Quelques articles récents se sont intéressés à l’aspect philosophique d’Internet. L’un d’entre eux paru dans le numéro spécial de Sciences humaines No 32 consacré à  » la société du sa­voir « , confronte les aspirations parfois utopistes des penseurs les plus en vue et les fonction­nements des communautés scientifiques sur le Web. Il conclut en laissant entendre que ces philosophes se sont trompés de cible.  » La théorie de l’intelligence collective repose sur un présupposé implicite. La connexion des intelligences par le biai des ordinateurs suffirait à pro­duire une conscience collective  » émergente « , un univers de pensée virtuel-celui de la noosphère-, où il n’y aurait plus de frontière entre les disciplines scientifiques, les sciences et la philosophie, les arts, la religion… Belle utopie, mais qui ne permet pas de comprendre les conditions sociales, institutionnelles, épistémologiques de production et de diffusion des savoirs « .

Le raisonnement qui consiste à comparer le mode de collaboration d’une communauté de scientifiques, les physiciens, avec les analyses des philosophes du cyberspace suffit-il à démontrer leur inanité s’il débusque une inadéquation? L’auteur l’affirme quand il dit qu’on  » dispose désormais de quelques bonnes études sur l’histoire d’Internet, son fonctionnement, l’organisation des internautes, pour valider ou non la thèse de l’intelligence collective « .

Je me propose ici d’examiner deux concepts liés: l’intelligence collective et la virtualisation. Pierre Lévy est la référence la plus sûre en ces matières, je restreindrai volontairement mon champ d’investigation principal à cet auteur, Le texte qui suit est un résumé légèrement remanié (le moins possible, pour respecter la pensée et le style propre de l’auteur) de deux livres: « L’intelligence collective » et « Qu’est-ce que le virtuel? ».
L’intelligence collective.
L’intelligence collective occupe le cyberespace, qui se définit comme un réseau de connexions où tout élément d’information se trouve en contact virtuel avec n’importe quel autre, et avec tout le monde. Le postulat de Pierre Lévy est que  » l’évolution en cours converge vers la constitution d’un nouveau milieu de communication, de pensée et de travail pour les sociétés humaines « . Internet est aujourd’hui le symbole de ce nouvel espace. En pleine formation, il est malléable, on peut  » y réfléchir collectivement et tenter d’infléchir le cours des choses […]. Les nouveaux moyens de création et de communication pourraient aussi renouveler profondément les formes du lien social dans le sens d’une plus grande fraternité, et aider à résoudre les problèmes dans lesquels se débat aujourd’hui l’humanité « . La forme et le contenu du cyberespace sont encore flous, aucune technologie n’est suffisemment dominante pour s’imposer sans contestation.. Les acteurs politiques et économiques ont encore la possibilité d’ouvrir un grand débat sur la nature et la finalité de cet espace.

Mais il ne s’agit pas seulement de réfléchir en terme d’impact (quel sera l’impact des autoroutes électroniques sur la vie politique, économique et culturelle?), mais aussi de projet (à quelle fin voulons-nous développer les réseaux numériques de communication interactive?).  » Les décisions techniques, l’adoption de normes […] contribueront à modeler les équipements collectifs de la sensibilité, de l’intelligence et de la coordination qui formeront demain l’infrastructure de la civilisation mondialisée « . Voilà situé le contexte de la réflexion de Pierre Lévy, qui veut situer la problématique du cyberespace dans une perspective anthropologique. Bien plus qu’une simple adaptation ou un passage d’une culture à l’autre, la situation actuelle s’inscrirait dans une transformation plus radicale, un passage d’une  » humanité à l’autre, une autre humanité qui non seulement reste obscure, indéterminée, mais que nous nous refusons même à interroger, que nous n’acceptons pas encore de viser « .

Importance des TIC
Il faut inventer de nouveaux procédés de pensée et de négociation qui puissent faire émerger de véritables intelligences collectives.  » Les technologies intellectuelles n’occupent pas un secteur comme un autre de la mutation anthropologique contemporaine, elles en sont potentiellement la zone critique, le lieu politique. Est-il besoin de le souligner? On ne réinventera pas les instruments de la communication et de la pensée collective sans réinventer la démocratie partout distribuée, active, moléculaire. […] l’humanité pourrait ainsi ressaisir son devenir. Non pas en remettant son destin entre les mains de quelque mécanisme prétendument intelligent, mais en produisant systématiquement les outils qui lui permettront de se constituer en collectifs intelligents, capables de s’orienter parmi les mers orageuses de la mutation « .

