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Comment réussir à mener deux types de cohésion pour réussir en mobilisation de l’intelligence collective ? cerveau social

Comment construire la cohésion sociale d’un groupe vecteur d’intelligence collective globale et comment construire la cohésion opérationnelle d’un groupe fondateur d’intelligence collective.

Il y a 1001 façons d’aborder l’intelligence collective.  Partagée, l’intelligence collective globale est une aptitude cohésive à acquérir d’une grande complexité. Elle ne se décrète pas, elle se construit en soi et autour de soi dans toute la sphère de notre culture et de notre organisation. Sa mise en œuvre n’est pas facile, souvent intuitive, et demande un vrai travail d’orfèvre, d’ingénierie et d’architecture dans son accompagnement. Pour la mette en oeuvre nombreux dirigeants font appel à un grand nombre de consultants, d’experts, de coachs, dans de nombreux domaines spécialisés des rouages de l’organisation.

Il semble impossible de mobiliser l’intelligence collective à partir d’un seul outil, d’une seule méthode ou d’un seul principe sans une approche globale et durable des process favorisants son épanouissement . Ce serait avoir une vision très parcellaire de l’intelligence collective, voire handicapante.  Installer l’intelligence collective globale dans une organisation dépend d’un part du dirigeant, de l’état de santé de l’organisation, de l’objectif à atteindre, des apprentissages à mettre en oeuvre. Parfois, c’est un long travail tant les résistances collectives aux changements sont fortes.

L’intelligence collective est bien plus que ce que nous pensons vraiment à l’échelle d’un individu ou d’un collectif. Elle n’est pas que l’intelligence collaborative, cohésive, adventive, économique, stratégique, académique, apprenante, artistique, charismatique, communicative, compétitive, conceptuelle, créative, coopérative, constructive, distribuée, augmentée, éducative, empathique, éthique, imaginative, innovatrice, gouvernante, informationnelle, interculturelle, intégrative, générative, multiples, opportunistes, participative, pragmatique, proactive, prospective, productive, psychologique, relationnelle, ou sociale, etc.. L’intelligence collective globale est tout cela à la fois.

En prendre conscience est déjà le premier pas vers l’humilité et la sagesse de comprendre, qu’elle est partout, dans tous les rouages de nos organisations, sous différentes formes.

Les questions qui se posent à sa mise en place sont :

  • Qu’est ce qui relie toutes ses formes d’intelligence, quel est son ADN, les invariants de l’intelligence collective globale ?
  • Comment modifiés nos états de conscience pour mobiliser toutes ces intelligences ?
  • Notre conscience a-t-elle un impact majeur sur l’intelligence collective et sa mobilisation ?
  • Qu’est ce qui nous manque pour aborder tous ces formes d’intelligence en même temps ?
  • Quelles sont les étapes et stratégies à mettre en œuvre, en s’appuyant sur quelles ressources et en repoussant quelques frontières ?

Cette article n’abordera pas toutes les facettes de l’intelligence collective mais deux approches importantes pour initier sa mise en route avec le plus de facilité possible. Elle n’est pas la seule voie pour l’aborder mais mon expérience prouve que construire à partir de la cohésion, le succès est plus facilement au rendez-vous.

De l’importance de la cohésion….neurones

L’Intelligence est une capacité à interagir et aménager les objets de la réalité extérieure avec succès, en relation avec les autres, et plus particulièrement pour faire face aux défis ou aux changements d’adaptation imposés par l’environnement. Partagée, elle émerge des liens entre les individus, en lien avec le monde et au sein du champ social et culturel dans lequel nous nous déployons. Elle favorise la collaboration et la communication entre individus dans les groupes, les réseaux et autres systèmes collectifs.

C’est un processus entre individu travaillant de façon coopérative à partir de leurs talents pour atteindre un objectif commun. Elle favorise la progression vers de nouvelles avancées, réalise d’authentiques prises de conscience et booste l’inspiration des individus et des groupes. Elle nécessite une communication ouverte avec le plus d’efficacité et de persuasion possible, un sens partagé et une compréhension commune, une confiance réciproque en soi et au soi collectif,  une curiosité et un engagement envers quelque chose de plus important que soi-même.

En échangeant l’information de façon agile et fluide, en se complétant mutuellement de compétences et d’expériences, l’intelligence collective se réfère à la capacité des membres d’une équipe, groupe, organisation ou nation à penser et agir de façon collaborative. C’est, cette aptitude talentueuse des individus dans une équipe ou une organisation, à partager le savoir, à penser et agir sur des valeurs et sur un mode aligné et coordonné pour accéder aux compétences techniques afin de rejoindre un niveau de performance exceptionnelle.

L’intelligence collective concerne essentiellement l’adaptation, la remise en cause, la découverte, la création, l’enrichissement, le renforcement et l’élaboration de ressources dans le but de créer quelque chose de complètement nouveau.  Les individus sont capables d’utiliser au mieux leurs aptitudes et talents et de découvrir et appliquer des ressources qu’ils ne savent pas encore pouvoir posséder. Elle implique donc des personnes travaillant ensemble avec cohésion et synergie pour créer ou générer quelque chose de neuf, de surprenant et au-delà des capacités de n’importe quel membre du groupe pris individuellement.

Cette cohésion sociale  basée sur la confiance  développe le sens des futurs émergeants. Futurs restant invisibles dans notre système de croyances  personnelles . Elle développe la prédiction d’événements, bien mieux, que ne le fassent les experts pris individuellement ou collectivement. Il y a certaines idées et sentiments qui ne naissent pas, ou ne se transforment pas en actions,  sans une forte alliance et cohésion au sein d’une équipe ou d’une communauté.

La particularité la plus frappante présentée par un groupe psychologique est la suivante: quels que soient les individus qui le composent, quels que soient leurs modes de vie, leurs occupations, leurs caractères, ou leur intelligence, le fait qu’ils forment un groupe les dote d’une sorte d’esprit collectif qui peut les faire ressentir, penser, et agir d’une manière très différente de celle dont chaque individu aurait ressenti, pensé, et agi s’il avait été isolé.

Le groupe psychologique est une sorte d’être provisoire ou permanent, composé d’individus hétérogènes choisis pour leurs valeurs profondes partagées, qui pour un moment sont combinés, exactement comme les cellules constituant un corps vivant forment par leur réunion. Cet être nouveau (esprit collectif) présente des caractéristiques très différentes de celles possédées par chacune des cellules prises isolément.

Ainsi, la performance de la psyché groupale ou le résultat du groupe dans son ensemble est beaucoup plus grand qu’il n’aurait été si les individus avaient travaillé seuls.

La marque principale des groupes cohésifs, performants et solidaires tient à la confiance qu’ils ont en eux, dans le nous, et en particulier dans une estime de soi sans faille. La construction d’une psyché groupale très intimiste, configure le soi collectif à partir des histoires individuelles partagées ou vécues. Ce soi collectif forme un ensemble psychique, que rien ne peut ébranler. Bien souvent bâti sur la psyché individuelle partagée à partir des croyances forgées dans l’enfance, confirmée par les réussites passées individuelles et collectives. D’ailleurs le partage intime de leur histoire individuelle est l’un des moteurs de la confiance.

Cette confiance est faite de respect mutuel, de talents révélés, de répartition des rôles de chacun et des tâches vers un objectif commun. Un groupe n’est jamais aussi fort et soudé que lorsqu’il se sent défié. Il arrive qu’il se transcende dans une solidarité exceptionnelle du début à la fin d’un challenge avec une sensation d’invincibilité innée. Dans ces moments particuliers, c’est le groupe qui s’organise de lui-même et c’est la volonté du groupe qui joue, en lieu et place d’un leader qui tire le groupe.

Tout l’art d’un coach en intelligence collective est préparer ce moment, ouvrir les espaces, donner les autorisations, de repérer ce moment, l’amplifier et le laisser aller en toute autonomie.intelligence 1

Un groupe structuré présentant une forte cohésion, est le meilleur garant de la réussite parce qu’il peut se comparer, s’évaluer et s’opposer aux autres membres du groupe. Il trouve au-delà de l’émulation, de l’entraide et du réconfort pour endurer et durer. Le succès ne se bâtit pas que dans la durée, une équipe ne tient que si sa cohésion est forte.

La cohésion est une sorte de processus dynamique, sans cesse influencé par des forces qui tendent à raffermir les liens. Tous se construit dans le but de créer du lien entre les membres, faire vivre le projet à plusieurs  pour donner des repères et créer de l’émulation. La cohésion recherchée est de nature exclusivement sociale que l’on distingue de la cohésion opératoire.

Parce que la force de chacun se nourrit de la cohésion de l’ensemble. Il n’y a rien de plus fort que le groupe pour atténuer les blessures de l’âme. Le groupe a donc besoin d ‘une identité forte  pour réussir. Ses membres forment une véritable tribu avec ses emblèmes, ses rites, ses célébrations, ses rythmes de vie, ses règles sociales, son ou ses leaders. Le groupe se donne une d’identité, une âme, un nom pour emblème et une autonomie de fonctionnement.

Ensemble les individus sont plus riches, s’intègrent dans un groupe, ce n’est pas seulement un rassemblement mais un état d’esprit qui se construit une osmose grâce aux relations tissées pendant des années. C’est un travail de tous les jours pour constituer une équipe partageant une culture de travail, une éthique, des valeurs communes par des amis, rivaux d’un jour, partenaire un autre. Si l’un des membres ne respecte pas une valeur fondamentale commune, il doit sortir du groupe car le groupe sera en permanence pollué psychiquement par une anti-valeur qui tirera vers le bas l’ensemble du groupe. En particulier lorsque nous avons à faire à de fortes personnalités. Gérer des individualités fortes, pour créer l’émulation entre elle, il est besoin de se concentrer sur la maitrise des savoir-techniques et moins sur le climat social.

Par contre pour produire de la cohésion sociale, celle-ci se rapproche sur le système de valeur fondé sur la confiance. Cette une capacité à laisser son « égo » au vestiaire pour ne pas se substituer un dévouement extrême porté à leur cause. Partageant des objectifs communs en s’oubliant à la limite, qui ils sont, pour se mettre au service des autres.

Chaque membre voyage entre deux types de cohésion. L’un est sur la corde raide pour construire la structure et la cohésion opératoire et l’autre sur l’empathie pour amplifier le lien social et construire la cohésion sociale. Construire un climat social sur l’entraide et la coopération demande de repérer « les grands frères et les grande sœurs » qui sont plus généralement les plus anciens ou plus compétents, sans quoi, la confiance ne pourrait s’initier.

A la cohésion sociale s’ajoute donc cette fameuse  cohésion opératoire qui concerne les moyens techniques que va mettre en œuvre collectivement le groupe pour mener à bien son projet. La cohésion sociale est d’ordre affectif et fait appel à l’intelligence émotionnelle et relationnelle tandis que la cohésion opératoire est d’ordre cognitif et fait appel à l’intelligence collective et collaborative.

Ainsi l’intégration opératoire renvoie un sentiment de reconnaissance sur le fonctionnement opératoire du groupe. L’intégration sociale renvoie un sentiment en tant qu’unité sociale.

  • L’attraction individuelle opératoire est ce sentiment sur la participation à la tâche, à la productivité, aux buts et aux objectifs. Elle renseigne sur la valeur attractive du groupe, pour l’individu sur le plan opératoire.
  • L’attraction individuelle sociale précise le sentiment individuel d’un équipier à propos de sa participation personnelle, de son acceptation et de son interaction sociale au groupe. Elle informe sur la valeur attractive du groupe, pour l’individu, sur le plan social.

Ainsi la cohésion d’une équipe résulte de l’interaction d’un projet collectif porté par des membres entretenant une attraction réciproque. Il faut donc à ces équipiers un projet de vie et un projet de jeu partagé, un statut et une identification à un rôle utile pour le groupe.

La répartition des statuts et des rôles est une condition essentielle de l’efficacité opératoire. En effet la cohésion d’une équipe et son efficacité tiennent à la façon dont les statuts et les rôles sont distribués, d’une part entre les membres de l’organe de gouvernance et d’autre part entre les membres. Il importe que les statuts et rôles ne soient pas ambigus, et il faut pour cela, qu’ils soient clairement identifiés et énoncés puis acceptés par tous : rôles orientés vers les soutiens à la tâche ou rôles orientés vers les soutiens sociaux et émotionnels.

Les rôles sociaux privilégient des comportements centrés sur le soutien. La fixation des rôles étant accompagnée de la plus large concertation avec l’ensemble des membres de l’équipe. En effet plus les membres d’une équipe témoignent de l’estime, de la considération et de la reconnaissance au travers de leur communication, moins ils perçoivent d’ambiguïté dans leur rôle. Il est donc conseiller d’instaurer une communication efficace comme il est souhaitable de décrire le rôle et la manière dont un membre s’intègre dans la dynamique de l’équipe validé par un processus général.cohesion

Voici les 10 premières étapes pour valoriser la cohésion sociale et opératoire…

(il est indispensable d’accompagner ces deux processus  au même rythme sous peine de voir des flux de comportements différents dans le groupe. Aucune référence par rapport à laquelle il est possible d’évaluer ses propres activités et expériences est disqualification  L’exercice est complexe car il dépend de l’ambiance régnant dans le groupe et du niveau de confiance en soi du collectif.

    • Travail sur soi et sur le soi collectif pour développer la confiance, effacement de l’égo, impersonnalité, parler au centre, sur les idées, etc….
    • Recherche en permanence les invariants et l’ADN du groupe en mode IC, manifeste des règles IC, favorisant la cohésion sociale et opératoire, etc.
    • Nommer des « grands frères ou sœurs » facilitateurs ou les leaders du moment (ambassadeurs ou agents de changement).
    • Eveiller sa conscience par la pratique inspirante et une posture méta communication.
    • Diagnostic socio-affectif sur la préservation et la transformation. L’équipe est-elle dans l’innovation permanente ?

Cohésion opératoire

    • Développer des identifications fortes (Groupe d’évolution mutuel, couleur, symbole, etc..), partage de son histoire personnelle et intime, des rôles et expertises.
    • Mettre en place une charte (incarnées) des valeurs, éthiques, collaboratives,  talents, des rôles, règles, rites, etc….
    • S’engager mutuellement tous ensemble à  réaliser un projet. Se donner des challenges.
    • Processus de reconnaissance, de feedbacks d’inclusion et d’exclusion, etc…
    • Développer une communication agile et fluide au travers d’un support collaboratif.

LE BLOG MYSCIENCEWORK

MyScienceWork blog est dédié à l’édition de billets d’actualité autour de la recherche professionnelle multidisciplinaire. La ligne éditoriale consiste à réaliser une toile autour de  thématiques scientifiques. Par exemple la recherche en nanotechnologies peut être expliquée du point de vue d’un biologiste, d’un chimiste, d’un physicien mais aussi par celui d’un sociologue, d’un philosophe etc. Approfondir les différentes facettes d’une discipline pour la rendre plus riche et donc complexe est le challenge relevé par l’équipe de MyScienceWork.

Nous nous engageons à promouvoir une science horizontale, pour que la pluridisciplinarité ne soit plus assimilée à l’éparpillement des connaissances mais à une source de richesse.

Bonne lecture à tous !

LE SITE MYSCIENCEWORK, Research Network

L’ensemble de l’équipe MyScienceWork se mobilise pour répondre au  besoin de favoriser la communication, l’échange et les connaissances entre scientifiques.

Les discussions que nous avons pu avoir avec les instances dirigeantes d’universités et écoles d’ingénieurs montrent qu’il existe un manque en terme de solutions de communication. Ainsi, les thématiques de recherche devenant de plus en plus multidisciplinaires, les chercheurs de différents laboratoires sont amenés à travailler ensemble. Ces institutions ont pleinement conscience de la nécessité de valoriser les découvertes scientifiques de leurs chercheurs, de renforcer l’image et la performance de leur propre communauté et interagir avec leurs structures partenaires. L’apparition de nouveaux centres de recherches multidisciplinaires, d’association d’universités via les PRES, de nouveaux pôles de compétitivité doivent coïncider avec la mise en place de nouvelles solutions adaptées.

C’est pourquoi nous avons créé un réseau social professionnel innovant à destination des chercheurs et des ingénieurs de toutes disciplines confondues. MyScienceWork est un site internet qui a pour objectif de faciliter l’interdisciplinarité et la diffusion de la connaissance scientifique.

Tout d’abord, MyScienceWork est un réseau social adapté à chaque scientifique. A titre gratuit, chacun aura la possibilité d’élaborer sa propre fiche individuelle professionnelle. Chacun y intégrera son profil, son CV mais aussi la substance de son travail (mémoires, thèse, articles, livres, présentations de conférences, poster…). Des groupes de travail, des congrès, des évènements, des actualités mais aussi des offres d’emploi scientifiques seront mis à la disposition de chaque utilisateur. MyScienceWork a également l’ambition de renforcer la diffusion de textes en « open access » ou «archives libres» aux scientifiques. 25 bases de données scientifiques clefs sont reliées au site proposant ainsi 15 millions d’articles en ligne, et la possibilité de les organiser dans sa propre bibliothèque personnalisée. Le réseau MyScienceWork permettra de renforcer les liens des utilisateurs avec des spécialistes de leurs thématiques de recherche mais aussi d’élargir leurs connaissances en communiquant avec des scientifiques du monde entier.

La philosophie de MyScienceWork est avant tout de devenir un site multidisciplinaire et ouvert à l’ensemble de l’Europe. 30 disciplines sont concernées: informatique, physique, médecine, droit, philosophie, psychologie, sciences humaines, économie, science politique…et le site sera, quant à lui, disponible en 5 langues.

http://blog.mysciencework.com/le-projet


Par Hubert Guillaud le 16/07/10 | Aucun commentaire | 3,145 lectures | Impression

La complexité n’est-elle pas devenue une caractéristique de nos sociétés, plutôt qu’un bug ? Comment pourrions-nous regagner le contrôle de nos flots d’information, de notre temps ? Pouvons-nous aborder la complexité d’une façon plus productive ? Pouvons-nous mieux la comprendre, mieux la maîtriser ? Tel étaient les questions adressées par les organisateurs de la seconde édition de laconférence Lift France qui se tenait la semaine dernière à Marseille, à la fois à un designer, à un vidéaste et à une ethnologue. Forcément, cela a apporté des réponses multiples.

Visualiser la complexité

Sommes-nous en train de découvrir une nouvelle vision du monde, aussi différente de la vision mécanique newtonienne du réel, que celle-ci le fut de la vision aristotélicienne qui domina tout au long du Moyen-Age ? Le mot clé de cette supposée révolution cognitive, ce serait la “complexité”. Sous cette bannière se regroupe l’ensemble des phénomènes capables de s’organiser spontanément de manière très élaborée, sans intervention d’une intelligence extérieure.

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Image : Manuel Lima sur la scène du théâtre de la Criée à Marseille, photographié par Fabien Girardin.

C’est dans le but de mieux comprendre cette révolution de la complexité que le designer Manuel Lima a créé le site Visual Complexity.

Dans sa présentation à Lift le 7 juillet, Manuel Lima a résumé l’actuelle transformation de nos connaissances en citant un article de Warren Weaver (un scientifique qui développa dès 1944 la théorie de l’information en compagnie du célèbre Claude Shannon) sur la complexité organisée, où il tente d’analyser l’histoire de la perception de la réalité en trois étapes :

  • Les 17e, 18e et 19e siècles, époque du triomphe de la mécanique newtonienne furent essentiellement consacrés à l’analyse de la simplicité. Les sciences et les mathématiques de l’époque se chargeaient de comprendre les choses prévisibles, constantes, comme les mouvements des objets sous l’influence des forces physiques.
  • Le 20e siècle s’est intéressé à la complexité désorganisée : le hasard, les statistiques…
  • Le 21e siècle, lui, se heurte à la complexité organisée. Celle justement qui se caractérise par la constitution des réseaux.

Les théories de la complexité sont nombreuses : par exemple, il y a la théorie du chaos, celle des “automates cellulaires” chère à Stephen Wolfram, voire la cybernétique des années 50… mais aujourd’hui celle qui est peut-être la plus populaire (au moins dans les milieux du web, ce qui n’étonnera personne !) est la théorie des réseaux, notamment l’idée des “petits mondes” qui montre comment un certain type de connectivité peut très facilement permettre une mise en relation globale de tous ces éléments (la fameuse notion des “six degrés de séparation”). Selon ses promoteurs, tels que Duncan WattsSteven Strogatz, ou Albert-Laszlo Barabasi, cette théorie permettrait de mieux comprendre toute une échelle de phénomènes, de la physique fondamentale à Facebook, en passant par le clignotement synchronisé des lucioles ou les rythmes du cerveau…

Et pour cause : tous ces ensembles sont en fait constitués de la même manière, à des échelles différentes, avec des composants différents. Comme l’a rappelé Lima “Le cerveau est un réseau constitué de neurones reliés par des axones ; la cellule est un réseau de molécules reliées par des produits chimiques ; les sociétés humaines sont constituées d’individus reliés par des relations amicales, familiales, professionnelles ; les écosystèmes entiers sont des réseaux d’espèces connectées par diverses interactions comme la chaine alimentaire.”

