AuteursIsabelle Géniaux du même auteur

Sylvie Mira-bonnardel du même auteur

De nombreux travaux théoriques ou empiriques sont consacrés ces dernières années aux changements fondamentaux qui s’opèrent dans les organisations et sur la structuration de formes organisa tionnelles nouvelles. Ettighoffer et Van Beneden (2000) considèrent que les organisations du XXIe siècle se métamorphosent pour créer de la valeur. Pour les auteurs, l’avènement des méta-organisations représente une inflexion stratégique majeure, l’innovation organisationnelle devient un facteur-clé de compétitivité. Cela se traduit par une dématérialisation visant la création de richesse par intégration d’intelligence. Cette notion de méta-organisations qualifie des entreprises en réseau ou des grappes d’entreprises qui coopèrent fortement entre elles. Les NTIC favorisent le travail collaboratif, et s’avèrent nécessaires pour contrer l’obsolescence des connaissances.

2La compétitivité repose dès lors sur la capacité des firmes à collaborer. Les méta-organisations affichent trois objectifs principaux, un destin commun avec des valeurs partagées, une utilité économique et sociale favorisant le développement durable et un accès facilité à des connaissances plus étendues. En effet, comme le développe Sérieyx (2000) : « Les entreprises qui l’emporteront seront celles qui sauront fonder durablement leur avantage concurrentiel sur la meilleure conjonction des intelligences, des savoirs et des compétences qu’elles agrègent, pour créer sans cesse une valeur ajoutée qui fasse la différence ».

3Cette dynamique créative se retrouve dans les analyses que nous donnent Brasseur et Pick (2000) sur les entreprises de la Silicon Valley. Confrontées à un environnement en mouvement permanent, dans lequel la vitesse de réaction est capitale, ces entreprises associent étroitement capitalisation des connaissances, gestion des compétences et développement d’innovation au sein de réseaux, lieux de fertilisation mutuelle et de maillage de connaissances dans lesquels « la notion d’intelligence collective devient réalité » (Brasseur et Pick, 2000).

4Le réseau d’entreprise apparaît donc comme la forme organisationnelle combinant souplesse, flexibilité, richesse et dynamisme. De fait, pour plusieurs auteurs (Fréry, 1997; Livian, 1998; Ettighoffer 2000), cette forme d’organisation, qu’ils nomment réseau, entreprise virtuelle, constellation, ou autre, devient un nouvel idéal type qui, selon les auteurs, s’imposera comme mode d’organisation dominant dans les décennies à venir.

5Néanmoins, l’édification de cet espace organisationnel maillé « met l’entreprise devant le plus vieux problème organisationnel qui soit : la construction d’une zone d’autonomie et la délégation de la mission entrepreneuriale » (Hatchuel, 1994). Nous retrouvons les problématiques classiques liées aux liens savoirs/acteurs/pouvoir mais dont l’acuité se révèle exacerbée dans la configuration réseau où se confrontent la logique de compétitivité du réseau et les stratégies distinctives des différentes entreprises. Dès lors, nous pouvons nous interroger sur les conditions de pérennité de la forme organisationnelle réseau. Travailler en réseau avec des partenaires externes sans relation hiérarchique ni transactionnelle, correspond à un choix stratégique qui peut s’apparenter à une bifurcation par rapport à un développement classique. Les déterminants de ce choix relèvent le plus souvent d’une analyse resource based, comme nous l’expliciterons dans la première partie de cette communication.

6Pour autant, cette bifurcation ne se révèle pas irréversible et l’examen d’évolution de réseaux d’entreprises met en lumière un cycle de vie dont l’aboutissement plus ou moins lointain se traduit dans l’alternative séparation ou absorption (Jolly, 2001).

7À partir de l’analyse approfondie de quatre réseaux, nous avons pu vérifier que la forme organisationnelle réseau ne représente pas une forme définitive d’organisation mais un état contextuel et daté. Devant ces observations d’évolution, nous avons voulu comprendre ce cycle de vie et déterminer quels sont les facteurs de bifurcation qui amènent, à un moment donné de leur histoire, les entreprises à choisir la coopération en réseaux puis, à un autre moment, revenir à une forme capitalistique plus intégrée.

8La première section de cette communication présente les grandes lignes de la réflexion sur le développement des réseaux d’entreprises : caractérisation des réseaux d’entreprises; les réseaux comme mode d’organisation dominant, les facteurs déterminants le choix de la coopération au sein d’un réseau.

9L’analyse du cycle de vie de quatre réseaux d’entreprises fera l’objet de la seconde partie. Après avoir présenté la méthodologie et le champ de l’étude, nous analyserons les modes de management des ressources immatérielles mis en œuvre dans les réseaux, les facteurs-clés de pérennité des réseaux, ainsi que les facteurs déclenchant l’abandon de la coopération pour une forme capitalistique plus classique.