L’intelligence collective soit s’inventer, elle n’est pas donnée, n’est pas dans la nature. Il faut inventer les techniques, les systèmes de signes, les formes d’organisation sociale et de régulation qui permettent de penser ensemble, de concentrer les forces intellectuelles et spirituelles,  » de multiplier nos imaginations et nos expériences, de négocier en temps réel et à toutes les échelles les solutions pratiques aux problèmes complexes que nous devons affronter .

L’intelligence collective vise moins à la maîtrise de soi par les communautés humaines qu’un lâcher-prise essentiel qui porte sur l’idée même d’identité, sur les mécanismes de domination et de déclenchement des conflits, sur le déblocage d’une communication confisquée, sur la relance mutuelle de pensées isolées.  »

Il s’agit de découvrir ou d’inventer un au-delà de l’écriture, un au-delà du langage tel que le traitement de l’information soit partout distribué et partout coordonné, qu’il s’intègre naturellement à toutes les activités humaines, revienne entre les mains de chacun.

Cette nouvelle dimension de la communication devrait nous permettre de mutualiser nos connaissances et de nous les signaler réciproquement, ce qui est la condition élémentaire de l’intelligence collective. Au-delà, elle ouvrirait deux possibles majeurs, qui transformeraient radicalement les données fondamentales de la vie en société. Premièrement, nous disposerions de moyens simples et pratiques pour savoir ce que nous faisons ensemble. Deuxièmement, nous manierions encore plus facilement que nous n’écrivons aujourd’hui les instruments qui permettent l’énonciation collective.

Cette vision d’avenir s’organise autour de deux axes complémentaires: celui du renouvellement du lien social par le rapport à la connaissance et celui de l’intelligence collective proprement dite.


Renouvellement du lien social et intelligence collective.

L’Espace du savoir  » incite à réinventer le lien social autour de l’apprentissage réciproque, de la synergie des compétences, de l’imagination et de l’intelligence collectives. On l’aura compris, l’intelligence collective n’est pas un objet purement cognitif. L’intelligence doit s’entendre ici comme dans l’expression  » travailler en bonne intelligence  » ou dans le sens qu’elle a dans  » intelligence avec l’ennemi « . Il s’agit d’une approche très générale de la vie en société et de son avenir possible. L’intelligence collective est un projet global dont les dimensions éthiques et esthétiques sont aussi importantes que les aspects technologiques et organisationnels « .

Les connaissances vivantes, les savoir-faire et compétences des êtres humains sont en passe d’être reconnus comme la source de toutes les autres richesses. Dès lors, quelle finalité assigner aux nouveaux outils de communication? Leur usage socialement le plus utile serait sans doute de fournir aux groupes humains des instruments pour mettre en commun leurs forces mentales afin de constituer des intellects ou des imaginants collectifs. L’informatique communicante se présenterait alors comme l’infrastructure technique du cerveau collectif ou de l’hypercortex de communautés vivantes. Le rôle de l’informatique et des techniques de communication ne serait pas de remplacer l’homme ni de s’approcher d’une hypothétique intelligence artificielle, mais de favoriser la construction de collectifs intelligents où les potentialités sociales et cognitives de chacun pourront se développer et s’amplifier mutuellement.[…] Peut-être alors sera-t-il possible de dépasser la société du spectacle pour aborder une ère post-médias, ère dans laquelle les techniques de communication serviront à filtrer les flux de connaissances, à naviguer dans le savoir et à penser ensemble plutôt qu’à charrier des masses d’informations.

Dans nos interactions avec les choses nous développons des compétences. Par notre rapport aux signes et à l’information, nous acquérons des connaissances. En relation avec les autres, moyennant initiation et transmission, nous faisons vivre le savoir. Compétence, connaissance et savoir, (qui peuvent concerner les mêmes objets) sont trois modes complémentaires de la transaction cognitive et passent sans cesse l’un dans l’autre.


Qu’est-ce que l’intelligence collective ?

