Le New-Age est-il de retour ?

Un « nouveau monde » cybersacré
Marie-Jeanne Ferreux
  • 18  J.-F. Lyotard, La condition postmoderne,Paris, Minuit, 1994.

53Le New-Age et l’Internet sont liés. Ils partagent les mêmes objectifs : créer un monde inter-relié. Le premier va accentuer le passage dans le troisième millénaire dans la perspective de la réalisation d’un nouvel-âge et le second va mettre l’accent sur le développement technologique. Mais tous les deux prometteraient la création d’un monde meilleur. Sommes-nous dans le retour « des grands récits18 », des mythes et des utopies ?

  • 1  E. Morin, Vingt ans après, Paris, Complexe, 1988, p. 155-156.

1Pendant les années 1960, période de contre-culture, les Etats-Unis voient surgir une multiplicité de nouveaux mouvements religieux. Le New-Ageapparaît dans un contexte historique, celui de la guerre du Viêt Nam, du racisme, de la violence, et où va prévaloir, en contrepoint, l’idée de « reconstruire » un autre monde. Le progrès scientifique devrait pouvoir, alors, être utilisé à bon escient. Dans cet objectif, la cybernétique, la systémique, auxquelles s’adjoignent les nouvelles psychothérapies, instaurent la communication comme « Valeur », une valeur de changement, d’espérance, où se mêleraient à la fois le développement personnel et la création d’un monde global, alternatif, harmonieux. Cet état d’esprit holistique, associé à la volonté de créer un monde différent, formera les bases propices au développement des pratiques et des idéologies du New-Age, dont le lieu d’origine est la Californie, en particulier le centre d’Esalen. En Europe on assiste, dans les années 1960-1970, à ce que E. Morin appelle une « californisation » : « Voici que font irruption en France des thèmes et des vecteurs venus de Californie. Là-bas, avait jailli une sorte de révolution culturelle juvénile portant en elle une revendication à la fois libertaire et communautaire, existentielle et sociale… Là-bas, un néo-naturisme prenait forme cosmique, religieuse, puis soudain se cristallisait en conscience écologique1. »

  • 2  M. Bolle De Bal, La tentation communautaire,Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985, p.(…)

2La situation anomique dans laquelle se trouve une partie de la jeunesse européenne n’est pas sans rappeler celle des jeunes Californiens avec, notamment, une critique et un rejet des valeurs de la société dominante2. L’apogée de cette contestation serait portée par les acteurs de Mai 68 :

  • 3  H. Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, 1969, p. 11.

 « Ces militants ont invalidé le concept d’utopie, et démasqué une idéologie corrompue, peu importe s’il faut voir dans leur action une simple révolte ou une révolution manquée, de toute façon, elle marque un tournant. En proclamant la contestation permanente, la formation permanente, le Grand Refus, ils ont dénoncé l’empreinte de la répression sociale jusque dans les expressions les plus sublimes de la culture traditionnelle, jusque dans les plus spectaculaires réalisations du progrès technique…3 »

3De ce Grand Refus naît une contre-culture qui s’accompagne d’une volonté de changement, de transformation de la société, et c’est là que le mouvement New-Age retiendra l’attention. Il propose des moyens et des méthodes pour accélérer ce changement. Dans cette « ambiance de qualitatif », le New-Age favorise l’émergence d’une société dite « alternative et holistique » associée à un retour à la nature et à des valeurs de liberté, d’égalité, de démocratie dont les slogans sont : « Ici et maintenant »(devise d’Esalen), « Bien dans son corps bien dans sa tête »« Changer les consciences pour changer le monde ».

4Le mouvement s’élargit progressivement pour plusieurs raisons. D’abord il s’agit d’un mouvement diffus, multiple, dont le discours peut être lu à différents niveaux. Aussi, dans le New-Age, on parle souvent de « nouvelles consciences », mais cela peut être interprété de façon différente : « nouvelle conscience de soi, de son corps », « nouvelle conscience religieuse, spirituelle », « nouvelle conscience planétaire, écologique », « nouvelle conscience politique, éducative, etc. » L’idéologie n’est pas unique et précise mais plurielle et diffuse. L’individu, par divers chemins, s’y associe et deviendra, éventuellement, sans avoir à adhérer ou à obéir, par la souplesse de jeu qui demeure aménagé, le relais plus efficace d’une idéologie mobile explicite et ambiguë. Le passage d’un niveau de conscience à un autre peut s’effectuer au cours de conférences, de lectures, de stages. Progressivement la croyance initiale en « l’ère du Verseau » se transforme en une idéologie qui n’est pas si éloignée du discours politique habituel.