I. – LES RÉSEAUX D’ENTREPRISES : LE RETOUR D’UNE FORME ORGANISATIONNELLE À GÉOMÉTRIE VARIABLE

1. Caractérisation des différents types de réseaux

10Dans son ouvrage Organiser l’entreprise en réseau, Boulanger (1990) fait un essai de clarification sur les réseaux. Pour l’auteur, un réseau est un assemblage de petites unités dispersées, reliées entre elles de façon plus ou moins formelle et organisée, pour satisfaire des besoins communs. La notion de réseau suggère une entraide, une collaboration entre les membres et renvoie directement au concept de système qui rassemble des éléments entretenant des relations entre eux. Un réseau implique des comportements, des moyens de liaison, une stratégie et un management différents de ce que requiert une entreprise monosite. Le réseau se présente comme un dispositif de forme éclatée permettant de mettre en œuvre simultanément en plusieurs endroits un ensemble d’actions. L’auteur présente quatre familles de structures en réseau. La typologie retenue se réfère au pouvoir de décision, aux mécanismes de fonctionnement et aux conditions de performances et permet de distinguer les réseaux intégrés comme le secteur bancaire, les réseaux fédérés (coopératives, GIE), les réseaux contractuels (franchise) et les réseaux maillés (Silicon Valley).

11Cette dernière référence nous renvoie à la notion de districts, réseaux territoriaux, dont les exemples, de la plastic vallée (région d’Oyonnax) à la cosmétique vallée (région de Chartre) en passant par l’Italie du Nord, ont été abondamment présentés dans la littérature économique et sociologique.

Le réseau : forme intermédiaire entre l’organisation et le marché

12Le réseau tient souvent sa richesse de sa diversité, d’où la difficulté de composer avec des cultures diamétrales qu’il faut absolument préserver pour bénéficier de complémentarités et de synergies. Le réseau se présente comme une forme intermédiaire entre l’organisation et le marché, une macrostructure. Ce type d’organisation affiche des avantages comme la souplesse dans la composition du réseau qui peut accueillir ou voir se retirer des membres. Cette structure offre une flexibilité et un potentiel d’innovation dans la nature des activités. Enfin, elle permet des économies de coûts de transaction. Nous assistons à une dématérialisation de la firme, la structure réseau tend vers l’organisation sans frontières, les formes interorganisationnelles recherchant, à la fois, une interdépendance et une certaine stabilité (Livian, 1998).

Méta-organisation ou métaréseau

13Pour Ettighoffer et Van Beneden (2000), la compétitivité repose dès lors sur la capacité des firmes à collaborer. Cependant, les auteurs distinguent les méta-organisations des métaréseaux. Les méta-organisations relèvent d’une logique combinatoire avec une coopération forte et une intégration faible. Les métaréseaux correspondent à une structuration d’activités complémentaires fortement intégrées dans un ensemble systémique et s’inscrivant dans une même chaîne de valeur. Les méta-organisations affichent des facteurs-clés de succès comme un contexte de confiance, un décloisonnement des fonctions et des frontières, un développement d’organisations intermédiaires, notamment pour le financement, une culture de l’échange et de l’ouverture et enfin, être prêt à faire évoluer le business model. L’avènement des méta-organisations représente une inflexion stratégique majeure, l’innovation organisationnelle devient un facteur-clé de compétitivité.

14Effectivement, nous assistons à un changement de paradigme organisationnel qui se traduit par la virtualisation de l’entreprise. L’entreprise virtuelle possède trois dons, le don d’ubiquité par le travail à distance, le don d’omniprésence par le travail 24 heures sur 24 heures et le don d’omniscience par l’accès aux savoirs (Ettighoffer et Van Beneden, 2000).

2. Le réseau : nouveau mode d’organisation dominant ?

15La configuration réseau d’entreprises n’est pas foncièrement nouvelle puisque c’est celle-là même qui permit l’essor des marchands vénitiens, des banquiers florentins ou des soyeux lyonnais. Cependant, cette configuration a pendant longtemps été exclue de l’alternative bien connue – hiérarchie versus marché – présentée à l’entreprise moderne dont le choix trouvait sa justification au travers de l’analyse des seuls coûts de transaction.

16Il faut attendre 1986 pour que Thorelli (1986) présente enfin l’intérêt des structures en réseau, les positionnant en forme organisationnelle intermédiaire entre le marché et la hiérarchie.

Origine du réseau : dématérialisation de la firme

17Aujourd’hui, l’analyse de Thorelli entre en résonance avec plusieurs approches théoriques de l’organisation qui montrent que les configurations organisationnelles des entreprises subissent des mutations profondes.

18Avec Livian (1998), « Nous voudrions mettre en évidence un fil conducteur qui correspond non seulement à une préoccupation purement théorique mais aussi à l’évolution des réalités économiques et sociales auxquelles sont confrontées les acteurs dans ce domaine : la « déconstruction » de l’organisation ». Selon Livian, cette déconstruction comprend trois volets :

  1. passage de l’organisation objective à une construction par l’observateur;
  2. de l’organisation à l’action organisée;
  3. de l’organisation moderne à l’organisation postmoderne.

19Dans cette optique, l’organisation en réseau avec sa structure moins formalisée, moins spécialisée, aux frontières moins nettes que les structures classiques, conviendrait mieux aux conditions modernes de compétitivité grâce à sa souplesse et sa réactivité. « L’organisation réseau devient alors un nouvel idéal type » (Livian, 1998).