« C’est une intelligence partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences. Le fondement et le but de l’intelligence collective sont la reconnaissance et l’enrichissement mutuels des personnes ».

La totalité du savoir n’appartient à personne, et chaque être humain sait quelque chose. Le savoir n’est autre que ce que les humains savent, la somme des savoirs individuels. Il n’y a pas de source transcendante de savoirs. L’intelligence est-elle alors la simple maîtrise d’un plus grand savoir? Non, la « lumière de l’esprit » brille « même là où on essaye de faire croire qu’il n’y a pas d’intelligence […], s’il vous prend la faiblesse de penser que quelqu’un est ignorant, cherchez dans quel contexte ce qu’il sait devient de l’or ».

Il est difficile de critiquer cette profession de foi de Pierre Lévy, mais un objection s’impose: dans un réseau, on met à disposition ses connaissances, pas soi-même. On ne peut offrir ce qu’on ignore posséder, et il n’y a pas moyen pour quiconque d’obtenir ce qu’on ne met pas à disposition. Il faudrait une interconnexion des êtres, des psychismes, un  » réseau neuronal « , finalement une transparence et une égalité absolues qui s’apparentent aux utopies classiques, de la République de Platon à l’Utopia de Thomas Moore et aux Phalanstères de Prud’hom. Mais ces systèmes ont peu ou prou éliminé les qualités individuelles, à l’inverse de Pierre Lévy, qui les met au premier plan, et pour qui l’égalité vient de la reconnaissance de la différence. On examinera plus loin ce que Pierre Lévy appelle esprit.


Valoriser les savoirs

L’intelligence, si elle est partout distribuée, n’est aujourd’hui pas valorisée. Elle n’est pas utilisée partout où elle est, il y a un grand gâchis de cette ressource,  » la plus précieuse « . Au contraire,  » on assiste aujourd’hui à une véritable organisation de l’ignorance sur l’intelligence des personnes, à un effroyable gâchis d’expériences, de savoir-faire et de richesses humaines « .

La coordination en temps réel des intelligences nécessite des technologies numériques sophistiquées, et la mise à disposition des membres d’une communauté d’un même espace virtuel, espace de significations dans lequel chacun peut interagir avec d’autres membres d’une collectivité délocalisée (il n’est plus besoin de parler de  » collectif intelligent  » puisqu’on l’a vu, tout être humain est intelligent au sens de Pierre Lévy. Une collection d’intelligences est alors intelligente, par définition. Reste à définir si l’intelligence du système équivaut à la somme des intelligences qu’il contient, ou est plus élevée, ou moins) .

Pour aboutir à une mobilisation effective des compétences, encore faut-il les identifier. Pour cela il faut les reconnaître pleinement, dans toute leur diversité. Cette reconnaissance a une dimension éthico-politique, puisqu’à l’âge de la connaissance, ne pas reconnaître l’autre dans son intelligence, c’est lui refuser sa véritable identité sociale, c’est nourrir son ressentiment et son hostilité, c’est alimenter l’humiliation, la frustration d’où naît la violence. Valoriser autrui dans ses savoirs, c’est lui permettre de s’identifier sur un mode nouveau et positif et de se mobiliser dans des projets collectifs. C’est une manière de motiver chacun.

Ce que l’intelligence collective n’est pas
Il n’est pas inutile de préciser ce que l’intelligence collective n’est pas. « Il ne faut surtout pas la confondre avec des projets totalitaires de subordination des individus à des communautés transcendantes et fétichisées. Dans une fourmilière, les individus sont ‘bêtes’, ils n’ont aucune vision d’ensemble et ne savent pas comment ce qu’ils font se compose avec les actes des autres individus. Mais bien que les fourmis isolées soient ‘stupides’, leur interaction produit un comportement émergent globalement intelligent. Ajoutons que la fourmilière possède une structure absolument fixe, que les fourmis sont rigidement divisées en castes, et qu’elles sont interchangeables au sein de ces castes. La fourmilière donne l’exemple du contraire de l’intelligence collective au sens ou nous l’entendons.[…] « .

Intelligence collective et culture
L’intelligence collective ne commence qu’avec la culture et s’accroît avec elle, mais pas la culture au sens où on l’entend habituellement. Dans un collectif intelligent la communauté se donne pour objectif la négociation permanente de l’ordre des choses, de son langage, du rôle de chacun, le découpage et la définition de ses objets, la réinterprétation de sa mémoire.

