Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

L’étude   des   «   conduites   addictives »   a   offert   de   nouvelles   approches   de l’engagement.  Une conduite addictive peut être décrite comme la recherche d’un apport externe, dont le sujet a besoin pour son équilibre et qu’il ne peut pas trouver au niveau de ses ressources internes. L’addiction correspond à  une sur-activation répétée des systèmes dopaminergique mésocorticolimbique et/ou opioïde. C’est un processus dans lequel un comportement chargé de soulager un mal-être ou de procurer un plaisir, finit par devenir plus ou moins incontrôlable et persiste en dépit des conséquences négatives.

Les conduites addictives présentent différents traits communs :

–     une   impossibilité    de    résister    aux    impulsions   à    réaliser    ce    type    de comportement,

–     une sensation croissante de tension précédant le comportement,

–     un plaisir ou un soulagement pendant sa durée,

–     une sensation de perte de contrôle pendant le comportement,

–     une  intensité  et  une  durée  des  passages  à  l’acte  plus  importante  que souhaitée,

–     des tentatives répétées pour réduire ou abandonner le comportement,

–     des activités sociales abandonnées du fait du comportement,

–     une perpétuation du comportement, bien que l’intéressé sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique, physique, environnemental…

–     une tolérance marquée par le besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré.

–     une  agitation  ou  une  irritabilité  en  cas  d’impossibilité  de  s’adonner  au comportement.

L’expérience addictive, en tant que réponse à un problème posé, a pour propriété de créer des sensations prévisibles et étayantes, d’organiser, de remplir le temps du sujet (le reste de la journée étant ressenti comme banal), de produire une gratification  régulière et reproductive. L’estime de soi apparaît fragile, transitoire, voire illusoire. Elle fournit un sentiment de valeur de soi, de pouvoir, de contrôle omnipotent, de sécurité, d’intimité, de réalisation de son être. L’addiction amenuise de façon provisoire les humeurs négatives (anxiété, dépression), suspend temporairement  les  sensations  déplaisantes  ou  la  douleur,  devient  un  centre d’intérêt (focus) absorbant toute l’attention. Les conduites addictives produisent des effets non seulement sur l’intéressé lui-même, mais également sur son entourage, qui manifeste fréquemment des comportements défensifs. Ce qui pouvait être présentée comme une passion qui aide à vivre, peut devenir une dépendance aliénante, gravement préjudiciable pour soi et pour les autres.

Or, on a pu noter que ceux qui veulent rompre avec une addiction physiologique et/ou psychologique, connaissent davantage de succès, quand ils participent à des groupes compréhensifs témoignant de leurs expériences et incitant à la réduction des risques : au sevrage ou à la substitution, ou encore à la consommation occasionnelle sans perte de contrôle, car le changement des pratiques précède le changement des opinions (Peele, 1991, Loonis, 1997, Coppel, 2002).

Stanton Peele (2000) a montré que l’on peut arrêter de consommer des drogues comme on peut modifier ses habitudes alimentaires. La consommation de psychotropes chez les humains dépend de facteurs biologiques, mais aussi de nombreux autres facteurs : les choix actifs, la réversibilité des conduites, les valeurs, le milieu culturel, l’environnement social et familial, le travail, les motivations existentielles. Le recours répétitif à de telles conduites aurait une fonction d’évitement de situations anxiogènes, en substituant à  l’incertitude des relations

humaines le déroulement prévisible (voire ritualisé) d’une séquence comportementale maintes fois vécues. L’observation des trajectoires addictives décrivent de grandes fluctuations spontanées ou provoquées, incluant des basculements entre substances, ou sources de stimulation, des périodes volontaires ou involontaires d’abstinence, des rémissions spontanées. Un ensemble de facteurs déterminent le symptôme de manque, comme le milieu social, les attentes liées au contexte, les attitudes culturelles, la personnalité et l’image de soi, le style de vie et les opportunités alternatives à l’addiction.

Pour rompre avec l’addiction, Il faut arrêter de se focaliser sur le produit, développer d’autres activités et se lancer dans de nouvelles relations extérieures au monde de la drogue.

