La conscience à l’écoute des émotions

Comment  décrire  la  conscience ?  On  appelle  «  conscience-attention »,  celle  qui permet d’être en état de veille et de vigilance. Elle émerge, lorsqu’on se réveille le matin et persiste la journée, jusqu’à ce qu’on se rendorme, qu’on tombe dans le coma ou que l’on décède. On évoque « la conscience de soi » quand on se reconnaît dans un miroir. L’enfant humain y parvient vers l’âge d’un an et demi-deux ans, certains chimpanzés expérimentés, certains autres grands singes, éléphants, dauphins, perroquets et pies sont aussi capables de se reconnaître dans un miroir, comme l’a montré le test du miroir en éthologie. Alors que de nombreux actes spontanés  s’effectuent  sans  nécessité  de  contrôle  conscient,  on  entend  par  « la conscience-pilote », la mobilisation du cortex face à des opérations complexes, réflexives, non routinière. Elle nous est nécessaire pour effectuer des tâches non- automatiques, qui demandent de manipuler de l’information pendant plusieurs secondes (Koch, 2006, p.27). La conscience n’est pas le pinacle, le sommet de l’organisation mentale, c’est plutôt un mécanisme parmi les autres (Damasio, in Dortier,  2003,  p.376).  Les  phénomènes  mentaux  ne  peuvent  être  pleinement compris que dans le contexte de l’interaction de la totalité de l’organisme avec l’environnement. Le cerveau en sait plus que ne le révèle l’esprit conscient (Damasio,

1995, p.14). On ne peut rendre compte de la conscience en l’isolant des émotions et des sentiments, et plus généralement de son inscription corporelle. Comme Wittgenstein (1961) l’a énoncé,  les « jeux de langage », qui se caractérisent par la variété et l’hétérogénéité de leurs usages, communiquent avec l’ensemble des « jeux de langage ». Ce lien complexe est ce qui explique l’improbabilité d’un doute radical et  absolu  au  sens  cartésien,  ainsi  que  la  vanité  des  conceptions  qui  tendent  à dissocier complètement les faits des valeurs (Cometti, 2010, p.21).

Comme le remarquait charles Peirce (1984), « ce n’est pas en faisant abstraction des autres,  de  mon  corps,  du  langage,  du  monde  extérieur  que  je  puis  prendre conscience de moi, c’est au contraire parce que les autres, ce qu’ils disent, les rapports que mon corps entretient avec le monde des faits et avec le langage,  me

constituent dans ma substance et dans mon individu que j’accède à la conscience de moi. Le moi privé ne peut donc être la première certitude inébranlable d’où découleront toutes les autres ». La question est de savoir chez Descartes (2006,

1973, 1956), si la conscience était innée, ou plus exactement, si ce savoir, « épargné par le doute », contient dès la naissance la totalité de la conscience. La réponse innéiste,  qui  suppose  que  la  connaissance,  et  de  soi,  et  de « Dieu »,  soit  toute entière présente en nous dès la naissance, découlait implicitement de « l’évidence du cogito ». Cependant les faits de l’inconscience des nouveau-nés à la perte sénile de la conscience, démentaient cette thèse et Descartes, en proie aux difficultés que posait l’innéisme radical, en proposa une version affaiblie qui consistait à dire que seule est innée la faculté de connaître, laissant au « Cogito » entrainé et instruit le soin de recueillir dans le monde la matière nécessaire à l’acquisition du savoir. C’était là une solution empiriste : le savoir procède de la sensation, passée au crible de « la Raison ». Mais si le savoir procède de la perception et de la connaissance des faits extérieurs à notre « âme », on peut se demander alors ce qui « fonde la certitude du cogito ». Car, on revient, dans la démarche empirique, aux incertitudes du monde, celles  que  «  le  doute  cartésien »  voulait  précisément  abolir  (Meyer,  2007).  A l’inverse,  si  les  passions  nécessitaient  pour  être  apprivoisées  une  lucidité  de « l’âme », supposant une distanciation critique, une autonomie de « la Raison » et une   « immatérialité »   hors   du   champ   émotionnel,   faut-il   s’étonner   que   les scientifiques n’aient jamais pu l’observer.

