Un projet constructiviste

A moins que vous n’appeliez juste la société où ce qu’il y a de meilleur est le partage des plus méchants, et que vous n’estimiez parfaitement heureux l’État où la fortune publique se trouve la proie d’une poignée d’individus insatiables de jouissances, tandis que la masse est dévorée par la misère.

Thomas More, Utopia

Le droit d’association en Alsace-Moselle date de 1908.
Cent ans plus tard, les acteurs associatifs ont souhaité faire un bilan et s’interroger sur l’avenir du projet associatif à travers son sens et ses valeurs.
Quelle utilité sociale et économique pour les Associations demain, et quels nouveaux modes de relations inventer avec leurs traditionnels Partenaires Institutionnels ?
Le Carrefour des Organisations de Jeunesse et d’Education Populaire (COJEP), allié à l’Union départementale des Associations Familiales (UDAF) et au Comité Départemental Olympique et sportif (CDOS), a donc convié fin 2008 tous les partenaires mosellans de l’action associative à construire ensemble une réflexion en neuf rencontres-débats baptisées « Agir ensemble ».

L’un des Organisateurs, connaissant mes réflexions sur l’intelligence collective produite par les professionnels, m’a demandé d’intervenir sur ce thème.
Outre mon intérêt pour le champ de l’action associative, cette initiative me semblait relever de ce que je nomme depuis quelques années déjà « un projet constructiviste [1]» C’est-à-dire un projet où figurent :

  • la co-construction du sens par les acteurs en amont de toute action
  • les conditions favorables à l’émergence d’une intelligence collective (amplification qualitative de l’information et réorganisation des construits individuels[2])

J’ai l’espérance d’avoir apporté ma contribution à la réflexion et à la motivation de ces acteurs essentiels aux politiques sociales.
Mais je les remercie plus encore de ce qu’ils m’ont offert : des illustrations et des exemples concrets me donnant lieu d’avancer et de préciser l’approche conceptuelle de production d’intelligence collective.
Qu’ils me permettent ici d’exprimer pour eux ce que leur modestie tait : l’intelligence collective qu’ils produisent et la façon dont ils la produisent.

1- Faire autrement ensemble

Si nous ne nous décidons pas à agir ensemble, le monde de demain se fera sans nous. Et s’il se fait sans nous, il se fera contre nous ».

