Discours intéressant, nous vivons une prise de conscience de la puissance de notre état de conscience émotionnelle et relationnelle collectif. Ce qui nous sort de notre propre conditionnement actuel pour entrer dans un nouveau type d’état de conscience ou de conditionnement davantage libéré et plus responsable. C’est un changement de niveau 2 !

Jean François Noubel est le créateur d’un institut de recherche en Intelligence collective.

Entretien avec Jean-François Noubel, par Sylvain Michelet et Patrice van Eersel

Selon Jean-François Noubel, chercheur français en sciences humaines travaillant surtout aux Etats-Unis, l’émergence d’une « intelligence globale » rendue nécessaire par les impasses de l’organisation pyramidale, typique de l’ère industrielle, représente plus qu’une évolution de culture ou de civilisation : c’est une transformation de l’espèce humaine elle-même ! 

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JF. Noubel – DR.

Nouvelles Clés : Vous donnez des conférences et des ateliers sur le sujet des deux côtés de l’Atlantique, mais c’est quoi, pour vous, la conscience collective ?

Jean-François Noubel : Je pense que la conscience collective est avant tout un ressenti intérieur. Tout le monde en a fait plus ou moins l’expérience, en intégrant une chorale, une équipe sportive ou un groupe de travail bien soudé. On se sent relié à une conscience qui émane du groupe, que le groupe fabrique lui-même, dans une relation dynamique, où l’individu et le collectif se nourrissent mutuellement. De même qu’un neurone n’a certainement aucune idée de la conscience dont il fait partie, mais interagit pourtant bien avec elle, « quelque chose » opère en dehors de moi, auquel je participe et dont je ne peux pas savoir tout.

Mais l’évolution suit deux chemins parallèles, qui opèrent en miroir l’un de l’autre : celui de la conscience, impalpable autrement que dans l’expérience directe de l’introspection, et celui du monde matériel où cette conscience prend forme et qui, en même temps, la rend possible. C’est dans ce monde manifesté que l’on voit apparaître, un beau jour, des espèces sociales faisant preuve d’intelligence collective, c’est-à-dire de la capacité, pour un groupe d’individus, à formuler son futur et à y parvenir dans un contexte complexe. Les humains possèdent ainsi, comme les loups ou les dauphins, une intelligence collective « originelle » leur permettant de réussir ensemble ce qu’aucun ne parviendrait à faire seul. Cette intelligence de la tribu – et aujourd’hui encore, du petit groupe – engendre des structures caractérisées par les échanges et les relations, où le leadership vient d’une expertise reconnue par le groupe et tourne en fonction des situations. Mais elle a ses limites : le nombre et la distance. Il faut être dans le même espace physique, et assez peu nombreux pour pouvoir se sentir, s’entendre, se parler. Au-delà d’un certain seuil, il y a trop de bruit, trop de complexité.

N.C. : L’humain, dans son évolution, a donc dépassé l’intelligence collective originelle ?

J.-F. N. : Oui, il a inventé l’intelligence pyramidale, dont l’émergence a reposé sur l’invention de l’écriture. Grâce à l’écrit, on pouvait séparer l’émetteur et le récepteur d’un message, dépasser la perception sensorielle directe. On a pu également créer une mémoire collective, la conserver sur un support matériel, compter, ou qualifier les individus en fonction d’un attribut social tel que leur nom, leurs possessions ou toute autre étiquette pouvant servir au système de régulation du collectif. Une nouvelle forme d’intelligence collective s’est donc mise en action, que l’on peut appeler « pyramidale » dans la mesure où elle fonctionne selon le principe de la hiérarchie. Une minorité dirige, la majorité exécute, la chaîne de commande se répartit en niveaux. Jusqu’à présent, ce système a bien rempli son rôle, celui de faire de « grandes choses » avec un grand nombre de participants. Il a posé les infrastructures techniques, les briques fondamentales, de la prochaine évolution de notre espèce. Aujourd’hui nous faisons tous partie à la fois de petites structures où l’on fonctionne en intelligence collective originelle – on recherche tous ça, l’évolution a conçu nos corps pour cela -, et de grandes organisations faisant appel à l’intelligence pyramidale, complètement hiérarchisées.

N.C. : Et nous en atteignons aujourd’hui les limites ?

J.-F. N. : À l’évidence, les organisations pyramidales sur lesquelles nos sociétés reposent (école, gouvernement, administration, entreprise, Églises, etc.) ont engendré une complexité qu’elles ne parviennent plus à gérer. Trop de complexité pour qu’une minorité dirigeante puisse l’embrasser aujourd’hui, aussi bienveillante et compétente soit-elle. Trop de changement pour qu’une architecture sociale freinée par le « codage en dur » de sa structure hiérarchique puisse suivre le rythme – même en changeant sans cesse l’organigramme, comme la plupart des entreprises ces dernières années. Trop de diversité pour nos systèmes fondés sur les économies d’échelle et la simplification des procédures – on le voit avec l’école et ses filières sans issue. Trop de dissociation chez chacun, enfin, entre l’être essentiel et le rôle impersonnel, voire immoral, qu’il faut tenir en fonction de son « poste ».

