Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

3.2.        Un cerveau non cartésien

Si le cerveau est un élément générateur important, il reste indissociable de tout le reste du corps et sous son influence. Le cerveau et les autres parties du corps échangent sans cesse des informations, même si les relations qu’ils entretiennent ne sont pas toujours communiquées à notre conscient. Cela pose la question de savoir quel espace de liberté est dévolu dans nos comportements à la  conscience,  cet avatar évolutif. Notre corps a besoin de traiter des millions d’informations en permanence (température corporelle, stabilisation du corps, paramètres organiques, fabrication d’énergie). Il faut donc un système autonome qui remplisse la majorité de nos fonctions de survie. Aussi, notre corps nous échappe en presque totalité et nous sommes les spectateurs sourds, aveugles et passifs d’une biologie qui nous maintient en  survie,  trie  dans  l’immensité  des  informations  qu’elle  reçoit  chaque  seconde

celles qu’elle rendra accessibles à la conscience (V incent, 1986).

3.2.1.          Le cerveau tri-unique

Paul Maclean (1990), dans sa théorie du cerveau tri-unique, montre que le cerveau est constitué de trois formations évolutives anatomiquement et psychologiquement. Ces trois aires cérébrales se comportent comme des ensembles en interaction. A la base, on trouve un cerveau « reptilien », hérité de nos lointains ancêtres; autour et au-dessus, il y a un cerveau paléo-mammalien apparu dès la naissance des précurseurs des mammifères actuels; autour encore et sur l’avant, s’érige un cerveau néo-mammalien et en fin de compte humain.

Le cerveau reptilien aurait environ 400 millions d’années. Il remonterait à l’époque où des poissons sortent de l’eau et deviennent batraciens. Il régit le fonctionnement des oiseaux, des amphibiens, des poissons et des reptiles. Il est responsable des comportements primitifs assurant nos besoins fondamentaux. Il permet la survie de l’individu et de l’espèce.

Sa première fonction est d’exercer l’homéostasie. Il assure la régulation de notre respiration, de notre rythme cardiaque, de notre tension artérielle, de notre température, de nos échanges hydriques, gazeux et ioniques…

Il apporte la satisfaction de nos besoins primaires ou besoins vitaux tels que l’alimentation, le sommeil, la reproduction…

Il est porteur de réflexes innés tels que le vol migratoire des oiseaux, la ponte des tortues ou des saumons…

Il  est  responsable  de  notre  instinct  de  conservation  et  de  certains  réflexes  de défense comme la morsure du serpent, la fuite, l’envol des oiseaux…

Ce cerveau primitif entraine des comportements stéréotypés, pré-programmés, que l’on retrouve dans les rituels, les rapports dominants-dominés, les attitudes d’exclusion… Une même situation, un même stimulus, entrainera toujours la même réponse. Cette réponse est immédiate et les comportements induits par ce cerveau ne peuvent ni évoluer avec l’expérience, ni s’adapter à une situation, car ce cerveau n’a qu’une mémoire à court terme.

Le cerveau paléo-mammalien ou limbique, serait notre second cerveau, en interaction avec le précédent. Il se serait constitué, il y a 65 millions d’années avec l’apparition des premiers mammifères. Il est dévolu aux principaux comportements

instinctifs et à la mémoire. Il permet les émotions et déclenche les réactions d’alarmes du stress. Le système limbique regroupe des structures du cerveau jouant un rôle très important dans le comportement et notamment dans diverses émotions, ainsi que dans la formation de la mémoire. On considère généralement que les principales composantes du système limbique sont les structures sub-corticales suivantes :

–     l’hippocampe : impliqué dans la formation de la mémoire à long terme,

–     l’amygdale : impliquée dans l’agressivité et la peur,

–     la circonvolution cingulaire,

–     le fornix,

–     l’hypothalamus…

Le cerveau limbique permet l’apprentissage. Il demeure chez l’humain une pièce maîtresse de la mémoire. Son intégrité est indispensable à la fixation des souvenirs. Il est aussi le lieu de l’apparition de l’affectivité.  A l’origine, mémoire et affectivité sont étroitement imbriquées. Elles se conditionnent mutuellement.

Le néo-cortex – ou cerveau néo-mammélien est absent chez les poissons et les amphibiens ; on le trouve à l’état d’ébauche chez certains reptiles et on le retrouve à différents stades chez les animaux dits « supérieurs ». Il est très développé chez les primates, où il présente même une complexité inédite dans le cas de l’être humain. Le cerveau « humain » serait le résultat de la troisième phase de l’évolution de notre cerveau, qui s’est développé ultérieurement sur les autres couches du cortex et en interaction avec les deux précédents. C’est une évolution relativement récente du cerveau, puisqu’il n’aurait que 3.6 millions d’années, date d’apparition des australopithèques africains.

Le néo-cortex humain, impliqué dans la perception par les sens, et dans la réaction par l’appareil locomoteur, est constitué d’une mégapole de cellules nerveuses capables de produire du langage symbolique avec les capacités potentielles de représentation spatiale, de lecture, d’écriture, de calcul… Il est également actif dans le processus de mémoire. Grâce à ses connexions avec les ganglions de la base et le système limbique, ainsi qu’avec l’hippocampe, le cortex frontal établit des relations favorisant la catégorisation des valeurs et des expériences sensorielles elles-mêmes. De la sorte, la mémoire conceptuelle est affectée par les valeurs – ce qui constitue une caractéristique importante, estime Edelman, lorsqu’il s’agit d’améliorer la capacité de survie. (Edelman, 1992, p.144). Le néo-cortex fonctionne de pair avec les parties anciennes du cerveau, et la faculté de raisonnement résulte de leur activité concertée (Damasio, 1995, p.171). L’interaction des pulsions pré-déterminées et des émotions avec les réflexions raisonnées, produit une très large diversité de valeurs. L’embarras du choix, universellement partagé par les humains, serait ainsi l’origine du questionnement éthique (Mougel, 1996, p. 158).