L’idéologie New-Age

5L’objectif est simple : « Se transformer soi-même pour transformer le monde. » Le discours a une visée politique et devient idéologique, c’est-à-dire un discours de légitimation qui fait appel à un fondement tenu pour incontestable et hors de portée de vérification4 (Dieu, loi cosmique, nécessité historique.)

  • 4  P. Ansart, Les idéologies politiques, Paris, PUF, 1974.

6La croyance idéologique doit, pour être efficace, exprimer les perceptions, les constructions du monde, les attentes et les espérances d’un groupe. LeNew-Age répond aux critères qui définissent l’idéologie. Cela signifie qu’il utilise les mêmes stratégies que toutes les idéologies et que son fonctionnement ne différerait pas de l’idéologie dominante tant critiquée. Nous voyons là aussi que le New-Age joue le jeu de la modernité et qu’il n’est pas en rupture avec elle ni dans ses pratiques ni dans ses « stratégies idéologiques ». Mais qu’en est-il du contenu lui-même ? La stratégie idéologique du New-Age est de montrer que rien ne va plus et que lui seul possède la solution à cette situation. L’idée centrale est évoquée par M. Ferguson :

  • 5  M. Ferguson, Les enfants du Verseau, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 35.

 « Ce n’est que par un nouvel état d’esprit que l’humanité peut se régénérer, et notre capacité pour un tel changement est naturelle5. »

7Cette transformation doit se faire chez le plus de personnes possible afin qu’elles agissent par « contagions » et aident les autres à évoluer. Il s’agit bien de faire changer le monde à partir de soi, de partir de son énergie pour « toucher le monde extérieur ». La question qui se pose est la suivante : un changement chez quelques individus peut-il modifier l’ensemble d’un groupe ?

8Les expérimentations en psychologie sociale montrent qu’en principe (mis à part les grands chefs charismatiques), la majorité, la masse dominante influencent le comportement des individus qui tendent à s’aligner sur le groupe (même si celui-ci a tort). Il existe une pression vers l’uniformité nécessaire à la cohésion. Pourtant les idéologies minoritaires (religieuses, révolutionnaires, utopiques…) aiment croire et faire croire qu’un changement reste possible. Le « sens commun » partage ce point de vue, c’est-à-dire qu’un changement global doit provenir d’abord de l’individu. Cela s’entend à travers des expressions comme : « Tant que chacun ne sera pas… propre, poli, respectueux, honnête… » ou « Il faut que chacun y mette du sien. » On part de l’individu pour influencer le collectif. D’ailleurs, leNew-Age propose des programmes dans les domaines de la politique, de l’éducation, de l’économie, de la santé. Par exemple, la politique est déterminée par une vision du monde holistique en harmonie avec la nature, la transformation intérieure des individus serait une réforme essentielle en garantissant le succès.

9Le terme qui revient sans cesse est celui de « consensus ». Le changement doit émaner d’un consensus et/ou être inspiré par les dirigeants, le gouvernement doit être un consensus d’individus. On retrouve une forme d’imaginaire, peut-être collective, ou du moins reflétant l’opinion publique, qui consiste à croire que l’on peut faire une bonne société à partir de bonnes valeurs. Implicitement cette croyance signifie : « Si tout le monde était honnête, gentil…. le monde serait beau. » Or, les questions qui se posent sont : peut-on faire une bonne société à partir de valeurs consensuelles ? En quoi des valeurs régulent, organisent une société ? Que se passerait-il, si, comme le veut le New-Age, la transformation de la société se faisait autour de valeurs consensuelles ?

Ses pratiques

10On peut, de façon idéal-typique, dégager trois domaines majeurs :

11Les nouvelles techniques de développement personnel (gestalt, jeux de rôle, systémique, training mental, rebirth, mais aussi expression corporelle, relaxation, sophrologie, etc.) dont l’objectif est une meilleure connaissance de soi pour un mieux être, un changement personnel et une meilleure efficacité (professionnelle, affective, relationnelle, familiale).

