L’intelligence collective nous parle d’intelligence et l’intelligence d’une expérience humaine complexe difficile à définir. Seule une anthropologie fondamentale peut nous éclairer sur l’intelligence humaine, en théorie et en pratique. L’homme n’existe que dans des communautés humaines qui sont le lieu de toutes les affaires humaines sans lesquelles on ne parlerait pas d’intelligence. Qu’en est-il alors de l’intelligence collective ? Une réalité ou une fiction ? Pas si simple !

Le thème de l’intelligence collective monte en puissance. Il trouve un terrain d’application dans le champ des collectivités humaines : entreprises, territoires, sociétés. S’y associe volontiers la gestion des connaissances et la gestion des compétences, toujours collectives dans les organisations. Peut-on dire qu’une communauté humaine est dotée d’une “intelligence collective” ?

On pourrait entendre par là une capacité de comprendre le monde et de se comprendre, une capacité de connaissance, un talent, des savoir faire, un “génie propre” pourquoi pas ? En effet si on observe une communauté humaine, entreprise ou société il semble qu’elle soit capable de se doter de projets, de les réaliser, d’avoir une capacité d’anticipation, d’information, de compréhension à propos de situations rencontrées et traversées d’avoir même une vocation un « métier » une capacité de service. Et pourtant cette entreprise, ce territoire, cette organisation n’ont pas d’âme, pas de coeur, pas de cerveau, sièges habituels de l’intelligence. On en déduirait volontiers que cette intelligence collective est un leurre et qu’il n’y a d’intelligence qu’individuelle. L’étude des foules et de leurs violence émotionnelle a même pu faire conclure que le collectif était fatalement le lieu de l’archaïsme (exploité par les médias avec l’émotion publique qualifiée d’opinion publique). Tant et si bien que le politique a été assimilé abusivement à la seule question du pouvoir, celui-ci considéré comme l’alpha et l’oméga de toute direction du collectif. Les illusions participatives et pseudo démocratiques n’ont rien arrangé à l’affaire si bien que, dans notre pays particulièrement, l’intelligence du collectif est tombée à pas grand chose. On comprend alors que certains aillent chercher une supposée intelligence collective dans les imaginations cybernétiques a-humaines avant d’être inhumaines.

Différentes figures évoquent une réponse à la question de l’intelligence collective. On observera que tel ou tel dirigeant est la “tête pensante” du collectif ou bien qu’un système d’information doté d’un ordinateur central tient lieu de “cerveau”, à l’entreprise par exemple. Le réseau est aussi la figure d’une trame neuronale dite “intelligente”. La métaphore va bon train mais la mode est plus au réseau qu’à la centralité pensante, la participation de tous devient un critère d’efficacité collective. C’est bien le collectif qui serait alors doté des qualités d’intelligence, de connaissance, de compétence. Cependant on n’a pas vu disparaître les dirigeants, nulle part, même si les méthodes autocratiques laissent la place à plus de démocratie et pour le moins plus de considération pour le rôle et la contribution de chacun dans la performance collective.

Convenons donc à ce stade que l’on puisse dire “tout se passe comme si” les communautés humaines étaient dotées d’intelligence et, bien sûr, de stupidité on le voit bien aussi. Il faut bien prendre acte qu’un fort courant de pensée (pensée humaine il se doit) en vient à considérer que ce sont moins les “agents” que leur agencement qui seraient dotés de ces facultés d’intelligence, acquisition de connaissance, comportements appris par exemple. On en vient à attribuer à quelque configuration logique, neuronale ou informatique, à quelque collection d’individus animés de propriétés élémentaires le caractère de “système intelligent” auto opérant. L’intelligence artificielle, vieille lune régulièrement réactualisée, n’avait-elle pas pour projet de dérober le secret de l’intelligence humaine ?

On assiste d’ailleurs à ce propos à un excellent tour de passe passe intellectuel (comme seul les hommes peuvent en commettre).

Utilisons le modèle de l’ordinateur pour décrire certaines fonctions du cerveau. Analogies, métaphores, modèles formels ont toujours été des instruments de lecture des réalités étudiées. Après force modélisation on en vient à dire que le cerveau fonctionne comme un ordinateur et que ses lois sont celles de l’informatique. De là à dire que l’intelligence est assimilable au fonctionnement des ordinateurs il n’y a qu’un pas vite franchi. Tout ce qui n‘entrait pas dans la grille de lecture initiale (l’ordinateur), ce qui échappait aux modélisations sophistiquées du matériau “saisi par la grille” ayant été éliminé, effectivement tout se passe comme si le fonctionnement des ordinateurs trouvait des analogies dans celui du cerveau. De là à qualifier d’intelligence cette “identité artificielle”, il y a un pas qui ne ressort pas vraiment de l’intelligence.

On nous fait le coup pour les systèmes, les réseaux, si bien que l’analyse du vol des oiseaux, des bourdons ou des bancs de poisson serait l’alpha et l’oméga de la compréhension de l’intelligence collective. Ne va-t-on pas jusqu’à parler de processus de décision multi agent. Ne faut-il pas que leurs contempteurs se rendent aveugles à leur propre expérience décisionnelle (ou se trouvent affligés de certaines carences) ? On observera en général que ces travaux auxquels on peut associer les tentations formelles du web sémantique et les usages galopants du terme “ontologie” ont une caractéristique. Ils reprennent un vocabulaire notionnel dont ils se gardent de questionner le Sens. Ainsi on affecte à des termes un Sens limité à de nouvelles configurations intellectuelles ignorant tout des fondements humains qui les ont justifiés.

Dit autrement c’est une compréhension bien superficielle, un traitement de surface qui prévaut, fort instructif il est vrai en ce qui concerne l’écume des vagues et ses circonvolutions. L’intelligence déclarée naît du déni de l’intelligence humaine. Achevons cette critique en observant enfin que ce sont les hommes qui construisent les modèles mentaux (et combien plus difficilement les modèles matériels) dont ils prétendent qu’ils sont devenu la vérité des choses sans doute par la magie d’une propriété humaine transformant productions mentales en vérité des choses ; N’y aurait-il d’intelligence que mentale, d’effectivité de celle-ci que magique ? Ou bien la magie est-elle le pouvoir conféré aux systèmes et par qui ? (Pensons aux ordinateurs par exemple).

Cela dit nous voulions surtout ici inviter à ne pas prendre le terme “d’intelligence collective” comme une réalité intangible dont il suffit de prononcer le nom pour en confirmer l’existence. La question reste entière qu’est-ce que l’intelligence collective, dans quelles conditions et limites peut-on considérer qu’il y a intelligence collective et, bien sûr, que peut-on faire d’utile humainement parlant avec cette analyse là ?

Nous allons tout d’abord envisager la question “Qu’est-ce que l’intelligence humaine”. Mieux comprendre cela au niveau des personnes que nous sommes nous permettra d’envisager la question des communautés humaines et leur incidence sur l’intelligence personnelle. Enfin il sera temps de considérer ce que peut être l’intelligence collective dans une communauté. Alors et alors seulement il sera possible d’envisager la question des méthodes pour développer l’intelligence collective en rapport avec le Sens du bien commun. Tous ceci est directement dérivé de l’Humanisme Méthodologique, son anthropologie fondamentale, son épistémologie et sa praxéologie.

Penser l’intelligence collective dans une première partie ouvrira à une seconde partie consacrée à la pratique de l’intelligence collective.

PREMIÈRE PARTIE : PENSER L’INTELLIGENCE COLLECTIVE

I – QU’EST CE QUE L’INTELLIGENCE HUMAINE

Nous allons d’abord en donner différentes interprétations, différentes conceptions autant de Sens donnés (par les hommes) à cette question. Nous examinerons ensuite une seconde question qui est celle des dimensions ou composantes de l’intelligence humaine dont la variété peut favoriser telle ou telle réduction ou distorsion.

Au préalable néanmoins il nous faut préciser :

– Qu’il s’agit ici d’une interrogation humaine que l’auteur pense pouvoir partager avec d’autres.

– Que l’objet de préoccupation c’est “l’intelligence humaine” telle qu’en tant que personne humaine, nous pouvons en avoir une certaine intelligence,

– Que si le projet se comprend par une recherche de compréhension et d’extension au collectif humain il vise néanmoins à mieux développer l’intelligence humaine pour le bien de l’homme.