En  opposition  à   rené  Descartes,  john  Locke   (2001,   2002,  2003)  opte   pour l’empirisme,  dans le prolongement de l’épicurisme de Lucrèce, pour qui l’esprit et l’âme se tiennent étroitement unis et ne forment ensemble qu’une même substance » (Lucrèce,  1964,  p.90).  Plutôt  que  d’interroger  la  « structure  métaphysique »  du monde il préfère commencer par explorer notre propre instrument de connaissance du monde : l’esprit, afin d’en délimiter la capacité et de ne pas l’outrepasser. C’est ainsi  que  l’empirisme  peut  déboucher  sur  une  éthique,  une  sagesse :  ne  pas chercher à connaître ce qui nous est inaccessible. Locke réfute l’innéité des principes spéculatifs   et   argumente   l’hypothèse   que   nos   idées  dérivent  en   réalité   de l’expérience empirique de nos sens et de notre réflexion. Même l’idée de « Dieu » n’est  pas  innée,  puisque  des  nations  entières  ne  l’ont  pas  !  Nos  connaissances portent sur nos idées, sur les rapports qu’elles ont entre elles et sur leurs modifications. La connaissance consiste dans la perception que nous avons de la convenance ou de la dis-convenance que nos idées ont entre elles. Connaître, c’est comparer  des  idées,  découvrir  quelles  sont  leurs  relations,  et  juger  de  leur pertinence.  David  Hume  (1991,  1993)  dans  la  tradition  sceptique  de  Sextus Empiricus, refuse d’établir la nature humaine en rupture avec celle des animaux, il ne conçoit pas l’entendement comme un privilège exclusif des humains, il affirme une continuité vitale entre les animaux et les humains, il attribue la même origine

pour les connaissances : l’instinct, qui s’est accompagné par la suite, de l’expérience, des habitudes et des inférences… Nous pouvons relativement faire confiance à nos sens, qui dans une grande probabilité de cas, ne nous trompent pas, et sinon, il nous revient de les corriger avec des instruments plus précis et mieux ajustés.   C’est l’expérience empirique soigneusement conduite qui détermine le principe de l’habitude, un humain peut surpasser l’animal et un autre humain en attention, en mémoire et en observation, cela peut entraîner une différence considérable dans leur raisonnement. Il distingue deux sortes de perceptions :

–    les impressions : ce sont des perceptions qui entrent dans l’esprit avec le plus de force. Sous ce terme, elles rassemblent les sensations, les émotions et les passions. L’impression immédiate est première dans le processus de connaissance, puis viennent le souvenir et l’imagination.

–    les idées : Elles sont dérivées des impressions. Le pouvoir créateur de l’esprit

se ramène à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Il n’existe pas d’idée « pure », indépendante de l’expérience.

L’analyse des idées conduit Hume a formuler une théorie nominaliste des idées. Quand nous nous représentons une idée supposée générale, ou abstraite, dans l’imagination, nous concevons une idée déterminée dérivée d’une impression. Par exemple, nous n’avons pas l’idée de « la table » en général, mais nous avons une idée de tel objet particulier (avec une certaine forme, une certaine couleur, etc.). La généralité de l’idée est une qualité qui lui est ajoutée, qualité par laquelle l’esprit rassemble une collection d’objets, et donc d’impressions, sous un même terme. Cet acte de rassemblement est l’effet d’une habitude de l’esprit, lorsqu’il remarque certaines ressemblances entre des objets de l’expérience. La connaissance empirique issue de notre rencontre avec le monde, ne peut être « rationnellement » justifiée jusqu’à   ses   « fondements ».   Notre   habitude   d’associer   « causalement »   les évènements ne repose en effet pas sur un « fondement rationnel ». Nous formons une sorte d’anticipation, dans la perspective d’une succession probable entre deux évènements, nous amenant à penser que le second terme a de fortes chances de se produire, quand le premier s’est produit. Cette conjonction constante des événements et l’attente qui en résulte pour nous, est ce que nous pouvons connaître de la causalité.

Willard   Quine   (1977)   s’accorde   avec   Hume,   quand   il   refuse   l’idée   d’une

« philosophie première » et d’un « fondement » pour accéder aux connaissances, car

elles ont toujours une origine sensorielle. Il propose dès lors une naturalisation  de l’épistémologie.

Dans la perspective des neuro-sciences, les émotions sont des formes élémentaires

de prises de décision. Les humains sont dotés de ces mécanismes automatiques de survie et ils acquièrent par l’éducation et la culture un ensemble de stratégies supplémentaires, leur permettant de prendre des décisions. La prétention de certains philosophes à une « rationalité » coupée des émotions se heurte aux expériences de la neuro-biologie.

Antonio Damasio (1995), suite à l’étude du cas de phineas Gage, ayant subi des lésions cérébrales touchant le cortex pré-frontal, a observé que celui-ci n’avait plus la capacité de programmer ses actions dans l’avenir, de se conduire en fonction des règles sociales qu’il avait antérieurement apprises, et de faire des choix susceptibles d’être les plus avantageux pour sa survie. L’étude d’autres cas analogues, lui ont permis de mettre en évidence l’existence d’interactions entre le système neuronal de la   capacité   de   ressentir   des   émotions   et   celui   sous-tendant   la   faculté   du raisonnement et de prise de décision. Le néo-cortex fonctionne de pair avec les parties anciennes du cerveau, et la faculté de raisonnement résulte de leur activité concertée.

