Tag Archive: espace



On commence par les 7 points de l’intelligence collective originelle :

1. Un Tout émergeant : chaque groupe de jazz, chaque équipe de sport, chaque équipe de travail possède un caractère, un style, un esprit différent auxquels nous nous référons, comme s’il s’agissait d’une seule individualité? Notons que plus ce Tout est manifeste, plus il souligne implicitement la réussite du groupe en tant que tel.

2. Un espace holoptique : la proximité spatiale offre à chaque participant une perception complète et sans cesse réactualisée de ce Tout. Chacun, grâce à son expérience et expertise, s’y réfère pour anticiper ses actions, les ajuster et les coordonner avec celles les autres. Il existe donc un aller-retour incessant, qui fonctionne comme un miroir, entre les niveaux individuel et collectif. Nous nommerons holoptisme l’ensemble de ces propriétés, à savoir la transparence « horizontale » (perception des autres participants) à laquelle s’ajoute la communication « verticale » avec le Tout émergeant du collectif. Dans les exemples évoqués plus haut, les conditions de l’holoptisme sont fournies par l’espace 3D ; ce sont nos sens et organes naturels qui servent directement d’interfaces. Notons que le rôle d’un coach, ou d’un observateur, consiste à favoriser la condition de l’holoptisme.

3. Un contrat social : qu’il s’agisse d’harmonique musicale, de règles du jeu ou de législation du travail, le collectif est fondé autour d’un contrat social, tacite ou explicite, objectif ou subjectif, souvent les deux à la fois, accepté et mis en scène par chacun des participants. Le contrat social porte non seulement les valeurs et les règles du groupe, mais également sa raison d’être, donc son inscription dans le futur.

4. Une organisation polymorphe : la cartographie des relations entre les participants se réactualise sans cesse en fonction des circonstances, des expertises, de la perception de chacun, des tâches à accomplir, des règles définies par le contrat social. Elle se magnétise autour des expertises, chaque expert (reconnu comme tel par le groupe) prenant tour à tour le « lead » au fil des besoins. Dans une équipe de sport par exemple, l’ailier droit mène la danse lorsque la balle circule dans sa surface. C’est lui l’expert, le leader de l’instant. Cela ne l’empêchera pas d’aller jouer les gardiens de buts si la situation l’exige.

5. Des objets-liens : comme l’explique fort bien Pierre Lévy? dans un article intitulé « Les objets de l’Intelligence Collective » (1994), « Les joueurs font du ballon à la fois un index tournant entre les sujets individuels, un vecteur qui permet à chacun de désigner chacun, et l’objet principal, le lien dynamique du sujet collectif. On considérera le ballon comme un prototype de l’objet-lien, de l’objet catalyseur d’intelligence collective. » Mélodie, ballon, objectif, « objet » de la réunion? nul doute que l’intelligence collective originelle se construit dans la convergence des individualités vers un objet collectivement poursuivi, que cet objet soit matériel ou symbolique (un projet par exemple). Quand ils appartiennent à l’espace symbolique, il est absolument nécessaire que ces objets soient clairement identifiés dans leur nombre et qualité par chaque participant du groupe, sinon cela mène à ces situations floues typiques que chacun a déjà vécu plus ou moins douloureusement.

6. Une organisation apprenante : l’apprentissage concerne non seulement le niveau individuel, mais il implique également l’existence d’un processus social qui prend en charge l’erreur, l’intègre et la transforme en objet de cognition partagé. Il engage le développement d’une intelligence relationnelle : ce qu’on apprend pour soi est valable pour les autres.

7. Une économie du don : dans l’économie-compétition (celle qui prévaut aujourd’hui), on prend pour soi contre une compensation. Dans l’économie du don, on donne d’abord, on reçoit en retour une fois que le collectif a gagné en richesse. Elever ses enfants, prendre soin des personnes âgées, donner sa sueur dans une équipe de sport, participer à une ONG, s’entraider entre voisins? sont autant d’exemples qui montrent que l’économie du don constitue le socle absolu de la vie sociale, à tel point que nous n’en avons que rarement conscience. Quel collectif pourrait fonctionner sur le long terme s’il reposait sur une dynamique sacrificielle individuelle ? Dans l’économie du don, chaque participant trouve un bénéfice individuel fort qui le motive à donner le meilleur de lui-même. L’économie du don organise la convergence entre les niveaux individuel et collectif.