20Sérieyx (1996) fait écho à cette transformation en soulignant que « Plus l’environnement devient évolutif, concurrentiel, imprévisible, plus se révèlent importantes les capacités de souplesse de réactivité, de multiplication des intelligences en tant que facteur d’innovation, plus il devient nécessaire de mettre du réseau dans sa pyramide. »

21Ces évolutions ouvrent la voie à l’avènement des méta-organisations. La reconstruction de l’entreprise en réseau prend corps avec la mise en place de petites unités, une organisation du travail par projets et le développement de relations de confiance et de partenariat à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise (Ettighoffer et Van Beneden, 2000).

Les facteurs explicatifs au développement des réseaux

22Plusieurs facteurs explicatifs peuvent être avancés. Effectivement, les réseaux présentent les caractéristiques des systèmes, ils sont évolutifs, dynamiques, souples, flexibles. Mais surtout, ils sont porteurs de synergies. Les réseaux impliquent une intelligence collective (Jacob et al., 1996). Ils sont favorables aux apprentissages et transforment l’organisation en organisation apprenante grâce à une amélioration continue, une innovation systématique. Ce type d’organisation favorise la compétitivité individuelle, l’information structurante et circulante, allie la compétition à la concurrence et débouche sur une synergie créatrice. « Privilégiant à la fois l’autonomie, l’interdépendance et la complémentarité d’intelligence individuelle, le réseau, véritable accélérateur de particules, invite à produire de l’intelligence collective tout en garantissant à chacun son identité et sa liberté. Il développe des effets de synergies et permet à l’intelligence ajoutée de se manifester. » (Sérieyx, 1996). Pour Rugman et D’Cruz (1997) la suprématie des réseaux s’explique en grande partie par le fait qu’ils permettent une recomposition de la chaîne de valeur et l’externalisation d’activités de plus en plus nombreuses. Ils conservent alors une importante flexibilité stratégique aux grandes entreprises, indispensable en période de turbulences.

23De fait, il semblerait que la notion de réseau concerne toutes les entreprises, que cette notion ramène l’entreprise à son mode d’organisation et ou à la représentation de son environnement.

24Concernant les entreprises de taille petite et moyenne, ce type d’organisation leur permet l’accès plus rapide à des ressources et des connaissances plus étendues, soit pour présenter une offre commune, soit pour bénéficier de coûts avantageux, ou encore pour avoir plus de pouvoir sur le marché (Jolly, 2001). C’est ce qui explique l’essor actuel des microgroupes (Loiseau, 2001).

25Du côté des grandes entreprises, internationalisation, globalisation, délocalisation, externalisation, décentralisation, coalisation, constituent autant de mouvements qui tendent à les reconfigurer en organisations – réseaux donnant lieu à une profusion taxonomique particulièrement exubérante relevée par Fréry (1997) : « plus de 40 dénominations diverses, de nébuleuse à constellation, d’entreprise virtuelle à entreprise creuse, de quasi firme à firme résiliaire… ». Fréry va même assez loin dans l’inéluctabilité de ce qu’il préfère nommer l’entreprise transactionnelle puisque, selon lui, « la grande entreprise capitaliste intégrée n’aura été qu’un épisode de l’histoire (…) épisode qui semble désormais clos ».

3. Les facteurs de construction du réseau : un ancrage dans le management des ressources et des compétences

26La plupart des analyses présentent donc le réseau d’entreprises comme le creuset de l’intelligence collective et la configuration la plus favorable à la synergie créatrice. Plusieurs travaux (Roberts et Mizouchi, 1989; Dussauge et Garrette, 1995; Sakakibara, 1997; Dyer et Singh, 1998) présentent comme l’une des principales motivations à la collaboration, outre la motivation traditionnelle de partage des coûts, la nécessité d’exploiter des actifs complémentaires. « La coopération interfirme permet l’exploitation de complémentarités qui à leur tour agissent sur le développement des compétences propres des firmes. » (Combe et Verzat, 1998).

Le réseau comme lieu d’exploitation d’actifs complémentaires

27L’analyse de Barthélemy, Fulconis et Mothe (2001) nous semble de ce point de vue très intéressante : ces auteurs ont appréhendé les stratégies de réseau interentreprises à partir des travaux sur l’apprentissage organisationnel et l’approche fondée sur les ressources et les compétences. « La notion d’apprentissage organisationnel présente les structures en réseau comme un moyen d’acquérir et de transférer des informations et de partager des savoirs et savoir-faire permettant aux entreprises partenaires de préserver, voire de renforcer leur position concurrentielle sur un marché donné ». De son côté, Jolly (2001) qualifie cette mise en commun « d’effet symbiotique » et l’observe notamment au sein de réseaux rassemblant des firmes de métiers différents.

28De même les travaux de l’école suédoise du marketing industriel (Hakansson et Johanson, 2001) explicitent comment les entreprises partenaires d’un réseau se coordonnent autour du management des ressources et des compétences et surtout comment les mécanismes d’apprentissage mis en œuvre amènent à un renforcement de la coopération. Ces analyses montrent clairement la distinction entre les réseaux de compétences (faire ensemble) et des réseaux de dépendance (faire-faire). L’enrichissement des savoirs constitue le cœur de la dynamique de réseaux au travers des opérations collectives qui élaborent « Un processus dynamique d’interaction ayant comme finalité de produire de nouveaux savoirs et savoir-faire permettant de développer un avantage concurrentiel réseau. » (Jacob et al., 1996).