3.2.5.          Les automatismes non-conscients

Pour appréhender la conscience d’une façon différente de Descartes, il pourrait être intéressant de  partir  d’expériences  contextualisées, où elle serait comme « mise entre parenthèses ». Lorsqu’on apprend à conduire, par exemple, chacun des gestes à exécuter, comme passer une vitesse, fait l’objet d’une visualisation mentale, d’une réflexion qui exige une grande attention et une concentration. Peu à peu, le geste est intégré, assimilé et « les automatismes mentaux » se mettent en place. Cela permet plus tard de pouvoir conduire tout en pouvant penser à d’autres choses. On laisse alors à notre « inconscient cognitif » le soin de jouer le rôle de pilote automatique (Dortier, 2003, p.369). En conduisant la voiture, nous sélectionnons dès lors les éléments nécessaires à la bonne marche de l’automobile. Par un procédé de filtrage, le cerveau repère les éléments utiles : la route, les panneaux indicateurs, le mouvement des autres véhicules. Le conducteur qui s’apprête à doubler ne se lance pas dans toute une série de calculs et de vérifications de tous les paramètres (distance, vitesse, visibilité, état de la chaussée…). Il se fie à sa propre expérience, qui le dispense du passage par la représentation et le calcul. L’œil est ainsi plus attiré par les objets en mouvement que par les objets statiques. Cela ne veut pas dire que nous ne voyons pas les objets statiques en regardant la route. Le paysage défile devant nous et nous sommes alors attirés, de façon inconsciente, par les variations les plus fortes, paysages et/ou circulation. Si une voiture surgit soudainement au sommet d’une côte, le cerveau accentue quasi-instantanément son attention sur cette voiture qui risque de percuter la nôtre et nous agissons en freinant et en nous rabattant au maximum sur la droite afin d’éviter une collision frontale (Watzlawick,

1984, in Dubois, p.271, 1990). Comme l’ont noté les théoriciens évolutionnistes :

richard Nelson et sidney Winter, les décisions prises par l’automobiliste ne sont pas « rationnelles »,  elles  n’impliquent ni  délibération ni  choix maximisateur, tout se

passe comme si l’individu prenait ses décisions par un comportement automatique ajusté (Bessy, in Chabaud, Glachant, Parthenay, Perez, 2008, p.134). L’automobilité comporte de la sorte des automatismes cognitifs. Sur un parcours dénué de difficultés, nous pouvons aisément converser tout en conduisant.

Mais si la situation de conduite se complique, nous arrêtons de parler et demandons à notre interlocuteur de se taire, afin de consacrer notre attention aux éléments contextuels. Il y a un co-pilotage d’un système automatique et d’une conscience disponible pour gérer les évènements fortuits ou encore effectuer d’autres activités cognitives, comme discuter, écouter de la musique, réfléchir à différents problèmes ou  projets,  et  s’abandonner  quelques  instants  à  la  rêverie.  La  conscience nous permet donc d’évaluer et de superviser le succès des réponses en cours, en particulier lorsqu’elles sont difficiles et non automatiques (Bradshaw, 2003, p.267).

Une majeure partie de notre vie quotidienne (qu’il s’agisse de nos pensées, de nos sentiments ou de nos actions) est automatique, quand elle est dirigée par des caractéristiques de l’environnement, via la médiation d’un traitement cognitif automatique de ces caractéristiques, sans l’intervention d’un choix délibéré ou d’une réflexion  consciente  (Bargh,  1997).  Toutes  les  activités  biologiques  comme  la miction, la défécation, la nutrition, le toilettage… sont innés. L’homme n’apprend pas à uriner, déféquer, manger ou à se toiletter, mais comment il est convenable de le faire au sein de sa socio-culture, et c’est la synthèse de l’acte biologique et de son expression culturelle qui est automatisée. Si nous devions examiner de façon réflexive, consciente, chaque étape de chaque comportement de notre vie quotidienne et prendre une décision consciente pour chacune de ces étapes, la lourdeur de ces processus cognitifs rendrait tout simplement l’action impossible. La gestion du corps a gagné en précision et en efficacité, grâce à la cartographie non- consciente, permanente et exhaustive du corps, c’est-à-dire du système musculaire et osseux, des organes internes et du milieu intérieur, des dispositifs de perception qui sont aux avants -postes de surveillance de l’environnement : les muqueuses de l’odorat et du goût, les éléments tactiles de la peau, les oreilles, les yeux. De la sorte, le corps et son environnement interagissent l’un avec l’autre et les modifications causées dans le corps par cette interaction sont cartographiées dans le cerveau. La formation d’images a été sélectionnée par l’évolution, car elle permettait une évaluation plus précise de l’environnement et de meilleures réactions vis-à-vis de celui-ci (Damasio, 2010, p. 115, p. 214). Lorsqu’une demande n’est pas coûteuse, que la personne est dans un état de basse tension cognitive, elle se limite à vérifier que certaines  règles  de  succession  des  évènements  sont  respectées.  D’ailleurs,  bon