Il y a quelques années, en rédigeant sa thèse, Manuel Lima a créé un outil permettant de visualiser comment l’information se répand à travers les blogs : Blogviz, qui a suscité l’intérêt de nombreux chercheurs. C’est cette recherche sur la nature de la blogosphère qui a conduit Lima à s’intéresser plus avant aux structures fondamentales des réseaux, et à créer Visual Complexity. Ce site est un véritable catalogue illustré des systèmes complexes existant “à l’ère de l’interconnectabilité infinie”, un bestiaire de tous les types de réseaux existant dans notre univers.

On y trouve des centaines de modèles. Lima en a mentionné quelques-uns lors de son intervention.Des analyses de la blogosphère politique américaine, par exemple qui permettent de voir si les intersections entre blogs démocrates et républicains permettent de se faire une idée des résultats des élections. Une recherche du même type a été effectuée sur les soutiens à Ségolène Royal, qui incluaient de surcroit les coordonnées géographiques des différents participants.

Un autre type de visualisation, la “blogosphère hyperbolique” de Matthieu Hurst (cofondateur du siteBlogpulse) , concerne l’ensemble des blogs et a permis de visualiser des données surprenantes. On y découvre en effet l’existence, au milieu de tous ces sites interconnectés, de petits ilots isolés du reste de la sphère. Des blogs de gens très jeunes, interconnectés entre eux, mais qui ne font guère de liens vers le reste du monde.

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Il existe une multitude d’autres exemples, comme les cartographies réalisées depuis Flickr par Fabien Girardin ou cette expérience de Biomapping, qui mesure via GPS le niveau de stress des gens se déplaçant dans la péninsule de Greenwich, à Londres. Il existe même des recherches sur le terrorisme, comme Rewiring the spy, qui cartographie la “carrière” de différents terroristes, pas forcément des leaders, mais ceux qui restent plusieurs années dans le milieu, afin d’analyser la dynamique de ces groupes (pour ActuVisu, Caroline Goulard a fait sa lecture de Manuel Lima en pointant également les différents exemples évoqués).

L’ensemble de ces différentes configurations de réseaux, qu’il est désormais possible d’observer et de mesurer, implique la création d’un nouveau langage, d’une nouvelle syntaxe visuelle, estime Manuel Lima. C’est tout l’enjeu de Visual Complexity.

307_big01308_big01Tous ces réseaux qui possèdent autant de points communs, sont-ils tous des exemples particuliers d’une même structure universelle ? C’est une question que Manuel Lima a posée en conclusion, en nous montrant face à face deux photos aux sujets fort différents. L’une représentant la structure cérébrale d’une souris, l’autre étant une illustration de la forme de l’univers entier. Deux images qui se ressemblent de manière impressionnante, mais une simple analogie est-elle suffisante pour convaincre qu’une révolution scientifique est en marche ?

On voit se profiler aujourd’hui derrière une telle science du réseau l’idée d’un nouveau platonisme, la conviction qu’il existe un “Monde des Idées” donnant forme à l’ensemble des phénomènes. Une idée qui ne va pas sans susciter un certain scepticisme : lorsqu’à la fin de Lift, le géographe Jacques Levy a mis en garde les actuels chercheurs du web contre une “formule magique” susceptible d’expliquer à la fois phénomènes sociaux et physiques, sans doute avait-il en tête la présentation de Manuel Lima. D’un autre côté, on ne peut s’empêcher de penser que ces nouveaux modèles formels nous révèlent quelque chose de profond sur la nature de la réalité, mais quoi ? Pour le savoir, sans doute faudra-t-il aller encore plus loin, construire plus avant ce nouveau langage, et au-delà d’un vocabulaire visuel, fût-il fascinant, s’attacher à l’élaboration de sa sémantique et de sa syntaxe.

Comprendre la complexité des usages

Stefana Broadbent est chercheuse au département d’Anthropologie de Collège universitaire de Londres et s’occupe du laboratoire UsageWatch qui consiste, comme son nom l’indique, à observer les usages, notamment technologiques.

“Cet homme envoie un SMS depuis son lieu de travail”, certainement à quelqu’un qui n’est pas loin de lui, car souvent on s’adresse à des amis, à de la famille, explique la chercheuse en nous montrant la photo d’un ouvrier du bâtiment en train de faire une petite pause avec son mobile, comme on la faisait avant avec une cigarette. C’est une action très subversive, car cela remet en question la morale et l’éthique au travail, souligne la chercheuse. “Nous avons appris que pour être productif, il faut être isolé de notre famille et des gens qu’on aime. On ne doit pas être distrait par des activités personnelles au travail. Or, tous les gens qui ont accès à des moyens de communication l’utilisent pour des communications privées sur leurs lieux de travail.” Cette croyance selon laquelle la productivité et l’isolement sont importants dans le travail ne remonte pourtant qu’à la révolution industrielle avec l’invention des lieux de production spécialisée, “quand nous sommes passés du moment où les gens étaient payés pour le produit qu’il fabriquait au temps passé à le fabriquer”“Cette transformation a introduit le problème de l’attention au travail”, explique Stefana Broadbent. “C’est à partir de là qu’on a inventé des systèmes de contrôle de l’attention des gens, en transformant les environnements de travail, en introduisant des superviseurs, des agents de maîtrise chargés de contrôler le travail des autres.”

On a la même chose dans le système éducatif : on apprend aux enfants à se concentrer , ce sur quoi se concentrer, ce qui vaut la peine de se concentrer. Il y a beaucoup de discussions et de confusions sur la question de l’attention, estime la chercheuse. “La façon de gérer la complexité et l’attention s’appuie sur l’idée que les gens peuvent la gérer de façon individuelle, que c’est un processus individuel qui s’appuie sur la volonté de chacun. Or, j’aimerais vous montrer que l’attention est un processus social plus qu’individuel.”

Charles Derber en 1979 dans The Poursuit of Attention disait que les relations entre les statuts des uns et des autres étaient liées à l’attention. “Ceux qui ont un statut plus élevé s’attendent à recevoir l’attention des autres et ceux qui ont un statut plus bas doivent porter de l’attention. Mon expérience d’observation des gens sur leurs lieux de travail montre qu’on contrôle la gestion de l’attention des employés de bas niveau, alors qu’on fait confiance aux cadres et dirigeants” : on ne surveille pas comment ils gèrent leur temps. Il y a une rupture sociale considérable dans la gestion de l’attention, liée à la confiance.

A l’heure actuelle, dans beaucoup de lieux de travail, on contrôle l’accès des employés aux modes de communication : accès internet restreint voir interdit, mobiles éteints, e-mails débranchés… “Il y a une grande disparité dans la supervision et le contrôle. Le contrôle de l’attention des gens est pourtant voué à l’échec, même si beaucoup d’entreprises continuent à le faire. Il est devenu de plus en plus impossible à mesure que les moyens de communication se démultiplient.”

Et Stefana Broadbent de prendre un exemple très précis pour nous convaincre de sa démonstration, en observant par le détail un accident de train, le Chatsworth Metrolink Accident de 2008, qui a eu lieu dans une petite ville du nord de Los Angeles : un accident tragique où deux trains sont entrés en collision à 4 heures de l’après-midi faisant 25 morts et plus de 100 blessés. Les deux trains (un de voyageur, l’autre de marchandise) étaient sur la même section d’une voie unique et allaient dans deux sens différents. Le National Transportation Savety Board – NTSB – américain a enquêté sur les causes de l’accident et a montré que le conducteur du train de passagers n’avait pas vu un feu de circulation rouge… Et la raison pour laquelle il ne l’avait pas vu était qu’il utilisait son mobile pour envoyer un texto, car l’enquête a montré que quelqu’un a reçu un texto de lui, 22 secondes avant la collision. On s’est rendu compte que ce jour-là, pendant son travail, il avait envoyé 62 textos. Metrolink avait pourtant édicté des règles de non-utilisation des mobiles en conduisant. Mais si l’on regarde les messages du conducteur, on se rend compte qu’il envoyait des messages pendant qu’il était au travail quasiment tous les jours. En regardant son activité via son téléphone mobile, on se rend compte que lorsqu’il travaillait (11 heures dans la journée, aux heures de pointe du matin et de l’après-midi), il envoyait plus de textos pendant qu’il était au travail que pendant qu’il était au repos.“C’est assez habituel dans nos pratiques, quand on les regarde en détail, en fait”, rappelle la chercheuse.

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Image : Stefena Broadbent sur la scène de Lift, montrant le schéma des échanges de texto du conducteur de train, photographiée par User Studio.

La société Metrolink s’est défendu en disant qu’elle ne pouvait savoir si le conducteur du train était en train de téléphoner ou de lire son journal. Personne ne voit ce qu’il fait dans sa cabine. Suite à cet accident, le NTSB a conclu… qu’il fallait installer des caméras vidéos dans les cabines des conducteurs !

Dans les jours qui ont suivi l’accident, il y a une loi interdisant à tout employé des chemins de fer d’utiliser des dispositifs mobiles. Une autre loi a interdit l’utilisation du téléphone dans les voitures, et dans toute situation de mobilité.

“Or, si on regarde les facteurs de risque, on se rend compte qu’il y avait bien d’autres éléments qui ne fonctionnaient pas”, rappelle Stefana Broadbent jouant au détective… D’abord, cette ligne était une voie unique, comme il y en a beaucoup en Californie, ce qui n’est pas nécessairement sans risque. Ensuite, quand le train est passé au feu rouge, personne n’a pu avertir le conducteur de son erreur. Le système ne permettait pas non plus d’arrêter le train à distance… Enfin, la durée du travail journalier était longue et fractionnée. Les conducteurs sont isolés dans leurs cabines. L’automatisation du système fait que leurs tâches sont très répétitives et ennuyeuses et l’on sait que la répétition des tâches et l’ennui ne favorisent pas l’attention. On s’est également rendu compte que l’autre conducteur de train de marchandise a envoyé également 42 messages avec son mobile durant cette journée…

On pourrait trouver bien des exemples analogues, comme lors du crash d’un avion sur l’Hudson où un contrôleur aérien a été accusé, faussement, d’avoir utilisé un téléphone mobile pendant son travail. On en connait tous, des exemples de ce type, même si, heureusement, souvent, ils sont beaucoup moins dramatiques, reconnaît la chercheuse.

“L’environnement de travail réduit le niveau d’implication des gens. L’automatisation implique des travaux de plus en plus dénués de sens avec des fonctions limitées. On demande à bien des employés de concentrer leur attention sur des tâches sans sens et répétitives et on sait qu’on a du mal à concentrer son attention quand on s’ennuie… Finalement, le téléphone mobile sert à rester vigilant et en alerte. Comme nos vérifications d’e-mails correspondent souvent à une chute d’attention dans notre travail et font partie d’un cycle d’attention qui a pour fonction de la détourner pour nous permettre de nous reconcentrer”, rappelle Stefana Broadbent. Enfin, “on peut se demander si la division arbitraire entre le monde privé et professionnel est une si bonne chose. Chacun sait qu’il est important d’avoir des moments de contacts avec les siens dans la journée. Ce n’est pas un choix indivuel, mais bien souvent un choix social imposé par nos représentations…”< :em>

“On peut se demander si la solution de contrôler l’attention des gens est une bonne solution”, conclu l’anthropologiste. “La multiplication des caméras de surveillance et des politiques de surveillance augmente plutôt qu’elle ne diminue le problème. Or, les gens trouveront toujours une colonne pour se cacher et faire ce qui est interdit. Le problème n’est pas tant d’utiliser un dispositif électronique pour se distraire, mais de concevoir des environnements qui évitent un ennui massif et qui limitent les distractions. Les mobiles, comme l’internet, ou la nicotine peuvent être un bouc-émissaire facile. mais au final, le véritable défi est de savoir comment concevoir des environnements de travail plus chargé de sens.”

La connexion solution à la complexité ?

Dans son film Us now (voir l’article que nous lui consacrions l’année dernière), le cinéaste et anthropologue britannique Ivo Gormley cherchait à démontrer que “la collaboration de masse va bouleverser l’organisation des gouvernements”. Aujourd’hui, il continue à tracer cette voie mêlant entraide mutuelle, socialisation et participation à la vie de la communauté.

Le philosophe Thomas Hobbes pensait que l’état naturel des êtres humains était de s’entretuer, pour que les uns puissent profiter de ce que les autres ont. A contrario, Kropotkine, connu pour être l’un des théoriciens de l’anarchie, a beaucoup étudié les animaux, des abeilles aux chimpanzés, et estimait de son côté que, s’ils devaient se battre voire tuer pour survivre, ils n’en passaient pas moins beaucoup de temps et d’énergie à s’entre-aider, et que cette forme “naturelle” de l’entraide mutuelle était très importante pour leur survie.

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Image : Ivo Gormley sur la scène de Lift, photographié par Ton Zijlstra.

Aujourd’hui, déplore Ivo Gormley, c’est plutôt Hobbes qui a gagné. Lorsque les familles étaient nombreuses et que les habitations étaient surpeuplées, nombreux étaient ceux qui allaient au pub ou au marché, n’hésitant pas à parler avec des étrangers.

Les supermarchés ne sont pas aussi sociaux que les marchés, et les écrans de télévision, les lotissements, les immeubles, ont souvent tendance à isoler les gens, à les anonymiser, à casser les mécanismes d’entraide, d’apprentissage et d’échanges d’antan.

A l’opposé, l’encyclopédie Wikipédia, ou encore le Couchsurfing (ce site par lequel des gens prêtent leurs canapés à des voyageurs du monde entier), montre à quel point les gens ont envie de partager, et besoin de s’entraider. L’internet est un formidable vecteur de socialisation, estime Ivo Gormley, pour qui “nous avons besoin de nouveaux formats d’entraide mutuelle, et de faire revivre les anciens, nous devons remettre ça dans le courant mainstream” :

“Lorsqu’un système donne aux gens la possibilité d’agir de manière positive, ils le font avec plaisir, s’y connectent sur la base de similitudes importantes, pas seulement pour faire le bien, mais aussi de manière très individualiste, parce qu’ils ont besoin d’aide, de trouver des gens dans la même situation. Ce n’est que le début de ce phénomène fabuleux : la possibilité de se connecter – et il faut créer encore plus de possibilités de se connecter. Ce qui s’est passé au 20e siècle est une anomalie… On en revient à ce mouvement où l’on s’intéresse aux autres, où l’on retravaille en collaboration.”

Le nouveau film d’Ivo Gormley, Playmakers montre comment certains se réapproprient le jeu pour créer du lien social. Ainsi de ces jeunes blancs de la classe moyenne partis jouer à chat dans la rue, la nuit, et qui, confrontés à des jeunes Pakistanais qui ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient et qui hésitaient à aller se plaindre à la police, les ont finalement invités à venir jouer avec eux, pour finir bras dessus bras dessous après une partie nocturne endiablée.

 

Playmakers from thinkpublic on Vimeo.

Ivo Gormley explique également avoir travaillé dans le service qui s’occupe des patients atteints d’un cancer pour casser les hiérarchies constituées, permettre aux malades de prendre des responsabilités, et améliorer les relations du personnel soignant et des patients.

Evoquant l’individualisme et la compétition qui règne généralement dans les salles de gym, ce qu’il qualifie de “mauvaise gym”, et l’isolement croissant des personnes âgées, il a aussi participé à la mise en place du projet Good Gym, via l’agence d’innovation sociale britannique Think Public pour laquelle il est anthropologue, qui incite ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas perdre de temps à aller en salle de gym à aller courir pour apporter par exemple un journal à des personnes âgées, trop contentes de pouvoir ainsi voir du monde. Dans les deux cas, le bénéfice est non seulement social, mais également physiologique : avoir des contacts réguliers avec des jeunes a un impact direct sur l’espérance de vie des plus âgés, leurs capacités cognitives et leur santé vasculaire.

Pour Ivo Gormley, si le 20e siècle semble avoir donné raison à Thomas Hobbes, les nouvelles formes de sociabilité et d’entraide mutuelle que l’on voit poindre, notamment via le Net, nous renvoient plutôt à Kropotkine. Et nous aurions probablement beaucoup à gagner à tenter de reconcevoir nos relations, et nos actions, afin de remettre l’entraide mutuelle au coeur des processus.

Rémi Sussan, Hubert Guillaud, Jean-Marc Manach

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Embracing Complexity at Lift France 10
envoyé par videosfing. – Vidéos des dernières découvertes scientifiques.


Avant même la mode des réseaux sociaux sur Internet, la notion de « réseau » connaissait en effet en sciences sociales un succès grandissant depuis quelques décennies : comme le montre le premier chapitre du livre, les travaux pionniers de Jacob Moreno, de Stanley Milgram, des anthropologues de l’école de Manchester (John Barnes, Elizabeth Bott…) ou des sociologues du groupe de Harvard (Harrison White, Mark Granovetter…) ont fait émerger tout un ensemble de concepts, de modèles et de recherches empiriques, constitutifs de cette « sociologie des réseaux sociaux » : celle-ci consiste à prendre pour objets d’étude non pas les caractéristiques propresdes individus (leur âge, leur genre, leur profession, etc.), mais les relationsentre les individus et les régularités qu’elles présentent, pour les décrire, rendre compte de leur formation, de leurs transformations, et analyser leurs effets sur les comportements.

L’ambition de la sociologie des réseaux sociaux est donc de restituer aux comportements individuels la complexité des systèmes de relations sociales dans lesquels ils prennent sens, et auxquels ils donnent sens en retour. Un « réseau social », dans cette perspective, c’est à la fois l’ensemble des unités sociales et des relations que ces unités sociales entretiennent les unes avec les autres, directement, ou indirectement, à travers des chaînes de longueurs variables. Ces unités sociales peuvent être des individus, des groupes informels d’individus ou bien des organisations plus formelles, comme des associations, des entreprises, voire des pays. Les relations entre les éléments désignent des formes d’interactions sociales qui peuvent être elles aussi de natures extrêmement diverses : il peut s’agir de transactions monétaires, de transferts de biens ou d’échanges de services, de transmissions d’informations, de perceptions ou d’évaluations interindividuelles, d’ordres, de contacts physiques (de la poignée de main à la relation sexuelle) et plus généralement de toutes sortes d’interactions verbales ou gestuelles, ou encore de la participation commune à un même événement, etc.

De l’étude de ces relations et des régularités qu’elles présentent, la sociologie des réseaux sociaux a su se constituer un domaine propre, par le développement de modèles et de méthodes spécifiques, appuyés sur le recours à des outils mathématiques empruntés à la théorie des graphes et à l’algèbre linéaire. Le chapitre II s’efforce de présenter ces outils de la façon la plus abordable possible, sans mathématisation, et à partir d’un exemple volontairement simplifié, et les chapitres suivants en poursuivent l’exploration : la nouvelle édition du livre continue ainsi d’avoir d’abord comme objectif d’examiner les apports de la sociologie des réseaux à l’analyse d’objets « relationnels » aussi divers que l’amitié, la sociabilité, le capital social (chapitre III), ou la stratification sociale et la cohésion sociale (chapitre IV)… Cette nouvelle édition continue aussi d’essayer de maintenir une regard critique sur ces outils et leurs apports, au sein d’une littérature spécialisée qui privilégie l’exposition des méthodes de l’analyse des réseaux, au détriment d’un examen de la validité de ses ambitions « paradigmatiques » à incarner une troisième voie théorique en sociologie.

Les réseaux sociaux en ligne : une révolution ?