Ce sont les actes qui nous engagent par rapport à notre environnement. Quelques pistes de préventions et de soins ont été suggérées :

–     ne pas identifier le sujet à son comportement (étiquetage), ni le stigmatiser, mais le faire parler (approche compréhensive).

–     reconnaître les signes des conduites à  risques, ce qui les génère et ce qui contribue à les renforcer,

–     repérer les souffrances induites,

–     comprendre la situation dissonante de la personne,

–     développer la connaissance de chacun dans un groupe thérapeutique,

–     recentrer   l’attention    sur    l’élaboration   et    la     mobilisation    de   nouveaux comportements à adopter pour limiter l’addiction,

–     aider l’individu à se construire une estime de soi,

–     l’accompagner  avec  des  méthodes  de  gestion  du  stress,  telles  que  la relaxation.

Alain Cerclé (in Bonardi, Girandola, Roussiau, Soubiale, 2002), a analysé le fonctionnement des associations d’entraide pour les personnes en difficulté d’alcool. Il a remarqué que le témoignage individuel tient une place centrale dans les échanges,  qui  ont  cours  au  sein  du  groupe.  Il  participe  à  la  construction d’une « réalité partagée », il permet au collectif d’élaborer du « sens commun », à partir d’expériences  singulières.  Les  stratégies  de  «  coping »,  mises  en  œuvre  par  les individus face à l’adversité sont pour une part importante redevables des représentations qu’ils se sont forgés sur les causes de leurs difficultés et les facteurs de risque.

L’individu ne subit pas en effet passivement les évènements de vie aigus et chroniques. Il essaye de « faire face » – « to cope » à ses problèmes. On parle de « coping » pour désigner les réponses et les réactions que l’individu va élaborer pour

maîtriser, réduire ou simplement tolérer la situation aversive. Ce concept a été proposé par richard Lazarus (1966), où il désigne un ensemble de réactions et de stratégies élaborées par des individus pour faire face à des situations stressantes. Ce terme  est  souvent  traduit  en  français  par  « stratégie  d’ajustement »  (Bruchon- Schweitzer, 2002, p.353). Un « coping » peut prendre des formes diverses, il peut s’agir de cognitions (réévaluations de la situation stressante ou des ressources disponibles, restructuration cognitive, plans d’action etc.), d’affects (expressions de la peur, de la colère, de la détresse, etc.) et de comportements (résolution de problème, recherche d’information, recherche d’aide, etc.).

Le témoignage est un « récit de vie » (Dominicé, 1990; Pineau, Jobert, 1989). Les récits biographiques racontent les contextes, les évènements et les rencontres qui constituent  les  expériences  formatrices  de  leur  histoire  de  vie.  Jerome  Bruner (2002),  rappelle  que  nous  commençons  très  tôt  notre  vie  commune  avec  les histoires, et que celles-ci nous accompagnent toute la vie. Nous nous servons des modèles narratifs  pour donner forme à  notre expérience. C’est  le  creuset  d’une « science humaine populaire ». Les témoignages alcooliques sont à ranger dans la

