1. Les défis de l’action collective

Nous vivons depuis la fin du XXème siècle une extension des références du cadre de l’action collective : essentiellement, le Temps, l’Espace, et la virtualisation, ont changé l’échelle de notre faire collectif.
Du moins, c’est cette époque qui l’a rendu visible au plus grand nombre d’entre nous, même si cette extension était en marche depuis les années 50.
En effet le Temps et l’Espace sont communs désormais à toute la planète, et les échanges humains se virtualisent en éloignant l’espèce de ses limites de communication purement biologiques.
Par changement d’échelle, je n’entends pas seulement une donnée quantitative, mais aussi une variabilité des champs ; qui n’est cependant pas qualitative en soi, car la biodiversité qu’elle induit ne devient qualitative pour l’action que si on lui rajoute l’articulation, le maillage, des diversités. C’est la biodiversité et ses articulations qui créent les nouvelles données qualitatives de l’action collective.
Comme indicateurs repérables de cette extension, nous pouvons donc voir la multiplication et la variété des acteurs nécessaires à l’action collective : Politiques, Citoyens, Professionnels, Financiers…tous bien entendu à l’intérieur de représentations d’abord individuelles, voire conflictuelles [1].
Nous pouvons repérer non seulement la multiplication, mais aussi l’ampliation, des interactions induites par la variabilité de ces acteurs. C’est-à-dire la croissance du nombre et l’élargissement des types d’interactions qui se créent.
Cet accroissement d’interactions, par l’enchevêtrement dans les actions et les décisions qu’il provoque, injecte de l’imprédictibilité dans le système, beaucoup d’imprédictibilité, augmentant ainsi son désordre, condition nécessaire à l’émergence d’une auto-organisation, d’où naît un « nouvel ordre » plus complexe [2].

Ce changement d’échelle rend incompétent le traitement linéaire des données de l’action.
Or, qu’avons-nous été formatés à faire?
Toute l’organisation de l’action collective est linéaire: l’organisation professionnelle des compétences est issue du Taylorisme, séparant ceux qui pensent et ceux qui exécutent, la hiérarchie [3] repose sur le concept que la «case» du haut peut prendre les décisions adaptées, car elle est détentrice de toutes les informations obtenues par les cases du dessous, ce qui légitime le contrôle de leurs actions.
Ce traitement en silo vertical – qu’il fonctionne de haut en bas et de bas en haut ne change rien à son inadaptation- est le produit et le producteur aujourd’hui d’incompétence du système.
Quel acteur, quelle «case» pourrait connaître toutes les conséquences des interactions réalisées entre les cases B1, B2, B3 et C8, D7, A2, C4, etc?
Le postulat de départ est désormais faux, et il met d’ailleurs les managers en fausse posture: ce n’est pas tant la «crise» (terme de dilution bien commode) du management qui est en cause, que le traitement des données que le système nous renvoie.
Le traitement linéaire des données de l’action est donc incompétent dans cet environnement… complexe, on l’aura deviné, puisque l’enchevêtrement des relations est synonyme d’accroissement de complexité dans un système.
Cet environnement inéluctablement complexifiant pour l’action collective nous montre en fait un défi «dialogique[4]» où il nous faut penser avec les contraires sans les exclure, penser les contraires. Dans ce monde déjà perceptible par tous, l’action collective devra construire des ponts, une métalogique d’action, sur interdépendance/diversité, autonomie/dépendance, planétaire/local, relation biologique/relation virtuelle, sans qu’aucun des paramètres ne soit réduit à l’autre.
Avec cette extension de notre intelligence – entendement – nous sommes confrontés à un défi épistémologique de lecture du monde, à un défi de compétence et d’adaptation du faire autrement ensemble, à un défi éthique pour l’espèce, qui peut saisir ce virage pour cesser de «s’intra-nuire» et franchir un pas supplémentaire via un projet collectif d’éducatif, de paix, de santé, et de développement durable, pour construire une conscience élargie planétaire.
Et à nouveau contexte, nouveau faire.