Au début des années 2000, la question des « réseaux sociaux » se posait d’une façon en fait très paradoxale : d’un côté, les notions de « réseau » et de « capital social » n’avaient jamais été aussi à la mode, mais de l’autre c’est pourtant à une montée des discours catastrophistes sur le déclin de la sociabilité et le délitement du lien social qu’on assistait parallèlement, juste avant l’irruption d’Internet. C’était la thèse soutenue par le politiste américain Robert D. Putnam dans un ouvrage retentissant, intitulé Bowling Alone (2000) : utilisant de très nombreuses données sur l’évolution des relations sociales aux États-Unis, il montrait que l’on y assistait à une baisse de la participation politique, civique, religieuse et syndicale. Et cette baisse touchait également les relations sociales informelles : moins de sorties, de réceptions, de repas familiaux, etc…

A la veille de l’explosion des nouvelles technologie de communication, au début des années 2000, l’idée d’un déclin du lien social était de fait très largement répandue… Et pourtant, dix ans plus tard, avec l’irruption d’Internet, la donne semble avoir radicalement changé : on ne parle plus de « déclin de la sociabilité », mais au contraire de l’avènement d’une « nouvelle sociabilité », profondément transformée et renouvelée…

Que s’est-il donc passé au cours des dix dernières années, pour qu’on assiste à un tel retournement ? C’est ce que j’ai essayé d’expliquer dans le chapitre V, entièrement inédit, de cette nouvelle édition, intitulé : « Les réseaux sociaux en ligne : une révolution ? ». Internet s’est effectivement imposé de façon massive comme une technologie multiforme de communication interpersonnelle, dont les derniers avatars en date, les « service de réseaux sociaux » (ou Social Networking Services, en anglais), constituent évidemment les incarnations les plus spectaculaires : à la suite de quelques ancêtres remarqués (ClassmatesFriendsterLinkedIn), qui sont au cœur de l’émergence du « Web 2.0 » dans la première moitié des années 2000, le succès massif est finalement arrivé avec MySpace, créé en 2003, et qui comptait 300 millions de membres au début de l’année 2010, et surtout avecFacebook, apparu l’année suivante, et qui a désormais dépassé son aîné, avec 500 millions de membres en juillet 2010, dont 17 millions de Français. Dans ce nouveau chapitre, après avoir montré en quoi consistent ces réseaux sociaux en ligne, je me suis appuyé sur les recherches des dix dernières années pour essayer de construire un tableau équilibré, et empiriquement étayé, des effets réels de ces nouveaux outils de communication sur le lien social – un tableau qui s’efforce de se tnir à égale distance de deux visions opposées : d’un côté, une vision « technophile » enchantée, faisant d’Internet le moteur de l’avènement d’une société globale plus ouverte, démocratique, fraternelle, égalitaire, et de l’autre une vision « technophobe », faisant au contraire d’Internet un ferment de destruction ou de nivellement des valeurs et de destruction du lien social.

De fait, il est possible de dresser un tableau moins manichéen, plus complexe, des conséquences du développement des nouvelles technologies relationnelles sur les structures sociales, et de mieux faire la part des changements réellement imputables à l’avènement d’Internet : le « déclin de la sociabilité » en face-à-face a-t-il été enrayé, ou au contraire accentué ? Quels sont les effets du développement de la sociabilité à distance sur les structures relationnelles et sur la cohésion sociale ? Les nouvelles technologies de communication peuvent-elles être au fondement d’une nouvelle sociabilité, plus égalitaire, moins hiérarchisée, et ouvrant sur un renouvellement de la démocratie politique ? Dans quelle mesure Internet, et en particulier le développement des réseaux sociaux électroniques, transforment-ils les relations entre sociabilité, culture et construction identitaire ? A chaque fois, dans ce nouveau chapitre, en convoquant les recherches et les enquêtes les plus récentes et les plus abouties, j’ai essayé d’apporter des réponses nuancées à ces questions, aux termes desquelles il ne me semble pas du tout certain qu’Internet ait provoqué une révolution dans les réseaux : il oblige bien sûr à une nouvelle réflexion sur ce qu’est une relation, sur ce qu’est le lien social, et il impose une conception élargie de la sociabilité, dans laquelle les relations à distance verraient leur importance et leurs effets réévalués ; pour autant, l’engouement des usagers – et des chercheurs aussi, d’une certaine façon – pour les réseaux sociaux en ligne ne doit masquer ni l’ancienneté de pratiques et de formes de sociabilité dont il serait très naïf de croire qu’elles ont été engendrées par Internet, ni par conséquent l’ancienneté des traditions et des travaux sociologiques qui s’attachent depuis au moins un demi-siècle à les prendre pour objets centraux de leurs investigations. Le panorama des nouveaux usages relationnels que propose désormais le livre invite donc plutôt à considérer qu’Internet, qui en cela est bien une « technologie », accompagne,  plutôt qu’il ne cause, un certain nombre de ces transformations des relations sociales (affaiblissement des liens, transformation de la notion de groupe, horizontalisation et informalisation des relations…). En réalité, ces transformations ont précédé Internet, dès les années 60, et l’ont peut-être même suscité, plutôt qu’elles n’en sont les conséquences : l’autonomie et le fonctionnement en réseau ne sont pas des inventions d’Internet, ce serait plutôt Internet qui serait le produit de l’autonomie et du fonctionnement en réseau. C’est très certainement à rappeler cela aussi que peut servir une sociologie des réseaux sociaux appuyée sur des enquêtes empiriques, soucieuse de ses origines historiques, enracinée dans une pluralité de méthodes et d’approches, et déterminée – en considérant les réseaux à la fois comme des moyens et comme des objets de recherches – à les étudier non pour eux-mêmes, mais pour continuer d’enrichir notre connaissance des structures sociales et des comportements individuels, des articulations entre eux et de leurs transformations.

C’est en tout cas ce point de vue que j’ai continué d’essayer de défendre dans cette nouvelle édition du livre. N’hésitez pas à me dire s’il vous semble correctement étayé, et à me faire part des commentaires que sa lecture pourrait vous suggérer !

Pour lire le livre, rien de plus simple, vous pourrez le trouver et le commander –assez facilement j’espère – chez votre libraire préféré. Et vous pouvez aussi bien sûr le commander en ligne, ici ou là, selon vos habitudes…

Chez Decitre…
http://www.decitre.fr/livres/Sociologie-des-reseaux-sociaux.aspx/9782707167101

Chez Amazon…
http://www.amazon.fr/Sociologie-réseaux-sociaux-Pierre-Mercklé/dp/270716710X/

A la Fnac…
http://livre.fnac.com/a3311681/Pierre-Merckle-Sociologie-des-reseaux-sociaux

Liens utiles

Présentation de l’ouvrage (La Découverte)
http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Sociologie_des_reseaux_sociaux-9782707167101.html

Présentation de l’ouvrage (Liens Socio)
http://www.liens-socio.org/Sociologie-des-reseaux-sociaux-2011

Réseaux sociaux (ressources pour l’agrégation de sciences sociales)
http://socio.ens-lyon.fr/ressources/ressources_themes_reseaux_ress.php

Réseaux sociaux contre classes sociales : faut-il former les professeurs de SES au nouveau programme de Première ? (Pierre Mercklé, janvier 2011)
http://pierremerckle.fr/2011/01/reseaux-sociaux-contre-classes-sociales/

Références bibliographiques

Mercklé Pierre (2011), Sociologie des réseaux sociaux, Paris, La Découverte, coll. « Repères », troisième édition, 128 p.

Putnam Robert D. (2000), Bowling Alone. The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuster


Edgar Morin, La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité, in Revue Internationale de Systémique, vol 9, N° 2, 1995.

Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot "complexus", "ce qui est tissé ensemble". Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il faut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le "re", c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. A l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier.

Complexité des mondes et reliance entre les hommes
Les chantiers du DRH de demain

Par Régis Ribette, Professeur honoraire du Conservatoire National des Arts et Métiers


Comment mieux prendre en compte l’homme dans les entreprises humaines (2) tout en faisant face aux complexités et aux incertitudes grandissantes du monde ?

C’est en reliant les différentes intelligences des hommes – celles d’hier et celles d’aujourd’hui – que s’ouvriront les chemins des solutions.

1 Les chemins se construisent en marchant (3) dans les chantiers complexes de la connaissance

Tout s’écoule, disait Héraclite (4), tout se transforme, on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve …. Tout est en mouvement : nous-même dans les fluctuations de notre monde intérieur et, bien sûr, le "courant" de notre environnement, celui des mondes qui nous sont extérieurs. Les chemins de la compréhension et de la connaissance sont doublement complexes et imprévisibles.

Dans l’ancienne tradition de l’Orient, on appelait le chemin à parcourir le Tao et les sages en disaient :

Celui qui sait n’en parle pasCelui qui en parle ne sait pas

Rappelons également un vieux proverbe de Siddartha Gautama (5) :Ne crois rien parce que l’on t’aura montré le témoignage écrit de quelque sage ancien, ne crois rien sur l’autorité des maîtres et des prêtres. Mais ce qui s’accorde avec ton expérience et après une étude approfondie satisfera ta raison et tendra vers ton bien, cela tu pourras l’accepter comme vrai et y conformer ta vie.

L’homme chemine, bien seul (6), dans un monde qu’il construit et qui l’a construit.

Le grand biologiste Dobszansky écrivait : En changeant ce qu’il connaît du monde, l’homme change le monde qu’il connaît ; en changeant le monde dans lequel il vit, l’homme se change lui-même.

Un verset du Coran, dit également que Dieu changera le monde quand l’homme modifiera le regard qu’il porte sur le monde.

Comment, pour gagner une meilleure maîtrise de soi et du monde, moduler son propre regard sur les multiples choses qui influencent toute vie ?

Quelle approche possible entre deux démarches opposées, constructiviste préconisée par Emmanuel Kant et positiviste recommandée par Auguste Comte, pour nous comprendre tout à la fois pensant et agissant ?

Comment apprendre à connaître (7) et à gérer ses propres ressources humaines ?

Quelle maïeutique socratique pour "accoucher" de notre propre projet personnel en relation avec les projets individuels des autres acteurs et les projets collectifs qui les rassemblent ?

2 Reliance des mondes intérieurs et des mondes extérieurs

Selon Emmanuel Kant (8), il est vain de rechercher à régler la connaissance sur les choses alors que notre esprit fonctionne en fait en "réglant les choses" sur la connaissance. Avant d’essayer de comprendre le monde, il faut d’abord s’intéresser aux outils qui permettent de le penser. S’il est vrai que nous ne pouvons voir et penser le monde qu’à travers des "lunettes", qui structurent le monde d’une façon particulière, il en résulte que nous ne connaissons pas (et nous ne pourrons jamais connaître) les choses telles quelles sont en réalité. La réflexion kantienne a largement anticipé sur les découvertes de la psychologie contemporaine : sur les acquits de la Gestalt theorie qui montre que nous pensons le monde à l’aide de "formes" préétablies ; sur la psychologie cognitive pour laquelle toute connaissance n’est pas un reflet de la nature, mais un "processus de traitement de l’information".

C’est une vision constructiviste de la connaissance qui est aujourd’hui largement partagée. Kant en est le précurseur.(9)

Quelques années après Kant, Auguste Comte (10) ne s’est intéressé qu’aux faits et à leurs relations. Les faits seraient des "choses en elles-mêmes" qu’on ne peut constater que par l’expérience. La seule expérience est celle des sens, la psychologie est impossible et la connaissance de l’homme se réduit à la physiologie.

On ne peut être à la fois acteur et observateur de soi, comme le suggère Auguste Comte :

On ne peut se mettre au balcon pour se voir passer dans la rue !Nous connaissons, dans les épistémologies positivistes, la nécessaire séparation méthodologique de l’objet observé et de l’observateur selon la croyance dogmatique d’un "plan de câblage" de l’univers (11) indépendant qu’il suffira de bien connaître pour comprendre le monde et y agir valablement.Ainsi, Emmanuel Kant et Auguste Comte, l’un comme l’autre, ont privilégié un seul des deux pôles de la relation :

Homme      <--------------
                        ------------->       Monde

Kant s’intéresse avant tout à l’homme et Comte considère le Monde comme un absolu.

Quant à nous, nous disputons la thèse de la "voie du milieu", à savoir que compréhension et connaissance sont les fruits d’une construction réciproque et interactive de l’homme et de son milieu environnant. L’homme construit le monde et le monde construit l’homme.

Ainsi, pour avancer sur le chemin de la connaissance l’"esprit" a besoin de "deux jambes", celle du positivisme et celle du constructivisme dont Jean Piaget fut, après Kant, l’un des pères fondateurs.

Dans cette marche, afin de mettre en perspective utile l’homme et le monde, Robert Vallée (12) propose de construire entre "pensée et action" des boucles "épistémo-praxéologiques" : perception-décision-action-perception.

Mais que percevons-nous réellement du monde qui nous entoure ?

3 Représentations de la complication et de la complexité des mondes

Le plan de l’avion Airbus n’est que compliqué car l’intelligence de l’homme peut en maîtriser tous les détails au travers de nombreux plans et notices. C’est plus une question de temps et d’espaces disponibles qu’un problème de capacités intellectuelles. Par contre, on qualifiera de complexe (et parfois d’imprévisible) le fonctionnement d’un Airbus en tant que résultat des multiples interférences entre les systèmes techniques, les systèmes humains de pilotage, les contraintes du monde extérieur (par exemple météorologiques), etc.

Dans la dynamique du siècle des lumières, les scientifiques ont cru pendant longtemps qu’il y avait un plan de l’univers, certes fort compliqué dans toutes ses lois, mais que l’on arriverait un jour à découvrir dans sa totalité. On pourrait alors tout prévoir de l’évolution des différents mondes.

Nous savons aujourd’hui – depuis les travaux du mathématicien Henri Poincaré (13) et, surtout, depuis ceux de Benoît Mandelbrot (14) et ceux des théoriciens du chaos (15) - que le monde dans lequel nous vivons est structurellement complexe et imprévisible. Le plan, la carte n’est pas le territoire de la réalité où les chemins sont pleins de bifurcations.

En effet, si l’on étudie un système complexe à multiples degrés de liberté – modèle envisageable pour tout objet de connaissance – on constate dans un espace graphique de représentation de son évolution, l’existence de cycles d’équilibre que l’on a dénommés "attracteurs étranges" (16) . On ne peut prévoir précisément où va se terminer la courbe figurant le mouvement de l’objet étudié, on sait seulement que le point final va se trouver …… "quelque part" sur cet attracteur étrange !

Dans nos modèles de représentation du monde, le déterminisme chaotique non linéaire est venu compléter le déterminisme causal linéaire de la science traditionnelle.

De plus, la réalité profonde de ce monde extérieur complexe est concrètement insaisissable ! La réalité de sa réalité (17) n’est qu’une représentation mentale subjective que l’homme construit à la frontière de son monde intérieur et de ses mondes extérieurs. Chacun construit sa propre représentation de l’univers dans un espace/temps personnel qui s’élabore à l’interface de ses propres structures internes et des structures externes qui l’environnent. (18)

Le peintre Magritte (19) a fort bien décrit cette capacité de l’homme d’être créateur de son propre monde. Pour mieux comprendre cette assertion, chacun peut s’imaginer à l’intérieur d’une pièce regardant un "arbre" au travers d’une large baie, alors qu’un chevalet de peintre cache l’arbre réel et ne montre que celui que l’artiste a peint sur la toile. Ainsi, entre nous et le paysage réel, la figuration de cet arbre sur le tableau du peintre est tout à fait semblable à ces images, à ces représentations mentales, que nous construisons entre nos structures internes et les structures externes de notre environnement, dans cet "espace de conscience" comme le définit Jean-Pierre Changeux, dans ce que nous pouvons appeler notre propre réalité, notre monde intérieur.

Si chaque homme est auteur de la réalité du monde et architecte-réalisateur de son projet personnel, comment alors communiquer avec les autres hommes et comment coordonner projets individuels et projets collectifs ?

Comment gérer les complexités managériales ?

4 Reliances des intelligences individuelles et développement d’une intelligence collective

Après avoir fort judicieusement rappelé la proximité sémantique du mot complexité avec le latin complexus (20) qui signifie "tisser ensemble", Edgar Morin affirme que la reliance (21) est la réponse à la question posée par la complexité du monde.

"Tisser ensemble" les intelligences a toujours été, tout au long de l’histoire de l’humanité, la quête permanente des hommes.

  • Tout d’abord, c’est à partir d’une volonté partagée d’échanges que la parole est née dans les différents moments des rencontres entre les hommes. Ainsi, la parole s’est développée, à la chasse, dans les cavernes autour des premiers feux, dans l’agora et dans les différentes réunions culturelles et sociales tout au long de nombreux siècles de communications (conférences, colloques, congrès, symposium, etc.).
  • Puis, parallèlement à l’émergence du discours et après la création des premiers signes et dessins par nos lointains ancêtres, l’écriture est venue compléter la parole, devenant à partir de Gutenberg d’un usage d’importance tout à fait comparable avec, en plus, des propriétés de diffusion et de mémorisation plus efficaces et bien plus fidèles que celles de la tradition orale.L’écriture a permis aux hommes de se relier dans l’espace à d’autres hommes et dans le passé à des hommes disparus.
  • Enfin, ces dernières années, l’apparition des multimédia dans la communication (éditions diverses, presse, cinéma, télévision) et le développement fulgurant des réseaux électroniques – tel Internet – offrent de nouvelles voies, à la fois dans les différents moments du temps et dans la pluralité des lieux, pour construire d’autres reliances entre les hommes.

Le développement d’intelligences individuelles et collectives "tissées en réseau" nécessite non seulement la mise en relation des différents "acteurs-chercheurs" (les fils) mais aussi l’apprentissage collectif de nouvelles méthodes de communication (la trame) mariant intelligemment "pensée et action", dans les différents cours du temps et dans les nombreuses dimensions, locales et globales, de l’espace.L’intelligence collective de demain générera l’innovation (22) , nécessaire au pilotage des systèmes complexes du monde, à partir d’un meilleur "tissé ensemble" de la Parole, de l’Ecriture et d’Internet. Nous sommes convaincus qu’en émergera un développement simultané et plus harmonieux de l’homme et des organisations.

Ces nouvelles intelligences sont à construire par tous ceux qui estiment que les idéologies monolithiques de gestion d’hier ont montré leurs limites et qu’il faut, chemin faisant, inventer une nouveau management autour de valeurs plaçant l’homme au centre de toute chose. (23)

Tout est fait avec et par les hommes
et doit être fait pour les hommes.
L’homme est la finalité du monde où nous vivons.
Rien de ce qui nous entoure n’a de raison d’être sans l’homme. (24)
Cette nouvelle alliance, pour un monde plus humain, plus solidaire et plus responsable (25), est inéluctable à plus ou moins long terme et, si l’on ne sait quelle forme définitive elle pourra prendre, l’essentiel n’est-il pas de se mettre dès maintenant en chemin pour la construire ensemble pas à pas sur tous les chemins de la complexité du monde ?Quels chantiers pour le DRH de demain ?Complexité, reliance, innovation, humanisme sont probablement les maîtres mots du management de l’entreprise du prochain siècle.C’est à chaque DRH de construire son propre chemin de pensée et d’action ….. en cheminant avec tous les acteurs de son entreprise, en se reliant aux autres DRH et surtout à nos grands anciens, les philosophes, les artistes, les poètes, les hommes de pensée et d’action, qui au fil des siècles ont fait émerger les valeurs humaines, racines aujourd’hui de notre communauté culturelle euro-méditerranéenne.

