Jacques Attali a 20 ans quand, étudiant à l’ENA, il rencontre l’idée d’intelligence collective dans les livres de Teilhard de Chardin. Le fameux jésuite paléoanthropologue a bâti sa colossale vision métaphysique autour d’une idée clé : l’humanité a la mission d’édifier une noosphère, c’est à dire de transformer la planète en « sphère de conscience ». Plus tard, Jacques Attali découvrira que cette vision correspond à une ancienne tradition kabbalistique, selon laquelle la vraie fonction des hommes sur terre est de créer les conditions pour qu’une conscience humaine collective prenne forme et devienne immortelle. Nous lui avons posé trois questions :

Voyez-vous une conscience collective en construction ?
Deux évolutions apparemment contradictoires coexistent. D’un côté, l’extraordinaire développement de l’individualisme, poussé jusqu’à un égoïsme et une déloyauté absolus. De l’autre, l’extraordinaire interdépendance entre les hommes, dans des réseaux planétaires de plus en plus denses. Le résultat est, pour l’instant, l’apparition d’une intelligence collective, non pas de l’esprit, mais de l’argent. Et celle-ci est devenue suicidaire. L’humanité peut disparaître au XXI° siècle.

Quelle est l’alternative ? 
On peut imaginer trois scénarios d’avenir. Le premier serait la formation d’une noosphère au service de l’humanité mais qui, pour régler les problèmes de la finance et du climat, éradiquerait l’individualisme de façon totalitaire, dans des formes éventuellement religieuses. Le second, encore pire, verrait se former une intelligence collective non plus supra humaine, mais anti humaine, s’érigeant contre nous comme le Golem, ou comme le fils contre son père.

Et le troisième scénario ?
On peut aussi se rappeler que, dans l’histoire, les solutions les meilleures sont souvent apparues d’abord sous leur forme caricaturale. Et qu’à long terme, nous allons vers un monde où l’altruisme deviendra une valeur positive, où chacun reconnaîtra qu’il a intérêt au bonheur de l’autre – ce qui est d’ailleurs le fondement des religions monothéistes. Je pense que cette noosphère-là a des chances d’exister un jour.

A lire : Une brève histoire d’avenir, Jacques Attali, Livre de Poche