catégorie  des  « récits  explicatifs »,  qui  ont  pour  fonction  de  rendre  compte  de manière culturellement explicite l’expérience déviante de certains sujets, en leur permettant de négocier les significations, par le biais de l’interprétation des récits (Bruner, 1991, p.79). Les témoignages de l’association d’entraide valorisent un modèle de compensation, en racontant systématiquement l’histoire du passage d’un état d’impuissance face à l’alcool à un état de « responsabilisation » du sujet. Pour « s’en sortir » – avec l’aide du groupe et par le groupe – le sujet doit être actif et prendre ses responsabilités, c’est-à-dire pratiquer l’entraide et s’engager  dans  la lutte contre les causes de l’alcoolisme. La pratique du témoignage se coule dans le modèle d’aide et de « coping » par le groupe. Des anciens buveurs ont tendance à « expliquer » spontanément la transformation de leur vécu par un « déclic » soudain (insight), mystérieux et inconscient. La pratique du témoignage les oblige à rendre compte autrement de leur expérience en respectant un script plus complexe et culturellement défini, c’est-à-dire un programme narratif, qui part d’un manque, évoque le passage de la virtualité à l’actualité des actions transformatrices, rapporte un enchaînement de faits et d’actions dirigées vers une fin, met en relation des actants ou des fonctions du récit, décrit et évalue un état final en opposition à l’état initial. Il s’agit bien d’un exercice d’encodage de l’information qui doit satisfaire à des règles précises. Tout récit doit être considéré comme le produit d’une activité créatrice, qui opère une ré-description de l’action humaine. Il donne sens à l’histoire singulière et contribue à forger un savoir commun sur le processus de réhabilitation et les chemins de la guérison. Cet activisme permet le passage de la déviance à une minorité active. Le groupe assure une fonction d’entraide et de transformation de l’environnement social.  Ces  collectifs  qui  se  présentent  comme  des  « supports sociaux », se comportent alors comme des « mouvements sociaux ». La promotion des alternatives à l’addiction exige l’investissement et la visibilité : la visibilité de l’implication est nécessaire, ainsi que la transparence de l’effort personnel et de la haute   estime   des   buts   poursuivis.   Chacun   affirme   son   autonomie  (relative) retrouvée, il offre des repères stables et consistants dans ses jugements. Alors que la rigidité entraîne des rejets, le souci de réciprocité dans les relations permet l’expression des opinions divergentes. Cerclé  prône  une  démarche  d’« ingénierie psychosociale » pour comprendre comment fonctionnent les groupes d’entraide, comment évaluer leur impact individuel et collectif, comment interpréter l’activisme en terme de stratégies de « coping »…

Dans le cadre d’une mise en œuvre d’une politique de réduction des risques et de prévention, on  peut  s’appuyer  sur  deux  facteurs  de  protection  :  « la  reliance sociale », c’est-à-dire la capacité pour une personne d’utiliser les aides qu’apporte l’appartenance vivante à un groupe support et la capacité de demander de l’aide et à l’utiliser.  Marcel  Bolle  de  Bal  (2003)  définit  « la  reliance »,  dans  une  double perspective :

–     l’acte de relier ou de se relier, l’acte de reliance,

–     le résultat de cet acte : la reliance vécue.

Avec une triple dimension :

–     l’identité (reliance psychologique),

–     la solidarité (reliance sociale),

–     la citoyenneté (reliance culturelle, écologique, cosmique).

Edgar  Morin  (2004,  2001,  1999,  1997,  1991,  1986,  1982,  1977)  a  fait  de  « la reliance »,  une  vertu  du  principe  dialogique  de  « la  Méthode »  pour  la  pensée complexe, où il s’agit « d’articuler ce qui est séparé et relier ce qui est disjoint ». Pour concevoir une dialogique de l’ordre et du désordre, il nous faut  mettre en suspension le paradigme logique, où l’ordre exclut le désordre et inversement, où le désordre exclut l’ordre. Il nous faut concevoir une relation complexe, à la fois complémentaire, concurrente, antagoniste  et incertaine de ces deux notions. Par l’intelligence dialogique de la reliance, se forme une intelligence de l’action, éclairant son écologie propre. Notre civilisation sépare plus qu’elle ne relie. Nous sommes en manque de reliance et celle-ci est devenue un besoin vital. Elle n’est pas seulement complémentaire à l’individualisme, elle est aussi la réponse aux inquiétudes, incertitudes et angoisses de la vie individuelle. Parce que nous devons assumer le fait d’être là sans savoir pourquoi. Les sources d’angoisse existante font que nous avons besoin d’amitié, d’amour et de fraternité, qui sont les antidotes à l’angoisse (Morin,  2005,  p.  115).  Il  nous  faudrait  tresser  trois  fibres  :  la  pragmatique qu’exprime l’expérience de la reliance, l’épistémique qu’exprime l’intelligence compréhensive de la  reliance, l’éthique de la  reliance et de compréhension, qui