Le poète carthaginois Térence nous a semblé être la figure emblématique la meilleure pour ce projet d’alliance humaniste, grâce à sa formulation il y a plus de deux millénaires de cette pensée qui nous relie encore aujourd’hui :

Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étrangerPour la construction d’une représentation plus personnelle de la symbolique d’une nouvelle union entre les hommes, nous proposons à chacun de visualiser le logo (26) de l’Alliance Térence en s’inspirant de quelques "itinéraires" possibles entre Alliance, Reliance et Térence :

Le chemin se construit en marchant, souhaitons-nous bon courage sur une route commune,

en espérant ….. qu’un très bon "vent cosmique" puisse y souffler ! (27)


  1. Par Régis Ribette, Professeur honoraire du Conservatoire National des Arts et Métiers
  2. En paraphrasant Auguste Detoeuf dans les propos de 0. L. Barenton confiseur, Valmonde Edition, 1998.
  3. En clin d’œil à Antonio Machado ….. Se hace camino al andar. Dans l’année du centenaire de sa naissance, Antoine Saint Exupéry, est l’écrivain français le plus lu, en France et à l’étranger. "Saint Ex" se définissait comme un marcheur infatigable sur tous les chemins de la vie : Seule compte la démarche, car c’est elle qui dure et non le but qui n’est que l’illusion du voyageur.
  4. Héraclite, philosophe grec (576-480 av.J.C.) était moins frappé de la substance des choses que de leur devenir. Rien n’est, tout devient. Tout s’écoule, tout devient tout. Si tout devient tout, chaque chose contient en elle ce qui la nie ; la loi du devenir n’est plus que celle de l’identité des contraires. Héraclite a fortement influencé Platon et Aristote. Voir également la théorie ago-antagoniste d’Elie Bernard-Weil in Précis de Systémique Ago-Antagoniste, Introduction aux stratégies bilatérales, L’Interdisciplinaire, 1988.
  5. Siddartha Gautama dit le Bouddha historique.
  6. Nonobstant les différentes solidarités, fruits des reliances heureuses entre les hommes.
  7. Connais-toi, toi-même ….. et tu connaîtras l’univers et les dieux.
  8. Emmanuel Kant (1724-1804) a publié la Critique de la Raison pure en 1781 et l’a remaniée pour une seconde édition en 1787.
  9. Jean-François Dortier : Critique de la Raison pure, in "Sciences Humaines", mars 1996, n°59.
  10. Auguste Comte (1798-1857) est également l’inventeur de la sociologie qu’il appelait la "physique sociale".
  11. Selon la métaphore du professeur Jean-Louis Le Moigne.
  12. Robert Vallée in Cognition et Système, essai d’Epistémo-Praxéologie, Lyon-Limonest 1995, L’Interdisciplinaire.
  13. Henri Poincaré (1854-1912) a découvert les mouvements chaotiques à partir de l’étude du mouvement de trois corps dans l’espace. En 1889, il remporta le prix mis au concours par le roi de Suède, entre tous les géomètres du monde, sur le Problème des trois corps et les équations de la dynamique.
  14. Benoît Mandelbrot est l’inventeur des fractals. Les objets fractals, Flammarion, 1989.
  15. Cf. James Gleick, La théorie du chaos, Albin Michel, 1989.
  16. Ou attracteurs de Lorenz qui, le premier, mit les phénomènes chaotiques en évidence en étudiant concrètement les problèmes liés aux prévisions météorologiques dans l’atmosphère. Nous sommes là dans le domaine des systèmes dynamiques, non linéaires complexes, tellement sensibles aux prévisions initiales, qu’un battement d’ailes de papillon à Hong-Kong peut créer une tempête au-dessus de New York. Philosophiquement, la théorie du chaos signifie que l’action d’un individu donné peut avoir des conséquences au niveau d’un univers social complexe qui n’est pas linéaire. C’est tout à fait réconfortant pour les gestionnaires des ressources humaines qui investissent justement sur chaque personne humaine, en espérant qu’un individu soit capable, à lui seul, faire "bouger" son propre milieu. Voir le tome 2 de l’Encyclopédie des Ressources Humaines, Térence, L’Homme, ressource stratégique, Les Editions d’Organisation, 1993.
  17. En clin d’œil à l’ouvrage de Paul Watzlawick La réalité de la réalité, Seuil, Points, 1978.
  18. Cf. l’exposé fait par Régis Ribette au Salon International de la Formation à Tunis en novembre 1996.
  19. Cf. les deux tableaux de René Magritte, La condition humaine (1934) et Les promenades d’Euclide (1955). René Magritte a écrit : J’ai placé devant une fenêtre, vue de l’intérieur de la pièce, un tableau représentant exactement la partie du paysage qui était cachée à la vue par le tableau. L’arbre représenté dans le tableau cachait donc l’arbre qui se trouvait derrière lui, hors de la pièce. De cette façon, dans l’esprit du spectateur, il existait simultanément à l’intérieur de la pièce, dans le tableau et à l’extérieur, dans le véritable paysage. C’est ainsi que nous voyons le monde : vous le voyons comme extérieur à nous, même si ce que nous éprouvons intérieurement n’en est qu’une représentation mentale.
  20. Le latin complexus signifie entrelacement, action d’enlacer, affection, amour, enchainement, liaison pour "embrasser le tout et entrelacer les parties" ……
  21. Edgar Morin, La stratégie de reliance pour l’intelligence de la complexité, in Revue Internationale de Systémique, vol 9, N° 2, 1995. Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot "complexus", "ce qui est tissé ensemble". Les constituants sont différents, mais il faut voir comme dans une tapisserie la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il faut mieux apprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le "re", c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. A l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettront de relier.
  22. Le système de pilotage doit avoir plus de variété (loi d’Ashby) que le système à piloter. Il doit donc être "plus complexe" que "la complexité" à gérer …… d’où l’importance pour les systèmes humains d’être innovants.
  23. Selon la définition de l’humanisme donnée par Cicéron.
  24. C’est ainsi que Jean-Léon Donnadieu conclut le récit de son parcours personnel et professionnel au cours duquel il a pleinement "pensé sa vie et vécu sa pensée". Il a été auprès d’Antoine Riboud l’artisan du double projet économique et social du Groupe Danone, générateur de situations où chaque personne peut construire son propre projet, réaliser sa "légende personnelle" selon la très belle expression de Paulo Coelho dans l’Alchimiste. Voir le livre de Jean-Léon Donnadieu : D’hommes à hommes. Itinéraire d’un DRH, L’Harmattan, 1999.
  25. Voir sur Internet dans le site re-liance.net, l’étoile Térence mais aussi l’Alliance pour un monde solidaire et responsable …… étoile, elle aussi, de première grandeur dans la galaxie Re-liance. Rajoutons que dans re-liance.net, il y a un "trait d’union" après le "re", ce qui est un symbolisme intéressant pour un réseau qui veut lier les acteurs-chercheurs de la complexité (voir infra la note 30 pour le "re"). Enfin, reliance en anglais signifie confiance et net : filet, réseau ! Il y a sûrement d’autres déclinaisons analogiques et symboliques possibles, en particulier entre re-lia-nce, al-lia-nce et Té-re-nce (voir infra le logo de l’Alliance Térence).
  26. Logo …. logos ou la force de la parole ….
  27. On peut rappeler, comme archétypes symboliques des démarches positivistes et constructivistes, les deux adages suivants : – Il n’y a pas de bon vent pour celui qui ne sait où est le port (Sénèque) – Le chemin importe plus que le but (Goethe).

« Le savant trame l’avenir,(…) L’espace comble son soupir »

Ritournelle pour Saint Michel l’Observatoire, Poème d’André Verdet, éd par l’ADAC 04

Descriptif d’un retour d’expérience

Je relaterai ici l’activité d’accompagnement qu’il m’a été donné de mener en tant que Consultante auprès d’un Conseil Général, qui s’est trouvé confronté à la décentralisation de l’action sociale.

Le contexte s’apparente là proprement à l’environnement d’un projet complexe.

Il nécessite en effet la coopération d’acteurs en interactions nouvelles et toujours plus démultipliées ( l’action sociale ne peut être sociale qu’en tissant des émergences avec les autres champs : économique, juridique, politique) ; autant que la construction d’un modèle qui n’existe évidemment nulle part : la territorialisation de l’action sociale (nécessitant de croiser toutes les représentations à l’œuvre du territoire et de l’action sociale, jusqu’alors bien séparées).

La Direction générale avait produit un schéma de réorganisation qui avait suscité un grand malaise dans l’Encadrement.

On m’a donc demandé d’accompagner – comprendre de faciliter – l’avancée du groupe de Cadres dans ce processus émergent, groupe évidemment rebelle à la coopération qui lui était demandée, parce qu’il la vivait comme un paradoxe : une parole décrétée (venue de la hiérarchie) «  cette décentralisation est dans la loi [1]» mais qui les enjoint d’être créatifs puisqu’ils sont conviés à produire un  modèle !

J’ai donc proposé un cheminement de co-construction du projet.

Tout au long de cet accompagnement qui va durer neuf mois (un enfantement ?!) je crois voir émerger une intelligence collective et vais essayer ici d’en analyser les composants.

1°) La construction d’un contexte élargi

En tant que Consultante, on fait appel à ma supposée capacité de vision distanciée et globale. Mais je fais moi-même partie du système que je veux observer et plutôt que de le nier, je préfère analyser comment  la construction de mon contexte intervient dans le travail de ce groupe et modifie ses représentations (autant qu’il a modifié les miennes : c’est l’objet de ce retour d’expérience !)

J’entre dans cet accompagnement avec la Pensée Complexe telle que l’a énoncée Edgar Morin dans ses six tomes de La Méthode.

Appliquée au champ des systèmes sociaux apprenants, qui est le mien, elle me paraît depuis longtemps opérationnelle. L’appel qu’elle représente à un nouveau paradigme s’opposant à celui qui nous dirige depuis trois siècles, la pensée rationaliste, linéaire, issue de Descartes, qui sépare et réduit pour comprendre, en posant la reliance et la complexification à la place, trouve écho dans les publics confrontés à l’accroissement et au désarroi des mutations sociales rapides de ces dernières années.

L’extension des paramètres que notre espèce a créée (temps et espace planétaires) ont constitué un changement d’échelle nous construisant une vision non linéaire de notre biotope culturel. Il est de plus en plus malaisément décodé avec nos références passées.

La reliance et la complexification ouvrent un début de renversement épistémologique : au lieu de faire entrer l’action collective dans un modèle caduc aux coutures trop serrées, partons du repérage de notre réalité pour commencer à construire une modélisation de celle-ci où les représentations nouvelles ont toute leur place.

Les publics apprenants vivent ce nouveau concept comme un appel d’air face à la multiplication des interactions et à l’enchevêtrement des niveaux de décisions que recouvre désormais une action collective.

Dans le construit du contexte de  cet accompagnement, je fais aussi entrer le ressenti que les acteurs d’une action collective me renvoient du faire collectif aujourd’hui : de la peur partout.

Peur de l’imprédictible, peur d’avoir conscience de l’imprédictible et de devoir y répondre autrement. Leur action collective est bornée par la perte de références derrière, le vide conceptuel devant.

En somme le passé est incompétent et l’avenir muet.

Il en résulte un divorce entre le penser individuel –déjà persuadé d’abandonner les modèles d’action du passé- et le faire collectif – trop de résistances au changement organisationnel pour l’intégrer dans l’action. [2]

Autre élément important dans ma construction du contexte : ma représentation des Collectivités territoriales, avec lesquelles je travaille depuis une dizaine d’années environ.

J’ai déjà parlé [3] de la caducité de l’organisation taylorienne, verticale qui est le cadre de l’action collective dans une Institution, face aux réactivités que nécessite désormais l’action publique ; et combien les acteurs au sein de cette Institution souffraient de cette fixité ; et comment ils commençaient à fonctionner en réseau, en coordination transversale malgré cette organisation taylorienne, ce que j’ai appelé ailleurs « le calque » et qui les oblige à inventer des réponses!

Peu à peu, je me suis donc construit un paradigme de l’action collective à travers un projet en environnement complexe, conçu comme une auto-éco-ré-organisation[4].

Avec des repères dans ce processus  tels que le travail à  une métalogique, travail élargissant les représentations de leur action commune par les acteurs, métalogique injectant la reconstruction de la confiance,  confiance re-introduisant  l’affect, celui-ci libérant la créativité nécessaire à l’élargissement d’une métalogique, etc, en une spirale auto-éco-ré-organisant la représentation de l’action collective.

L’entrelacement de cette triade castoradicienne[5] ( l’élargissement des représentations en accroissant l’affect re-construit le désir des acteurs en présence ) élabore peu à peu le sens du projet et son éthique.

Le groupe qui entre dans cette auto-éco-ré-organisation fabrique de la compétence collective, de l’intelligence collective, que l’on peut identifier à la fois comme du faire collectif plus opérationnel (par la production de formes plus adaptées) et comme élargissement de l’imprinting collectif  (par l’émergence d’une représentation nouvelle de l’action commune)

2°)Les étapes de l’auto-éco-ré-organisation du groupe-projet

Je voudrais rendre compte par un tableau de ce que j’ai vu et compris ( bien limitatif sans doute) de l’organisation de tous ces ingrédients et comment je crois qu’elle a construit de l’intelligence collective.

1Historique des représentations

2Evolutions des désirs du groupe

3Etats émotionnels (affect)

4 étapes du projet

5 Etapes de construction d’intelligence collective

Aléa de la loi= aléatoire vécu comme totalitaire et agressant via la  hiérarchie descendante (1)

Rébellion

Colère +

Tristesse

Projet étranger

(dimension « auto »)

Savoir faire individuel

Coopération obligée

Rupture d’équilibre dans les références d’action

Coalition/clans agressants(4)

Inhibition

peur

Appréhension du contexte élargi du projet

(dimension « éco »)

Conscience de l’inopérationnalité des paramètres rationalistes

Recherche de références

1°) appel à la hiérarchie (2)

2°) début d’ autonomisation

Fuite (5)

Confiantisation (6)

Peur

Doute

Intelligence de la situation

Emergence d’une représentation élargie du projet (dimension « ré-organisation »)

Auto-organisation d’une métalogique commune

Emergence de l’éthique du projet

Construction de nouvelles références <=> nouveau positionnement (3)

Coopération

Joie

Sérénité

Début de pistes d’actions pour faire autrement ensemble

Construction de nouvelles références du savoir-faire et du savoir être communs : création de sens

Acceptation des aléas

Début d’acceptation de l’imprédictible (7)

Construction de nouveaux liens

Spirale de circularité auto-ouvrante par le sens et l’éthique reconstruits en permanence (8)

Les cases vides signifient où mon action s’est arrêtée et mon incapacité pour l’heure à témoigner davantage.

Le journal de bord

Tel un journal de bord, quelques commentaires sont peut-être utiles à l’appropriation de cette navigation en eaux perturbées.

(1)   Il faut comprendre que l’encadrement vit assez mal le paradoxe managérial créé par un discours libéral de prise d’autonomie, et une information très descendante , orchestrée en grand groupe de cette teneur : « voilà, vous ne pouvez pas faire autrement ! ». Ce paradoxe existe actuellement à peu près dans tout type de Collectivité, pour la raison qu’aucune Collectivité ne sait organiser l’action publique autrement qu’en croisant horizontalement les strates hiérarchiques et verticalement les appartenances métier. Elle est naturellement de plus en plus confrontée à la difficulté de la transversalité de ses actions, nécessaire à la bonne réponse aux usagers, mais qu’elle ne sait où placer et donc reconnaître dans sa structure par cases…On voit par exemple que presque toutes les actions transversales sont menées par des « chargés de mission », ce qui bien entendu signifie que la Collectivité reconnaît la fonction, mais pas la « case » (fruit du métier/grade)

(2)   Ce système managérial est interactif : les Cadres ont tendance à reproduire ce qu’ils dénoncent dans leur hiérarchie. Ils recherchent dans a priori l’obéissance chez leurs collaborateurs tout en réclamant leur autonomie, et en cas de difficulté vont demander solutions à leur hiérarchie, engendrant ainsi « toujours plus de la même chose », un feed-back positif renforçant le système.

C’est seulement en remontant travailler leurs représentations du sens de leur action commune, en élargissant leur vision du système, que l’on arrive à briser cette circularité.

(3)   La construction de nouvelles références de l’action en commun, en  modifiant le sens que les acteurs lui donnent, modifie aussi le regard que chacun porte sur sa position dans ce nouveau paysage. Chaque acteur modifie son positionnement (c’est-à-dire son construit personnel) par rapport à  l’action sociale, sa hiérarchie, la territorialisation.

(4)   Si dans un premier temps, la rébellion générale a uni les Cadres face à un aléa fort, elle a rapidement fait place à l’émiettement dans lequel le système les a conditionnés : des bulles de coalition se sont constituées, sur le mode clanique (par appartenance syndicale, par proximité géographique, par affinités personnelles, par ancienneté, etc)  mais de faible pouvoir d’opposition au système. Néanmoins, entre eux, ces clans se sont montrés souvent très agressants.

(5)   On a pu voir là des conduites de fuite psychologiques : démotivation, maladie, discours incantatoire sur le passé, bouc émissaire (la hiérarchie la plus proche, qui faisait tampon entre le pouvoir politique et les cadres, rendue responsable), focalisation de la compétence du groupe sur des détails véniels)

(6)    Le terme n’existe pas encore ! Je veux signifier le processus de reconstruction de la confiance, lent, hasardeux, toujours fragile, mais sans lequel on ne saurait créer quoi que ce soit de collectif…

(7)   parmi les nouveaux paradigmes à acquérir : «La rationalité élargie signifie que nous devons considérer l’incertain comme faisant partie de notre rationalité » Ilya Prigogine, in La complexité, vertiges et promesses, Réda Benkirane, éd Le Pommier, p 47

(8)   La perte de références dans l’action collective d’un groupe l’entraîne irrémédiablement dans une spirale auto-fermante : il se défend contre cette réalité agressante. Mais en renforçant son inadaptation au contexte, cette fermeture ne peut qu’engendrer de la fermeture. Le travail par le sens ouvre à l’inverse le groupe à la construction de représentations élargies qui l’entraîne à voir d’autres actions et d’autres fonctionnements et à avoir envie de les vivre ensemble.

Les outils nécessaires au processus d’auto-éco-ré-organisation du projet/groupe

Généralement, le groupe qui avance en auto-éco-ré-organisation découvre ses outils de fonctionnement tout seul et commence de les intégrer dans son environnement.

Beaucoup sont certes de l’ordre du processus, ce qui induit d’accepter une dimension « temps » plus souple. Les Institutions auraient, me semble-t-il, davantage la possibilité que l’Entreprise privée bousculée par la pression concurrentielle, d’intégrer un temps d’action/réflexion plus processuel. Néanmoins, c’est rarement le cas, car la « commande » descendante arrive à l’encadrement bornée par de fausses urgences.

Le temps circulaire de l’auto-éco-ré-organisation des projets choque beaucoup les représentations linéaires de projet rationaliste classique encore en vigueur , à cause desquelles il est vécu comme un échec de retour « en arrière[6] ».

La liberté est aussi nécessaire, celle qui va permettre au groupe de faire émerger le sens de son action collective. Ce sens-là n’est pas décrété, il n’est pas dans le projet, ni dans la structure, ni dans l’action à mener, ni dans le contexte, mais bien dans le tissage, l’enchevêtrement de tous ces éléments. Cette liberté-là, elle est aussi émergence. Chaque groupe va l’inventer de et par sa propre construction. Cette liberté va nourrir l’heuristique, qui va en retour l’alimenter et l’accroître.

De même l’acceptation du « flou » progresse avec le degré de liberté  au fur et à mesure de sa croissance dans le groupe. Une fois assimilée sa perte de références, il doit encore renoncer régulièrement, au confort du modèle établi, auquel il était habitué dans le passé renforcé par l’illusion de protection d’une structure pyramidale.

Il découvre dans ce processus, à chaque cercle de pensée collective qu’il franchit, un nouveau vide référentiel. Il doit sans cesse reconstruire ses références en amont de l’action, et par moments, ça avance vite, et par moments, ça bloque, comme dans tout processus créatif. Quand la créativité collective bloque, le groupe a tendance à revenir au fonctionnement du passé : appel à la hiérarchie, transfert de modèles tout faits, bref il cherche une réassurance dans le déjà fait plutôt que dans l’invention.

A ce stade, il faut accepter si l’on manage un tel projet, ces retours un peu décevants. On ne peut pas décréter pour le groupe son processus d’avancement.

Après un temps variable (de l’ordre de quelques jours à quelques semaines selon les groupes) il y a toujours un participant qui va témoigner de son acceptation/construction personnelle : « J’ai essayé de lâcher prise avec mes questions quotidiennes, d’injecter deux ou trois grands points vecteurs de sens pour l’équipe avec du flou autour. Après un peu de panique, ça marche bien mieux ! » La construction de sens élargi qui se fait auprès  de l’équipe en question revient alimenter l’ouverture du groupe d’encadrement qui la réinjecte, etc. Le processus du « faire-autrement –ensemble » est enclenché !

Il s’ensuit une nécessaire fluidité de la communication, ré-organisée elle aussi par l’heuristique et la liberté de créer des références communes. Elle semble se traduire par l’émergence de réseaux et de pilotes tournants dans le projet.

Je dois dire que mon expérience ne m’a pas permis encore de repérer ce degré de fonctionnement d’intelligence collective.

Les réseaux divers et variés existent certes, mais le pilotage de projet, même en environnement complexe, reste encore empreint du paradigme linéaire, de relents d’autorité taylorienne, et je suis rarement suivie sur mon concept de « pilotes tournants » ! Il nous faudra pourtant accepter que l’intelligence collective à laquelle nous oblige le contexte de la complexité, se fonde sur une vision globale qu’aucun individu ne peut posséder et que l’apport  de la compétence individuelle, pour s’injecter autrement, appelle des formes de participation différentes…

3°) L’éthique, catalyseur d’intelligence collective

3-1Tout projet est projet de création de sens

Peignons rapidement le paysage dans lequel s’insère l’action des groupes que j’accompagne.

Leur action collective s’inscrit sur un fond de complexité sociale que l’on peut résumer ainsi : multiplication des acteurs, multiplication des interactions entre les acteurs, enchevêtrement des niveaux de décision.

Parallèlement, le niveau de connaissances individuelles a crû : il est fréquent de voir désormais embaucher des « Bac+6 ou +7 [7] » dans les collectivités territoriales.

La société civile a également accru son niveau global d’information[8].

Mais l’exacerbation de la compétence individuelle ne constitue pas une réponse pertinente à ce contexte.

Ces paramètres tendent donc à faire émerger une population socio-professionnelle en recherche de sens. Sans doute dans son cheminement personnel, mais aussi dans son action collective. « Que faisons-nous ensemble ? » est une question récurrente des publics confrontés au malaise de l’action collective.

Ce questionnement propre à l’ouverture de tout travail sur les références de l’action  se produit sur un fond où ils trouvent l’émiettement des actions sans lien entre elles, l’incohérence de décisions qui apparaissent contraires selon le moment et le bassin où elles sont prises, l’éloignement des Politiques par rapport au terrain, de plus en plus constitué d’un usager en difficulté sociale ou en voie d’exclusion, des outils décontextualisés certes compétents statistiquement, mais peu porteurs de sens vis-à-vis de leur action (à quoi peut bien servir un bilan sur l’analyse des besoins sociaux d’un territoire s’il n’est pas divulgué aux partenaires et si l’on n’en tire aucune piste d’action ?)

