composent des figures, ou des arrangements figures/fonds. De plus, les signes et messages, en circulant et peuplant l’espace, en renvoyant l’un à l’autre, en actualisant la connectivité, forgent également l’intériorité de l’esprit. A leur tour, les valeurs s’entredéterminent et forment système. Enfin, l’énergie qui irrigue l’esprit ne quitte une place que pour en occuper une autre, contribuant à une certaine forme de coordination, de codépendance et d’unité au sein du psychisme.

Mais l’unité du psychisme est celle d’une multiplicité grouillante et son intériorité « affective » n’est en rien une fermeture. Comme le dit Gilles Deleuze, l’intérieur est un pli du dehors. Nous avons vu que les psychismes sont aussi des machines darwiniennes, c’est-à-dire qu’ils s’identifient à un procès de transformation-traduction de l’autre en soi, un soi jamais définitivement fermé mais toujours en déséquilibre, en position d’ouverture, d’accueil, de mutation ; un soi dont la fine pointe est peut-être la qualité singulière du procès d’assimilation de l’autre et d’hétérogénèse. Cette ouverture commence à la simple sensation, passe par l’apprentissage et le dialogue, elle culmine avec le devenir : chimérisation ou transition vers une autre subjectivité.

Le modèle que nous avons proposé du psychisme peut s’appliquer à un texte, un film, un message ou une oeuvre quelconque. En effet, dans le cas d’un message complexe, nous avons bien :
– une collection de signes ou de composants du message ;
– des connexions, renvois, échos entre les parties du message ;
– une distribution de valeurs positives ou négatives sur les éléments, zones et liens, ainsi qu’une valeur émergeant de l’ensemble ;
– et finalement une énergie différemment investie sur certains liens, certaines valeurs : des « lignes de force », une structure.

L’ensemble du message, si l’on s’attache à sa signification, fonctionne comme une configuration dynamique, une sorte de champ de force instable (diversement interprétable) et renvoyant évidemment à son extérieur pour fonctionner : autres messages, référents « réels », interprètes.

Le message est lui-même un agent affectif pour l’esprit de celui qui l’interprète. Si le texte, le message ou l’oeuvre fonctionne comme un esprit, c’est qu’il est déjà lu, traduit, compris, importé, assimilé à une matière mentale et affective. Un sujet a transmuté une série d’événements physiques en message signifiant, ou plutôt, comme le roi Midas ne pouvait rien toucher qu’il ne transforme en or, l’esprit ne peut jamais rien appréhender qui ne soit, par le fait même, changé en mouvements et replis d’une riche étoffe colorée : en affects. Ce que nous venons de dire ici des messages s’applique exactement de la même manière à tous les éléments de notre expérience, au monde lui-même. Pour nous, le monde, notre monde humain, est un champ problématique, une configuration dynamique, un immense hypertexte en constante métamorphose, traversé de tensions, gris et peu investi dans certaines zones, intensément investi et luxueusement détaillé dans d’autres zones. Les proximités géographiques, les connexités causales classiques ne sont qu’un petit sous-ensemble des liens de signification, d’analogie et de circulation affective qui structurent notre univers subjectif. L’univers physique est un cas particulier du monde subjectif qui l’entoure, l’imprègne et le soutient. Le sujet n’est rien d’autre que son monde, à condition qu’on entende par ce terme tout ce que l’affect enveloppe. C’est donc peu de dire que le psychisme est ouvert sur l’extérieur, il n’est que l’extérieur, mais un extérieur infiltré, mis en tension, compliqué, transsubstancié, animé par l’affectivité. Le sujet est un monde baigné de sens et d’émotion.