polarise la transformation de l’expérience en science avec conscience dans l’action réfléchie. La compréhension complexe englobe explication et compréhension. Elle est multidimensionnelle, elle ne réduit pas autrui à un seul de ses traits, un seul de ses actes, elle tend à appréhender ensemble les diverses dimensions ou divers aspects de sa personne. Elle tend à les insérer dans leurs contextes et par là cherche à la fois à concevoir les sources psychiques et individuelles des actes et des idées d’autrui, leurs sources culturelles et sociales, leurs conditions historiques éventuellement perturbées et perturbantes. Elle vise à en saisir les caractères singuliers et les caractères globaux (Morin, 2005, p.127; Le Moigne, 2008, pp.177, 189).

Le  concept  de  «  réduction  des  risques,  ou  réduction des  dommages »,  est  un concept d’origine anglaise : « harm reduction ». Son objectif est d’obtenir par une action pragmatique une modification partielle ou totale d’un phénomène de santé. La politique de réduction des risques émane notamment du rapport Engelman (1985), qui a étendu l’approche « tolérante » de la commission Baan (réservé au cannabis) aux drogues dures et mis en place des procédures capables d’intégrer ces usagers dans la société. Eddy Engelman (1989) a mis en avant le fait que les techniques d’intervention doivent être évaluées en fonction de leur usage effectif dans leurs contextes sociaux spécifiques. Il a montré les effets pervers des interventions à  dominante répressive (soin et police), comme l’avait déjà mis en lumière les échecs de la politique de la prohibition de l’alcool aux États-Unis (Martineau, Gomart, 2000). Les recherches d’une telle politique de prévention s’inscrit dans une volonté de promotion de la santé, encourageant les actions de solidarité, favorisant la participation des citoyens à la vie sociale, leur donnant une place d’acteur dans le développement. Elle aspire à réduire les facteurs de vulnérabilité, aider l’acteur à faire face (coping). Il convient de choisir de manière pertinente les supports permettant de comprendre et de s’adresser à des personnes vivant des situations concrètes, d’appréhender leur milieu de vie dans sa complexité, d’identifier les points forts et les points de vulnérabilité, d’agir sur les deux à la fois, de repérer, comprendre et anticiper les changements sociétaux, de catalyser le changement, d’articuler l’intérêt collectif et l’intérêt de la personne. En ce qui concerne  la  toxicomanie,  trois  objectifs  sont  fixés  à  la  prévention  :  rendre  la personne capable de ne pas consommer, rendre la personne susceptible de gérer une consommation sans encourir de risques et faire que les comportements de consommation n’évoluent pas vers la dépendance. Trois types de programmes peuvent être lancés :

–     diminuer ou supprimer les facteurs de vulnérabilité,

–     renforcer les facteurs de protection et favoriser leur efficacité,

–     développer    l’interaction    entre    facteurs   de    protection   et    facteurs    de vulnérabilité.

Parmi les facteurs de vulnérabilité, nous trouvons les troubles de la personnalité, les troubles psychopathologiques, les sociopathies…

Les intervenants en prévention servent à faciliter l’expression des besoins de la population, sa participation à l’élaboration et à la mise en œuvre des programmes d’action. Parmi les compétences particulièrement appréciables, on peut noter le fait de pouvoir :

–     connaître  et  maîtriser  ses  propres  représentations  et  attitudes  quant  au comportement qu’il souhaite voir gérer par les personnes accompagnées,

–     aider les personnes et les groupes à percevoir et à exprimer ce qui touche aux comportements en cause,

–     évaluer les besoins et attentes des personnes, les compétences à gérer leur santé,

–     expliciter les attentes et les besoins afin de faciliter leur réalisation,

–     promouvoir    les     compétences    spontanées    à     inventer    des    stratégies d’autogestion des comportements,

–     clarifier des propositions insuffisamment formulées par les personnes et aider à l’élaboration de nouvelles propositions,

–     permettre le développement chez les autres de la capacité à demander de l’aide et à utiliser cette aide,

–     provoquer le mécanisme d’appropriation par les personnes des propositions faites,

–     adapter ses actions aux valeurs des personnes et de  la société, dans une démarche respectueuse,

–     connaître  les  différentes  méthodologies  et  stratégies  utilisables  dans  le domaine de la prévention,

–     prendre de la distance et gérer son implication personnelle,

–     exprimer clairement ses objectifs et justifier le choix de ses méthodes,

–     mettre en place des stratégies d’évaluation de ses actions,

–     accepter que ses interventions soient remises en question et modifiées.

