Sylvie Barbier

TEXTE INTÉGRAL

Introduction

1Je propose d’aborder la cognition à partir d’événements issus de groupes restreints sous l’angle particulier du développement d’une « intelligence collective ». La modélisation de la psychologie génétique viendra éclairer certains moments de groupes. Selon cette hypothèse, les concepts d’adaptation, d’équilibration ou de groupement opératoire pourront être mobilisés dans le champ du développement de l’intelligence du sujet aussi bien que dans celui d’une « intelligence collective » du groupe de sujets.

2La modélisation proposée repose, en un premier temps, sur un parallèle possible entre la théorie du développement du sujet et la théorie du développement du groupe et, en un second temps, sur la pertinence du concept d’adaptation. Les deux organisations « sujet » et « groupe de sujets » seront alors considérées comme des systèmes.

3Sont donnés également à voir, pour le groupe, trois types d’expérience : les deux premières sont décrites par la psychologie génétique concernant le sujet et reprises pour le groupe de sujets. Pour ces deux types d’expérience, le « groupement logique opératoire » fondé sur quatre opérations primaires, est considéré comme un concept pertinent pour décrire les transformations de la structure des systèmes sujet/groupe. Un troisième type d’expérience s’inscrit dans la dimension symbolique de l’imaginaire groupal. Le fonctionnement symbolique du groupe peut être considéré comme un épiphénomène, c’est-à-dire comme un phénomène « en plus » toujours possible mais non prévisible.

Développement du sujet, développement du groupe

4La constitution d’une organisation de personnes en « groupe social » peut être lue sous la forme d’un processus de développement cognitif. Cette hypothèse lourde s’accompagne du préalable d’un parallèle établi entre le développement de l’intelligence du sujet (psychologie génétique) et le développement d’une « intelligence collective » du groupe de sujets. Cette piste de recherche s’appuie sur 3 idées principales :

  • le processus en boucle « Réussir et comprendre »

  • le parallèle établi par Piaget concernant le développement opératoire et le développement social du sujet.

  • le concept d’adaptation.

Réussir c’est  « comprendre en action », comprendre c’est « réussir en pensée »

5Le processus R-C me semble du même ordre pour un individu et pour un groupe d’individus : « Réussir et comprendre » qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe, c’est passer par deux étapes :

  • La première est une étape de coordination des actions qui procède de proche en proche par accommodations continuelles, au présent et par conservation des étapes passées. On y trouve peu d’inférence en lien avec le futur ou des espaces lointains.

  • La seconde étape est celle de la coordination de la pensée vis-à-vis de données réunies en tableaux d’ensemble. Là, la maîtrise du temps et de l’espace, l’ouverture vers des possibles donnent une grande force à une pensée déductive, une puissance nouvelle d’assimilation de l’environnement.

Il existe un parallèle étroit entre les opérations mentales et le développement social du sujet

6L’Ecole de Genève poursuit l’étude du développement social de l’intelligence. Sont résumées dans le tableau suivant les grandes lignes des étapes de développement dans son rapport étroit entre opérations mentales et socialisation.

  • 1  Ce tableau est inspiré de J. Piaget, 1932, Le jugement moral chez l’enfant » Paris / Neuchâtel, Del(…)

Tableau diachronique des développements réciproques de la pensée opératoire et de la pensée sociale1

Développement opératoire

Développement social

Période préverbale
Intelligence sensori-motrice
Imitation, mouvement.

Pas de socialisation
Coordination de perceptions et de mouvements
La mère n’est pas distinguée du moi.

Pensée intuitive
Période intermédiaire entre stade sensori-moteur et intelligence formelle

Période intermédiaire
La pensée est prise entre centration totale sur soi et coopération.

Apparition des représentations
Jeu symbolique, imitation intériorisée
Egocentrisme encore très prégnant
Modification superficielle des schèmes égocentriques.