3.2.2.          Le cerveau hormonal

Le cerveau humain et le reste du corps constituent une entité globale, dont le fonctionnement intégré est assuré par des circuits de régulation neuraux   et biochimiques mutuellement interactifs, impliquant aussi les systèmes endocrine, immunitaire et nerveux autonome. Nous évoquerons d’une part, la régulation bio- chimique, et d’autre part la régulation neuronale.

Les phéromones sont des substances chimiques émises par la plupart des animaux et certains végétaux, et qui agissent comme des messagers entre les individus d’une même espèce, transmettant aux autres organismes des informations, qui jouent un rôle dans l’attraction sexuelle notamment. Extrêmement actives, elles agissent en quantités infinitésimales, si bien qu’elles peuvent être détectées, ou même transportées, à plusieurs kilomètres. Chez les reptiles et les mammifères, les phéromones sont détectées par l’organe voméro-nasal, tandis que les insectes utilisent généralement leurs antennes. Elles peuvent être volatiles (perçues par l’odorat), ou agir par contact (composés cuticulaires des insectes par exemple, perçues par les récepteurs gustatifs). Elles jouent un rôle primordial lors des périodes d’accouplement, et chez certains insectes sociaux, telles les fourmis ou les abeilles. Chez l’homme, les phéromones peuvent être sécrétées dans la sueur apocrine axillaire et périnéale et dans la partie prostatique du sperme. Chez la femme, les phéromones peuvent être sécrétées dans la sueur apocrine axillaire, mamelonnaire et périnéale, et dans les sécrétions vaginales produites par les glandes atriales et de Skene. Au cours de l’évolution, les phéromones ont été en grande partie supplantées par les récompenses/renforcements et les stratégies d’engagement… Le comportement de reproduction est devenu un comportement érotique (jared Diamond, 2010).

Les hormones sont des substances chimiques comparables aux phéromones. Mais, tandis que les phéromones sont généralement produites par des glandes exocrines, ou sécrétées avec l’urine, et servent de messagers chimiques entre individus, les hormones (insuline, adrénaline, etc.) sont produites par les glandes endocrines et circulent uniquement à l’intérieur de l’organisme en participant à son métabolisme. Le système endocrinien produit les hormones : molécules messagères transportées par le sang à travers tout l’organisme, en réponse à une stimulation et capables d’agir à très faible dose. Elles régulent l’activité d’un ou plusieurs organes, dont elles modifient le comportement et les interactions. Les hormones assurent la communication entre les cellules, elles intègrent les fonctions chimiques et physiologiques pour maintenir les constantes et adapter la réponse de l’organisme

aux changements de l’environnement. Elles stimulent la croissance et l’identité sexuelle, contrôlent la température corporelle, contribuent à la réparation des tissus lésés  et  aident  à  générer  de  l’énergie.  Les  hormones  interviennent  dans  de nombreux processus, dont la différenciation cellulaire, la nutrition, la croissance, la reproduction (la puberté, la grossesse, la lactation), l’homéostasie, la régulation des rythmes chrono-biologiques, le plaisir… Les éléments du système endocrinien sont situés dans différentes régions de l’organisme : l’hypophyse est dans la boîte crânienne, la thyroïde dans le cou, le thymus dans le thorax, les glandes surrénales et le pancréas dans l’abdomen, les ovaires et les testicules dans le bassin. Les hormones qu’elles libèrent régulent les pulsions et les émotions. Les neuro-hormones sont transportées le long des axones jusqu’à la neurophyse, où elles sont emmagasinées. Elles seront déversées ensuite dans les capillaires sanguins, le moment venu.

Le cerveau induit de la sorte des émotions comme les pulsions amoureuses, la tendresse, la protection, la surprise, la colère, le dégoût, la peur, la tristesse et la joie, à partir d’un nombre relativement limité de sites cérébraux, localisés pour la plupart  au-dessous  du  cortex  cérébral.  Les  principaux  sites  sous-corticaux  se trouvent dans la région du tronc cérébral, de l’hypothalamus, du télencéphale basal et de l’amygdale. Les sites d’induction qui se trouvent dans le cortex cérébral comprennent des secteurs de la région cingulaire antérieure et de la région pré- frontale ventro-médiane. Le rôle de l’amygdale est d’assigner une valeur de récompense ou d’anxiété aux stimuli qui lui arrivent à travers nos cinq sens. Plus le signal est fort, plus l’amygdale s’active. Elle s’active donc particulièrement en cas de danger et représente une zone clé dans le déclenchement de la peur. Une sur- activation de l’amygdale a été observée dans le cadre des troubles anxieux, des phobies sociales et du stress post-traumatique. L’amygdale est en relation avec les différentes structures qui sont responsables de l’augmentation des réflexes, des expressions faciales, de l’activation du système sympathique (aboutissant à l’augmentation du rythme cardiaque) et hypothalamo-hypophyso-surrénalien (aboutissant à l’augmentation des réserves de glucose de l’organisme et sa distribution privilégiée au cerveau et aux muscles). Joseph Ledoux (1998) a distingué dans l’activation de l’amygdale une « voix courte » et une « voix longue ». Dans la voix courte, rapide, mais imprécise, le thalamus sensoriel active directement l’amygdale en réponse à un stimulus en provenance des cinq sens. Dans la voie longue,  plus  lente,  mais  plus  précise, l’information  est envoyée  du  thalamus  au cortex sensoriel, lequel décidera ou non d’activer l’amygdale. La voix courte permet donc de se préparer au danger avant même de savoir de quoi il s’agit. Dans la voix longue,  le  cortex  sensoriel  décide  s’il  s’agit  d’une  fausse  alerte,  dans  ce  cas l’activation de l’amygdale va cesser, si par contre le cortex confirme la perception du thalamus, l’activation de l’amygdale va perdurer ou s’amplifier. Toutefois, si l’amygdale  s’active  lorsque  nous  éprouvons  une  émotion,  d’autres  structures

peuvent s’activer en parallèle, telles que les ganglions de la base pour les émotions positives et l’insula, dans le cas de la tristesse.