L’image que nous venons de donner de l’intelligence vivante ou du psychisme est, identiquement, celle du virtuel. Par nature, et bien qu’il soit toujours connecté à son corps, le sujet affectif se déploie hors de l’espace physique. Déterritorialisé, déterritorialisant, il existe, c’est-à-dire qu’il croît bien au-delà du « là ». Le psychisme, par construction, transforme l’extérieur en intérieur (le dedans est un pli du dehors) et vice versa, puisque le monde perçu est toujours déjà plongé dans l’élément de l’affect. Enfin, le paysage psychique tel que je me suis efforcé de le décrire est de l’ordre de la configuration dynamique. Il est la vie même d’un noeud de forces, de contraintes et de finalités, l’intimité d’un agrégat de tensions, l’image du champ instable d’attracteurs hétérogènes qui définit toute situation problématique ouverte.

L’élément psychique offre un exemple canonique du virtuel. Comment ce virtuel s’actualise-t-il ? Par des affects. De nouveau, les affects désignent ici les actes psychiques, quelle que soit leur nature. La qualité d’un affect dépend du milieu mental qui lui donne sens et qu’il contribue à déterminer. Du fait de l’implication réciproque entre une subjectivité et son monde, les qualités affectives sont aussi dépendantes des qualités de l’environnement, un milieu extérieur qui ne cesse d’offrir de nouveaux objets, de nouvelles configurations pratiques ou esthétiques à investir. Ainsi, il n’existe pas plus de limites a priori à l’éclosion de nouveaux types d’affects qu’il n’existe de bornes à la production d’objets ou de paysages inédits. On pourrait même parler d’une inventivité affective. La classification ordinaire des émotions (peur, amour, etc.) ne présente donc qu’une liste restreinte et fort simplifié des types d’affects.

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Sociétés pensantes

On comprend mieux, maintenant, pourquoi l’intelligence est traversée d’une dimension collective : parce que ce ne sont pas seulement les langages, les artefacts et les institutions sociales qui pensent en nous, mais l’ensemble du monde humain, avec ses lignes de désir, ses polarités affectives, ses machines mentales hybrides, ses paysages de sens pavés d’images. Agir sur son milieu, si peu que ce soit, même sur un mode que l’on pourrait prétendre purement technique, matériel ou physique, revient à ériger le monde commun qui pense différemment en chacun de nous, à sécréter indirectement de la qualité subjective, à travailler dans l’affect. Que dire alors de la production de messages ou de relations ! Voici le noeud de la morale : vivant, agissant, pensant, nous tissons l’étoffe même de la vie des autres.

Et nous comprenons aussi pourquoi des collectifs humains en tant que tels peuvent être dits intelligents. Parce que le psychisme est d’emblée et par définition collectif : il s’agit d’une multitude de signes-agents en interaction, chargés de valeurs, investissant de leur énergie des réseaux mobiles et des paysages changeants.

Les collectifs humains sont des sortes de mégapsychismes, non seulement parce qu’ils sont perçus et affectivement investis par des personnes, mais parce qu’ils peuvent se modéliser adéquatement par une topologie, une sémiotique, une axiologie et une énergétique mutuellement immanentes. Des mégasujets sociaux, quoique sans conscience linéarisante, sont, en tant que tels, traversés d’affects. Un immense jeu affectif produit la vie sociale. Le rôle de sélection et d’affichage séquentiel joué par la conscience chez les personnes est rempli tant bien que mal dans les collectifs par des structures politiques, religieuses ou médiatiques qui, en retour, habitent les sujets individuels. Mais la comparaison entre les services rendus à l’individu par sa conscience et ceux que les médias centralisateurs ou les porte-parole rendent aux collectifs n’est pas toujours à l’avantage des derniers.

Certes, l’intelligence est fractale, c’est-à-dire qu’elle se reproduit de manière comparable à différentes échelles de grandeur : macro-sociétés, psychismes transindividuels de petits groupes, individus, modules infra-individuels (zones du cerveau, « complexes » inconscients), agencements transversaux entre modules infra-individuels de personnes différentes (relations sexuelles, névroses complémentaires…). Chaque noeud ou zone de l’hypercortex collectif contient à son tour un psychisme vivant, une sorte d’hypertexte dynamique traversé de tensions et d’énergies, colorées de qualités affectives, animées de tropismes, agitées de conflits. Et cependant, par sa liaison à un corps mortel et sa conscience, la personne manifeste une tonalité psychique et une intensité affective absolument singulières.