Les signes verbaux ne sont pas tous compris
Mauvaise distinction entre son propre point de vue et celui d’autrui

Opérations concrètes
Coordination des représentations
Conservation des représentations antérieures et confrontation avec de nouvelles représentations.
Réversibilité des opérations

Progrès de socialisation
Echanges, discussions
Collaboration
Identification des contradictions
Prise en compte du point de vue d’autrui.

L’adaptation, principe pour le sujet comme pour  le groupe

7Selon la psychologie génétique, le développement de l’intelligence du sujet est lié à un processus d’adaptation. L’intelligence est le résultat d’une équilibration de structures de plus en plus complexes et de mieux en mieux coordonnées. Le jeu des déséquilibres/équilibres permet au sujet de garder une constance, une permanence, ce qui n’est possible que si les structures internes se transforment, se modifient pour répondre à des perturbations venues de l’extérieur, des objets ou d’autrui. Pour le groupe, le système s’adaptera à l’environnement si les régulations sociales internes sont capables d’adaptation, de modification. Le premier principe de l’organisation est celui de sa conservation dans un environnement changeant. L’adaptation est donc une double action, une double activité, celle du sujet sur son milieu,  celle du milieu sur le sujet :
SUJET < = > MILIEU

8Pour le groupe  nous retrouvons cette double activité : celle du groupe de sujets et celle du milieu.
GROUPE DE SUJETS < = > MILIEU

9A partir des trois idées décrites, à savoir 1) le processus circulaire « Réussir et comprendre », 2) les développements des compétences opératoires et des compétences sociales et 3) l’adaptation, deux types d’expériences, peuvent,  dans un premier temps, être distingués : l’expérience physique et l’expérience formelle. Un troisième type d’expérience peut aussi être, comme nous le verrons, vécue par les membres du groupe social.

Deux types d’expérience pour deux types d’intelligence

Les deux expériences

10L’action est un principe essentiel de la théorie du développement de l’intelligence. Elle est distinguée selon l’épistémologie piagétienne en assimilation et accommodation, selon que l’action est à l’instigation du sujet ou à celle du milieu. Deux intelligences s’y construisent, l’intelligence concrète, pratique et l’intelligence formelle ou logico-mathématique.

L’Expérience physique

11L’action et la coordination des actions dans l’expérience physique concernent le sujet dont le corps est engagé dans l’action, la manipulation des objets, lorsque ses actions sont inscrites dans le réel, le concret. Pour le groupe, le fait d’être ensemble physiquement, la présence de chacun permettant des interactions physiques, des regards, des contacts physiques, des placements dans un espace et un temps commun, constituent l’équivalent de ce concret. On peut alors repérer et saisir l’expression de cette expérience commune d’être ou d’avoir été ensemble dans l’agir.

L’Expérience logico-mathématique

12Cette expérience opère non pas sur les actions réelles mais sur les abstractions issues de la première expérience. C’est-à-dire que l’esprit agit sur les pensées, les concepts, les notions tirées de l’expérience physique. Ce que Piaget appelle les abstractions empiriques sont les objets de cette deuxième expérience. Il y a donc manipulation d’abstractions et non plus d’objets. Cela signifie qu’une abstraction empirique pour un groupe d’individus ne peut être issue que de l’expérience collective antérieure immédiate ou à long terme. Repérer les abstractions empiriques dans le discours des partenaires partageant une tâche, c’est mettre en évidence l’expression d’un fait inscrit dans le réel collectif et vécu à plusieurs.

13Le travail de repérage de la structuration du groupe du point de vue cognitif doit tenir compte de ces deux formes d’intelligence. La première liée à l’action physique des membres du groupe, la seconde à leurs actions de réflexions coordonnées à propos des activités concrètes. Deux moments, deux expériences, deux types de construction d’intelligence sont à l’œuvre pour le groupe. Cette seconde expérience porte sur ce que Piaget nomme les abstractions réfléchissantes.