12Un ésotérisme occidental et oriental. Le New-Age puise dans un véritable univers symbolique (sagesse antique, druide, cathare) et propose des pratiques anciennes réactualisées (astrologie, numérologie, voyance, yi king, zen, tarot, méditation, magnétisme, etc.) et de nouvelles pratiques (channeling, dialogue avec l’ange, transcommunication, régression dans les vies antérieures). L’objectif est toujours le développement de soi, le changement de conscience et un usage individuel du « sacré ».

13Un intérêt effectif est exprimé pour tout ce qui est le retour à la nature, les produits biologiques, la diététique, la médecine douce, la gymnastique, le yoga, le massage, la musique New-Age. Il s’agit de maintenir en bonne santé notre corps tout comme d’assurer le devenir de la planète. Ces pratiques New-Age ne concerneraient pas seulement une population spécifique, mais, en tendance, tout un chacun, car les moyens de communication exploitent quotidiennement les thèmes ci-dessus et les banalisent.

L’enquête

14L’analyse du « communautaire » vers le « sociétaire », l’analyse de l’organisation des pratiques culturelles et des échanges sociaux en dehors des institutions, l’analyse au quotidien des nouvelles formes de mythologie ou de ritualité nécessitent des outils que j’appelle « socio-anthropologiques ». Pour Pierre Bouvier : « Le socio-anthropologique s’essaie à cette position, entre le Soi et l’altérité, le sociétal, le symbolique, le particulier, le doute6. »

  • 6  P. Bouvier, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000, p. 59.

15Dans cette perspective socio-anthropologique, l’enquête repose à la fois sur :

161) Des analyses de contenus d’ouvrages, de brochures, d’émissions télévisuelles, radiophoniques, des conférences, forums, salons, etc.

172) Des entretiens, des discussions, des observations participantes de groupes New-Age pratiquant le channeling, le dédoublement astral, la régression dans les vies antérieures, la rencontre avec l’ange, la médecine naturelle, la sophrologie.

  • 7  M.-J. Ferreux,  Le New-Age, ritualités et mythologies contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2001.(…)

183) Des comparaisons avec d’autres mouvements non New-Age, comme le cercle spirite Allan Kardec, les théosophes, les anthroposophes, les Rose-Croix, les Témoins de Jéhovah, le Mouvement Œcuménique chrétien (où j’ai effectué des observations participantes durant un an). Cela m’a permis de percevoir les différences et ainsi de mieux cerner et comprendre la dimension « imaginale », « globale » du New-Age par rapport à ces mouvements plus stéréotypés, secrets, ou religieux, s’intégrant de façon moins significative dans la modernité7.

Le cybersacré

19Le New-Age est très présent sur le web. Ce mot-clé renvoie rapidement à des annuaires de sites : Isis, carrefour de l’ésotérisme, ABC du New-Age. Ces différents sites utilisent des modes de construction classique avec des rubriques : nouveautés, forum, agenda, magazine, dossiers, livres, annonces, boutique. On y retrouve l’idéologie et de nombreuses pratiques définies ci-dessus. Le New-Age s’y présente comme un style de vie alliant les médecines naturelles, les nouvelles psychothérapies, la relaxation, la musique, la diététique, la gymnastique douce. Le sacré  n’est qu’une partie de ce mode de vie, un moyen parmi d’autres de transformations individuelle et collective. Se limiter à une approche essentiellement religieuse du New-Age ne rend pas compte de la pluralité du mouvement. Cependant, dans l’esprit de cet article, nous allons donner un exemple précis de ce cybersacré.

20La publicité, le cinéma s’angélisent : on retrouve des symboles liés au ciel, à la couleur bleue, à l’ascension Et parmi des pratiques comme le channeling, le pouvoir des cristaux, la régression dans les vies antérieures, l’astrologie, la numérologie, on peut analyser celle des « Anges Gardiens ». Pour bien comprendre et mettre en valeur cette utilisation du cybersacré, nous allons de façon idéal-typique comparer cette quête des « anges » avec ou sans l’utilisation de l’Internet.