2. Ce que nous devons abandonner…

…Sous peine de rester incompétent dans cet environnement étendu.
Nous devons renoncer à agir sur un élément d’un système en croyant ainsi changer la finalité du système.
Jamais l’hyperanalyse d’un élément du système ne nous donnera une solution, ni une vision compétente du système, et bien que nous le sachions depuis la causalité circulaire amenée par la seconde cybernétique, nous continuons à penser ensemble tout d’abord, devant une action à mener, à l’analyse morphologique comme à la première solution compétente.
Bien au contraire de nous apporter une vision élargie et commune, elle enferme pourtant chacune des intelligences individuelles dans une «case» d’où le sens n’est rapidement plus visible.
Nous entrons alors dans une juxtaposition de «tâches aveugles cognitives[5]» nous mettant collectivement en situation de contre-productivité[6], que le collectif rationalise plus ou moins avec le terme d’«effets pervers».
Soit les effets pervers le seront de plus en plus, ce qui questionne quand même la compétence du système; soit je décide qu’ils font partie du système, et je les réintroduis pour le ré-organiser.
Dans la première posture, je suis un acteur «aveugle» et s’isolant dans son incompétence de vision du système; dans la seconde, je suis un auteur de la compétence du système en le co-inventant, et je construis l’entendement collectif du système.

De même, ne pouvons-nous plus agir en pouvoir centralisé, croyant ainsi prendre la meilleure décision.
La verticalité des informations réduit les logiques à l’oeuvre en des juxtapositions conflictuelles, qui faute de co-création de vision en amont, ne trouvent pas l’espace de créer de ponts induits par un méta-sens au-dessus des silos.
Il s’ensuit une course en avant du pouvoir isolé, de la quête de la «case» qui permettra le plus d’imposer sa décision à l’autre, décision évidemment construite sur la «partie pour le tout», la réduction du tout à une partie, qui est l’inverse de l’intelligence collective vue comme un tout supérieur aux parties.
Le Politique impose, le Professionnel dispose, le Citoyen subit, le Financier a de moins en moins de marge de manoeuvre, l’action collective s’essouffle et ahane par cet émiettement.
Personne n’y gagne, car le pouvoir centralisé a de moins en moins le pouvoir de faire.

Dans notre difficulté à comprendre ce changement d’échelle, nous nous centrons sur du quantitatif (parce que c’est plus facile?): nous croyons que dans cet environnement élargi, il suffit de faire la même chose en plus grand.
Mais on ne peut pas construire l’Europe avec le même fonctionnement que celui d’un niveau national un peu agrandi, on ne peut pas construire la paix au Moyen Orient en juxtaposant un dispositif sur deux pays, on ne peut pas construire un protocole de développement durable sur la Terre, ici de cette façon, ailleurs d’une autre…
Pour sortir de l’émiettement, de la juxtaposition qui nous mettent en incompétence étendue (!), il ne suffit pas de zoomer, car le zoom ici nous impose de passer en mode fractal[7], autrement dit nous impose de changer de paradigme en amont de l’action collective: il nous faut donc l’inventer, et cela ne peut se faire qu’ensemble.
Car il n’existe pas de modèle de ce mode fractal de l’agir, et les modèles existants nous mettent en incompétence d’y répondre.