 » Ce projet convoque un nouvel humanisme qui inclue et élargisse le  » connais-toi toi-même  » vers un  » apprenons à nous connaître pour penser ensemble  » et qui généralise le  » je pense donc je suis  » à un  » nous formons une intelligence collective, donc nous existons comme une communauté éminente « . On passe du cogito cartésien au cogitamus. Loin de fusionner les intelligences individuelles dans une sorte d’indistinct magma, l’intelligence collective est un processus de croissance, de différenciation et de relance mutuelle des singularités « .

On peut donc penser que l’intelligence collective est avant tout un projet socio-politique fondé sur le partage, la reconnaissance et la responsabilité de chacun; au fonds, on peut y voir le rêve d’un penseur qui extrapole à la société entière l’idéal et la pratique des pionniers de l’internet. Mais l’intelligence collective n’est pas que cela, elle n’est pas que la somme des intelligences qui consentent à en faire partie.  » L’intellectuel collectif est une sorte de société anonyme à laquelle chaque actionnaire apporte en capital ses connaissances, ses navigations, sa capacité d’apprendre et d’enseigner. Le collectif intelligent ne soumet ni ne limite les intelligences individuelles, mais au contraire les exalte, les fait fructifier et leur ouvre de nouvelles puissances. Ce sujet transpersonnel ne se contente pas de sommer les intelligences individuelles. Il fait croître une forme d’intelligence qualitativement différente, qui vient s’ajouter aux intelligences personnelles, une sorte de cerveau collectif ou d’hypercortex. Or cette intelligence différente de celle des individus, tout autre, qui pourtant nous éclaire et nous exalte, n’a-t-elle pas d’abord été pensée comme intelligence divine? Construire une intelligence collective, n’est-ce-pas, pour les communautés humaines, une manière laïque, philanthropique et raisonnable d’atteindre à la divinité?… « . Il sort évidemment du cadre de ce modeste travail d’examiner ce que l’analyse de Pierre Lévy doit à Maimonide, au chapitre  » L’intellect, l’intelligible, l’intelligent  » in Le Guide des égarés. Nous sommes là au coeur de sa pensée, et il serait un peu cavalier de la taxer simplement de mystique, comme le fait l’auteur de l’article cité plus haut.. Avant lui C.G:Jung a eu à subir le même reproche méprisant pour un concept approchant: l’inconscient collectif.

Les individus dorment, l’intellect collectif ne s’éteint jamais,  » quand un esprit glisse dans le sommeil, cent autres veillent et prennent le relais. Si bien que le monde virtuel est sans cesse éclairé, animé par les flammes d’intelligences vivantes. En unissant des milliers de lueurs intermittentes, on obtient un luminaire collectif qui, lui, brille toujours. » Si je dors,  » l’expression que j’ai voulu donner à ma mémoire, à mon savoir, à mes navigations, à mon désir d’apprendre, à mes hiérarchies d’intérêts, aux rapports que j’entretiens avec les autres membres de la communauté pensante  » continue d’agir dans le monde virtuel. Ce messager numérique contribue à informer, orienter, évaluer en permanence le monde virtuel, qui est lui-même l’expression de tous les messagers.

 » L’intelligence humaine? Son espace est la dispersion. Son temps, l’éclipse. Son savoir, le fragment. L’intellect collectif réalise son remembrement. Il construit une pensée transpersonnelle mais continue. Une cogitation anonyme, mais perpétuellement vivante, partout irriguée, métaphorique. Par l’intermédiaire des mondes virtuels, nous pouvons non seulement échanger des informations mais vraiment penser ensemble, mettre en commun nos mémoires et nos projets pour produire un cerveau coopératif. […] L’intellect collectif pense partout, tout le temps, et relance perpétuellement la pensée de ses membres. Pour la communauté pensante que nous appelons de nos voeux, comme pour le Dieu d’Avicenne ou de Maïmonide, l’intellect et l’intelligible ne font qu’un. Cette union de l’intellect et de l’intelligible d’un être collectif, nous l’avons appelée son monde virtuel. Il est à la fois société de signes animés, organe de perception commun, mémoire coopérative, espace de communication et de navigation.