  • 8  Par exemple, le dernier ouvrage de P. Coehlo, Le Démon et mademoiselle Prym,Paris, Anne Carrière,(…)

21Sans accès à l’Internet. X a entendu parler des anges gardiens. Il a l’intuition que son ange le protège, il veut en savoir plus sur le sujet. Habitant la campagne, il se rend dans la ville la plus proche et achète un ouvrage sur les anges gardiens8. Il apprend que d’autres personnes y croient et que certaines entrent en contact avec leur ange gardien. Il aimerait en savoir plus. Il retourne en ville, achète différentes revues New-Age et, effectivement, trouve des lieux de stages, sur « la rencontre des anges gardiens ». Le stage demande un investissement personnel et financier : se rendre dans un lieu inconnu et lointain, travailler avec des personnes que l’on ne connait pas et on est pas sûr du résultat.

22Avec l’accès à l’Internet. Il écrit « anges gardiens », clique et visualise une multiplicité de sites. On peut les imprimer et acquérir rapidement les informations recherchées. Par exemple, il apprend qu’à chaque signe zodiacal correspondent six anges, il peut les connaître grâce à des logiciels vendus en ligne. Les anges sont bénéfiques, ils veulent nous aider à préparer l’ère du Verseau en plus, leur rendre visite sur le web leur fait plaisir ! Surtout l’avantage c’est, ici, l’anonymat. La toile permet des premiers contacts, des échanges, une mise en confiance et peut-être après, une continuité dans des ateliers, des stage.

  • 9 http://anges.free.fr/anges0.html.

23Nous allons nous contenter de décrire un seul de ces sites intitulé : « La voie des anges »9. Sur la première page avec un fond bleu étoilé est écrit : « Bienvenue sur ce site dédié aux anges et aux guides des mondes invisibles. » Le site se divise en plusieurs rubriques, les deux premières sont :

24- « Les anges sont parmi nous »

25- « Les anges dans l’histoire ».

26Leur contenu est semblable. Il s’agit de montrer que dans toutes les religions qu’elles soient chrétiennes, islamistes, hindouiste, croire aux anges est établi. Le discours New-Age se veut non religieux, non dogmatique, il est assez critique face aux religions instituées. Pourtant, il n’hésite pas à utiliser des écrits bibliques lorsque cela se révèle efficace. Pourquoi ces contradictions ? Ce discours historique sur la présence des anges dans les différentes religions est un moyen de légitimation puissant qui fait appel à des référents connus, chargés symboliquement. Cela produit un effet de « halo », c’est-à-dire une confusion amenant l’individu à croire plus facilement au reste des rubriques.

27La troisième rubrique est intitulée : « Les anges aujourd’hui ».

28Après avoir légitimé l’existence des anges dans l’histoire religieuse, ce site propose un message produit par channeling (inspiration). Ce message est très optimiste : les anges se proposent d’aider, de soutenir, de soulager, de guérir. Je cite : « Face aux événements qui arrivent, les hommes auront besoin de nos secours. » C’est signé Hahahel, Beni Elohim, hiérarchie des anges de Mercure.

29D’emblée, il est intéressant de souligner l’utilisation de moyens « paranormaux » pour rendre compte de l’idéologie du New-Age, à savoir la  critique de la société contemporaine et la création d’un monde meilleur. L’originalité est l’attente d’une intervention extérieure pour produire ce changement. Comment interpréter sociologiquement cette aide de l’au-delà, manque de liens sociaux, désespoir, régression ou au contraire amusement ? Recherche de nouvelles sensations « channeling » ? Individualisme ? En plus du signe astrologique nous devrions consulter nos anges gardiens.

30La quatrième rubrique : « Les anges de la Kabbale »

31Il s’agit d’une classification ésotérique de 72 anges suivant leur ordre hiérarchique. Exemple : n°1 les Hayoth, n°2 les Ofanim, n°3 les Erelim. Cela est très complexe, et n’a de sens que pour les personnes initiées à la Kabbale, public limité, alors pourquoi mettre cette classification ardue en ligne ? Là aussi, il s’agit d’un moyen de légitimation puissant, un discours ésotérique que l’on ne peut remettre en cause, écrit à partir de connaissances que d’autres n’ont pas. Cela produit un effet de rigueur, de sérieux.

32La dernière rubrique s’intitule : « Rencontre avec les anges ». Il s’agit d’un rituel individuel, « gratuit » que l’on peut faire tranquillement chez soi. Description : rituels et outils d’invocation et de contact

33Allumez une bougie colorée (voir « Boutique des anges ») en choisissant la couleur correspondant à l’ange invoqué (voir fiche).

