Les perspectives de la neuro-économie

L’homo sapiens sapiens ne prend pas toujours ses décisions en conformité avec ce que prédisent les théories orthodoxes de l’économie. Alors que l’économie classique appréhende la décision comme un choix supposé « rationnel », les apports de la neurobiologie  ont montré d’une part, l’importance du rôle joué par les émotions dans la prise de décision raisonnée (Damasio, 2002, 1995), d’autre part, que les mécanismes de sélection mis en place par les fonctions supérieures du système neuronal supposait la simulation de plusieurs modèles mentaux concurrents ou alternatifs et une épreuve d’évaluation permettant de trancher entre eux (changeux,1983). Frans de Waal  (2009, p.237) donne l’exemple d’hommes qui évaluent des

risques monétaires et dont les régions stimulées du cerveau sont les mêmes que celles activées par des images sexuelles. Le lien entre la sexualité et la cupidité remonterait à des périodes très anciennes, au rôle de l’homme dans l’évolution en tant que pourvoyeur ou accumulateur de ressources pour séduire les femmes. La coopération  et  l’entraide,  tout  aussi  anciennes  solliciteraient  l’hypophyse postérieure, secrétant l’ocytocine qui favorise les interactions sociales amoureuses ou  impliquant  la  coopération,  l’altruisme,  l’empathie,  l’attachement,  le  sens  du « care ».

Daniel Kahneman  (1999), à travers une « psychologie hédoniste », a étudié ce qui rend l’expérience de la vie plaisante ou déplaisante. Elle concerne les sentiments, la douleur et le plaisir, la passion et l’ennui, la joie et le chagrin, la satisfaction ou l’insatisfaction. Elle est corrélée avec toute une gamme de circonstances biologiques ou sociétales qui provoquent la souffrance ou le plaisir. Les plaisirs de l’existence, multiples,   varient   selon   les  individus  et   selon   leur  éducation.   Les   penseurs hédonistes ont orienté leur vie en fonction de leurs dispositions propres, mais on retrouve des thèmes communs : l’amitié,  thème cher à Epicure,  la  tendresse, la sexualité libre, les plaisirs de la table, la conversation, une vie constituée dans la recherche des plaisirs, un corps en bonne santé… On peut aussi trouver la pratique des exercices physiques, des arts et des techniques, les savoirs et les sciences, les activités sociales… Dans le même temps, les douleurs et les déplaisirs à éviter sont le rabaissement et l’humiliation, la soumission à un ordre imposé, la violence, les privations et les frustrations justifiées par des fables…

En étudiant les prises de décision dans le domaine financier, daniel Kahneman  et amos Tversky, ont montré que les personnes réagissent différemment aux perspectives qui suivraient la matérialisation de leurs gains ou leurs pertes.

Ainsi, après des gains, elles tendent à vouloir les consolider, généralement en revendant les actifs, dont le prix a progressé et s’abritant ainsi contre le risque que le prix retombe, même si la hausse est due à de bonnes raisons.

Après des pertes, surtout des fortes pertes, elles sont prêtes à prendre des risques importants, en conservant les actifs dévalorisés, estimant qu’elles n’ont « plus rien à perdre » et ont au contraire des chances de récupérer leur mise par remontée des cours. Elles oublient que le véritable risque pourrait-être une poursuite de la baisse de valeur de ces actifs, dont la baisse est peut-être due à de bonnes raisons.

La théorie des perspectives modélise ce comportement en deux parties : d’abord, l’encadrage, ou établissement d’un cadre de référence, c’est-à-dire une représentation mentale des choix et de leurs conséquences ; ensuite, l’évaluation des choix dans ce cadre.

Kahneman et Tversky ont observé chez les personnes une aversion à la perte, une forme asymétrique d’aversion du risque. Le détenteur d’un actif tend à considérer, par une sorte d’attachement, que les actifs qu’il détient, qu’ils soient en gain ou en perte, valent plus que ce que le marché propose. On passe là du biais cognitif au biais émotionnel, puisqu’il s’agit de la difficulté de se séparer d’un bien auquel on s’est habitué. Les personnes observées, plutôt que d’appliquer un principe de maximisation, mettent en œuvre des heuristiques, c’est-à-dire des routines simples, ne reposant pas sur un calcul d’optimisation, d’autant qu’elles sont souvent incapables d’appliquer, en situation d’incertitude, les lois des probabilités comme celle  des  grands  nombre  et  la  règle  de  Bayes.  Sur  les  marchés  financiers,  ces attitudes non rationnelles, si elles sont largement partagées, peuvent avoir des conséquences telles qu’une certaine viscosité des prix sous-forme de sous-réactions aux mauvaises nouvelles, qui normalement devraient les faire baisser.

Le cortex orbitofrontal est l’aire du cerveau qui opère cette interface entre l’évaluation des conséquences de mes choix, qui est à la fois un calcul et un raisonnement contrefactuel (qu’aurais-je obtenu si j’avais choisi autrement ?) et les émotions que je ressens quand tombent les résultats de mes choix. Plus finement, les  activités  du  cortex  orbitofrontal  sont différenciées, selon que  les  sujets  sont censés éprouver du regret ou de la déception. Le regret, c’est l’émotion que l’on éprouve lorsque nous sommes en mesure de comparer ce que nous avons obtenu avec ce que nous aurions pu obtenir. Cela suppose que soit disponible l’information à propos des conséquences de l’option qui n’a pas été retenue. La déception est un ressenti différent. La déception, c’est l’émotion perçue quand nous sommes mécontents du résultat obtenu, sans que l’on sache ce qui se serait produit si nous avions agi autrement. Le plus remarquable, c’est que seule l’émotion du regret provoque une activité significative dans le cortex orbitofrontal. On constate même que l’activité neuronale liée au regret est fonction de l’amplitude des écarts entre le gain obtenu et le gain non obtenu.