A  l’instar  de  l’amygdale,  le  nucleus  acumbens  signale  la  présence  de  stimuli appétitifs. Il s’active quand nous mangeons ou quand nous avons des rapports sexuels. Situé à l’intérieur de la zone corticale prosencéphale, il jouerait un rôle important dans le système de récompense, le rire,    le plaisir, l’assuétude (l’accoutumance, la dépendance, l’addiction), la peur et l’effet placebo. (Mikolajczak, Quoidbach, Kotsou, Nélis, 2009, pp. 26, 35). Comme l’a montré l’imagerie TEP, il n’y a donc pas un seul et unique centre cérébral de traitement des émotions, mais plutôt des systèmes discrets, qui sont liés à des configurations émotionnelles distinctes. Ainsi si l’activation du tronc cérébral se partagent la colère, la crainte et le bonheur, l’activation hypothalamique et préfrontale ventro-médiane semble spécifique à la tristesse (Damasio, 2002, p. 84).

L’émotion est créatrice d’un mouvement, donc d’un changement, dans le monde du vivant – émouvoir, c’est mettre en mouvement ! Ce changement est vécu physiquement à travers différentes manifestations. Dans son livre : « L’expression des émotions chez l’homme et les animaux », en 1872, charles Darwin  (2001) les décrit comme ayant une source innée, universelle et communicative. Les émotions seraient un héritage de nos ancêtres animaux. Elles se développent en réponse à différents ensembles de situations récurrentes. Une particularité des émotions est leur expression, gestuelle, faciale et vocale (Morris, 1978). Si l’instinct est un produit héréditaire et inné de comportement, l’émotion crée une accommodation plus flexible à l’environnement. Alors que chez les insectes, les mollusques, les poissons, les amphibiens, les reptiles, la réponse à un stimulus est habituellement une coordination héréditaire, la situation est beaucoup plus complexe chez les mammifères et en particulier chez les humains. En effet, chez ces derniers, la présence d’un stimulus clé déclenche plutôt une réaction émotionnelle (changement motivationnel)  qu’une  coordination héréditaire  déterminée,  cela  favorise l’apparition de comportements alternatifs et l’apprentissage de nouveaux stimuli clés par un mécanisme d’imitation. Les émotions deviennent culturelles et prennent des caractères spécifiques selon les contextes spatio-temporels. L’étude des cultures révèlent que les groupes humains ressentent, agissent, pensent de façon différente, sans qu’une norme permette de considérer un groupe comme intrinsèquement supérieur ou inférieur à un autre, c’est ce que l’on appelle le relativisme  culturel. Cela ne signifie pas que tous les comportements culturels se valent, mais qu’il faut les appréhender selon leur pertinence par rapport à leur contexte situationnel (Hofstede, 1994, p.22).

Les  émotions  présentent  plusieurs  facettes  :  l’activité  hormonale  et  neuronale,

l’activation physiologique (comme l’augmentation du rythme cardiaque, la pression sanguine,  la  conductance  cutanée,  la  température  corporelle,  le  rythme respiratoire), les sensations corporelles, l’expression faciale, la modification de la posture, les pensées  qui traversent l’esprit… Les émotions seraient caractérisées donc par des modifications physiologiques et/ou chimiques, intervenant dans l’état physique et mental des individus qui les ressentent. Ces modifications sont repérables, soit directement, en mesurant l’émission de certains neuro- transmetteurs (dopamine, sérotonine, acétylcholine…), soit indirectement, par l’intermédiaire de tests appropriés (réaction de la peau, battement du cœur…).

Aussi, l’émotion est-elle une source d’information sur la situation perçue, le ressenti,

la réponse adaptative rapide que développe notre corps ou celui des autres, à un stimulus externe ou interne. Elle nous sert aussi à faciliter le passage à l’action, tout en inhibant d’autres comportements.

Chaque fois qu’un individu passe à l’acte, le système sympathique intervient sous forme de soutien logistique à l’action. Ce système libère des catécholamines – adrénaline et noradrénaline – la première, surtout secrétée par la médullo-surrènale, la seconde par les terminaisons des nerfs sympathiques. Il est sollicité chaque fois qu’une situation d’urgence nécessite une riposte immédiate de l’organisme. La noradrénaline fait se contracter les vaisseaux de la peau et détourne le sang vers les muscles; l’adrénaline fait battre le cœur plus vite et plus fort, elle mobilise le sucre en réserve dans le foie. Grâce à l’action des deux hormones, combustible et oxygène affluent vers les cellules pour soutenir une dépense énergétique accrue. Mais leur signification passionnelle apparaît différente. L’adrénaline est libérée aux dépens de la noradrénaline chaque fois que l’incertitude et l’absence de contrôle de la situation l’emporteraient sur la détermination de l’engagement. Toutefois, l’adrénaline représente une perte de contrôle, tout en continuant de privilégier l’action, la fuite par exemple, alors qu’il n’en est pas de même avec le cortisol (libérée par la cortico- surrénale), sanctionnant chez l’individu son incapacité à réagir dans l’immédiat – une acception de la défaite. On observe une sécrétion accrue de cortisol, lors des situations de stress. L’impuissance à agir aboutit à la dépression, contraire de l’activation. Le cortisol permet néanmoins une adaptation en reconstituant le stock hépatique de sucre, en favorisant l’action des catécholamines, en freinant les défenses   immunitaires   de   l’organisme,   mais   en   provoquant   des   ulcérations gastriques (V incent, 1986, pp.344, 351).

