L’avant-garde américaine ne pense qu’à ça !

Par Jocelyn Morisson

De la philosophie à la neurologie en passant par le management, la conscience collective se révèle partout, mais elle reste insaisissable. Le thème est en plein boom, surtout chez les Anglo-Saxons. Ils la cherchent tous : où se cache la conscience collective ? Un patchwork non exhaustif.

Le projet Global Consciousness

Nos consciences pourraient influencer la matière, mais jamais autant que reliées par une émotion partagée.

Des recherches préliminaires menées au Princeton Engineering Anomalies Research (PEAR) Lab ont montré que des individus pouvaient influencer le comportement de machines à produire du hasard : les générateurs de nombres aléatoires (GNA). Selon Roger Nelson, Dean Radin et leurs collègues, l’effet est statistiquement significatif même s’il n’est pas de grande amplitude. En 12 ans, 2,5 millions d’essais ont été réalisés et 67% des participants ont dévié la ligne du hasard. Mais si on demande à deux personnes qui ont un lien affectif de se concentrer en même temps, l’effet est six fois plus élevé qu’avec un individu seul. Robert Jahn et Brenda Dunne ont alors suggéré que la proximité émotionnelle pouvait créer une résonance entre les individus, comme deux ondes en phase amplifient le signal. Ceci a été confirmé avec des expériences impliquant des groupes entiers, à qui on demandait par exemple de méditer ensemble. L’étape suivante a consisté à faire tourner des GNA lors d’événements suivis par des millions de personnes, comme l’ouverture des Jeux Olympiques ou le verdict du procès O.J. Simpson. Là encore, douze études en tout ont montré que l’effet observé a une chance sur 10 000 d’être dû au hasard. Comme le note Dick Bierman, chercheur néerlandais qui a répliqué ces résultats : « Nous ne savons pas si le facteur expliquant ces corrélations dépend d’une émotion partagée, d’une attention partagée ou d’un état spécial de conscience qui pourrait transcender les contraintes de l’espace-temps, mais l’effet est bien là. »

En 1998, Nelson est parvenu à convaincre quarante scientifiques dans le monde d’établir un réseau de GNA, qu’il appela EGG pour « Electro Gaïa Gram ». Son idée était de tester l’hypothèse d’une noosphère telle que décrite par Teilhard de Chardin. Le Global Consciousness Project était né. Les données de l’ensemble du réseau sont agrégées et analysées en regard d’événements mondiaux qui mobilisent l’attention de nombreuses personnes. Les déviations les plus nettes ont été enregistrées à l’occasion des funérailles de Lady Di et des attaques du 11 septembre 2001, deux moments où l’émotion collective a connu un pic mondial. http://noosphere.princeton.edu/

Bon pour la santé !

La communauté, c’est bon pour la santé, mais comment y intégrer la liberté individuelle ?

Plusieurs études ont mis en évidence que l’appartenance à une communauté, appuyée sur un réseau social fort, influe largement sur les indicateurs de santé physique et mentale, et sur la durée de la vie. Par exemple, une communauté d’immigrants installée dans une petite ville américaine avait, malgré des facteurs de risque élevés et identiques, un taux de maladies cardiaques deux fois moins élevé que les villes environnantes. A la génération suivante, alors que le lien communautaire s’était distendu, le taux était le même que les voisins. Des conclusions identiques ont été obtenues avec d’autres affections comme le cancer. Cette évidence est bien sûr connue de longue date par les traditions primordiales et certains courants religieux, mais on peut aussi en faire une lecture post-moderne. Le regain actuel des communautarismes peut ainsi être vu comme un réflexe de survie, purement physiologique. Les « corps » savent qu’ils se porteront mieux au sein de la communauté, et y chercher refuge est donc un réflexe de peur face à la violence du monde, après des décennies de glorification de l’individualisme. Anxiogènes et pathogènes, nos sociétés poussent les individus à se protéger en se (ré)agrégeant par communautés.

Seulement, la communauté peut être la négation de l’individu, comme le souligne Otto Scharmer. Il peut y être subordonné, et diminué dans sa dimension d’être. L’émergence d’une conscience collective doit donc se poser en alternative radicale au communautarisme en ce que l’individu y est au contraire sublimé. Plus l’individu est productif/créatif, plus la collectivité en profite en retour, et plus elle lui offre des conditions favorables à son épanouissement. L’établissement de ce cercle vertueux n’est pas une utopie, c’est un défi.