Dans et par le passé, nous avons appris à construire toujours à l’intérieur de frontières, l’étanchéité et la solidité des frontières étant une garantie de la réponse qu’on pouvait construire à l’intérieur (je ne parle pas seulement de frontières géo-politiques, même si elles sont métaphoriques de cette extension du sens à construire).
De nos jours, l’enfermement dans des cases trop serrées de l’action individuelle évide tellement le sens en une spirale mortifère, qu’il renforce l’incompétence du système[8].
Il apparaît nécessaire de construire plutôt de la porosité entre les champs jadis bien définis et séparés, de la porosité là où l’on pense frontière: entre l’interne et l’externe, entre le haut et le bas, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. (On y perd des références mais on y gagne l’espace de voir dialogique et fractal : l’un par l’autre, l’un dans l’autre, et donc on risque d’entrer dans du faire autrement.)
Il existe déjà des frontières plus ou moins virtuelles dans les méta-projets nécessitant l’enchevêtrement de la compétence de plusieurs Entreprises, comme dans la TMA[9]: les acteurs professionnels sont payés par d’autres structures que celle pour laquelle ils travaillent, les personnels sont managés par d’autres personnes que leur supérieur hiérarchique.
Les pays collaborent depuis un certain temps déjà pour produire des objets techniques d’envergure: Alouette, Airbus, etc.
Mais les frontières sont encore très présentes dans les solutions sociales, comme nous le montre l’exemple des licenciements, où soit l’Etat, soit l’Entreprise oeuvre -ce qui en général signifie « répare »…et reproduit à l’identique sans tirer de l’expérience un autre modèle; peut-être le champ de l’emploi suivra-t-il le cheminement de la Médecine, qui essaie de prévenir autant que de réparer. Pourquoi ne pas étendre en effet le problème à tous les acteurs socio-professionnels du bassin d’emploi, du territoire local, où se produit ce licenciement ? Cela ferait passer le licenciement d’une donnée figée, limitée à une structure, à un flux à traiter ensemble sur le territoire commun.
L’élargissement des acteurs leur permettrait de construire alors, outre un corpus d’informations communes, une problématique complexe qui bénéficierait à l’emploi.
Néanmoins, on voit encore la difficulté que les acteurs socio-professionnels, les chambres consulaires et les Politiques, éprouvent à travailler ensemble sur des projets de territoire[10].

Nous met aussi en incompétence l’habitude de trouver des «réponses» (comprendre «solutions»), pour être intelligent dans l’action.
Peu à peu ce formatage a muté en anti créativité, l’intelligence devenant dans nos sociétés :s «retrouver» la réponse.
Que ce soit dans la formation initiale ou dans le monde professionnel, penser une solution consiste à se réduire à chercher du «tout-fait» (qui n’existe plus en outre) et qui aboutira, via l’explication de ce que «l’on ne peut pas faire» à entrer dans le choix qui était pré-ficelé (le plus souvent par l’autorité la plus haute qui l’a présenté comme le seul possible).
On voit donc bien que l’évidement du sens individuel empêche les «cases» de créer ensemble.
Il nous faut réintroduire le questionnement comme base collective de création de sens; non pas se questionner sur telle ou telle solution, mais penser, construire sur des questions plutôt que de fausses certitudes auxquelles il est de plus en plus difficile de croire.
C’est la posture de création de sens de von Foerster avec ses «questions légitimes[11]», la posture pour l’action collective qu’initie Pierre Calame[12] auprès de l’Alliance pour un Monde Responsable et Solidaire, et de la Fondation pour le Progrès de l’Homme, dont il est Président, tentant de fonctionner autrement que verticalement, dans l’environnement complexe et mondial de la gouvernance. Von Foerster allait plus loin en parlant de «questions par essence indécidables», celles où véritablement la réponse n’est pas une solution existante, mais exige la construction du sens.