En revanche, il est une qualité répandue à divers degrés dans toutes les sortes d’esprits mais que les sociétés humaines (et non plus les individus) exemplifient mieux que les autres : celle de refléter le tout de l’esprit collectif, chaque fois différemment, dans chacune de ses parties. Les systèmes intelligents sont « holographiques » et les groupes humains sont les plus holographiques des systèmes intelligents. Comme les monades de Leibniz ou les occasions actuelles de Whitehead, les personnes incarnent chacune une sélection, une version, une vision, particulière du monde commun ou du psychisme global.

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Collectifs humains et sociétés d’insectes

La notion d’intelligence collective évoque irrésistiblement le fonctionnement des sociétés d’insectes : abeilles, fourmis, termites. Pourtant, les communautés humaines diffèrent profondément des termitières.

Première différence, dont découlent toutes les autres, l’intelligence collective pense en nous, tandis que la fourmi est une partie quasi-opaque, presque non holographique, un rouage inconscient de la fourmilière intelligente. Nous pouvons jouir individuellement de l’intelligence collective, qui augmente ou modifie notre propre intelligence. Nous contenons ou reflétons partiellement, chacun à notre manière, l’intelligence du groupe. La fourmi, en revanche, n’a qu’une très faible jouissance ou vision de l’intelligence sociale. Elle n’en reçoit pas d’augmentation mentale. Obéissante bénéficiaire, elle n’y participe qu’aveuglément.

Cela revient à dire, d’une façon plus triviale, que l’homme est (plutôt) intelligent tandis que la fourmi est, relativement à l’humain, bête. Non seulement la fourmi reçoit moins que l’humain de l’intelligence sociale mais, symétriquement, elle n’y contribue que dans une faible mesure. Une femme ou un homme, dans le cadre d’une culture, est capable d’apprendre, d’imaginer, d’inventer et finalement de faire évoluer, même très modestement, les langages, les techniques, les relations sociales qui ont cours dans son environnement, ce dont une fourmi – étroitement soumise à une programmation génétique – n’est guère capable. Chez les insectes, seule la société peut résoudre des problèmes originaux, tandis que, chez les humains, les individus sont bien souvent plus inventifs que certains groupes tels que les foules ou les bureaucraties rigides. L’intelligence des sociétés humaines est variable et, dans le meilleur des cas, évolutive, grâce à la nature des individus qui la compose et, ce qui est l’autre face d’une même réalité, des liens, souvent libres ou contractuels, qui la tissent. En revanche, dans le cadre d’une espèce donnée de fourmis, le fonctionnement de la fourmilière est figé.

Le statut de l’individu dans l’un et l’autre type de société cristallise et résume l’ensemble des différences qui les opposent. La place et le rôle de chaque fourmi sont définitivement figés. Au sein d’une espèce particulière, les types de comportements ou les différentes morphologies (reines, ouvriers, soldats) sont immuables. Les fourmis (comme les abeilles et les termites) sont organisées en castes et les fourmis de la même caste sont interchangeables sans reste. En revanche, les sociétés humaines ne cessent d’inventer de nouvelles catégories, les individus y passent d’une classe à l’autre et, surtout, il est en vérité impossible de réduire une personne à son appartenance à une classe (ou à un ensemble de classes) car chaque individu humain est singulier. Les gens, ayant leur propre chemin d’apprentissage, incarnant respectivement des mondes affectifs et des virtualités de mutation sociale (même minime) différents, ne sont pas interchangeables. Les individus humains contribuent chacun différemment et de manière créative à la vie de l’intelligence collective qui les illumine en retour, tandis qu’une fourmi obéit aveuglément au rôle que lui dicte sa caste au sein d’un vaste mécanisme inconscient qui la dépasse absolument.

