Le modèle des versions multiples

Il nous faudrait abandonner, selon daniel Dennett, l’idée d’un « théâtre cartésien », sorte de quartier général, ou encore de sanctuaire intérieur, placé entre le cerveau matériel d’une personne et un supposé « esprit immatériel ». Nous aurions plutôt avantage à utiliser « le modèle des versions multiples », où toutes les espèces de perception, de pensées et d’activités mentales – sont traitées dans le cerveau par des processus parallèles et multiples d’interprétation et d’élaboration des entrées sensorielles. La cognition est le produit d’un calcul parallèle opéré par des entités sub-symboliques et la signification découle de l’état du réseau formé par ces entités à un moment donné (Dennett, 1993, pp.135, 178).

Cette approche reprend « le connexionnisme », utilisée en sciences cognitives, en neurosciences et en psychologie… pour modéliser les phénomènes mentaux ou comportementaux, comme des processus émergents de réseaux d’unités simples interconnectées. La forme des connexions et des unités peut varier. À chaque instant, une unité du réseau a un certain niveau d’activation. Une fois le seuil d’activation atteint, l’activation va se propager à toutes les unités connectées. La signification n’est pas localisée dans un endroit particulier du cerveau, mais étendue et distribuée dans un vaste réseau d’unités de traitement (nœuds de réseau) en interaction, qui s’activent avec l’expérience. Le traitement de l’information en parallèle permet de fournir des réponses très rapides aux nécessités de l’instantanéité de l’environnement. Joseph Ledoux  (2003) a observé que dans le cerveau, différents systèmes spécialisés interviennent pour lire, regarder, parler, calculer, etc. Chacun traite un événement de son point de vue, n’interprétant que l’information qui le concerne. C’est par le traitement parallèle que le cerveau peut mettre de la cohérence entre tous les éléments de ce qui pourrait faire penser à un puzzle. Selon lui, non seulement, les systèmes cérébraux peuvent traiter les différents éléments d’un même événement en parallèle, mais en plus, ce faisant ils apprennent et enregistrent  en   même  temps   les   nouvelles  informations   auxquelles   ils   sont confrontés (Ledoux, 2003).

Daniel Dennett exprime une vision pragmatique de la genèse de nos actions volontaires qui, bien qu’elles émergent le plus souvent de processus auxquels nous n’avons pas accès, nous paraissent familières. La plupart des processus du système nerveux sont non conscients. C’est le cas de tous les processus réalisés par la moelle épinière et le tronc cérébral :

–    Tous  les  processus  du  système  nerveux  autonome  (respiration,  digestion, thermorégulation, osmorégulation …).

–    Tous   les   processus   dits    “réflexes »   (réflexe   d’étirement    croisé,   réflexe stapédien, réflexe de préhension …).

Mais c’est également le cas de nombreux processus cérébraux effectués par les structures plus complexes du prosencéphale, dont tout particulièrement le néo- cortex :

–    Tous les processus dits « automatiques » (lecture, conduite d’un véhicule …).

–    La capacité de perception et de localisation d’un stimulus tactile.

–    Les ajustements précis des mouvements liés à la coordination visuo-motrice.

–    La “décision” de l’exécution d’un acte moteur.

–    Certains processus cérébraux liés à des réactions émotionnelles de peur.

–    La  reconnaissance  des  visages  est  un  processus  au  moins  partiellement inconscient…

Alors  que  500  ms  sont  nécessaires  pour  répondre  consciemment  à  un  stimulus tactile d’une intensité proche du seuil, il suffit de 100 ms pour donner une réponse motrice (appuyer sur un bouton) à ce même stimulus. Toutefois, le sujet aura l’impression d’avoir appuyé sur le bouton après avoir senti le stimulus, référant ainsi son mouvement à une expérience consciente ultérieure. La  conscience n’est pas nécessaire pour la plupart des processus cérébraux. Elle ne peut être considérée ni comme  une  étape  nécessaire  à  l’accomplissement  de  certaines  opérations,  ni comme l’attribut systématique de certains secteurs du fonctionnement mental. Il y a une dissociation entre les processus cérébraux et la conscience. Le phénomène de “conscience” n’interviendrait pas dans le fonctionnement des processus cérébraux mais aurait une fonction cognitive de contrôle de l’action en cours, en autorisant la poursuite, ou au contraire en suspendant l’action en cours de préparation.

Marc Jeannerod (2009, p.268) estime que l’important pour s’approprier ses propres actions,  est  peu  ce  qui  se  passe  avant,  puisque  délibérations,  décisions  et motivations  ne  représentent  pas  un  point  fixe  auquel  on  pourrait  se  référer. Benjamin Libet (1985) a constaté que le cerveau décide de préparer l’action bien avant que le sujet lui-même en soit conscient. La complexité des mécanismes en jeu, rend impossible la supervision consciente, qui prétendrait vouloir maîtriser et diriger l’ensemble du processus. C’est pourquoi le facteur décisif qui donne à la conscience son rôle dans le sentiment d’être l’auteur d’une action, est ce qui passe après, avec la connaissance de son résultat. La conscience est là pour éclairer, par la connaissance des résultats, les effets de mécanismes endogènes, qui nous sont restés inconnus, pour assurer la compatibilité avec le reste de notre être cognitif et en définitive pour maintenir notre continuité narrative. La conscience est associée au processus de validation qui suit l’action. Ce processus est avant tout un retour sur soi : j’apprends à me connaître en me regardant agir, j’apprends à me sentir un auteur de plein droit, à pouvoir répondre de mes actes et à m’en désigner comme l’auteur. Henri Ey (1934) avait remarqué que le phénomène d’étrangeté de ses propres pensées n’est pas spécifique au malade mental. L’impression qu’a le sujet, dit « normal », de diriger ses pensées est problématique. Les phénomènes d’inspiration soudaine ou d’intuition, sont autant d’exemples de l’irruption d’éléments nouveaux dans notre pensée. Le sujet « normal » n’a toutefois pas de difficulté à se reconnaître comme l’auteur de ses pensées ou de ses intentions :  il  se reconnaît  comme  agent  de  ses  propres paroles, dans la mesure même où il reconnaît que les idées qu’il exprime sont les siennes, même si les mots viennent tout seul. C’est l’accord entre ses intentions et son langage qui entraîne son sentiment de propriété. Ce qui confère aux pensées du schizophrène leur caractère délirant, ce n’est pas leur déclenchement impulsif et involontaire, c’est la signification qu’il leur attribue, c’est le mécanisme des erreurs d’attribution qui engendre chez lui un sentiment d’emprise et d’influence extérieure. Le cerveau ne serait donc pas un organe qui transfère les commandes de l’esprit vers le corps, une sorte de contrôleur agissant du haut vers le bas, mais plutôt un système qui proposerait en permanence des solutions compatibles avec notre contenu cognitif, avec notre histoire et avec nos besoins (Jeannerod, 2002, p.137, p.171).