nombre de choix spontanés, bien qu’échappant à la conscience, peuvent être plus efficaces que les critères d’une démarche réfléchie. Le traitement automatique se caractérise par plusieurs propriétés : les absences de coût ou de charge mentale, ainsi que de contrôle intentionnel et celle, à nuancer, d’« inconscience » (Perruchet,

1988,  p.28).  Grâce  aux  capacités  d’apprentissage  du  cerveau,  des  traitements

automatiques peuvent prendre en charge des activités qui nécessitaient initialement des processus conscients. Durant la phase d’apprentissage, une attention soutenue est nécessaire pour vérifier les positions des doigts, des mains, des pieds, de la posture, des gestes… en relation avec l’environnement. Avec la pratique, l’habileté s’améliore, exécuter des tâches réclame de moins en moins d’efforts et les mouvements deviennent fluides, rapides, efficaces. On finit par exécuter l’action sans y réfléchir, la séquence se déroule correctement. Au début, la tâche met en jeu des circuits dans le cortex pariétal supérieur, dans le cortex préfrontal médian, ainsi que dans les ganglions de la base et dans le cervelet. A la fin de l’entraînement, l’importance du cortex préfrontal a diminué, la routine étant désormais prise en charge par le striatum et d’autres structures des ganglions de la base. Celles-ci coordonnent les commandes envoyées aux muscles, optimisant la performance et évitant les délais inhérents aux étapes conscientes de planification (Koch, 2006, pp.253, 254). L’automatisation réduit la charge de travail, autrement dit le coût cognitif, elle libère les capacités de traitement et peut favoriser des acquisitions sur d’autres activités. La nécessité de déployer une activité inhibitrice pour mettre un terme au déroulement d’un tel processus, témoigne du caractère non délibéré de sa mise en action. L’absence de contrôle attentionnel apparaît dans les situations où l’automatisme continue à se dérouler, alors que ses conditions de validation ne sont plus remplies. C’est le cas du voyageur, qui a l’habitude d’emprunter un certain trajet pour aller quotidiennement à son travail et qui, un jour devant se rendre à une réunion dans un autre endroit se retrouve sur son lieu de travail, comme si l’automatisme avait capté l’action projetée du conducteur (Leplat, 2005). Quant à « l’inconscience », elle est opérationnalisée par l’incapacité des sujets à verbaliser,

ou plus généralement à témoigner intentionnellement par une réponse symbolique, de  la  nature  du  processus.  Walter  Schneider  et  richard  Shiffrin  ont  introduit  la notion  de  « processus  voilé  à  la  conscience »  pour  rendre  compte  à  la  fois  de l’inconscience du traitement parallèle et de la conscience du traitement sériel. Richard Shiffrin et suzanne Dumais (1980) ont signalé aussi deux autres propriétés. La continuation est cette propriété selon laquelle les processus automatiques ont tendance à se dérouler jusqu’à leur terme à moins qu’un effort soit fait pour les interrompre, ou qu’un autre processus automatique utilise les mêmes ressources. Quand l’automatisme est interrompu, il peut difficilement être poursuivi et requiert souvent d’être repris au début pour être achevé. Une seconde propriété est l’indivisibilité, selon laquelle « il peut être difficile de commencer en son milieu l’exécution d’une séquence automatisée » (p.122), par exemple en commençant à

chanter une chanson bien connue au milieu d’une phrase. On peut lier à cette dernière propriété la difficulté de modifier un processus automatisé en en retranchant certaines parties ou en les remplaçant par d’autres. Jacques Leplat rappelle trois grands modes d’acquisition des automatismes dans le travail :

–    Un  mode  d’acquisition par  imprégnation.  C’est un  mode d’acquisition non

intentionnel : on apprend sans en avoir l’intention. C’est ainsi qu’ont été acquis les multiples automatismes qui jalonnent la vie quotidienne : ceux qui sont mis en jeu dans un repas, dans l’ouverture d’une porte, dans un déplacement fréquent comme celui de se rendre à son lieu de travail ou d’en revenir, etc.