Intellection de l’intellectuel collectif
Quant à l’intellection de l’intellectuel collectif, elle réside encore et toujours dans les expériences, les apprentissages et les gestes mentaux de ses membres individuels; le monde virtuel n’est qu’un support à des processus cognitifs, sociaux et affectifs ayant cours entre des individus bien réels. Les mondes virtuels devraient permettre aux gens qui le souhaitent de se repérer mutuellement et d’étendre leurs relations amicales, professionnelles, politiques ou autres. Le monde virtuel est certes le médium de l’intelligence collective, il n’en est ni le lieu exclusif, ni la source, ni le but. ».

Le macro psychisme peut se décomposer selon quatre dimensions complémentaires:

  • une connectivité (topologie) ou un  » espace  » en transformation constante: association, liens et chemins;
  • une sémiotique, c’est-à-dire un système ouvert de représentations, d’images, de signes de toutes formes et de toutes matières qui circulent dans l’espace des connexions;
  • une axiologie ou des  » valeurs  » qui déterminent des tropismes positifs ou négatifs, des qualités affectives assiciées aux représentations ou aux zones de l’espace psychique;
  • une énergétique, enfin, qui spécifie la force des affects attachés aux images.

Le psychisme social peut alors être conçu comme un hypertexte fractal, un hypercortex qui se reproduit de manière semblable à différentes échelles de grandeur, en passant par des psychismes transindividuels de petits groupes, des âmes individuelles, des esprits infrapersonnels (zones du cerveau,  » complexes  » inconscients). Chaque noeud ou zone de l’hypercortex contient à son tour un psychisme vivant, une sorte d’hypertexte dynamique traversé de tensions et d’énergies, coloré de qualités affectives, animé de tropismes, agité de conflits.

Au sein de ce mégapsychisme fractal, les opérations consistent à :

  • agir sur la connectivité: monter des réseaux, ouvrir des portes, diffuser ou, au contraire, retenir l’information, maintenir des barrières, filtrer l’information, ou bien encore garantir la sécurité de l’ensemble (communications, transports, commerces, formations, sevices sociaux, polices, armées, gouvernements, etc…)
  • créer ou modifier des représentations, des images, faire évoluer d’une manière ou d’une autre les langues en usage et les signes en circulation (arts, sciences, industrie, médias, etc.);
  • créer, transformer ou maintenir les tropismes, les valeurs, les affects sociaux: le bien, le mal, l’utile et le nuisible, l’agréable et le pénible, le beau et le laid, etc. (éducation, religion, philosophie, morale, arts…);
  • modifier, déplacer, augmenter, diminuer la force des affects liés à telle ou telle représentation en circulation (médias, publicité, commerce, rhétorique…).

Les êtres humains ne pensent jamais seuls mais toujours dans le courant d’un dialogue ou d’un multilogue, réel ou imaginé. Nous n’exerçons nos facultés mentales supérieures qu’en fonction d’une implication dans des communautés vivantes avec leurs héritages, leurs conflits et leurs projets. En arrière-fonds ou sur l’avant-scène ces communautés sont toujours déjà présentes dans la moindre de nos pensées, qu’elles fournissent des interlocuteurs, des instruments intellectuels ou des objets de réflexion. Connaissances, valeurs et outils transmis par la culture constituent le contexte nourricier, le bain intellectuel et moral à partir duquel les pensées individuelles se développent, tissent leurs petites variations et produisent parfois des innovations majeures. Il nous est impossible d’exercer notre intelligence indépendamment des langues, langages et systèmes de signes (notations scientifiques, codes visuels, modes musicaux, symbolismes), qui nous sont légués par la culture et que des milliers ou millions d’autres personnes utilisent avec nous. Les outils et les artefacts qui nous entourent incorporent la mémoire longue de l’humanité. Chaque fois que nous les utilisons nous faisons appel à l’intelligence collective. Les outils ne sont pas seulement des mémoires, ce sont aussi des machines à percevoir. L’univers de choses et d’outils qui nous environne et que nous partageons pense en nous de cent manières différentes. Par là, de nouveau, nous participons de l’intelligence collective qui les a produits. Enfin, les institutions sociales, lois, règles et coutumes qui régissent nos relations influent de manière déterminante sur le cours de nos pensées.