François Bayrou, Projet d’espoir

Le constat de départ des Organisateurs qui a généré ce magnifique projet d’ « Agir ensemble » s’est depuis, avec l’éclat de la « crise [3]» financière, hélas très répandu : rien ne va plus, les règles de fonctionnement de nos systèmes sont caduques, l’empilement des décisions et actions surajoute de la confusion, la vision rationaliste de nos projets se brouille au fur et à mesure qu’on les avance, ce qui passait pour une marche solide se mue en sable mouvant…
Certes, beaucoup vont tenter de survivre en ne changeant rien, courant après un simulacre d’homéostasie narcotique.
Mais de nombreux acteurs commencent à vouloir changer de règle, conscients qu’un système qui s’enraye, meurt ou mute.
Il y a donc conscientisation sous deux formes au moins de la nécessité de changer.
Conscientisation d’ordre intellectuel de ceux qui aspirent à une autre forme d’action, plus collective, plus transversale, ouverte en réseaux, s’essayant à l’imprédictible, cassant la logique enfermante des cases.
Conscientisation plus collective et/ou éthique de l’ordre de la survie sociétale : qui demande de faire autrement dans l’environnement complexifié que nous avons créé, car il rend l’acteur solitaire totalement impuissant et lui demande de globaliser, d’élargir son champ de vision, de relier ce qu’il voit séparé pour comprendre comment il doit faire avec les autres.
La conscience de survie sociétale – qui peut-être ne s’est jamais posée telle quelle à l’échelle de l’espèce[4]– passe par la conscience de la dangerosité de l’émiettement. Il n’y a pas d’un côté une crise financière, d’un autre une crise environnementale, et encore ailleurs une crise sociale. La réponse et le traitement qu’on peut leur apporter sont globaux. Il n’y a pas d’un côté l’homme, de l’autre, la planète. Il y a un amas d’atomes spécifiques qui se développe dans un biotope, et si l’on touche au biotope, on touche aux petits amas qui bout à bout, millénaire après millénaire, ont fabriqué l’espèce humaine.
Trop de cases, trop de dispositifs, trop de procédures, trop d’acteurs solitaires étouffent aujourd’hui le processus de vie. Il faut une certaine garantie, et donc une certaine quantité/qualité, de liberté, de créativité, de désir, de projection, pour que l’être humain se perpétue à travers l’histoire de son espèce. Comprendre que l’action humaine doit changer d’échelle pour s’adapter à cette extension planétaire que l’espèce n’a jusqu’à aujourd’hui jamais vécue, est par conséquent une condition de sa survie.
De cette double forme de conscientisation : relier et se relier, dépend notre survie.
Les réformes ne seront que réformettes, parce qu’elles n’offrent pas une réponse suffisamment en amont, elles ne re-posent pas les règles du système. Et les révolutions se montrent en général contre-productives, en remplaçant trop vite et trop abruptement les anciens pouvoirs par de nouveaux rapidement aussi avides. Il s’agirait plutôt d’une « métamorphose [5]» pour répondre véritablement à un changement de système, à un autre projet de société : méta pour changer d’echelle, morphé pour changer de forme.
Cela pose la question de notre place dans ce système en voie d’élargissement, sans doute même en voie de mutation. De quelle place nous voulons ? On a accentué le refoulement de l’Homme dans nos systèmes sociétaux depuis quelques années : quelle est sa place dans un monde professionnel où il n’y a plus de Directeur des Ressources Humaines, quelle est sa place dans une démocratie où il vote vingt fois dans sa vie par « oui » ou « non », quelle est sa place quand une banque lui refuse un crédit sur d’obscurs critères, quelle est sa place dans une société où il a cotisé toute sa vie à des caisses de retraite pour ne pas pouvoir en vivre ?
Il y aura bien entendu un retour du refoulé avec une place de l’humain requalifiée, l’Histoire se fait par grands coups de balancier entre des extrêmes. L’unicité capitaliste de la seule logique de l’argent va céder sous le coup d’autres logiques : l’impérieuse montée des risques environnementaux, la ressource alimentaire et en eau pour quelque huit milliards d’habitants, le clivage des peuples ou leur alliance planétaire, traceront sans doute un autre chemin construisant un autre système et un autre fonctionnement. Il reste que ce retour du refoulé ne se fera pas sans nous, espèce humaine, et que c’est notre chance de nous y construire une autre place dans la paix solidaire plutôt que dans le chaos destructeur.

2- Inverser le modèle

Un monde, c’est ce qui émerge du rapport entre l’homme et la terre. Quand ce rapport est sensible, intelligent, complexe, le monde est monde au sens profond du mot : un bel espace où vivre pleinement »