Les expériences menées par giorgio Coricelli (2005) ont permis d’explorer la dynamique  de  l’émotion  dans  l’anticipation  du  regret.  Ce  serait  la  prise  de conscience de la perte (ou tout du moins du manque à gagner), que pourrait entraîner le choix, qui déclenche l’émotion du sujet. C’est donc en apprenant ce qu’il pourrait perdre, que le sujet commence à s’inquiéter. La répétition de l’expérience, révèle du reste un effet d’apprentissage. L’émotion s’accroît ainsi, par l’expérience, en mobilisant au passage des souvenirs désagréables, justifiant notamment l’activation de l’hippocampe. Au bout du compte et sous la pression de la crainte de risquer d’éprouver de tels désagréments, la plupart des sujets soumis à l’expérience, en arrivent à choisir l’option capable de réduire au minimum les désagréments qui accompagnent ce regret. Coricelli et ses collègues y voient la signature neuronale du cingulaire antérieur, zone dévolue aux conflits et à la perception des erreurs. Cette région cérébrale se trouve effectivement activée durant ces séquences, qui suscitent des choix délibératifs et le conflit entre plusieurs évaluations subjectives différentes et contradictoires.

Antonio Damasio (1995) a souligné le fait que les patients souffrant de lésion du cortex préfrontal ventromédian, localisation de fonctions émotives, étaient le plus souvent dans l’incapacité d’appréhender les conséquences à moyen et long terme de leur choix. Le déficit d’émotions condamne ces patients à ne prendre en compte au moment de leur choix, que les conséquences très immédiates qu’ils pouvaient en attendre. La lacune émotionnelle serait ici à l’origine d’une pondération extrême du présent, allant jusqu’à bloquer toute anticipation. Les émotions se révèlent donc nécessaires à l’élaboration de projections à plus long terme, mais elles peuvent aussi être responsables d’une myopie temporelle en nous faisant privilégier le très court terme. Des résultats obtenus par l’imagerie cérébrale (McClure et al, 2004) montrent en effet que deux systèmes neuronaux distincts seraient activés au cours des anticipations. Ils correspondent respectivement aux régions limbiques et paralimbiques, d’une part, aux régions du cortex préfrontal et pariétal postérieur, d’autre-part. Pour les échéances très courtes, le système limbique, générateur des émotions non-contrôlées serait dominant, tandis que l’activation des cortex préfrontaux et pariétaux, à l’origine des opérations plus élaborées, dominerait les choix de plus long terme (Schmidt, 2010, pp. 129, 133).

L’échelonnement dans le temps des émotions attendues n’est pas neutre pour le sujet qui les éprouve. Le fait qu’une majorité d’individus préfèrent accélérer une échéance conçue comme désagréable, avancer, ou, au contraire, retarder une échéance imaginée comme agréable, sur la base d’expériences passées, témoignent de la modularité temporelle des émotions, qui accompagnent un choix (Schmidt, ibid, p.134). Le circuit de la dopamine joue un rôle déterminant. Non seulement, la dopamine active les régions du cerveau qui réagissent aux anticipations des récompenses attendues, mais il semble qu’elle intervienne également dans les mécanismes d’apprentissage et de correction des erreurs, qui président à leur évaluation. On a pu ainsi montrer comment les activités des structures sous- corticales du cerveau humain étaient corrélées avec l’anticipation de la récompense et du risque. Dans ces régions le cerveau encode les deux dimensions clés de la finance moderne. Cet encodage du risque et de la récompense par le cerveau est quasi-immédiat, et assurément beaucoup plus rapide que si un individu devait se livrer à un calcul explicite de ces variables. Notre cerveau est pour ainsi dire capable de prédictions financières, quand bien même le sujet n’aurait aucune notion de finance. Cependant, des déséquilibres dans la transmission de ce neurotransmetteur aux régions du striatum ventral, affectent directement le circuit de la récompense attendue, modifiant, de ce fait, la sensibilité des sujets au risque. Ces déséquilibres pourraient rendre compte de certaines vulnérabilités addictives aux risques, qui ont été observées (Schmidt, pp.207, 208).

Une expérience en économie consiste de la sorte, à créer un environnement contrôlé, afin de reproduire artificiellement une situation reflétant les conditions d’une prise de décision. L’expérimentation permet de provoquer des situations et d’en observer les conséquences (Eber, Willinger, 2005, pp.4, 5). L’une des ambitions de la théorie des jeux expérimentale, est de constituer une banque de données sur le comportement empirique des individus, qui permette de tester efficacement les théories alternatives. Les recherches menées en neuro-économie ont mis en valeur le processus de décision multidimensionnel, au cours duquel s’effectue une synthèse des résultats de multiples opérations : observation, perception, sélection des informations, anticipation, simulation, mobilisation des souvenirs de situations semblables antérieurement vécues, arbitrages et pondération, qui font intervenir des fonctions cognitives différentes, si ce n’est toujours distinctes. La décision fait intervenir à la fois des systèmes neuraux conscients et automatiques. Lorsqu’il s’agit de choix, le calcul raisonné est, de plus, inséparable du contenu affectif qui accompagne l’anticipation du résultat attendu et, parfois l’action elle-même de choisir. Là, où le calcul logique, qui inspire la théorie des jeux, fournit une solution unique au terme d’un processus linéaire, les données neuronales offrent, au contraire, un système complexe de réseaux enchevêtrés, auquel participent diverses régions du cortex préfrontal, qui sont activées en boucles (Schmidt, 2010, p.23, p.37, p.75).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010
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