Certaines civilisations, certains régimes politiques, ont tenté de rapprocher l’intelligence collective humaine de celle des fourmilières, ont traité les personnes comme des membres d’une catégorie, ont fait croire que cette réduction de l’humain à l’insecte était possible ou souhaitable. Notre position philosophique, morale et politique est parfaitement tranchée : le progrès humain vers la constitution de nouvelles formes d’intelligence collective s’oppose radicalement au pôle de la fourmilière. Ce progrès doit, au contraire, approfondir l’ouverture de la conscience individuelle au fonctionnement de l’intelligence sociale et améliorer l’intégration et la valorisation des singularités créatrices que forment les individus et les petits groupes humains aux processus cognitifs et affectifs de l’intelligence collective. Ce progrès-là n’est nullement garanti, toujours menacé de régressions. Plutôt qu’une loi de l’histoire il s’agit d’un projet transmis, enrichi, réinterprété à chaque génération et malheureusement susceptible de sclérose ou d’oubli.

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L’objectivation du contexte partagé

La réactualisation contemporaine de ce projet passe probablement par un usage judicieux des techniques de communication à support numérique. Les technologies intellectuelles et les dispositifs de communication connaissent en cette fin du XXe siècle des mutations massives et radicales. En conséquence, les écologies cognitives sont en voie de réorganisation rapide et irréversible. La brutalité de la déstabilisation culturelle ne doit pas nous décourager de discerner les formes émergentes les plus positives socialement et de favoriser leur développement. Comme un des principaux effets de la transformation en cours, il apparaît un nouveau dispositif de communication au sein de très larges collectivités déterritorialisées que nous appellerons « communication tous-tous ». On peut en faire l’expérience sur Internet, dans les babillards (BBS), les conférences ou forums électroniques, les systèmes pour le travail ou l’apprentissage coopératif, les groupwares ou collecticiels, les mondes virtuels et dans les arbres de connaissances. En effet, le cyberespace en voie de constitution autorise une communication non médiatique à grande échelle qui, à notre sens, constitue une avancée décisive vers des formes nouvelles et plus évoluées d’intelligence collective.

Comme on le sait, les médias classiques (relation un-tous) instaurent une séparation nette entre centres émetteurs et récepteurs passifs isolés les uns des autres. Les messages diffusés par le centre réalisent une forme grossière d’unification cognitive du collectif en instaurant un contexte commun. Néanmoins, ce contexte est imposé, transcendant, il ne résulte pas de l’activité des participants au dispositif, il ne peut être négocié transversalement entre les récepteurs. Le téléphone (relation un-un) autorise une communication réciproque, mais ne permet pas de vision globale de ce qui se passe sur l’ensemble du réseau ni la construction d’un contexte commun. Dans le cyberespace, en revanche, chacun est potentiellement émetteur et récepteur dans un espace qualitativement différencié, non figé, aménagé par les participants, explorable. Ici, on ne rencontre pas les gens principalement par leur nom, leur position géographique, ou sociale, mais selon des centres d’intérêts, sur un paysage commun du sens ou du savoir.

Selon des modalités encore primitives, mais qui s’affinent d’année en année, le cyberespace offre des instruments de construction coopérative d’un contexte commun dans des groupes nombreux et géographiquement dispersés. La communication se déploie ici selon toute sa dimension pragmatique. Il ne s’agit plus seulement d’une diffusion ou d’un transport de messages mais d’une interaction au sein d’une situation que chacun contribue à modifier ou stabiliser, d’une négociation sur des significations, d’un processus de reconnaissance mutuelle des individus et des groupes via l’activité de communication. Le point capital est ici l’objectivation partielle du monde virtuel de significations livré au partage et à la réinterprétation des participants dans les dispositifs de communication tous-tous. Cette objectivation dynamique d’un contexte collectif est un opérateur d’intelligence collective, une sorte de lien vivant tenant lieu de mémoire, ou de conscience commune. Une subjectivation vivante renvoie à une objectivation dynamique. L’objet commun suscite dialectiquement un sujet collectif.