34Placez devant vous le pentacle de l’ange invoqué (voir « Boutique des anges »).

35Visualisez la couleur associée … prononcez trois fois le nom de l’archange…

36Utilisez l’encens correspondant à l’ange invoqué (voir « Boutique des anges »).

37Utilisez l’huile angélique correspondant à l’ange (voir « Boutique des anges »).

38Mettez-vous en harmonie avec les deux planètes correspondant à l’ange en les nommant à voix haute.

39Exprimez votre demande à voix haute.

40J’ai simplifié le rituel, mais il est à noter qu’à chaque numéro correspond à un renvoi vers la « Boutique des anges ». On peut donc acheter tout le matériel en ligne.

41Comment sociologiquement interpréter ce rituel de magie blanche en ligne ?

42On peut être surpris qu’un rituel ésotérique soit divulgué sur Internet et qu’un groupe, ou une communauté, ne garde pas ces connaissances qu’elle pourrait exploiter ou réserver à des initiés. D’abord ce site, comme la plupart des sites New-Age, montre bien le passage de valeurs et de pratiques New-Age dans la société contemporaine à travers des productions individuelles. Dans l’idéologie New-Age les connaissances ésotériques, et autres pratiques, doivent être données à tous. Il doit exister une égalité des savoirs, des compétences pour que chacun puisse préparer l’âge d’or. Ainsi, les théories et les pratiques sont simplifiées et réadaptées aux logiques de la société contemporaine. Elles deviennent faciles d’accès. Elles ne demandent aucune connaissance préalable et promettent la réussite, le bien-être et la spiritualité.

  • 10  A ce propos, G. Simmel écrit : «  La société secrète ne faitrien de secret, c’est l’ensemble de se(…)
  • 11  J.-P. Hubert, R. Abrezol, Traité de sophrologie, Paris, Courrier du Livre, t. 2, 1990.

43Ce passage d’une connaissance ésotérique réservée à une élite vers une uniformalisation produit, ici, une transparence « totale ». Sous prétexte que rien ne doit rester secret, on peut parfois constater une absence d’inhibition. Des individus livrent facilement leur vie privée. Alors que, dans des sociétés justement dites secrètes, comme la franc-maçonnerie, la vie privée reste, elle aussi, secrète10. L’internaute peut par la suite envisager de faire un stage. L’animateur du séminaire, Jacques S., se présente comme un sophrologue et un relaxologue. La sophrologie qui est issue du milieu médical et dont l’objectif est l’épanouissement, la connaissance de soi » est réinvestie dans des expériences nouvelles. Dans ce stage, l’animateur propose un contact avec « l’ange tutélaire de naissance ». Il utilise des techniques sophrologiques pour des objectifs qui ne sont pas ceux de la sophrologie, telle que la définit Caycédo11. Se présenter comme sophrologue est un moyen de légitimation non négligeable car, dans les représentations sociales, ce titre est parfois assimilé au médical, à la science symbolisant la rigueur, la méthode, la vérité. La juxtaposition de deux savoirs, l’un relevant du « scientifique » et l’autre du « paranormal » est classique dans le New-Age.

44Face à ces stagiaires, l’animateur s’exprime à la fois au nom de la Science, et à partir de ses expériences personnelles, de ses « dons ». Compétences difficiles à remettre en cause dont il peut accentuer l’un ou l’autre aspect suivant l’attente, les motivations et les résultats de ses stagiaires.

L’Internet et le New-Age partagent la même idéologie

45Ainsi l’internaute, par l’intermédiaire du cybersacré, a la possibilité de télécharger des informations (résumés d’ouvrages), des galeries d’images, des messages des anges, un rituel, de la musique, de participer à des groupes de discussions, d’acheter en ligne des logiciels, des bougies, de connaître des lieux de stages, de conférences. En quelques minutes il est saturé d’informations. La toile est un moyen technologique qui permet d’acquérir des connaissances, de communiquer, d’acheter, qu’il s’agisse de recettes de cuisine ou d’anges gardiens, de spiritualité ; le geste est le même.

  • 12  R. Otto, Le sacré, Paris, Payot, 1995, p. 22-44.