Nous continuons ensuite avec 5 caractéristiques supplémentaires, constitutives de l’Intelligence Collective globale :

8. Une monnaie suffisante : l’économie du don n’a pas besoin d’être régulée par des procédés comptables à l’échelle de petits groupes. Mais lorsque nous en arrivons à un grand nombre de personnes, un système d’information monétaire devient nécessaire. « Monétaire » en ce sens qu’il joue le rôle de valeur d’échange et de valeur de réserve ; on a donc bien des monnaies en circulation, mais des monnaies non pas rares, mais suffisantes et disponibles en temps réel.

9. Des normes et des standards : comme dans l’intelligence pyramidale, les standards et les normes demeurent indispensables pour organiser la cohésion, le degré de perméabilité et d’interopérabilité des grands collectifs. Mais dans l’Intelligence Collective globale, ils sont issus de processus d’émergence ascendants. Leur fonction vise avant tout à maximiser l’interopérabilité et la capacité de bâtir des ensembles fonctionnels toujours plus complexes et riches, plutôt que de viser des hégémonies en contexte de compétition.

10. Un système d’information : jouant un rôle dans toutes les autres propriétés énoncées ici, il organise et optimise l’espace symbolique partagé par le collectif. Il interconnecte nos sens via des interfaces toujours plus puissantes et étendues, il élabore et nous présente des synthèses digestes, il opère des calculs, simulations et anticipations que ni nos sens, ni nos intelligences ne sont capables de réaliser, il organise et indexe la mémoire collective, il comptabilise les transactions monétaires, il applique le contrat social, il reconstruit des espaces holoptiques artificiels là où l’espace réel de proximité ne suffit plus, il met en relation les personnes suivant les besoins du polymorphisme, il nous relie au cyberespace?

11. Une interpénétration permanente avec le cyberespace : aucun collectif aujourd’hui ne saurait se considérer comme intelligent s’il n’existe pas de dynamique d’échange avec le cyberespace. On y trouve les savoirs les plus avancés, les expériences les plus abouties, les meilleures pratiques, et à son tour on dépose son expérience, on se lie avec les autres, on fait résonance dans cette chambre d’écho de l’humanité.

12. Un développement personnel : la mutation vers une Intelligence Collective à grande échelle ne va pas sans une transformation individuelle et sociétale profonde. Nous voici dans la sphère intérieure, dans l’oeuvre spirituelle donnée par notre existence même.

Jean François NOUBEL



Ateliers d’Intelligence Collective

Les ateliers d’intelligence collective ont pour objectif de maximiser le potentiel d’échange, d’apprentissage, de compréhension, de convivialité, de conscience et de plaisir des participants, au niveau collectif comme au niveau individuel. Ils impliquent de transformer nos habitudes et nos pratiques héritées d’une culture organisationnelle hiérarchisée et centralisée. Dans l’espace de l’intelligence collective, les processus ascendants sont privilégiés, il n’existe pas de différence de statut entre les participants.

Enfin, il existe une charte d’écologie sociale acceptée et pratiquée par les participants.

L’espace

L’espace est convivial et accueillant. Des fleurs, de l’art, des objets divers en font un lieu de vie. Un juste équilibre entre décoration et sobriété est recherché.

Les participants s’installent en ¾ de cercle. Chacun doit pouvoir voir et percevoir les autres. Dans certains cas on utilisera des chaises, dans d’autres on s’installera à même le sol sur de confortables coussins et tapis. Les tables en cercle sont déconseillées car elles « coupent les gens en deux » et par conséquent limitent la perception subjective corporelle. Des tables sont néanmoins mises à disposition pour celles et ceux qui en ont absolument besoin.

Il est recommandé de ne pas dépasser 20-25 participants. Une ouverture d’¼ de cercle est laissée pour permettre aux un et aux autres d’entrer au coeur du cercle lorsque nécessaire, et pour pouvoir visualiser des projections, un tableau ou une scène lorsque le cas se présente.

La convergence des regards vers un centre, en plus de créer un espace holoptique (1) fait du cercle un espace « sacré ». Sacré, non pas au sens religieux mais parce que des événements engageant les destinées individuelles et collectives vont s’y dérouler. Cet espace appartient à tous, il engage la responsabilité de chacun, respect et solennité sont garants de son existence

La relation

La relation à soi

L’entrée dans un cercle d’intelligence collective commence par un travail sur soi. Quelques questions utiles que chacun peut explorer :

  • Que suis-je venu faire ? Quelles sont mes intentions ?
  • Ai-je besoin de prouver quelque chose ? De convaincre quelqu’un ?
  • Quelles sont mes tensions intérieures, mentales comme physiques ? Qu’est-ce qui agite mes pensées ?
  • Suis-je prêt à écouter et recevoir les autres, ou bien cette idée génère-t-elle des peurs ?
  • Quelles sont, en définitive, mes peurs ?
  • Qu’est-ce qui me fait plaisir à l’idée de participer à ce cercle ?
  • Qu’est-ce que j’ai envie d’offrir, de partager ?