Bref, la compétence de chaque individu est mise de plus en plus à mal par l’absence de vision globale et partagée, ce qui peut aussi s’appeler le sens commun (dans les deux acceptions de direction et de signification de l’action collective).

On constate ainsi que tout pousse l’individu, à ce moment de notre évolution socio-professionnelle, à trouver du sens à son action, et que la réponse ne peut être construite que par une intelligence (au sens d’entendement) collective.

Dès lors, dans le fonctionnement en projet [9] on  voit ses acteurs en rechercher toujours le sens qui devient indissociable de l’action.

Il y a là émergence d’un référentiel élargi du faire ensemble : qu’est-ce qui a du sens dans ce que nous faisons, sachant que je n’ai pas la réponse tout seul, et que j’ai besoin d’une réponse pour faire.

Le projet, très vite, passe de l’objectif de l’action collective à l’objectif de créer du sens par l’action collective.

3-2 Tout sens du projet est éthique

Dès lors que le groupe commence à élargir suffisamment ses représentations communes pour créer une métalogique qui lui soit propre, le travail sur la création de sens est entamé.[10]

Cette auto-émergence du sens devient peu à peu l’éthique du projet.

En effet, cette spirale d’ouverture via les représentations élargies, créatrices de désir et d’affect collectifs, font émerger une construction permanente, latente, de sens, nourrissant la métalogique du groupe, qui devient le fondement, donc l’éthique, du projet.

Cette éthique du projet va s’incarner à son tour dans diverses actions, solutions, plans, etc, à dimension morale. Ainsi s’enchevêtrent deux niveaux éthiques : l’éthique du projet qui est la garantie de son sens, et les conséquences éthiques du sens du projet sur l’action.

Leur enchevêtrement pouvant bien constituer une forme  nouvelle et collective de l’éthique, constituante de l’intelligence collective.

-3 Toute éthique est projet humain de l’espèce

Comme toute réflexion, en remontant toujours plus vers l’amont du questionnement débouche forcément à un niveau spirituel [11], je pense que ce que j’appelle « l’éthique du projet » fait déboucher tout projet sur l’Ethique. Le projet est encadré par la question en trois mots du « pour quoi faire ?[12] » qui pose obligatoirement  le retour sur l’ humain. Comment nos projets, s’ils construisent du sens collectif, pourraient-ils ne pas se questionner sur « comment ça revient sur l’espèce humaine ? » Quel sens, si on remonte suffisamment dans la construction de ses représentations, auraient une découverte, un fonctionnement de groupe, qui ne serait pas bénéfique à l’espèce humaine ? ( et ils seraient alors de si courte durée…)

Si on élargit le collectif on accroît cette émergence[13] éthique. La co-construction du sens risque alors plus de poser un projet non éthique (amoral) dans un groupe restreint isolationniste au niveau de ses représentations, c’est-à-dire fermant les risques de turbulence en refusant l’étranger, l’extérieur qui devient rapidement l’étrangeté. Une dictature pourra fonder un projet non éthique durant un certain temps ; un groupe aux représentations élargies travaillant ensemble à construire une vision partagée et  commune aux différences créera de l’intelligence collective conduisant forcément à l’ éthique.

La création de sens revenant sur l’espèce, vecteur éthique du projet, devient alors l’une de ces références nouvelles que les groupes recherchent pour piloter leur action conjointement au flou nécessaire qu’ils doivent tolérer.

Actuellement, je ne vois que la construction que j’ai appelée « l’éthique du projet » comme vecteur d’intelligence collective productrice de retombées éthiques pour l’espèce.

Je ne vois pas d’autre vecteur suffisamment en amont pour être aussi opérationnel  de production d’intelligence collective. Mais sans doute mes retours d’expérience sont-ils très incomplets.

Processus de construction d’intelligence collective humaniste

Conclusion

Le paradigme de la pensée complexe appliqué à la production de formes et de fonctionnements collectifs nouveaux me paraît opérationnel au filtre du terrain. Une forme d’intelligence collective apparaît, induite par le changement d’échelle auquel nous contraint le contexte peu à peu planétaire de l’action. Voyons-nous se dessiner avec elle un autre pas dans l’évolution de notre espèce ? Sommes-nous en train de franchir le gué de « l’hominisation à l’humanisation »[14] ?

Progressons-nous dans ce fantasme de briser notre prison individuelle, cette caverne platonicienne de la pensée, qui nous enferme à l’intérieur de notre être et que nous tentons déjà de briser par l’amour ?

Oui, l’espèce résiste à s’aimer davantage tant elle a pris l’habitude de s’intra-affronter. Mais la mue est commencée, l’inexorable « montée vers la noosphère[15] »…

Au retour d’expérience, je crois que l’intelligence collective est en marche, et que c’est une chance éthique pour l’espèce.


[1] Acte II de la loi de décentralisation

[2] cf « Ethique de la compréhension, compréhension de l’éthique »,  Evelyne Biausser, Colloque de Cerisy 2005 sur Intelligence de la complexité : Epistémologie et pragmatique

[3] ibid

[4] Edgar Morin, La Méthode, T. II, Seuil, p 351

[5] « La psyché ne peut rien faire s’il n’y a à la fois représentation, désir et affect » Cornélius Castoriadis, Dialogue, ed de l’Aube, p 107

[6] le terme est péjoratif en soi dans notre conditionnement linéaire de l’action

[7] Par commodité d’expression car la quantité n’est pas automatiquement corrélée à la qualité bien évidemment

[8] Même si la compétence de tri pertinent reste encore à développer dans la compétence collective

[9] le fait que ce fonctionnement se soit tellement répandu est déjà un indicateur d’intelligence collective

[10] cf  pour le détail la communication précédemment citée, Ethique de la compréhension, compréhension de l’éthique Colloque de Cerisy, juin 2005, Actes en cours de parution

[11] Je dis « spirituel » parce que je n’ai pas d’autre mot. Mais je pense à cette forme de pensée qu’on atteint parfois dans la méditation et qui  ne se met pas en mots. Quelquefois la création collective ressemble à ça.

[12] Chère à Jean-Louis Le Moigne, dans sa conception téléologique « il n’importe pas que nos décisions soient optimum, il importe qu’elles soient adéquates à nos projets complexes et changeants », Le Constructivisme, T.II, L’Harmattan, p  104

[13] au sens de : « Ce qui qualifie un phénomène émergent, c’est une propriété collective qui n’est présente dans aucune des molécules individuelles », Stuart Kauffman, La complexité, vertiges et promesses, déjà cité, p 206

[14] Edgar Morin, T V de La Méthode, Seuil, p 275

[15] « Tous les efforts humains pour élargir notre conscience convergent dans une noosphère qui, désormais, nous habite, parce qu’elle est l’objectivation de la conscience et de l’intelligence collective de l’humanité. » Pierre Lévy, World Philosophie, Ed Odile Jacob, p 176


Internet en 2049 : maîtres ou esclaves du numérique ?  Benoît Sillard et vous propose de partager votre vision de l’Internet en 2049. Publié le 06/05/2011

Organiser le flux

C’est la condition sine qua non pour réussir à survivre dans la société de l’information et être en mesure de produire une analyse propre. Alors que les sources abondent, aucun utilisateur n’est aujourd’hui en capacité, et ne le sera sans doute jamais, d’absorber toutes ces informations. C’était déjà vrai avec l’imprimerie, mais le numérique rend manifeste cette limite individuelle. Aussi, les utilisateurs doivent, dès aujourd’hui, employer des outils offrant un panel assez large et représentatif des informations qui sortent chaque minute sur la toile.

L’organisation de l’information peut se faire à l’échelle individuelle, mais elle peut aussi utiliser des outils sociaux. Le following sur Twitter utilise massivement ce principe : on repère une source intéressante d’information, qui peut être un expert en son domaine, et on se tient informé de ses réflexions, de ses liens ou de ses publications. Nous ne pouvons pas faire le tri de toutes les informations ; mais nous pouvons en revanche plus facilement constituer un réseau d’amateurs (ou d’experts) qui font chacun le tri dans leur domaine de compétence.

Hiérarchiser l’urgence

Une célèbre étude menée par Hewlett-Packard en 2005 a montré que les cadres d’entreprise incapables de gérer leur temps de connexion se montraient moins efficaces que les autres, et qu’ils perdent même des points de QI ! Mais l’effet dure seulement le temps de la distraction : il s’agit d’une simple perte de concentration. Le problème est exactement le même dans la vie personnelle que dans la vie profes-sionnelle. L’Internet, comme tout moyen de communication, impose ce que Bernard Stiegler nomme une "écologie de l’esprit", une bonne gestion du temps et de l’espace de nos connexions (Ars Industrialis). Nous serons amenés à passer de plus en plus de temps devant les écrans de nos terminaux numériques : cela impose de se fixer, au sein de la journée, de la semaine et de l’année, des périodes de déconnexion permettant de concentrer toute son attention sur la résolution de problème ou la création de contenu. C’est simple à dire mais cela va nous demander une réelle discipline.

Vérifier l’information

Comment connaître la valeur relative d’une information ? Ce point est celui qui soulève le plus de scepticisme sur la valeur de l’Internet : le pire y côtoie le meilleur, et l’usager est condamné à utiliser des sources incertaines s’il ne fait pas appel à des spécia-listes de la vérification et de la qualification de l’information, comme par exemple les journalistes.

Notons d’abord que l’Internet permet de collecter les informations des journalistes eux-mêmes, avec des services comme Google Actualités agrégeant toutes les sources médiatiques gratuites sur un thème. La différence est qu’au lieu d’avoir un journal ou un magazine traitant de tous les sujets d’actualité à la fois, chaque utilisateur peut faire une revue de presse sur les sujets qui l’intéressent. De plus, une source non journalistique n’est pas nécessairement privée de valeur, car bien des amateurs spécialisés connaissent mieux leur domaine de prédilection que des rédacteurs généralistes (voir le chapitre "Le temps du social knowledge").

Une des voies pour sélectionner des informations est la "popularité". Une information qui est recommandée par un grand nombre de personnes est intéressante. C’est ainsi que le moteur de recherche Google a intégré dans son algorithme d’indexation de pages un indice de popularité : plus la page est liée par d’autres sites, mieux elle est référencée. Ce système a des limites : ce n’est pas parce que le plus grand nombre trouve un contenu intéressant qu’il l’est. De plus, certains blogueurs influents peuvent travailler de concert avec des entreprises et produire du publireportage, ce qui n’est pas un gage de neutralité et d’objectivité.

Une autre méthodologie a été avancée : le vote direct. C’est le principe des digglike. Chacun peut diffuser son information. Si de nombreux lecteurs "votent" pour elle, elle est valorisée et diffusée sur la home-page du site. Et donc encore plus visible. Là aussi, on peut détourner le système et organiser un vote massif pour un contenu. Camille Gévaudan a souligné à ce sujet que les blogueurs américains ont été conduits à clarifier leurs pratiques par la Federal Trade Commission. Autre pratique née avec le microblogging : le ReTweet (RT). Équivalent pour Twitter du forward d’une messagerie (TR), elle mesure donc maintenant la qualité d’une information à son niveau de "recommandation" puis de circulation. François Guillot a cependant montré que le RT est une "mesure de l’influence" qui ne se confond pas toujours avec la mesure de la pertinence.

Enfin, de nombreux sites publiant des contenus produits par les internautes (User Generated Contents) donnent accès aux profils de ces contributeurs, ce qui permet de se faire une idée du crédit qu’ils peuvent avoir en regardant l’ancienneté de leur participation, leur spécialité et le nombre de leurs contributions.

La vérification de l’information sur Internet peut donc s’aider de divers "indices" dont aucun ne constitue une preuve formelle de qualité. Néanmoins, le réseau permet de franchir l’étape qui était la plus difficile avant le numérique : la réunion des sources sur un même thème. Lorsqu’un sujet est ainsi éclairé par une consultation régulière des articles de presse, d’encyclopédie, de blogs, il devient plus facile pour l’usager de comparer les niveaux d’expertise, donc de fiabilité, d’observer des opinions ou des interprétations contradictoires, de se forger sa propre analyse.

Concentrer l’attention

Les chercheurs n’ont pas la réputation d’être des gens distraits et futiles. Or Internet a été inventé par les scientifiques pour échanger au plus vite des données et aujourd’hui, l’édition scientifique est celle qui a le plus dématérialisé ses contenus : ses (nombreux) journaux comme ses livres sont numériques de longue date. Cet exemple montre qu’il n’y a aucun lien fatal entre la numérisation des échanges et la distraction des esprits. Internet ne modifie pas fondamentalement la donne par rapport aux anciens médias : une personne qui essaie de réfléchir avec son téléviseur allumé, un magazine posé sur son bureau et un téléphone qui sonne régulièrement aura du mal à se concentrer ! La plupart des tâches que nous avons à mener peuvent être fragmentées : personne n’écrit d’une traite un long article, un rapport ou un livre. Le problème de l’attention relève donc d’une certaine gestion de son temps et de ses capacités cognitives. Le simple fait de pouvoir noter simplement et à tout moment des idées (par exemple sur un smartphone) permet de ne perdre aucune information utile à la tâche en cours, car nos idées jaillissent à tout moment, pas seulement pendant les heures que nous dédions à la réflexion.

Pour l’universitaire américaine Maggie Jackson, auteur de Distracted : The Erosion of Attention and the Coming Dark Age, "nous sommes potentiellement à l’aube d’une renaissance de l’attention, alimentée par une meilleure compréhension des sciences cognitives, sous réserve d’examiner de façon critique l’impact des nouvelles technologies sur nos capacités cognitives". Selon elle, nous développons en tant qu’humains l’attention dès notre naissance. Cette attention englobe différents aspects : la capacité d’accueillir des stimuli, la capacité de faire le tri parmi les millions de sensations qui nous parviennent, ce qui inclut la conscience (awareness) et la concentration (focus). Une troisième facette de l’attention dirige les processus de connaissance plus complexes, les opérations émotionnelles et la solution de conflit entre les différentes parties du cerveau. Ces trois aspects sont affectés par notre mode de vie moderne, notre nomadisme, notre emploi du temps fragmenté et nos espaces virtuels. Maggie Jackson note que les personnes capables de se concentrer ressentent moins de peur, de frustration et de tristesse au jour le jour, en partie parce qu’elles détachent leur attention des aspects déplaisants de leur vie. A contrario, les problèmes d’attention sont un des principaux obstacles pour atteindre ce profond sentiment de satisfaction qu’éprouvent les personnes qui se concentrent pour réussir un défi.

Produire la synthèse

Le tout est plus que la somme de ses parties : cette assertion se vérifie dans le domaine de l’information. Lors d’un colloque organisé par la Maison des sciences de l’information et de la communication (CNRS) sur le thème "De la société de l’information vers les sociétés du savoir", les intervenants ont souligné la différence entre information, savoir et connaissance. L’information est en quelque sorte la matière première, les briques élémentaires de toute analyse. Mais une simple accumulation d’informations ne produit pas par elle-même de la connaissance ou du savoir : il faut à la fois une pratique dans la durée et une synthèse (évolutive) permettant de distinguer les informations pertinentes ou non, centrales ou périphériques.

L’important n’est pas d’accumuler un maximum d’informations, mais de construire des relations logiques, simples, efficaces entre ces informations pour construire un savoir ou une connaissance. Non pas dans tous les domaines, puisque c’est parfaitement impossible étant donné l’explosion des connaissances scientifiques ou pratiques de l’humanité : nous ne vivons pas dans la société du savoir abstrait, mais dans la société des savoirs concrets. C’est vrai même dans les disciplines les plus généralistes : en science, un spécialiste de la physique des particules n’est pas un spécialiste d’astrophysique ; en philosophie, un expert de la pensée antique n’est pas un maître de la déconstruction post-moderne. Et bien sûr, cette émergence des savoirs spécialisés concerne la vie quotidienne de chacun.

L’Internet ne produit pas la capacité de synthétiser personnellement chaque domaine (il faudrait des centaines de vie pour cela !), mais il permet l’accès à des synthèses déjà réalisées par d’autres. Car nous avons tous des domaines qui nous passionnent et que nous connaissons bien. On parle maintenant de "curation" et de "curators" pour évoquer les personnes effectuant ce travail de tri et de synthèse. La dimension à la fois collective et collaborative de la construction des savoirs s’impose comme l’une des mutations les plus importantes de ce siècle. Apprendre à partager les connaissances est la clé de cette évolution (voir le chapitre "Le temps du social knowledge").

L’accès rapide à des synthèses de qualité implique enfin que les individus devront surtout exercer leurs talents à s’en inspirer pour faire les bons choix, porter les bons jugements sur les situations auxquelles ils sont confrontés : une vision d’ensemble bien informée est le préalable d’une décision qui repose en dernier ressort sur l’intuition et la vision de l’avenir.

Ajouter une valeur personnelle

Napoléon disait qu’entre un général doué et un général chanceux, il préférait que ses régiments soient menés au front par les seconds. Une autre manière de dire que, dans les affaires humaines, tout ne se résume pas à la pure rationalité ni à la maîtrise "formelle" d’une situation. C’est aussi vrai dans les domaines les plus rationnels : Henri Poincaré, l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps, a écrit des pages célèbres sur le rôle de l’intuition et même du rêve dans la découverte des solu-tions les plus ardues… et les plus analytiques en dernier ressort ! "La logique qui peut seule donner la certitude est l’instrument de la démonstration : l’intuition est l’instrument de l’invention", écrivait-il (La Valeur de la science, 1905). Il va de soi que les artistes, bien plus que les scientifiques, font reposer leur création sur cette intelligence émotionnelle.

À l’avenir, il est probable que cette dimension créative prendra une part de plus en plus importante. L’Internet procure des outils pratiques pour accéder aux analyses d’un thème donné et en produire la synthèse : encore faut-il, à partir de cela, soit ajouter des conceptions nouvelles, soit prendre de bonnes décisions. En ce domaine, la part revient à l’intuition, à l’imagination, à la vision et à l’émotion : il faut être capable de bousculer les schémas et de changer les perspectives.

Bien que d’origine sociale, les connaissances seront donc orientées, triées, utilisées à des fins personnelles. Plusieurs auteurs ont récemment souligné l’importance de ce tournant dans la personnalisation de l’information et du savoir. Une leçon importante des sociétés numériques est que l’individu ne peut plus prétendre à la maîtrise d’une proportion significative de savoirs, tant ceux-ci sont devenus nombreux et accessibles. La conséquence en est l’importance croissante de l’intelligence collective et du travail collaboratif.



L’approche cartésienne et objective de la connaissance a atteint ses limites

Cet article expose le concept de pairjectivité, nuage d’opinions et d’expériences subjectives qui constitue un pilier du Web 2.0. La pairjectivité pourrait combler le marais sémantique et philosophique qui sépare l’objectivité de la subjectivité, marais dont les berges sont particulièrement floues.

Qu’on l’appelle intelligence collective, intelligence des foules, alchimie des multitudes ou web neuronal, c’est toujours le même concept qui est décrit. Des liaisons multiples et interactives entre individus remplacent l’organisation arborescente traditionnelle de la hiérarchie des connaissances.

Idées-Forces

-  La fédération de très nombreuses micro-expertises peut aboutir à une expertise globale de grande qualité.
-  Cette fédération est permise à grande échelle par le réseau internet.
-  Toutes les subjectivités ne se valent pas et leur pertinence varie en fonction de l’intérêt à agir.
-  Il ne suffit pas d’additionner les subjectivités, il faut les pondérer.
-  Une revalidation régulière est nécessaire pour éviter les dérives et les manipulations.


Dans un article précédent, nous avons vu que l’objectivité en tant que support exclusif de la science atteint des limites liées à la complexité des phénomènes étudiés.

Cet article s’intéresse à certaines approches subjectives qui décrivent assez bien la réalité. La jonction pondérée de nombreuses subjectivités fournit d’ores et déjà des outils efficaces dans de nombreux domaines. J’ai choisi pour désigner ce concept le terme de "pairjectivité" par référence à la notion de pairs. Ni objective, ni subjective, la paijectivité  évoque à la fois la pratique scientifique de la "relecture par les pairs" et les réseaux "pair à pair".

Les exemples de subjectivités rationnelles et efficaces que nous allons aborder s’appuient sur quelques lois ou principes simples.
-  En premier lieu, la loi des grands nombres, qui permet de créer des sondages fiables ou des évaluations précises par mesures multiples.
-  Ensuite, l’intérêt à agir : cet intérêt personnel peut altérer la qualité des actions, ou au contraire la renforcer.
-  Enfin, la pondération qualitative et récursive qui permet de ne pas réduire une foule à une somme d’individus identiques, mais de la considérer comme un groupe social régi par des interactions complexes et dynamiques.