–    Un mode d’acquisition ayant un but plus ou moins explicitement défini et

centré sur une tâche particulière. Il concerne les automatismes acquis dans une situation de travail à partir de l’observation ou des conseils des collègues : il répond souvent au conseil « fais comme je fais ». C’est, dans de nombreux cas, le mode d’acquisition propre au bricoleur. On peut y rattacher aussi le mode d’acquisition par essais et erreurs.

–    Un mode d’acquisition explicitement contrôlé. Son exemple le plus typique est fourni par les formations scolaires et professionnelles. L’acquisition est guidée par les connaissances et les aides fournies aux opérateurs et elle s’accompagne d’un exercice systématique, nécessaire au passage à l’automatisme.

Presque toujours, la pratique apporte une amélioration, et plus de pratique, plus d’amélioration. Ainsi, l’amélioration continue de la performance grâce à la pratique suggère la possibilité de parler de « degré d’automatisation », ce qui impliquerait que les propriétés des automatismes pourraient être plus ou moins réalisées, selon la durée et l’intensité de cette pratique.

Les automatismes mettent en action des habilités, des capacités d’exécution. Ces habilités sont apprises surtout par rétro-action entre une pratique répétée ou prolongée, et sa compréhension (forme générale de l’habilité et buts à atteindre), permettant  de  corriger  les  erreurs.  Les  rétro-actions  informent  l’individu  sur  les forces  et  les  faiblesses,  qui  peuvent  être  détectées  durant  l’expérimentation. L’habilité acquise par la pratique, déborde de beaucoup le contenu des instructions fournies  au  départ  par  la  formation  ou  dans  des  documents  écrits.  On  appelle

« habileté tacite », cette partie de l’habileté non-apprise (Leplat, in Perruchet, 1988,

p.158). Les habilités jouent un rôle important dans les motivations, le renforcement et la formation du comportement. C’est ainsi que, quand les mouvements sont devenus presque automatiques et plus précis, les besoins de concentration sont alors fortement réduits, afin de permettre de se concentrer par l’exercice de la conscience sur  d’autres  aspects  de  la  performance,  tels  que  l’innovation   volontaire  et  la stratégie.

Les processus automatisés ne sont pas gênés par les limitations de la capacité de la mémoire à court terme et n’exigent pas d’attention. Ainsi, ils apparaissent souvent agir en parallèle et quelquefois indépendamment l’un de l’autre. Certains peuvent être déclenchés sous le contrôle du sujet, mais une fois déclenchés, ils se déroulent automatiquement. Leur développement exige un entraînement considérable et une fois appris, ils sont difficiles à modifier. Leur vitesse et leur automaticité tiennent habituellement leurs éléments constituants hors de la perception consciente.

Ils présentent certains avantages. Les automatismes peuvent fonctionner en parallèle avec des activités contrôlées ou d’autres automatismes. Alors qu’un processus contrôlé se déroule de manière attentive, exige un effort cognitif important et est limité par la capacité centrale du système de traitement, un processus automatique se déroule rapidement sans perdre la qualité de sa précision.  Les automatismes sont moins sensibles que les activités contrôlées aux perturbations des conditions d’ambiance (bruit, chaleur, conversations parasites, etc.). Ils constituent des unités d’activités toutes prêtes, immédiatement exploitables, sans recours à la conscience, sauf parfois pour leur déclenchement.

Les automatismes présentent aussi certains inconvénients lorsqu’ils se figent et se coupent de l’activité, perdant le caractère adaptatif de l’habilité. Une sur-habilité, acquise dans un domaine étroit peut empêcher des acquisitions nouvelles. Un processus contrôlé peut voir son déroulement être modifié par le sujet à tout instant en   fonction   des   variations   de   l’environnement   ou   des   conséquences   de   sa réalisation, mais pas un processus automatique. Quand certaines conditions changent,  le  sujet  peut  continuer  à  déclencher  des  comportements  stéréotypés parce que le trait habituellement pertinent est présent, même s’il est avec d’autres qui devraient l’invalider. Les effets de ce rétrécissement et de cette rigidification des automatismes ont tendance à s’exercer longtemps.

Gérer  les  automatismes,  c’est  trouver  un   compromis  acceptable  entre  leurs avantages et leurs inconvénients. La sur-automatisation constitue un facteur de sclérose et surtout un obstacle à tout élargissement. L’opérateur qui a automatisé son activité à une tâche répétitive est souvent peu enclin à accepter une modification de celle-ci qui lui fera perdre le bénéfice de cette automatisation, en particulier l’allègement de la charge qui lui est associé. Il faut donc découvrir les conditions qui rendront ces changements acceptables en tenant compte de la difficulté qu’ils représentent pour l’intéressé (Leplat, 2005).