Les deux natures de discours

14Lors de l’observation des échanges entre les membres d’un groupe, je peux relever deux natures d’interlocution : l’une ancrée dans le concret, le corps physique collectivement mis en jeu, les affects partagés dans le groupe restreint ; et l’autre sur ce qui est visible de l’extérieur du groupe, ce qui est saisi de ce que le groupe restreint donne à voir de cette expérience unique et singulière. A cette classification en deux types d’expression, je fais correspondre deux types de raisonnement de la pensée. Ainsi est rattachée à chaque expérience, concrète ou formelle, une pensée particulière.

15La raison intuitive ou concrète comporte deux raisonnements possibles : l’abduction et l’induction. Ce sont tous deux des raisonnements qui partant de cas particuliers et remontent à la règle générale. La différence entre abduction et induction consiste en ceci : l’abduction correspond au moment de l’invention de la règle, souvent implicite. L’induction consiste à retrouver une règle générale déjà existante, déjà connue ou instituée. Ce raisonnement peut donc se répéter. La raison formelle procède d’un raisonnement déductif qui, de la règle générale redescend aux cas particuliers, la règle est première et ne dépend plus du contexte. Pour une troisième expérience (cf. infra) c’est la pensée sensible qui est mobilisée. La pensée sensible réfère au raisonnement analogique ; elle fait fonctionner simultanément les deux premières expériences.

Les opérations de transformation de la structure

Le niveau logique : examen

16La psychologie génétique approfondit l’étude du développement de l’intelligence en situant un niveau mental opératoire et les opérations de transformation des structures qui sous-tendent les apprentissages. Quatre opérations primaires de transformation décrivent pour Piaget l’articulation des niveaux logiques opératoires individuel et collectif. Les quatre opérations du groupement logique opératoire : I.N.R.C. peuvent être également mobilisées pour le groupe. On y distinguera les opérations qui ne font pas appel à la présence d’autrui et les opérations qui nécessitent impérativement la relation à l’autre. Peut-être est-ce là, une rencontre possible entre la construction sociale de l’intelligence et les travaux piagétiens. En effet, la structure psychique d’un groupe de personnes est conçue par Piaget comme ayant la même nature sur le plan opératoire que celle du sujet : co-opérer c’est opérer en commun. Je prolonge donc la pensée piagétienne dans le domaine du social, mais ma position diffère sur deux points importants :

  • Le premier point concerne les opérations : je n’y vois pas les mêmes modes opératoires. Deux modes travaillent sur le niveau logique individuel (opérations identique et négative), les deux autres sur le plan collectif (opérations réciproque et corrélative).

  • Le deuxième point concerne le stade opératoire concret. Le point de vue est beaucoup plus large et général. Le moment de l’atteinte de la réciprocité est une étape essentielle du raisonnement. Mais, à chaque nouvel apprentissage, la pensée réitère l’effort d’atteindre ce degré d’évolution. Il ne suffit pas d’avoir 7 ans pour définitivement avoir la maîtrise de l’opération réciproque. Les adultes, le sujet ou le groupe de sujets, devront repasser par le même cheminement intellectuel pour chaque nouvelle expérience d’adaptation à un environnement changeant. Naturellement elle est facilitée par la répétition et l’exercice renouvelé de l’apprentissage initial.

17Au-delà du groupement logique opératoire et des quatre opérations, je considèrerai une cinquième modalité de transformation, d’accès à la compréhension du monde : un autre niveau logique, celui de la pensée sensible, qui relie les opérations positives et négatives tout en leur conservant leur spécificité.