La complexité de Soi

David Hume  (1995,  1993, 1991) avait  déjà remarqué,  au XVIII°  siècle,  dans  son « enquête  sur  les  principes  de  la  morale »  et  dans  son  «  traité  de  la  nature humaine », que « le moi » est supposé stable et substantiel, alors que toutes les impressions sont variables et que nous lui rapportons des idées et des impressions. La métaphysique « moderne » de « l’Unité du sujet » fut déconstruite par Hume à travers la genèse de sa formation comme esprit et par le flux des impressions. Le « moi », n’est qu’un faisceau ou une collection de perceptions qui se succèdent dans un flux et un mouvement perpétuel. « Le libre-arbitre » posé a priori, est une fiction, qui permet d’attribuer une responsabilité aux actes et d’arriver à des résultats concrets, la morale est changeante et diverse, comme en témoignent les historiens et les voyageurs. Quant à ce qui se situerait au-delà de l’expérience, Hume préfère, comme les sceptiques pyrrhoniens, suspendre son jugement et laisser de côté les vieux fantômes de la métaphysique.

La délibération, comme toute autre activité, est quelque chose que nous devons apprendre à accomplir. Elle doit être mue par une passion quelconque. Cela implique de concevoir certaines idées et de passer par plusieurs étapes; cela implique également une espèce de mise en scène imaginée des conséquences du choix de diverses options, et ainsi de suite. Plus nous pratiquons la délibération, plus nous avons de facilité à la faire, et plus les avantages de la délibération, dont on peut juger par notre succès dans l’assouvissement de nos « passions calmes » (amour de la vie, tendresse envers les enfants, bienveillance, sympathie…), et la satisfaction de nos intérêts stratégiques, sont considérables. Les « passions calmes », lorsqu’elles sont soutenues par la réflexion et secondée par la résolution, sont capables de maîtriser les passions violentes, généralement plus puissantes. Les passions influencent en effet la décision. L’accoutumance et la répétition sont importantes dans la régulation de nos passions. L’accoutumance rend plus aisée l’effectuation de telle ou telle action, ou encore la conception de tel ou tel objet. Cette aisance, une fois  acquise,  entraîne  une  inclination  à   accomplir  ces  activités,  qui  est  une

intarissable source de plaisir. Quant au processus de délibération, il peut être amené à corriger nos passions existantes. Le « libre arbitre » (relatif) s’élabore à travers le temps, il décrit la propriété qu’aurait la volonté humaine de se déterminer librement

— voire arbitrairement — à agir et à penser, par opposition au déterminisme ou au fatalisme.  Eléonore  Le  Jallé  (2005)  présente  « la  nature  humaine »  chez  Hume, comme un système auto-régulé des passions, qui permet sous l’effet d’une contradiction ou d’une menace de destruction, un changement de direction spontané en faisant appel aux émotions, ou raisonné en ayant recours à leur modération, à la délibération et à la puissance fictive de l’imagination. Les perturbations (internes ou externes) subies par un tel système surgissent d’abord comme de graves désordres pour se trouver ensuite intégrées à l’organisation elle-même, à laquelle enfin elles contribuent. L’organisation n’est ainsi, qu’une suite de désorganisation plus ou moins rattrapées.

Antonio Damasio  (2010) s’interroge sur le « Soi ». Si l’on se réfère à david Hume (1995), on peut lire : « je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception… Je peux m’aventurer à affirmer des humains qu’il ne sont qu’un faisceau ou une collection différentes qui se succèdent à une rapidité inconcevable et qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel ». Si l’on se réfère à william James (1890), il déclare que la conscience est une somme d’expériences qui se succèdent et entrent dans des rapports infiniment variés les unes avec les autres. Il y a conscience de ces rapports au même titre qu’il y a conscience de leur termes (James, 2005, p.169). James récuse un sujet fondateur et constituant. La conscience est un processus d’interprétation. Avoir conscience, c’est précisément interpréter la pensée présente encore impersonnelle, comme mienne. Dès que se produit l’acte d’appropriation, « l’expérience pure » se transforme et disparaît en tant que telle, elle entre dans une perspective. L’expérience est devenue matière à interprétation. Interpréter, c’est construire des séries. Mais qu’est-ce qui fait la réalité de ces expérimentations, si elles ne sont que des séries de signes? C’est la croyance, la réaction émotionnelle qui nous fait interpréter un événement comme réel. Qu’est-ce que « le sujet » ? Il se construit dans les interprétations. Il est lui- même une interprétation. C’est parce que le corps est toujours au centre des expériences subjectives, que je l’interprète comme un moi. Le  « moi »  n’est  rien d’autre que cet acte d’appropriation toujours renouvelé à travers la variation continue du moi, autrement dit une convention (Lapoujade, 1997, pp.31, 46).