Il faut récuser ici toute tentative de nier : l’intention humaine qui porte toujours l’interrogation, l’objet d’expérience humaine qu’est “le phénomène de l’intelligence humaine”, ou le projet implicite ou explicite qui voudrait que l’effort de recherche vise un plus grand bien humainement parlant.

Si cette formulation ne suffit évidement pas à préciser définitivement son enjeu (mais n’est ce pas la recherche d’une meilleure intelligence humaine qui peut permettre de progresser) par contre et sans que l’on puisse le développer ici on reconnaîtra facilement l’oubli sinon le déni que les sciences et particulièrement les sciences humaines portent trop souvent en leur fondement.

Qui parle ? De quoi parle-t-on ? Pourquoi en parle-t-on ? L’homme ; de l’expérience humaine ; pour le bien de l’homme. Si tel n’était pas le cas que celui qui l’affirme le dise et l’assume ouvertement.

1) Sens et conceptions de l’intelligence humaine :

(utilisation d’une carte des Sens et cohérences épistémologique).

La lecture de la carte des Sens et cohérences.

Chaque flèche représente un Sens, voisin, divergeant sinon opposé à d’autres. Pour chaque Sens le lecteur est invité à retrouver dans son expérience personnelle et culturelle l’existence de la position correspondante, caractérisée par les indications fournies. Les voisinages et les positions inverses peuvent aider à ajuster le point de vue.

On verra très vite que l’on ne peut explorer différentes conceptions de l’intelligence humaine d’une façon neutre, abstraite ou indiscutablement évidente. Ce sont là des postures communes tout ce qu’il y a de non neutres. Même une thèse nihiliste réclame pour se soutenir une position humaine non neutre (et qui doit se poser comme non nulle sauf à se nier elle même). De ce fait il ne faut pas considérer non plus que le choix de telle ou telle position est indifférent. Au contraire il engage tout l’homme et le monde de l’homme. On a vu que la vertu administrative et technique pouvait aussi bien servir l’holocauste que n’importe quoi d’autre, une fois qu’elle a choisi l’aveuglement du Sens humain… de l’homme et des choses. Il serait temps de sortir de cette anesthésie maligne de la conscience.

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(1) Descartes, Newton, Einstein et bien d’autres scientifiques, mathématiciens ou philosophes ont témoigné de cette position que l’on n’a cessé de nier en leur nom par la suite. On notera aussi que “l’intelligence du coeur” peut glisser vers le haut ou vers le bas situant ainsi le “coeur” de l’homme et des choses en des lieux bien différents.

(2) L’identification des lois du monde à des modèles mathématiques ou des modèles de la “complexité”. Des raisonnements circulaires devenants cycles naturels. Prendre la carte pour le territoire, le modèle mental construit pour la réalité intangible, c’est tout l’art de l’antihumanisme radical qui s’exerce là.

(3) Objectivisme matérialiste, prétention totalitaire à l’évidence (l’exclusion comme sanction de la non reddition à l’évidence), variante du totalitarisme intellectuel dominateur, ex : mandarins, maîtres à non penser et variante du totalitarisme “naturel” recyclage des a-normaux, (élimination et récupération).

(4) L’intelligence symbolique ne se nourrit ni d’abstraction, ni d’évidence mais d’expérience personnelle et d’expérience commune. Reconnaissant le Sens comme principe d’humanité et aussi d’intelligence humaine, elle reconnaît la possibilité humaine des autres conceptions mais en en discernant le Sens elle engage son choix, ce que ne peuvent évident faire celles qui n’ont pas accès au Sens humain.

C’est dans cette perspective que se pose l’Humanisme Méthodologique et ses propositions comme on le verra par la suite.

2) L’intelligence humaine ou intelligence symbolique

Rappelons le ici, le symbole était une pièce de bois (un anneau) brisé en deux dont chaque partie était détenue par l’un de deux amis et “symbolisait” leur amitié. Le symbole n’existe que par le Sens partagé dans la relation et par tout ce que cela évoque de la relation.

Il y a donc une réalité relationnelle d’un côté re-présentée par un objet auquel un certain usage “symbolique” est affecté et qui renvoie non seulement à la relation mais au Sens redoublé de cette relation, la relation réalisée et la relation “symbolisée”.

Il y a là deux caractéristiques de l’intelligence symbolique :

La capacité humaine de réaliser et de re-présenter symboliquement des situations incarnant un conSensus ou Sens partagé, et la capacité, par ce rapprochement : réalité du phénomène – re-présentation(s) symbolique(s), de révéler le Sens de l’un et l’autre, partagé en commun (processus d’homologie). Nous avons là un apport majeur de l’anthropologie de l’Humanisme Méthodologique.

L’homme est Sens, toute relation humaine est d’abord conSensus et toute réalité est “fait de conSensus” non pas simplement un “construit ensemble” comme le diraient certains (constructivistes) mais un “réalisé par chacun en commun”.

Non seulement l’expérience nommée réalité est actualisation de consensus mais toute réalisation de même Sens, de même consensus lui est “homologue” et en constitue une “re-présentation symbolique” (homologue).

Il en est ainsi du langage (des langages), de l’art, de la science, mais aussi de toutes autres manières de re-présenter l’expérience, c’est-à-dire d’actualiser autrement le Sens en consensus qui les sous-tend.

A quoi sert le discernement ? A accéder au Sens du conSensus, Sens humain, Sens partagé. On verra là la possibilité d’une certaine conscience d’être humain, une certaine conscience de l’altérité, partagée ou partageable, une certaine liberté de Sens (le principe même de la liberté humaine), une certaine autonomie, une certaine maîtrise, une certaine responsabilité (répondre du Sens engagé). Le discernement sert aussi à mieux “réaliser” la réalité selon les différentes dimensions et composantes de l’expérience humaine.

Cependant où se trouve l’intelligence humaine dans ce “réaliser” ? En effet, “réaliser” sans conscience du “réaliser” n’est pas intelligence pas plus que manipuler les pièces de bois du symbole sans conscience de leur signification n’est intelligence du symbole ou de la relation symbolisée.

Il faut donc pouvoir se re-présenter le “réaliser” (au-delà du simple “réalisé”). L’intelligence des choses, des situations apporte ainsi, sur le fond, une certaine maîtrise du “réaliser” dont l’une des caractéristique est la capacité de se re-présenter la réalité, c’est-à-dire de la re-réaliser autrement, par exemple par le langage. Le langage humain est l’exercice de cette re-présentation mais plus largement tout ce qui permet de “réaliser en conscience”.

Le “en conscience” doit être entendu ainsi des deux manières :

– dans la possibilité de re-présentation de l’expérience qui est “réalisation” des choses et du monde. Est-elle autre chose alors que la conscience de l’expérience ? Mais aussi bien l’expérience de la conscience ?

– dans la “conscience d’être”, au lieu même du Sens partagé en consensus avec d’autres, lieu d’où se réalise la réalité.

L’intelligence humaine, intelligence symbolique est donc à la fois re-présentation de l’expérience ainsi réalisée et à la fois discernement du Sens en soi, partagé en consensus, clé de l’expérience réalisée.

Or l’expérience commune montre que cette intelligence symbolique n’est pas donnée d’avance. Etre en devenir, l’homme exerce en l’acquérant l’intelligence humaine et elle passe par des phases, des stades, des âges de la vie et du développement humain. Ils sont tels qu’à chaque stade certains modes de réalisation de l’expérience, certains types de re-présentations de celle-ci sont privilégiés. Grandir, développer son intelligence, c’est peu à peu accéder à la maîtrise d’autres modes de réalisation, d’autres types de re-présentations jusqu’à ce que leur intégration permette le dépassement de toute réalisation, de toute re-présentation avec l’intelligence du Sens.

21) Expérience humaine et re-présentation de l’expérience, les différents modes d’intelligence humaine.

L’anthropologie fondamentale de l’Humanisme Méthodologique met en évidence les dimensions et composantes de l’expérience humaine. Ce sont les différents modes d’expérience du Sens en consensus.

Les trois dimensions structurantes

Inséparables, ce sont à la fois celles de l’expérience et aussi de l’intelligence humaine.

– L’intelligence objective ou analytique, faculté de distinguer, de séparer, de décompter.