La douleur est la sensation ressentie par un organisme dont le système nerveux détecte un stimulus nociceptif. D’après l’I.A.S.P. (International Association for the Study  of  Pain) :  « La  douleur  est  une  expérience  sensorielle  et  émotionnelle désagréable, liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle, ou décrite en termes d’une telle lésion ». La personne a une sensation extrêmement désagréable, voire

insupportable, qui peut provoquer un mouvement réflexe de retrait (au niveau des membres et des extrémités) ou un changement de position du corps. La douleur peut être provoquée par un traumatisme (brûlure, plaie, choc) ou une maladie, mais aussi par un mauvais fonctionnement du système nerveux responsable de sa transmission. La perception de la douleur, de son intensité, est subjective. Un même phénomène sera ressenti différemment selon la personne et selon la situation. La douleur peut aller d’une simple incommodation jusqu’à un malaise, voire la mise en danger du pronostic vital de la personne. Par ailleurs, la douleur va être mémorisée, et ce souvenir peut  « ressortir » lors d’un événement similaire. La  douleur nous apprend à éviter les situations dangereuses. C’est avant tout un signal d’alarme qui met en jeu des réflexes de protection nous permettant de nous soustraire aux stimulus nocifs – de soulager les parties de notre corps soumises à de trop fortes tensions. La nociception a par conséquent une fonction défensive, d’alarme en permettant l’intégration au niveau du système nerveux central d’un stimulus douloureux, via l’activation des nocicepteurs, récepteurs à la douleur. Le transport de l’information sensorielle par les nerfs se fait de la périphérie (lieu du ressenti de la douleur), jusqu’à l’encéphale. L’influx douloureux est véhiculé par deux grandes voies :

–     « La voie de la sensation », qui correspond à la douleur rapide, par les fibres A delta, responsable de la douleur localisée. Elle rejoint le thalamus latéral par le faisceau néo-spino-thalamique, puis le cortex sensitif;

–     « La voie  de l’émotion  et du comportement », qui est celle de la douleur

tardive véhiculée par les fibres C amyéliniques. Après un relais au niveau des structures du tronc cérébral, l’information douloureuse rejoint le thalamus médian, puis les structures limbiques et le cortex frontal. Il faut que la stimulation dépasse un certain seuil, pour qu’il y ait un déclenchement d’une réponse électrique.

Pour la survie d’une espèce, il importe que les fonctions vitales, comme se nourrir, boire, réagir à l’agression, éviter des dangers, se reproduire…, soient maintenues. Aussi,  notre  cerveau  nous  incite  à  l’action  pour  satisfaire  des  besoins (physiologiques, de sécurité, sociaux). C’est par exemple la faim qui nous pousse à nous faire à manger, quand le taux de glucose diminue dans notre sang. Ou bien le désir sexuel, qui nous pousse à faire l’amour à un partenaire disponible. Ou simplement l’isolement, qui nous pousse à rencontrer les autres, un besoin de socialisation plus spécifiquement humain. Un sentiment de satisfaction vient mettre un terme à l’action, jusqu’à ce qu’un nouveau signal ne viennent réenclencher un désir. Les comportements utiles à notre survie sont donc sous contrôle du cycle «désir – action – satisfaction », qui permet à l’organisme de maintenir son intégrité.

La faim est une sensation qui se produit quand le niveau de glycogène dans le foie

tombe sous un certain niveau, précédant habituellement le désir de manger. Cette sensation, souvent déplaisante, provient de cellules sensibles à une très faible chute de la glycémie, localisées dans l’hypothalamus, puis est libérée par des récepteurs dans le foie. Bien qu’un être humain puisse survivre plusieurs semaines sans manger, la sensation de faim commence en général après quelques heures sans manger. Quand les contractions liées à la faim commencent dans l’estomac, le sujet éprouve parfois   des   douleurs   dans   l’antre   de   l’estomac,   phénomène   appelé   « faim douloureuse ». La satiété est une sensation que l’on ressent lorsqu’on n’a plus faim, après manger ; elle est également conditionnée par l’hypothalamus. Cette sensation est notamment commandée par une hormone: la cholécystokinine, sécrétée par les cellules intestinales. Le taux de l’hormone grimpe dans le sang après avoir mangé et reste élevé entre les repas, ce qui réduit l’envie de manger du sujet. Lorsque le taux de l’hormone diminue, le cerveau l’interprète comme un signal de début de faim. La leptine augmente aussi avec la satiété, tandis que la ghréline augmente quand l’estomac est vide.

La soif est la sensation du besoin de boire et caractérise un manque d’eau chez l’organisme. Sous le contrôle de l’hypothalamus, la soif intervient dans le comportement de boisson, en alertant l’organisme afin qu’il réponde à la nécessité de s’abreuver. La soif intervient dans le maintien de la balance hydrique. Elle régule les entrées d’eau dans l’organisme, exerçant une action complémentaire à celle de l’hormone antidiurétique, qui régit les sorties d’eau.