Le réseau comme source d’innovation

29En second plan, mais non moins prégnant, l’innovation apparaît aussi comme un des facteurs de coopération en réseau. Si l’innovation apparaît au démarrage d’une réflexion de stratégie de réseau, comme le montraient déjà en 1987 les analyses de Dussauge et Ramanantsoa à propos des stratégies d’alliances technologiques, l’innovativité en devient l’enjeu.

30Comme le rappelle Romelaer (1999), un certain nombre de travaux ont pu identifier une relation positive entre l’innovativité de la firme et l’intensité des liens externes. Dans le même esprit, lors d’une étude réalisée auprès de PME, Le Bas et Géniaux (1995) avaient identifié différentes stratégies d’acquisition de ressources technologiques. Ces stratégies reposaient sur la recherche d’une accumulation de savoirfaire et de compétences. L’entreprise ensuite pouvait choisir de privilégier une logique interne ou une logique externe pour réaliser cette accumulation. Il est intéressant de souligner qu’il ressortait de cette étude que certaines PME développaient de véritables stratégies de réseaux, multipliant les relations avec leurs fournisseurs, sous-traitants, clients mais également avec des organismes de recherche. En fait, plus l’entreprise avait un investissement en recherche et développement, plus elle établissait de relations avec l’extérieur et plus elle augmentait son niveau d’innovativité.

31Comme le souligne Prax (2000), « La constitution d’une connaissance collective au niveau du groupe de travail va se faire par une série d’interactions (…) les dispositifs de socialisation seront déterminants. » De fait, c’est bien dans la richesse, la variété et la rapidité des interactions que va se construire l’intelligence collective, et la synergie créatrice (Jacob et al., 1996).

32Toutefois, cette coopération induit l’innovation seulement si les entreprises construisent d’abord un cœur de compétences en interne puis, dans un second temps, s’engagent dans la coopération pour accroître leurs compétences et se procurer des actifs complémentaires (Bernard et alii, 2001). Le réseau apparaît alors comme une solution intermédiaire entre l’intégration et l’externalisation totale de certaines activités. Il permet d’envisager la maîtrise globale d’une offre complexe sans intégration ni verticale ni horizontale. De plus, il présente une souplesse et un caractère évolutif plus marqués que ceux caractérisant les minigroupes.

Les points fondamentaux dans le cycle de vie du réseau

33Les différentes recherches que nous avons menées sur les réseaux d’entreprises, nous permettent de distinguer quatre points qui nous semblent importants à la compréhension du cycle de vie du réseau :

  1. le management des ressources constitue un facteur déclenchant la mise en réseau des intelligences : le savoir (incluant compétences et connaissances), constitue le plus souvent la raison d’être – source et ressource – du réseau, que ce dernier s’appuie sur un groupe de compétences convergent ou divergent (Géniaux et Mira-Bonnardel, 2002; Sanchez et al., 1996);
  2. de plus, le management des ressources a un impact sur le réseau bien au-delà de sa création puisque les entreprises en réseau, que nous avons observées, ont réussi à instaurer au sein du réseau des pratiques transfrontières organisationnelles de management des connaissances et des compétences (Géniaux et Mira-Bonnardel, 2002);
  3. ce redimensionnement du management des ressources immatérielles s’effectue d’autant mieux que la gestion des compétences et des connaissances jette un pont fondamental entre l’individuel et le collectif (Géniaux et Mira-Bonnardel, 2000) ;
  4. dès l’instant où le réseau réussit à construire un véritable espace de confiance et de conversation alors le processus d’échange introduit l’apprentissage qui trouve son aboutissement dans le développement de l’innovation. La mise en mouvement du processus d’innovation au sein de cette configuration multivariée et dynamique bénéficie de cette fertilisation croisée et les dirigeants interrogés soulignent tous une réelle impulsion de créativité (Géniaux et Mira-Bonnardel, 2002).

34Ainsi, nous avons pu constater qu’un nombre important d’analyses tant théoriques qu’empiriques mettent l’accent sur les facteurs déterminant l’inscription d’une entreprise dans un réseau de partenaires. Cependant, nous n’avons trouvé que fort peu de réflexion sur les facteurs déterminant la fin du cycle de vie du réseau. Or nous connaissons un grand nombre de réseaux qui ont disparu ou qui sont revenus à la forme organisationnelle plus classique de l’entreprise intégrée. Jolly (2001) exprime cette trajectoire du réseau au travers les étapes suivantes : décision de coopérer, processus prénuptiaux, mise en œuvre et séparation. Pour l’auteur, il n’y a que deux issues possibles à la coopération : la séparation ou l’absorption.

35Nous nous sommes donc attachées à comprendre comment et pourquoi un réseau d’entreprises prend la bifurcation vers une forme capitalistique intégrée.

36Les lignes suivantes présenteront, au travers de l’analyse de 4 cas réels de réseaux d’entreprises opérant depuis plusieurs années, les déterminants du cycle de vie et des pratiques managériales caractéristiques de chacune des phases.