Cela nous amène à la croyance léguée par le XXème siècle et largement répandue dans notre pratique collective de recherche de solutions: la solution est dans l’outil, si possible en lui conférant les qualités d’optimum et d’universel…
Il s’est produit là une dérive qui a peu à peu éliminé l’importance portée au contexte
C’est l’inverse qu’il nous faut initier: l’importance redonnée au contexte nous fera trouver des solutions qui lui seront spécifiques, mais ce seront les problématiques complexes, étendues, transversales, qui seront universelles et optimales. C’est dans la problématique que réside la compétence, non dans la solution, encore moins dans la solution-outil.
Ainsi, plus la problématique co-construite par les acteurs sera large et transversale, plus les solutions spécifiques et variées seront facilement trouvées et mises en place.
Faut-il construire un tram ou augmenter des lignes de train ?
Cette question n’obtiendra une réponse pertinente que dans un certain contexte bien précis, bien situé, où la problématique dans ce contexte a été bien complexifiée par toutes les logiques des acteurs en présence: la question n’est pas le moyen de transport, (c’est une question illégitime !) ; par contre, la problématique est une question indécidable : c’est le déplacement de la population, pour quelles activités, vers quels territoires, pour quelle insertion, pour quelle paix sociale, pour quel futur, avec quels moyens, pour quel projet sur le territoire, du territoire, engendrant quelle porosité avec quel territoire, quelles populations, quelles activités…etc[13].
C’est cette pelote complexe qui fera naître le sens de la solution, pas l’inverse. Ce n’est pas l’outil qui nous donne le sens, même si l’outil (informatique par exemple) peut modifier et contribuer à réorganiser le sens, voire l’espèce.

3. Ce que nous pouvons faire pour rendre compétente l’action collective

3-1 les conditions de l’émergence

Donc, à nouveau contexte, faire différent…
Oui, mais les acteurs humains sont en général si empêtrés dans les conditions de leur présent qu’elles les empêchent de se projeter dans un faire différent[14]. On peut, intellectuellement, avoir le projet de changer, mais si le changement représente une « bifurcation » dans les représentations, le programmer augmente le blocage des acteurs.
Si nous faisons appel aux sciences de la vie, elles nous apprennent qu’il faut des conditions d’émergence pour que le système change de l’intérieur et s’auto-ré-organise. Henri Atlan rappelle qu’une fonction qui émerge « est le résultat de l’histoire du réseau et du hasard de ses rencontres avec des stimuli[15]».

Quelles conditions (autopoïétiques[16]) peut-on déjà repérer comme favorables à une meilleure adaptation de l’action collective au contexte complexe ?
Tout d’abord, la biodiversité des représentations[17] des acteurs fait entrer de l’entropie, entropie nécessaire au maintien de la créativité du système. On sait en effet depuis le second principe thermodynamique que l’entropie augmente dans un système « ouvert loin de l’équilibre » et que c’est ce « désordre » qui va réorganiser le système et le maintenir en vie.
On peut l’étendre à la lecture suivante des systèmes sociaux: point d’ouverture égale point de désordre, sans désordre, point de réorganisation, et sans réorganisation, point d’adaptation, ce qui induit la mort !
Par contre, c’est à partir de la juxtaposition des multilogiques que les acteurs apprennent à construire sur la conflictualité de leurs visions, au cours des rencontres diverses, réunions, formations, informations, engendrant le désordre nécessaire à la re-création du système, à la création peu à peu d’une méta-vision, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.
Cette vision élargie leur permettra de travailler ensemble en construisant dans le même temps l’énaction[18] du sens et du projet qui les rassemble.
Et tant que l’on tente de réduire cette multilogique, on met toujours plus en péril la co-construction.