Sous-tendue par l’expérience de l’altérité, multiple, et donc du caractère « aléatoire » de ses présences, elle conduit à caractériser le monde et les choses quantitativement (mais aussi de façon quantique). L’appréhension de la multiplicité, la compréhension d’une dimension aléatoire de la complexité naît de cette intelligence analytique. C’est là que le discontinu issu de l’altérité du consensus trouve sa racine et ses re-présentations objectivées.

– L’intelligence subjective ou intuitive est, elle, celle du Sens comme propension, intention, détermination d’une continuité, d’une “persévérance dans l’être, orientée”, qualifier et nommer les choses, c’est leur reconnaître une fin, une raison d’être, un destin significatif pour l’expérience humaine.

L’unité d’un ensemble, le propre d’un phénomène, ce qui permet de comprendre et de dire c’est ceci ou c’est cela, impliquant une position propre dans l’expérience, une intention particulière, un jugement, font de cette dimension de l’expérience celle d’une “détermination” personnelle (ou collective on l’a vu).

Prise de position sur l’existence (et le Sens) des choses, elle est prise de position dans l’existence et vis-à-vis des choses. Persévérance dans le consensus, elle est persévérance dans la présence, c’est à dire détermination et continuité.

– L’intelligence prospective ou rationnelle est la résultante des deux premières. Détermination d’un ordre selon lequel s’ordonnent les choses, comme selon un plan, vers un but.

Elle embrasse et la continuité qui s’étend ici en cheminement temporel, une histoire, et la multiplicité qui s’étend en un espace existentiel ou les distinctions se font distances mais aussi proximité de participation à un “ordre des choses”.

L’intelligence prospective met en perspective, rétrospective-prospective, re-présentant ainsi la tension du Sens en projection, buts et cheminements. Elle combine les facteurs, multiples, aléatoires, discontinus en des formations, des déploiements, des développements. La raison comme mode d’intelligence humaine en est évidemment la modalité privilégiée de re-présentation.

A ce stade voyons bien comme l’expérience du Sens en consensus et sa re-présentation éclairante peuvent être parfois réduits ou distordus avec par exemple l’aléatoire et le multiple comme déterminants, la continuité et le jugement comme facteurs aléatoires, la raison comme cause première et finale de la réalité re-présentée et l’expérience comme seconde à la réalité re-présentée. Les distorsions, les réductions, les inversions sont nombreuses. Toutes se justifient d’un Sens de l’oubli ou du déni du Sens, d’une réduction du symbolique.

“Tiens voilà deux morceaux de bois. Oui ce sont deux morceaux d’un même anneau. Il n’y qu’à les recoller, ou les jeter, ou n’importe quoi d’autre de rationnel”…

Rien de faux là dedans, rien de très intelligent non plus. La sophistication, la complication des re-présentations réalisées, la complexité de la réalité, ses unités et multiplicités, ses enchaînements et développements ne sont pas intelligence. Ils sont expériences humaines re-présentées, actualisation des Sens en ConSensus.

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Trois composantes ou plans de re-présentation

Elles donnent à l’expérience et aux re-présentations de l’intelligence humaine toute leur consistance, leur épaisseur, leur prégnance.

Si elles apparaissent comme modalités de l’intelligence humaine, elles participent aussi de la réalité d’expérience humaine (y en a-t-il d’autre).

– L’intelligence sensible.Entre les dimensions objectives et subjectives de l’intelligence se situe celle d’une re-présentation affective. Re-présentation ressentie de l’affectation réciproque sujet-objet, du vécu de la puissance, motrice, é-mouvante, émotionnelle du conSensus.

L’unité et la diversité des ressentis dans l’empathie, la compassion, le sentiment d’harmonie ou de souffrance avec toute la palette des nuances sont une composante de l’intelligence symbolique. Cependant on voit bien aussi quelques fois, la réduction au réactionnel, à un instinct, à une fusion, à une confusion d’écorché considérés comme formes d’intelligence. Psychoses et délires en donnent quelque fois l’impression.

Ce sont les résonances archaïques de la personnalité qui sont ainsi prises comme des puissances bénéfiques ou maléfiques. On devine facilement que l’on peut développer à partir de cela une part “animale” de l’humanité, l’animalité comme figure idéale de l’intelligence humaine…

– L’intelligence factuelleentre les dimensions objectives et projectives de l’intelligence se situe celle d’une re-présentation des faits, dans le faire, de ce qui se produit dans la re-production.

Intelligence primaire mais aussi première dans le développement humain elle apparaît comme capacité à produire (re-produire) à intervenir dans la réalité factuelle des corps et des choses considérées comme faits, faits de réalisations, faits de conSensus. On n’insistera pas sur “l’intelligence pratique” et cette intelligence habile à « faire ce qu’il faut », cet art de l’artifice, re-producteur.

La déviance surtout est une considération des faits comme étants produits par un faire. Qui comprendra cela ? La réalité comme produit de la re-présentation au lieu d’être réalisée dans l’expérience et re-présentée par intelligence. Les faits sont faits de conSensus, le “faire” aussi. Le faire ne produit pas les faits, il les re-produits, l’un et l’autre actualisations, présentifications du consensus.

– L’intelligence mentaleentre les dimensions subjectives et projectives de l’intelligence se situe celle d’une re-présentation mentale. Elle nous est tellement familière que nous n’en voyons plus toujours les foisonnements, les formes, les schémas, les images, les mots et les textes, les signes et les équations, les formules et les formalismes, les visions et les dessins, les modèles et les compositions d’artifices.

Ce qu’il faut en dire ici c’est d’abord les déviances, communes, la représentation mentale de la réalité comme seule re-présentation (seule intelligence) ou comme réalité certaine (la carte pour le territoire). Si dans une civilisation d’âge secondaire où la raison se plaît aux arrangements mentaux les représentations mentales apparaissent comme prédominantes. Elles ne sont qu’un volet “avancé” des représentations de l’expérience. Affects, faits, figures sont trois facettes de la même re-présentation (nous utilisons l’écriture « re-présentation » pour marquer cette généralité et « représentation » pour spécifier la re-présentation sous le mode mental).

Or la représentation mentale idéalisée n’est pas cause de quoi que ce soit mais redoublement de l’expérience réalisante par une autre expérience réalisée, intelligence humaine de l’expérience par le Sens en consensus qui s’y actualise (présence).

Ce rappel nous introduit à la plénitude de l’intelligence symbolique

L’intelligence symbolique.

Celle-ci naît de l’intégration de l’ensemble des dimensions et composantes ouvrant au discernement du Sens sous-jascent (intelligence du Sens), du Sens en conSensus qui s’inscrit toujours dans la trame des relations et des communautés humaines ;

Le monde comme expérience commune des hommes et la re-présentation du monde, sa re-présentation, comme monde humain (hominescence) fruit de l’intelligence humaine devenue alors intelligence symbolique.

L’intelligence symbolique appréhende d’abord l’expérience selon ses différentes dimensions et composantes.

Elle se la re-présente comme une présentation seconde de la réalité déjà présente à l’expérience.

Se reconnaissant auteur de la re-présentation et interrogeant le Sens de l’expérience que la re-présentation ré-actualise, alors advient (quelque peu) un discernement du Sens en conSensus, au coeur de soi et au coeur de la commune réalité, coeur de la communauté de consensus. Ceci est à méditer.

L’intelligence symbolique utilise l’expérience et sa re-présentation pour accéder au Sens, au consensus collectif sous-jascent à une réalité commune, réalisée “de concert” (mais non à l’identique, l’altérité radicale, l’aléatoire interdisent cette absolue identité d’expérience et donc de réalité alors que le Sens humain partagé semble en déterminer l’unité permettant ainsi un “tout se passe comme si” la réalité commune était une).

Nous voyons poindre l’émergence de l’intelligence symbolique à partir d’un âge de maturescence humain postérieur à l’âge de l’intelligence mentale où la raison faisait loi (semble-t-il). Cette émergence est corrélative de celle d’un discernement des Sens et Consensus humains et donc d’une prégnance nouvelle des relations et communautés humaines, communautés de Sens, communautés d’expériences. Peut-on y ajouter communauté d’intelligence ou intelligence collective ? Nous voici à pied d’oeuvre.