Anselm Straus (1992) évoque une pluralité de « moi » : le « moi d’hier », le « moi d’aujourd’hui »,  le  « moi  de  demain »,  le  « moi  quotidien »,  le  « moi  dans  un contexte  particulier »…  Je  peux  m’interroger  moi-même  sur  ce  que  j’ai  pensé antérieurement d’un acte isolé ou d’une suite de démarches, de l’adéquation de gestes ou de démonstrations affectives, de paroles prononcées et de la façon dont elles  l’ont  été…  Le  réajustement  du  passé  et  la  surprise  apparente  que  suscite l’action du présent, sont à l’origine de l’incertitude du futur. Le « je » sujet, qui remet en  question  ses  « moi »  objets,  progresse  continuellement  dans  un  avenir  aux contours incertains, c’est ainsi qu’émergent nécessairement de nouveaux « je » et de nouveaux « moi », actes critiquant et actes critiqués (Strauss, ibid, p.37). Quant au « soi »,  il indiquerait la  conscience qu’un sujet peut avoir de lui-même, parmi  la pluralité des expériences des « moi ». La conscience serait de la sorte un mélange de diversité (les ingrédients du soi) et d’unité (un noyau d’ipséité). Damasio s’inscrit à leur suite, en présentant une « pluralité /unité de soi », avec un « protosoi », qui est une boucle de résonance en relation privilégiée et directe avec le corps et les sentiments primordiaux issus du tronc cérébral, un « soi  noyau », qui atteste un certain   nombre   d’expériences   vécues   et   qui   porte   sur   l’action,   un   « soi autobiographique », qui intègre des évènements du passé et des anticipations de l’avenir (Damasio, ibid, pp. 20, 38).

Le « Soi » en psychologie sociale, n’est pas une entité fixe : il dépend de la situation. Il inclut le corps, le soi intérieur, le soi interpersonnel et le soi collectif. Georges herbert Mead  (1934) a développé une théorie interactionniste de la conscience, selon laquelle les connaissances et les processus relatifs au soi se construisent dans l’interaction et les contextes sociaux et, en retour, influencent notre interprétation de ces relations et de ses contextes. Bernard Lahire (in Chapelle, 2004, pp.131, 136),1998) a constaté qu’une même personne peut être, tour à tour au cours de sa vie : enfant, adolescent, adulte, parent, grand-parent; accomplir différentes professions, exercer différents niveaux de responsabilité… ou simultanément : être client, usager, citoyen… Cette pluralité renvoie à une diversité de modèle de socialisation. On peut donc faire l’hypothèse d’une multiplicité de schèmes d’action ou d’habitudes. A ce stock de modèles, il faudrait ajouter ceux éventuels des personnes rencontrées, ou mises en communication par le courrier, le téléphone, l’internet, le s.m.s. (short message service)… ; des personnages de la littérature, du théâtre, du cinéma, des vidéos (et jeux-vidéo), de la radio, de la télévision… Tous ces modèles peuvent constituer un répertoire, que l’individu activera en fonction de la situation. La personnalité et les attitudes d’un individu donné résultent de ce qu’il apprit dans sa famille, à l’école, ses métiers, ses loisirs, ses voyages, sa vie sentimentale, ses engagements associatifs… C’est la saisie du singulier, qui force à voir la pluralité.

Mais tous ces modèles n’exercent pas la même influence, certains d’entre eux sont dominants et revendiqués, associés à des souvenirs marquants, intégrés à la biographie, d’autres sont niés, rejetés, oubliés ou mis en attente, pour éventuellement ressortir dans des situations plus favorables. Le soi peut être considéré comme un assemblement de schémas portant sur soi. Les schémas que les gens ont sur eux-mêmes incluent des traits caractéristiques, qu’ils estiment posséder fortement. Ces auto-conceptions persistantes peuvent générer des opinions erronées sur leurs propres performances. Par exemple, quelqu’un qui est persuadé d’être mauvais en mathématiques évitera de se lancer dans des études scientifiques et techniques, malgré des réussites avérées dans ces domaines.

Julian   Rotter   (1966)   a   décrit   le   fait   que   les   individus   diffèrent   dans   leurs appréciations et leurs croyances sur ce qui détermine leur réussite dans une activité particulière, ce qui leur arrive dans un contexte donné ou, plus généralement, ce qui influence le cours de leur vie. Les personnes croyant que leur performance ou leur sort dépendent surtout d’eux-mêmes ont un « locus de contrôle » dit « interne » ; celles persuadées du contraire (c’est-à-dire que l’issue est avant tout déterminée par des  facteurs  extérieurs,  hors  de  leur  influence)  ont  un  locus  de  contrôle  dit « externe ». Par exemple, un candidat échouant à un examen, comme par exemple au permis de conduire, attribuera son échec à une cause externe (examen difficile, manque de chance ou examinateur sévère) s’il a un locus contrôle plutôt externe, mais à ses propres erreurs, son manque de travail, de concentration, etc., s’il a un locus de contrôle plutôt interne. Néanmoins, le locus de contrôle peut être affecté par  différents  facteurs  dont  la  valence  affective  de  la  situation :  d’une  manière générale, les échecs personnels sont perçus comme davantage dus aux circonstances extérieures, tandis qu’on a tendance à adopter un locus de contrôle plus interne vis- à-vis de ses propres succès.

Les  personnes  ont  de  multiples « soi »  possibles, qui  émergent  en  fonction  des expériences et de l’imagination. L’aspiration à l’homogénéité des différents « soi » peut entraîner des conceptions biaisées d’elles-mêmes, qui offrent une image harmonieuse  au  prix  du  déni  des  « soi »  contradictoires.  Si  les  évènements émotionnels favorisent la connaissance de soi, ils mettent à la lumière ses contradictions. Quand des personnes sont amenées à faire un choix, les aspects positifs de l’alternative rejetée et les aspects négatifs de l’alternative choisie provoquent de la dissonance  avec un état de tension désagréable. Des pressions sont alors exercées en faveur d’une cohérence, en essayant de maintenir une cohésion entre les éléments disparates et d’effectuer une consolidation des positions prises. Comme les cognitions sont plus faciles à changer que les comportements, cela amène souvent à minimiser les côtés dissonants de chaque alternative pour soutenir son choix. Il arrive que l’on déforme nos souvenirs de manière à ce que nos comportements passés ne se trouvent pas en opposition avec nos attitudes et/ou comportements actuels. Les contradictions qui pèsent le plus sont celles qui confrontent « le soi actuel » au « soi idéal », ou au « soi imposé », elles ont tendance à amplifier les échecs et peuvent susciter inquiétudes, nervosité, agitation, anxiétés, dépression… Des observations expérimentales ont montré que ceux qui ont un concept de « soi complexe » sont moins moroses que ceux qui ne disposent que d’un « soi » simple et restreint. Les évènements de la vie ont globalement moins d’impact