Un autre facteur favorise l’émergence du faire complexe : le croisement des thématiques.
Alors que les acteurs ont appris à bien « sérier les problèmes », à bien les séparer pour les identifier, au contraire, croisons-les, mélangeons-les.
Ainsi commencent à apparaître des interactions auparavant invisibles, des liens construisant un nouveau contexte élargi.
Le croisement des thématiques donne toujours naissance à une problématique complexe, souvent d’ailleurs trop large pour être contenue dans l’espace de la terminologie habituelle, à savoir une phrase ou une question. Les acteurs doivent alors, pour maintenir cette émulsion, résister à la perception apprise du formatage passé, qui pourrait se résumer ainsi : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », et qui en les faisant se juger en situation d’échec, romprait l’émergence de leur créativité.
La difficulté à ce stade est de résister à la tentation de revenir à « l’ordre » trop réducteur du rationnel.
Car si l’on tire le fil de la pelote complexe, tous les fils se déroulent : la moindre thématique technique se mêle au financier, qui se tisse au social, qui se maille au sociétal, où brillent bientôt les brins de l’éthique. Cela ne peut pas s’énoncer clairement, tant mieux, c’est-là le signe qu’on ne réduit pas la complexité !
Pierre Calame pense « qu’en croisant les problématiques on parvient à des programmes d’action collective », émergeant de l’élargissement du contexte et insufflant la faisabilité de la transversalité.
Ainsi la Fondation pour le Progrès de l ‘Homme bâtit-elle une stratégie croisant quatre portes d’entrée: thématiques, géographiques, méthodologiques, et socio-professionnelles pour travailler à l’émergence d’une gouvernance mondiale[19].
Les conditions de l’émergence d’un nouveau savoir faire collectif sont là : la nécessité d’une vision individuelle élargie corrélée à son incarnation par le groupe.
Autrement dit, cette compétence individuelle ne peut se créer que par le groupe, c’est l’autopoïese : une émergence dans les deux sens du bas vers le haut et du haut vers le bas. C’est de chaque acteur individuel que va émerger le sens, mais le sens co-construit fait émerger un sens élargi en chaque acteur.

3-2 le déplacement de la compétence

Il peut alors résulter de ces conditions d’émergence un déplacement de la compétence dans l’action collective.
En premier lieu, une vraie compétence de l’action collective réside principalement dans l’écologie des liens[20].
Liens à réinventer, en posant comme prioritaire la question : « comment allons-nous nous relier ? » plutôt que : « qu’allons-nous faire ? » comme base créative.
De même, sont heuristiques pour l’action collective les traces du cheminement plutôt que des actions ponctuelles et concrètes qui servent surtout l’émiettement : des projets, des acteurs, du sens. Le cheminement processuel de la création collective ne se met pas en grille, encore moins en cases, ou alors elles restent à inventer.
Réinventer aussi la mémoire commune, l’inventer plutôt, car quelle mémoire de l’action collective avons-nous ?
Là encore, souhaitons de passer de « raconter des faits » à « raconter le chemin ». L’Europe y connaîtrait peut-être un début de co-construction culturelle. Et peut-être aurions-nous la première pierre de l’histoire de l’espèce plutôt que l’histoire des pays.

A la place de l’articulation verticale et hiérarchisée ayant initié un pouvoir hétéronome (assis sur la séparation taylorienne concepteur/exécutant qui se justifiera de moins en moins dans la tertiarisation et le virtuel), l’action collective en environnement complexe appelle des instances de régulation et de médiation, émergences autonomes du système, et des « pilotes tournants » garants du questionnement sur le sens et des perspectives temporelles de l’action groupale.
La compétence du faire se déplace alors d’un fonctionnement par la réduction, au défi de la construction de l’unicité via la diversité.
En somme, le changement d’échelle nous amène à passer du pouvoir à la gouvernance.

Cela implique de réhabiliter le temps de reliance.
Actuellement, il fait partie des coûts apparents, et depuis la mise en place des 35 heures, le rapport des acteurs professionnels au Temps s’est réfugié dans l’urgence ou la fuite.
Le mixage de l’urgence (fausse) et du recroquevillement sur « le coeur de métier » c’est-à-dire seulement la partie émergée de l’iceberg, ont vidé le temps de sa substance.
A force de traiter le temps comme un moyen extérieur non croisé intimement au sens de l’action, on l’a évidé de sa propre richesse.
On court donc après du vide pour décrire toujours plus l’existant.
Tout en y perdant le sens, ainsi que le malaise des acteurs le verbalise.
Si l’on veut retrouver l’espace de la créativité, de l’utopie[21] , il faut faire basculer le Temps du rang de moyen (et il est le plus mal considéré des moyens), au rang de créateur de sens.
Ce renversement lancerait d’ailleurs fructueusement la co-construction du sens si les professionnels osaient poser la question collectivement: « du temps pour quoi faire? », au lieu de décider de faire et ensuite d’allouer du temps à ce faire.
L’on voit chaque jour, dans chaque projet, combien cette reconversion est nécessaire à la co-construction d’intelligence collective.
Ce qui devient donc compétent est la question du sens comme productrice d’actions, plutôt que les moyens de faisabilité (qui occupent actuellement 80% de l’énergie des projets!)