Donnons quelques exemples d’un tel processus. Le World Wide Web, tel que nous l’avons décrit dans le chapitre sur la virtualisation du texte, est un tapis de sens tissé par des millions de gens et remis toujours sur le métier. Du raboutage permanent de millions d’univers subjectifs émerge une mémoire dynamique, commune « objectivée », navigable. On découvre aussi des paysages de significations émergeant de l’activité collective dans les MUDS (Multi-users dungeons and dragons), sortes de jeux de rôles en forme de mondes virtuels langagiers, élaborés en temps réel par des centaines ou des milliers de jeunes gens dispersés sur la planète. Sur un mode moins élaboré, on trouve également ces mémoires communes sécrétées collectivement dans les conférences électroniques des babillards, ou les news groups d’Internet, dont la liste changeante dessine une carte dynamique des intérêts de communautés vibrionnantes. Dans les meilleurs cas, ces dispositifs constituent des sortes d’encyclopédies vivantes. Les réponses aux « frequently asked questions » (FAQ) de certains forums électroniques évitent les répétitions et permettent à chacun de s’inscrire dans le dialogue avec un minimum de connaissances de base sur le thème considéré. On incite ainsi les individus à participer de la manière la plus pertinente possible à l’intelligence collective.

On trouve encore ces paysages de significations partagées dans les arbres de connaissances, marchés libres d’une nouvelle économie du savoir, qui offrent à chaque participant d’une collectivité une vue synthétique de la variété des compétences de son groupe et lui permettent de repérer sous forme d’image son identité dans des espaces de savoir. Dans les arbres de connaissances, l’information est toujours présentée en contexte, selon la relation visuelle figure/fond, la figure étant l’information et le fond manifestant le contexte. Ainsi, la même information offre un aspect, une image ou un masque différent suivant qu’elle se trouve dans un contexte ou dans un autre. Quant au contexte (l’arbre, ses formes, ses couleurs), il émerge dynamiquement des actes d’apprentissage et de transaction de savoir accomplis par les participants et plus généralement des corpus d’information considérés et de leur utilisation par une communauté.

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Le cortex d’Anthropia

La transmission et le partage d’une mémoire sociale sont aussi vieille que l’humanité. Récits, tours de mains et sagesses passent de génération en génération. Cependant, le progrès des techniques de communication et d’enregistrement a étendu considérablement la portée du stock partageable (bibliothèques, discothèques, cinémathèques). Aujourd’hui, l’information disponible en ligne ou dans le cyberespace en général comprend non seulement le « stock » déterritorialisé de textes, d’images et de sons habituels, mais également des points de vue hypertextuels sur ce stock, des bases de connaissances aux capacités d’inférence autonomes et des modèles numériques disponibles pour toutes les simulations. Outre ces masses de documents statiques ou dynamiques, des paysages de significations partagées coordonnent les structurations subjectives variées de l’océan informationnel. La mémoire collective mise en acte dans le cyberespace (dynamique, émergente, coopérative, retravaillée en temps réel par des interprétations), doit être nettement distinguée de la transmission traditionnelle des récits et des savoir-faire, comme des enregistrements statiques des bibliothèques.

Au-delà de la mémoire, les logiciels sont autant de micro-modules cognitifs automatiques qui viennent s’imbriquer à celui des humains et qui transforment ou augmentent leurs capacités de calcul, de raisonnement, d’imagination, de création, de communication, d’apprentissage ou de « navigation » dans l’information. Chaque fois que l’on produit un nouveau logiciel, on accentue le caractère collectif de l’intelligence. En effet, si la fourniture d’information n’accroît que le stock commun (ou enrichit sa structuration), le logiciel, lui, ajoute aux modules opératoires partagés. La programmation coopérative du logiciel dans le cyberespace illustre de manière frappante l’autopoièse (ou production de soi) de l’intelligence collective, et cela notamment quand le logiciel vise lui-même à l’amélioration de l’infrastructure de communication numérique.