sur les premiers, parce qu’ils peuvent circonscrire l’évènement à un aspect limité de soi,  en  en  laissant  beaucoup  d’autres  non  affectés.  Les  personnes  au   « soi multifacettes » présentent des réactions plus modérées au stress, amortissant les coups de la vie quotidienne. Tandis que les schémas soulignent les traits de personnalité, l’identité  met davantage l’accent sur les rôles sociaux. Les identités n’ont  pas  non  plus  le  même  degré  de  complexité  et  la  complexité  identitaire protège également les personnes du stress du fait de leur niveau plus élevé de tolérance envers l’ambiguïté. Entre tous les concepts de « soi » présents et possibles, ayant rapport aux traits de personnalité ou à l’identité, l’aspect de soi qui vient à l’esprit, est celui qui est accessible, en fonction du contexte. Le concept  de « soi actif » identifie de façon instantanée les aspects actifs du « soi », mobilisés à un moment donné, selon les circonstances (Fiske, 2008, pp. 214, 244). Ainsi donc, L’élucidation des mécanismes neuraux sous-jacents à l’esprit conscient révèle que notre soi n’est pas toujours avisé et ne contrôle pas chacune de nos décisions. L’élucidation des processus mentaux conscients et non conscients accroît nos possibilités de renforcer nos pouvoirs délibératifs. Le soi ouvre la voie à la délibération et à l’exploration scientifique, ouvrant le dossier de la responsabilité humaine, en termes éthiques, en matière de justice et au niveau politique (Damasio, 2010, p.39).

Les troubles de conscience de soi des patients schizophrènes nous mettent sur la piste de mécanismes mentaux, qui la rendent possible. « Schizophrénie » provient de « schizo » du grec « σχίζειν » (schizein) signifiant fractionnement et « φρήν » (phrèn) désignant l’esprit. C’est une « coupure de l’esprit », au sens d’une perte de contact avec la réalité ou, d’un conflit entre le moi et la réalité. L’hérédité est un facteur qui en accroît le risque. Le risque de schizophrénie augmente chez les adultes dont la mère a été infectée par un virus grippal, lors de sa grossesse. Ce n’est pas le virus lui- même qui affecte le développement cérébral du fœtus, mais ce serait plutôt la réponse immunitaire au virus des cytrokines, qui jouent un rôle important dans le développement du cerveau. La schizophrénie se manifeste par des signes de dissociation mentale, de discordance affective et d’activité délirante, ce qui a pour conséquences une altération de la perception de soi-même, des troubles cognitifs, et des  dysfonctionnements  sociaux  et  comportementaux,  allant  jusqu’au  repli autistique. Les individus schizophrènes présentent davantage de risques d’être atteints d’éléments de comorbidité, tels que les troubles anxieux et dépressifs. Ils sont  également  davantage  touchés  par  des  troubles  addictifs,  ainsi  que  des problèmes sociaux comme le chômage de longue durée, le sans-abrisme et la pauvreté. Des symptômes assez fréquents ont été décrits : Les symptômes négatifs manifestent le déclin des fonctions de la conscience et se traduisent par une altération des fonctions cognitives complexes d’intégration : altération des fonctions mnésiques,   difficultés   de   concentration,   pauvreté   du   langage   spontané,   du comportement    moteur :    aboulie,    amimie,    apragmatisme,    mais    aussi    du fonctionnement   social   ou   émotionnel :   altération   de   la   vie   de   relation,   un abrasement des affects et de la motivation, athymhormie. Les symptômes positifs, ainsi dénommés car s’ajoutant à l’expérience de la réalité et aux comportements habituels,  comprennent  les  éléments  sémiologiques  communs  aux  états psychotiques   aigus :   idées   délirantes,   hallucinations,   déréalisation,   impression d’étrangeté  du  monde,  qui  paraît  irréel,  flou,  qui  manque  de  sens, dépersonnalisation (par exemple : l’impression de sortir de son propre corps), ainsi que les troubles cognitifs regroupés sous le terme de désorganisation ou troubles du cours de la pensée (tel le phénomène du « coq à l’âne », quand le discours passe d’un sujet à un autre complètement différent). Du fait du grand nombre de combinaisons différentes possibles entre ces symptômes, aboutissant ainsi à des formes cliniques variées, certains considèrent la schizophrénie comme un syndrome, une traduction clinique de pathologies multiples et non comme une pathologie unique. Des témoignages sont cités : tel, la croyance d’un(e) patient (e) à certains moments que ses pensées et ses actions lui sont imposées par une force extérieure, qu’elles sont accessibles à autrui, que tout le monde s’intéresse à lui ou à elle, que son esprit est sous contrôle ou qu’il a un contrôle abusif sur des évènements extérieurs (Chapelle, 2004, p.23). Les individus peuvent sombrer dans la schizophrénie, quand ils sont soumis à une « double contrainte », comme l’a étudié gregory  Bateson.   Une  « double  contrainte »  désigne  deux  obligations   qui  se contrarient en s’interdisant mutuellement, augmentées d’une troisième qui empêche l’individu de sortir de cette situation. Deux exemples de double contrainte : « vous êtes damné si vous le faites, et vous êtes damné si vous ne le faites pas ». Paul Watzlawick évoque un panneau autoroutier indiquant « ignorez ce panneau ».

« Les  pensées   intrusives »  s’imposent  au  sujet,  contre  sa  volonté.  Elles  son ressenties  comme  étrangères  à  lui-même  et  inacceptables,  car  elles  perturbent l’ordre moral et social. Elles activent un schéma de danger. Pour s’en préserver, le patient fait appel à une pensée neutralisante, qui a pour effet d’apporter une diversion, en constituant un rituel mental et d’éloigner le danger. La lutte entre la pensée intrusive inacceptable et la pensée automatique neutralisante constitue l’obsession.  Si  le  sujet  dit  « normal »  fait  preuve  d’un  traitement  efficace  de  la pensée obsédante par un contrôle vigilant et un rejet rapide, le sujet obsessionnel se sent obligé d’édifier tout un système complexe pour la neutraliser, car il ressent une culpabilité et une angoisse importante à penser ainsi (Cottraux, 1992, pp.53, 54).