Kenneth White, Cahiers de géopolitique

Car nous pouvons changer notre place.
Il faut déjà que nous le croyions possible.
Ensuite il faut changer de paradigme, quitter le paradigme rationaliste, cartésien, le « grand paradigme de l’Occident [6]» qui a formaté notre mode de lecture du monde d’Aristote à Descartes, et donc l’organisation sociétale que nous en avons fait. Edgar Morin s’est beaucoup étendu et mieux que moi, sur ce nécessaire changement de paradigme.
Je vais donc plutôt essayer de lister comment ce changement de paradigme peut s’accomplir, à savoir ce que j’ai repéré dans la réalité professionnelle pouvant inverser le modèle de notre action.
Aujourd’hui, avant de concevoir –sauf pour les artistes bien entendu- nous cherchons à repérer d’abord le modèle dans lequel notre action va pouvoir s’inscrire et se circonscrire. Nous tirons ainsi la réalité à un modèle, devenu trop étroit et caduc dans le contexte planétaire d’aujourd’hui, mais auquel nous continuons de nous fier, limitant par là notre action en une réduction qui s’apparente à une dérive dogmatique, en tant que la réalité se plie au dogme mais pas l’inverse.
Il nous faut briser ce formatage en inversant la tendance : que les acteurs lisent la réalité collectivement et qu’ils la conceptualisent, la modélisant s’ils le peuvent, après.
On aura ainsi une élaboration de l’action à mener à partir du décodage et des informations de la réalité (re)construites par ses acteurs.
Donc, non pas partir du modèle, mais de la construction par les acteurs de la réalité à construire et à problématiser.*
Le formatage cartésien –c’est-à-dire comment l’Occident s’est pproprié Descartes- a fait de la pensée analytique son (et pendant plusieurs siècles le seul) mode opératoire. La compétence de l’acteur pour décoder sa réalité passait ainsi par l’infiniment petit, l’analyse de chaque élément séparé, ce qui nous a permis l’avancée techno-scientifique par le raisonnement hypothético-déductif. Mais poser une hypothèse (limitée) et la vérifier, a induit un fonctionnement de l’aval vers l’amont[7] (au mieux, car on va souvent de l’aval vers l’aval en s’enfermant aujourd’hui dans l’infiniment petit : « faut-il utiliser tel outil ou tel autre ? », raisonnement qui entraîne l’acteur dans une fermeture du sens)
Plutôt que préciser sans fin le détail (l’aval) je prétends qu’il faut là aussi inverser le modèle. Partir au contraire de l’amont c’est-à-dire du sens global, de la question « pourquoi faisons-nous cela ? » et la réponse sera le fruit des représentations individuelles des acteurs, croisées avec le contexte précis de l’action : le territoire, les contraintes, les partenaires, les logiques, les thématiques. Donc aborder la construction de nos réponses par l’amont, le global, le « méta »[8]
Cela nous entraîne donc à inverser l’échelle de notre raisonnement. Au lieu de partir de problèmes précis, limités, locaux, traités en silo, partir de questions transversales, globales, très en amont, portant une problématique commune en fait aux acteurs : « que ce soit dans le Nord ou dans le Sud, dès qu’on procède à un échange d’expériences internationales, on s’aperçoit que les conditions de succès et d’échecs sont toujours les mêmes. En d’autres termes, ce n’est pas au niveau des solutions que se trouvent les modalités de gouvernance mais au niveau des questions [9]». Ainsi que le dit Pierre Calame les problématiques sont globales, les réponses locales.
Les acteurs sont ainsi positionnés d’emblée sur une échelle d’action plus pertinente et efficace dans le contexte complexifié d’aujourd’hui, qui demande par exemple de penser la gouvernance plutôt que le pouvoir, le maillage d’informations et de diagnostics plutôt que l’information descendante, les décisions concertées plutôt que l’empilement de dispositifs éclatés.
Cela suppose aussi que les acteurs apprennent à recontextualiser plutôt que dissocier, pour faire. Là aussi, il est urgent d’inverser le modèle : ne pas partir des sigles, dispositifs, fonctions, ces tranches virtuelles découpant la réalité sans lui donner de sens, mais relier le tout aux parties et les parties au tout par la question centrale et permanente : « pour quoi faire? » Pour quoi faire remplir ce questionnaire ? Pour quoi faire entrer une partie de la population dans cette case-là ? Pour quoi faire allouer ce budget ? Pour quoi faire mettre en place cette procédure ?
Bien entendu, puisque j’accompagne des professionnels dans le changement, j’entends tous les jours la même défense : « je fais appliquer les règles, je les subis autant que vous ! » C’est pour cela que les acteurs doivent et peuvent construire le sens du tout aux parties et des parties au tout, seulement collectivement.
Réunis physiquement ou connectés par une machine, ce ne sont pas les espaces de co-construction du sens qui leur font défaut. C’est la conscience et la volonté d’inverser le mode de lecture de la réalité, et donc la façon de la (re) construire ensemble.
Ils n’en ont pas l’habitude, le taylorisme a séparé durablement dans le formatage professionnel, ceux qui pensent, et ceux qui exécutent. Certains y avaient trouvé leur confort. Mais aujourd’hui je ne vois pas d’acteurs confortablement installés dans leur fonction. Ils errent mécontents et apeurés dans ce monde professionnel, en cherchant comment changer le système, sans rien changer eux-mêmes.
Là aussi, inversons le modèle descendant taylorien : aucun acteur n’a le sens du système à lui tout seul, ni la case du haut, ni la case du bas. La compréhension du système professionnel étendu, complexe, multilogique, engendrant sa propre complexité, sera de plus en plus impossible à l’acteur isolé. Il s’agit donc d’inverser le modèle d’une intelligence d’acteur en système restreint, en une intelligence collective (complexification par maillages de l’information et des thématiques) dont l’espèce n’a pas encore coutume.
Inverser le modèle général d’Occident, c’est co-construire le sens avant d’aborder des solutions et de mettre en place des décisions.
Aujourd’hui je vois plutôt le mode décisions-solutions, et après on rationalise la réalité pour la faire entrer dedans ce moule pré-contraint : « on va construire un tram » ou « on va s’associer à tel partenaire », ou « on a obtenu tel financement, maintenant on va réfléchir à un projet ! » (Evidemment si solution publique il y a, on convaincra le bon peuple a posteriori que cette solution qu’on a choisie pour lui sert le meilleur de ses intérêts…)
Inversons le modèle moyens > sens ( il est le plus souvent douteux d’y parvenir) en sens> moyens.
Appliquons l’inversion à l’exemple du mode d’action associatif.