37Sans vouloir relancer le débat sur les interactions stratégie/structure, nous verrons au travers de ces cas que la forme réseau n’est peut-être pas le mode d’organisation dominant vers lequel vont s’orienter toutes les entreprises, mais plutôt une forme organisationnelle temporaire, s’imposant à un moment donné de l’histoire et de la stratégie d’une entreprise.

II. – ANALYSE DU CYCLE DE VIE DE QUATRE RÉSEAUX D’ENTREPRISES

1. Méthodologie et champ de l’étude

Le champ de l’étude : quatre réseaux différents
Réseau A : 10 entreprises de l’agroindustrie

38Ce réseau compte une dizaine d’entreprises, de 80 à 150 salariés, toutes entreprises indépendantes à capitaux familiaux, comptabilisant entre 10 et 30 années d’expériences. Toutes les entreprises ont su développer un savoir-faire reconnu dans l’industrie agroalimentaire : minoteries, silos de stockage, traitement de semences, raffineries de sucre, processus de production et instrumentation. En 1993, la réforme de la Politique agricole commune et les accords du GATT ont provoqué l’arrêt des investissements sur le territoire national et plusieurs entreprises se sont alors données une orientation stratégique nouvelle : le développement à l’international et la concentration sur les activités à forte valeur ajoutée. Cette orientation stratégique a conduit plusieurs entreprises à deux grandes orientations, d’une part, le développement des compétences de bureau d’étude et de conception de systèmes de plus en plus sophistiqués, d’autre part, l’inscription dans un réseau d’entreprises complémentaires afin de promouvoir à l’export une offre globale intégrant génie civil, mécanique, métallurgie, matériaux, électronique. Depuis 1994, le réseau se concrétise sur une action collaborative et intégrative visant à la conception de systèmes industriels complets et complexes par la dizaine d’entreprises qui, ensemble, en fonction des savoir-faire, conçoivent, fabriquent, installent et maintiennent des installations pour l’industrie agroalimentaire à travers le monde.

MÉTHODOLOGIE
Dans le cadre de cette étude, nous avons analysé de manière approfondie quatre réseaux d’entreprise. Nous avons retenu des réseaux existant depuis plusieurs années (entre 7 et 10 ans) afin de pouvoir observer leur évolution dans le temps. Cette analyse essentiellement qualitative s’est effectuée par entretiens approfondis auprès des dirigeants initiateurs du réseau, des dirigeants et cadres d’autres entreprises membres du réseau. Ces informations ont été recoupées par des sources documentaires diverses, plaquettes de présentation du réseau et des différentes entreprises appartenant au réseau, sites internets.
Réseau B : 7 entreprises dans l’industrie microélectronique

39Ce réseau de PME créé en 1997, regroupe aujourd’hui 7 entreprises de 7 à 80 salariés qui comptabilisent entre 4 et 30 années d’existence. Ces entreprises travaillent sur trois domaines : microélectronique, électronique et matériaux, domaines sur lesquels elles conçoivent, développent, produisent et commercialisent des produits de haute technologie.

40Ce réseau a été initié par le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) en vue d’une meilleure diffusion de la haute technologie française en Chine. Dix entreprises nées d’un essaimage du CEA se sont regroupées alors pour réaliser l’objectif déclaré de promouvoir la technologie française en Chine et développer leur chiffre d’affaires sur cette partie du monde.

41Après réflexion des dirigeants des entreprises parties prenantes, le réseau s’est inscrit sous la forme juridique d’une association Dès le démarrage, poussée par une forte mobilisation de chaque partenaire, s’est instaurée une dynamique commerciale – mais aussi par effet rebond technologique et industrielle – propre au réseau qui le positionne très vite comme entité sur le marché chinois.

Réseau C : 4 entreprises dans l’industrie électronique

42Ce réseau a vu le jour en 1993 reliant trois entreprises avec pour objectif principal le partage de ressources et de compétences. En 1997, le réseau s’ouvre à un autre partenaire industriel et étend ainsi son activité du cahier des charges à la série dans le domaine de la conception, l’industrialisation et la production en électronique. L’objectif du réseau était de procéder à l’intégration des différentes phases de sous-traitance afin de faire une offre globale sur une gamme complète. Cette même année, le regroupement des sociétés sur le même site amène en outre à une réduction des frais de structure. En 1999, le réseau est consolidé par la création d’un nom collectif et une forte communication sur ce nom. La motivation principale de cette consolidation était de pouvoir prétendre à des aides publiques. En 2002, le réseau se constitue en holding avec participation financière croisée des partenaires et absorption d’une entreprise par une autre en vue de constituer un pôle de sous-traitance électronique et électrotechnique et un pôle d’ingénierie électronique.