Les opérations positives

18Ce sont des opérations identiques sur le plan individuel (dans la logique individuelle, une seule opération possible à la fois). Prenons cet exemple. On interroge Pierre, un enfant de 5 ans : « As-tu un frère ?  Oui, j’ai un frère qui s’appelle Louis.  Louis a-t-il un frère ? Non, Louis n’a pas de frère. Nous ne sommes que deux dans la famille. » L’abstraction, pour Pierre se fait sur l’opération identique : « Louis a les mêmes parents que moi. ».
PAPA- MAMAN = PAPA-MAMAN
PIERRE =>  LOUIS

19Si Pierre arrive à 6 ou 7 ans, il atteint la réversibilité et peut faire deux opérations identiques simultanément. Si Pierre est interrogé : «Louis a-t-il un frère ? Pierre répondra : « oui et c’est moi son frère.» L’opération est alors la réciproque. Elle se place sur le plan collectif. (J’ai un frère qui s’appelle Louis, et Louis a lui aussi un frère qui est moi ). Non seulement j’ai les mêmes parents que Louis, mais Louis a aussi les mêmes parents que moi. Pierre est capable de regarder par le regard de l’autre, il peut prendre sa place en pensée tout en conservant sa propre position. La réciproque c’est l’identique appliquée aussi à soi. Ceci oblige à penser en « nous » avons les mêmes parents. C’est pourquoi, je place l’opération réciproque sur le niveau opératoire collectif ou socialisé.
PAPA-MAMAN
PIERRE < = > LOUIS

  •   Doize W., 1993, Logiques sociales dans le raisonnement, Paris, Delachaux et Niestlé.

20L’opération réciproque, sur le plan collectif consiste en une action de rapprochement, de ressemblance. Nous recherchons des traits communs entre les choses, entre les idées, nous nous rapprochons entre nous par ce qui nous ressemble. Pour W. Doise2, qui reprend les travaux de Piaget en intégrant la dimension sociale du développement de l’intelligence, les stéréotypes sociaux sont des catégorisations, c’est à dire des simplifications et généralisations. La première catégorisation est celle de l’accentuation des ressemblances en intra (à l’intérieur du groupe). Les opérations identiques et réciproques forment le processus de centration qui construisent le sujet en tant qu’individu, unique, indivisible ou construisent le groupe en tant qu’organisation sociale identifiable dans son unicité.

Les opérations négatives

21En opposition avec ces deux opérations de ressemblance, on retrouve les deux opérations de dissemblance : négative et corrélative.

22L’action de modification d’un schème ou d’une structure passe par l’annulation, l’inversion, la correction partielle ou totale de la structure. Il y a par conséquent un retour sur l’action initiale. Piaget parle de régulation ; on peut parler également de « feed-back ». Ou bien l’on ajoute quelque chose, ou bien on enlève quelque chose pour retrouver l’équilibre. Sur le plan individuel, c’est l’opération qui consiste à différencier SOI du milieu. Le sujet opère par rupture, par distinction des choses, les propriétés des choses différant entre elles. Elles différencient aussi le SOI des choses qui ne sont pas SOI. Sur le plan collectif, cette opération inverse la réciproque. Elle ne crée pas le rapprochement entre les personnes sur des traits communs, mais au contraire forme des frontières entre le groupe et les autres qui  n’appartiennent pas au groupe, le GROUPE et le NON-GROUPE.

Logique opératoire dans la relation « JE  /AUTRE »
Processus de décentration / centration  et processus de subjectivation /objectivation (Voir Annexe)

23Le schéma, dans la relation « je / autre » et « nous / autres » comprend la fonction du versus. C’est une dynamique portée par les quatre opérations de transformation. Le schéma permet aussi de lire deux niveaux logiques distinctsle niveau de la relation de JE avec autrui, niveau logique individuel, et le niveau de la relation de NOUS avec les AUTRES. C’est le niveau logique collectif.

24On peut entendre des remarques sur des différences entre « nous » et les autres. Les opérations négative et corrélative forment le processus de décentration. Elles construisent réciproquement la forme externe du sujet ou du groupe. Au niveau collectif, les membres du groupe prennent conscience du fonctionnement de leur organisation vis à vis de l’extérieur : le groupe est l’objet des discussions des membres du groupe. Les membres du groupe « prennent conscience » d’une entité collective en quelque sorte. Le schéma proposé peut ainsi décrire les dynamiques opératoires de l’esprit.