Dans l’écologie des liens à créer/recréer je donnerai une place privilégiée au réseau, qui montre un rapport autonomie/hétéronomie bien créateur.
Le fonctionnement en réseau, tel que nous le montre le modèle originel neuronal, modèle qu’applique l’informatique en mettant en réseau les réseaux neuronaux humains, est facilitateur d’intelligence collective[22].
A la fois forme et finalité, le réseau est causé et causant et il s’alimente en « travaillant » les deux niveaux enchevêtrés.
C’est pourquoi le développement des réseaux humains est intimement lié au développement des réseaux informatiques[23] : l’informatique réorganise le sens d’un réseau en même temps qu’elle l’informe. Par exemple un réseau humain crée un blog pour organiser la forme de sa communication, mais le blog fonde et alimente aussi le réseau en le construisant par et dans sa communication. Le blog construit aussi la finalité du réseau.
Le réseau informatique est donc le seul outil inventé par l’homme qui auto-produise sa finalité, qui auto-produise du sens. Un téléphone, une voiture ne produisent pas qui il faut appeler ou quelle direction il faut prendre !
Pierre Lévy recherche actuellement un métalangage[24](IEML) mettant en codes numériques « le surcroît d’intelligence collective ouverte par la nouvelle situation de communication [du cyberespace] représentée par l’ubiquité, l’interconnexion et l’automation de l’information »[25]
Dans son vaste projet de mettre en code commun les sciences humaines par un langage informatique, on ne peut différencier l’informatique-outil de l’informatique créatrice de sens; et créatrice d’éthique, dans la mesure où un tel projet ne peut que servir l’espèce humaine dans sa montée vers la connaissance, et ne peut être capté par quelques acteurs qui le rendraient dangereux.

Et dans l’élargissement en amont du sens de l’action collective, je citerai cet « attracteur étrange[26]» qu’est l’éthique[27], avec ses références larges qui tiennent le groupe ensemble ainsi que des liens lâches, plus lâches que les préceptes moraux ou règles d’action, ceux-ci devenant d’ailleurs infondés et inutilisables en très grand groupe.

Car dès qu’il y a co-construction en groupe élargi, on co-construit de l’éthique, via le sens.
Peut-on imaginer de poser la question de la destruction de la planète ou de l’espèce dès lors que l’extension des acteurs en fait un intérêt commun ?
Peut-on imaginer qu’à la question : « pour quoi faire une gouvernance mondiale ? », le plus grand nombre puisse répondre « pour détruire une partie de l’espèce »…dès lors que le plus grand nombre sait qu’il ne peut détruire une partie de l’espèce sans se nuire.
C’est un non-sens de logique qui sera peut-être notre chance de survie.
La morale était la force centripète qui faisait converger les acteurs vers un point unique, quand tous les acteurs pouvaient voir le même paysage.
L’éthique c’est un attracteur étrange qui nous fait tenir ensemble quand les frontières sont poreuses et les références floues, et qui tolère les parcours chaotiques des divers points dans un même système.
Si tout projet humain élargi au plus grand nombre débouche sur un projet éthique pour l’espèce humaine, dès lors que le « pour quoi faire ? » est posé au niveau planétaire, tirons-en l’expérience d’élargir dans nos faires, et les acteurs, et les espaces de délibération.
C’est la dimension éthique qui rendra possible l’enchevêtrement dialogique des contraires qui représentaient les défis de l’action collective précités : autonomie/dépendance, interdépendance/autonomie, planétaire/local, humain/virtuel, et leur donnera en aval la visibilité et la faisabilité incarnées dans des projets spécifiques aux contextes différents[28].
Mais en les faisant s’inter-alimenter, on ne peut plus les délier; on peut alors entrer dans une spirale d’auto-éco-ré-organisation sociétale produisant l’éthique d’un projet humanisant pour l’espèce.