Des hormones interviennent aussi dans la sexualité, la grossesse, l’accouchement, la coopération, l’altruisme, l’empathie, l’attachement, la défense d’autrui… La testostérone est une hormone stéroïdienne, du groupe des androgènes. Chez les mammifères la testostérone est sécrétée par les testicules des mâles, bien que de faibles quantités soient aussi sécrétées par les glandes surrénales. C’est la principale hormone sexuelle mâle. Chez l’homme, la testostérone joue un rôle clé dans la santé et le bien-être, en particulier dans le fonctionnement sexuel. Entre autres exemples ces effets peuvent être une libido plus importante, une énergie accrue, une augmentation de la production de cellules sanguines et une protection contre l’ostéoporose. En moyenne, un homme adulte produit environ 40 à 60 fois plus de testostérone qu’une femme adulte, mais les femmes sont d’un point de vue comportemental plus sensible à l’hormone. La production d’hormones telles que la testostérone et la progestérone peut être stimulée ou inhibée par des facteurs psychologiques, comme par exemple avec la lecture d’un roman ou le visionnement d’un film… L’apport externe en testostérone a un effet psychostimulant. Elle permet également d’augmenter la masse musculaire et la force, ainsi que la résistance à la fatigue. La vassopressine est une hormone peptidique synthétisée par les noyaux supra-optique  et  paraventriculaire  de  l’hypothalamus,  et  libérée  par  l’hypophyse

postérieure. Elle a un rôle antidiurétique au niveau du rein, où elle provoque une réabsorption d’eau via une action sur le segment distal du néphron, lors d’une déshydratation corporelle. Elle contribuerait aussi au désir sexuel (chez les mâles castrés, la vassopressine diminue de moitié).

Les œstrogènes constituent un groupe de stéroïdes, dont la fonction, à l’état naturel, est d’être une hormone sexuelle femelle primaire. Ils sont produits en premier lieu par  le  développement  des  follicules  des  ovaires,  le  corps  jaune  et  le  placenta. Certains œstrogènes sont également produits en petites quantités par d’autres tissus tels le foie, la surrénale, les seins et le tissu adipeux. Les trois œstrogènes naturels sont : l’estradiol, l’estriol et l’estrone. Bien que les œstrogènes soient présents dans les deux sexes, on en trouve une quantité significativement plus importante chez les femmes que chez les hommes. Elles favorisent le développement des caractères sexuels secondaires, comme les seins, et sont également impliquées dans le contrôle du cycle menstruel. En plus de leurs rôles dans la reproduction féminine mais aussi masculine,  les  œstrogènes  sont  impliqués  dans  le  développement  du  système nerveux central, dans l’homéostasie du squelette et du système cardio-vasculaire. Ils ont également des effets sur le foie et le tissu adipeux. Quant à la progestérone, c’est une hormone stéroïde principalement sécrétée par le corps jaune des ovaires et impliquée dans le cycle menstruel féminin, la grossesse et l’embryogenèse des humains et d’autres espèces.

L’ocytocine   est   une   hormone   peptidique   synthétisée   par   les   noyaux   para ventriculaire et supra optique de l’hypothalamus et sécrétée par l’hypophyse postérieure. Son nom signifie Accouchement rapide (« ocy » du grec ὠκύς,  ôkus : rapide et de « tocine » τόκος : accouchement). Elle est effectivement impliquée lors de l’accouchement, mais elle semble aussi par ailleurs favoriser les interactions sociales amoureuses ou impliquant la coopération, l’altruisme, l’empathie, l’attachement, le sens du « care » pour autrui, même pour un autrui ne faisant pas partie du groupe auquel on appartient. Du point de vue de l’évolution, l’ocytocine et la vasopressine sont d’anciennes substances, proches, et dont les actions ont fortement  contribué  à  la  survie  de  l’espèce,  bien  que  selon  deux  stratégies opposées :

–    la vasopressine intervient dans le système « lutte ou fuite » ;

–    l’ocytocine contrôle un système de type « calme et contacts », impliqué dans les phénomènes sociaux, les relations mère-petit, voire dans certains phénomènes de solidarité ou d’altruisme à l’intérieur d’un groupe.

L’injection d’ocytocine dans le cerveau d’un mammifère produit des modifications significatives  de  son  comportement :  moindre  agressivité,  augmentation  de  la sociabilité,  plus  grande  résistance  à  la  douleur,  baisse  de  la  tension  artérielle,

augmentation de l’appétit et comportement maternel chez les femelles. Ces effets persistent  en moyenne deux  fois plus  longtemps  chez  les  femelles  que chez les mâles. Chez l’être humain, l’inhalation d’ocytocine permettrait de majorer un état de confiance vis-à-vis d’autrui. Pourtant, dans certaines situations, l’ocytocine pourrait aussi induire des comportements agressifs, voire violents pour la défense du groupe, par exemple face à un autrui refusant de coopérer. Elle deviendrait alors une source d’agressivité défensive.

La prolactine est une hormone peptidique sécrétée par les cellules lactotropes de la partie antérieure de l’hypophyse.

Chez les mammifères, la prolactine a :

–    un effet mammotrope (croissance des glandes mammaires),

–    un effet lactogénique (stimulation de la synthèse du lait).