Génie collectif et nouveau management

Le MIT expérimente la « mise en cohérence » des consciences d’une équipe.

Née au sein de l’école Sloan de management du Massachusetts Institute of Technology (MIT), et émergeante dans les sciences sociales, une nouvelle approche entend encourager les processus d’intelligence collective à l’œuvre dans les groupes. Le tout étant plus que la somme des parties, des intelligences individuelles placées en « cohérence » sur un même objet de réflexion, finissent par faire émerger une forme de conscience de groupe, dont chaque individu devient à son tour conscient. Comment cela se traduit-il concrètement ? « Dans le groupe, j’ai fait l’expérience d’une forme de conscience qui était presque une singularité, raconte cette participante. Comme un abandon des personnalités et une « conjonction » sans aucun sens de conflit. Personne n’était en opposition et tout le monde s’entraidait. » Une autre explique : « Quand quelqu’un d’autre parlait, c’était comme si je parlais. Et quand je parlais, c’était sans ego, comme si ce n’était pas vraiment moi. Quelque chose de plus grand que moi parlait à travers moi. L’atmosphère dans la pièce était comme si nous étions dans une rivière, l’air devenant plus épais. Et dans cet espace, nous avons commencé à créer. » Co-fondateur du Leadership Lab au MIT, Otto Scharmer constate que les personnes font aujourd’hui ces expériences « non plus dans le cadre de « retraites » (ou « stages d’intégration »), mais bien dans le cadre de leur activité professionnelle, en particulier quand le travail est lié aux transformations sociales et à l’innovation. »

L’idée vient des « dialogues » du physicien David Bohm, eux-mêmes adaptés à la sauce management par Peter Senge, auteur de « La 5ème Discipline » en 1990. Pré-requis minimal selon Bohm : le groupe accède à un niveau supérieur de réflexion et de créativité si les participants suspendent leurs préjugés, écoutent avec attention et parlent vrai. Il y voyait une promesse de transformation de l’individu, donc du groupe, et aussi une promesse de guérison pour notre monde fragmenté.

Scharmer et ses collègues du MIT, Peter Senge et Joseph Jaworski, ont lancé une « Global Leadership Initiative » qui vise à sensibiliser des leaders de différents secteurs aux défis mondiaux : sida, malnutrition, gestion de l’eau, changements climatiques…

Résonance de groupe

Le « champ de forme » d’un escadron de pilotes se prépare comme un rituel chamanique.

L’intelligence collective ne serait-elle pas la manifestation des champs morphiques de Rupert Sheldrake ? Selon le biologiste britannique, les modèles de la « complexité émergente » sont trop réductionnistes. Par exemple, ils ne rendent pas compte du comportement simultané de certains groupes d’animaux, comme les bancs de poissons et les volées d’oiseaux. Les modèles informatiques ne parviennent pas à simuler le véritable comportement en supposant une information qui circule « de proche en proche » entre les membres d’un groupe. Les meilleurs modèles sont ceux où l’ensemble du groupe baigne dans un champ d’information. C’est d’ailleurs la sensation des participants aux groupes « d’intelligence collective ». Mais la résonance collective est aussi à l’œuvre dans une équipe de sport, un escadron militaire, une brigade de policiers, etc., comme l’observent les pionniers Jim Rough ou Tom Atlee (fondateur du Co-Intelligence Institute). Ils sont de plus en plus nombreux à vivre des expériences transpersonnelles dans toutes sortes d’activités collectives. Comme une volée d’oiseaux, les pilotes d’une escadrille d’acrobatie aérienne font bloc. Un chercheur a comparé leur rituel de préparation d’un vol, yeux fermés et répétant chaque manœuvre à vide, à celui d’une initiation au sein des tribus traditionnelles de chasseurs. Certaines représentations en vol sont supérieures aux autres, quand chacun est au sommet de son art et s’inscrit dans un mouvement d’ensemble. Les pilotes parlent alors volontiers de l’escadrille comme d’un système autonome.