Une politique de prévention exige le respect des personnes, elle ne doit pas conduire à une « stigmatisation » du consommateur (Parquet, 1997).

Erving Goffman  (1975) nous rappelle que « le stigmate » désignait des marques corporelles destinées à exposer ce que représentait d’inhabituel et de détestable le statut moral de la personne ainsi signalée. Il y eu le stigmate d’infamie, tel la fleur de lys gravée au fer rouge sur l’épaule des galériens. Il y eu « l’étoile jaune » que les nazis exigeaient de voir porter par les personnes d’origine « juive »… « Le stigmate » sert à désigner un attribut qui jette un discrédit profond sur une personne, sur une

communauté.  Thomas  Szasz  (1974)  dénonce  le  risque  que  le  terme  «  drogué » puisse  désigner  non  une  personne  confronté  à  un  problème  courant,  mais  un individu honni qu’on étiquette contre sa volonté et qu’on offre comme un « bouc- émissaire » à la vindicte de ses concitoyens. L’ostracisme tend de plus à aggraver le syndrome de dépendance à la drogue.

Or, les comportements addictifs ne concernent pas seulement les drogues, mais l’amour, la sexualité, la religion, l’idéologie politique, l’anorexie mentale, la boulimie, les jeux vidéo, les crimes en série, les jeux d’argent, la spéculation boursière, les achats compulsifs, le travail, les sports à risque, la vitesse … et aussi la voiture !…

Entre  ce  qui  peut  indéniablement  être  défini,  stricto  sensu,  comme  « conduite addictive » et ce qui y ressemble ou semble s’y apparenter, il y a place pour toutes sortes   de   comportements   humains,   de   manière   d’être   et   d’habitudes,   qui mobilisent, chacun à leur façon telle(s) ou telle(s) composantes de l’addiction. Le concept d’addiction a permis de considérer divers conduites humaines, en évitant toute stigmatisation, avec la perspective de critères qui aident à mieux les comprendre  et  accroître  les  possibilités  de  leur  donner  sens  et  de  les  orienter. Richard Bourhis et jacques-philippe Leyens (1994) nous mettent en garde contre les stéréotypes de discrimination négative, qui représentent un obstacle à la coopération sociale inter-individuelle et inter-groupale. Les travaux de recherche de muzafer Sherif (1966), à travers plusieurs études de terrain et de laboratoire ont prouvé que la coopération pour l’atteinte d’un but commun peut atténuer les préjugés et la discrimination.

Les recherches menées par michael Rutter (1994, 1985) ont inversé la question traditionnelle associée aux risques. Il s’est demandé quels facteurs de protection sont susceptibles de contrebalancer l’influence des facteurs de risque, quels sont ceux qui permettent à un individu de maîtriser les situations aversives, comme par exemple la stigmatisation, de leur résister et d’en éviter les conséquences néfastes pour leur santé physique et mentale. Pour être efficaces, a-t-il noté, ceux-ci doivent associer quatre caractéristiques : diminuer l’impact du risque, réduire la probabilité de réactions négatives en chaîne, renforcer l’estime de soi et le sentiment de sa propre compétence et entraîner des opportunités positives. La prise en compte des facteurs de risque doit donc être constamment contrebalancée par celle des ressources que le sujet possède et des possibilités que son milieu lui propose. Ainsi, plus l’estime de soi augmente et plus le risque d’être affecté par un traumatisme diminue. Certains stress peuvent être perçus comme des stimulateurs par certaines personnes, alors qu’ils sont perçus par d’autres comme des catastrophes. A travers des épreuves difficiles, beaucoup de choses sont remises en cause, cela peut permettre de trouver ce qui est capable en soi-même de résister et de constituer un axe de survie, puis de développement. Il a regroupé ces facteurs sous le terme de « résilience ».