Tel qu’il est aujourd’hui :

On reconnaîtra là une logique bien décrite par la systémie : chaque acteur amplifie et ferme le système : l’un demande toujours plus de financement, l’autre toujours plus d’actions. La logique s’auto-alimente : si l’un finance toujours plus, l’autre agira toujours plus et prouvera son utilité ; si l’un finance toujours moins, l’autre agit moins et prouve de plus en plus difficilement sa compétence.
Car il ne s’agit pas du flux auto-organisateur d’une construction commune, puisque la séparation des cases actions/moyens engendre une dichotomie des logiques, entraînant à son tour une réduction du sens et un blocage, voire une absence d’actions. Le financeur ne construisant pas de sens commun avec les Associations peut continuer à s ‘enfermer dans sa seule logique financeuse et décider de la supprimer –ou de la déplacer à d’autres acteurs. Les Associations s’enfermant dans leur seule logique d’actions sociales à mettre en place, vont quémander des moyens, et dépendent complètement de la logique financeuse.

Tel qu’il pourrait inverser le modèle de son fonctionnement :

Les Associations en insérant une nouvelle compétence dans le mode de fonctionnement, modifient leur positionnement en passant de quémandeuses à pourvoyeuses de ressources en une démarche anticipatrice « amont », dont les financeurs ont en fait besoin, mais qu’ils ne verbalisent pas. Ainsi se crée un espace d’émergence de représentation collective qui, selon moi, va ouvrir sur des solutions et décisions à partir du sens collectivement construit. On passe ainsi de l’émiettement de l’action et la perte du sens, à l’élaboration d’un niveau de sens stratégique et politique pour le social.

3- Une nouvelle écologie de l’agir

Penser n’est ni un fil tendu entre un sujet et un objet, ni une révolution de l’un autour de l’autre. Penser se fait plutôt dans le rapport du territoire et de la terre »

Gilles Deleuze, Felix Guattari, Géophilosophie, Qu’est-ce que la philosophie ?

