Dans la théorie classique de « l’influence informationnelle », il est établi que face à l’incertitude, l’individu cherche à recourir au jugement d’autrui. Il se conforme souvent à l’avis le plus partagé et accorde une attention importante à l’avis de l’expert,  qui  repose  sur  une  « supériorité »  attribuée  à  la  source  en  termes  de compétence ou de crédibilité. Ces théories supposent que l’influence s’exerce en raison d’une relation de dépendance vis-à-vis d’une source, qui assure à l’expert un ascendant. On comprend mal dès lors, comment des innovations allant contre l’opinion de la majorité ou/et des experts, peut finir par s’imposer. Et pourtant…

Les   pays   démocratiques   vivent   actuellement   une   crise   de   la   démocratie représentative. Les principaux symptômes de cette crise sont :

–    Une participation électorale qui s’essouffle, avec une poussée abstentionniste,

–    Une chute des adhésions aux partis politiques et aux syndicats,

–    Une montée des votes protestataires et des extrémismes,

–    La multiplication des formes non conventionnelles de participation politique associée à une impatience civique (bruno Denis, 2006, pp. 4,8).

Les citoyens expriment leur défiance vis-à-vis des élus. Le savoir des élites et des experts qui sont dans la sphère du pouvoir, sont soupçonnés d’être placés au service de  minorités  privilégiées  et  d’user  d’une  « langue  de  bois »  technocratique  & bureaucratique, et de ne pas vouloir se faire comprendre par les citoyens. Ces derniers  ne  supportent  plus  guère,  non  plus,  la  démagogie  des  élus  qui  se prétendent proches du peuple, flattent les pulsions régressives, utilisent les stéréotypes de discrimination et attisent les passions populistes, même si ces pratiques séduisent les couches sociales les plus défavorisées.

Avec l’augmentation massive du niveau d’étude, la multiplication des expériences d’« éducation nouvelle » et d’« éducation populaire », de « pédagogie active », de « formation continue », de « société apprenante » et de « formation tout au long de la  vie »,  les  postures  d’apprentissage  ont  élargi  le  modèle  de  l’éducation  « académique », augmenté le niveau de connaissance des citoyens et le nombre de personnes accédant à des formations supérieures, remis en cause la dissymétrie entre ceux qui sont supposés savoir et ceux qui sont supposés apprendre.

Le passage du discours des consultants de « l’énonciation de la Vérité », à l’aide à la résolution de problèmes, a démystifié les postures d’autorité. Il a fallu la revalorisation des activités humaines par rapport aux machines et la reconnaissance du rôle de l’intelligence pratique, de l’initiative, de l’invention, à travers l’écart entre le  travail  rationnellement  prescrit  et  les  activités  concrètes  effectives,  pour  que puisse ressortir de l’ombre, la « métis » des grecs, la résolution habile, prudente et sage des problèmes (Mougel, 2003, pp.273, 297)

La mission d’expertise est une demande d’information faite aux scientifiques dans le cadre de la gestion de problèmes concernant la société. Elle requiert souvent des connaissances  qui  débordent  le  strict  champ  des  compétences  du  scientifique auquel l’expertise a été demandée et mobilise ainsi des compétences larges. Or la spécialisation souvent étroite des jeunes chercheurs apparaît comme une source de difficultés pour répondre à ces demandes qui requière le développement d’une interdisciplinarité efficace et novatrice. Par ailleurs ces demandes s’insèrent souvent dans le cadre d’un « problème de société » où le scientifique intervient également en tant que citoyen. L’expertise est plurielle, complexe, incertaine.

A côté des institutions républicaines en crise, ont émergées de nouvelles façons de solliciter l’avis et la participation des citoyens, ébauches possibles d’une nouvelle république. Si la démocratie représentative peut être considérée comme une démocratie participative étroite, où les citoyens peuvent participer surtout aux élections, l’organisation de débats publics élargit cette participation en favorisant les échanges entre les décideurs et les personnes volontaires du public.