La résilience, popularisée en France par boris Cyrulnik (1999), est, au sens psychosocial, la capacité pour des individus placés dans des circonstances défavorables, de s’en sortir et de mener malgré tout une existence satisfaisante. Ce terme est utilisé en métallurgie, c’est la capacité interne d’un métal à retrouver sa forme initiale, après avoir reçu un choc. En psychologie, on utilise cette image pour exprimer la capacité de reprendre un développement malgré l’adversité. Malcolm Pines (1979) a même observé que certains enfants avaient non seulement survécu à des évènements extrêmement aversifs et dramatiques, mais qu’ils s’en étaient sortis mieux que d’autres enfants, ayant vécu dans des contextes plus favorables. On a remarqué  que  la  résilience  est  facilitée  par  certaines  facultés  acquises  dans l’enfance, comme le sentiment d’être aimé, et par des soutiens après l’expérience traumatisante, notamment la possibilité de parler de son traumatisme. L’enfant, l’adolescent, l’adulte traumatisés font appel à leurs mécanismes internes de défense

: le recours au rêve, à  l’imagination  d’un autre futur, à  l’expression artistique, à

l’intellectualisation, à l’humour… Ils ont aussi recours aux ressources externes : il s’agit de toutes les mains tendues. Ainsi, l’affection, la solidarité et le contact humain permettent de renaître de sa souffrance. Certes, les traumatismes psychiques et les blessures émotionnelles les plus graves (deuil, viol, torture, attentat, déportation, guerre…) ne sont pas réversibles, mais ils sont du moins réparables et ne doivent pas inciter l’entourage à enfermer les personnes concernées dans le rôle de victimes. L’individu résilient évalue les situations, il leur donne une signification en fonction de son système de croyance et de valeurs. L’ajustement à l’adversité et aux évènements n’est pas une réaction isolée, mais une activité psychique importante (le « coping »), qui permet une transaction entre l’individu et l’environnement. On a distingué deux stratégies : « le coping évitant et le coping vigilant ». Par le premier, la personne détourne son attention de la source du stress, afin de réduire la tension émotionnelle. Par exemple elle peut s’investir dans le sport ou dans d’autres loisirs, pratiquer la relaxation etc. Elle peut utiliser la fuite, l’art, les stupéfiants, le déni, l’humour… Le second consiste à affronter directement la situation difficile pour la résoudre, en transformant la menace en défi… La personne recherche alors des informations supplémentaires, demande des conseils à ses proches, à ses amis, etc. Alors que l’évitement est plus efficace à court terme, les stratégies actives le sont à plus long terme. On a constaté que l’évitement correspond à une diminution de l’adrénaline et de l’activité immunitaire, tandis que l’affrontement semble produire le contraire. Une autre classification propose de distinguer le coping « centré sur l’émotion »  et  le  coping  « centré sur  le  problème ».  La  centration sur  l’émotion consiste en stratégies cognitives qui visent à réduire la tension émotionnelle (prise de distance, réévaluation positive, maîtrise de soi…). Elles sont surtout utilisées

lorsque la situation est incontrôlable, par exemple, lors d’une maladie grave ou de la perte d’un être cher. La centration sur le problème vise à gérer le problème. Il s’agit de stratégies comportementales et cognitives, qui sont utilisées lorsqu’un effort peut modifier la situation (Lecompte, in Chapelle, 2004, pp. 53, 54)

Les stratégies d’ajustement élaborées sont fonction des capacités de l’individu (à la résolution de problèmes), de sa personnalité (auto-efficacité, estime de soi), mais aussi des expériences antérieures positives (réussites et succès). Ces expériences ont pu s’étayer sur une relation affective positive établie avec d’autres personnes, qui ont pu  apporter  régulation  et  soutien  dans  des  moments  et  face  à  des  situations difficiles. Le fait de faire face efficacement à certaines difficultés permet à l’individu de se construire et de se renforcer. Ces facteurs ne sont pas tous indispensables à la résilience, de  plus  ils  agissent en interaction (Bruchon-Schweitzer, 2002, pp.250, 255).