Ce qui a été introduit précédemment repose sur l’anthropologie de l’Humanisme méthodologique. Le lecteur qui voudra approfondir trouvera des textes en ligne plus précis et notamment sur le plan fondamental.

Principales thèses et commentaires

La trialectique sujet objet projet

La réalité et le réel

L’Humanisme méthodologique

Du Sens

Les communautés humaines

II – L’INTELLIGENCE COLLECTIVE.

Nous allons d’abord travailler sur la question du Sens des conceptions de l’intelligence collective en corrélation avec le Sens des conceptions des communautés humaines (ou inhumaines) et, nous le verrons, les mêmes Sens que ceux des conceptions de l’intelligence humaine du départ.

C’est toujours une perspective épistémologique qui est choisie bien que l’intelligence et toute réalisation lie notamment de façon intime épistémologie et praxéologie comme nous le verrons, encore bien que rapidement ici.

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Si nous considérons que tous ces Sens sont humains alors il s’agit toujours de communautés humaines, engagées ou non dans leur meilleur Sens (le Sens du bien commun).

Pour ce dernier Sens, l’intelligence humaine personnelle ou collective viendrait pour favoriser un discernement qui permette un engagement responsable dans la voie d’un accomplissement humain.

Chacun des trois autres Sens (diagonales) sera caractérisé par :

L’un l’animalité comme modèle de l’intelligence collective (la horde…),

L’autre par la considération des équilibres cycliques comme modèles de l’intelligence “des systèmes” (répétitions structurelles nécessaires).

Le troisième enfin par la “grandeur” des édifications civilisationnelles, marquant des degrés d’intelligence (ex. le progrès social, technique, juridique, identifié aux édifices juridico-techniques et administratifs, les constructions de la raison).

La notion de communauté humaine est une question réglée pour les tenants de chacun de ces trois Sens. Ils s’opposent, se combattent ou s’associent, se méconnaissent. Le quatrième, privilégié par l’Humanisme Méthodologique, se pose sans cesse la question de l’homme et en vient à reconnaître les différentes positions et dispositions humaines possibles pour “régler” la question.

A chaque fois nous reconnaîtrons une conception de la communauté, au fond liée à la conception de l’homme mais dont la conscience est souvent séparée, clivée.

Si on peut dire, de notre point de vue, que les communautés humaines sont de nature humaine, c’est cette “nature humaine” qui est vue par les hommes de façon divergente. Cette pluralité de Sens est signe d’humanité, de choix et le coeur de la problématique de la liberté.

“Un prisonnier est enfermé dans une prison à quatre portes. Elle s’ouvrent toutes en même temps mais elles ne débouchent pas sur les mêmes horizons. L’homme libre envisage les différentes routes et choisit celle où il va être plus autonome, plus humain et renonce aux autres et à leurs attraits éventuels.

L’homme aliéné ne choisit pas pour garder le choix, illusion de liberté, il reste en prison.

L’homme conditionné se précipite par la porte qui correspond à ses certitudes et, satisfaisant sa pulsion, il appelle cela la liberté et les autres voies “aliénation”.

Le Sens de la liberté fruit de l’intelligence humaine est aussi Sens du bien commun (être le rouage d’une machine fruit d’une supposée intelligence fusse-t-elle systémique n’est pas le meilleur indicateur d’intelligence humaine).

Observons que si le Sens (les Sens) est le propre de la personne humaine, l’être de l’homme, son esprit (on y reviendra) et le lieu de tout discernement et donc de toute liberté possible, c’est par le conSensus que se réalise toute réalité, la nôtre, individuelle aussi. C’est dans les communautés humaines auxquelles la personne participe que se réalise une expérience commune, un monde commun et aussi la possibilité de re-présentations.

Il y a là une articulation délicate à saisir.

Si toute expérience et toute re-présentation (pour une intelligence symbolique) et par suite tout discernement sont personnels, ils ne peuvent exister que dans une communauté de consensus avec un “tout se passe comme si” l’expérience était commune, (le monde commun) et comme si des re-présentations pouvaient être aussi partagées ainsi que le niveau de maturité permettant d’aller vers plus de discernement, lui aussi commun.

Ainsi on pourra parler d’intelligence collective, de réalité collective, de monde commun, d’action collective, etc. parce que “tout se passe comme si” il s’agissait d’une personnalité humaine, d’un “sujet communautaire”. Le consensus qui n’est que Sens des personnes partagé pourrait être vu comme l’être de la communauté, son âme, son esprit.

Il faut se garder de cette illusion tout en reconnaissant qu’un “tout se passe comme si” permet une re-présentation salutaire pour l’intelligence humaine celle-ci se fait alors intelligence collective. L’intelligence collective procède donc d’une re-présentation.

Voyons comment l’intelligence symbolique du symbole renvoie à la relation, à son Sens engagé en consensus à ses réalités partagées. Cette re-présentation de l’anneau brisé et rassemblé devient condition d‘intelligence symbolique de la situation. Comparée aux interprétations précédentes on voit bien toute l’épaisseur que prend ce qui était simple morceau de bois, partie d’un anneau brisé dont le Sens ne se retrouve que dans l’histoire de cette relation où il joue un rôle symbolique “d’intelligence collective” on pourrait dire de “bonne intelligence”.

Signe de “bonne intelligence” il est encore plus puisqu’il contribue à cultiver celle-ci, la relation et les hommes en relation. Il est un vecteur d’accomplissement collectif et personnel, il est une re-présentation virtuelle et néanmoins réalité dans la réalité humaine de la relation.

Virtuel ? Oui parce que le “symbole” véhicule et engage le Sens de la relation vers sa poursuite, son accomplissement, qu’il en est le témoin agissant et qu’il transporte et exerce les vertus d’humanité, les signes et les engage. C’est tout ce que dit l’étymologie du radical WIR que l’on retrouve dans les termes World ou Welt qui signifient “âge d’homme”, de l’homme Vir bien évidemment, celui qui porte intention, qui parle Sens et l’engage en conSensus dans le Sens du bien commun.

Qu’est-ce que l’intelligence collective comme intelligence humaine communautaire ?

Tout d’abord le champ de la question de l’intelligence communautaire doit être associé à celui de l’existence de communautés humaines de tous ordres. Il nous faudra penser, à propos d’intelligence, à l’expérience des questions communautaires que nous avons ici à re-présenter. On notera l’émergence simultanée aujourd’hui des questions de Sens, d’humanité de l’homme, de communautés humaines, d’intelligence symbolique et d’intelligence collective en ces temps de mutation. Pour les uns, il n’y a rien là de compréhensible, pour les autres ils le croiront familier sans percevoir le bouleversement, la mutation fondamentale qui se produit.

– Les communautés de proximité : famille, amis, groupes où nous vivons au quotidien et où se réalise une bonne part de notre existence constituent nos mondes familiers. Lorsqu’ils sont engagés dans un Sens du bien commun alors la question de l’intelligence collective mérite d’être posée pour un enjeu qui en vaut la peine.

– Les communautés politiques, territoriales en général, communes, pays, régions, continents, etc. On va voir émerger une nouvelle pensée autre que celle des logiques de frontières, d’aménagement et d’administration des choses avec la question du développement humain, celle des “communautés de communautés”, celle aussi de “l’économie de communauté” alternative aux systèmes, aux proliférations juridiques et toutes formes de nationalismes habituels.

– Les communautés entreprenantes engagées, entreprises, associations, services publics, dès lors que le Sens de leur engagement les justifie. Ce sont des communautés entreprenantes dont la performance est toujours en question.

– Des communautés “virtuelles” que l’on reconnaîtra comme des communautés d’affinités dont Internet a fait exploser le champ des possibles rejoignant aussi la multiplicité des groupements humains de tous ordres.

On notera qu’à chaque communauté son consensus (sur des Sens multiples), la présence, éclairée ou non, d’un Sens du bien commun ; son monde et ses re-présentations c’est-à-dire son “intelligence collective”. Et il y a les communautés de communautés, autant de mondes d’expérience réalisés.