Pour entrer dans cette nouvelle ère de l’agir en environnement complexifié, je vois deux préalables de base.
La nécessité de faire place dans notre mode de pensée, à l’utopie.
Il nous faut réhabiliter cet interstice entre rationalisme et imaginaire. Sans utopie, une société est sous la tyrannie de la seule description de la réalité et elle ne peut s’en décoller.
Et donc, pas de recul sur cette réalité, qui devient vite la seule rationalité admise. Nous voyons aujourd’hui la tyrannie de la réalité financière présentée comme l’unique objectif rationnel, conséquence de plusieurs décennies de fermeture de nos sociétés sur une logique unique et enfermante, réductrice du sens au point que même les solutions rationnelles ne font pas sens.
Cet hyperrationalisme nous a peu à peu été présenté comme la seule réalité valable, alors qu’elle n’était qu’une réalité de type primitif. Notre réalité d’humain est faite d’autre chose que de rationalisme primitif, et l’on peut avancer sans se tromper que nous en serions encore à Néanderthal si nous n’avions fait que décrire une réalité sans virtualité, sans imaginaire, sans projection, sans idéation. Qu’est-ce donc qu’une modélisation, sinon une traduction distanciée de la réalité. « La carte n’est pas le territoire [10]» mais sans la carte, connaîtrions-nous le territoire ?

La deuxième condition d’une nouvelle ère de l’agir est la place à faire au collectif. Non pas le collectif comme on l’a vu au XXème siècle, réunis en cercles finalement assez finis autour d’une même cause. Le collectif dont nous avons besoin aujourd’hui n’est pas un individu + un individu + un individu. C’est plutôt ce qui ressort de la rencontre des individus : une sorte de tissu conjonctif, interstitiel, qui est une production collective, présente en aucun des acteurs, mais co-construite par tous par émergence.
Ainsi que l’a rappelé Salvatore Larocca, Président du COJEP et organisateur d’ « Agir ensemble » : « seuls nous ne pouvons rien ; donc mieux agir ensemble, c’est agir autrement sur les déchirures de la société ».
Tous les acteurs associatifs confrontés à ces déchirures étouffent de la perte de sens et d’intelligence des réponses apportées par parcellisations du système global, rendant vaines et fuyantes[11] les solutions aux situations pourtant urgentes.
Mais alors comment créer un autre agir ?

A la place des habituelles rencontres institutionnelles où l’on ne met la réalité qu’en statistiques et cases infiniment petites évidant le sens de l’action et rendant impossible toute vision « méta » du système que l’on crée, il faut que les acteurs et partenaires créent des ateliers de co-construction du sens. Espaces où ils peuvent mailler leurs informations en problématiques communes, en diagnostic commun.
Les chiffres et statistiques divers dans ce contexte reprennent alors leur vraie place en tant qu’informations sur le système, et non pas sens du système.
Le Dispositif Local d’Accompagnement (DLA) en Moselle semble pporter un bon exemple de ce que peut être un espace de co-construction du sens entre partenaires.
Le DLA est une mesure nationale créée pour accompagner les structures du domaine de l’utilité sociale à consolider leurs projets – et leurs emplois.
L’originalité mosellane est que le DLA est piloté par un collectif associatif, le COJEP. Cette organisation leur permet un espace commun « d’intelligence collective » ainsi qu’ils le nomment eux-mêmes[12], dépassant de beaucoup les ressources qu’ils auraient constituées avec un partenariat institutionnel classique de structures juxtaposées. Le DLA produit sa compétence propre auprès des Associations : un conseil technique, un accompagnement opérationnel, un audit stratégique. Le COJEP facilite l’action du DLA par son maillage de réseaux associatifs et institutionnels. Mais le DLA devient un observatoire concret de la vie associative pour le COJEP, lui apportant de précieuses informations et construisant une stratégie de développement local. L’espace commun d’informations et de réorganisation de l’action améliore à son tour la pertinence des actions de chacun.
Processus de création collective
(1)

Processus d’intelligence collective
(2)

Naturellement, cette intelligence collective ainsi créée n’est pas un produit fermé sur son propre objectif. Elle alimente la problématique complexe du service produit ou à produire, et donc de la politique d’utilité sociale auprès de la population sur ce territoire. Sans espace d’information et de diagnostic partagés, les Institutions relayent des dispositifs en donneurs d’ordre coupés de la vie, et les associations se positionnent comme des acteurs de terrain coupés de la stratégie. En définitive -et en amont- cet espace permet de co-(re)construire le sens de ce qui relie ces acteurs divers, parce qu’il permet la question : « que voulons-nous faire ensemble sur ce territoire ? » plutôt que : « que pouvons-nous faire ensemble sur ce territoire ? ». Et la réponse réorganise le bien social produit, montrant ainsi que si l’on aborde les problématiques en échelle étendue plutôt que restreinte, par l’amont plutôt que par l’aval, on trouve des pistes et des solutions d’action.