Le Trouble de la personnalité multiple appelé aussi trouble dissociatif de l’identité (T. D.I.) qualifie un désordre psychiatrique apparu en Amérique du Nord dans les années 1980. Les patients atteints présentent des alternances de personnalité (ou d’états de personnalité) différentes, et peuvent passer de l’un à l’autre sans pouvoir le contrôler par exemple une femme adulte peut subitement parler avec la voix d’une fillette de 5 ans et parler comme telle, puis « devenir » un homme de 50 ans, etc.)… La personnalité  peut être définie par « le résultat chez un sujet donné de l’intégration dynamique de composantes cognitives, pulsionnelles et émotionnelles, l’agencement de ces différents facteurs constituent les  traits  de  personnalité,  à savoir les modalités relationnelles de la personne, sa façon de percevoir le monde et de se penser dans son environnement ».

La personnalité présente deux propriétés :

–    elle est relativement stable dans le temps, ce qui garantit la continuité d’être de la personne,

–    elle est unique, caractéristique de la personne, la distinguant des autres.

On parle de trouble de la personnalité lorsque certains traits de la personnalité se rigidifient entraînant soit une souffrance, soit des dysfonctionnements. La personne victime du Trouble de la personnalité multiple est, au niveau conscient, persuadée d’être  tour  à  tour  telle  ou  telle  autre  personne.  On  peut  produire expérimentalement et transitoirement un phénomène de personnalité multiple par utilisation de l’hypnose : on suggère à la personne, sous état de transe hypnotique, qu’elle a telle ou telle caractéristique et on peut constater qu’elle se plie à cette suggestion  et  se  donne  le  rôle  proposé.  On  a  montré  que  si  la  suggestion  est contraire à des choix profonds de la personne, elle refuse d’entrer dans le personnage et éventuellement, sort même de son état de conscience modifiée. Il ne s’agit pas de simulation, les changements de personnalité n’étant pas placés sous le contrôle de la volonté. Chaque « personnalité » a une façon d’agir, de parler, de se comporter, de penser et d’appréhender son environnement et elle-même de façon particulière. Ces personnalités doivent être au moins deux à prendre le contrôle du sujet. Aussi, les différentes personnalités du sujet ne sont pas nécessairement au courant de leur coexistence dans le même corps et dans ce cas, le temps qui passe lorsqu’une des personnalités est en interaction consciente avec le monde extérieur est perdu pour les autres personnalités. Ceci implique que les autres personnalités sont amnésiques pour les événements pendant ce temps et ce fait peut rendre la vie du sujet très compliquée et angoissante. Dans le cas où les différentes personnalités du sujet sont partiellement ou complètement capables d’interactions, le sujet ou les personnalités du sujet peuvent communiquer via des « voix dans la tête ». Le T.D.I. a été interprété comme étant un mécanisme de défense du sujet qui lui permet de continuer à vivre dans des situations de vie menaçantes, contradictoires et désespérantes.

La  dépersonnalisation  ou  déréalisation,  désigne  l’expérience  d’un  sentiment  de perte de sens de la réalité. Une personne souffrant de ce trouble a l’impression qu’elle a changé et que le monde paraît moins réel, flou, comme dans un rêve, ou

qu’il manque de sens. Les individus souffrant de dépersonnalisation se sentent à la fois détachés du monde et de leur propre identité / incarnation physique. Souvent, les personnes ayant expérimenté la dépersonnalisation disent avoir l’impression que la vie ressemble à une fiction. Certains sujets disent aussi avoir l’impression d’être des  « fantômes ».  Malgré  ses  efforts,  l’individu  n’a  pas  l’impression  d’interagir réellement avec le monde. Il est en proie a un « sentiment d’inquiétante étrangeté », lui donnant l’impression de vivre dans un monde absurde sans avoir la capacité d’être  de  nouveau  acteur  de  la  vie  et  d’en  approuver  intellectuellement  la pertinence. Le sujet devient un observateur des choses, et principalement de ses propres mécanismes de pensée : il s’auto-observe sans cesse, cherchant à retrouver le sens et l’ordre des choses, pour unifier sa vision de la réalité et être de nouveau un acteur. La dépersonnalisation est caractérisée par une très grande lucidité de son état : le sujet a une conscience aiguisée des troubles qui l’accablent, mais avec le sentiment d’être démuni quant à eux, que ce sentiment de désordre qui l’affecte est le plus fort, le faisant sombrer dans la dysphorie. La dépersonnalisation est donc une altération de la perception de soi, telle que le sujet se sent irréel. L’intellect sait qu’il s’agit de lui, de son corps, mais il manque la prise de conscience plus vaste pour réintégrer cette donnée dans un système cohérent qui lui ferait adhérer de nouveau à sa réalité : le sujet n’a plus la conscience de la place qu’il occupe, obnubilé qu’il est par des questionnements métaphysiques irrésolus, il se sent en disharmonie et ne consent plus à jouer le rôle qui est le sien, car n’en percevant plus le sens. Le symptôme se déclare souvent après une forte crise d’angoisse ou de panique, et, plus rarement, lorsqu’un élément familier de longue date a soudain changé (décès, rupture, etc.), ce qui rompt le continuum identitaire de l’individu, perdant ainsi l’identification de soi à sa personnalité et donnant l’impression d’être confronté à un monde qu’il ne reconnait plus et où ses marques & repères ne sont plus que des souvenirs auxquels il est devenu incapable d’adhérer.

La  dépression   se  manifeste  la  plupart  du  temps  par  un  certain  nombre  de symptômes comme :

–    l’humeur triste,

–    un sentiment d’inutilité, d’impuissance et de désespoir,

–    l’anhédonie, la diminution du plaisir ou de l’intérêt pour toutes activités, y compris celles qui procurent du plaisir habituellement. Les habitudes se modifient, les passe-temps sont délaissés, tout semble monotone et vide, y compris les activités habituellement gratifiantes,

–    diminution des pulsions sexuelles,

–    évitement des autres,

–    une modification involontaire du poids : prise ou perte de 5 % ou plus du poids habituel en un mois,

–    des  troubles  du  sommeil  avec  soit  une  diminution  (insomnie),  soit  une augmentation (hypersomnie) du temps de sommeil,

–    des troubles de la concentration et/ou du processus de prise de décision,

–    des troubles du comportement : agitation ou ralentissement (bradypsychie) rapportée par l’entourage,

–    l’asthénie : une sensation de fatigue ou de diminution d’énergie,

–    un sentiment de culpabilité hypertrophié, souvent injustifiés et liés à l’auto- dépréciation du patient,

–    des idées morbides ou suicidaires.