La mise en place de conférences citoyennes ou de groupes réflexifs  participatifs, consiste à organiser un débat ouvert à tous, avec un nombre réduit de citoyens volontaires (librement auto-désignés ou tirés au sort, ou encore choisis au hasard selon un panel statistique représentatif de la population). Cette approche vise un partage des connaissances, l’élaboration d’argumentaires et, in fine, l’amélioration des compétences du public en matière scientifique… ainsi que celles des scientifiques en matière d’argumentation et de vulgarisation, notamment dans les domaines connexes à leurs champs de compétences. Une telle démarche interactive entre science et société, vise à améliorer la pratique du débat citoyen. « La démocratie participative » n’est ni un gadget, ni une utopie, mais une démarche pragmatique, qui cherche à évaluer la participation des citoyens, des habitants, des usagers, des clients… à la vie de la cité. C’est une démarche qui vise à la renforcer quantitativement, notamment en se préoccupant des personnes marginalisées, et qualitativement, en termes d’accès à davantage de responsabilités.

Si  le  rôle  des  citoyens  est  d’apporter  leurs  expertises  des  usages  de  la  vie quotidienne, celui des chercheurs en sciences sociales serait de rendre compte de ces efforts de participation, de discerner les possibilités qui s’ouvrent à eux et les difficultés rencontrées pour rendre la gouvernance de la cité plus responsabilisante à leur égard, tout en préservant leur espace de vie privée et leur choix d’activités.

La montée en responsabilité des citoyens par rapport aux institutions répond à une suite ininterrompue en Europe, de crises politiques de la représentation. Tous les régimes politiques adoptés ont connu de profondes remises en cause. Ainsi en est-il de l’écroulement de l’empire romain, de l’échec des tentatives de théocratie, des crises de l’empire romain germanique, du féodalisme, de la royauté absolue, des empires napoléoniens, du colonialisme, des régimes totalitaires (fasciste, nazi, communiste), des dictatures militaires… Les institutions qui ont survécus ou qui sont apparues, sont le fruit d’une forme d’évolution darwinienne des organismes collectifs humains. Par-delà les variantes nationales, les Etats d’Europe ont en commun le régime parlementaire, expression d’un régime démocratique de type représentatif humain (et non plus divin), associé à la responsabilité politique d’un gouvernement devant des assemblées élues au suffrage universel, aussi bien au niveau municipal, régional, national et européen.

La démocratie n’est d’ailleurs pas le monopole de l’Europe, de l’Amérique du nord et de l’Occident, même si elle s’y est particulièrement développée et avec des institutions  spécifiques.  Amartya  Sen,  (« La démocratie des  autres », 2006) nous rappelle que la tolérance et le pluralisme ont aussi été expérimentés ailleurs avec succès et que les assemblées délibératives sont présentes dans de nombreuses sociétés et cultures pour préparer, sans violence, une décision collective.

Pour Sen (« Identité et violence », 2006), la pluralité interne des individus, de leurs identités  et  préférences  leur  permet  de  douter  et  de  remettre  en  question  les valeurs et normes collectives qu’on pourrait chercher à leur imposer. Ce qui fait la force de la démocratie par rapport aux régimes autoritaires, réside dans la reconnaissance de cette pluralité constitutive des identités individuelles et dans son intégration  dans  les processus de décisions collectives. C’est la dimension constructive   de   la   démocratie,   qui   met   en   débat   les   paramètres   culturels, notamment  sous  l’angle  de  leur  impact  sur  l’environnement  naturel  et  sur  les libertés réelles des individus. Le débat démocratique peut déboucher sur la remise en question des normes culturelles, sociales et environnementales. Si nous considérons le lien entre les droits civiques et politiques d’une part, et la prévention des catastrophes économiques et/ou environnementales majeures d’autre part, il faut reconnaître que les droits politiques et civiques donnent aux gens la possibilité d’attirer fortement l’attention de ceux qui gouvernent sur les besoins de tous et d’exiger une action politique appropriée. Il ne faut pas confondre démocratie et gouvernement de la majorité. La démocratie contemporaine a des exigences complexes, qui bien sûr comprennent le droit de vote et le respect du résultat des élections, mais requièrent aussi la protection des droits et de la liberté, le respect de la légalité, ainsi que la garantie de libre discussion et de circulation non censurée de l’information et la liberté de la commenter. La politique de la démocratie donne aux citoyens une chance d’apprendre les uns par les autres et aide la société à donner forme à ses valeurs et à ses priorités. La relation entre liberté individuelle et développement social est étroite. Les objectifs que les gens peuvent atteindre dépendent des possibilités économiques, des libertés politiques, de l’environnement naturel et social, et des conditions qui favorisent l’accès à la santé et à l’éducation. La codification institutionnelle de ces opportunités dépend, en retour, de la manière dont les gens exercent leurs libertés, par l’intermédiaire de leur participation aux choix sociaux et à l’élaboration des décisions publiques, qui peuvent améliorer ces opportunités. Quant aux remèdes de la crise de la démocratie représentative, Sen pense que « les défauts de la démocratie exigent plus de démocratie et non pas moins »  (« La  démocratie  des  autres »,  2006,  p.45).  Il  aspire  à  une  démocratie participative aussi étendue que possible.