Cela nous amène tout naturellement à une brique de base pour construire de l’intelligence collective : l’élargissement qualitatif – qui n’est pas corrélé de droit à l’élargissement quantitatif de l’information, ainsi que chacun d’entre nous en a pu faire l’expérience en recevant des centaines de méls totalement inutiles – permet de faire émerger une représentation collective par réorganisation de l’information individuelle de l’acteur.[13]
C’est ainsi que la Chambre Régionale de l’Economie sociale de Lorraine va désormais partager les informations du champ qui est le leur avec la Chambre Régionale de l’Economie sociale d’Alsace. On voit là la nécessité d’aujourd’hui d’étendre l’échelle de l’action (territoires et acteurs) pour mieux répondre aux complexités des problématiques en les reliant. Bien entendu, échanger des chiffres et des statistiques ne suffit pas à créer une dimension stratégique et politique commune. Mais c’est une entrée vers un espace-temps de faisabilité créé par une conscience de « l’agir autrement » des acteurs, et non parce qu’un dispositif institutionnel descendant le leur a enjoint. C’est un début de renversement de modèle, que les acteurs s’approprient la légitimité de co-construire le sens de leur action commune.

Dans ce processus d’appropriation du sens par les acteurs, on peut repérer l’émergence d’un rôle autre, par le questionnement sur la pertinence de leur organisation. Par exemple, Jean-Marie Kierchmeyer, Chef de projet du DLA 57, imagine que le financement des Associations se fasse par missions plutôt que par activités, cette extension d’échelle lui paraissant plus pertinente pour accroître la valeur des interventions associatives. En effet, le financement de l’action associative s’effectue le plus souvent par projets, ce qui limite l’opérationnalité, la vision et le maillage d’actions à long terme. L’action sociale sur un territoire, si elle entrait dans une organisation moins émiettée, gagnerait en cohérence sociale, humaine et financière. Il manque, on le sait, en France, une culture de l’évaluation globale qui tisserait du sens et de la cohérence. Combien de projets sont en effet définitivement finis quand leur financement est terminé, sans qu’on en reprenne jamais le sens ni qu’on les relie à de nouveaux ? Les acteurs de l’action sociale connaissent bien cette éreintante course aux financements et dispositifs pouvant leur permettre un suivi des projets et des personnes, avec lesquels ils ont entamé un travail qui ne peut s’accommoder du court terme puisqu’il s’agit de problématiques durables (santé, animation, éducation, services aux particuliers, insertion…) Questionner le cadre de leur action, c’est un pas de plus vers le questionnement du sens, vers l’amont et la représentation d’une autre organisation, et donc vers sa condition d’émergence.

La co-construction du sens de leur action par les acteurs implique d’inventer de nouvelles articulations. Le fonctionnement par cases avait pour conséquence de donner du sens aux frontières. En effet, quand les cases délimitaient l’action et la responsabilité de l’acteur, en tant que frontières nettes, elles constituaient des repères utiles pour celui-ci. En bref, les frontières sont porteuses de sens quand elles rendent l’action pertinente. Dans notre contexte étendu, les cases non seulement obstruent la vision collective, mais deviennent même un obstacle à la construction individuelle du sens.