Pour réduire la prégnance de l’automatisme, voire pour éliminer ce dernier, on peut essayer de le faire expliciter par la verbalisation (Vermersch, 1994). La prise de conscience  de  son  action  peut  conduire  l’opérateur  à  dé-compiler  la  routine,

démonter le moule dans lequel elle s’est formée, la modifier et la reconstruire sur d’autres bases. Un moyen de le faire est de transformer la représentation que le sujet a de son activité en faisant juger celle-ci par un autre ou en lui présentant l’activité d’un autre répondant à la même tâche. Cet objectif peut être obtenu par la méthode d’autoconfrontation croisée (Yves Clot, daniel Faïta, gabriel Fernandez, livia Scheller,

2000).

3.2.6.          La perception et l’interprétation de la réalité

Paul Watzlawick (1978) pense que de toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule « Réalité ». Mais où est donc cette réalité ? Et surtout, existe-t-elle réellement ? Ce qui s’observe, ce sont différentes versions de réalité, dont certaines peuvent être contradictoires et qui sont toutes l’effet de la communication, et non le reflet de « Vérités objectives et éternelles ». Ce qu’on appelle  « réalité »  ne  serait  donc  que  la  résultante  des  compromis,  détours  et souvent aveuglements réciproques, à travers quoi passe l’information : la somme des confusions, désinformations et communications (« biais cognitifs »), qui surgissent entre êtres parlants. La perception est le résultat d’un filtrage, d’une sélection de l’information et d’interprétations multiples. Richard Rorty (1990) insiste, quant à lui, sur l’abandon de l’analogie  de l’esprit à un miroir, qui reflèterait la réalité, où le savoir aurait pour critère l’adéquation de ce reflet. Il nous faut déconstruire cette métaphore spéculaire, car nous n’avons pas accès à des entités du monde indépendamment de nos pratiques mises en œuvre et du contexte linguistique constitué de notre mode quotidien. La « représentation cognitive et sociale », si on garde ce vocabulaire, ne requiert pas « la correspondance à la réalité », il faudrait plutôt l’envisager comme un réseau de croyances, au sens d’habitudes d’actions et de désirs, ou d’attitudes propositionnelles (la manière dont un sujet se comporte par rapport à une proposition), qui se recomposent en permanence, afin d’accommoder de nouvelles croyances. « La réalité » telle que nous la percevons n’est donc pas le reflet du monde, mais une construction en fonction de nos capacités perceptives, de nos catégories mentales, de nos centres d’intérêts, de nos désirs et de nos apprentissages. L’information pertinente et convenable sur soi, les autres, l’environnement, dont dépend notre survie, ne s’impose pas  d’elle-même, elle se construit à travers l’enquête personnelle et collective (Dewey, 1967).

Les représentations cognitives sont en relation avec les représentations sociales pour ce qui touche à l’éducation, l’imaginaire collectif, l’organisation sociale et la construction de systèmes symboliques.  Une représentation  sociale est une forme de connaissance sociale, une pensée du sens commun, socialement élaborée et partagée par les membres d’un même ensemble social ou culturel. C’est une manière de penser, de s’approprier, d’interpréter notre réalité quotidienne et notre rapport au

monde. Elles supposent un arrière fond culturel, un savoir tacite, des conventions. Elles forment un processus cognitif, permettant d’appréhender les aspects de la vie ordinaire.  Elles ont pour fonction d’essayer de comprendre une « réalité sociale », d’orienter  son  action,  de  définir  son  identité  et  de  réguler  les  relations  entre groupes. Elles offrent un cadre de référence pour interpréter l’environnement social et les situations nouvelles. Elles jouent un rôle de réducteur d’incertitudes face à un univers complexe, polymorphe, varié, changeant (Dortier, 2003, p.456).

L’imagination – en tant que capacité à produire des images mentales, concevoir du nouveau, prévoir, réaliser des expériences de pensée – est un mécanisme cognitif qui intervient dans la pensée quotidienne, la rêverie, la fiction, la formation de projets individuels et /ou collectifs, l’art, la technologie, les sciences… Si une représentation cognitive correspond à un état du système nerveux, elle offre à l’individu une image, placée au confluent des sensations et de la mémoire, qu’il se fait d’une situation. Une représentation globale est polysensorielle. Les représentations sont variées : images, traces mnésiques, concepts, émotions…, mais elles ne sont pas toutes conscientes. L’activation d’une représentation déjà construite peut s’opérer sur un mode automatique, alors que l’élaboration de nouvelles représentations requiert la participation attentionnelle et consciente du sujet.