Action et parole : le JE et le NOUS

25Ces logiques entrent dans un processus réciproque d’une part de construction et de subjectivation pour le domaine de l’action et d’autre part de construction d’une  logique de l’objet et d’objectivation par la parole.3Deux autres domaines ainsi sont donnés : celui de l’action et celui de la paroleL’idée4 de distinguer l’action et la parole est venue avec la lecture de Hannah Arendt5 .

  • 3  J-B. Grize, 1996, Logique naturelle de la communication, Paris, PUF.
  • 4  La possibilité d’occuper les deux positions d’acteur et d’observateur du groupe et les retranscript(…)
  • 5  H. Arendt, 1989, La crise de la culture, Paris : Folio ; 1994, Condition de l’homme moderne, Paris,(…)

L’action

26Pour Hannah Arendt, c’est l’action qui relie les hommes. Les actions concrètes engagées sur le terrain sont vécues dans l’intimité des personnes : quelque chose se vit et qui ne peut être mis en mots. Le dire le détruirait immédiatement. Ce qui suppose quelque chose de l’ordre de la construction de l’intimité du « je » ou du « nous ». C’est le « savoir-faire » du professionnel qui ne s’exprime qu’en geste, en regard, en attitude, en complicité. Ressenti de l’intérieur, deviné de l’extérieur, cette complicité reste implicite. C’est aussi l’incapacité de décrire le « qui » autrement qu’avec des « que ». Ce que je vis ou ce que nous vivons ensemble dans l’intimité n’est pas exportable. L’action ne peut qu’être associée à des opérations positives : identique et réciproque. Pour le dire autrement ce sont des opérations par association. C’est le fonctionnement en « et » qui relie les choses entre elles et non pas le fonctionnement en « ou » qui éloigne, qui impose le choix, donc exclut.  Mais l’acte de parole est une action, la première du citoyen, de l’homme pour Arendt.

La parole

27La parole qui circule entre les personnes permet autre chose. C’est le monde de l’espacement entre les choses qui surviennent, mise en ordre les unes après les autres dans un découpage de l’espace. Je soupçonne la construction d’une instance de l’ordre de l’AUTRE, des AUTRES, quelque chose qui tue, par le fait d’être dit, la dynamique interne du « je » ou du « nous », quelque chose qui exprime, qui projette à l’extérieur de soi. Le « je » ou le « nous » s’expriment, se mettent d’eux-mêmes à l’extérieur d’eux-mêmes.

28L’élaboration d’un point de vue externe à « je » et à « nous », la mise à distance du « je » ou du « nous » objective la vie subjective ou intersubjective, la réifie. « Je » et « nous » devenant objets parlés de la relation, ils perdent leur nature pour en prendre une autre.

29C’est le moment du regard porté en arrière qui éteint la dynamique vitale en exprimant l’histoire du « Moi » ou  du « Nous ». La parole ne peut être associée qu’à une opération négative pour le sujet et corrélative pour le groupe. C’est la possibilité de dire «  non », l’inversion de l’acte, cela n’est possible qu’en pensée. Pour le dire autrement ce sont des opérations par distinction.

30Par la parole on utilise le « ou », cela ouvre sur des possibles, sur l’exploration de la nouveauté des lieux ou des espaces. Tout est possible en parole. Dans le domaine de l’action, une chose est faite ou n’est pas. Dans celui de la parole, une chose s’exprime comme une réalité possible qui peut entrer dans la réalité de l’action ou pas.

Troisième expérience, troisième type de discours : individuel et collectif

31Le fait que les membres du groupe se réunissent et échangent des paroles provoque en lui-même un mode d’expérience particulier. Lorsqu’ils parlent entre eux, les membres du groupe agissent ensemble, ils font donc de nouveau une expérience physique, concrète. De cet exercice de « manipulation  de mots », peuvent émerger des moments de résonance entre d’une part certains signes, qui sont alors des symboles, et d’autre part l’acte même d’énonciation de ces signes. La conversation exercée procède d’un acte spécifiquement réservé à l’humanité, celui de l’acte de parole lui-même. Je pose l’hypothèse que cet acte d’énonciation peut parfois résonner avec le moment de rapprochement qui lie les hommes dans l’action commune. Dans le même temps, s’agissant de parole, il les identifie, les font apparaître comme véritable organisation de groupe. Ces moments sont rares et précieux, ils sont potentiellement possibles, mais non programmables. On peut dessiner les contours d’une organisation cognitive originale de cette « troisième expérience ».