On observera cependant la hiérarchie entre trois niveaux d’expression et d’intelligence communautaire : les communautés de proximité et l’intelligence des affaires quotidiennes. Les communautés élargies et l’intelligence culturelle spécifique à leurs différents mondes. La communauté universelle et l’intelligence universelle qui est celle de l’humanité entière à propos de questions universelles. La confusion ou l’ignorance des niveaux est évidement préjudiciable et certainement pas un signe de discernement. Les communautés scientifiques feraient bien de prendre garde à ces échelles de réalités comme certains physiciens commencent à le soupçonner (Nottale).

Les dimensions de l’intelligence collective.

– Analyser et prendre en compte l’environnement avec ses acteurs et facteurs aléatoires, objectifs.

C’est là un champ de contribution de l’intelligence personnelle à l’intelligence collective que de concourir à distinguer les caractères et critères significatifs d’un univers commun. Bien sur cette dimension ne peut s’abstraire des autres et notamment de la dimension intentionnelle de laquelle dépend la « significativité » en question sans la quelle il n’y a qu’insignifiance.

Des métiers d’observateur, d’analystes vont servir cette intelligence collective permettant à la communauté de se situer dans un contexte et connaître aussi son propre contexte. Evidemment toute une partie de la science y contribue dans sa dimension analytique et descriptive. Il y a difficulté lorsqu’elle se réduit à cette dimension et, pire, réduit la réalité à la seule combinatoire des quanta ou plus trivialement à la quantification et la statistique. Premier visage de l’intelligence collective, première grimace. Néanmoins apparaissent d’ores et déjà des figures de l’intelligence collective au travers de fonctions humaines et de l’exercice de métiers individuels et collectifs qui y contribuent.

– Détermination d’une volonté collective, d’une ambition, d’une orientation, d’une motivation collective

Nous trouverons là le problème de la direction « politique » des communautés, détermination du Sens du bien commun, détermination à s’y engager collectivement, capacité à prendre position.

Les rôles dirigeants et les relais de direction font partie de l’exercice d’une “intelligence politique” de la communauté. Il y a lieu, bien sur, de sortir de cette falsification historique assimilant politique et pouvoir ce qui ne vaut que dans le Sens de la possession et l’animalisme que chacun reconnaître sur les cartes de Sens. L’intelligence collective est aux prises avec ce qui détermine les repères de la communauté, en quelque sorte “l’élection” de ceux qui incarnent le Sens du bien commun de la communauté.

La question se pose évidemment dans des conditions différentes selon les communautés. Cependant plus les communautés se savent humaines, plus la question se pose spécifiquement. A l’inverse plus elles se méconnaissent humaines plus elles vont construire des artifices, des arguments, sinon des arguties pour défaire l’intelligence politique de la communauté et en faire une machinerie ou une machination fallacieuse.

– La projection d’un devenir engagé dans un développement communautaire (humain, cela va sans dire, ou devrait aller sans dire, pour les communautés humaines)

Lorsque des buts sont posés, que les voies et moyens d’y parvenir sont anticipés, que le concours des uns et des autres est appréhendé, que tout ce qui aidera et permettra à la communauté de se mettre en marche, de progresser et de maîtriser quelque peu sa progression, alors on peut parler d’intelligence collective prospective et rationnelle.

Qui ne voit que là aussi c’est une architecture de rôles et d’intelligences personnelles qui sont mobilisées mais aussi que la réalisation communautaire dépasse les possibilités de chacun. Capacité de réalisation commune, capacité de re-présentation de l’expérience prospective constituent cette dimension là de l’intelligence collective. Elle serait évidemment aveugle et sans mobilisation si la détermination de l’orientation et la raison d’être du projet n’étaient pas assurés. Elle serait irréaliste si elle ne savait pas prendre en compte les acteurs et facteurs de l’environnement, éléments contributifs à la réalisation du projet.

L’intelligence collective ici rejoint des compétences que l’on pourrait voir assez ordinaires mais rarement maîtrisées faute d’intelligence du Sens ou par la réduction à un mode opératoire, à une procédure de ce qui relève d’un processus humain de projection et de réalisation.

L’Humanisme Méthodologique en a depuis longtemps développé les conceptions, les voies et les moyens pour tous types de communautés humaines. Il y a là toute une dimension de l’intelligence collective qui touche à la concourance des personnes et des groupes aux buts communs, dans les conditions d’une réalité partagée et selon une intention déterminée. Il s’agit évidemment d’une compétence stratégique, d’une compétence de projet que les questions de management ou de gouvernance tentent d’approcher.

Les trois composantes

– L’intelligence sensible

L’intelligence collective d’une communauté c’est aussi sa sensibilité. Dans un paysage d’inertie à l’essentiel, d‘anesthésie de la sensibilité on en découvre paradoxalement les inversions avec le maniement massif de l’émotion publique et l’emprise que permet l’inquiétement permanent, la glorification de l’expérience émotionnelle, la loi du sentiment et de la sensation. Le maniement de la terreur traduit une compétence efficace dans le sens d’une dégradation de l’intelligence humaine et de l’intelligence collective en particulier. Cela dit le maniement de la crainte et de la menace comme méthode de management des hommes relève de logiques similaires qui ne sont pas révélatrice d’une intelligence collective pas plus que la négation des sensibilités collectives au nom de la raison.

L’intelligence collective de la sensibilité réclame une certaine “éducation” de celle-ci alors que le maniement des foules et des communautés de tous ordres s’est souvent cherché dans l’emprise de l’archaïque. Une “intelligence sensible” qui ne participerait pas de l’intelligence symbolique dans sa re-présentation du vécu avec la visée du discernement du Sens en consensus serait la porte ouverte à des aventures où se perdent ceux qui confondent esprit (ou Sens) et affects.

Nos sociétés ne sembleraient guère évoluées en la matière s’il ne fallait rappeler quel degré de police des relations et de la vie communautaire, quelles subtilités y participent tandis que la fureur et les débordements de l’humanité archaïque en nous même remplissent l’histoire de leurs désastres.

– L’intelligence factuelle

Chaque communauté a su cultiver des usages, des pratiques, des habiletés dans sa réalisation et sa re-présentation de situations et préoccupations à assurer. Un savoir faire communautaire est aussi le fruit d’une intelligence collective irréductible aux savoir faire individuels mais n’existant que dans et par leur concourance.

L’intelligence factuelle ou pratique n’est pas l’art de savoir faire n’importe quoi. Elle est, par l’intelligence symbolique, une contribution à faire exister, co-exister les uns et les autres, ce qu’une économie (communautaire) re-présente. Comment s’articulent les concourances pour la performance collective ? Quelque soit l’enjeu communautaire c’est une question qu’il faut sortir des modèles d’inintelligence humaine fussent-ils accompagnés de force gestion quantitatives et force cadres ordonnateurs qui commandent.

L’intelligence symbolique voit autrement qu’une organisation machinique la concourance d’une communauté de personnes qui n’est pas simple co-opération. Le Sens du consensus en est toujours à la source et le discernement une visée y compris d’un travail manuel et d’une réalisation matérialisante.

– L’intelligence mentale

Si l’intelligence mentale se mesurait à la production de représentations de tous ordres alors nous serions certainement des sociétés très intelligentes. Il y a cependant trop de déviances, trop de troubles dans la conception et la pratique de l’expérience mentale d’une réflexivité purement formelle ou structurelle pour les envisager tous.

Le foisonnement des disciplines, la multiplicité des référencements, la prolifération des lois, des images, des règles, des scènes et d’une certaine communication sont plutôt le signe d’une errance que d’une cohérence.

On a tellement voulu autonomiser le signe, l’image, la forme qu’ils ont pris la place de l’humain alors qu’ils n’en sont qu’un volet de l’expérience.

L’intelligence symbolique réclame un Sens aux mots, aux signes, aux images, aux re-présentations mentales. Ils se font alors langage (humain), médiateurs de la parole (tenue, déterminée) réalisations et révélation du Sens humain en jeu pour l’intelligence symbolique. L’intelligence mentale est une préparation, une intermédiation pour l’accès au Sens et de là le partage de réalités communes par consensus. L’identité collective et ses projections, les représentations du monde et des enjeux communs, l’imagination et la conception des marches de réalisation et de progrès, sont autant de manifestations de cette intelligence collective « mentale ».

L’intelligence symbolique et l’intelligence collective des communautés humaines matures

L’esprit commun, l’esprit du bien commun, le Sens du devenir, de l’ambition, de la vocation même de la communauté c’est à la fois ce qui l’anime et ce qui appelle une intelligence du Sens et des réalités re-présentées.