46Le domaine du sacré, qui était considéré par R. Otto12 comme une « expérience transcendante », n’est plus séparé du monde profane mais devient une dimension que l’on croise de temps à autre en « cliquant » sans pour autant émouvoir et ne demandant pas une attitude de respect ou un rituel particulier. Cette banalisation s’accompagne sociologiquement d’un moindre investissement. L’internaute est assis, il boit son café, son seul mouvement est celui de la main tenant la souris, et, comme par magie, il est submergé d’informations visuelles (images, textes) et sonores (musique). Comment reçoit-il ces informations ? Est-ce que l’esprit critique est proportionnel à l’effort fourni ? Lors de nos premières visites sur des sites de l’Internet, n’obéissions-nous pas à des règles de savoir-vivre, de conduites de politesse acquises socialement ? Un individu produit un site, souvent techniquement bien construit, que l’on peut télécharger gratuitement (ou pour le prix d’une communication téléphonique locale). Il serait malvenu de produire un contre-don négatif.

  • 13  Les sites liés à la spiritualité sont innombrables. Techniquement bien construits, ils ont su rapid(…)

47Sociologiquement, on peut poser l’hypothèse que l’absence d’investissement physique ou financier, la diversité des informations, la rapidité d’exécution et le manque de connaissances techniques pourraient amoindrir l’esprit critique et donc conduire à une banalisation du « sacré » ou au pire à un déplacement de celui-ci vers les nouvelles technologies, support de la « magie » et de « l’image » ? Peut-être l’esprit critique nécessite-t-il une nouvelle forme d’apprentissage face à l’Internet du moins pour l’internaute non averti13 ?

Du cybercafé au cybersacré

48Le mythe du New-Age : celui de créer une société harmonieuse est un thème récurrent mais, pour la première fois dans l’histoire, ce mythe se concrétise à travers la technologie contemporaine. La croyance dans les nouvelles technologies comme valeurs et comme moyens de salut pour l’humanité apparaît dans les années 1940-1950. Les recherches de N. Wiener14 sur la cybernétique visaient à mettre au point des machines intelligentes qui aideraient les hommes à mieux gouverner et à lutter contre l’entropie. L’idéologie d’une société transparente et unifiée va s’accentuer dans la période contre-culturelle conjointement au développement du New-Age. Dans les années 1980, pour M. Ferguson, porte-parole du New-Age : « Nous bénéficions du phénomène prévu en 1964 par Marshall Mc Luhan : l’implosion de l’information. La planète est vraiment devenue un village global.15 » En 2000, d’après J.-F. Dortier16, on estime à 250 millions le nombre d’internautes, soit 10 fois plus qu’en 1995.

  • 14  N. Wiener,Cybernétique et société, Paris, Deux Rives, 1952, p. 134.
  • 15  M. Ferguson, op. cit., p. 28.
  • 16  J.-F. Dortier, « Vers une intelligence collective ? », Sciences Humaines, hors-série n° 32, mars-av(…)

49L’échange d’informations « immatérielles » par l’Internet fait partie de la vie quotidienne : monde virtuel, dématérialisé où les échanges sont « numériques » et « lointains ». Le New-Age en profite et prolonge ses connections vers l’au-delà, et réci-proquement, l’au-delà nous répond. Jacques S. nous apprend que les anges lisent sur le web et qu’ils inspirent par « channeling » des personnes leur donnant des messages écrits, des images ou de la musique des sphères, que l’on peut télécharger. (D’ailleurs, pour les problèmes de connexions, l’animateur suggère d’appeler l’archange Gabriel, saint patron des télécommunications.)

50Que l’au-delà se serve du net correspond sociologiquement à un élargissement des frontières sur deux niveaux, déjà inscrit dans le cadre d’un élargissement horizontal à travers l’autoroute mondiale de l’information. Mais il s’agit ici d’un déplacement vers le « haut » que l’on retrouve dans les publicités de l’Internet avec des images et des symboles « d’ascension » : vues aériennes, ciel, planète, espace, vitesse. Si l’on poursuit dans cette logique d’échange « immatériel », le monde global à construire serait non plus une communauté de « corps » mais une communauté spirituelle. Déjà le virtuel permet la rencontre des vivants et des morts à travers des cimetières et de nouveaux rituels funéraires, mais ces échanges se feraient également avec d’autres entités : des « anges », des « êtres de lumières » Le prix à payer pour réussir cette communauté d’âmes serait le sacrifice du corps. Nous n’en sommes pas là.