Réseau D : 5 entreprises dans le secteur de la mécanique

43Ce réseau a été créé par cinq PME complémentaires dans le secteur de la mécanique et de la sous-traitance : tôlerie, peinture industrielle et traitement de surface, mécanique, sablage et métallisation, et montage et câblage. L’objet de ce réseau est de proposer une offre industrielle globale, apparaître comme un ensemblier auprès des clients et rester un sous-traitant de premier rang auprès de ces derniers. Mais l’alliance verticale présente de plus quatre atouts : un élargissement du champ maintenant les expertises métier, une veille technologique, des économies d’échelle et enfin des apprentissages croisés. Les principales actions du réseau se sont traduites par la mise en commun de moyens, notamment le recrutement d’un cadre commercial mais également le regroupement des activités sur un même site géographique qui offre une unité visuelle pour les clients. Les actions suivantes ont consisté au renforcement de l’équipe commerciale ainsi que de la structure fonctionnelle avec le recrutement d’un responsable achat pour le groupe. Pour chaque projet, un chargé d’affaires est nommé et assure la responsabilité du projet. Un responsable qualité a été nommé et des audits croisés sont réalisés. En 1997, ce réseau s’est consolidé sous forme de SA. Les entreprises ont opté pour cette forme juridique pour montrer aux clients et aux fournisseurs leur détermination dans la réussite du partenariat. Cependant, en 2002, les entreprises ne réalisent que 30 à 40 % de leur chiffre d’affaire au sein du groupe, le reste, 60 à 70 % est réalisé par des clients externes.

2. Les résultats de l’étude

44La création des quatre réseaux s’est inscrite dans une analyse synchronisée de chacune des entreprises sur les ressources nécessaires à leur déploiement. Cette analyse a mené à la construction d’un réseau avec des partenaires présentant une complémentarité jugée intéressante et le réseau s’est ordonné autour de la coopération des compétences plus que la coordination des tâches. Pour tous les réseaux observés, les entreprises possédaient déjà, avant la mise en réseau, une bonne connaissance mutuelle soit par relations professionnelles, soit par proximité sectorielle.

Naissance du réseau : organiser autour des ressources et des compétences
– Les facteurs déclencheurs de la construction du réseau

45Le démarrage de l’activité réseau est enclenché par trois facteurs majeurs que nous avons rencontrés pour les quatre réseaux observés : un moteur externe, la volonté d’élargir le champ de compétences et l’intention d’accroître le pouvoir des entreprises sur leurs marchés.

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  1. Le moteur externe apparaît à la création des quatre réseaux soit en tant qu’initiateur direct : le CEA pour le réseau B, la CCI pour le réseau D, soit en tant que fait marquant un changement majeur de l’environnement ou du marché : la PAC et les accords du GATT pour le réseau A, la concentration du marché client pour le réseau C.
  2. La volonté d’élargir le champ de compétences émerge de la confrontation entre des demandes clients de plus en plus complexes et combinatoires et un niveau de ressources limité (les entreprises sont des PME de petite taille). De fait la réponse pour une offre globale s’élabore dans le partenariat avec des compétences externes.
  3. L’intention d’accroître le pouvoir sur le marché amène à la recherche d’une taille critique par le développement de partenariats mais au-delà, à une robustesse suffisante des liens dans le réseau pour positionner un interlocuteur unique représentant de tous face au client.
– La recherche d’une compétitivité globale par l’identification des connaissances et des compétences-clés

47Si, comme nous l’avons dit, la constitution du réseau s’ancre dans une logique de complémentarité industrielle, son démarrage s’appuie sur l’existence de connaissances et de compétences inhérentes à chaque partenaire. La cooptation des membres du réseau passe par la reconnaissance par les pairs de leur maîtrise des savoirs nécessaires à la compétitivité du réseau.

48Cette identification prend ses racines sur le terrain, dans la confrontation entre les difficultés rencontrées face aux clients et la capacité du réseau à les résoudre. L’analyse des points durs menée dans les revues de projet et relayée par les chefs de projet aux directions des entreprises amène à l’identification des lacunes de connaissances et de compétences à combler pour assurer une réponse adéquate aux besoins du client.

Déploiement du réseau : un management collégial
– Management des ressources, des compétences et apprentissage

49La démarche d’identification présentée ci-dessus amène le réseau à deux types de mouvement :

  1. une mise en oeuvre de processus d’apprentissage par des échanges réguliers et le déploiement d’actions communes avec des partenaires hors réseau ;
  2. des changements de configuration quasiment à chaque projet nouveau permettant de maintenir un niveau d’apprentissage s’enrichissant au travers de l’intégration de nouvelles compétences : c’est ainsi que les réseaux modifient leur configuration en intégrant des partenaires nouveaux ou se séparant de partenaires dont la cohérence avec le positionnement global n’est plus fondée.

50C’est là que la notion de souplesse prend tout son sens, mais une souplesse non aléatoire, en grande partie gérée pour répondre à la nécessité d’enrichir toujours une capacité d’innovation et un patrimoine de savoirs. Cette nécessité induit aussi une volonté d’assurer la préservation et la transmission des savoirs. Le cœur de l’activité de la majorité des entreprises articule des compétences et un savoir-faire en grande partie tacite, déjà difficilement exprimable hors de l’action, a fortiori peu formalisable au travers de systèmes informatiques. De fait, la transmission des savoirs se réalise dans les échanges interpersonnels réguliers et surtout au travers des objets de conception communs et par l’observation in situe des compétences mises en acte.

51Paradoxalement cette transmission informelle des savoirs en assure en grande partie la préservation : c’est bien grâce à son caractère tacite et à la complexité des combinaisons de savoir interfirmes que le réseau possède un savoir difficilement imitable, ce qui en assure du même coup la protection.