Niveau analogique

32Un autre niveau logique peut être envisagé dans le rapport général du MOI avec l’Autre. En réalité, on ne devrait pas parler de niveau logique mais de niveau fonctionnel analogique. L’esprit opère simultanément sur les deux dimensions opératoires positive et négative présentées précédemment. Ce n’est plus une opération mais une fonction possible du système.

33On peut parler de « raisonnement », car il procède par élucidation de la réalité, mais il serait plus juste de parler de « résonance » car c’est une fonction qui s’inscrit dans la pensée sensible et sollicite en même temps les organisations cognitives, affectives et physiques. Cette fonction met en rapport des instances contradictoires : l’action et la parole, l’intimité et l’échange, le rapprochement et la mise à distance.

Fonction symbolique et dynamique opératoire

34Cette fonction, comme « fonction symbolique », articule les deux niveaux, individuel et collectif et fait donc fonctionner simultanément les opérations positives de ressemblance et négatives de dissemblance. Elle est représentée sur le schéma précédent au centre, au carrefour, au croisement des quatre opérations mentales. Cette cinquième opération de la pensée se situe dans une autre logique que la logique opératoire au sens où elle ne transforme pas quelque chose en autre chose, elle est le processus même de transformation. Comme fonction opératoire elle donne forme au mouvement. Les quatre opérations mentales forment le groupement opératoire de l’équilibration psychique à la fois du sujet et du groupe de sujets, cette cinquième opération est celle de la ré – équilibration psychosociale. Ce niveau de réflexion, marqué par la présence du « re » signifie une complexification de l’équilibre à un autre niveau, celui de l’imaginaire. Peut-être rencontre-t-on là, les archétypes de l’humanité, l’universalité des valeurs humaines.6

  • 6  G. Durand, 1964,L’imagination symbolique, PUF.

Fonctionnement symbolique d’un groupe et condition sociale

35Une hypothèse de Max Pagès7 est que l’une des toutes premières expériences humaines, celle de la séparation de la mère, la naissance, n’est pas isolée, elle est sans cesse réitérée. Elle est sans cesse esquissée avec plus ou moins de réussite. Chaque fois que des hommes se rassemblent, il peut arriver, mais ce n’est ni certain, ni prédictible que le lien social se crée et qu’un groupe émerge. Or créer du lien c’est en même temps prendre le risque de le voir se rompre. L’unité paradoxale du lien social est de faire vivre ensemble les moments d’angoisse de la séparation et ceux de l’amour.

  • 7  Pagès, M. 1984,  La vie affective des groupes, esquisse d’une théorie de la relation humaine, P(…)

36L’angoisse de la séparation, nous explique Max Pagès, c’est l’expérience du refus, celui de soi et celui des autres. C’est aussi la peur du vide. L’identité, qu’elle soit individuelle ou groupale, se modifie. L’individu se transforme mais le groupe aussi passe par des étapes d’organisation dans son histoire de groupe. L’organisation vit donc des moments de transformation qui procurent la sensation d’un saut dans le vide. C’est l’expérience de la solitude, du tragique de la condition humaine, matérialisée par le silence des autres qui nous renvoie à notre rapport à nous-mêmes.