Sen revendique ce que john Dewey appelait « une lutte avec soi-même ». C’est une lutte qui n’oppose pas ce qui nous apparaîtrait clairement comme un « Bien » à quelque chose d’autre, qui nous attirerait, mais dont on saurait qu’il s’agit d’un « Mal ». Elle a plutôt lieu entre des valeurs dont chacune prise individuellement est sans  l’ombre  d’un  doute  un  bien,  mais qui  maintenant  se font  obstacle  l’une  à l’autre. Si un dilemme privé est une lutte dans le for intérieur d’un individu, un dilemme social est une lutte entre différentes valeurs, dont chacune mérite l’intérêt public et peut raisonnablement prétendre à notre respect et à notre assentiment. On ne peut trancher les dilemmes sociaux qu’à travers des processus de choix public exigeant la participation, le dialogue et les débats ouverts. Les valeurs sont en effet établies ou validées et reconnues à travers la discussion, une activité qui est sociale et créative. La démocratie ne serait autre que le gouvernement par la discussion, les valeurs individuelles peuvent changer et changent en effet au cours des processus d’interaction, de transaction et des processus de décision. Il nous faudrait parvenir à davantage de décisions sur une base participative, en donnant aux citoyens l’opportunité de faire connaître et de défendre leurs préoccupations. La Responsabilité  sociale part de la reconnaissance du fait que la vie des individus en société »   entraîne   des   interdépendances,    ce   qui   implique   des   obligations réciproques  liées  aux  relations  économiques,  écologiques,  politiques  et  sociales qu’ils entretiennent mutuellement. Elle suppose le droit des citoyens à participer aux décisions qui affectent leur vie (Sen, « L’économie est une science morale », pp.77, 124).

La crise actuelle de la démocratie représentative, ne la remet pas complètement en cause, mais exige des innovations importantes. Les expériences « participatives », permettant d’associer davantage les citoyens en amont, en cours et en aval des prises  de  décision,  en tant que  « parties  prenantes », grâce  à des  dispositifs  de concertation et d’évaluation, elles sont l’ébauche d’une nouvelle mutation politique, à condition de veiller à ce qu’on ne perde pas la capacité à répondre aux besoins des habitants (Mougel, 2009). Les parties prenantes sont les personnes et groupements pouvant affecter ou être affecté par les stratégies, les actions, les messages que l’entreprise, l’association, l’administration ou la collectivité, mettent en œuvre pour atteindre ses objectifs. Elles contribuent à la capacité de l’organisation à créer de la valeur et à mener de façon pertinente ses activités.

L’empowerment constitue un nouvel enjeu pour les collectivités territoriales et les organisations : entreprises associations, administrations. Comment aider ceux qui ne sont pas en capacité d’assumer leur devenir, à y arriver ? Comment favoriser leur implication ? Comment accompagner le développement d’une capabilité collective de maîtrise de son destin ? Comment piloter une communauté de membres conscients, responsables, autonomes, relativement bien informés ?…