Intégration des différents modes de l’intelligence collective, l’intelligence symbolique constitue aussi le champ d’exercice et de développement de l’intelligence personnelle qui n’a d’autre enjeu que dans l’accomplissement communautaire.

Nous touchons là à des questions essentielles de l’homme et des communautés humaines qui sont à repenser à l’âge du Sens et du virtuel. L’intelligence collective comme intelligence symbolique vise à la révélation de l’esprit (commun) pour la réalisation de la communauté de Sens (ou esprit).

Nous voyons par là que nous touchons à la question de l’esprit humain seulement réalisé dans la communauté qui le révèle ainsi et révèle l’homme à lui même, à sa liberté.

L’intelligence collective est dans cette re-présentation sans cesse renouvelée, sans cesse réalisée, enrichissant la réalité des richesses humaines, enrichissant les hommes de la découverte de leur humanité par ces réalisations communes. Révélation / réalisation tels sont les termes de l’exercice et la progression de l’intelligence collective. Les différentes dimensions et composantes de celle-ci sont à la fois modes de re-présentation favorisant une maîtrise du développement ou réalisation collective et en même temps les médiations de l’accès au Sens et au consensus.

Loin de l’individualisme, du collectivisme, des positionnements matérialistes ou rationalistes, l’intelligence collective nous invite à une refondation de la conception de l’homme et des communautés humaines mais aussi à un renouvellement des engagements et des pratiques personnelles et communautaires.

C’est la voie de l’Humanisme Méthodologique opposée aux antihumanismes auxquels l’homme est cependant libre de s’aliéner. Ne parlons pas alors d’intelligence comme le font trop souvent les contempteurs de l’évacuation du principe d’humanité L’intelligence collective est ce par quoi les communautés humaines s’accomplissent seul critère de la qualité d’intelligence.

DEUXIÈME PARTIE : LA PRATIQUE DE L’INTELLIGENCE COLLECTIVE

La pratique de l’intelligence collective suppose que l’on considère le “collectif”, en l’occurrence la communauté humaine, aux prises avec des enjeux de réalisation et d’évolution. Pour une équipe de travail, un groupe de projet, une association, une institution, une entreprise, une organisation voyons déjà que l’intelligence collective se justifie par leur enjeu, leur vocation, mais n’est possible que si est cultivée cette propriété humaine partagée, à partir d’un Sens du bien commun, propre à leur conSensus.

Si on considère qu’un déferlement de haine collective, fait de conSensus sur tel autre Sens, capable de déterminer ou d’imposer sa loi, comme étant un exercice d’intelligence collective alors c’est confondre configuration de comportement avec intelligence, structure du cristal avec intelligence des molécules, structures naturelles avec intelligence de la nature.

C’est bien la croyance que tentent de cautionner un grand nombre de travaux sur une intelligence collective prétendue. Si toutes les communautés humaines sont porteuses potentiellement d’intelligence collective, elles ne sont pas toutes engagées dans cette voie. Un taylorisme caricatural avec un collectif d’ouvriers à la chaîne pourrait être considéré comme méthode d’intelligence collective puisqu’il débouche sur des productions effectives par le biais d’une structuration des comportements (le fordisme). C’est bien d’ailleurs ce que nous promettent implicitement ces travaux.

Défaisons nous de notre humanité, de notre libre arbitre et laissons les systèmes naturels et configurations résiliaires produire pour nous des lendemains enchanteurs régis par le biais de la nature des choses, “mathématiques” il se doit.

Un autre argument, récusé d’avance par ces courants antihumanistes, est le suivant : si l’intelligence collective ne sert pas le bien commun de la collectivité ou que celui-ci n’était que l’arbitraire d’un équilibre conjoncturel alors rien ne justifierait qu’on s’y intéresse, qu’on le cultive, qu’on envisage de le développer.

L’anthropologie de l’Humanisme Méthodologique permet de faire l’économie de cet argument dans la mesure où elle montre que l’intelligence collective comme intelligence symbolique en développement n’est possible que par un consensus sur le Sens du bien commun propre à la communauté.

Il faut néanmoins apercevoir qu’ont pu être taxés d’intelligents à tort des comportements qui desservent le bien commun par le fait qu’ils semblent produire des résultats dont on se garde d’évaluer la valeur pour la communauté.

“Faire de l’argent” peut quelque fois être considéré comme fruit d’intelligence, indépendamment des moyens employés et des fins visées. C’est ce que nous récusons ici. Nous récusons le fait que toute structure comportementale supposée opérante soit taxée d’intelligente indépendamment des fins et moyens, c’est-à-dire du Sens du bien commun et des processus de l’intelligence symbolique.

Revenons en aux prémisses de la pratique de l’intelligence collective. D’abord considérer la communauté, le consensus et, parmi tous ses Sens possibles, le Sens du bien commun. A celles déjà citées il nous faut ajouter communes, pays, régions, nations, continents (Europe, grandes régions, Méditerranée…), peuples sans territoires, vastes communautés religieuses ou foisonnantes communautés virtuelles. A chaque fois la communauté est à considérer comme communauté humaine, communauté de Sens, justifiée par la recherche et la poursuite du Sens du bien commun.

Dès lors on voit que l’exercice de l’intelligence collective pour chacune est tout à fait liée au Sens du bien commun propre, c’est-à-dire,

– à une culture particulière de cette intelligence collective avec ses processus et modalités spécifiques,

– à des enjeux propres de développement dans le Sens du bien commun comportant aussi le développement de l’intelligence collective en même temps que son exercice.

En outre, si on peut dire que l’exercice de l’intelligence collective d’une communauté humaine sert son développement et celui de cette intelligence même, on doit aussi considérer que cet exercice sert les autres communautés auxquelles chacune concoure. Ainsi on peut parler de vocation d’une communauté humaine tant vis-à-vis d’elle même que d’autres, avoisinantes ou plus lointaines. Cette vocation est actualisation du Sens du bien commun, exercice et justification de son intelligence collective.

L’idée de “génie propre” d’une culture, d’une communauté humaine a été vilipendée par des prétentions universalistes qui n’étaient que généralisation normative d’une spécificité culturelle, peu encline à considérer l’altérité dans les communautés humaines. Pour éviter de faire de l’intelligence collective un système standard de procédures et de configurations dénué de Sens humain, cette idée de génie propre est à réhabiliter sans tomber dans un “ethnos” proche du “pathos” nationaliste par exemple.

Sens du bien commun, génie propre, vocation, culture, développement, service tel est le champ dans lequel s’inscrit la problématique et la pratique de l’intelligence collective.

Dès lors il est possible de considérer les situations où elle s’exercera. Les enjeux spécifiques de chaque groupe ou communauté vis-à-vis de son développement, ses projets, sa vocation et ses missions.

De ce fait les formes de l’intelligence collective sont aussi variées que les cultures propres de ces communautés humaines. Elles ont toute en commun d’être celles de communautés de nature humaine et en cela ressortissent de l’exercice de l’intelligence symbolique.

I – L’EXERCICE DE L’INTELLIGENCE COLLECTIVE COMME PROCESSUS DE RÉALISATION, EXERCICE D’UNE MAÎTRISE COLLECTIVE

Nous allons envisager les conditions d’exercice de l’intelligence collective dans un groupe ou une communauté humaine. Dans une seconde partie nous envisagerons les conditions de son développement.

1) Les problèmes

Au commencement, c’est toujours une situation, des circonstances qui posent un problème, provoquent l’engagement d’un projet, d’une réalisation. C’est un peu comme si le contexte appelait à réagir, à agir, à réaliser ce qui justifie qu’une “intelligence collective” soit mobilisée.

De là ce raccourci terrible : passer du contexte à l’action sans passer par l’humanité grâce à quelque artifice ou procédure doués du pouvoir opératoire ; diagnostic – action.

Le premier stade de l’exercice de l’intelligence collective, c’est de reconnaître le contexte comme celui de la communauté, le problème comme celui de la communauté, la recherche de solution ou de réalisation comme justifiée par le service du bien commun, l’intelligence collective comme moyen approprié pour le Sens du bien commun.