Avec les institutions et les  » règles du jeu « , nous passons des dimensions collectives de l’intelligence individuelle à l’intelligence du collectif en tant que tel. Les représentations et les idées naissent et meurent dans les groupes humains. Il ne s’agit pas seulement des idées, représentations, messages, modes d’organisation des connaissances, types d’argumentation ou de  » logiques  » en usage, styles et supports des messages. Un collectif humain est le théâtre d’une économie ou d’une écologie cognitive au sein desquelles évoluent des espèces de représentations.

Formes sociales, institutions et techniques modèlent l’environnement cognitif de telle sorte que certains types d’idées ou de messages ont plus de chance de se reproduire que d’autres. Parmi tous les facteurs contraignant l’intelligence collective, les technologies intellectuelles que sont les systèmes de communication, d’écriture, d’enregistrement et de traitement de l’information jouent un rôle majeur. Les infrastructures de communication et les technologies intellectuelles ont toujours noué d’étroites relations avec les formes d’organisation économiques et politiques.

Il importe cependant de souligner que l’apparition ou l’extension de technologies intellectuelles ne déterminent pas automatiquement tel ou tel mode de connaissance ou d’organisation sociale. Distinguons donc soigneusement les actions de causer ou de déterminer, d’une part, et celles de conditionner ou de rendre possible, d’autre part. Les techniques ne déterminent pas, elles conditionnent. Elles ouvrent un large éventail de possibilités dont un petit nombre seulement est sélectionné ou saisi par les acteurs sociaux.

Machine darwinienne
La notion d’intelligence collective n’est pas une simple métaphore, une analogie plus ou moins éclairante mais bel et bien un concept cohérent. Il faut une définition d’un  » esprit  » qui soit entièrement compatible avec un sujet collectif, c’est-à-dire avec une intelligence (ensemble des aptitudes cognitives, à savoir les capacités de percevoir, de se souvenir, d’apprendre, d’imaginer et de raisonner), dont le sujet soit à la fois multiple, hétérogénèse, distribué, coopératif/compétitif et constamment engagé dans un processus auto-organisateur ou autopoiétique. L’ensemble de ces conditions élimine automatiquement les modèles calculatoires ou informatiques de type  » machine de Turing « , qui n’ont pas la propriété d’autocréation. En revanche, les modèles inspirés de la biologie semblent de meilleurs candidats, et notamment l’approche  » darwinienne « . Par définition, les principes  » darwiniens  » s’apliquent à des populations. Ils font jouer un générateur de variabilité ou de nouveauté: mutations génétiques, usage d’une nouvelle connexion neuronale, inventions, création d’entreprise ou de produits, etc. Couplée à son environnement, la machine darwinienne sélectionne parmi les nouveautés injectées par le générateur. Son choix est notamment contraint par la viabilité et la capacité de reproduction des individus ou des sous-populations pourvus du nouveau caractère. Les systèmes darwiniens font preuve d’une capacité d’auto­création continue, d’une capacité d’apprentissage non dirigé. Elles peuvent être simulées par ordi­nateur. Les algorithmes génétiques et divers systèmes de « vie artificielle » laissent imaginer que le logiciel, symbiotiquement lié au milieu technologique et humain du cyberspace, pourrait bientôt représenter le dernier en date des systèmes darwiniens capables d’apprentissage et d’autocréation.

La machine darwinienne est d’autant plus intelligente qu’elle fonctionne « fractalement », à plu­sieurs échelles. Par exemple, le marché peut être considéré comme une machine darwi­nienne, mais il est d’autant plus « intelligent » que les entreprises et les consommateurs qui l’animent sont à leur tour des machines darwiniennes (organisations apprenantes, associa­tions de consommateurs). Un cerveau est à la fois le résultat d’un processus darwinien à l’échelle de l’évolution biologique et à l’échelle de l’apprentissage individuel. De plus, il intègre plusieurs types de « populations apprenantes » d’échelles différentes: groupes de neurones, carte étendue de zones sensorielles, systèmes de régulation globaux, etc.