N.C. : Nous sommes donc à un tournant ?

J.-F. N. : Aujourd’hui, on se rend compte que cette complexité ne s’appréhende pas uniquement par les machines ou les systèmes d’information. Ça passe aussi par une évolution de l’humain, où technologie et évolution de soi seront comme deux miroirs se regardant l’un l’autre. Mais le vivant, s’il porte ses limites en lui de par sa structure, crée aussi le terreau pour passer à la prochaine étape. Nous créons, en quelque sorte, les causes de notre propre évolution. Les organisations pyramidales, par exemple, ont eu besoin d’humains de plus en plus formés, de systèmes d’information et de gestion de plus en plus sophistiqués. Elles ont ainsi créé les briques fondamentales pour passer à l’étape suivante : l’intelligence collective globale, dont nous voyons apparaître les premières manifestations.

N.C. : Vous pensez à internet ?

J.-F. N. : Oui, surtout animé par les logiciels libres de l’open source. La création de Linux a été un événement historique, l’acte de naissance de l’intelligence globale ! Comme le célèbre Windows du géant Microsoft – qui vient d’accepter, le 2 novembre 06, après avoir beaucoup fanfaronné, de rendre ses propres systèmes compatibles avec son concurrent (ça a fait la une des médias !) – Linux est un système d’exploitation, un gros logiciel qui gère toutes les fonctions d’un ordinateur. Mais Linux, lui, est libre, gratuit ! Il évolue dans l’écologie sociale suivant les besoins du collectif, et non suivant une seule logique marchande. Des gens connectés en réseau, sans quartier général, sans patron, sans direction ni ordres, l’ont fabriqué ensemble, au sein d’une communauté virtuelle regroupant aujourd’hui des dizaines de milliers de programmeurs et des millions d’utilisateurs. Aujourd’hui, tout ce que propose Microsoft comme applications est disponible en logiciels libres (par exemple le moteur de recherche Firefox). Chacun peut s’en servir, les améliorer, sachant que la communauté s’attend à ce qu’il remette ses améliorations gratuitement dans le circuit. Même logique pour Wikipédia, l’encyclopédie en ligne où chacun peut écrire ou corriger les articles. On fait confiance au système : s’il y a une erreur, quelqu’un viendra la corriger.

N.C. : Mais comment cela peut-il fonctionner, économiquement ?

J.-F. N. : Le système pyramidal est fondé sur la propriété, donc sur la rareté qui donne au produit sa valeur marchande. Mais le savoir, par nature, n’est pas rare. Il a fallu créer, grâce aux brevets, une rareté artificielle. Microsoft crée un logiciel, en garde la propriété industrielle et vend des licences d’exploitation. En intelligence globale, on passe à un tout autre système, où l’on ne rémunère pas la propriété, mais la valeur ajoutée du travail reconnue par le collectif. Le logiciel devient un bien public. Si une entreprise me demande de l’améliorer ou de lui ajouter une fonction, je serai payé pour la valeur ajoutée reconnue de mon travail, mais ni moi ni l’entreprise n’en garderons la propriété.

N.C. : Qu’est-ce vous empêche d’essayer d’en tirer profit ?

J.-F. N. : On en tire profit, sinon, pourquoi participer ? Mais on en tire profit différemment, pour soi ET pour les autres, comme dans l’intelligence collective originelle, non pour soi CONTRE les autres, comme en pyramidal. Le système est robuste. Sa transparence permet de remplacer la surveillance centralisée, propre aux structures pyramidales, par une sous-veillance, une surveillance distribuée. Il y a bien sûr des brebis galeuses, mais celui qui tire le drap à lui est vite connu de tout le monde et perd toute crédibilité. Ici le principe n’est plus la compétition et la propriété, mais l’excellence et le partage. La recherche et le développement, par exemple, passent entièrement dans le domaine public, au lieu d’être secrets et propriétarisés. Cela paraît utopique quand on ne connaît pas, mais je vous invite à ne pas céder au scepticisme devant quelque chose qui existe déjà et fonctionne ! Dans le secteur de l’énergie, par exemple. Les organisations pyramidales se considèrent comme seules capables de gérer l’énergie dans le paradigme actuel, notamment parce qu’elles se concentrent sur des sources centralisées à leur image (pétrole, nucléaire). Mais aujourd’hui on sait que chaque mètre carré sur Terre possède suffisamment de potentiel énergétique pour devenir producteur d’énergie, par une judicieuse combinaison des ressources (éolien, solaire, thermique, hydraulique, carbone…). Non pas en autarcie, mais en interdépendance, au sein d’un réseau dont nous pouvons gérer la complexité grâce à la technologie, sans passer par des structures hiérarchisées.