Les négateurs de l’humain voudrait qu’il y ait des contextes, des problèmes, des analyses, des actions, une intelligence indépendants de l’existence humaine et de sa condition communautaire érigeant leur analyse humainement contingente, en vérité extra humaine.

Le contexte, la situation, sont relatifs au monde communautaire, le problème n’est problème que par rapport au Sens du bien commun. Le tout dans la culture propre à la communauté. Vouloir transposer un standard de problèmes, de solutions (et d’intelligence collective) est négateur de l’humanité communautaire, du génie propre à chaque communauté humaine en fait de toute intelligence collective, réduite à un système de comportements. C’est l’un des caractères du jacobinisme à la française par exemple.

2) L’évaluation communautaire

C’est par rapport au devenir de la communauté dans le Sens du bien commun que s’évalue une situation. Dès lors cela suppose que la communauté connaisse ses valeurs, soit engagée dans ce Sens et pour cela que sa cohésion soit assurée, que des rôles soient tenus, qu’un dynamisme soit activé. Le discernement des Sens, l’activation des consensus pertinents (cohésion, dynamisme), la capacité d’évaluation à l’aune des valeurs communautaires sont ici les conditions de l’intelligence collective. Cela ne veut pas dire que tout un chacun dans la communauté en est capable mais que celle-ci s’est doté de cette capacité et la développe. Ressources propres, rôles et compétences humains, ressources extérieures sollicitées, contribuent à faire exister une certaine capacité d’intelligence collective sans laquelle la communauté ne peut être considérée comme majeure (aubaine pour le jacobinisme).

Il y a là à placer un concept malheureusement largement galvaudé avant d’être fondé c’est celui de gouvernance. L’intelligence collective d’une communauté dépend de sa capacité de gouvernance, c’est-à-dire d’une mobilisation culturellement structurée de son “génie propre” au travers de rôles, de compétences, de dispositions collectives, de processus et de méthodes spécifiques.

L’évaluation des situations dépend aussi de cette gouvernance dont c’est l’acte premier. Comment la communauté au travers de sa gouvernance évalue-t-elle les situations (et plus tard les réalisations) ?

Au minimum il faut que quelqu’un l’assume pour la communauté ayant élucidé le Sens du bien commun. Au-delà ce sont des compétences et des rôles engageant le collectif qui sont sollicités jusqu’aux plus larges participations des populations, ou membres concernés selon leurs niveaux de maturation et de contribution à l’intelligence collective. Bien des déviances et des croyances seraient ici à stigmatiser visant à confier au collectif des “pouvoirs d’intelligence” indépendamment des personnes et des rôles dans la communauté. Le déni d’autorité, autorité de compétence ou de repère symbolique, en est un symptômefréquent.

3) La détermination collective

Là l’autorité directrice est indispensable. Son rôle n’est pas mécanique ou coercitive mais symbolique. Rôle du politique dans les communautés territoriales, rôle politique des dirigeants dans les organisations humaines.

Il s’agit de “’donner le Sens” à la communauté.

Il y a pour cela à l’amont la question de la détermination d’une autorité politique et sa traduction dans des termes appropriés et, à l’aval, l’expression et la transmission de cette détermination à toute la collectivité.

A l’amont il faut savoir qu’on ne peut donner à la communauté que le Sens qu’elle possède déjà, on peut simplement signifier, renforcer le Sens du bien commun plutôt que d’autres (il serait temps de réviser les théories du politique non fondées dans le Sens du bien commun et mettre en question les visions de l’homme qui les sous tendent).

C’est par sa personne, ses dires et ses actes que l’autorité politique signifie le Sens du bien commun. Pour cela il faut qu’elle l’ait discerné en la circonstance (la situation problème) et qu’elle se détermine personnellement dans ce Sens. Il lui faudra aussi le traduire en orientation, perspective, ambitions autant d’expression d’une volonté personnelle déterminée, proposée comme volonté collective. Pour se déterminer le dirigeant aura souvent besoin de la confortation d’un petit groupe qui participe à cette détermination et à ses traductions. Ce petit groupe jouera un rôle de relais à l’aval.

A l’aval il s’agit de transmettre une détermination à la collectivité. Pour cela le dirigeant peut avoir besoin de relais qui portent la détermination première et le cas échéant la retraduise pour différents publics.

S’il est vrai que les niveaux de maturité peuvent réclamer des traductions circonstanciées, dans tous les cas c’est le Sens du bien commun qui doit être signifié. Il y a donc à l’aval de cette détermination du Sens et ses traductions générales (ou génériques), à assurer l’appropriation de cette détermination au travers de langages et de vecteurs appropriés.

Lorsque nos sociétés, nos entreprises réclament plus de visibilité, sur le Sens et le projet communautaire nos politiques formés aux techniques de gestion des choses se “répondent” pas, n’ont pas de répondant ne croyant plus en leur rôle symbolique pour se confier aux procédures, techniques, systèmes et arrangements qu’on leur a dit être la vrai cause de l’action et son efficacité.

L’intelligence collective est éreintée par la supposée intelligence des machines et des systèmes dont on a oublié qu’ils ne sont que l’incarnation de l’intelligence humaine et rien d‘autre.

4) Conceptions, représentations, créativité, formalisation

Lorsque la communauté est engagée dans le Sens du bien commun encore faut-il qu’elle donne un visage à son projet, à ses horizons, à ses cheminements. Il faut aussi qu’elle se reconnaisse dans ce visage, qu’elle y reconnaisse son histoire et son devenir ainsi que la diversité du monde qui est le sien.

La civilisation des représentations a largement pourvu les sociétés avancées en la matière. D’ailleurs le terme de civilisation est souvent assimilé à une sorte d’intelligence collective qui se traduit dans la production d’oeuvres de connaissance (science), de conceptions, de modélisations juridiques, de visions du monde.

Cependant il est temps de découpler production de représentations collectives et intelligence collective. En effet, c’est lorsqu’elles sont conçues et utilisées comme médiatrices du Sens du bien commun que les représentations deviennent révélatrices ou réalisatrices sinon elles sont divagations et instruments d’antihumanismes. Des représentations (mentales) qui ne sont pas au service du Sens du bien commun le desservent.

L’intelligence collective est ici projection significative, elle préfigure et signifie. C’est comme cela qu’elle identifie, d’une identité non pas stratégie mais historicisée de toute chose.

Le langage, les langages sont instruments de la communauté pour ses représentations et c’est comme telles que les représentations seront traitées avec l’intelligence propre de la communauté. En cela chaque langue témoigne d’une intelligence collective propre ou plutôt de sa possibilité, elle en est aussi une sorte de mémoire.

L’intelligence collective des représentations réclame la participation de chacun et une distribution des rôles traduits en fonctions spécifiques dans la production et l’interprétation, dans la créativité et l’anticipation, dans la projection, la structuration et la formalisation de ce qui traduit, en la circonstance, le Sens du bien commun.

Nous sommes loin des réflexions à l’infini des modèles standards, ou même dans la croyance que les représentations esthétiques ou formelles sont dotées d’intelligence ou de puissance par elles-mêmes.

Le génie propre d’un groupe ou d’une communauté humaine se traduit par les représentations signifiantes et engageantes qu’elle produit et non par l’entretien fonctionnel de règles et procédures.

5) Rationalisations, structurations, organisation

Ce qui est Sens et consensus sur le fond se traduit en une réalité ordonnée dans l’existence communautaire. L’intelligence collective ne s’exprime pas là dans le fait que les choses soient rationnelles ou rationalisées (c’est à la portée de terroristes, fonctionnaires de l’holocauste ou de n’importe qui ou encore de bandes de malfaiteurs quelconques). Elle s’exprime là dans l’ordonnancement de la vie collective, des réalisations, selon des structures qui sont la traduction du Sens du bien commun dans les circonstances particulières. Institutions, structures, mais aussi programmes, méthodes en sont l’expression. La “raison collective” n’est intelligence que si elle sert le Sens du bien commun. Dès lors elle articule des “concourances” entre toutes les parties prenantes.

La notion de concourance est importante pour l’intelligence collective. Elle définit le lien entre les personnes, les groupes et tout ce qui participe à la poursuite du Sens du bien commun et trouve ainsi un ordre d’engagement de l’action. Au lieu de reproduire des structures et des procédures il s’agit pour l’intelligence collective d’établir des processus de concourance, principe de toute participation et de toute organisation.

