Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

Nombreuses recherches ont rendu compte des limites de l’information et de la persuasion. Certes, l’information et la persuasion, peuvent s’avérer efficaces pour modifier les idées que quelqu’un peut avoir sur telle ou telle question, mais il ressort d’une étude réalisée, il y a quelques années aux États-Unis, (Peterson, Kealey, Mann, Marek & Sarenson, 2000) que la probabilité d’être fumeur à 17 ans n’est pas plus faible   chez   des   élèves   ayant   pourtant   suivi   pas   moins   de   65   séances   de « sensibilisation »  entre  8  ans  et  17  ans  (condition  expérimentale)  –  et  donc parfaitement informés des méfaits du tabac – que chez des élèves n’ayant pas suivi ces séances (condition contrôle). L’étude de dolorès Albarracin et de ses collaborateurs, qui a analysé 350 campagnes de prévention anti-sida réalisées pendant 8 années ont révélé que les campagnes de persuasion sont plus efficaces pour changer les connaissances que pour changer les comportements, lorsqu’il s’agit de se protéger du Sida et que les interventions participatives sont plus efficaces que la simple présentation d’arguments ou d’induction de la peur. Si l’information et l’argumentation servent au fil du temps à modifier les savoirs, les idées, les attitudes et même à provoquer des prises de conscience, il n’en reste pas moins que, pas plus que  l’autorité,  elles  ne  sont  suffisantes.  Les  comportements  ne  découlent  pas  logiquement des idées. Il ne suffit pas de persuader pour changer les comportements.

De même si une grande partie du public est maintenant consciente des risques environnementaux entraînés par la consommation d’énergie et pense qu’il importe d’agir dans ce domaine, c’est une proportion nettement moindre qui approuve les politiques mises en œuvre (taxation de l’énergie, normes d’isolation, etc.) et une proportion encore inférieure, qui adopte effectivement les pratiques et les comportements en conformité avec cette conviction. C’est ce qu’illustre avec éclat une expérience à propos de gestion des déchets : sur 500 personnes interrogées,

94% déclaraient se sentir responsables en matière de propreté publique mais seulement 2% ramassaient en passant le sac d’ordures stratégiquement placé par les expérimentateurs sur leur chemin, au retour de l’interview… Ces résultats, confirmés par de nombreuses expériences et analyses postérieures amènent à s’interroger sur la nature et la force de la relation entre nos états mentaux (opinions, croyances, attitudes, intentions) et nos actes, nos comportements, nos pratiques… D’où la question : est-il nécessaire (ou simplement utile) de passer par les premiers pour obtenir les seconds et si oui, comment expliquer ce hiatus si souvent observé entre croyances  et  pratiques ?  La  question  est  cruciale  pour  toute  politique  visant  à modifier les comportements autrement que par la contrainte (d’ailleurs souvent inefficace dans la durée). La psychologie sociale qui a été sollicitée pour aider les gouvernements à orienter les comportements des ménages en période de crise, lors de la seconde guerre mondiale dans le domaine de l’alimentation ou lors du premier choc pétrolier dans le domaine de la consommation d’énergie, est de nouveau interpellée. Faut-il penser que  les états cognitifs sous-jacents (attitudes, intentions) précèdent les actes, ou que les actes entraînant d’autres actes, les attitudes jouent alors un rôle de réajustement cognitif après coup, ou encore qu’elles sont en interaction plus ou moins conflictuelle et plus ou moins consciente ?