En intelligence globale, chacun peut devenir émetteur d’énergie et d’info, mais aussi de monnaie, d’éducation, de santé, de nourriture… Tous les domaines de la vie sociale sont concernés. De nouvelles proximités s’installent, non plus géographiques, mais fondées sur de nouveaux territoires symboliques qui rapprochent, indépendamment de la distance. On a ainsi des communautés de valeurs, ou de projet, ou d’action…

N.C. : Sans proximité physique, ces contacts restent très virtuels !

J.-F. N. : Abandonnons cette polarisation entre virtuel et réel. Si les habitants d’un village utilisent les logiciels relationnels et le cyber espace, ça ne veut pas dire qu’ils sont enfermés chez eux et ne se parlent plus. Ils ne font que réguler leurs activités, échanges, flux énergétiques, marchés, sans passer par les travers hiérarchiques. Cela n’a rien de virtuel ! Le contact, les échanges, les actions sont bien réelles. On voit par exemple des gens, disséminés aux quatre coins du monde, se réunir via des logiciels de communication vocale sur internet d’une grande qualité sonore – on entend les respirations, les bruissements de vêtements quand quelqu’un change de posture. Ils vont méditer puis réfléchir ensemble à un sujet, prendre des décisions, conduire des actions. Eh bien, s’ils maîtrisent les façons de communiquer, de sentir et de faire ressentir leurs positions et humeurs suivant les codes comportementaux du monde en ligne, ils vivent une expérience de communion tout à fait réelle ! Est-ce que vous sentez dans le virtuel quand vous téléphonez ou lisez un livre ? En leur temps, ces technologies ont paru parfaitement virtuelles à ceux qui ne les connaissaient pas.

Il faut du temps pour intégrer tout ça, mais quand on l’a intégré dans son corps, dans ses sens, on a la sensation de s’inscrire non pas dans une évolution de société ou de civilisation, mais carrément dans une évolution d’espèce. Faisant partie de cette nouvelle société à intelligence globale en émergence, je peux vous dire que la sensation de mon corps est d’être relié au monde et à autrui d’une façon que mes parents n’ont absolument jamais connue. Et ce n’est qu’une expérience de connexion via une infrastructure technique encore balbutiante. Demain, on le sait, la technologie et le corps vont se mêler, nos mondes intérieurs se rencontreront de plus en plus. Voilà pourquoi je parle de mutation d’espèce.

N.C. : Ça repose la question de la conscience : sera-t-elle d’un niveau suffisant pour appréhender cette puissance ?

J.-F. N. : Puissance et conscience marchent ensemble : quand l’une se présente, l’autre se manifeste aussi. Chaque percée technique est une opportunité de plus de conscience, chaque percée de la conscience amène des percées techniques. Ainsi le feu, l’écriture, la roue, l’informatique… À chaque pas, notre responsabilité s’accroît, les risques aussi, et la conscience est invitée à grandir une fois encore. Des précurseurs, comme La Mère et Sri Aurobindo, Steiner, Teilhard de Chardin ou d’autres visionnaires éclairés en leur époque, ont senti où la conscience voulait se diriger, ils ont planté les germes dans leurs écrits, leurs réalisations, pressenti la matérialisation technique que cela engendrerait. Aujourd’hui, beaucoup de gens souffrent du système pyramidal, et veulent le combattre – alors qu’il suffit seulement de le dépasser. Ce n’est pas un nouveau système politique, mais une évolution du vivant social. Cela s’accompagne de changements intérieurs :

- abandonner le sentiment de propriété de ce que l’on produit,
- considérer les points de vue adverses comme complémentaires,
- cesser de légitimer l’écrasement des minorités par la majorité, mais chercher à voir où le minoritaire apporte une suggestion intéressante,
- apprendre en quoi les méthodes collaboratives, la coopération ou la communication non violente sont puissantes,
- appliquer des protocoles de réunion adaptés à leur objet,
- etc.

Tout ça n’est pas facile, surtout lorsque nous avons été éduqués à l’école de l’individualisme. Mais le global porte plus de conscience collective que le pyramidal, donc plus de liberté. La relation de l’individu au tout s’en trouve renforcée. Loin de se perdre dans une structure technovivante, ses possibilités de conscience et de puissance individuelles et collectives sont augmentées. Réconciliant l’être et le faire, la personne peut accéder à des états de sagesse collective, faisant appel, par un retour à l’intelligence originelle débarrassée de ses limites, à des techniques psycho-techno corporelles énergétiques et vibratoires qui engagent intellect, corps, émotions, l’être tout entier. On entre dans un chemin spirituel. Un bodhisattva collectif, voilà ce que la conscience a envie aujourd’hui d’inventer.

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