Les concepteurs de systèmes opératoires trouveront là un principe structurant essentiel (basé sur la trialectique, sujet-objet-projet et le principe quasi fractal de l’actualisation du consensus).

6) Savoir faire et pratique

C’est une figure classique de l’intelligence collective, usages et savoir faire coutumiers, habiletés et talents, réalisations, confort, sécurité, richesse matérielle sont souvent pris pour critère.

L’intelligence collective ne peut être assimilée à une technicité, à un standard opératoire, à l’encontre des universalismes anti humanistes qui règnent.

L’intelligence collective concentre le consensus sur le Sens du bien commun dans la communauté. Elle se donne ainsi des opérations à mener qui ont pu être pensées et programmées antérieurement. Tous les groupes humains engagés dans le Sens du bien commun trouvent les modalités de leur agir ensemble sauf quant elles en sont dépossédées dans la croyance notamment que leurs savoir faire sont invalides ou que d’autres ont valeur universelle.

Factuellement l’intelligence collective se traduit dans la réalisation, re-présentation maîtrisée des conditions de subsistances, d’habitation et de développement de la communauté.

II – LE DÉVELOPPEMENT DE L’INTELLIGENCE COLLECTIVE

La dialectique réalisation/révélation du Sens se re-produit dans la dialectique maîtrisée de réalisations maîtrisées / développement de la maîtrise.

Autrement dit si l’exercice de l’intelligence collective est l’exercice d’une certaine maîtrise communautaire pour des réalisations dans le Sens du bien commun, ces réalisations ne sont jamais des fins en soi mais servent au développement d’une intelligence et d’une maîtrise humaine où le contexte d’intelligence collective sert l’intelligence personnelle. On peut dire encore que le développement communautaire sert l’évolution et l’accomplissement communautaire, révélation de l’homme à lui même par la médiation des réalisations communautaires.

L’anthropologie de l’Humanisme Méthodologique montre comment la séquence de réalisation, déploiement d’un processus d’actualisation est l’inverse de la séquence d’évolution et ses degrés de maturation humaine ou niveau de maîtrise.

L’intelligence collective se développe ainsi selon des niveaux correspondant à des âges de maturation, des âges de civilisation si on parle de grandes communautés ou des niveaux de compétence ou de maîtrise pour des communautés plus petites.

Le niveau de maturité d’une communauté humaine, groupe, entreprise, institution, collectivité territoriale, etc., est un indicateur essentiel pour évaluer le niveau de maîtrise de ses réalisations et poser aussi la base de départ de tout enjeu d’évolution du niveau de maîtrise ou d’intelligence collective.

On peut donc à la fois considérer la singularité culturelle du génie propre de la communauté et aussi son niveau de maturité inhérent à l’humanité de l’homme.

En outre, il faut comprendre que l’intelligence collective d’une communauté est distribué de façon hétérogène et que des personnes ou des groupes en sont à des niveaux ou avec des spécificités très différentes.

Cela réclame d’établir des structures, des organisations, des distributions de rôles et de fonctions qui tiennent compte à la fois de la diversité et de la hiérarchie des niveaux de compétences concourants à l’intelligence collective.

On notera au passage que l’évaluation de la contribution d‘une personne ou d’un groupe à la communauté ne peut se faire que par celle d’une concourance à l’intelligence collective. Celle-ci n’est donc pas la somme des intelligences individuelles mais résulte de la concourance de leur engagement. L’évaluation de l’intelligence individuelle ne se fait que par et pour l’intelligence collective.

Par ailleurs et dans cette optique, l’intelligence individuelle et son évolution sont entièrement liées à l’intelligence collective et aussi à son évolution.

Il ne suffit pas de développer les intelligences individuelles pour développer l’intelligence collective. C’est l’erreur fondatrice de certains systèmes d’enseignement qui font abstraction des conditions communautaires, culturelles et humaines d’exercice de l’intelligence et de contribution à l’intelligence collective.

Ainsi si c’est pas la concourance des personnes que se développe, l’intelligence collective c’est par le développement de l’intelligence collective que se développe aussi l’intelligence des personnes dans la communauté.

On voit là que les communautés humaines ont à engager le développement de l’intelligence collective sans ignorer que ce sont toujours des personnes qui la portent ni que c’est le Sens du bien commun et l’intelligence communautaire qui est son enjeu. De là la proposition d‘un concept de macro pédagogie. Au lieu d’une pédagogie à visées individuelles, c’est une pédagogie de la communauté qui est en question. L’intelligence collective peut être développée au travers d’une macro pédagogie.

Quelles en sont les caractéristiques ?

Les enjeux et les processus sont communautaires, ils s’adressent à une communauté structurée avec des rôles et des niveaux différentiés. C’est l’évolution de la communauté qui est en jeu mais au travers des groupes et personnes qui la composent. Autrement dit un projet macropédagogique offre aux personnes des parcours différenciés selon leur niveau, leurs spécificités, leur rôle.

Le projet pédagogique implique toutes les réalisations communautaires et les rôles associés qui deviennent aussi des rôles pédagogiques (on retrouve là la fonction pédagogique de toute autorité, de toute profession, de toute responsabilité dans la communauté). Il y a cependant des dispositions spécifiques, des institutions et des rôles spécifiques pour concourir au projet pédagogique communautaire.

Il est clair que l’intelligence collective a à s’exercer pour réaliser un projet macro pédagogique de développement de l’intelligence collective…

On voit aussi que chaque communauté avec son génie propre aura à établir une façon propre de développer l’intelligence collective. Elle aura à le faire aussi en fonction des niveaux passant d’une intelligence factuelle à une intelligence des représentations puis une intelligence du Sens (symbolique) par exemple.

Pour cela il lui faudra établir des lignées de maîtrises, faire évoluer ses pratiques en conséquence. Que ce soit pour des petits groupes, des organisations ou des territoires, le développement de l’intelligence collective passe par un projet macro pédagogique d’évolution étroitement articulé avec les projets de réalisations communautaires dans le Sens du bien commun.

On aura reconnu au travers de ce rapide tour d’horizon des dispositions que les sociétés ou les organisations ont souvent prises dans le passé. C’est dire que l’intelligence collective n’est pas un fait nouveau. Cependant deux choses sont nouvelles ici.

Que ces dispositions soient concevables à partir seulement de la connaissance de l’homme et des communautés humaines qui permet de penser l’intelligence collective.

Que nous entrons dans un âge de maturité de l’humanité qualifié d’hominescence par Michel Serres et que nous reconnaissons à la fois comme seuil de maturescence et comme entrée dans un “âge du Sens” et du consensus c’est à dire de communautés humaines enfin reconnues comme telles (et non pas collections d’individus ou productions juridiques par exemple).

C’est ainsi que l’intelligence du Sens ou intelligence symbolique permet ce comprendre l’intelligence collective comme intelligence communautaire alors qu’antérieurement on ne pouvait qu’en avoir l’intuition.

La possibilité de théoriser l’intelligence collective débouche en même temps sur une toute autre maîtrise de son exercice et son développement. C’est ce qui est fait avec l’Humanisme Méthodologique et l’ingénierie humaine qui y en découle. Plus de 25 ans aujourd’hui de théorisation et de pratiques sont disponibles dans le domaine des entreprises comme celui de territoires par exemple. Seulement ils s’appuient sur des enjeux, des phénomènes, des processus dont beaucoup ne soupçonnent pas l’existence (discernement du Sens, créativité et réalisations, processus collectifs de maturation, de changement ou de réalisation…).

C’est bien là la difficulté d’aborder une nouvelle étape de civilisation humaine, accessible seulement si on consent à dépasser les modèles (notamment modèles mentaux qui ont fait le succès des étapes précédentes). L’intelligence symbolique et l’intelligence collective sont à l’oeuvre depuis qu’il y a une humanité en marche mais le temps vient seulement de leur reconnaissance plus générale comme en d’autres temps la raison individuelle.

A quoi sert l’humanisme Méthodologique sinon à contribuer à cet avènement et au développement d’une nouvelle intelligence collective ou plutôt d’un nouveau niveau de l’intelligence humaine engagée dans l’accomplissement de l’humanité par le Sens du bien commun pour chaque communauté.

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