Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010

Chez les humains, les phénomènes de foule ont contribué à déconsidérer l’action collective. Serge Moscovici (1981) se demande comment se fait-il que la foule ne réfléchit  pas,  alors  que  chaque  particulier  en  est  capable,  que  la  foule  fait  ce qu’aucun individu par lui-même n’aurait fait, que la foule a des impulsions irrésistibles, des volontés féroces, des entraînements stupides que rien ne semble pouvoir arrêter. Dans une société où les foules jouent un rôle important, l’individu a tendance à perdre son sentiment de soi. Il est submergé par les émotions collectives. Il est soumis à la suggestion des leaders charismatiques, Il a des difficultés à garder son esprit critique, il peut succomber aux « manipulations »…

L’intelligence est souvent limitée par des effets de groupes (conformisme, crainte, fermeture,  absence  de  procédure,  homogénéité idéologique…),  au  point  que l’individu seul peut se révéler plus intelligent que tout un groupe, car exerçant mieux sa pensée critique, que sous l’influence de celui-ci.

Joseph Schumpeter (1951) s’interrogeait sur « l’infantilisation politique ». Comment expliquer que, si souvent, « Le citoyen tombe à un niveau inférieur de performance mentale, dès qu’il entre dans le champ politique. Il argumente et analyse d’une façon qu’il reconnaîtrait immédiatement comme infantile, dans la sphère de ses intérêts réels ».

De nombreux cas de défaillances dans les décisions collectives ont été rapportées. Par exemple :

–    les décisions de groupe, où les membres n’osent pas dire ce qu’ils pensent,

–    la soumission à l’autorité,

–    l’acceptation passive d’un état de fait dont l’individu se doute qu’il mène à une catastrophe (par exemple : la fusée Challenger),

–    les discussions sur les choix et les conséquences des décisions souvent confuses et ne menant à rien,

–    l’avis  des  experts  sans  conséquence  face  à  l’opinion  d’un  groupe  dont  les individus se trompent,

–    les votes populaires, qui portent un dictateur à la tête de l’État,

–    les représentations collectives, qui norment les comportements aux détriments d’une partie stigmatisée de la population…

Les anomalies de marché, portant sur les prix et rendements, sont diverses. On peut par exemple expliquer en partie le phénomène de tendance boursière haussière ou baissière, par une suite de sous-réactions et de sur-réactions   émotionnelles collectives  aux  informations.  Ces  tendances  peuvent  aboutir,  par  effet d’entraînement et d’exacerbation à des niveaux de prix extrêmes, ce qu’on appelle des bulles financières ou krachs.

Les travers de comportement sont :

–    cognitifs (voir les biais cognitifs), liés à la compréhension, à la mémoire, aux habitudes mentales (les « heuristiques »),

–    émotionnels (peurs, envies, admirations, répulsions, fierté…),

–    individuels ou collectifs (mimétismes de groupe ou de foule),

L’exemple des prophéties autoréalisatrices (on me dit que cette action va monter donc j’achète, d’autres en font autant, le cours monte, j’en conclues que mon conseil a eu raison).

Ces  dysfonctionnements  touchent  aussi  les  États  et  les  firmes  (technocratie, bureaucratie, travers idéologiques), ainsi que l’opinion publique et les électeurs dans un système représentatif.

Comme l’a observé christian Morel (2002, p. 244, p. 282), il arrive que les individus prennent collectivement des décisions qui agissent avec constance dans le sens totalement   contraire   au   but   recherché   par   leur   organisation.   Ces   décisions « absurdes »  se  traduisent  par  des  erreurs  persistantes,  qui  peuvent  se  révéler catastrophiques.  Soit  les  acteurs  valident  l’erreur  initiale  et  la  persistance  dans

l’erreur initiale vient de cette validation collective; soit un des acteurs ou groupe d’acteurs   refusent   l’erreur   initiale   et   la   persistance   de   l’erreur   provient   du désaccord,  ou  encore  de  son  maintien  envers  et  contre  tout.  Une  des caractéristiques des erreurs collectives est leur étanchéité. Elles sont protégées des remises en cause extérieures par les mécanismes organisationnels d’un système de défense : l’auto-expertise, le soutien des structures entre elles, la difficile traduction d’une erreur, l’impossible immixtion, l’absence ou l’atténuation des signaux d’alerte dans les instances de coordination… L’humain peut développer par la force de l’échange collectif, une capacité à l’absurde.