Sur le même champ de Recherche, suzanne Kobasa et salvatore Maddi (1982) ont créé  le  concept  d’« endurance »  (hardiness),  pour  expliquer  comment  certains individus, placés dans des situations extrêmement stressantes, restent en bonne santé.   Ce   type   d’attitude   manifeste   trois   caractéristiques   :   « le   contrôle, l’implication et le défi ». « Le contrôle » consiste à croire que l’on peut influencer ce qui arrive, sa définition est très proche de celle de « l’internalité ». « L’implication » (commitment) est le fait de s’engager dans de nombreuses activités, et notamment dans   des   activités   sociales.   « Le   défi »   (challenge)   amène   à   considérer  les changements comme des opportunités pour progresser, et non comme des menaces.

Dongo rémi Kouabenan (2007) souligne l’importance accordée par les sociétés contemporaines  à  l’identification,  la  gestion  et  l’évaluation  des  risques professionnels, sportifs, routiers et environnementaux, ainsi que pour la santé et la sécurité des populations. Malgré les efforts, il subsiste encore beaucoup trop de situations accidentelles ou dangereuses. En ce qui concerne le risque routier, il a constaté par exemple, que de nombreuses personnes méconnaissent le taux légal d’alcoolémie (c’est-à-dire le seuil à partir duquel on commet un délit), la distance nécessaire pour s’arrêter en fonction de la vitesse du véhicule et sous-estiment la nécessité du port de la ceinture dans les trajets en ville, près du domicile. La plupart des conducteurs pensent qu’ils sont plus sûrs et plus adroits que « le conducteur moyen ». L’action préventive devra améliorer les compétences sociales, telles que l’efficacité de soi, l’assertivité  et l’affirmation des sujets (« apprendre à dire non à une offre de consommation d’alcool présentant un danger pour la conduite d’un véhicule) et la résistance du sujet à la pression d’un groupe de pairs sous-estimant les risques. Sur un plan pratique, l’ensemble des actions préventives qui améliorent : la   planification   des   trajets,   la   désignation   du   conducteur  abstinent   ou   les raccompagnements par des personnes abstinentes, la responsabilité individuelle et collective, peuvent diminuer l’acceptation excessive du risque.

Pour synthétiser notre propos, nous pourrions dire que l’existence simultanée de cognitions dissonantes, entraîne de la part de l’individu un activisme pour les faire, d’une façon ou d’une autre mieux s’accorder afin de réduire la dissonance, que cela soit pour consolider la croyance malmenée ou pour rompre avec une addiction.

Comme l’a expérimenté Kurt Lewin, lorsqu’on veut obtenir d’autrui qu’il modifie ses comportements, ses attitudes et ses idées, plutôt que d’adopter une stratégie autoritaire qui repose sur la coercition, la soumission à l’autorité (Milgram, 1974), la persuasion,  ou  l’endoctrinement…  avec  des  individus  hétéronomes,  mieux  vaut opter dans une démocratie, pour des stratégies qui reposent sur le débat participatif, avec une large marge d’autonomie accordée aux personnes. L’obtention d’actes de comportements exploratoires et préparatoires à un changement rendent possible la confrontation de plusieurs engagements, source de dissonance cognitive et de conflits socio-cognitifs, pouvant amener des modifications d’attitudes et de comportements, ainsi que des changements de représentations et de valeurs. Si l’évaluation qu’une personne en fait après coup, de façon libre et autonome, correspond à peu près à ses attentes et à celles de son environnement social, par rapport au problème posé, il est prévisible qu’elle persistera dans ce nouveau comportement, qui lui permet d’améliorer la consonance de ses cognitions.