37L’expérience de la solitude peut être différemment vécue au sein d’un groupe. Pour certaines personnes, il peut s’agir d’un sentiment de vide, pour d’autres, d’échec de la relation à autrui. Le doute surgit alors sur l’existence de sa propre substance profonde. La personne peut se percevoir comme vidée de sa propre substance. Ce sentiment absolu circule dans la vie sociale. Il peut être partagé, car il concerne une valeur universelle de la condition humaine. Au moment du partage de cette angoisse, le groupe « vit réellement » au sens où il devient une instance qui s’adapte à son environnement. Car l’angoisse de séparation, de démantèlement du groupe met en jeu en retour une dynamique de maintien de l’organisation. Il devient impératif, si les régulations ne suffisent plus, de réagir, d’innover, car le danger de disparaître, même fantasmé, est réellement vécu et circule entre les membres du groupe. Ce moment de crise est résolu par une adaptation à la nouvelle situation ou par la disparition du groupe.

38Lorsque le groupe vit un moment de changement, de transformation, des compétences collectives sont mises en œuvre, voire même de nouveaux apprentissages sont réalisés. La dynamique affective qui pourrait être l’état global du groupe à un moment de son développement, fait émerger une forme d’action structurée par des processus cognitifs, des raisonnements collectifs, des formes d’intelligence pratique qui en retour viennent nourrir ce substrat affectif en organisant à son tour des réponses à l’angoisse de dispersion, de séparation de ses membres.

Conclusion

39La proposition suivie est de rapprocher l’étude du développement de l’intelligence d’un sujet de celle de la genèse d’une intelligence collective issue de l’expérience de plusieurs sujets. Elle suppose qu’un lien modélisateur puisse être fait entre développement opératoire et développement social. Ce lien passe par le principe d’adaptation commun à toutes les échelles d’organisation.

40Le passage de l’échelle individuelle à celle du groupe fait appel à différents niveaux logiques :

  • l’expérience physique des personnes dont la coordination d’actions réussies construit une intelligence pratique.

  • l’expérience formelle dont la coordination réussie des pensées débouche sur une compréhension réciproque des sujets.

  • Le groupement logique opératoire dont les opérations articulent des dynamiques contradictoires : transformations positive ou négative, niveaux individuel et collectif de raisonnement, domaine de l’action ou domaine de la parole, pensée du « et » et /ou du « ou »,etc…

  • la métaphore qui vient solliciter l’imaginaire et exprime très justement les modalités affectives du groupe.

41Pour s’adapter, les organisations humaines font vivre à plusieurs des expériences individuelles singulières. Cette contradiction touche au paradoxe de l’instauration d’un « nous », une première personne au pluriel qui semble émerger des multiples expériences particulières, comme une permanence partagée par tous, alors même que le chemin est toujours unique et non communicable. Entre individuel et collectif se situe une tension cognitive élaborée entre opératoire et social que cette modélisation permet d’observer et de concevoir.

NOTES

1 Ce tableau est inspiré de J. Piaget, 1932, Le jugement moral chez l’enfant » Paris / Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.
2  Doize W., 1993, Logiques sociales dans le raisonnement, Paris, Delachaux et Niestlé.
3 J-B. Grize, 1996, Logique naturelle de la communication, Paris, PUF.
4 La possibilité d’occuper les deux positions d’acteur et d’observateur du groupe et les retranscriptions recueillies suggèrent cette la distance entre l’acte et la parole.
5 H. Arendt, 1989, La crise de la culture, Paris : Folio ; 1994, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann Lévy.
6 G. Durand, 1964, L’imagination symbolique, PUF.
7 Pagès, M. 1984,  La vie affective des groupes, esquisse d’une théorie de la relation humaine, Paris, Dunod.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Sylvie Barbier , « Genèse d’une « intelligence collective » », Recherches & éducations , n°10 | 2005 , [En ligne], mis en ligne le 15 octobre 2008. URL : http://rechercheseducations.revues.org/index371.html. Consulté le 13 novembre 2011.

AUTEUR

Sylvie Barbier

Maître de Conférences, I.U.F.M. d’Aquitaine, EA 487 « Sciences cognitives », Université V. Segalen Bordeaux 2, IDC (Institut de Cognitique)

Articles du même auteur

DROITS D’AUTEUR

Propriété intellectuelle