4. L’émergence d’une intelligence collective, une chance pour l’espèce

Rappelons si besoin est que l’intelligence collective ne se réduit pas à la somme des intelligences individuelles, car il ne s’agit pas d’une addition mais d’une émergence.
Dans cet environnement élargi ci-dessus décrit, je vois une chance pour l’espèce humaine d’aller plus loin dans une nouvelle étape de son Histoire, car les conditions de rupture (au sens d’émergence) sont là: une situation d’extension que nous n’avons jamais connue, qui peut donc émulsionner notre créativité adaptatrice; un corpus de savoirs scientifiques élevé et producteur d’un positionnement épistémologique de l’acteur plus autonome; une faisabilité technico-scientifique porteuse de projets favorables dès lors qu’elle est co-produite par le sens éthique – ce qui lui redonnerait l’élan créateur.

Enfin, j’aperçois deux tendances de nos sociétés qui vont s’amplifier (sauf si aléa d’importance).
Une société où l’extension des savoirs crée de l’auto-catalytisme; et une société où l’extension des réseaux s’auto-produit.
L’extension des savoirs porte les conditions favorables à une démocratie participative, et l’extension des réseaux rend possible une société de partage des savoirs, comme valeur supérieure ajoutée.
Chacune devant questionner l’autre pour ne pas juxtaposer là encore nos réalités actuellement séparées: une société du savoir existe bien, la démocratie aussi, mais elles ne co-construisent pas un monde différent .