Il importe donc moins aujourd’hui – pour l’action nécessitant une dimension collective d’émergence – que les acteurs construisent de nouvelles frontières qu’ils ne se relient par de nouvelles articulations.
L’intelligence connective[14] le permet et d’autres formes d’organisations juridiques plus souples voient aussi le jour. Ainsi les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC), nouvelles formes d’entreprise, ont pour objet la production ou la fourniture de biens et services d’intérêt collectif présentant un caractère d’utilité sociale et/ou environnementale. Elles peuvent regrouper des associés du privé, du public, du marchand, du non marchand, de l’associatif, sous la forme de personnes physiques et morales, et adhèrent aux valeurs coopératives : la prééminence de la personne humaine, la démocratie, la solidarité. On a là un cadre faisant la place à la co-construction du sens, l’émergence de problématiques et de réponses transversales, bref un cadre et une organisation reconnaissant l’intelligence collective.
La SCIC « Compétences et Territoire » dans le Lot est née de la volonté de quelques acteurs institutionnels et associatifs de conforter l’attractivité de leur territoire. Celui-ci présentant la particularité d’un faible taux de chômage (moins de 5%) et d’un manque d’attractivité des emplois proposés. Aussi le tissu de PME, agriculteurs, artisans, commerçants ne trouvant pas de main d’oeuvre, ce territoire risquait-il de se vider de ses forces vitales par manque de relève, suite aux départs à la retraite importants qui se profilent. Ainsi que le formule Jean-Yves Landas, Président de la SCIC : «la coopération collective nous est apparue comme une réponse cohérente aux enjeux du territoire, mêlant les problématiques d’emploi, d’habitat, de services, et intégrant l’hypothèse qu’une action isolée ne pouvait être satisfaisante à terme. Ces acteurs du territoire se sont retrouvés pour construire une réponse collective nouvelle et adaptée, transversale, en mettant en synergie les forces et les compétences avec la préoccupation d’utilité et d’efficience. »
Il s’agit donc bien d’un espace de faisabilité où les acteurs construisent une représentation collective de leur territoire (sens en amont), d’où émergent des actions, des décisions et des outils (aval). L’ingrédient de départ de cette intelligence collective n’est pas un dispositif ou une Institution, mais les acteurs pertinents par rapport à un territoire en survie. Et comment la dynamique d’un territoire –problématique complexe reliant l’économique, le social, l’environnemental – pourrait-elle être traitée par l’émiettement des acteurs (responsables d’un bout de dispositif ou d’un bout d’action), ou la séquentialisation des thèmes (l’emploi, le logement, le chômage) ?
La SCIC « Compétences et territoires » part elle, du territoire, échelle pertinente pour rendre les acteurs pertinents d’une action collective.

Schéma 2 : Une organisation qui passe des dispositifs descendants (1) aux acteurs pertinents pour construire des réponses en échelle étendue (ici un territoire) (2)

(1)

Quel espace de co-construction du sens dans ce fonctionnement ?

(2)

Processus de redéfinition du système d’action

La SCIC a permis de passer du fonctionnement sclérosant de l’action en échelle trop étroite pour créer du sens, à la co-construction par les acteurs du sens de leur action collective, née ici de l’auto-création du cadre organisationnel pertinent.
Cette forme se spirale dans la réorganisation de l’action par le sens et du sens par l’action. Cette spirale n’a donc pas vocation à devenir un circuit fermé, car pour se maintenir en vie, elle devra entropiquement échanger avec d’autres territoires, sous forme de conseils, d’actions communes, de remises en question, de changement d’échelle, bref de ressources. Un projet de sens ne peut que se perpétuer en ouverture spiralée (amplification de la réorganisation)[15] de projets en projets auto-constituant leurs acteurs, leurs problématiques et leurs réalisations, suivant la forme de ce que nous appelons « un projet constructiviste ».

Enfin, l’intelligence collective demande aujourd’hui du décentrage. Il faut concevoir que c’est à la marge du fonctionnement et des repères bien établis par les décennies passées que naissent ses conditions d’émergence.
Faire du lien, du réseau, de la rencontre avant que de faire de l’action, avant que de savoir ce que l’on pourra faire ensemble. Le partenariat vie associative-Institutions est difficile aujourd’hui car tous les acteurs courent après un sens que la forme trop rigide de l’action ne peut leur procurer.