1 — La loi des grands nombres

La loi des grands nombres est une loi mathématique. Elle fait donc partie du champ de l’objectivité.

Cette loi peut s’énoncer sous plusieurs formes. Deux de ces formulations (simplifiées) nous intéressent plus particulièrement :
-  La moyenne des résultats d’actions identiques répétées tend vers une réalité mathématique ou physique : 1000 tirages à pile ou face aboutissent à une proportion de 50% avec une précision remarquable, sauf si l’expérience est faussée ou truquée. De même, la moyenne de nombreuses évaluations métriques indépendantes fournit un résultat d’une grande précision (mesure d’une longueur avec des outils et des opérateurs différents par exemple). Souvent, l’expérience empirique permet d’établir des conjectures avant de les démontrer.
-  Le résultat d’une mesure réalisée dans un échantillon représentatif vaut pour la population dont l’échantillon est issu, à condition que la taille de cet échantillon soit suffisante. Cet aspect est le fondement des sondages et des travaux scientifiques concernant les sciences humaines.

Francis Galton fut un des pères de la statistique appliquée aux populations mais aussi un grand élitiste. Il souhaita évaluer la "Vox populi" en organisant un concours dans une foire agricole. Il s’agissait de déterminer le poids de viande qui serait obtenu à partir d’un bœuf présenté au public. Cette expérience s’inscrit dans un courant de remise en cause de la démocratie à la fin du XIXe siècle : comment confier le sort d’un pays aux choix d’individus présumés incultes et incapable d’une réflexion à long terme ! Or en pratique,  si  les estimations du public furent médiocres, leur moyenne se révéla exacte à une livre près, meilleure que celle d’un expert. Cette moyenne des évaluations du public correspond tout simplement à une mesure répétée à l’aide d’outils imprécis : l’appréciation subjective de chaque individu.

C’est la moyenne de ces nombreuses mesures subjectives qui, grâce à la loi des grands nombres, devient un résultat d’une grande précision à défaut d’être objectif.

Le deuxième aspect de la loi des grands nombres, qui nous permet de transformer des données subjectives en résultats réputés objectifs, est le travail sur des échantillons de population. La meilleure illustration en est le sondage d’opinion. En politique par exemple, le recueil d’intentions de votes (données subjectives) dans un échantillon suffisant permet de prédire la réalité du résultat final des d’élections. L’intervalle de confiance qui accompagne cette prédiction tient compte des biais subjectifs qui menacent la précision de la mesure. Ces biais résident dans l’information donnée par le sondé (qui peut mentir) et dans la constitution de l’échantillon interrogé, constitution qui fait aussi intervenir une part de subjectivité par le sondeur. Les sondages d’opinion tentent d’analyser de nombreuses données subjectives pour prédire une réalité qui ne sera connue que dans le futur : le résultat des élections.

La loi des grands nombres et les outils statistiques permettent donc dans une certaine mesure de traiter des données subjectives pour décrire ou prédire la réalité. Mais en conclure que l’avis dominant pourrait être synonyme de qualité serait bien sûr une erreur. Il suffit qu’un biais touche toutes les évaluations pour que l’on observe l’addition de la même erreur plutôt que la correction aléatoire des erreurs par la loi des grands nombres.

Nous en avons une très belle illustration dans le jeu télévisé Qui veut gagner des millions. Un candidat hésite à répondre si c’est le Soleil ou la Lune qui gravite autour de la Terre. Il demande l’avis du public, qui par un vote simultané affirme majoritairement que c’est le Soleil !

Le candidat demande l’aide du public pour répondre à la question posée,
public qui donne à 56% une réponse fausse.

Dans cet exemple, les membres du public commettent majoritairement l’erreur de faire confiance à leur observation qui donne l’impression que le Soleil tourne autour de la terre. La taille de l’échantillon n’est pas en cause : un public dix fois plus nombreux donnerait sans doute le même pourcentage de mauvaises réponses.

Hors quelques cas particuliers, la loi des grands nombres ne saurait donc suffire à elle seule à transformer des données subjectives en faits décrivant la réalité.

Au long du reste de cet article, nous utiliserons un exemple pour illustrer notre propos : la lutte contre le spam (pourriel). Ce fil rouge nous servira à illustrer concrètement la pairjectivité au fur et à mesure de sa description.

Le spam, cette masse de courriers publicitaires indésirables qui envahissent nos boîtes aux lettres électroniques, a constitué dans les années 2000-2005 une perversion majeure de la communication par internet. Nous allons voir comment ce problème a été résolu par l’utilisation conjointe de la loi des grands nombres, de l’intérêt à agir et de la pondération récursive ; éléments qui constituent le trépied de la pairjectivité comme nous allons le voir.

Commençons par la loi des grands nombres :L’email (courriel) permet une communication simple et instantanée avec de nombreux correspondants. Il fédère les minorités et rapproche les familles ou les équipes de recherche dispersées. Des escrocs opportunistes flairèrent rapidement la possibilité de l’utiliser comme un outil de promotion massive, quasiment gratuit : le spam. Certes, ce ne fut pas inintéressant sur le plan sociologique, et nous avons pu apprendre avant l’heure que les nord-américains étaient préoccupés par leurs emprunts hypothécaires, mais avaient aussi de fréquents problèmes d’érection et des difficultés à se procurer des photos d’adolescentes nues.
C’est d’ailleurs le caractère très stéréotypé du thème de ces courriels publicitaires qui permet l’apparition des premiers "filtres antispams", suivant une approche objective traditionnelle combinée à une étude statistique. Les messages sont analysés par des programmes-filtres qui y cherchent les "mots du spam" les plus fréquents, afin de supprimer ces courriels avant même qu’ils n’arrivent dans nos "boîtes à lettres." Hélas, les escrocs trouvent la parade en commettant des fautes d’orthographe volontaires ou en postant des images dont le contenu écrit, lisible par l’œil, ne peut l’être par la machine "trieuse". Dans le même temps, ces filtres antispams primitifs et peu spécifiques détruisent  souvent injustement le courrier de vos amis ou collègues.L’analyse objective traditionnelle de "l’objet courrier" pour détecter le spam, en étudiant son contenu et en suivant des règles rationnelles et  préétablies, était donc mise en échec par les faussaires. Nous retrouvons là le mécanisme d’échec de la norme : comme celle-ci est connue et qu’elle ne porte que sur la qualité interne, intrinsèque, de l’objet étudié, elle favorise les faussaires et les opportunistes qui sortent toujours gagnants de ce combat où ils excellent, de ce concours dont le sujet est connu à l’avance. Les perdants sont des éléments de qualité (votre courrier non publicitaire en l’occurrence) qui échouent au "passage" de la norme parce qu’ils n’ont pas été conçus dans cet objectif ; leur grande variété naturelle conduit à un pourcentage faible mais significatif rejeté à tort (assimilé à du spam) par un tri statistique portant sur leur contenu. Notons que cet élément fondamental se retrouve dans de nombreux autres domaines : si une norme s’applique à des actions un tant soit peu complexes et variées, elle aboutit inexorablement à souvent sélectionner l’aptitude à passer la norme et non la qualité de l’action elle-même. De plus, en imposant une diminution de la diversité, elle met hors-jeu certaines actions dont la qualité est pourtant exceptionnelle car "hors-norme".En pratique, la loi des grands nombres n’a pas permis à elle seule de lutter efficacement contre le spam. Nous allons voir plus loin que d’autres éléments doivent la compléter pour permettre d’évaluer la qualité des courriers électroniques.

2 — L’intérêt à agir

Nos actions sont le plus souvent dictées par un intérêt, personnel ou altruiste, financier ou intellectuel, ou encore affectif. Leur subjectivité se trouve donc orientée dans un sens qui peut être éloigné de la qualité/vérité/réalité (jalousie, corruption, corporatisme, honte…) ou s’en rapprocher (concours, crainte des conséquences d’un mauvais choix, nécessité d’aboutir à un accord équitable). Nous sommes plus attentifs lorsque nous travaillons pour nous que lorsque nous le faisons pour un tiers ou pour la collectivité.

Dans l’expérience de Galton, le public évaluant le poids du bœuf ne subit pas de biais faussant sa mesure : chacun cherche à faire la meilleure évaluation. Le seul biais pourrait provenir d’un bœuf beaucoup plus lourd ou léger qu’il n’y paraît ; toutes les estimations seraient alors, comme leur moyenne finale, biaisées dans un sens ou dans l’autre. En l’absence de biais, la moyenne des mesures tend vers la réalité : le véritable poids de viande.

Dans le jeu télévisé, chacun cherche aussi à donner la bonne réponse, mais avec un biais majeur qui correspond à son observation laissant penser que c’est le soleil qui tourne autour de la terre. Le public ne cherche pas à tromper le candidat, il n’a néanmoins aucun intérêt personnel à donner la bonne réponse, intérêt qui aurait pu le conduire à mieux fouiller dans ses souvenirs scolaires.

Quand l’intérêt trahit la réalité

Les sondages politiques illustrent quelquefois l’impact négatif de l’intérêt personnel dans des résultats statistiques présentés comme objectifs. En s’appuyant sur la loi des grands nombres, ces sondages prédisent souvent les résultats finaux avec une étonnante précision, mais il existe des exceptions. Lors du premier tour de l’élection présidentielle française de 2002, aucune des grandes sociétés de sondage ne prédit l’arrivée de Jean-Marie Le Pen devant Lionel Jospin, 4 jours avant l’élection. L’origine de cette erreur est connue : elle consiste en la réticence des sondés à assumer un choix non consensuel. Les sociétés de sondage avaient pourtant effectué des corrections pour tenir compte de ce biais constaté lors d’élections précédentes, corrections qui se sont révélées insuffisantes pour cette élection en particulier, malgré une dynamique qui aurait dû les alerter :

Évolution des intentions de vote lors de la primaire de 2002 pour l’ élection présidentielle française.
Source : http://medias.blog.lemonde.fr/2007/04/07/le-vote-le-pen-progresse-t-il-vraiment/

De façon générale, les intérêts à agir créent ce que l’on appelle des conflits d’intérêt et apportent des biais majeurs aux évaluations.

Quand l’intérêt va dans le sens de la qualité/réalité

Cependant, l’intérêt personnel n’aboutit pas obligatoirement à un conflit et à un biais. Il peut au contraire permettre qu’une subjectivité tende vers la réalité.

Un exemple issu d’une des périodes les plus noires de notre Histoire illustre peut être mieux la force de la subjectivité lorsqu’elle tend vers l’intérêt de l’acteur et un équilibre entre intérêts divergents.  Primo Levi raconte  comment un morceau de pain était partagé dans les camps de la mort ; les déportés avaient trouvé le procédé subjectif le plus efficace pour couper équitablement leur maigre ration : l’un coupait et l’autre choisissait sa moitié le premier, incitant ainsi son compagnon à une découpe la plus égale possible.

Intéressons-nous à présent aux paris, qui font pendant aux sondages. Lorsque des individus parient sur une situation dans l’espoir d’un gain, leur expertise ne subit aucun conflit  car leur intérêt est de ne pas se tromper. La cote des options est souvent le meilleur outil de prédiction de celle qui l’emportera au final. Tout récemment, la victoire de Barak Obama aux primaires démocrates a été prédite par les bookmakers bien avant les instituts de sondage ou les experts politiques. La moyenne des paris peut donc constituer une sorte de subjectivité optimisée par le nombre des parieurs et leur intérêt à ne pas se tromper.

Autre  exemple : si vous voulez optimiser vos investissements, il est intéressant de savoir quelles sont les actions que les analystes financiers ont achetées pour leur propre patrimoine. Cette information pourrait être plus pertinente que leurs recommandations publiques.

Si vous voulez savoir quel est le meilleur traitement de l’hypertension artérielle, il est intéressant de savoir ce qu’utilisent les médecins pour leur propre hypertension. Cette information pourrait être plus pertinente que les recommandations publiques.

Citons encore l’évaluation du cours des actions en bourse. Une approche objective pourrait consister à mesurer la valeur des actifs de la société, ainsi que ses perspectives d’avenir. Les achat et ventes s’effectueraient alors au prix fixé par des experts. La méthode qui a été retenue est au contraire subjective : le prix d’une action correspond au prix le plus bas auquel un possesseur est prêt à vendre son action, s’il correspond au prix qu’au moins un acheteur est prêt à payer. Nous avons des raisons de penser que ce prix issu de la rencontre de l’offre et de la demande, est le plus juste.

Reprenons notre exemple du spam là où nous l’avons laissé. L’analyse objective des courriers électroniques, fondée sur leur contenu et utilisant des méthodes statistiques, n’avait pas permis de séparer le spam des courriels de nos correspondants. Nous sommes au milieu des années 2000 et la situation est préoccupante car elle rend pénible la communication par email.

Après ce premier échec, certains ont l’idée de créer des systèmes intelligents qui améliorent leur aptitude à trier le spam du non-spam après un apprentissage. Cette approche statistique élaborée consiste à indiquer au logiciel quelques centaines de messages considérés comme du spam (et autant de non-spam) afin qu’il détecte des éléments communs dans ces courriers (contenu, format, émetteur, syntaxe). Le résultat, un peu meilleur, reste néanmoins insuffisamment fiable et définir un spam avec précision à partir de son contenu est toujours aussi difficile. L’introduction d’intelligence artificielle dans l’évaluation de la qualité intrinsèque du courrier ne suffit pas à la rendre pertinente.

La solution, relativement récente, émane d’une approche totalement subjective. Cette méthode associe un intérêt commun et majoritaire : supprimer le spam, et la mutualisation d’actions convergentesgrâce au réseau internet et à des agents permettant un traitement statistique de l’information.

Elle est d’une simplicité biblique et repose sur un élément statistique combiné à l’intérêt personnel d’agir pour la qualité. Un spam est un courrier que de nombreux internautes considèrent comme un spam et que peu d’autres considèrent comme un courrier normal. Cette définition fonctionne  car le spam présente une caractéristique qui signe sa perte : il est multiplié à l’identique et toutes les "victimes" reçoivent le même message. Il est donc possible de mutualiser les opinions autour d’un ensemble d’objets identiques. Il se trouve que cette subjectivité mutualisée que nous appelons pairjectivité (en référence au pair à pair et au peer rewieving) a permis à la fois de définir avec une grande précision un objet et de résoudre un problème qui résistait à une approche objective traditionnelle. Chaque fois qu’un internaute lisant son courrier à l’aide d’un service web qualifie un courrier reçu comme un spam, ce courrier est identifié et entré dans une base de données commune à tous les utilisateurs. Dès que quelques dizaines d’internautes classent ce courrier comme du spam, il est automatiquement évincé de la boîte de réception des millions d’autres abonnés. Ces derniers reçoivent tout de même ces spams, mais ils sont déjà rangés dans une sorte de dossier/poubelle provisoire. En cas d’erreur de tri, les internautes peuvent inspecter ce dossier et requalifier le courrier en non-spam, modifiant les données générales concernant ce courriel et rectifier l’erreur de tri pour toute la communauté.

Le spam est vaincu par une méthode subjective s’appuyant sur la loi des grands nombres et une action intéressée de l’internaute guidée par la seule recherche de la qualité de son action :
-  Un spam est adressé à de très nombreux destinataires, permettant à ceux-ci de mutualiser leur analyse sur un objet unique et de faire jouer la loi des grands nombres.
-  Il est dans l’intérêt de l’internaute de trier correctement son courrier.

Plus accessoirement, il est bien sûr important que l’internaute soit capable de déterminer en lisant un courrier si celui-ci est un spam ou un courrier normal. Nous sommes là dans une situation idéale où chaque acteur est un quasi expert, et aussi un pair : c’est-à-dire un utilisateur de courrier électronique et non un quelconque quidam.

Cette technique antispam est une sorte de peer-review du courrier électronique, réalisée par des millions de pairs dénués de conflits d’intérêt avec leur mission, bien au contraire. C’est pourquoi nous parlons de pairjectivité pour ces succès résultant de la fédération de subjectivités.

Si nous analysons les raisons du succès de l’antispam pairjectif, nous recensons :
-  Un problème commun à des millions de personnes : le spam.
-  Un acte simple et rapide réalisé par un individu qui peut intéresser presque tous les autres : classer un courrier comme spam.
-  Un outil qui agrège tous ces actes et en fait une synthèse en temps réel : un site de gestion de mails en ligne (webmail).
-  Une mise en minorité de ceux qui cherchent à pervertir le système : les escrocs spammeurs.
-  Un bénéfice en retour pour tous ceux qui sont connectés à ce réseau : utiliser les choix des autres pour pré-trier son propre courrier.
-  Une validation permanente pour éviter les dérives : chacun peut requalifier dans son propre courrier un spam en non-spam et cette requalification est prise en compte par le système antispam.
-  Une prise en compte de la qualité externe ou extrinsèque remplaçant les critères de qualité interne : le contenu sémantique du message n’a plus d’importance pour le qualifier et son analyse est inutile. Seule compte l’opinion des utilisateurs face à ce message. Ce dernier point est une véritable révolution.

Il reste certes les spammeurs, mais ceux-ci n’ont aucune chance de pouvoir manipuler l’outil car ils sont trop peu nombreux par rapport à la masse des internautes honnêtes et désireux de trier correctement leur courrier.

Notez qu’après l’exemple de la qualification de l’information par Google détaillée dans un autre article, la mise en réseau de microexpertises est encore dans cet exemple un élément fondamental du succès de la pairjectivité.

En pratique, lorsque des parties ont un intérêt personnel ou commun à faire un choix allant vers la qualité, certaines méthodes subjectives peuvent apporter une aide précieuse pour évaluer un objet ou un service.

Deux éléments supplémentaires et souvent liés vont néanmoins permettre d’améliorer encore l’efficacité du couplage de la loi des grands nombres avec l’intérêt à agir.


3 — La pondération et la validation récursive

Les opinions subjectives sont-elles toutes d’égale valeur ? Non, bien sûr. Pour optimiser la pairjectivité, nous devons attribuer un poids différent aux opinions, poids qui tient compte de celui qui les émet.

J’ai interrogé des médecins internautes sur la fiabilité de leurs sources d’information. Leur réponse est frappante mais non surprenante : la source la plus fiable est l’avis "mixé" des confrères en qui ils ont confiance. Les recommandations des experts arrivent loin derrière, de même que les articles de la presse professionnelle financée par les publicités ou encore les congrès médicaux.

Cette pondération, consciente ou non, correspond à notre comportement quotidien. Nous recevons en permanence une masse d’informations subjectives concernant tous les aspects de notre vie (achats, précautions, santé, assurances, éducation de nos enfants, comportement…) Nous n’accordons pas le même poids à toutes ces informations et les confrontons en permanence à l’image que nous avons de leurs émetteurs. Cette image est liée à des facteurs aussi variés que leur qualification, la justesse d’autres conseils donnés précédemment ou les recommandations dont bénéficie cet émetteur au sein de notre réseau de contacts.

La notion de confiance qui sous-tend notre évaluation qualitative est finalement fondée sur :
-  Le nombre des avis concordants
-  L’intérêt à agir pour notre bien (le démarcheur est-il crédible lorsqu’il nous parle de son produit ?)
-  La pondération directe (ce scientifique doit savoir ce qu’il dit) ou en réseau (ce chirurgien m’a été recommandé par mon généraliste et par mon kinésithérapeute).

Ce fonctionnement pairjectif qui nous paraît naturel, est bien éloigné de la mesure actuelle de la qualité telle qu’elle règne dans le monde de l’entreprise.

Pairjectivité : choisir un chirurgien recommandé par des amis, ses médecins et son kinésithérapeute (et bientôt par ses patients sur internet).

Qualité "moderne" : utiliser un annuaire de chirurgiens, examiner leurs titres et qualifications, noter le score dans un revue et vérifier l’accréditation de la clinique où il opère.

Nous avons vu dans l’article sur le Web 2.0 que la première application à grande échelle de la pairjectivité est l’algorithme de recherche du moteur de recherche Google avec son système de pondération PageRank. Cet algorithme est récursif, c’est-à-dire que le poids de chaque recommandation est augmenté lorsque son émetteur est lui-même recommandé par d’autres émetteurs. Nous avons nous aussi un fonctionnement récursif et accordons plus de confiance à ceux qui sont recommandés par d’autres membres de notre réseau relationnel, ou dont les services nous ont déjà été utiles.

Lors des sondages d’intention de vote, les sociétés appliquent aux prévisions un facteur de correction déduit des élections précédentes, tenant compte des principaux biais connus. Notamment, ils savent que les intentions de vote pour l’extrême droite sont souvent sous-déclarées. Il s’agit bien d’une correction récursive, permise par la comparaison pour chaque élection de la réalité (le résultat de l’élection) avec leurs prévisions fondées sur des moyennes d’avis subjectifs.