[1] J’ai été stupéfaite en parcourant récemment les rayons de ma librairie préférée, de voir le peu de productions littéraires et philosophiques sur le collectif…les états d’âme individuels continuant de fournir la matière à penser privilégiée.
[2] En thermodynamique de non équilibre linéaire, l’auto-organisation d’un système est associée à la production de désordre
[3] «Avec la hiérarchie, on a construit des institutions entières où il est impossible de localiser les responsabilités » remarquait déjà Heinz von Foerster en 1991 in Seconde cybernétique et complexité, sous la direction d’E.Andreewsky et R. Delorme, Ed L’Harmattan, p 144
[4] Au sens d’Edgar Morin où «les antagonismes se combattent, se nourrissent et s’enrichissent les uns des autres pour constituer des entités complexes », Tome V de La Méthode, Ed du Seuil, p 281
[5] Notion de Heinz von Foerster signifiant notre inaptitude à voir ce que nous ne savons pas.
[6] Notion-clé de la critique sociétale d’Ivan Illitch. Selon sa thèse, l’institutionnalisation des valeurs humaines dans notre société les rend contreproductives: le médical ne soigne plus, l’éducatif n’éduque plus, le social n’améliore plus la vie communautaire, la sécurité nationale n’assure plus la sécurité individuelle, etc. cf à ce sujet le résumé qu’en fait Jean-Pierre Dupuy -qui travailla avec lui dans son centre de Cuernavaca- dans Pour un catastrophisme éclairé, ed du Seuil. [7] Les objets fractals présentent la même structure à toutes les échelles, pas forcément la même apparence. Cf le site de Laurent Nottale, très pédagogique, à ce sujet http://luth2.obspm.fr/~luthier/nottale/frmenure.htm
[8] «La partie en tant que partie ne doit pas être considérée irréversiblement comme subordonnée au tout en tant que tout», Edgar Morin, in Intelligence de la complexité, Ed L’Harmattan, p 224
[9] Tierce maintenance applicative, pour les projets informatiques
[10] Voir à ce sujet De la complexité des politiques locales de Pascal Roggero, Ed l’Harmattan
[11] « Est-ce qu’il ne serait pas fascinant de penser un système éducatif qui détrivialiserait les étudiants en leur enseignant des « questions légitimes », c’est-à-dire des questions dont on ne connaît pas les réponses ?» op cité, p 132.
[12] « Nous avons donc construit volontairement la Fondation sur une question plutôt que sur un domaine d’action », in Ingénierie des pratiques collectives, sous la direction de M.J. Avenier, ed l’Harmattan, p 336.
[13] « Quand on a commencé d’interroger le sens , ça ne s’arrête jamais » Léonard de Vinci, Carnets (cité de mémoire).
[14] « Pourquoi faudrait-il se résigner à des décisions calculées déclarées optimum et donc rationnellement nécessaires, alors que nos critères de choix sont multiples et changeants, interdisant donc toute solution unique, et que cet optimum calculé n’est qu’un des modes d’action possible, parmi d’autres que nous pouvons souvent concevoir et délibérer avec nos concitoyens dans nos cités? Souvent ce sera parce que nous n’avons pas appris à nous comporter autrement: Inventer des possibles, délibérer pour transformer et enrichir nos points de vue, méditer sur les enjeux éthiques de nos actes », Jean-Louis Le Moigne, in Le constructivisme, T 3, ed L’Harmattan, p 236.
[15] in Seconde cybernétique et complexité, ed l’Harmattan, p 39 et 41
[16] Terme utilisé par F. Varela et H. Maturana pour signifier la compétence auto-créatrice des systèmes vivants dans et par leur environnement
[17] Comprendre dans ce terme à la fois la construction personnelle et la liberté de l’exprimer.
[18] Terme varélien , issu de « l’inscription corporelle de l’esprit » : un attribut dans le monde ne préexiste pas, il est configuré par les rapports entre l’organisme et l’environnement, c’est notre capacité sensorielle qui crée les conditions favorables à la production de notre environnement. Toute création est le fruit d’un enchevêtrement: la matière a créé la vie mais la vie a créé la matière.
[19] http://www.fph.ch/fr/strategie/strategie.html
[20] Le terme est de Jacques Miermont.
[21] Je revendique l’utopie en tant que l’heuristique qui permet de sortir de la tyrannie de l’existant comme unique source de vérité.
[22] Je veux parler de vrai fonctionnement en réseau, pas la verticalité rebaptisée « réseau » à laquelle on assiste actuellement, telle qu’on peut la voir illustrée dans l’organisation de la RSI (sécurité sociale des indépendants) qui se présente sur son site comme « un réseau avec un niveau national, qui coiffe un niveau régional, qui coiffe des agences locales »!
[23] « Cybernétique » et « gouvernance » sont issues du même verbe grec « gouverner »
[24] http://www.ieml.org.
[25] Rencontres 2006 d’Intelligence collective, ed Mines Paris Les Presses, p 122
[26] C’est un terme d’Edward Lorenz, qui a vu que le point représentant le système météorologique traçait dans le plan de Poincaré une figure étrange, ressemblant à un papillon. Le point change sans cesse son mouvement mais revient, irrésistiblement attiré, dans les « ailes du papillon », construisant ainsi chaotiquement un « ordre ? »
[27] J’entends par « éthique » la spirale de sens que nous co-construisons par le questionnement de l’action collective et qui dans son mouvement ascendant, nous aspire toujours vers la question des retombées sur l’espèce humaine, mouvement induit par le contexte croisant notre faisabilité destructrice et l’élargissement des acteurs.
[28] « De générations en générations, nous nous sommes efforcés de parvenir à l’édification d’un monde meilleur et pour ce faire, nous avons sans cesse éveloppé la scolarité.Jusqu’à présent l’entreprise s’est soldée par un échec. »Ivan Illitch, in Une société sans école, Seuil, p 189