52Plus classiquement, la capitalisation s’appuie aussi sur une démarche de gestion du retour d’expérience au travers des revues de projet.

– Un ancrage dans des principes fondateurs et consolidant

53L’articulation entre les besoins du réseau d’une part, et les stratégies de développement de chaque partenaire d’autre part, est enracinée dans un canevas de principes qui bien que virtuel, n’en demeure pas moins fondateur. Nous avons pu mettre en lumière quatre grands principes qui ont fortifié le réseau tout au long de son essor.

Une combinaison souple et évolutive respectant les indépendances.

54On le sait, les points forts des PME tiennent essentiellement à leur souplesse et à leur réactivité. Jouer la carte du réseau n’a de sens que lorsque cette souplesse est non seulement préservée, mais encore accentuée par une mobilité forte des configurations. Constituer un réseau à 7 ou 10 entreprises ne signifie pas construire un front commun permanent à 7 ou 10. Selon les actions, les compétences nécessaires et les demandes des marchés, nos entreprises élaborerons une offre commune à 2, 3… 7 entreprises, voire une seule entreprise, sans que cela ne remette en cause le réseau. Nos réseaux forment un système interactif ouvert auto-organisé avec une plasticité structurelle en couplage avec son environnement.

Une vision partagée, une stratégie commune et des stratégies différenciées.

55Cette souplesse existe et perdure tant qu’elle reste ancrée dans une vision commune du rôle que joue et doit garder le réseau, de sa portée et de ses limites, de l’implication et de la responsabilité de chaque partenaire. Cette vision sous-tend une philosophie de l’action à laquelle adhèrent tous les partenaires. Notons, par ailleurs, une certaine recherche de proximité culturelle qui favorise ce partage de vision. Néanmoins, les réseaux respectent les exigences d’indépendance propre à chaque PME, l’activité mise en réseau ne constitue le plus souvent qu’une partie de l’activité de chaque entreprise.

c) Confiance et échange

56Cette communauté stratégique partageant vision et objectifs fonctionne grâce à un niveau de confiance et une forte réciprocité dans les échanges d’informations qui fonctionnent à deux niveaux : d’une part, entre les entreprises partenaires, d’autre part, au sein de chaque entreprise entre le dirigeant et le cadre en charge du réseau, ce second niveau assurant une délégation décisionnelle qui contribue encore à la réactivité et à la performance du réseau. Ces niveaux de confiance et d’échange mettent au premier plan l’importance des relations interpersonnelles.

d) Un déploiement analysé par un noyau dur

57Vision et stratégie sont portées depuis le début par un noyau stratégique, constitué par les cadres les plus volontaires et les plus impliqués dans le réseau. Le rôle de ce noyau n’est pas de jouer l’acteur décideur à tendance intégratrice tel qu’il nous l’est présenté dans la littérature au travers des exemples de Nike ou Benetton. Ce petit groupe d’animation se positionne, en fait, en garant du fonctionnement et de l’éthique, en mouche du côche visant à la fois, à dynamiser le réseau par un questionnement et une remise en cause régulière de la stratégie, et, à éviter une consolidation, une ossification du réseau qui tendrait à pénaliser sa souplesse et sa compétitivité.

3. Les facteurs déclenchant le retour à l’intégration capitalistique

58Après une dizaine d’années de fonctionnement réseau combinant stratégie commune et indépendance, les quatre réseaux observés ont vécu une inflexion majeure dans leur cycle de vie : deux réseaux ont abandonné la configuration combinant des entités indépendantes pour une intégration capitalistique (réseau C et D), le troisième réseau (réseau B) s’interroge sur une fusion éventuelle. Pour le réseau A, les dirigeants sont satisfaits du fonctionnement et n’envisagent pas de changement.

59Nous avons pu détecter cinq facteurs expliquant ce que nous pourrions appeler cette fin de cycle de vie de la forme organisationnelle réseau : une volonté de mieux maîtriser le pilotage financier et les évolutions des métiers, des différences trop marquées de style de management, des difficultés financières rencontrées par un partenaire, le difficile équilibre entre intégration et différenciation.

Une volonté de mieux maîtriser le pilotage financier

60Les réseaux fonctionnent avec un faible niveau de transparence financière généralement compensé par la confiance mutuelle que nous avons évoquée précédemment. La répartition des bénéfices voire des pertes se fait au prorata des niveaux d’activité de chacun. Globalement les réseaux observés présentent une croissance forte du chiffre d’affaires pour un niveau de rentabilité globale plutôt bonne.

61Le réseau A ayant une configuration très souple selon les demandes clients, nous ne disposons pas du chiffre d’affaires global mais nous savons que les chiffres d’affaires des entreprises partenaires ont cru en moyenne de 25 % par an de 1995 à 2000.

62Cependant, les insatisfactions apparaissent lorsque se révèlent des oppositions, d’une part, dans les négociations difficiles pour lesquelles le niveau de marge est très bas, amenant parfois à un niveau de contribution négative de l’affaire, d’autre part, dans les stratégies d’investissement de chaque partenaire. Ces insatisfactions amènent certains à pencher pour une plus grande intégration.