Ces champs sont aussi capables d’interagir avec d’autres, c’est la résonance morphique. Elle expliquerait pourquoi un groupe ou un individu qui fait une découverte en termes de connaissance ou de capacité, facilite la même découverte par un autre groupe ou individu. On a observé ce processus à l’œuvre dans la réorganisation d’un hôpital, où chaque groupe de travail semblait partir du point où le groupe précédent était parvenu, alors qu’il n’y avait pas eu d’échanges entre eux. Des enseignants rapportent des phénomènes d’apprentissage semblables. Par ailleurs, le comportement collectif des insectes sociaux comme les termites et les fourmis trouve avec les champs morphiques un modèle à la mesure de son mystère.

Ils y ont tous cru, comment les réconcilier ?

Marx, Durkheim ou Bourdieu d’un côté, Teilhard, Aurobindo ou Grof de l’autre, tous ont visualisé une conscience collective. L’Américain Ken Wilber s’attaque à leur synthèse.

Emile Durkheim, père de la sociologie moderne à la fin du XIX° siècle, est le premier à avoir parlé de conscience collective. Les faits sociaux ne sont pas réductibles aux phénomènes vivants, psychiques ou matériels. Ils caractérisent une conscience collective qui exerce une puissance autonome sur l’individu. On le voit dans les phénomènes de foule où l’individu semble dépossédé de sa raison. Poussé à l’extrême, ce raisonnement fait de l’individu une abstraction. Selon Bourdieu, les classes sociales telles que définies par Marx n’existent que dans la mesure où leurs agents constitutifs en ont, individuellement, une conscience collective et qu’ils agissent pour défendre leurs intérêts communs. Ainsi la théorie des classes pourrait s’avérer elle-même responsable de l’existence des classes, puisqu’elle est reconnue collectivement.

Toute autre était l’approche de Pierre Teilhard de Chardin qui voyait l’humanité évoluer vers un seuil critique de réalisation d’une collectivité harmonieuse, donnant naissance à une sorte de méta-conscience. Pour certains, sa vision est le pendant occidental de celle de Sri Aurobindo (avec sa vision du « supramental ») : la révélation de l’univers serait une évolution à la fois physique et spirituelle. Plus la matière prend des formes complexes, plus elle accède à des niveaux de conscience profonds.

La version faible du concept teilhardien de conscience collective, ou noosphère, est le réseau Internet. Dans sa version forte, elle propose un support de la réalisation spirituelle de l’individu. Selon Teilhard, « rien dans l’univers ne saurait résister à un nombre suffisamment grand d’intelligences groupées et organisées ». L’idée d’une unification croissante des activités intellectuelles et spirituelles des hommes était également soutenue par Jung. Sa proposition d’inconscient collectif a été explorée par certains de ses successeurs, Stanislas Grof en particulier, à grand renfort de psychotropes. L’inconscient collectif se composerait d’archétypes, qui sont des formes ou symboles partagés par toutes les cultures. Quelques voyageurs de cette psychologie transpersonnelle estiment avoir tutoyé l’absolu.

L’un de ceux-là entend aujourd’hui réconcilier toutes ces approches, et effectuer la synthèse entre les savoirs de l’Occident et de l’Orient. L’Américain Ken Wilber, auteur de best-sellers dans tout l’Occident (sauf en France) est le père d’une « psychologie intégrale » dans laquelle la notion de conscience collective est centrale. Pour l’étudier, dit-il, la raison ne suffit pas et l’expérience directe de la “gnose” ( ???) est nécessaire. Il appelle « télé-préhension » la capacité de ressentir les émotions ou de connaître les pensées de quelqu’un. Ceci se produit dans trois domaines : le phénomène « psi » de type perception extrasensorielle ; la manifestation d’un soi transpersonnel et transcendant ; l’empathie harmonique, ou résonance. Là où certaines traditions spirituelles ou ésotériques rejettent le monde physique, le monde des formes, pour ne rechercher que le sans forme, ou l’état non-dual, Wilber pense que le sage est aujourd’hui celui qui évolue en franchissant différentes étapes d’éveil tout en restant bien incarné. Cet éveil évolutif réaliserait l’union du vide et de la forme. « Le nirvana est le samsara pleinement réalisé, dit-il en connaisseur de l’Orient, le samsara est le nirvana pleinement compris. »