51Le cybersacré profite à des individus qui à la fois diffusent l’idéologie optimiste du New-Age : « Nous pouvons changer le monde » et en vendent les techniques, les pratiques, les logiciels et les ouvrages. La finalité du cybersacré New-Age se dit. Le lien social virtuel dans un monde dématérialisé n’est pas réalisable. Le lien social nécessite la rencontre des individus car l’on n’échange pas seulement des « informations » mais des regards, des comportements, des attitudes, des émotions, des contacts physiques qu’une webcam ne peut remplacer.

  • 17  Ph. Breton, Le culte de l’Internet, Paris, La Découverte, 2000, p. 6.

52Ainsi de nouveaux liens sociaux peuvent apparaitre : X ne dispose pas de l’Internet, mais il habite près de Grenoble. Il peut se rendre au New-AgeCybercafé ouvert depuis 1996 qui propose des connections (25 francs pour 30 minutes). Les internautes sont présents autour de lui et physiquement très proches car il y a peu d’espace. Ils partagent les mêmes valeurs, le « cyberespace », il peut s’adresser à eux et simultanément surfer. Pour Philippe Breton : « L’engouement pour Internet se déploie dans un climat qui apparaît véritablement comme celui d’une nouvelle religiosité.17 » Dans cette perspective, comment s’établissent les contacts dans les cybercafés ? Donnent-ils lieux à de nouveaux rituels ? Est-ce que le « néophyte » est pris en charge par des internautes confirmés ? Peut-on distinguer des modes d’adaptation, de régulation des systèmes de recon-naissance ?

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Notes

1 E. Morin, Vingt ans après, Paris, Complexe, 1988, p. 155-156.
2 M. Bolle De Bal, La tentation communautaire, Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985, p. 139.
3 H. Marcuse, Vers la libération, Paris, Minuit, 1969, p. 11.
4 P. Ansart, Les idéologies politiques, Paris, PUF, 1974.
5 M. Ferguson, Les enfants du Verseau, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 35.
6 P. Bouvier, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000, p. 59.
7 M.-J. Ferreux,  Le New-Age, ritualités et mythologies contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2001.
8 Par exemple, le dernier ouvrage de P. Coehlo, Le Démon et mademoiselle Prym,Paris, Anne Carrière, 2000.
9 http://anges.free.fr/anges0.html.
10 A ce propos, G. Simmel écrit : «  La société secrète ne fait rien de secret, c’est l’ensemble de ses membres qui est  lui-même un secret. » in Secret et sociétés secrètes, Strasbourg, Circé, 1991, p. 92.
11 J.-P. Hubert, R. Abrezol, Traité de sophrologie, Paris, Courrier du Livre, t. 2, 1990.
12 R. Otto, Le sacré, Paris, Payot, 1995, p. 22-44.
13 Les sites liés à la spiritualité sont innombrables. Techniquement bien construits, ils ont su rapidement s’adapter et profiter de ce nouvel outil qu’est le web. Outre leNew-Age, il serait intéressant d’analyser  la visibilité des nouveaux mouvements religieux et montrer comment ils savent mettre l’internaute en confiance (« Vous êtes le 700e visiteur. »), comment ils utilisent plusieurs sites et différents moteurs de recherche et attendent parfois plusieurs  échanges avant de révéler leur identité.
14 N. Wiener, Cybernétique et société, Paris, Deux Rives, 1952, p. 134.
15 M. Ferguson, op. cit., p. 28.
16 J.-F. Dortier, « Vers une intelligence collective ? », Sciences Humaines, hors-série n° 32, mars-avril-mai 2001, p. 24.
17 Ph. Breton, Le culte de l’Internet, Paris, La Découverte, 2000, p. 6.
18 J.-F. Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Minuit, 1994.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Jeanne Ferreux , « Le New-Age », Socio-anthropologie [En ligne] , N°10 | 2001 , mis en ligne le 15 janvier 2003, Consulté le 13 novembre 2011. URL : http://socio-anthropologie.revues.org/index158.html

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Auteur

Marie-Jeanne Ferreux

Université Michel de Montaigne, Bordeaux III

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