Cette visite intérieure n’est pas seulement intellectuelle et mentale. Elle est également très physique. Visiter son corps, le détendre, respirer profondément par le ventre jusqu’à trouver un rythme calme et apaisé… Ce voyage intérieur nous révèle nombre de tensions que notre intellect oublie ou masque. Ces tensions génèrent à leur tour des pensées qu’il est utile de comprendre et de regarder avec autant de lucidité possible, et ainsi de suite… pour les laisser s’évaporer. Respirer… se relaxer. Etre là, ici et maintenant

La relation aux autres

L’autre est-il/elle une personne à combattre et/ou convaincre ? L’autre représente-t-il/elle un danger pour soi ? Ou bien l’autre est-il/elle une richesse à découvrir ?

Suis-je moi-même une forteresse, un champ d’orties, une intériorité qu’il ne faut à aucun prix dévoiler ? Suis-je une raison sociale, c’est-à-dire le porte-drapeau de mon entreprise ou organisation ? Ou suis-je avant tout une personne qui va ouvrir ses richesses aux autres, telle une table avec des mets à partager (les sucrés comme les amers) ?

Être dans cette posture ouverte est une condition indispensable pour l’intelligence collective. Est-ce à dire que tout le monde doit être d’accord et s’apprécier, et tomber dans d’impossibles consensus ? Est-ce bien réaliste, alors que beaucoup de meetings sont organisés à cause de la divergence et de l’opposition des participants ?

Pour y répondre, considérons une salle avec des participants en cercle. Au centre se trouve un objet aux formes complexes. Suivant l’angle duquel on l’observe, certains y voient des triangles verts, d’autres des ronds rouges, d’autres des carrés jaunes, d’autres des formes concaves, d’autres encore des formes convexes. Si l’on demande à chaque participant de décrire cet objet, on obtiendra autant de descriptions différentes. Certaines descriptions seront plus ou moins semblables, suivant la proximité spatiale des témoins.

Dans l’ancien paradigme, on obtiendra un conflit. Chacun trouvera légitime son point de vue puisqu’il est fondé sur des expériences sincères et indiscutables de perception de l’objet. Le groupe se placera dans un contexte de « débat » et de tensions qui donneront raison aux plus astucieux, aux majorités, aux plus puissants, à ceux qui détiennent la parole… peu importe le processus de sélection.

Dans le contexte de l’intelligence collective, les participants savent qu’ils ont affaire à un objet trop complexe pour appartenir à une seule perception. L’objet ne devient accessible qu’à travers une reconstitution collective fondée sur les expériences individuelles. Est-ce à dire que chacun devient d’accord ? Certainement pas puisque les expériences individuelles sont divergentes. Ce qui change cependant, c’est la posture individuelle. Au lieu de combattre l’autre ou chercher à le convaincre, on tente de re-construire l’objet complexe et de travailler collectivement sur cet objet complexe. La méthodologie, ainsi que les résultats obtenus sont très différents de ce qui se produit en contexte classique.

Les questions sociales et politiques sont typiquement, et par nature, des objets complexes que personne ne peut appréhender individuellement. Aujourd’hui, le sort de l’humanité joue encore dans l’ancien paradigme, il suffit d’écouter les débats politiques ou d’observer une chambre des députés pour le constater. Quant au nouveau paradigme, il se nomme « l’aperspectivisme ».

C’est après avoir eu une expérience directe et pratique de l’aperspectivisme que l’on peut en saisir toute la mesure. Celles et ceux qui n’ont pas encore pratiqué cette approche opposent en général un certain scepticisme.

Les méthodes

L’action d’un(e) facilitateur/trice est fondamentale pour catalyser le processus d’intelligence collective. Son rôle consiste à favoriser le contexte d’émergence, à aider les personnes dans leur processus d’expression et de participation, à refléter les processus collectifs en cours (apprentissage, tensions, enjeux, etc).

Les actes rituels participent également à l’instauration d’un contexte. Qu’il s’agisse d’un conseil des anciens dans une tribu ou des assemblées des grandes républiques, ils instaurent solennité et transcendance.