Les mécanismes biologiques, neuropsychiques, psychologiques, sociologiques de la dépression sont constamment en interaction.

Un mauvais fonctionnement du circuit de noradrénaline ou de sérotonine contribue à la dépression chez certains individus. La recapture présynaptique des monoamines serait trop forte, ce qui crée un manque de ces neurotransmetteurs. Il a aussi été observé que la noradrénaline est détruite par des enzymes, les monoamines oxydases, en une substance qui se retrouve dans les urines : le méthoxyhydroxyphénylglycol (M.H.P.G.). Le rôle du cortisol, hormone dont la production est augmentée en cas de stress, semble également crucial. Son taux est significativement augmenté en cas de dépression. Il est retrouvé parfois un déficit intracérébral   de   B.D.N.F.   (« Brain-derived   neurotrophic   factor »),   un   facteur permettant la croissance des neurones et la plasticité des synapses.

Sur le plan comportemental, une personne dépressive a tendance à voir la réalité de façon négative, ce qui amplifie les émotions dépressives, qui influencent les comportements, amenant par exemple de la passivité, avec à son tour, un impact sur les pensées et les émotions. Sur le plan sociologique, un environnement pénible comme un rythme de vie effréné, des soucis professionnels et/ou familiaux, l’expérience du chômage, d’un divorce, d’un deuil, l’isolement, un déménagement, un déracinement… peuvent rendre plus sujet à l’apparition et/ou au maintien d’une dépression. L’importance et la qualité du soutien que nous recevons par nos relations interpersonnelles (proches parents, conjoints, enfants, amis…) peut nous protéger contre le stress et les tensions de la vie quotidienne, et réduire les réactions physiques et émotionnelles au stress, l’une d’entre elles pouvant être la dépression. A l’inverse, l’absence d’une relation étroite, de confiance, peut augmenter le risque de dépression. Sur le plan cognitif, l’humeur dépressive est un éprouvé négatif avec des distorsions de la relation du sujet au monde et à lui-même : un sentiment que sa vie est un échec, que la situation est sans espoir, que l’avenir est impossible. On assiste à une perte du plaisir et d’intérêt. Les troubles de l’humeur peuvent être amplifiés par deux autres phénomènes : « l’inhibition » et la « douleur morale » ». L’inhibition est « une sorte de freinage ou ralentissement des processus psychiques de l’idéation, qui réduit le champ de la conscience et les intérêts, replie le sujet sur lui-même et le pousse à fuir les autres et les relations avec autrui. Subjectivement, la personne éprouve une lassitude morale, une difficulté de penser, d’évoquer des souvenirs avec des troubles de la mémoire, une fatigue psychique. La douleur morale s’exprime sous forme d’auto-dépréciation qui peut devenir auto-accusation, auto-punition et un sentiment de culpabilité, avec des idées morbides, parfois suicidaires.

La manipulabilité  et la soumission au contrôle de l’esprit, manifeste une pathologie psychologique, une vulnérabilité aux influences d’autrui, une dépendance sociale excessive, une sorte de déficit immunitaire psychique vis-à-vis des mèmes et des virus de l’esprit (idéologies, religions…), une déficience de l’autonomie de la conscience, une difficulté à l’évaluation personnelle, une immaturité psychique, une régression de la pensée aux automatismes. Si l’être humain influence les autres humains et en est influencé, si les relations humaines sont un tissu d’intéraction et d’influences mutuelles, on peut toutefois discerner une différence entre la suggestibilité et la manipulabilité. Hippolyte Bernheim  (1884) définissait la suggestion comme un acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui. II proposa le concept d’idéodynamisme, propriété des idées à se transformer en mouvement physique ou biologique, sensation ou émotion, comme quoi « toute idée suggérée tend à se faire acte. La suggestibilité est une propriété physiologique du cerveau humain. Mais à l’état ordinaire, cette suggestibilité, cette tendance du cerveau à accepter l’idée et à la transformer en acte, est limitée par l’attention,  l’auto-critique,  le  jugement,  qui  constituent  le  contrôle  conscient cérébral. Tout ce qui diminue l’activité consciente, tout ce qui supprime ou atténue le contrôle cérébral, renforce la suggestibilité, c’est-à-dire augmente l’aptitude du cerveau à accepter et à réaliser l’idée. Certains sujets sont plus particulièrement suggestibles. Chez eux, dans leur état normal, sans sommeil préalable, sans émotion extraordinaire, la suggestibilité est assez grande pour que tous les phénomènes indiqués : anesthésie, catalepsie, contracture, actes, hallucinations, illusions, etc., puissent être réalisés par simple affirmation à l’état de veille. L’idée reçue actionne suffisamment les centres automatiques pour se transformer en acte ; il y a chez eux une réflectivité idéo-motrice, idéo-sensitive, idéo-sensorielle, idéo-dynamique si grande que l’influence modératrice du contrôle n’a pas le temps ou pas la force de faire inhibition. La dissociation, l’angoisse, la peur, la surprise… créent souvent des états qui amplifient la suggestibilité.

Aaron Beck (1983) a distingué la sociotropie de l’autonomie, deux dimensions de la personnalité, la première caractérise une personnalité dépendante, la seconde une personnalité auto-critique. La  sociotropie  pourrait se définir comme tout ce qui attire un individu vers les autres personnes et qui le rend dépendant de ses relations avec les autres pour être satisfait. L’autonomie se définit comme la capacité pour un

sujet de se centrer sur la réalisation de ses objectifs sans contrôle ou contrainte. Un sujet sociotrope pourrait devenir dépressif, si des facteurs externes ou internes sont perçus  comme  des  obstacles  à  « l’approvisionnement  social »,  alors  qu’un  sujet autonome pourrait devenir dépressif si ces facteurs sont perçus comme un incontournable obstacle à « l’accomplissement de ses objectifs ». La manipulabilité est plus forte chez le sujet sociotrope que le sujet autonome. La manipulabilité est associée  à  une  dépendance  excessive  à  l’autre,  à  une  mise  à  disposition  du psychisme et du comportement, à une soumission à la volonté de quelqu’un d’autre.

