Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

Howard s. Becker (2006), sociologue de la seconde « École de Chicago », a cherché à montrer ce à quoi le concept d’« engagement » ouvre l’accès. L’engagement serait utilisé pour expliquer les comportements cohérents. L’acteur se trouve souvent devant divers parcours possibles, tous plus ou moins recommandables et il choisit le plus à même de servir ses buts.

Les théories du « contrôle social » supposent que les individus agissent de manière cohérente car certains types d’activités sont tenus pour justes et adéquats par les membres d’une société ou d’un groupe social et parce qu’agir d’une autre manière se révèle moralement discutable, ou particulièrement inopportun, voire les deux à la fois. Une telle théorie permet d’expliquer de manière logique les comportements déviants. « La déviance » est alors souvent expliquée par un processus circulaire : une personne qui commet pour commencer une infraction mineure, se voit peu à peu mise au ban de la société, c’est pourquoi elle sera tentée de commettre des infractions toujours plus importantes, et ainsi de suite. De plus, le déviant entretient plus de relations avec des individus trouvant son acte déviant adéquat, qu’avec la majorité déniant la valeur positive de son acte. De telles activités sont expliquées par l’existence présumée de valeurs culturelles communément acceptées, qui contraignent le comportement. En d’autres termes les individus choisiraient des solutions concordant avec cette « valeur de base » et déductibles logiquement de celle-ci. Cependant, note Becker, une telle théorie peine à spécifier ce que sont les valeurs de base d’une société. On peut en effet se demander si de telles valeurs sont présentes sur le plan de la mobilité, qui nous amèneraient par exemple à choisir plutôt l’automobile à combustion fossile, qu’un autre mode de transport. Les observateurs doutent de l’existence de prémisses valorielles qui détermineraient nos comportements et montrent que la caractéristique des sociétés humaines contemporaines réside dans l’importance de la conflictualité autour des valeurs sociales et culturelles. Une société en interaction avec un environnement changeant et elle-même en mutation, ne peut avoir des principes fixes pour déterminer les comportements de ses membres. Pour autant, devons-nous abandonner l’idée d’un comportement cohérent ?

Thomas Schelling  (1956), dans ses analyses du processus de négociation, évoque « les paris adjacents », comme des stratégies utilisées pour renforcer la cohérence d’un comportement. Il cite l’exemple d’une personne en situation de négociation d’achat d’une maison. Vous offrez seize mille dollars, mais le vendeur vous en, demande  vingt  mille.  Imaginons  que  vous  donnez  au  vendeur  des  preuves conformes que vous avez parié cinq mille dollars avec un tiers, que vous ne payerez pas plus de seize mille dollars pour la maison. Votre adversaire doit reconnaître que vous perdriez de l’argent en augmentant votre offre, en effet vous vous êtes engagé à ne pas payer plus ce que vous avez offert initialement. Cet engagement a été rendu possible en faisant un pari adjacent. Ici, l’individu engagé a agi de façon à inclure une tierce personne, pourtant extérieure au départ à l’action dans laquelle il est engagé. De par ses actions précédant la phase de négociation, il a misé sur quelque chose représentant de la valeur à ses yeux, quelque chose qui n’est pas relié originellement  à   la   présente  action   :   il   a   misé   sur   la   cohérence  de   son comportement ! Les conséquences de l’incohérence seraient si coûteuses que celle- ci ne représente plus une alternative envisageable dans la négociation.

Becker reconnaît que la vie sociale ne peut se réduire à un schéma si simple. Les intérêts,   les   paris   adjacents   et   les   actes   d’engagement,   de   même   que   les comportements  en  découlant,  semblent  irrémédiablement  enchevêtrés  et requièrent beaucoup d’ingéniosité pour imaginer des indices appropriés permettant de faire le tri. Parfois, une personne découvre qu’elle a fait des paris adjacents, influençant son activité en raison d’attentes culturelles pénalisant ceux qui ne les respectent point.

Les analyses d’Erving Goffman  (1991, 1974, 1973), sur les interactions  de face à face, suggèrent une manière de faire des paris adjacents en lien avec l’image d’eux- mêmes qu’ils souhaitent ou non offrir. En ayant prétendu une fois être un certain type de personne, ils trouvent nécessaire d’agir autant que possible, de manière appropriée. Les règles gouvernant les interactions de face-à-face sont organisées de telle manière que les tiers aident l’individu à jouer son rôle afin de « sauver la face ». Les activités d’une personne sont souvent contraintes par le rôle qu’elle a joué plus tôt dans l’interaction.

Becker remarque que les engagements ne sont pas nécessairement pris consciemment et délibérément. Certains engagements résultent de décisions conscientes, mais d’autres surviennent progressivement; la personne prend conscience qu’elle s’est engagé  lors de certains changements et semble avoir pris l’engagement sans s’en rendre compte. On observe que l’engagement pris sans en avoir conscience – que l’on peut appeler « engagement  par défaut » – survient au travers d’une série d’actes dont aucun n’est crucial, mais qui pris ensemble, constituent pour l’acteur une série de paris adjacents d’une telle ampleur qu’il peut vouloir ne pas les perdre. Chaque acte insignifiant d’une telle série serait, pour ainsi dire, une petite brique d’un mur atteignant une telle hauteur que la personne ne peut le gravir. La routine quotidienne, les évènements se reproduisant chaque jour, impose d’accorder une valeur toujours plus importante à la continuité d’un comportement cohérent, bien que la personne réalise rarement qu’il en soit ainsi. C’est seulement lorsque certains évènements changent la situation, de manière à mettre  en  danger  ses  paris  adjacents,  que  la  personne  comprend  ce  qu’elle  va perdre si elle modifie sa trajectoire d’activité. Si tel est le cas avec l’engagement par défaut, on peut imaginer qu’il en sera de même pour l’engagement résultant de décisions conscientes. Les décisions ne résultent pas de trajectoires d’actions cohérentes, car elles changent souvent. Mais certaines décisions produisent un comportement cohérent. On peut penser que seules les décisions soutenues par des paris adjacents non négligeables, produiront un comportement cohérent. Les décisions non soutenues par de tels paris adjacents, manquent d’endurance, s’effondrant à la moindre opposition ou s’évanouissant pour être remplacé par d’autres décisions peu importantes, jusqu’à ce qu’un engagement basé sur des paris adjacents stabilise le comportement. Mais pour comprendre les engagements d’une personne,  il  faut  rendre  compte  des  systèmes de  valeurs  culturels où  les  paris prennent place. Qu’est-ce qui est désirable pour une personne ? De quelle perte a-t- elle peur ?… (Becker, 2006).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010