Le cyberespace favorise les connexions, les coordinations, les synergies entre les intelligences individuelles, et cela d’autant plus qu’un contexte vivant est mieux partagé, que les individus ou les groupes peuvent se repérer mutuellement dans un paysage virtuel d’intérêts ou de compétences et que s’accroît la diversité des modules cognitifs communs ou mutuellement compatibles.

On sait qu’à chaque époque historique les humains ont eu le sentiment de vivre un « tournant » capital. Cela relativise toute impression du même ordre concernant la période contemporaine. Je ne peux cependant pas me défaire de l’idée que nous vivons aujourd’hui une mutation majeure dans les formes de l’intelligence collective. L’objectivation dynamique du contexte émergeant, le partage massif et croissant d’opérateurs cognitifs variés et l’interconnexion en temps réel indépendamment de la distance géographique semblent renforcer mutuellement leurs effets. Un des caractères les plus saillants de la nouvelle intelligence collective est l’acuité de sa réflexion dans les intelligences individuelles. Les actes du psychisme d’une fraction croissante de l’humanité deviennent presque directement sensibles aux personnes. Certaines formes de mondes virtuels permettent quasiment d’exprimer, de cartographier en temps réel les composantes topologiques, sémiotiques, axiologiques et énergétiques de psychismes collectifs.

L’image satellitaire de notre planète, les informations qui nous en parviennent par une multitude de réseaux mondiaux de capteurs, les modèles informatisés qui intègrent ces données, les simulations qui nous laissent deviner les réactions de la Terre, son histoire, l’inimaginable intimité de sa vie d’une infinie lenteur, opaque, énorme et dispersée, tout cela fait peu à peu surgir, ou ressurgir, dans l’esprit des humains, la figure archaïque de Gaïa. Face à la très ancienne déesse, encore mêlée à sa substance, on peut maintenant presque entendre ou voir penser, croissant sous nos yeux, rapide, crépitant, le grand hypercortex de sa fille, Anthropia.

Tout autant que la recherche utilitaire d’information, c’est cette sensation vertigineuse de plonger dans le cerveau commun et d’y participer qui explique l’engouement pour Internet. Naviguer dans le cyberespace revient à promener un regard conscient sur l’intériorité chaotique, le ronronnement inlassable, les banales futilités et les fulgurations planétaires de l’intelligence collective. L’accès au processus intellectuel du tout informe celui de chaque partie, individu ou groupe, et alimente en retour celui de l’ensemble. On passe alors de l’intelligence collective au collectif intelligent.

A côté de nombreux aspects négatifs, et notamment le risque de laisser sur le bas-côté de l’autoroute une part disqualifiée de l’humanité, le cyberespace manifeste des propriétés neuves, qui en font un précieux instrument de coordination non hiérarchique, de mise en synergie rapide des intelligences, d’échange de connaissances, de navigation dans les savoirs et d’auto-création délibérée de collectifs intelligents.

Je propose, avec d’autres, de saisir ce moment rare ou s’annonce une culture nouvelle pour orienter délibérément l’évolution en cours. À raisonner en termes d’impact, on se condamne à subir. De nouveau, la technique propose, mais l’homme dispose. Cessons de diaboliser le virtuel (comme si c’était le contraire du réel !). Le choix n’est pas entre la nostalgie d’un réel daté et un virtuel menaçant ou excitant, mais entre différentes conceptions du virtuel. L’alternative est simple. Ou bien le cyberespace reproduira le médiatique, le spectaculaire, la consommation d’information marchande et l’exclusion à une échelle encore plus gigantesque qu’aujourd’hui. C’est en gros la pente naturelle des « autoroutes de l’information » ou de la « télévision interactive ». Ou bien nous accompagnons les tendances les plus positives de l’évolution en cours et nous nous donnons un projet de civilisation centré sur les collectifs intelligents : recréation du lien social par les échanges de savoir, reconnaissance, écoute et valorisation des singularités, démocratie plus directe, plus participative, enrichissement des vies individuelles, invention de formes nouvelles de coopération ouverte pour résoudre les terribles problèmes que l’humanité doit affronter, aménagement des infrastructures logicielles et culturelles de l’intelligence collective.