La récursivité et la revalidation régulière sont des éléments fondamentaux du succès de la pairjectivité.

Internet permet de multiplier par un facteur mille la taille du réseau pairjectif que nous utilisons intuitivement pour évaluer la qualité dans notre vie quotidienne.

Reprenons une dernière fois notre fil rouge, l’exemple de notre lutte contre le spam. L’outil pairjectif a réussi à nous débarrasser du spam en se désintéressant de son contenu (qualité interne) pour se concentrer sur un classement réalisé par des milliers d’utilisateurs (qualité externe.) ll  reste une possibilité pour affiner le service et le rendre encore plus performant : tenir compte de la qualité des utilisateurs. Celui qui se trompe souvent et classe comme spam un message requalifié en courrier normal par les autres utilisateurs verra sa "réputation" décotée. Au contraire, l’utilisateur qui classe de nombreux spams à bon escient sera plus crédible et surpondéré par le logiciel antispam. Il est même possible d’envisager un classement variable et personnalisé : certains courriers d’annonces commerciales sont qualifiés comme spams pour certains utilisateurs, mais pas pour d’autres. Le service devient alors complètement individualisé. Le spam permet très facilement de confronter le classement subjectif à la réalité : face à la présélection réalisée par l’algorithme, l’utilisateur requalifie en permanence ce choix en examinant son courrier et sa poubelle à spam. Là encore, aucune dérive n’est donc possible du fait de cette revalidation permanente.

Cette méthode de classement du spam par des renforcements statistiques ressemble fortement à l’organisation de l’intelligence collective chez les insectes sociaux.

La pairjectivité pourrait être une application scientifique de l’intelligence collective

L’intelligence collective est un vieux serpent de mer, dont une des rares application pratique (mais sommaire) bien étudiée chez l’Homme est la démocratie : le plus mauvais système à l’exclusion de tous les autres. L’intelligence collective est bien étudiée chez l’animal et notamment les insectes sociaux.
La lenteur des outils de communications entre les groupes humains n’y a pas permis sa généralisation, en dehors de petit groupes comme ceux mis en œuvre dans le brainstorming. Les médias de masse n’assurent une communication que dans un seul sens, ce qui ne permet pas la pairjectivité.

La pairjectivité décrit les liens multiples et intenses entre des individus partageant une expérience commune, et se penche sur la validité des résultats qui ressortent de ces confrontations.

A présent, les outils liés à internet et l’apparition de communautés virtuelles ou de réseaux sociaux numériques permettent de faire émerger de nouveaux concepts, capables de faire avancer la science et de mieux décrire la réalité. Ils s’inscrivent dans la continuité de la sociométrie de Jacob L Moreno qui s’est intéressé dès les années 30 à la richesse informative contenue dans les liens informels entre les individus.
Il suffit pour cela d’accepter de déposer le dogme objectiviste. Certaines formes de subjectivités liées peuvent alors, dans un cadre favorable, apporter une aide féconde au scientifique.

Mais tout cela n’est pas vraiment nouveau. Un système vieux de 500 millions d’années a choisi massivement pour son organisation une approche "pairjective" : la Vie.

Références

  1. La principale explication de cette erreur individuelle multiple (et non collective) est l’apparence trompeuse du soleil qui semble tourner autour de la terre. Un autre exemple d’erreur individuelle multiple est représenté par les deux questions successives : "Quelle est la couleur habituelle des réfrigérateurs ?" Puis "Que boivent les vaches ?". Les personnes interrogées répondent "Du lait" à 90%.

La culture d’entreprise en France

Entre globalisation et localisation du management.

 

Bernard Massiera [1]

 

1/La culture, une construction de la nature humaine

Le concept de culture suscite de nombreuses confusions et laisse le champ libre à toutes les interprétations. Il se définit en 1549 comme « le développement des facultés intellectuelles par des exercices appropriés et l’ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, et le jugement »1. Au travers des sciences humaines, la culture devient un objet scientifique. Le terme de culture ne présente pas une unique définition et A.L.Kroeber et C.Kluckhohn2 relèvent des publications spécialisées dans ce domaine depuis 1871, un peu plus de 300 définitions différentes de la culture. Comme le désigne Tylor, dans son ouvrage « Primitive Culture », ethnologues, anthropologues, sociologues et psychosociologues, en font un usage fondamental assez différent, ce qui contribue à en compliquer la signification. La dimension universelle de ce concept doit en être la cause3. Quelque soit sons sens, il n’existe pas de formulation simple. La culture n’est jamais représenté comme un concept statique à l’image des descriptions formalisées du management d’entreprise.

L’aspect dynamique de la culture est intéressant, particulièrement par son analogie aux efforts d’adaptation des organisations face aux contraintes externes. Le concept même de culture témoigne de nombreux changements. À l’origine, le mot rappelle le travail de la terre qu’on cultive et atteste des activités qu’elle suscite auprès des hommes et signifie les rapports des individus avec la nature qui les entoure. Dans ce contexte, la culture suggère une activité physique humaine et traduit une interdépendance entre les besoins et le travail. C’est par la culture que l’homme tire ses produits grâce à son travail. La conséquence en est que la culture modèle l’organisation des activités humaines. L’homme se reconnaît dans tout ce qui sert à son usage, dans ce qui l’environne et dans ses propres créations. Vauvenargues lui attribue une signification philosophique dans une vision idéaliste de l’homme1. Le monde se conçoit conformément à la conscience humaine et s’oppose à la nature. Par opposition, la nature est ce qui est donné à la naissance, elle est une donnée intérieure, une programmation selon la théorie de l’information qui présente la nature comme un mouvement que chaque être naturel manifeste dans son existence2. La nature est une donnée incontournable dans notre naissance et la conscience ne peut que s’opposer à la nature. De cette opposition, la culture apparaît comme un effort pour produire autre chose que la forme donnée immédiatement. La culture implique l’invention de règles et l’identité semble être le critère de la culture.

2/ L’entreprise est-elle doté d’une culture ?

La culture d’une entreprise se présente comme une composition construite sur une base naturelle. Elle est représentée par les différentes individualités du personnel qui élabore et construit en commun, au fils du temps et des événements qui surviennent dans l’entreprise une culture perceptible au travers de ses us et coutumes. Sa spécificité est lie aux instruments dont l’homme se sert, au milieu social qui l’éduque, le sert tout en le contrôle et au langage qui lui permet de communiquer, de penser et de produire des idées. L’homme affirme sa maîtrise et son détachement sur la nature. C’est la culture qui donne une connotation positive à l’homme en le libérant des contingences matérielles3. Selon les orientations théoriques actuelles, la culture connaît une certaine définition impliquant autant l’individu que le groupe. Actuellement, ce concept se répand pour nommer plus généralement une civilisation et un héritage social. La culture d’entreprise se présente comme un héritage social au travers des habitudes de travail et des comportements sociaux des acteurs de l’organisation. Plus spécifiquement, la culture définit une matrice au sein de laquelle se nouent les relations et se construisent des modes de comportements. Ils engendrent dans l’organisation ce que les anthropologues appellent une personnalité. Actuellement, la culture occupe une grande place dans tous les domaines, artistique, littéraire et scientifique pour s’adresser aux organisations et aux institutions. Ce terme est fréquemment cité dans les médias. Lorsqu’un problème surgit, quelque soit sa nature et le domaine concerné, la culture est souvent citée comme cause et parfois comme remède. La culture d’une entreprise se présente à la fois comme un outil dans le management mais également comme une entrave à ce dernier. Ce concept présente une contradiction quand on cherche à l’appliquer à l’entreprise. Comment obtenir une recherche de responsabilisation individuelle chez les employés alors que le concept de culture représente dans sa définition l’assimilation à une entité sociale et le confort de l’esprit de clocher.

3/ Le projet d’entreprise, vision instrumentale de la culture de l’organisation

Depuis une dizaine d’années, l’entreprise cherche à se doter d’une image différente1. L’excellence technique, la performance économique, la maîtrise des métiers s’effacent derrière une entreprise qui se veut citoyenne et qui se confronte à l’exclusion, aux problèmes d’environnement, aux solidarités et au développement local et durable. En provenance d’outre atlantique, apparaissent différents thèmes faisant appel à une nouvelle approche, appelée projet d’entreprise. Le phénomène de l’entreprise, son histoire, ses valeurs et sa culture sont auscultés. Désormais, c’est la logique de l’honneur au sens entendu par Philippe d’Iribane2 ou encore l’âme de l’entreprise, développée par Alain Etchegoyen3 qui remplacent les notions d’économie, de technique, de commerce et d’industrie. Des dirigeants se retrouvent dans des groupes de réflexion, comme celui de Ganagobie animé par un père Bénédictin. Les clubs de réflexion sur le sens, les séminaires philosophiques, les retraites spirituelles complètent le tableau d’une entreprise à laquelle rien de ce qui est humain n’est étranger.

Cependant, les aspects financiers rendent plus important la bourse que l’atelier ou le bureau. Ces réalités remettent en question le sens même du jeu économique et la place de l’entreprise4. Pris entre les contraintes économiques et les contraintes humaines et sociales, les dirigeants s’interrogent sur les rôles, les motivations et les pratiques managériales. De plus, les ordinateurs, les machines, les méthodologies et les instruments technologiques en rapport avec les sciences du management suréquipent les hommes. Depuis, bien des professionnels deviennent de simples opérateurs techniques et voient leurs métiers disparaître, disqualifiés ou remis en question. L’entreprise contemporaine se retrouve confrontée à une véritable crise d’identité de ses travailleurs déqualifiés. Cette crise se répercute sur ses produits alors que le management cherche à les distinguer de la concurrence. Ce contexte entraîne l’apparition de nouveaux modes de communication des organisations, centrés sur leur culture d’entreprise. En raison des exigences du marché et de l’environnement, l’entreprise évolue, passant d’une communication de type linéaire descendante à une approche plus globale et participative. Cette conjoncture engage les décideurs à valoriser au sein de leur personnel un climat et un nouveau mode de communication.

Le fonctionnement de l’entreprise est sous la dépendance de la dynamique des individus et de la dynamique des rapports de ces individus. L’organisation construit ses rapports en leur communiquant du sens. Dès lors, en plus de sa structure organisationnelle, l’entreprise se dote d’un sens social. Son identité réelle, et non seulement celle, voulue par ses dirigeants, matérialise une culture spécifique. Celle-ci, en raison des influences issues du contexte social et économique, se modèle face à la conjoncture. La culture d’entreprise tel que la préconise Thévenet, « devrait conduire chaque salarié à avoir le sentiment que son succès personnel passe par celui de son établissement »1. La culture d’entreprise s’appréhende comme un système d’interprétation du passé qui oriente l’action quotidienne. Chaque salarié prend à son niveau les initiatives nécessaires à la bonne exécution de son travail et à la bonne adaptation de son entreprise à l’environnement. Cette culture commune, véritable identité de l’entreprise, sert à la fois de référence et de guide. Elle permet d’orienter l’action en fonction du projet collectif. Elle constitue ainsi pour l’organisation une ressource pour aller de l’avant.

Mais, dans les organisations, la coopération ne se décrète pas, elle existe quand elle est ressentie par tous comme une nécessité. L’émergence des revendications identitaires font référence aux valeurs humaines et à l’engagement des responsabilités. Elle entraîne à découvrir que communiquer, c’est donner le sens. C’est une des raisons pour lesquelles, les dirigeants d’entreprise cherchent à développer une vision de l’entreprise qui s’y prête, en l’occurrence une vision identitaire et culturelle. La notion d’identité consiste à privilégier le caractère global et inconscient de l’organisation. C’est selon P. Schwebig, « la configuration unique que prend au cours de l’histoire de cette organisation, l’ensemble des systèmes responsable de sa conduite, c’est-à-dire dans les mythes, les rites, les tabous »1. La culture est présente essentiellement dans l’ensemble des modes de vie, les comportements, le nom de l’entreprise, les logos, le style de l’architecture, la disposition des locaux, dans sa communication symbolique et sémiologique.

Comment les décideurs guident l’action avec cette forte dimension irrationnelle ? Le management cherche toujours à en maîtriser le sens. Pour cela lui faut-il encore redéfinir cette notion de sens si cruciale et se doter des moyens de pensée et d’action pour développer un nouveau niveau de compréhension des organisations humaines. Or construire l’identité en travaillant sur le projet de l’organisation semble offrir une véritable réponse relativement complète et cohérente. Ce type de construction identitaire permet de revisiter le concept de culture d’entreprise et d’échafauder une conception et des méthodes pour la mettre en évidence. Pour répondre aux questions de sens de l’entreprise, le management travaille sur un nouveau niveau de communication des organisations, plus profond, plus global et plus intégrateur. Les nouveaux modèles de management tendent à dénoncer l’archaïsme du taylorisme pour légitimer leur nouvelle vision.

Il n’est pas inutile de repérer la façon dont se présentent les questions de sens dans les différents aspects du management des entreprises2. La vocation de chaque entreprise, au-delà de certaines déterminations conjoncturelles ou stratégiques est, au fond, une question de sens. Quel est le sens propre qui se traduit en termes de finalité, de raison d’être, d’esprit ou de valeurs originales, mais aussi de motivation que l’on retrouve dans le projet d’entreprise3. Le sens doit rassembler les hommes dans une même logique, une même dynamique. Le consensus, cher au management participatif est aussi une affaire de sens et d’unité de sens. Il suppose l’établissement d’une dynamique de cohésion de l’entreprise et de partage d’un ensemble de valeurs communes. Ces problèmes de consensus apparaissent dès le recrutement, où le partage d’un sens, d’un esprit, d’une finalité devient le critère essentiel qui permet de trouver ensuite des concordances.

Comment font les décideurs pour que les intérêts concourent dans le même sens ?  Le rôle de l’encadrement mais aussi celui de l’organisation réclament de pouvoir comprendre et maîtriser le sens. Cette réflexion dépasse la rationalité. Le marché mondialisé impose aux organisations de s’engager dans des démarches qualité.. Si cette démarche n’est pas réduite à l’application d’un standard ou d’une procédure, ni au caractère utilitaire du produit, elle ouvre la question des valeurs exprimées par l’entreprise, par ses hommes et par ses valeurs attendues et reconnues par les marchés et les clients. Ces valeurs humaines, même dans leur expression fonctionnelle, technique et matérielle, se transforment en un vecteur de sens1. La qualification de l’entreprise, sa valeur originale sont liée à son sens. C’est ce qui fait aussi l’originalité et la valeur de son offre lorsqu’elle va à la rencontre d’un marché pour lequel cette offre est significative. Ce lien entre entreprise, produit et marché est au fond un lien de sens. Toute la cohérence du marketing y est liée et les problèmes de communication et de pratiques commerciales médiatisent ce sens. D’une façon générale, les principaux problèmes qui se posent en communication des organisations sont : Comment intégrer la référence au sens humain de l’entreprise et la rationalité technico-économique et organisationnelle ?

Cette question de sens entraîne les décideurs dans une autre dimension, plus profonde et plus essentielle. Ils recourent à de nouvelles conceptions, de nouveaux repères et de nouveaux moyens pour leur en permettent la maîtrise car l’intuition ne suffit plus. L’enjeu vise  une nouvelle dimension de maîtrise face au constat que les organisations cherchent à ignorer les bouleversements que réclament une évolution face aux inquiétudes conjoncturelles. L’inertie bureaucratique et la pesanteur des habitudes sont-t-elles trop fortes pour évoluer avant de d’affronter les difficultés et les incertitudes de cette nouvelle époque ? Chaque crise entraîne toujours des décisions et l’apparition de nouveaux modes de communication témoigne que les entreprises s’adaptent à leur contexte. L’homme est toujours plus réactif face à la contrainte. La communication des organisations évolue vers une tendance à l’humanisation des entreprises. Lorsque l’on s’intéresse à la culture d’entreprise, deux approches cohabitent. La culture d’entreprise est actuellement étudiée sous l’angle des rapports humains et des phénomènes de régulations sociales, mais sa première approche s’effectue sous l’angle du mode de fonctionnement d’un groupe que l’on cherche à rationaliser en lui imposant des règles. L’origine de cette approche débute en 1946, à la suite des travaux de H. Simon, prix Nobel d’économie et créateur du concept de la rationalité limitée[2]. Selon cet auteur, aucune personne ne peut appréhender l’ensemble des données d’une situation, ni avoir la connaissance de toutes les conséquences d’une action qu’il pourrait entreprendre, ni celle de tous les choix possibles. L’option retenue ne peut pas être la meilleure, mais la plus satisfaisante compte tenu des circonstances de choix. L’élément central de cette approche en est la compréhension des processus de choix. Les travaux de Crozier explicite ce processus au sein d’une entreprise qui s’équilibre entre un espace organisationnel à l’intérieur duquel se déroule un jeu complexe d’acteurs sociaux2.

S’enrichissant de ces apports et réagissant aux contraintes de la crise économique et sociale naissante en France, le concept de projet d’entreprise se développe au sein des organisations. Il se présente sous un acte volontariste et collectif qui affirme les spécificités de l’entreprise. Il se matérialise par une charte qui se veut un guide d’actions de l’organisation incluant la culture de l’entreprise (langages, mythes, rites, tabous, usages et valeurs). Le projet d’entreprise développe une triple visée pour le personnel : fédérative, intégrative et identificatoire. Si ce concept trouve une bonne écoute en France c’est parce qu’il concilie à la fois le besoin de rationalisme nécessaire aux décideurs et une certaine défense de l’individualisme, cher aux acteurs des organisations, ce second sentiment étant en partie lié à notre culture nationale.

Cependant, le passage au second plan de la satisfaction des clients témoigne de la persistance d’un problème important. Si la qualité du travail s’améliore effectivement par la dynamique interne, elle ne fait pas face à un environnement de concurrence qui se mondialise.  Finalement, la culture d’entreprise se réduit pas à un ensemble d’outils fonctionnels destinés à la communication managériale mais se centre sur l’angle des rapports humains et des phénomènes de régulations sociales.

4/ L’incohérence de la culture d’entreprise fonctionnelle

La spécificité identitaire de la culture d’entreprise en France se différentie de l’approche instrumentale, liée à la culture fonctionnelle anglo-saxonne en vogue aux Etats-Unis.  En France, en ce qui concerne le concept de culture d’entreprise, deux courants de pensée sont présents. Il serait plus précis de dire que deux perceptions et interprétations attribuent à la culture d’entreprise des propriétés particulières. Le modèle américain est repris par quelques auteurs dont Archier et Serieyx qui lui confèrent un caractère  pragmatique. Il s’agit selon eux, d’envisager la culture d’entreprise comme un outil de gestion, afin d’accéder à une entreprise qu’ils baptise de l’appellation de « 3° type », les hommes et les objectifs de l’entreprise se tournant résolument vers l’avenir. Pour cela, reprenant les grandes lignes des américains , ils les adaptent au modèle français.

Ils prônent : « le projet d’entreprise, les cercles de qualités et les cercles de pilotage qui doivent être partagé afin de faire ensemble en fonction de valeurs partagées, de règles du jeu, de la culture, des invariants, de la morale et de la rêgle »1. Cette perspective de la culture d’entreprise prend corps dans le projet d’entreprise qui reçoit un avis plutôt favorable auprès des professionnels du conseil. Ils appartiennent à une catégorie de public démarqué de celle des scientifiques. L’adoption du modèle anglo-saxon du projet d’entreprise est l’apanage des consultants des grands cabinets ou des professeurs de grandes écoles de commerce, c’est un groupe social lié avec le monde des entreprises mais qui n’en fait pas réellement partie. Selon T. Gaudin, cela tient au fait que « la culture d’entreprise constitue, depuis les circonstances particulières du début des années 80, un marché opportun pour les consultants »2. En effet, les acteurs de la formation et les universités prennent en charge le travail des consultants dans des domaines comme l’informatique et la gestion. Ils déclassent les prestations des consultants qui évoluent vers les missions portant sur la culture d’entreprise.

Sur le terrain, l’intérêt est particulièrement probant pour les dirigeants et les cadres qui cherchent à mobiliser les ressources humaines. Ils ont habituellement recours au projet d’entreprise dont la vocation, au travers de différents principes d’action, est de renforcer la cohésion de l’entreprise et de susciter l’adhésion de l’ensemble des membres de l’établissement.  Le projet d’entreprise prétend donner une nouvelle dimension à l’identité de l’organisation, mais il consiste concrètement en une communication écrite et visible, composée de références et d’impératifs qui émanent de la direction générale. À cela prés que pour chaque niveau de hiérarchie, se développe une communication à dominante participative qui sert à motiver, à mobiliser, à informer et à tester les éléments du projet quand il ne s’agit pas en définitive de le soumettre à l’acceptation et à l’approbation générale. Le management cherche à prendre appui sur la culture, de mettre à jour ses éléments constitutifs, au moyen notamment de l’audit social. Cette investigation permet de tenir compte de la dimension culturelle de l’organisation lors de l’édification du projet d’entreprise.