–    un effet libidinal (en participant à la sensation de plaisir et de bien-être après un orgasme)

La prolactine joue un rôle dans le bon fonctionnement de la libido. On observe une libération accrue de prolactine par l’hypophyse lors de l’orgasme. Cette élévation du taux persiste quelques heures et participe à la sensation de bien-être et de plénitude de cette période. En cas d’abstinence prolongée on observe un « tassement » des taux avec parfois des conséquences sur l’organisme (fatigue, dépression, manque d’envie sexuelle). Par ailleurs, elle contribue au déclenchement du comportement maternel. La   montée   de   lait   déclencherait   des   pulsions   maternantes,   parmi   d’autres incitateurs,   qui   peuvent   intervenir   avec   plus   ou   moins   d’effets,   selon   les circonstances   :   odeurs   des   petits,   cris   et   sourires   des   bébés,   prototypes   : physionomie du nourrisson, grands yeux, visage rond, petite main potelée…

L’orgasme, en grec : οργασμός (orgasmós), « bouillonner d’ardeur », est la réponse physiologique qui a lieu au maximum de la phase d’excitation sexuelle. Il est souvent synonyme de jouissance extrême. Il est généralement associé, chez l’homme, à l’éjaculation et à des contractions musculaires rythmiques des muscles du périnée, chez la femme, à la rétraction du clitoris, à des contractions musculaires rythmiques périnéales et intra-vaginales. Une sensation euphorique généralisée est ressentie, qui sera dès lors accompagnée de la dernière phase : la résolution de la tension sexuelle, un apaisement. Les êtres humains stimulent ainsi leurs zones érogènes, car cela leur procure des récompenses / renforcements dans le cerveau. Ces récompenses, en particulier l’orgasme, sont perçues au niveau de la conscience comme des sensations de plaisirs érotiques et de jouissances. Autrement dit, les humains recherchent les activités sexuelles, car elles procurent du plaisir sexuel et surtout l’orgasme.

L’évolution   a   en   effet   validé   des   circuits   cervicaux,   dont   le   rôle   est   de « récompenser »  ces  fonctions  vitales  par  une  sensation  agréable  de  plaisir.  Le système de récompense / renforcement implique le système mésocorticolimbique, relié  à  l’hippocampe  et  à  l’amygdale.  Les  parties  du  cerveau  concernées  par  le

« circuit de la récompense » sont : l’aire tegmentale ventrale, le noyau accumbens, le pallidum ventral, le septum latéral, le cortex préfrontal, en interrelation. L’aire tegmentale ventrale est caractérisée comme la zone de localisation des neurones à dopamine. L’amygdale est considérée comme le centre des émotions, l’hippocampe serait  le  régulateur  de  la  mémoire,  le  cortex  pré-frontal  est  impliqué »  dans  la motivation. Quant au noyau accumbens, il jouerait un rôle d’interface entre les émotions et les réponses motrices sélectionnées. Toutes ces structures projettent sur l’hypothalamus, qui régule les fonctions neuro-végétatives (non-conscientes) de l’organisme, en produisant et distribuant la plupart des hormones vers l’ensemble du corps. L’aire tegmentale ventrale reçoit les informations de plusieurs régions cérébrales,  dont  l’hypothalamus,  et  transmet  « ses  conclusions »  jusqu’au  noyau accumbens et au reste du circuit de la récompense sous la forme d’une modification de la libération de dopamine. La dopamine a des effets variés sur l’organisme, qui dépendent de l’endroit où elle est libérée dans le système nerveux et de la quantité libérée, depuis la décontraction musculaire à la palpitation cardiaque, en passant par le sentiment de plaisir (Salomon, 2010, p.45).

Les endorphines ou endomorphines, sont des composés opioïdes peptidiques endogènes, secrétées par l’hypophyse et l’hypothalalus chez les vertébrés lors d’activité physique intense, excitation, douleur et orgasme. La libération de ces molécules intervient dans les situations de stress psychologique ou physique, lors d’un effort ou d’émotions intenses. Leur action consiste notamment à apporter à l’organisme une dose de morphine calmante lorsque le corps est en souffrance, par leur capacité analgésique et à procurer une sensation de bien-être. Elles bloquent la transmission des signaux douloureux et réduisent la sensation de douleur. Elles sont également impliquées dans le contrôle du transit gastro-intestinal. Elles modèrent les fonctions cardiaque et respiratoire. Elles participent à la réduction du stress notamment par le contrôle de la respiration. Elles limitent l’essoufflement à l’effort et l’épuisement. Elles provoquent les sensations de plaisir poussant à l’euphorie. Les endorphines sont aussi à la base du sentiment amoureux durable et de la rêverie éveillée. Plus les situations sont stressantes ou physiquement difficiles et plus la production s’intensifie. Lorsque le cerveau libère ces molécules, elles se dispersent dans le système nerveux central pour rejoindre les tissus de l’organisme et le sang. Les sentiments de bien-être et de plaisir procurés par les endorphines créent un effet de  dépendance  psychologique,  avec  à  certains  moments  des  sensations  d’un manque, qui rendent la personne anxieuse et irritable, jusqu’à ce qu’elle trouve une nouvelle opportunité pour générer du stress et obtenir de nouveau du plaisir.

3.2.3.          Le cerveau neuronal

Après cette rapide évocation de quelques hormones importantes de l’organisme des humains, nous pouvons aborder les régulations neuronales. On peut observer dans le cerveau, des couches de cellules nerveuses qui forment des voisinages, où elles échangent des signaux. Au sein de chaque aire fonctionnelle, différents groupes de neurones traitent de façon préférentielle les aspects spécifiques d’un stimulus. On observe une intégration anatomique : les neurones d’un même groupe sont reliés ensemble et répondent de façon simultanée lorsque le stimulus survient. Au sein d’un neurone, les informations transitent électriquement le long de la membrane. Comme la discontinuité entre les cellules adjacentes ne permet pas la propagation de ce signal électrique, il existe une transmission chimique par des neuro- transmetteurs, avec une transduction du signal au niveau des synapses, terminaison de l’axone du neurone. Les petits neurotransmetteurs comprennent l’acétylcholine, les acides aminés dont le glutamate (le neurotransmetteur excitateur le plus courant dans le cerveau) et le GABA (l’inhibiteur le plus répandu), mais aussi les dérivés d’acides aminés comme la dopamine, la noradrénaline ou la sérotonine. Les neurotransmetteurs peptidiques sont constitués de chaînes d’acides aminés comme les enképhalines. Parmi les cellules gliales, les astrocytes (de type II) jouent un rôle important dans la propagation du signal nerveux en agissant sur la dispersion des neurotransmetteurs et sur leur recapture, influant ainsi sur l’intensité d’un signal et sa  durée.  Ils  forment  un  réseau  tridimensionnel,  qui  a  un  rôle  de  soutien,  de maintien des structures, de contact avec les synapses, les capillaires et les méninges, de transports de substances entre les vaisseaux sanguins et les neurones, de cicatrisation en cas de lésions du tissu nerveux et semblerait-il, de synchronisation de l’activité cérébrale. Ils participeraient plus ou moins directement à l’endormissement, via la diminution de l’activité neuronale.