Le contexte culturel est évidemment le premier levier à prendre en compte. Néanmoins, dans les sociétés occidentales laïques, les anciens rites religieux ou républicains n’ont pas encore été remplacés par des rites adaptés aux exigences du XXIème siècle, des rites qui expriment la dimension sacrée et inaliénable de l’Humain, sa diversité, et le placent face à sa propre condition d’humanité et de responsabilité dans le collectif. De tels rites doivent opérer un travail autant social qu’intérieur et intime. Ils restent pour la plupart à inventer.

Là encore soulignons le travail du corps, qui nous remet en contact avec nous-mêmes et avec les autres : respiration, yoga, jeu, fête… Trop souvent, les rencontres demeurent exclusivement intellectuelles, orientées projet (illusion de l’utilitarisme) et oublient que l’essentiel reste « invisible aux yeux », comme l’exprimait Saint-Exupéry.

Il est proposé de suivre des règles acceptées de tous. La charte d’écologie sociale en est un exemple

Le déroulé

Voici un déroulé possible.

  • Bienvenue du facilitateur
  • Annonce de l’ouverture de l’espace sacré et solennel (choisir forme rituelle adaptée)
  • Permettre aux uns et aux autres de se rencontrer, prendre physiquement conscience de la présence de « l’autre » : se saluer, se rencontrer, chanter…
  • Temps de méditation (ou minute de silence, ou prière, suivant la sensibilité culturelle des uns et des autres)
  • Chacun exprime très rapidement (en fonction du temps imparti), ce pourquoi il est venu
  • Le facilitateur reformule l’idée de départ pour laquelle les gens sont réunis. C’est l’objet sur lequel on commence à travailler.
  • L’échange commence. Si des exposés/conférences préliminaires sont prévus, ils seront abordés comme une contribution au débat, non comme des éléments centraux.
  • Agenda : il peut être soi prédéfini, soit formulé par le groupe. Dans les 2 cas, une large plage doit être laissée au débat.
  • Débat, échanges : le facilitateur, ou une autre personne, est chargé de l’attribution de la parole, dans un but d’équité. L’utilisation d’un bâton de parole (cela peut être le micro placé au centre du cercle) est très efficace, ce processus auto-organise la distribution de parole et instaure une relation de « don de parole » plutôt que de « prise de parole ».
  • Temps de la conclusion : la parole est une fois de plus donnée rapidement à chaque participant(e) afin de faire partager aux autres ce qu’il/elle a tiré de l’événement et de l’avenir qu’il compte donné dans ses propres actions.
  • Méditation / Pause silence, chant, humour, jeu de scène ou prière
  • Clôture de la cérémonie, fermeture de l’espace collectif

Dans un meeting d’intelligence collective, ce qui se passe après la rencontre est aussi important que ce qui se passe durant la rencontre, car la rencontre se déroule dans un espace-temps limité. Si chaque participant a pu correctement exprimer ses attentes, ses découvertes, ses compétences, ce qu’il a à offrir, alors l’essentiel se déroulera ultérieurement dans les rencontres interpersonnelles, car ces personnes auront envie de se rencontrer et de prolonger la relation, même si ce sont des désaccords qui en sont à l’origine.

La prise interactive de notes projetées sur écran, la création d’un site interactif (wiki? par exemple) pour construire l’expérience et la mémoire dynamique collective, sont également fortement recommandés.

Conclusion

L’expérience de l’intelligence collective passe par la construction d’une vision partagée sur les enjeux d’un tel processus, par un apprentissage individuel et collectif de méthodologies, d’outils et de technologies. Elle se fonde sur une pratique de l’aperspectivisme et une pratique précise du Dialogue (2)

On vient pour donner et partager, non pour prendre et lutter. Cette condition d’abondance et de pluralité représente probablement la posture individuelle la plus difficile à adopter, mais la plus féconde.

Notes

(1) Espace holoptique : un espace dans lequel chaque participant peut tout voir (transparence), mais également percevoir la manifestation émergeante du groupe, et par conséquent engager une relation dynamique entre le niveau individuel et le niveau collectif. Une équipe de sport, un groupe de jazz, un meeting en cercle avec un nombre limité de participants offrent des conditions holoptiques.

(2) Lire « Dialogue » de David Bohm, un chef d’oeuvre sur la question, malheureusement toujours pas traduit en Français.

%d blogueurs aiment cette page :