L’imaginaire  serait  cette  capacité  à  produire des mondes possibles, à fantasmer, rêver, innover, créer… (Dortier, 2004, p.164). L’imagination humaine fonctionnerait sur le mode de l’analogie, de la métaphore, des jeux de correspondance et du symbole. L’analogie est une ressemblance perçue comme non fortuite entre deux éléments. C’est un des processus organisateurs de la pensée, qui permet à l’enfant de catégoriser des concepts, de les organiser en schémas ou d’en extraire des prototypes, lui permettant d’aborder plus facilement des situations analogues. Elle désigne la force inconsciente et prégnante, qui pousse les locuteurs, par souci d’économie de la mémoire, à rendre un système quelconque moins irrégulier. La métaphore,  du  grec  μεταφορά  (metaphorá,  au  sens  propre,  transport),  est  le support d’une conceptualisation de l’expérience, devenue une figure de style, élaborée par analogie et/ou par substitution. Les métaphores sont polysémiques, elles permettent l’existence d’un sens nouveau, elles autorisent des audaces de rapprochement de termes qui peuvent déranger par rapport aux habitudes de pensée. Dans le langage des signes, on retrouve des gestuelles faisant appel à la métaphorisation. George Lakoff  (1986) considère que la métaphore  conceptuelle est au cœur de la pensée humaine, du comportement politique et de la société. Les métaphores sont présentes dans notre vie de tous les jours, elles sont à la base du sens  donné  à  nos  concepts.  Elles  sont  matière  de  pensée.  Les  tracés  d’une métaphore conceptuelle eux-mêmes sont motivés par des schémas d’images pré- linguistiques    d’une   expérience   humaine   incorporée,   qui   émergent   de   nos

interactions corporelles, expérience linguistique et contexte historique. Les métaphores sont caractérisées par une classe d’énoncé (gestuel, iconique, verbal), qui effectuent une projection d’une source à une cible. Cette projection s’appuie sur les expériences des humains, dont la nature est corporelle et sur la sédimentation culturelle de ces expériences. Antonio Damasio (2010) a exploré la fabrication des cartes du cerveau, le rôle des émotions et celui du cerveau néo-cortical. L’inconscient est constitué d’un flux d’images, qui rivalisent entre elles pour jouir des faveurs de la conscience. Le cerveau tend à organiser cette profusion d’images, à la façon d’un monteur de films en un défilé d’unités de temps et de cadres spatiaux. Le montage se fait sans grand contrôle de la part du soi. Or, seul un petit nombre d’images peuvent s’exprimer clairement à un moment donné, car l’espace de formation d’images est une ressource rare. Un tri va s’établir. Les images particulièrement valables, vu leur importance pour la survie, vont être soulignées par des facteurs émotionnels. Le degré d’émotion sert de marqueur, indiquant l’importance relative de l’image concernée. Du montage va émerger une organisation narrative plus ou moins cohérente. Le langage n’est pas indispensable à la conscience-noyau centrée sur  « l’ici  et  maintenant », qui  ne se préoccupe guère  de l’avenir, laquelle a dû précéder le langage. La compréhension des mots doit être rapportée à des représentations mentales qui leur préexistent. L’action de « manger » renvoie à un schéma  mental  ou  « prototype »,  qui  signifie  «  absorption  de  nourriture ».  Un aphasique, qui a perdu le sens des mots et est privé de vocabulaire continue à pouvoir se représenter le schème mental (manger). Ce schéma cognitif sous-jacent permet de comprendre l’usage métaphorique du mot. On peut ainsi utiliser le mot

« manger », ou ses équivalents « dévorer », « se nourrir », « avaler », dans un sens imagé  :  «  avaler  des  kilomètres »,  « dévorer  un  livre »,  «  trouver  un  article indigeste »… (Dortier, 2004, p.170).

Le raisonnement par analogie est un raisonnement par association d’idées, combinaison et synthèse. La particularité du raisonnement analogique, tient au fait que l’on cherche à examiner les points communs, les différences, et les relations entre plusieurs objets de pensée. Il consiste en la mise en correspondance d’une situation  antérieure  et  d’une  situation  nouvelle  qui  lui  ressemble,  afin d’appréhender la nature ou des aspects de cette situation nouvelle.