Les récepteurs dopaminergiques sont impliqués dans plusieurs processus neurologiques, comme la motivation, le plaisir, la cognition, la mémoire, l’apprentissage et la motricité fine, ainsi que la modulation de la signalisation neurendocrine. Si  dans  le  système  nerveux  périphérique,  la  dopamine  assure  la fonction d’analeptique circulatoire, stimulant des fonctions assurant la circulation sanguine, au niveau du système nerveux central, elle a un effet globalement stimulant. Elle est impliquée dans les phénomènes de dépendances via le système de récompense. Par exemple, la cocaïne provoque une inversion du fonctionnement du système de recapture de la dopamine qui est chargé de diminuer son action. La nicotine provoque aussi une augmentation de la transmission dopaminergique.

De plus, elle est impliquée dans le phénomène de contrôle des fonctions motrices. La maladie de Parkinson est une maladie dont la cause est la dégénérescence d’un groupe de neurones dans la substance noire, produisant de la dopamine. Comme ces neurones interviennent dans le contrôle des mouvements, quand certains d’entre- eux sont détruits, on voit apparaître les tremblements caractéristiques de cette maladie. Le médicament L-dopa ralentit la progression de la maladie, car le cerveau transforme cette substance en dopamine. Au contraire, une sur-utilisation de la dopamine présente dans le cerveau entraîne la schizophrénie, ce qui engendre des hallucinations et des perturbations de la pensée et des émotions. Elle est aussi impliquée dans la zone cérébrale non incluse dans la barrière hémato-encéphalique responsable du réflexe de vomissement, ce qui explique l’effet anti-émétique des neuroleptiques (antagonistes dopaminergiques). La pratique régulière d’un sport permet d’augmenter la  sécrétion naturelle de dopamine. Elle est aussi impliquée dans le trouble de déficit de l’attention/hyperactivité, dont la cause est un problème de recapture de la dopamine par les synapses.

Dans le cerveau, il existe des projections, qui relient les aires les une aux autres et forment un enchevêtrement permettant que toute perturbation dans une partie du maillage, soit aussi ressentie ailleurs. Ainsi, la dynamique de l’intelligence se réalise, simultanément, à plusieurs échelles à la fois : à l’échelle d’un neurone, à l’échelle du cerveau dans sa globalité, en passant  par un ensemble d’échelles intermédiaires, définissant des niveaux de description de la réalité reconstruite. Comme les systèmes endocrines et immunitaires, l’organisation du réseau neuronal relève, d’après gerald Edelman (2007, 1992), d’un processus darwinien. Une sélection s’effectue au cours du développement notamment à travers l’émission de facteurs de croissance et la mort sélective de cellules. Les comportements induisent le renforcement ou l’affaiblissement sélectif de diverses populations de synapses. Le cerveau est en perpétuelle ré-organisation.  Des synapses de connexion se créent sans cesse entre les neurones, alors que d’autres disparaissent. On estime que 90% des connexions entre les quelques 100 milliards de neurones dont dispose le cerveau, sont établies après la naissance, à partir de l’expérience personnelle de chaque individu, de ses interactions multiples et toujours spécifiques avec les personnes et son environnement naturel et socio-culturel. En fonction des apprentissages et des interactions avec le monde environnant, certaines éléments du réseau sont stimulés, et d’autres abandonnés. Cette plasticité du cerveau qui opère jusqu’à la mort, est à l’œuvre dans la vie quotidienne pour assurer l’apprentissage et la mémoire, mais aussi pour compenser des défaillances en cas de lésions cérébrales. Le cerveau a ainsi en permanence la capacité de réorganiser le réseau par lequel circule l’information. La plasticité se traduit non seulement par la mobilisation de réseaux neuronaux pour assurer une nouvelle fonction, mais aussi par des propriétés de réversibilité, quand la fonction n’est plus sollicitée (V idal, Benoît-Browaeys, 2003, p.36). Des nouveaux neurones sont créés dans le bulbe olfactif et dans l’hippocampe, permettant au cerveau  de  se  régénérer.  La  démonstration  d’une  neurogénèse secondaire dans

l’hippocampe des primates, hommes compris, date de 1998. Ainsi, l’expérience et l’environnement peuvent-ils contribuer à la maturation du cerveau au cours du développement post-natal et dans l’émergence de certaines fonctions cognitives et comportementales. Les remaniements des connexions neuronales dans les régions ayant des fonctions liées à l’apprentissage et à la mémoire, inscrivent dans nos réseaux de neurones des marques propres à chacun. La neurogénèse adulte, en tant que mécanisme de plasticité favorise l’individuation (pierre-marie Lledo, in jean- pierre V incent, 2009, pp. 153, 157).