Une démarcation apparaît entre la culture, telle que le courant américain l’envisage et telle qu’elle est perçue en France. Comme l’atteste G.Y Kerven : « Ce n’est donc qu’apparemment que le projet reste un discours, ou du moins s’assimile à une réflexion purement théorique. Il n’est pas, comme la culture, une construction objective vouée à passer par une étape cognitive autonome. Sur le plan du contenu, qui engage l’éthique et la règle de l’action, mais surtout de la forme, le projet d’entreprise a une portée pratique au point de reproduire ce qui fonde la pratique même de l’entreprise en tant que telle »1. Ainsi, la culture d’entreprise, comme le montre la monographie de M. Thevenet, intègre et s’identifie par les fondateurs, l’histoire, le métier, les valeurs et les signes, dont on en fait le maillage2.

Face à cette approche qui ne reprend pas dans son intégrité le modèle américain, un courant de divergence va se manifester en France et procède à des discriminations, des ajouts, des associations nouvelles. Il met en lumière un processus de construction identitaire qui intéresse particulièrement l’objet de cette recherche : L’idée, selon laquelle chaque organisation possède une culture portée par les membres de l’entreprise et que cette culture sert de base à la construction identitaire de l’organisation se heurte au fait qu’elle doit également représenter l’émanation commune des individualités de l’ensemble des membres de cette même organisation.

Les controverses sont abondantes, aussi bien en France qu’outre atlantique. De nombreux sociologues et chercheurs insistent sur le caractère paradoxal de la culture d’entreprise promue par le courant américain. On reproche à l’approche américaine, de laisser l’impression qu’il s’agit principalement d’un ensemble de processus relativement indépendants les uns des autres et où s’entrecroisent toutes sortes d’approches. Selon les propos d’O.Aktouf, on y décèle « du leadership, des valeurs, des symboles, des mythes, des légendes, des sagas, des anecdotes, des croyances, des structures, des habitudes, des langages, des rites, des cérémonies, des règles sociales, des normes, des credo, des philosophies de gestion, des savoirs partagés, des façons d’être ou de s’habiller, des déterminants inconscients »1. Ainsi traitée par le courant Américain, l’identité semble principalement une manière pour les entreprises d’acquérir la substance qui leur manque et comme l’observe F. Torres, « prise à la lettre, la notion de culture d’entreprise véhicule le contraire de ce qu’elle énonce : non plus des valeurs allant de soi, mais le déficit de celles-ci »2.

Un aspect est primordial dans la recherche : On constate une certaine confusion entre la culture et l’identité. Comme le note à ce propos O Torres « On aurait pu choisir la notion voisine d’identité, que certains auteurs proposaient d’ailleurs dés la fin des années 70. Pourtant, c’est le terme de culture qui s’est imposé des deux cotés de l’Atlantique ». Alors que toujours selon cet auteur, « l’identité avait le mérite d’être infiniment plus précise pour saisir ce qui constitue l’essentiel d’une organisation »2. Une ambivalence existe entre l’identité et la culture. Il n’est pas rare de voir dans certains intitulés, les deux notions apparaître ensemble. Strategor jette nettement son dévolu sur l’identité plutôt que sur la culture, envisagée dés lors comme étant l’aspect visible de l’identité et les travaux de R. Sainsaulieu sont  cet égard significatifs3. De telles considérations sous-tendent également une analogie entre la culture et le pouvoir puisqu’elle implique l’ensemble des acteurs selon Crozier4.

Pareilles réticences, suivies de nombreuses réflexions prennent corps chez les historiens et les ethnologues. Ainsi, conformément à cette tendance qui force le modèle français à se construire en opposition au modèle américain, aux disciplines récentes comme le marketing et la gestion s’opposent les disciplines classiques telles que l’histoire, l’ethnologie auxquelles va peu à peu s’adjoindre l’intitulé d’entreprise. Ne parle-t-on pas désormais d’historiens d’entreprise, de sociologues d’entreprise, de psychanalystes d’entreprise, d’ethnologie d’entreprise,… Aussi, la culture d’entreprise atteint non seulement l’entreprise elle-même, mais affecte également les disciplines et les sciences qui établissent des relations interdisciplinaires entre elles. Tentant de définir l’histoire d’entreprise, certains historiens déclarent que l’on peut la définir comme une psychanalyse de l’entreprise.

Par ailleurs, découvrant que les apports de la recherche en général peuvent être d’un grand profit pour les entreprises, des relations inter-disciplinaires se créent et réunissent des économistes, des historiens et des sociologues, rappelant la composition du corps des chercheurs en infocom. Ainsi, non seulement la culture d’entreprise affecte la science, mais aussi la science, par effet de retour, affecte l’organisation dans sa culture. Peut-être est-ce là l’aboutissement d’un processus identitaire, par ailleurs couramment observé dans le domaine sportif, et qui fait, selon S. Moscovici, que « l’objet de la représentation sociale cesse d’être ce dont on parle, pour devenir ce à travers quoi on parle »1. Les ouvrages francophones consacrés à la culture d’entreprise n’évoquent que légèrement les travaux américains. Ils mentionnent essentiellement les travaux français, notamment ceux de Michel Crozier et de Renaud Sainsaulieu. Certaines publications indiquent que, si l’on attribue l’origine récente de la notion de culture d’entreprise à des auteurs anglo-saxons, en 1979 déjà, on parle en France d’identité d’entreprise. Ces rappels et omissions semblent avoir des rapports avec ce que Kurt Lewin dénomme le dégel cognitif : « Le dégel cognitif survient en présence d’une multiplication de solutions qui rivalisant entre elles, oblige la majorité à interpréter comme une simple option, préférence ou convention ce qui était considéré auparavant comme une certitude, un absolu »2.  Quoi qu’il en soit, comme le suggèrent et le démontrent les travaux d’Amado, Faucheux et Laurent, « ces rejets sont avant tout culturels, et rendent compte à leur manière de différences dans les principes organisateurs américains et français et dans la façon de se représenter les organisations, qui relèverait d’une logique fonctionnelle pour les américains et d’une dominante personnelle pour les français »1. En référence aux cultures dominantes dans ces deux pays, il semble logique que le modèle américain intègre moins le jeu politique de ses acteurs pour privilégier une logique qui se veut plus axée sur la fonctionnalité de l’organisation. Cependant, cette logique s’éloigne en partie du réel social des organisations françaises. Une divergence apparaît quand on explore les logiques dominantes dans la culture d’entreprise aux USA puis en France.

De ces propos on dresse deux typologies2:

La dominante fonctionnelle de la culture d’entreprise américaine :

Les managers américains adhèrent à une logique fonctionnelle et instrumentale de l’organisation qu’ils perçoivent avant tout comme un système de tâches à accomplir et d’objectifs à atteindre. Le management considère la culture d’entreprise comme un outil de communication tenu d’adapter l’organisation aux exigences des situations. Ce modèle se rapproche de la culture dominante des Etats-Unis. Les valeurs matérialistes de réussite personnelle et de nécessité d’entraide sont fortes dans un pays d’immigration et de pionniers sous forte influence protestante. La fonction y reste prépondérante, quelque soit les statuts des acteurs concernés.

 

La dominante identitaire de la culture d’entreprise en France :

En France, l’organisation est perçue comme une  collectivité de personnes à gérer. La culture d’entreprise ne revêt pas simplement la forme d’une constitution purement formelle d’une connaissance, mais bien de son insertion dans une réalité sociale déjà constituée. La culture française hérite d’une civilisation historique de terroirs, de traditions et de noblesse qui bien qu’amoindri s’exprime toujours dans le patrimoine culturel. Dans la civilisation latine, la communication se construit à partir de l’identité véhiculée par les rôles et les statuts de chaque acteur dans l’organisation.

4/ La récurrence communicationnelle qui accompagne les réorganisations

Ces propos sont vérifiés par étude de cas d’entreprises. Les études de cas témoignent d’une récurrence de liens entre les facteurs organisationnels et identitaires dans les entreprises[3]. La recherche s’engage dans un travail d’analyse comparative des résultats. Chaque firme se présente accompagnée de la conjoncture socio-économique qui caractérise son environnement, puis les différentes modalités organisationnelles qu’adopte cette entreprise, sont rassemblés et l’émergence des volontés identitaires qui se matérialise au sein de la communication qui les accompagne y est présentée.

Globalement, il semble que pour réussir son adaptation conjoncturelle, une firme adopte, de manière invariable, un ensemble de modalités organisationnelles. Bien qu’elles apparaissent sous différentes formes selon le secteur d’activité, la taille de l’entreprise ou les contraintes environnantes, ces modalités s’accompagnent d’actions de communication en réaction à l’émergence d’une quête identitaire des acteurs des organisations. Ces communications se dotent de la même symbolique de requalification professionnelle du travail des acteurs.

L’analyse thématique des études de cas :

- La première modalité représente le travail organisé en projet d’équipe. La taille et la composition des équipes de travail changent en fonction des firmes mais sans remettre en question l’avantage global que procure la dynamique de groupe. Pour un travail de service comme pour une activité de production, un chiffre évoluant entre une dizaine et une vingtaine de participants, limité à un maximum de cinquante, semble être l’effectif moyen pour constituer une équipe opérationnelle. L’équipe et le réseau sont au centre des mutations. L’intérêt principal est organisationnel pour l’entreprise qui fonctionne sur un mode plus flexible qu’une organisation individuelle ou composée de grands effectifs.

- Les équipes fonctionnent en réseau au sein d’une structure-mère. Dans cette disposition d’équipes en réseau, personne n’est plus réellement indispensable au fonctionnement global de l’entreprise dont les variations de cadences, les mutations technologiques et les aléas de production se gèrent mieux.. Cette modalité se traduit par la création et le développement d’un réseau d’échanges et de transactions professionnelles. Si le concept de réseau revêt pour les dirigeants, la forme d’échanges interprofessionnels et transversaux, ces actions sont difficilement identifiables par les acteurs et leurs comportements ne véhiculent pas les stratégies d’alliances et de coopération décidée par le management. Au niveau des acteurs, la culture de coopération ou de concurrence avec d’autres organisations est principalement régie par des relations informelles et affectives avec certains autres acteurs plus que par la stratégie économique. Cette modalité renforce la perception de déqualification des acteurs car elle tend à banaliser le travail individuel. En réaction, les acteurs se chargent au sein de l’équipe de responsabilités élargies, de d’avantage d’autonomie ainsi que d’une part d’auto détermination dans la fixation et la conduite des différents objectifs professionnels.

- La communication s‘adresse à une collectivité de personne. L’organisation dépasse la simple réduction du nombre d’échelon hiérarchique, l’encadrement s’engage dans une communication plus opérationnelle, plus directe et engagée. On cherche à faire évoluer le rôle du cadre d’une vocation originelle essentiellement tertiaire et administrative à une mission plus proche du terrain et du métier de l’entreprise. Au même titre que les capacités et les qualifications professionnelles, la personnalité et les qualités humaines sont mises en avant comme des composantes indissociables de la fonction d’encadrement. Répondant en retour, à leur propre quête de sens, l’encadrement cherche à se rapprocher des aspects techniques et opérationnels du travail.

La manière dont le management accompagne les évolutions organisationnelles, témoigne de l’émergence d’une quête identitaire au sein des entreprises. La réponse communicationnelle du management vise une ré-appropriation du travail par ses acteurs. Elle représente la volonté de requalification professionnelle des employés en quête d’identité professionnelle face à un travail que les nouvelles modalités organisationnelles dotent d’un sens collectif individuellement banalisant.

Conclusion : La culture d’entreprise gouvernée par sa dimension identitaire

Tout un ensemble de raisons conjoncturelles semblent expliquer les motifs pour lesquels la culture d’entreprise est largement présente dans la littérature managériale Française. La majorité des publications font essentiellement mention des facteurs socio-économiques ambiants pour expliquer cet intérêt soudain pour les phénomènes spécifiquement organisationnels tels que celui de la culture d’entreprise. L’exploration de l’actualité conjoncturelle socio-économique ne démontre pas l’existence d’influences conséquentes sur l’objet d’étude. Selon Sainsaulieu : « si on parle autant de l’entreprise c’est parce que c’est une affaire de société »1. C’est la composition même de l’organisation qui exerce une forte influence sur la culture de l’entreprise. Elle témoigne du profond changement actuel des valeurs de la société vis-à-vis du monde du travail.

La compréhension de ce processus de construction identitaire entraîne à penser que les clients sont enclins à construire une communication avec les acteurs de l’organisation qui dépasse la simple fonctionnalité marchande. Dans ce cas, l’identité d’une organisation témoignant de son patrimoine, de sa situation géographique ou de sa culture, lui permet de revendiquer une place au sein d’une économie globale dont le développement à l’échelle mondiale sous-entend la disparition des particularités locales.

Annexe n° 1 : Description de la dominante identitaire

de la culture d’entreprise en France par divergence du modèle Américain.

La logique fonctionnelle de la culture d’entreprise Américaine

 

- L’organisation est perçue d’abord comme un système de tâches à accomplir, de fonctions à assumer et d’objectifs à atteindre

- Structures définies en termes d’activités

- Positionnement fonctionnel des agents dans la structure

- Une hiérarchie de problèmes à résoudre conduisant à un réseau opérationnel de fonctions dont la responsabilité est assignée à des agents en fonction de leur compétences

- Le management doit coordonner les tâches et définir les responsabilités

- Qui est responsable de quoi ? L’autorité réside dans la fonction. Elle s’exerce de manière circonscrite, spécifique et impersonnelle.

- Subordination à l’ordre et à la rationalité de l’organisation

- La "Loi de situation" est censée régir les relations

- Les besoins de coordination et de contrôle se traduisent par des systèmes de gestion relativement décentralisés

- La structure est un outil de différenciation des tâches, un instrument pour la réalisation des objectifs

La dominante identitaire de la culture d’entreprise en France

- L’organisation est conçue en priorité comme un système social réunissant une collectivité de personnes autour d’un projet

- Structures définies en termes de degré d’autorité et de statut

- Positionnement social des acteurs dans la structure

- Une hiérarchie de personnes à gérer conduisant à un réseau social d’acteurs articulé selon un principe de distribution verticale de l’autorité

- Le management doit coordonner les relations entre les acteurs et définir les zones d’autorité

- Qui a l’autorité sur qui ? L’autorité est un attribut de la personne. Elle s’exerce de manière diffuse globale et personnalisée

- Subordination à la personne du supérieur hiérarchique

- Les enjeux politiques régissent les relations

- Le besoin d’arbitrage inspire des pratiques centralisées d’exercice du pouvoir

- La structure explicite la différenciation des statuts et reflète la stratification sociale

Source : Comparaison de modèles à partir des travaux d’Amado, Faucheux et Laurent,

Organizational change and cultural real time :Franco-American contrast, opus cité.

Annexe n° 1 : L’émergence d’une quête identitaire s’observe dans les actions

de communication qui accompagne la mise en place d’une nouvelle organisation

 

   Firmes               Conjoncture                     Emergence d’une quête identitaire

 Canson          Marchés internationaux       – Nouvelle logistiques, aménagements et technologies

Fusions d’entreprises             – 21 équipes autonomes de 3 personnes polyvalentes

Groupe franco-britannique  – Transfert des responsabilités aux équipes de produc.

Recherche de flexibilité

Démarche qualité                  – Équipe qui informe et forme ses membres

Productivité                             – Émergence naturelle de personnes ressources

- Médiateurs pour les difficultés techniques et conflits

 Renault          Pression des concurrents       – Ligne hiérarchique courte et participative

Respects coûts et délais        – Equipes polyvalentes de 20 personnes

Gain de compétitivité            – Gestion individualisée de la production

Réactivité et adaptation

Sécurité du travail                  – Logique d’animation, d’apprentissage et d’autonomie

- Relations fournisseurs, équipe de production et clients

- Gestion et validation des compétences

Ouest             Evolutions techniques           – 12 rédactions départementales décentralisées

 France           Mouvements sociaux           – Travail décentralisé et à distance (télétravail)

Absence concurrence            – Nouveaux métiers liés aux nouvelles technologies

Routine économique

Disparition de métiers           – Recours à l’information et la coopération syndicale

- Formation technique des opérateurs (NTIC)

- Autodétermination des équipes de rédaction

 EDF-GDF     Cohérence des services         – Zone clientèle gérée par groupes responsables

Adaptation locale                  – Élargissement des activités du métier d’agent

Exigence de la clientèle         – Création des groupes responsables de zone

- Intégration de la compétence bureautique

- Notion de mission remplace notion d’activités

- Différentiation des objectifs pour les équipes

- Projets locaux en réseau d’actions citoyennes

RATP          Réforme de la régie               – 150 unités spécialisées et 20 départements

Croissance du traffic             – Contrats d’objectifs et relations contractuelles

Exigences des voyageurs      – Responsabilités techniques, commerciales, sociales

Unité de l’entreprise

- Personnalisation des rapports humains

- Apprentissage collectif de la responsabilité

- Redéploiement du tertiaire vers l’opérationnel

New Suzler    Forte mutation du marché   – Groupes inter-services et inter-hiérarchiques

   France         Déclin chantiers navals         – Ligne hiérarchique participative et réduite

Filialisation d’entreprise        – Animation par comité de pilotage hétérogène

Ouverture marché d’Asie

- Auto-détermination du type d’information interne

- Présentation de l’ensemble des métiers de l’entreprise

- Liberté de la charte des valeurs et du plan de progrès

 

Source : Synthèse des observations effectuées au travers de six études de cas.


[1] Auteur : Bernard Massiera, doctorant en sciences de l’information et de la communication, option culture scientifique et technique de l’entreprise au sein du L.A.M.I.C., Laboratoire d’Anthropologie sur la Mémoire, l’Identité et la Cognition sociale de la Faculté des Lettres, des Arts et des Sciences Humaines de l’Université de Nice Sophia-Antipolis. Contact : Bernard.Massiera@unice.fr

1 Seignobos C, Histoire sincère de la nation française, 1549, page 5.

2 Kroeber A, Kluckhohn C, Culture : A critical review of concepts and definitions, Mac Millan, N-Y, 1952.

3 Tylor E, La civilisation primitive, Reinwald and co, Paris, 1876-1878.

1 Vauvenargues, Cahiers philosophiques, Ministère de l’Education Nationale, CNDP,n°51, Paris, 1992.

2 Dictionnaire encyclopédique des sciences de l’information et de la communication, opus cité.

3 Kant E, Critique de la raison pratique, PUF, Paris, 2000.

1 Nifle, R, Au Coeur du Sujet, Editions de Poliphile, Paris, 1986.

2 D’Iribane P, La logique de l’honneur, Editions le Seuil, Paris, 1989.

3 Etchegoyen A, L’entreprise a-t-elle un âme, Editions F. Bourin, Paris, 1990.

4 Le culte de l’entreprise, Revue Autrement, Paris, 1988.

1 Thévenet M, La culture d’entreprise, opus cité.

1 Schwebig P, Les communications de l’entreprise, Mac Graw Hill, Paris, 1988

2 Nifle R., L’homme, l’entreprise et la société,Cohérences, Paris, 1992

3 Le projet d’entreprise, Entreprise et Progrés, Paris, 1984

1 Perrot E, Discerner et agir dans la vie professionnelle, Editions Assas, Paris, 1992.

[2] Simon H, Models of man, social and rational, New-York, Harper, 1957.

2 Crozier M., L’entreprise à l’écoute, InterEdition, Paris, 1991.

1 Archier et Serieyx, Pilotes du troisième type, opus cité.

2 Gaudin T., Pouvoir du rêve, Centre de recherche sur la culture technique, Ed Organisation, Paris, 1984.

1 Kerven G-Y., Président Directeur Général d’Aluminium Pechiney, publication interne, 1998.

2 Thevenet M., Audit de la culture d’entreprise, opus cité.

1 Aktouf, O, Le management entre tradition et renouvellement, Morin Gaétan, Paris, 1998.

2 Torres O, PME, de nouvelles approches, Economica, Paris, 1999.

3 Sainsaulieu R., Sociologie de l’organisation et de l’entreprise, opus cité.

4 Crozier M., L’entreprise à l’Ecoute, opus cité.

1 Moscovici, Des représentations collectives aux représentations sociales, in Jodelet D, Les représentations sociales, PUF, Paris, 1985.

2 Lewin K., Psychologie dynamique, opus cité.

1Amado, Faucheux et Laurent, Organizational change and cultural real time :Franco-American contrast, International Studies of Management & Organisation, automne 1991, vol 21, n°3, p 65-69.

2 Annexe 2 : Description de la dominante identitaire de la culture d’entreprise en France par divergence du modèle Américain.

[3] Annexe 2 : L’émergence d’une quête identitaire s’observe dans les actions de communication qui accompagne la mise en place d’une nouvelle organisation

1 Sainsaulieu R., L’entreprise, une affaire de société, PFNSP, Paris, 1990.

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