Ainsi donc, le fonctionnement psychique est parallèle et distribué plutôt que séquentiel et li­néaire. Un affect, ou une émotion, peut se définir comme un processus ou un événement psychique qui met en jeu au moins une des quatre dimensions décrites plus haut: topologie, sémiotique, axiologie et énergétique. Mais ces quatre dimensions étant mutuellement immanentes, un affect est, plus généralement, une modification de l’esprit, un différentiel de vie psychique. Symétriquement, la vie psychique apparaît comme un flux d’affects.

 » C’est donc peu dire que le psychisme est ouvert sur l’extérieur, il n’est que l’extérieur, mais un extérieur infiltré, mis en tension, compliqué, transsubstancié, animé par l’affectivité. Le sujet est un monde baigné de sens et d’émotion « .

Cette image de l’intelligence vivante ou du psychisme est celle du virtuel. Comment ce virtuel s’actualise-t-il? Par des affects, qui désignent les actes psychiques, quelle que soit leur nature. Ainsi il n’existe pas de limites a priori à l’éclosion de nouveaux types d’affects. La classification ordinaire des émotions (peur, amour, etc..) ne présente donc qu’une liste restreinte et fort simplifiée des types d’affects.
Sociétés pensantes
On comprend mieux pourquoi l’intelligence est traversée d’une dimension collective: parce que ce ne sont pas seulement les langages, les artefacts et les institutioins sociales qui pensent en nous, mais l’ensemble du monde humain. Agir sur son milieu, si peu que ce soit, même sur un mode que l’on pourrait prétendre purement technique matériel ou physique, revient à ériger le monde commun qui pense différemment en chacun de nous, à secréter indirectement de la qualité subjective, à travailler dans l’affect. Que dire alors de la production de messages ou de relations? Voilà le noeud de la morale: vivant, agissant, pensant, nous tissons l’étoffe même de la vie des autres.

Le psychisme est d’emblée et par définition collectif. Mais comme les monades de Leibnitz ou les occasions actuelles de Whitehead, les personnes incarnent chacune une sélection, une version, une vision particulières du monde commun ou du psychisme global.

 » Certaines civilisations, certains régimes politiques ont tenté de rapprocher l’intelligence collective humaine de celle des fourmilières, ont traité les personnes comme des membres d’une catégorie, ont fait croire que cette réduction de l’humain à l’insecte était possible ou souhaitable. Notre position philosophique, morale et politique est parfaitement tranchée: le progrès humain vers la constitution de nouvelles formes d’intelligence collective s’oppose radicalement au pôle de la fourmilière. Ce progrès doit au contraire approfondir l’ouverture de la conscience individuelle au fonctionnement de l’intelligence sociale et améliorer l’intégration et la valorisation des singularités créatrices que forment les individus et les petits groupes humains aux processus cognitifs et affectifs de l’intelligence collective.

Dans le cyberespace, chacun est potentiellement émetteur et récepteur dans un espace qualitativement différentié, non figé, aménagé par les particpants, explorable. Ici, on ne rencontre pas les gens principalement par leur nom, leur position géographique ou sociale, mais selon des centres d’intérêts, sur un paysage commun du sens ou du savoir. Selon des modalités encore primitives, mais qui s’affinent d’année en année, le cyberespace offre des instruments de construction coopérative d’un contexte commun dans des groupes nombreux et géographiquement dispersés. Cette objectivation dynamique d’un contexte collectif est un opérateur d’intelligence collective, une sorte de lien vivant tenant lieu de mémoire, ou de conscience commune. L’objet commun suscite dialectiquement un sujet collectf.

L’intelligence collective soit s’inventer, elle n’est pas donnée. C’est à cette production nouvelle que nous invite Pierre Lévy. Non pas seulement à la constrution d’un contexte commun résumé à une sorte de bibliothèque universelle, qui contiendrait tous les savoirs. Trop de contraintes en empêche l’apparition, contraintes juridiques et économiques (droits d’auteurs, droits commerciaux). Mais est-ce vraiment de cela dont parle Pierre Lévy? Peut-on vraiment lui opposer que  » même si elle était réalisée, la bibliothèque universelle ne résoudrait pas les questions majeures de la documentation électronique: comment s’y retrouver dans une information proliférante? La somme des informations séparées ne suffit pas à faire une intelligence globale. « . Il ne ressort pas de la lecture des textes que Pierre Lévy a consacré à l’intelligence globale qu’elle se résume, pour lui, à cette simple addition, a une simple connexion des données.