Il existe différents types de mémoire :

–    Pour entreprendre une action, on peut mobiliser tout d’abord « le registre sensoriel » : il peut retenir une grande quantité d’informations sous forme visuelle pendant un temps extrêmement court (quelques millisecondes).

–    Nous utilisons une « mémoire de travail » ou « mémoire à court terme », qui contient un nombre limité d’éléments stockés sous forme verbale pendant quelques secondes. Elle permet de maintenir pendant un temps court et pour une action précise des informations et de les traiter dans l’activité en cours. Chez le jeune adulte, le rappel immédiat d’une liste de quinze mots différents est en moyenne de sept. Après vingt secondes, ce rappel n’est plus que de trois à quatre mots.

–    Nous faisons appel à une « mémoire procédurale », qui porte sur les habiletés motrices, les savoir-faire, les gestes habituels. C’est grâce à elle qu’on peut se souvenir comment exécuter une séquence de gestes. Elle permet d’acquérir des habiletés à la suite d’un entraînement, de les stocker et de les restituer, sans  faire  référence  aux  expériences  antérieures,  comme  conduire  une voiture, faire du vélo, jouer du piano. Elle est très fiable et conserve ses souvenirs même s’ils ne sont pas utilisés pendant plusieurs années.

–    Nous  nous  servons  de  «  la  mémoire  perceptive ».  Elle  nous  permet  de reconnaître sans effort, des informations avec lesquelles nous avons déjà été en  contact.  C’est  elle,  par  exemple  qui  est  sollicitée  pour  faire  un  trajet habituel en voiture entre son domicile et son travail.

–    On peut aussi recourir à une « mémoire épisodique », qui stocke les souvenirs

sur du long terme, c’est la mémoire de l’expérience personnelle, des évènements vécus et situés dans un contexte spatial et temporel. Si la récupération d’un souvenir donne l’impression de revivre l’évènement, l’événement n’est pas revécu, mais en fait reconstruit. Les émotions que font revivre les souvenirs modifient notre souvenir du passé. Cette mémoire sémantique est nécessaire à l’utilisation du langage, c’est un thésaurus mental pour les mots, les symboles non verbaux et leurs significations avec le premier, de sorte que l’influx nerveux circule à répétition dans le réseau.

–    Nous faisons appel à la « mémoire  sémantique », c’est celle de la  culture

générale sur le monde et sur les identités de soi. On distingue deux modes de classement : par association entre différents concepts utilisés et par catégorisation.

Dans la perspective connexionniste, « le sens » n’est pas stocké en mémoire, mais il émerge des modes de fonctionnement épisodique de la mémoire, de l’excitation ou de l’inhibition de nos sens perceptifs et de l’apprentissage que chaque corps humain enrichit par le renforcement des connections (synapses). Le « modèle connexionniste de traitement parallèle distribué » tient compte des spécialisations des différentes régions du cerveau (McClelland, 1995). L’information pourrait suivre ce trajet : lorsqu’une perception sensorielle se formerait dans le cortex sensitif (pariétal), les neurones corticaux distribueraient les influx dans deux réseaux parallèles destinés à l’hippocampe et au corps amygdaloïde, qui ont chacun des connexions avec le diencéphale (thalamus et hypothalamus), le télencéphale ventral et le cortex préfrontal. Le télencéphale ventral fermerait ensuite la boucle de la mémoire en renvoyant les influx aux aires sensitives qui avaient initialement formé la perception. Cette rétroaction transformerait la perception en un souvenir relativement durable. Ainsi, des connexions neuronales s’établiraient entre les régions corticales, où aurait lieu la mémoire à long terme au moyen d’un appel conférence et ce jusqu’à ce que les données puissent être consolidées. Le souvenir récent resurgirait à l’occasion d’une stimulation des mêmes neurones corticaux.

L’attention portée sur certaines des informations activées (focus attentionnel) serait dépendante du degré d’activation de ces dernières, soit par la perception, sous la forme de stimuli, soit sous la forme d’informations récupérées par les phénomènes d’amorçage. En d’autres termes, moins une information serait activée, moins elle aura de chance de faire partie d’une représentation explicite, verbale ou imagée. Chaque confrontation à un événement entraine la création d’une trace mnésique, qui correspond aux activations sensori-motrices (et notamment émotionnelles) provoquées par celui-ci. Ce serait l’accumulation de ces traces multiples, qui permettrait, à partir des confrontations répétées à un objet par exemple, dans une large étendue de contextes différents, d’extraire en quelque sorte un sens, recréé à chaque activation. Ce sens, qui n’est pas stocké en tant que tel, correspond en quelque sorte à l’ensemble des activations sensori-motrices liées à cet objet, en fonction du degré de liaison. On parle d’« apprentissage implicite », chaque fois que l’on  observe  des  effets  du  passé  sur  la  construction  de  pensées  ou  d’actions nouvelles, sans souvenir de ce passé. On parle d’« apprentissage explicite, quand il y a rappel conscient d’évènements passés.

Antonio Damasio  (1995) a développé une « théorie des marqueurs  somatiques » pour montrer l’influence des émotions sur la prise de décisions, face à un événement

nouveau. Il réfute le mythe d’une analyse « purement rationnelle ». Une personne qui prend une décision fait appel à ses souvenirs, qui contiennent des composantes affectives, émotionnelles des évènements passés. Si le souvenir rappelle une conséquence négative, il va fonctionner comme un marqueur : ce signal, dont on n’est pas nécessairement conscient, indique qu’il présente des risques. Le cerveau va alors « réveiller » ce que l’évènement émotionnel avait provoqué dans le corps, ainsi que le sentiment ressenti, et cela va influencer la prise de décision. Les marqueurs somatiques résultent de l’histoire individuelle et des interactions entre soi et l’environnement.

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