La relation d’emprise est une relation inégalitaire avec une influence exercée par le dominant sur le dominé, à son insu. La victime n’a qu’une très faible conscience que l’autre contrôle la relation. On peut employer le terme de « colonisation de l’esprit », car il s’agit d’une invasion de l’espace psychique (Petitcollin, 2008, p.24). L’emprise se reconnaît  à  un  certain  nombre  de  procédés.  L’emprise  s’instaure  souvent  avec chaleur, sourires à profusion, enveloppement, proximité physique et psychologique… L’emprise commence par cette technique de rapprochement particulièrement séduisante, quand on est une personne en grande détresse, en manque d’affection, en   état   de   deuil,   en   difficulté   majeure   avec   ses   parents   ou   son   propre environnement (Maurer, 2001). L’individu manipulable peut douter de la pertinence des informations provenant de ses propres sens, de ses capacités affectives et cognitives à résoudre des problèmes. Le mode critique et analytique de traitement de l’information néo-cortical est inhibé. Le sujet exprime une peur de prendre des décisions par lui-même, un manque d’assurance, avec un moi inconsistant. Il sollicite son entourage pour décider à sa place, ou à défaut il cherche des leaders charismatiques, des guides spirituels et/ou des doctrines morales, religieuses, politiques, philosophiques… pour lui indiquer comment il doit agir. Il aspire à l’hétéronomie et abandonne son psychisme aux contrôleurs de l’esprit. Il peut même leur vouer un culte, les idéaliser, les idolâtrer, les diviniser… Dans une relation d’emprise, on peut parler de « fascination ».

L’individu manipulable est souvent très réceptifs aux effets émotionnels des groupes, il cherche à se fondre dans le collectif, à passer inaperçu, à intérioriser des règles et images communes et à se conformer aux modèle comportemental valorisé par le groupe et aux rituels communautaires ou collectifs. Il a peur d’être différent et d’être stigmatisé. Il revendique une identité collective qui dilue les ego et expose à la dénonciation les déviants, les hérétiques, les marginaux, les éléments étrangers…  La manipulabilité est en grande partie non consciente.

Ces troubles de la conscience de soi, nous montrent à la fois la fragilité et les avantages de la conscience pour le cerveau humain

La conscience est une propriété phénotypique, émergente des propriétés neuronales du cerveau, apparue à un moment de l’évolution des espèces, qui a conféré un avantage  adaptatif,  dont la tâche première est de gérer l’imprévu, d’élaborer des projets pour le futur et d’évaluer les actions menées, dont certaines ont été non- conscientes et non-choisies (Koch, 2006, p. 25, p.338). Elle est apparue au cours de l’évolution des vertébrés lorsque les connexions ré-entrantes au sein du système thalamo-cortical se sont mises à relier les systèmes de mémoires antérieurs, qui traitent des valeurs, aux systèmes corticaux plus postérieurs, qui sont dédiés à la perception. Il en a résulté une augmentation du pouvoir de discrimination et de mise en relation associative d’entités disparates (Edelman, 2006, p. 74). Mais notre soi n’est pas toujours avisé et ne contrôle pas chacune de nos décisions. On pourrait comparer  la  conscience  à  un  « concours à  projets »  avec  plusieurs  candidats  en compétition, chacun soutenu par une coalition. L’attention consciente sélectionne une coalition gagnante parmi différentes propositions, qui occupe alors le contenu de la conscience et éclipse les autres propositions pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’elle cède la place à une autre. Les coalitions qui ont perdu, ne disparaissent pas toujours, elles continuent souvent leur activité de lobbying et influencent les choix politiques, elles peuvent éventuellement remporter les sélections suivantes (koch, ibid, p. 39). Les évaluations que nous établissons dans nos activités sociales et culturelles de tous les jours ont un lien direct avec les processus de régulation vitale homéostasique. L’homéostasie  est un ensemble de processus régulateurs usant de multiples rétroactions. La boucle de rétroaction (ou feed-back) négative permet de stabiliser un système, de réduire la déviance. Sous sa forme positive, la retroaction est un mécanisme amplificateur qui modifie le système, le met en péril ou l’amène à se transformer. Ce lien avec les processus de régulation explique l’intérêt que représente pour nous la prédiction et la détection des gains et des pertes, à travers l’assignation de valeur. La différence entre la régulation vitale avant et après la conscience, tient au passage de l’automation à la délibération. L’assemblage de la conscience a nécessité un effort de coopération entre les différents partenaires de l’intelligence.  En  liaison  avec  le  thalamus  et  le  tronc  cérébral,  le  cortex  nous maintient éveillé et aide à sélectionner ce à quoi nous sommes attentifs. Toujours en liaison avec le tronc cérébral et le thalamus, il construit les cartes qui deviennent l’esprit et engendre le soi-noyau. En se servant des enregistrements de l’activité passée, qui sont stockées dans les immenses banques du souvenir, il édifie notre biographie, riche de toute l’expérience des environnements physiques et sociaux, dans lesquels nous nous sommes trouvés. Il nous fournit une identité et nous place au  centre  du  spectacle  toujours  en  mouvement  de  la  conscience.  Avant  la conscience, la régulation de la vie était entièrement automatisée, après elle le reste, mais elle développe petit à petit un potentiel de délibération de plus en plus grand. Au  fur  et  à  mesure  que  la  conscience  est  devenue  plus  complexe,  et  que  les fonctions liées à la mémoire, au raisonnement et au langage ont coévolué  pour entrer en jeu, d’autres bénéfices dus à la conscience, se sont introduits. Ils sont en grande partie liés à la planification et à la délibération. Celles-ci portent surtout sur des décisions prises pour des laps de temps très étendus. Nous mobilisons notre réflexion et nos connaissances, quand nous prenons des décisions sur des questions importantes concernant notre existence future. Il est ainsi devenu ainsi possible d’envisager l’avenir et de réviser, de suspendre ou d’inhiber des réponses automatiques. (Damasio, ibid, p.63, p.217, p.302, p.324, p.328). L’homéostasie du corps  humain,  qui  est  régie  de  façon  non  consciente  et  l’homéostasie socioculturelle, qui est crée par l’esprit conscient et réflexif, devraient opérer comme des conservatrices de la valeur biologique et être en interaction constante. Elles sont au service du même objectif : la survie (immanente) des humains. L’esprit humain conscient a donné un nouveau cours à l’évolution en nous procurant des choix, en rendant possible une régulation socio-culturelle relativement flexible, qui va bien au- delà de l’organisation sociale dont les insectes font preuve. Le moteur des développements    culturels    pourrait    être    « l’impulsion    homéostatique ».    La conscience a permis aux humains d’enrichir la régulation vitale grâce à une collection d’instruments culturels : échanges économiques, conventions sociales, règles éthiques, institutrions politiques, procédures de justice et lois, arts, sciences, technologies… Ils réagissent ou plutôt ils devraient réagir à la détection d’un déséquilibre dans le processus vital et ils devraient chercher à le corriger, dans le cadre des contraintes de la biologie humaine et de l’environnement physique, biologique et social. L’élaboration de règles éthiques et de lois, ainsi que le développement de systèmes judiciaires devraient pouvoir réguler les déséquilibres causés par des comportements sociaux (Damasio, 2010, p.37, p.49, p.77, p.354).