Il vaut mieux multiplier les espaces de rencontres sans autre a priori que la rencontre. Chemin faisant, la rencontre entre des êtres, des thèmes, des convictions, fera émerger de l’action. Il nous faut là encore inverser le modèle, accepter l’inconnu de la rencontre. Que les Associations multiplient les espaces de rencontre avec les élus, sans les enfermer dans une action ou un financement a priori, et il en sortira du sens, ainsi qu’un autre positionnement des deux types de partenaires…
Un pas de côté, si petit mais gigantesque, pour nous inventer de nouvelles relations collectivement avec le monde, ainsi que l’intime confiance d’en faire suffisamment partie pour le changer[16].

[1] Cf « Le projet constructiviste, une forme fractale d’apprentissage », éditions du SRED, 2009
[2] « Créer de la compétence collective par la dialogique », 2008, Evelyne Biausser
[3] Je dis « crise » en référence au discours politique relayé par les média. Mais tel que, il appartient encore au paradigme rationaliste du passé : la crise est un dysfonctionnement dans un ordre que le déterminisme du système va bien vite juguler pour retrouver son état antérieur. Dans une acception morinienne d’auto-éco-ré-organisation permanente du système –à laquelle j’adhère- la crise est un événement éco-systémique, où eco-système et système se réorganisent l’un l’autre : « tout input est potentiellement événement pour le système, tout output est potentiellement événement pour l’écosystème » in Edgar MORIN, « L’événement-sphinx », Communications n° 18, 1972 éd du Seuil. L’écosytème planétaire inpute notre civilisation en induisant sa réorganisation…qui inputera l’écosytème
[4] Les épidémies, endémies ou guerres n’ont jamais existé à l’échelle planétaire. Même la seconde guerre dite mondiale a épargné quelques pays.
[5] Cf Edgar Morin : « Quand la chenille entre dans le cocon, elle commence un processus d’autodestruction de son organisme de chenille et ce processus est en même temps celui de formation de l’organisme du papillon, lequel est à la fois le même et un autre que la chenille. Cela est la métamorphose. » Vers l’abîme, wp 180, éd de l’Herne
[6] Ainsi que nomme Edgar Morin, La Méthode T1 à 6, éd du Seuil
[7] J’appelle donc « amont » l’entrée par le global, et « aval » l’entrée par l’élément.
[8] Un peu comme on le voit dans la méthode de Brainstorming d’Osborn où l’on s’interdit de fermer le cadre a priori.
[9] Contribution à la charte de la gouvernance locale élaborée par le Ministère français des affaires étrangères -intervention au séminaire du 28 mars 2008 –Ancien haut fonctionnaire, Pierre Calame est aujourd’hui Directeur de la Fondation Charles-Léopold Meyer pour le Progrès de l’Homme.
[10] Célèbre titre d’ouvrage d’Alfred Korzybski, fondateur de la sémantique générale.
[11] En général une législation vient découper la réalité posant problème en encore plus de cases émiettantes, paralysant la réactivité des acteurs (cf par exemple le Droit Au Logement Opposable comme réponse au mal-logement).
[12] http://www.dla57.com/page9-2-edito.html.
[13] Cf « Créer de la compétence collective », Evelyne Biausser, 2007.
[14] Le terme est attribué à Derrick de Kerckhove, mais utilisé par bien d’autres : « À l’exercice solitaire de l’intelligence élective (base des systèmes politico-économiques actuels), préférons l’exercice solidaire de l’intelligence connective (socle émergent de la création collaborative des pronétaires à l’aube de la civilisation du numérique », Joël de Rosnay, 2020, les scenario du futur, Des idées et des hommes, 2007 – Le pronétaire est selon J de Rosnay « un usager des réseaux numériques ».
[15] Cf « le projet constructiviste une forme fractale d’apprentissage » ED du SRED, Genève, 2009 Evelyne Biausser
[16] « Fais-je partie de l’univers ? Alors, à chacun de mes actes, je change à la fois moi-même et l’univers » Heinz von Foerster