Une des solutions les plus pertinentes pour réduire la complexité du monde, le rendre plus cohérent et orienter les conduites est l’activité de segmentation de la perception de « la  réalité »,  appelée  « catégorisation ».  Ce processus  permet  de découper l’environnement en regroupant les objets, qui paraissent similaires. Il s’agit de  « mettre  ensemble »  des  entités  selon  une  analogie,  une  « ressemblance  de famille »  (Wittgenstein,  1961).  D’après  Eleanor  Rosch  Heider  (1975,  1973)  l’être humain s’appuierait moins sur des définitions abstraites que sur une comparaison

entre  l’objet  en  question  et  ce  qu’il  juge  être  le  meilleur  représentant  d’une catégorie. Elle a appelé prototype un stimulus, qui prend une position saillante dans la formation d’une catégorie, parce qu’il est le premier stimulus que l’on associe à cette catégorie. Elle l’a ensuite redéfini comme le membre le plus central d’une catégorie, fonctionnant comme un point de référence cognitif. Les prototypes sont des  constructions  dynamiques, instables, constamment réactualisées  par l’expérience. Le processus de catégorisation peut aussi s’appliquer aux humains. En accentuant les différences qui peuvent exister entre les membres de groupes sociaux différents et en minimisant les différences entre les membres d’un même groupe, on fabrique des stéréotypes. L’usage des prototypes et des stéréotypes revient à économiser la réflexion.

Les catégorisations se sont élaborées avec les valeurs, qui sont des marqueurs émotionnels  placés  sur les  représentations, les prototypes, les  stéréotypes. D’un point de vue psychologique, nous pourrions présenter les valeurs comme l’association, en grande partie non-consciente, d’une charge affective (la valence), à des stimuli : sensations, pulsions, émotions, traces mnésiques, représentations, actions. Elles permettent de mettre consciemment en rapport les informations, en les plaçant sur des échelles graduées et en les regroupant en systèmes cohérents. A la différence des instincts, les valeurs néo-corticales sont plus facilement modifiables. Du point de vue sociologique, les valeurs sont inscrites dans la culture d’une personne, dans son histoire de vie, à travers les différents rôles sociaux, qu’elle est amenée à interpréter au cours des processus de socialisation, d’éducation, de formation, de communication (Mougel, 2004, p.37). Elles sont subjectives et varient selon les différentes cultures. Parmi les types de valeurs culturelles, on peut trouver des valeurs pratiques, esthétiques, idéologiques (politiques et religieuses), épistémiques, esthétiques, écologiques… Les valeurs connotent des manières d’être et d’agir d’une personne ou d’une collectivité. Elles orientent l’action des individus dans un groupe et dans une société.

Grâce à un raisonnement inductif, nous pouvons tirer une règle globale à partir d’informations spécifiques, car la répétition d’un phénomène en augmente la probabilité de le voir se reproduire. David Hume (1995) considérait que l’origine de l’induction   est   l’habitude.   Harold   Kelley   (1972)   a   suggéré   que   dans   la   vie quotidienne, l’individu adopte des schèmes causaux, qui constituent des raisonnements  courts  et  la  plupart  du  temps,  adaptés  à  une  compréhension suffisante de ce qui se passe. Un schème causal est une conception générale qu’a la personne concernant la façon dont certains types de causes interagissent pour produire un type spécifique d’effets. Le type d’évènement auquel l’individu est confronté  détermine  l’utilisation  de  tel  ou  tel  schème.  S’agit-il  d’un  événement banal, il applique le schème des causes multiples suffisantes, qui présuppose qu’une

seule cause peut produire l’effet observé. Il choisira alors la plus disponible ou la plus saillante, négligeant les autres, selon un principe d’élimination, qui est aussi un principe d’économie. S’agit-il d’un événement rare ou extrême, il applique le schème des causes multiples nécessaires, qui présupposent l’intervention de plusieurs causes, aucune n’étant suffisante pour produire l’évènement. Daniel Kahneman et amos Tversky (1973) ont remarqué que même lorsqu’il est capable de procédures élaborées, l’individu préfère le plus souvent des procédures plus courtes, qui permettent une réponse acceptable dans les mœurs courantes de l’échange social. Une heuristique est une stratégie cognitive simple, qui permet, dans la vie ordinaire, de faire des inférences acceptables, même si elles peuvent être erronées. Leur valeur tient à l’économie cognitive qu’elles permettent. Elles suffisent la plupart du temps à générer des conclusions acceptables, sinon correctes. Le processus de traitement heuristique et périphérique nous amène à penser que nous agissons la plupart du temps sans vraiment faire attention aux informations de notre environnement. Face à des communications persuasives, l’application d’un principe d’économie nous conduit  à  recevoir  de  façon  superficielle  les  informations,  avec  un  traitement minimal, indépendamment du contenu du message lui-même. Ce n’est qu’en situation   de « crise », de conflit  socio-cognitif,  qui nous implique fortement, que nous pouvons faire appel à un traitement plus systématique et plus long de l’information. Pour michel Foucault  (1994, pp. 774,775), « Former des concepts, c’est une façon de vivre dans une relative mobilité et non pas une tentative pour immobiliser la vie ; c’est manifester, parmi ces milliards de vivants qui informent leur milieu et s’informent à partir de lui, une innovation qu’on jugera comme on voudra, infime ou considérable : un type bien particulier d’information ».

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010