Comme le constate john Dewey (2003, « Reconstruction de la philosophie », p.95): « On  a  plus  besoin  de  tout  l’arsenal  kantien  et  post-kantien  de  concepts  et  de catégories « a priori », destiné à synthétiser la soi-disant matière de l’expérience. L’expérience est composée de lignes d’action à visée adaptative, d’habitudes, de fonctions  actives,  d’actions  agies  et  subies,  de  coordination  sensorimotrice ». L’expérience  porte en  elle  des  principes  de  vie,  des  principes  pratiques. L’organisation biologique et sociale inhérente à la vie rend superflue toute synthèse supra-naturelle et supra-empirique. Elle fournit elle-même les matériaux nécessaires à une évolution positive de l’intelligence, comme facteur organisateur au sein de l’expérience.

Emmanuel Kant, en abandonnant l’idée que la liberté est l’objet d’une expérience immédiate et en la présentant comme ce qui permet de s’émanciper des contraintes du monde sensible, fait référence à une « liberté métaphysique », prônée par les stoïciens,  et  notamment  par  Epictète,   dont  la  piété  a  inspiré  le  « piétisme luthérien », dans lequel kant fut éduqué. Cette conception de la liberté, n’est pas au sens   ordinaire,   celle   d’une   volonté   d’agir   concrètement   selon   ses   propres motivations, mais une volonté en l’absence de toute contrainte physique, c’est-à-dire indépendamment    de    « la    causalité    naturelle »,        valorisant    l’insensibilité, l’impassibilité, l’imperturbabilité intérieure, afin d’être disponible à obéir de façon disciplinée, au devoir moral, qui s’imposerait à soi. Le « Libre- Arbitre » kantien est posé comme indépendant à l’égard des contraintes des penchants de la sensibilité. Si l’homme est affecté par des penchants qui influencent son arbitre, il devrait les abandonner par ascétisme, pour agir d’après les seuls motifs issus de « la Raison ». Dans  ce  cas,  « l’Arbitre  et  la  Raison »  transcendent  le  monde  en  dépassant  la sensibilité. Les postulats religieux et métaphysiques de « la Raison pratique » font de la conduite morale une démarche hétéronome. Kant présente « l’Autonomie » de façon paradoxale : « l’individu n’est soumis qu’à sa propre législation, encore que cette législation soit « universelle », la volonté « libre » doit se conformer à agir suivant un « impératif catégorique ». Il fit de la « Liberté » une « idée de la Raison » agissant selon des « lois immuables » et il récusa comme négative et inféconde, la liberté   en   tant   que   capacité   autonome   d’agir,   indépendamment   des   causes étrangères qui la déterminent (Crampe-Casnabet, 1989).

Pour Dewey, il paraît absurde d’affirmer des principes indépendants de notre vie psychique  et  de  l’expérience  de  chacun.  Il  refuse  de  définir  d’autorité  une conception du « bien » et du « Vrai » comme « Rationalité », supposée devoir guider les humains. La discipline morale atrophie, étouffe l’activité intellectuelle, elle a pour effet de créer une routine mécanique ou un état de passivité et d’esclavage mental. La liberté est intellectuelle, elle repose sur le pouvoir de penser, sur l’habileté à retourner les choses en tous sens, à les considérer sans idée préconçue, à juger si l’information pour prendre une décision est suffisante ou non et, si elle ne l’est pas, à la chercher (Dewey, in « Comment nous pensons », 2004, p.91).

Ainsi, la liberté relative de choix de notre éthique est-elle plus grande que le jeu du possible des autres espèces, mais cette liberté n’est pas une « essence universelle » de l’espèce humaine, elle s’est élaborée au cours de l’évolution, se poursuit tout au long de l’existence d’un individu humain et peut progresser avec les apports des civilisations (Dennett, 2004, pp.331, 337).

La « liberté de penser et d’action », qui s’est développée de la sorte à la marge, est un processus qui peut toutefois, régresser ou s’amplifier. Elle peut succomber à la puissance des pulsions instinctives, à la ritualisation « totalitaire » des comportements ou encore à des mèmes « métaphysiques » de dénigrement de la vie et du monde matériel, mais elle peut aussi s’institutionnaliser avec la reconnaissance sociale de libertés civiles & politiques, et la construction des mèmeplexes des démocraties pluralistes. « La Vérité, le Beau, le Bien, le Juste », n’étant ni donnés, ni

accessibles, les humains ne peuvent avoir recours qu’à des opinions plus ou moins pertinentes, d’où l’intérêt d’acquérir des connaissances et des compétences, pour diminuer l’incertitude et mieux maîtriser les expériences. Le système politique démocratique présente l’avantage de favoriser largement les influences diverses, l’échange des opinions et la recherche des solutions les plus acceptables et pertinentes, face aux problèmes auxquels sont confrontées les populations (Mougel, 1996, p.39).

Par Philippe Mougel,Sociologue cognitif, chef de projet à Welience et par Aurélien Trioux,
chargé de mission « Mobilité et Territoire », Octobre 2010