Une volonté de mieux maîtriser les évolutions des métiers

63Les divergences en matière d’investissement engagent directement les discussions sur l’évolution du positionnement de l’offre du réseau au travers de l’évolution de ses métiers, de ses compétences et de ses ressources. Le réseau Aqui présente une configuration particulièrement flexible et évolutive traite ces discussions en intégrant d’autres partenaires qui apportent les compétences requises. Les réseaux B, C, D, en revanche beaucoup plus structurés, essayent la plupart du temps de répondre en interne au réseau à l’évolution des marchés et ceci déclenche parfois des divergences fortes et la volonté chez certains d’une plus grande intégration pour une plus grande maîtrise des ressources et des compétences.

Tableau 1  – TAILLE DES RÉSEAUX OBSERVÉS

Des différences trop marquées de style de management

64Les réseaux sont composés de PME dont la culture reste fortement marquée par le métier et le style managérial du ou des dirigeants. Dans un premier temps, la mise en réseau de projets et de contrats amène les entreprises vers une plus grande homogénéisation des méthodes et des outils : des systèmes de planification, de gestion, de reporting, des outils de conception, des systèmes d’information. Puis très rapidement, les particularismes métiers, cultures d’entreprise, style de management limitent l’homogénéisation aux méthodes et outils, maintenant la diversité des pratiques et des processus cognitifs. C’est justement à cette intersection de l’homogène et de l’hétérogène que s’élabore l’espace de l’innovation et de la créativité. Mais cette intersection représente aussi un point de fragilité et de cassure incontournable. Lors de tensions ou d’oppositions, c’est précisément ce point de fragilité qui casse et amène le réseau à changer de configuration.

Des difficultés financières rencontrées par un partenaire

65Lorsqu’un des partenaires rencontre des difficultés financières qui l’amènent proche de la faillite, la question de la perte d’un pan de compétences se pose pour l’ensemble du réseau. Afin d’éviter une cessation d’activité ou un rachat par un concurrent, il se produit un rachat de l’entreprise par un ou des partenaires du réseau (cas du réseau C). Cette situation favorise l’évolution du réseau vers une structure holding à participation croisée.

Le difficile équilibre entre intégration et différenciation

66Nous avons retrouvé la problématique de l’équilibre entre une intégration nécessaire au positionnement du réseau sur les marchés comme acteur unique et performant et une différenciation qui rassure les dirigeants de PME sur leur degré d’indépendance décisionnelle et managériale. Lorsque le réseau rencontre des difficultés commerciales, financières ou organisationnelles, la balance organisationnelle penche rapidement du côté de l’intégration, solution perçue par certains dirigeants pour une meilleure réactivité de l’offre, une meilleure coordination des membres du réseau par un contrôle plus formel; solution qu’ils reconnaissent comme parfois illusoire.

CONCLUSION

67Ainsi, sur quatre réseaux observés, nous avons pu constater qu’après une dizaine d’années de vie commune non contractuelle, trois sur quatre ont choisi une forme d’organisation plus intégrée avec rapprochement capitalistique. Nous n’avons pas constaté de séparation ni de rupture.

68De fait, au travers de cette étude exploratoire, il semble bien que le réseau d’entreprises constitue une forme organisationnelle transitoire contextuelle et datée. À partir de l’occurrence souvent combinée de plusieurs facteurs que nous avons mis en lumière, l’intégration prend le pas sur la différenciation et se manifeste au travers d’une structuration juridique classique de société anonyme ou holding.

69Cependant, cela ne signifie pas que l’on assiste au retour d’une forme d’organisation intégrée classique. En effet, les dirigeants de ces sociétés souhaitent surtout préserver la souplesse, la réactivité et l’ouverture qui ont constitué la force de leurs entreprises fédérées en réseau. Cette intégration juridique ne donne pas naissance à de nouvelles grandes entreprises mais à la création de mini-groupes.

70Si l’entreprise capitalistique intégrée est en voie de disparition, et si les réseaux d’entreprises ne sont qu’une forme transitoire d’organisation, le mini-groupe constitue-t-il le mode organisationnel dominant pour les prochaines années ?

71BIBLIOGRAPHIE

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RÉSUMÉ

La mise en réseau de l’entreprise est parfois considérée comme le passage obligé vers une meilleure compétitivité. Combinant souplesse, flexibilité, richesse et dynamisme, le réseau d’entreprises apparaît comme la forme organisationnelle la plus performante, particulièrement adaptée à un environnement mondial, global et rapidement évolutif. Au-delà de la réflexion sur les seuls coûts de transaction, l’organisation réseau offre une perspective enrichie au management des ressources et des compétences. La forme organisationnelle réseau apparaît dès lors comme l’idéal type qui devrait s’imposer comme mode d’organisation dominant dans les décennies à venir. Pourtant, à partir d’une analyse approfondie de quatre réseaux d’entreprises, les auteurs ont pu vérifier que la forme organisationnelle réseau ne constitue pas une forme définitive d’organisation.

PLAN DE L’ARTICLE

POUR CITER CET ARTICLE

Isabelle Géniaux et Sylvie Mira-Bonnardel « Le réseau d’entreprises : forme d’organisation aboutie ou transistoire », Revue française de gestion 2/2003 (no 143), p. 129-144.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-gestion-2003-2-page-129.htm.
DOI : 10.3166/rfg.143.129-144.